CHAPITRE XVII Le Scolasticat et rOrdination
Le lendemain de leur profession , les frères Hecker et Walworth prirent la diligence pour se rendre à la maison des études à Wittem. G*est une petite ville située dans un pays fertile et pittoresque, à trente milles de Saint-Trond et à dix milles environ d* Anvers. Cette partie de la Hollande est entièrement catholique et envoie de nombreux missionnaires dans toutes les parties du globe. La maison d'études est un ancien monastère de Capucins, d'une construction intéressante. Les frères avaient enterré leurs morts sous le sol du rezde-chaussée , ce qui permit aux étudiants de déterrer de nombreux crânes comme mémento morh> jusqu'à ce que le recteur le leur défendit. Les scolastiques étaient plus nombreux à Wittem que les novices à Saint-Trond. La plupart étaient Hollandais , quelques-uns Belges et Allemands, mais on parlait officiellement le français et le latin.
Le recteur était probablement le P. Heilig; le maître des novices, le P. Lhoir, qui devint bientôt un des plus chers amis du P. Hecker. Nos deux Américains
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rencontrèrent dans leurs nouveaux camarades des hommes de caractère et de bons religieux. Ils admirèrent leur profonde érudition classique et littéraire, résultat de Tapplication des méthodes du vieux Monde. Eux-mêmes se firent bientôt aimer et respecter de tous, quoique le frère Hecker, pour des raisons que nous allons dire , fût quelquefois un peu tourné en ridicule d'une façon qui lui était très pénible.
Le frère Walworth , dont les études préalables étaient complètes, fut mis d'emblée à la théologie. Tout alla donc le mieux du monde pour lui, mais non pour le P. Hecker, auquel on imposa deux années de philosophie et l'étude plus approfondie du latin. En dépit de ses efforts les plus énergiques, le travail lui devint tout d'un coup impossible , soit à cause des méthodes employées, soit parce que ses facultés avaient été surmenées par des phénomènes spirituels et par l'excès de ses austérités. Aussi , lorsque le frère Walworth fut ordonné prêtre en août 1848, après le temps normal, son compagnon en était encore au point de départ.
Il ne pouvait travailler que par intervalles. Parfois il avait peine à arriver au bout des prières communes, et, dans la conversation ordinaire, sa langue s'embarrassait dès les premiers mots d'une phrase de façon à ne pouvoir l'achever.
« Le jour où j'ai senti avoir remporté la plus grande victoire sur moi-même, dit-il dans ses Souvenirs, fut celui où, après des semaines de travail, je parvins à réciter le Pater en latin. Finalement, la mémoire me fit tellement défaut pour mes études, que de guerre lasse je portai tous mes livres à la bibliothèque et je dis au
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préfet des études que je ne pouvais plus rien acquérir par les livres. Je demeurai dans cet état d'incapacité deux ans en Hollande et un an en Angleterre. Je ne suivis aucune classe pendant ce temps. Je faisais scandale naturellement dans la maison. Quand j*avais un moment de bon, je travaillais, bien que la plupart du temps je n'eusse pas même un livre dans ma chambre. Cependant, lorsque vint pour moi le temps de l'ordination, j'en savais assez et je fus employé tout de suite au ministère. »
Certes , le frère Hecker était profondément humilié de la disgrâce attachée à son étrange inaptitude; mais il supportait joyeusement cette abjection extérieure qui complétait, en quelque sorte, et favorisait en lui l'enseignement de TEsprit-Saint : elle servait à perfectionner et à purifier son âme de plus en plus.
