‹ Le père HeckerChapitre 61 sur 77 · CHAPITRE XVIII Missionnaire Rëdemptoriste · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII Missionnaire Rëdemptoriste

« Je ne sais si je me serais jamais fait prêtre au cas où j'aurais vécu en Europe, car je ne me sentais pas d'attrait pour les fonctions du ministère sacerdotal; mais je savais qu'en Amérique l'Ëglise a besoin de tout le secours que peuvent lui donner ses enfants pour travailler au service actif des âmes. » Le P. Hecker parlait ainsi vers la fin de sa vie et en pleine conscience de lui-même. Ces paroles jettent un rayon de lumière sur cette âme, où, jusqu'à la fin, restèrent mêlés, d'une façon étrange, les aspirations mystiques du solitaire, le zèle de l'apôtre et l'audace de l'Américain. Les qualités ecclésiastiques et sacerdotales , il les avait acquises avec l'entière conviction de leur sainteté ; mais elles se greffaient, pour ainsi dire, sur les particularités d'un caractère qui laissait toujours apercevoir la soudure. La ferveur avec laquelle il disait la sainte Messe, le respect plein de foi avec lequel il distribuait les secours extérieurs de la religion, étaient de nature à toucher tous les cœurs. Cependant on n'eût pu dire qu'il réalisât le type traditionnel du prêtre, ou, si l'on veut, de Tecclé siastique. Peu apte à la conduite régulière des affaires

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paroissiales, c'étaient les mystères de la conduite des âmes dans les voies de Dieu qui semblaient lui être familiers comme s'il en avait eu le don inné ; la parole de Dieu dans la nature , dans la raison , dans la conscience , ses enseignements dans la révélation, il les développait avec une force et une onction rares. « Après mon ordination , dit-il , quelques-uns des devoirs du saint ministère me parurent tout naturels ; la confession et la direction des âmes furent pour moi comme une chose pratiquée dès Tenfance et me procurèrent une douce consolation. »

L'année passée en Angleterre après l'ordination fut employée par le P. Hecker aux fonctions paroissiales à Glapham et dans quelques autres endroits desservis par les Rédemptoristes de cette résidence. Il ne prêcha dans aucune circonstance , se réservant pour la confession et la recherche des pécheurs endurcis. Une seule fois, avant de quitter l'Angleterre, il parla à Great Marlow, près de Londres, dans l'église construite par la fa. mille Hornibald. C'était le jour de Pâques 1850; il ne semble pas avoir été encouragé à continuer ce ministère, et nous allons jusqu'à supposer que son discours, s'il profita à ses auditeurs , ne laissa pas de les amuser quelque peu. Isaac avait besoin d'un maître, et il le trouva dans le P. Bernard, le provincial nouvellement élu de la province américaine.

Le P. Bernard était alors dans la force de l'âge, et, bien qu'il comptât déjà vingt années de missions dans la Hollande, son pays natal, dans la Belgique et l'Angleterre, ses travaux ne l'avaient pas usé. C'était, dans le meilleur sens du mot , un prédicateur populaire. Il était

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allé pour la première fois en Amérique avec le P. de Held en 1845, mais n*y était resté que le temps de se former un jugement sur le pays. Il y retourna, en janvier 1849, en qualité de supérieur des maisons américaines (1). Les États-Unis formèrent alors une province séparée sous sa direction; il demanda les PP. Walworth et Hecker comme ses auxiliaires, et il les obtint.

Une lettre du P. Hecker annonce son départ pour New- York.