Dans un récit fait à Rome dix ans plus tard , il disait : « Mon désir était de faire un cours complet d'études , à commencer par la philosophie. Le P. Recteur me l'accorda. Mon intelligence en matière scolastique semblait frappée de stupidité, et c'était avec la dernière difiQcuUé que je pouvais m'appliquer quelques instants ; ma mémoire ne retenait rien de ce que je venais d'étudier. A la fin de la première année de Wittem , toute possibilité de continuer mes études avait disparu. Cet état de choses embarrassa mes supérieurs , et lorsqu'ils me demandèrent ce qu'ils pourraient faire de moi , je leur répondis : « Une de ces trois choses : Un frère lai; « m'envoyer dans un ordre contemplatif où les études « scolastiques ne soient pas exigées; ou me permettre, a âmes moments libres, de poursuivre mes études, à
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« moi seul et à ma manière. » Au lieu de cela, ils me donnèrent la charge d'infirmier, ce qui fut ma seule occupation régulière pendant Tannée suivante. Ma stupidité allait toujours croissant et me réduisit à un état voisin de la folie ; mais pour moi c^était une joie d'être traité d'idiot. Un jour que mes camarades, me regardant comme tel, me jetaient de la terre à la figure , un vieux Père , vénéré pour ses dons spirituels et ses vertus, se retourna subitement vers eux et s'écria avec émotion : « Vous le traitez comme un fou et vous le mé- « prisez. Un jour viendra où peut-être vous vous esti- « merez heureux de lui baiser les mains. »
(( A l'expiration de la seconde année, la situation n'avait pas changé. Mon supérieur m'ordonna, au nom de la sainte obéissance, de mettre par écrit ce que, à mon avis, le Seigneur comptait faire de moi dans l'avenir. Ce secret, je le connaissais, mais c'était pour moi une véritable mortification de le révéler dans les conditions de dépression morale où je me trouvais alors. Il fallait obéir et voici quelle fut ma réponse :
« En jetant les yeux sur ma carrière avant l'époque de ma conversion , il me semble que la divine Providence m'a conduit comme par la main parmi tous les sentiers de l'erreur et m'a mis en contact avec les besoins et les personnes des différentes classes qui composent les États-Unis, afin qu'après m'avoir fait connaître la vérité, elle pût m'employer d'autant mieux h leur indiquer le chemin de l'Église; par conséquent il me semble que ma vocation serait de travailler à la conversion de mes compatriotes non catholiques. J'avais cru d'abord que ce travail se ferait par le moyen
de la science acquise, il est clair maintenant que Dieu veut que tout se fasse principalement avec Taide de sa grâce; si on me laissait étudier dans les moments où mon esprit jouit de sa pleine liberté, je ne tarderais pas à acquérir les connaissances nécessaires pour être ordonné. .» — Ce plan fut adopté.
Plus tard, et dans d'autres entretiens intimes, le P. Hecker, révéla à plusieurs personnes les influences surnaturelles au moyen desquelles Dieu lui indiqua sa mission. Il dit que sur une intimation distincte et positive du Saint-Esprit, il comprit qu'il était choisi pour entreprendre o^nsiblement et diriger l'œuvre de la conversion de son pays. CT était même le désaccord apparent d'une telle conviction avec une invincible inactivité d'esprit, qui faisait d'Isaac une véritable énigme pour lui-même et pour ses supérieurs. Le P. Othmann, en lui faisant ses adieux à Saint-Trond, lui avait recommandé de devenir un saint fou, injonction basée sm* l'excessive tension de son esprit vers les choses mystiques, et son incapacité notoire dans l'ordre des choses ordinaires. Pendant les deux années de Wittem, si fertiles en événements , le P. Othmann vint en visiteur, et lorsqu'il aperçut le frère Hecker, il l'embrassa en s'écriant : « Ohl voici l'épouse du Cantique des Cantiques. » Son adieu prophétique à Saint-Trond se trouvait réalisé.
Il fallait une pénétration plus qu'ordinaire pour voir dans le jeune frère autre chose qu'un illuminé. Le besoin pour lui était irrésistible de toujours parler de la conversion de l'Amérique, de s'en instituer en quelque sorte le promoteur; de la proclamer possible.
et de le prouver par les aperçus les plus profonds. Il le IP* faisait avec une conviction intime, avec la conscience l'^ de son autorité morale, mais dans des termes aussi y étranges que les idées étaient élevées et entraînantes; de plus, un français exécrable confirmait trop bm rimpression de ceux qui le regardaient comme un minm habens. Tout cela semblait Tindice de la folie; mais le saint que cachait ce fou, ses supérieurs le découvrirent bientôt :
« Le P. L'Hoir fut mon supérieur dans les années d'études. C'était un saint homme et un bon ami, mais il fut surpris de mon état d'oraison. lime demanda comment il se faisait que moi, récemment converti, j'avais pu arriver à une méthode de prière que lui-môme n'avait pas atteint , quoique toute sa vie il eût vécu dans l'Église et travaillé à sa propre perfection. Je lui dis que la volonté de Dieu choisissait parfois quelques hommes pour une certaine œuvre , et les y préparait d'une manière particulière en les mettant, dès l'enfance, comme il l'avait fait pour moi, sous l'influence de grâces toutes spéciales. L'Hoir commença à envoyer vers moi les âmes en détresse , et Dieu me fit la grâce d'aplanir leurs difficultés spirituelles. On se plaignit alors qu'il subissait mon influence et on lui retira les fonctions de maître des études. On les lui rendit plus tard ; il en était parfaitement capable. »
La stupidité apparente d'Isaac ne portait que sur un point, l'étude; elle était d'autant plus étrange, qu'elle contrastait avec la grande facilité de style qui règne dans son journal et la controverse vive, sérieuse et pleine d'autorité dont ses lettres à sa famille sont rem-
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plies. En dépit de ces lacunes, la sympathie de ses maîtres lui était acquise et leur confiance dans sa valeur morale les porta à lui faire recevoir les ordres mineurs dès la fin de la première année de Wittem.
En août 1848, le frère Walworth étant ordonné prêtre, il fut décidé que lui, le frère Hecker et deux jeunes prêtres belges iraient en Angleterre où les Rédemptoristes s'étaient tout récemment établis. Gomme la soutane n'est pas portée dans les rues de Londres , il fallut adopter un costume qui fût clérical sans être d'une coupe trop compromettante. Le tailleur chargé de cette besogne arriva à un compromis si ridicule entre l'habit et la soutane , que dans leur voyage on s'arrêtait pour les regarder. Ce fut encore une souffrance pour Isaac, car, sans être recherché dans sa mise, il était extrêmement sensible aux convenances extérieures.
La nouvelle fondation des Rédemptoristes était à Clapham, à trois milles au-dessus du Pont de Londres. Au moment de l'arrivée des jeunes Rédemptoristes, le P. Petcherme prêchait pour la Congrégation. C'était un Russe converti , et les nouveaux venus furent étonnés de son éloquence ainsi que de sa facilité à parler anglais. Outre sa propre langue, il possédait l'anglais, l'allemand, l'italien, le français et le grec moderne, et pouvait prêcher dans tous ces idiomes. On arriva à Clapham le 23 septembre 1849. Peu après, le P. Walworth fut envoyé dans le Worcestershire pour faire œuvre de missionnaire et de curé , et il y resta la plus grande partie des deux années que nos Américains passèrent en Angleterre.
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De Clapham, le frère Hecker écrit le 27 septembre 1848:
« Me voici, chère mère, dans une maison nouvellement fondée à Londres; j'y suis venu par ordre de mes supérieurs pour y continuer et y finir mes études. Matériellement, je suis plus près de vous, et, naturellement parlant, je me sens bien plus chez moi ici que sur le continent ; mais ceci est de peu d'importance, car un bon religieux doit se trouver bien partout où il accomplit la volonté de Dieu. N'aimeriez-vous pas mieux, chère mère, me savoir en Chine qu'aux Étatsi Unis, si en Chine j'étais plus agréable à notre bén- - Rédempteur qui quitta la maison de son Père pour nous sauver, nous pauvres pécheurs abandonnés sur la terre? Notre maison est située un peu en dehors de la partie agglomérée et populeuse de la ville ; un beau jardin y est attenant, et, même au point de vue mondain, je n'en saurais désirer de plus agréable. Notre- Seigneur n'a-t-il pas promis de donner à ceux qui quitteraient tout pour le suivre le centuple dès ce monde et la vie éternelle dans le monde à venir? Hélas! combien prétendent croire à la Bible, qui n'ont pas foi dans les paroles de Notre-SeigneurI »
Mais les difficultés intimes éprouvées par Hecker à Wittem se présentèrent de nouveau à Clapham ; elles furent même aggravées par ce fait que le novice avait affaire à de nouveaux supérieurs : « Je me souviens d'avoir vu Hecker à Clapham travaillant avec un profond découragement sa théologie morale, » nous dit une fois le P. Walworth.