« Que Dieu tout-puissant protège notre voyage et que sa sainte et douce Mère soit notre guide sur la mer orageuse I Puisse mon arrivée en Amérique servir au bien de tant d*âmes qui errent en peine , loin de l'unique troupeau et de Tunique berger. J'espère , ma chère mère, que personne n'en tirera plus de profit et de consolation que vous. »

Le vaisseau portant le nom d'Helvetia quitta le Havre le 27 janvier. Le groupe du P. Bernard se composait des Pères Walworlh et Hecker, Landsheer, Kittel, Dold, Griesen et Wirth. Le temps fut défavorable pendant toute la durée du voyage, et la traversée, laborieuse, dangereuse même dans les parages de Terre-Neuve ; mais la cabine des Rédemploristes était convertie en un couvent flottant et rien n'empêchait le P. Hecker de travailler à la conversion du contre-maître , le seul sujet de quelque espérance dans tout le personnel du bâtiment. Ils étaient cent trente passagers, pour la plupart émigrants de contrées protestantes. Un groupe composé de réfugiés garibaldiens et de quelques Fran-

(1) La Vie du Père Bernard a été écrite par le chanoine Claessend

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çais de même nuance politique anima la monotonie de la traversée par des rixes sanglantes.

La longueur et les intempéries du voyage avaient déjà lassé la patience de tous, lorsque le P. Bernard ipformale capitaine que ses compagnons et lui allaient commencer une neuvaine à saint Joseph pour obtenir l'arrivée à New-York le jour de sa fête, le 19 mars. « Saint Joseph aura du mal à y arriver, » lui fut-il répondu, et comme le vaisseau, encore loin du rivage, luttait contre un vent de plus en plus défavorable , trois jours seulement avant la fête, le capitaine cria : « Saint Joseph n'en peut venir à bout. Laissez-le tranquille , Père Bernard. » Mais ce dernier persévéra. Dans la nuit, le vent changea. Le vaisseau yankee mit toutes voiles dehors et bondit avec la vitesse de quatorze milles à rheure ; le jour même de la fête , après avoir évité les dangers d'un épais brouillard, on entra en rade de New-York. Cinquante -cinq jours s'étaient passés sur rOcéan. Une petite barque vint au-devant de VHelvetia; elle portait Georges et John Hecker et M. Mac Mastcr, les premiers à souhaiter la bienvenue aux jeunes Rédemptoristes à leur retour dans le Nouveau Monde. Ils furent bientôt rendus à leur couvent de la Troisième Rue y et le 6 avril suivant s'ouvrit la première mission dans l'église de Saint- Joseph, Washington Place. Dès son arrivée, le P. Hecker se lia d'amitié avec le P. Hewit, nouveau converti qui s'était attardé quelques années dans l'église épiscopalienne en sortant du calvinisme. Il était destiné à être plus près du cœur du P. Hecker que nul homme vivant , et à lui succéder comme supérieur de la communauté des Paulistes.

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AjTi's cinq ans et plus d'ab 1'. Hi'okiT en Amérique, la tei membre d'une communauté d< rieurc ost la prédication de la { des mauvais caU-.oliques à une n cation du P. llcckcr n'avait pas objectif de s'absorber dans des ti accepta nL^aumoins ses fonctions lui ayant été dictées de Dieu. Il c des missions et leur efficacité po gion les populations évangélisées qu'un pareil résultat fClt trop chùi fatigues écrasantes du confessior (rer fréquemment de résidence troubles nerveux que lui causaîf nage du cerveau et le feu d'une ] et cnllammce. 11 ne jugeait pas telle vie trop chèrement payés, ment imlélini de l'apostolat comn et il se jela dans le travail des pFi-sentait à lui , avec la plus gra ardeur.

Il fallut le former à la paroh cédcnls étaient pour le mettre en trop bien que ce qui est bon pi meeting serait déplacé dans la P. Heckcr trouva dans l'habitude < son supérieur, ce qu'il fallait p< d'ailleurs un genre particulier. II instruclions snr la doctrine ou la exercices d'une mission , alternen

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mons; il y acquit cette éloquence directe, persuasive et populaire , qui le rendit depuis célèbre comme conférencier.

L'auteur de cette biographie a souvent pris part à des missions dans des paroisses jadis évangélisées par le P. Hecker et ses compagnons : il y a recueilli le témoignage que personne n'égalait le P. Hecker dans les entretiens familiers qui lui revenaient en partage. Il était si franc, si clair, si animé, parfois même si plaisant qu'il entraînait tout le monde, grands et petits, ignorants et savants. La familiarité des termes ne nuisait en rien au charme de sa parole, non plus que les exemples et anecdotes toujours appropriés au sujet et tirés pour la plupart de la vie ordinaire ou de la vie et des écrits des Saints. Il ne cherchait pas à éveiller la terreur ni à être pathétique; son but était de raisonner et d'instruire. Pour distinguer les qualités de la vraie contrition, pour induire un pécheur à faire une bonne confession, pour dépeindre la beauté de la vertu et la dignité du chrétien, il était sans égal; le résultat habituel de ses instructions était, chez ses auditeurs, une intelligence plus nette de ce qu'il fallait faire pour mener une bonne vie, et surtout une véritable affection pour le prêtre qui leur apprenait que le service de Dieu est le plus joyeux comme le plus impérieux des devoirs. Envers les pénitents au confessionnal, il était la bonté et la douceur mômes; aucune école de perfection, disait-il, ne peut égaler le renoncement personnel qu'il faut pour se bien confesser.

Les missions aidèrent aussi le P. Hecker à connaître la population catholique américaine. Les non catholi-

ques lui étaient déjà connus par les vivants souvenirs de ses jeunes années. BrookFarm et Fruitlands avaient complété ses données sur le monde extérieur; le noviciat et le scolasticat des Rédemptoristes et son séjour en Angleterre ne lui avaient pas donné une connaissance analogue du peuple, du clergé et de la hiérarchie catholique. Pour le spectateur superficiel, le catholicisme est ce que sont les catholiques; or, au point de vue de la moralité, les catholiques d'Amérique étaient alors , et sont encore , une population très mélangée. Pourquoi les fruits sont-ils parfois mauvais tandis que Tarbre est bon? 11 y a là de quoi rendre perplexes les controversistes les plus expérimentés. Lé P. Hecker avait à s'armer pour aller à la rencontre de cette objection, évidemment grave aux yeux de ceux qui surveillent la marée montante de l'émigration en Amérique. Les missions sont une école incomparable pour arriver à connaître Tâme individuelle et à la manier. Les non catholiques eux-mêmes ne peuvent se refuser à constater, dans le résultat des missions , le pouvoir surnaturel du catholicisme sur la vie des hommes. Pour un peuple pratique comme le peuple américain, il n'existe pas de démonstration plus frappante que le pouvoir de changer les mauvais en bons ; or, une mission bien comprise et bien dirigée emporte généralement une victoire si complète sur les vices les plus invétérés, que les préjugés anticatholiques en sont inévitablement ébranlés; et le propre de l'apostolat en Amérique doit être de détruire les préjugés.

Il était aussi dans le plan divin que le P. Hecker fût connu personnellement des évêques et des prêtres

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du pays. Le temps allait venir où il se consacrerait à une grande œuvre, et Tapprobation épiscopale est la marque nécessaire de la faveur divine sur les œuvres. Avant même que la communauté des Paulistes ne fût organisée , le P. Hecker avait été Thôte et Tarai des ecclésiastiques les jplus éminents des États-Unis et des possessions anglaises; il était déjà estimé dans le monde catholique.

En 1851, les Rédemptoristes voyaient s'étendre devant eux un vaste champ presque entièrement en friche. Quelques retraites avaient bien été données de temps à autre par des Jésuites et d'autres prêtres; mais la mission ouverte à l'église Saint-Joseph à New-York, le dimanche de la Passion 1851, fut la première série régulière d'exercices conduits par un corps de religieux spécialement consacrés à cette œuvre. Le mérite de l'inauguration est dû au P. Bernard, qui s'y employa sans relâche avec ses trois Pères américains. Il traitait avec les pasteurs en sa qualité de supérieur^ tout en remplissant plus que sa tâche dans les fatigues du confessionnal. Lorsqu'au bout de deux ans, il fut rappelé en Europe, le P. Alexandre Cvitcovicz prit sa place. D'un zèle ardent malgré son âge avancé, il n'était pas rare de le voir rester assis dans le confessionnal dix jours de suite et quinze ou seize heures par jour. En 1874, vaincu par la fatigue, il dut échanger le rude labeur du missionnaire contre les travaux plus aisés du ministère paroissial.