Le P. Frédéric de Held, que nous avons laissé à
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Baltimore , était revenu à Glapham, en qualité de Provincial des provinces belges et anglaises. Que lui diton au sujet de ce singulier jeune homme, qu'il avait vu à Baltimore trois ans auparavant, par un beau matin d'été, faire irruption chez lui comme un ouragan et n'en sortir qu'avec la permission d'entrer au noviciat? Le cas était embarrassant : que faire de ce candidat isolé à la prêtrise qui n'avait pas fait d'études, qui n*en pouvait faire, et cependant montrait un caractère si personnel , si plein de vie , si zélé , également empressé à la chapelle et à la cuisine , discourant sur la philosophie et formant des plans pour la conversion des nations? La question des études religieuses n'était pas la seule difficulté : l'éducation générale du frère Hecker était insuffisante, et son anglais môme laissait à désirer ; cependant il demandait silencieusement à être adi][iis dans un ordre prêcheur pour lequel une culture complète est de rigueur. Il ne faut donc pas accuser le P. de Held d'avoir manqué de sympathie ou de discernement. L'or est purifié par le feu , et le feu est un agent actif et pénible :
(( Pendant un an, le P. de Held me traita comme Henri Suso dit qu'un chien traite un chiffon; il me prit entre ses dents et me secoua rudement. A la fin, j'allai le trouver et je le suppliai de régler ma destinée d'une façon ou de l'autre ; de me laisser prendre les ordres , de faire de moi un frère lai, ou de m' enlever l'habit et m'envoyer dans un autre ordre , mais que ce serait m'écorcher vif. Le P. de Buggenoms se fit ma caution. 11 avait été mon confesseur à Clapham et était alors absent. Mais il écrivit au P. de Held qu'il se portait
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garant de ma conduite si l'on m*ordoimait préti Held changea alors de manière d'être et deyint moi un fidèle et constant ami. »
Parmi les notes du P. Hecker nous en trouvon soigneusement conservée et datée de Glapham, 1 de la fête de saint Raphaël , 24 octobre 1848. Ce n cril contient trente-neuf pages d*une fine écriture le tableau de sa conscience fait sans nul doute le P. de Held; il débute ainsi :
« Avant de m'engager dans ce qui va suim, peux m'empêcher de faire l'aveu de ma faiblesse mon incapacité à exprimer, même convenablec les choses que je crois de mon devoir de faire co tre , afin que je puisse marcher en pleine sécur d'un pas plus rapide dans les voies de Dieu. Je i rais pas surpris si quelqu'un, ne m'ayant pas sufl ment examiné, connaissant les fautes que jecon journellement et mes nombreuses imperfectioi refusait à croire que des grâces aussi singulières sent être départies à un si chétif individu. Une ri que dans ce sens me fut faite par mon dernier i teur ; mais c'est une joie et une consolation pour que ma vie intérieure soit cachée à tous à Veia de ceux qui me dirigent. Je ne peux expliquer! se passe en moi que par ces paroles de TÉcriture ritus uhi vult spirat, L'Esprit souffle où il veut, autem abundavit delictum, superabundavit gral où le péché a abondé surabonde la grâce.
« Vers ce temps, à la fin du noviciat, je resser attrait et une dévotion toute spéciale pour Notr gneur dans le Saint-Sacrement, et un désir pres(
résistible de recevoir la communion de son divin amour. Ce désir, au lieu de diminuer, ne fait que croître , de sorte que j'ai toujours faim et soif de Notre- Seigneur dans le sacrement de son corps et de son sang. Si cela était possible, je voudrais ne prendre aucune autre nourriture ; c'est la seule dont je sois affamé. Je la regarde comme la source unique et la substance de toute ma vie intérieure. Le jour où j'en suis privé , j'éprouve une défaillance matérielle et morale comme celui qui meurt d'inanition. La doctrine de la présence réelle de Notre-Seigneur est pour moi une conviction qui résulte plus encore de l'expérience que de la foi. Souvent, quand je fais mon adoration, je suis saisi d'un amour si violent pour le Saint-Sacrement, que je suis obligé de m'enfuir, incapable de supporter les attraits du bien-aimé, de Tunique de mon âme. Depuis quelque temps déjà, où que je sois, de quelque côté que je me tourne, je crois sentir la présence de Notre-Seigneur dans le Sacrement du tabernacle. Je crois vivre dans la même sphère que lui : le temps et l'espace semblent disparus.
« D'autres fois, spécialement pendant la grande retraite qui précède les vœux, j'étais comme enivré d'amour à ne plus savoir ce que je faisais ni ce que je disais.
« Tel était mon état intérieur en entrant au scolasticat à Wittem en octobre 1846. Maintenant l'acte principal, dans tous mes exercices spirituels, tend à la résignation et à la conformité à la volonté de Dieu , à une entière fidélité aux inspirations et invitations du Saint-Esprit et à un abandon complet de moi-même à
la divine Providence. Dieu me semble toujours agir par sa grâce dans mon âme pour y réprimer mon activité. La fin de mon activité propre est sa destruction. Dieu commande un entier et total abandon de Tâme en lui, de sorte qu*il puisse, avec sa grâce, détruire et annihiler tout ce qu*il trouve en nous de contraire à ses desseins et à sa volonté. Dieu semble me demander parfois l'abandon effrayant et héroïque de mon être à son bon plaisir. Lui seul sait plier Tâme à Texercice de la vertu , et le Saint-Esprit est le seul maître de la vie spirituelle. Non seulement cet Esprit excite en moi et obtient de moi des actes volontaires d'abandon, mais souvent mon âme se trouve dépouillée de tout appui, et exposée en quelque sorte au bord d'un sombre et insondable abîme afin qu'elle arrive à reconnaître que son seul espoir est de se remettre entre les mains de Dieu. Les paroles de Job expriment bien cette épreuve : « Les traits du Tout-Puissant sont sur moi; « leur fureur épuise mon âme : les terreurs du Seigneur « combattent contre moi. » Quelquefois ces peines me transpercent jusque dans les dernières profondeurs. L'état violent où se trouvent réduites mes facultés par l'action de ce feu subtil et purifiant, les prive pour un temps de leur activité ordinaire, et mon esprit, incapable de recevoir aucun soulagement ni d'échapper à ses souffrances, n'a d'autres ressources que de se résigner à la volonté de Dieu. Bien qu'enveloppé d'un feu invisible mais très réel , souffrant dans chacune de ses fibres des douleurs inénarrables, écrasé comme celui qui serait forcé de fixer le soleil en plein midi , il est content néanmoins, car il a la conviction secrète
que Dieu est la bause de toutes ses épreuves et il voudrait en subir mille fois plus pour son amour. »
Puis vient la description des mortifications auxquelles cette pression intérieure le contraignait : privation de sommeil, cilice, discipline rigoureuse, abstinence, jeûne, etc.
« Aucune pénitence connue ne me semblait impraticable. Les vils habits qu'on me permettait de porter me comblaient de joie. La pensée de n'avoir pas de quoi couvrir mon corps, d'être méprisé, ridiculisé, en butte aux crachats , tout me ravissait. Mes délices consistaient à manquer de tout ce qui est regardé comme nécessaire... Je supportais tout cela sans aucune répugnance, sans difficulté, sans peine, et même avec joie et plaisir. Gela me semblait insignifiant et j'étais comme si je n'avais pas eu besoin d'un corps pour vivre, autrement dit je me semblais affranchi de mon corps.
« Ce fut vers cette époque que Dieu me fit le don auquel je n'avais cessé d'aspirer, de pouvoir agir et souffrir sans idée de récompense. Je l'appelle un don, parce que, bien que je demandasse depuis si longtemps à Dieu la grâce d'agir et de l'aimer avec désintéressement, je n'y étais jamais parvenu. Je me faisais l'effet d'un esclave et d'un mercenaire dans le service de Dieu et j'en étais mortifié et honteux. Mais quand cette grâce me fut subitement accordée, je ne pus m'empécher de faire part immédiatement à mon directeur de la grande faveur que j'avais reçue et de la liberté d'esprit qu'elle m'inspirait. Je ne prétends pas qu'en cet état l'âme n'entretienne aucune idée de récompense, car elle l'a tacitement, mais ce n'est pas le
but de ses aclions; elle est animée d'un si grand désir de n'agir que pour le bon plaisir et la seule gloire de Dieu, qu'elle en oublie tout le reste...
« Quelquefois je me suis trouvé en intime communion avec certains saints , comme saint François d'Assise, saint Bonaventure, saint Thomas, saint Pierre d*Alcantara , notre saint père Alphonse , etc. Pendant ce temps — et quelquefois pour bien des jours, la vie, les vertus, Tesprit de ces saints occupent exclusivement ma pensée. Je crois sentir leur présence plus intimement et plus réellement que celle des personnes qui m'entourent : je les comprends mieux, et je subis peutêtre davantage leur salutaire influence que si j'avais frayé avec eux et vécu de leur temps... Deux fois je me rappelle avoir eu la même impression de la présence de notre divin Sauveur. Tant que dure cette impression, je me sens tout autre; ses vertus héroïques, sa grandeur, sa tendresse et son amour, m'inspirent un tel désir de le suivre et de l'imiter, que je perds de vue tout ce qui n'est pas lui. Sa présence excite en moi plus d'amour et plus d'estime pour les vertus chrétiennes que je n'en acquerrais autrement en bien des années.
« Vers le commencement de la seconde année d'étude, mes facultés furent, pendant quelques semaines, tellement retirées et concentrées vers l'intime de mon âme, que j'étais comme privé de toute activité et de tout sentiment extérieur; j'aurais désiré passer ce temps dans la solitude et la retraite, mais cela ne me fut pas permis. »
A travers ces trois années d'épreuves, Isaac avait employé ce qu'il appelait ses intervalles lucides à étudier
à sa manière, Dieu Taidant, aussi à*sa manière, à arriver au but qu'il Tavait empêché d'atteindre autrement. Ces intervalles de lucidité tinrent si peu de place dans sa mémoire , qu'il disait n'avoir pas étudié du tout. Cependant, au bout d'un an passé à Glapham, il fut examiné et trouvé assez préparé, comme il avait promis de l'être. Après avoir reçu le sous-diaconat et le diaconat à Old Hall Collège des mains de M*' Wiseman , il fut ordonné prêtre par le même prélat dans sa chapelle privée , à Londres. Cet événement eut lieu le 23 octobre 1849, le jour de la fête du Très Saint Rédempteur. Le P. Hecker célébra sa première messe le lendemain à Clapham , jour de la fête de saint Raphaël Archange.
Il annonce ainsi son ordination à sa mère.
« Chère mère. — Le Tout-Puissant vous a doublement bénie depuis quelques semaines. Votre plus jeune fils a été ordonné prêtre de la sainte Église catholique de Dieu, et il prie tous les jours pour vous, quand il offre à Dieu le corps et le sang précieux de son Fils bien-aimé Notre-Seigneur. En outre, vous avez acquis par le mariage de votre autre fils Georges une nouvelle fille qui, étant aussi enfant de la sainte Église, doit être bonne, attachée à ses devoirs, pieuse, craignant Dieu et aimant par-dessus toutes choses Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Ne sont-ce pas là de vraies bénédictions? Ne remplissent-elles pas votre âme de joie et de consolation? J'en suis certain. Vos derniers jours, chère mère, seront les plus heureux de votre vie. »
Le reste de U lettre est rempli d'exhortations à en-
trer dans TËglise et d*arguments tirés des Écritures.
Les extraits suivants de nos notes permettent de comprendre quelles étaient , après sa pénible expérience personnelle, les idées du P. Hecker surla manière dont, peut-être, il faudrait étudier la théologie! Quelqu'un dit au P. Hecker, en 1884, qu'il venait de lire la vie du curé d'Ars. Il lui répondit : « Un vrai saint, celui -làl doué à un degré rare du caractère surnaturel. Mais il me semble que son biographe ne Ta pas tout à fait compris. Il paraît admettre que le curé d'Ars était naturellement borné, à cause de la grande difficulté qu'il éprouvait à poursuivre ses études pour la prêtrise. 11 est probable qu'à ce moment précis l'action surnaturelle du Saint-Esprit s'établissait en lui et le frappait d'incapacité pour ses études. Tout, dans la suite de sa vie, tend à prouver que, sous son apparence rustique, c'était un esprit juste, vif, une intelligence claire et perspicace.
« J'éprouvai le même genre de difficulté moi-même. Pendant mon noviciat et mes études , mon plus grand trouble était la corrélation entre la science infuse et la science acquise; la part qui devait revenir, dans l'éducation, à la prière et à l'étude, la relation à établir entre le Saint-Esprit et les professeurs.
« Dans le noviciat tout était du côté passif, tout pour les dévotions ininterrompues et pour un ascétisme routinier. Dans le scolasticat trop d'importance était donné au côté actif. On ne laissait rien pour la science intérieure et la prière, en tant que parties nécessaires de la méthode d'étude. Cela me tuait. Je leur dis que si je continuais à étudier ainsi, je deviendrais fou. « Lais-
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sez-moi tranquille , disais-je. Laissez-moi agir à ma guise et je garantis que j'en saurai assez pour être ordonné. » On me dit que j'étais un scandale pour la lison. Je suis persuadé que , dans Tétude de la théope , on ne laisse pas assez de place à la prière et on tient pas assez compte de la science infuse. »