Le P. Walworth fut alors nommé supérieur, et les missions se multiplièrent dans le même esprit et avec le même succès. A notre jugement, ces premiers mis«

sionnaires n'ont jamais eu leurs pareils dans le servie de la grande cause de Dieu parmi les nations de lan gue anglaise. Les PP. Walworth, Hewit et Deshon on survécu aux compagnons de leur jeunesse; puissionsnous longtemps encore conserver parmi nous ces pieux, dignes et nobles vétérans de la divine année de la paix (1) I

Le P. Hecker, en dehors des missions habituelles, prêcha plusieurs retraites à différentes communautés d'hommes et de femmes pendant les six ou sept ans qui nous occupent. Il y consacrait une partie des étés, qui sont généralement réservés au repos.

Quelques souvenirs sur les premières missions auxquelles il prit part, peuvent nous donner une idée de sa manière d'agir. A Loretto , où les instructions sur le rosaire lui furent confiées, il reçut du peuple le nom de Père Marie. Pendant les premiers jours la mission ne marchait pas ; mais, lorsque le P. Hecker eut parcouru le village et se fut mêlé à une bande de jeunes gens indifférents ou hostiles, les mauvais génies de l'endroit, lorsqu'il eut enlevé tous les suffrages par quelques exhortations pleines de zèle , la foule se précipita dans l'église et suivit régulièrement la mission.

A Johnston, un ouvrier mourut sur la voie ; tous les hommes de la station, une centaine environ, accompagnèrent le corps à l'église. Le P. Hecker en profita pour les exhorter et leur annoncer une mission spéciale. Le lendemain, il se rendit à cheval, accompagné du

(1) Il peut être utile d'observer que le volume où nous lisons cette remarque (2* édition) est daté de 1894.

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pasteur, le P. Mullen, depuis évêque d'Erié, aux différentes stations de la ligne, invitant tout le monde à la mission. Le résultat fut inespéré; procession sur procession arrivait, emplissant Téglise au point que beaucoup durent rester à Textérieur et s'asseyaient sur rherbe autour de Tédifice... Le P. Hecker avisa un notable politicien de Tendroit, qui n'avait pas reçu les sacrements depuis nombre d'années , et lui persuada de prendre le scapulaire , pour l'exemple. Vous pouvez penser si le brave homme fut arrosé d'eau bénite par le bras vigoureux du bon Père.

A Youngstown, la tentative de prêcher sur une estrade réussit et fut adoptée depuis; sur la plateforme était érigée une grande croix noire , drapée de mousseline blanche. L'usage en resta.

L'extrait suivant, tiré du document écrit à Rome et déjà souvent cité , récapitule tout ce que nous venons de dire : il nous montre, en outre, comment le P. Hecker fut amené à prendre la plume et à compléter, comme écrivain, l'œuvre du prédicateur.

« Lorsque mes supérieurs me renvoyèrent aux États- Unis et que le P. Bernard me demanda à quoi il pouvait m'employer, je répondis : « Au soin des ma- « lades, des pauvres, des prisonniers. » La stupidité qui engourdissait encore mes facultés intellectuelles, la défaillance de ma volonté et ma sympathie pour les malheureux, me poussaient à choisir cette sphère d'action comme la plus appropriée à ma condition actuelle. Il en jugea autrement et m'employa dans les missions parmi les catholiques. Bien que la conversion de mes compatriotes ne me sortit pas de l'esprit, bien que

les lumières que Dieu me donnait sur Fétat futur de la religion dans ce pays restassent aussi claires que jamais, j'en étais réduit à croire que je ne pourrais les communiquer qu'isolément et individuellement aux âmes que la Providence mettrait sur mon chemin , car dans mon for intérieur j'en étais arrivé à une conclusion que je ne voulais pas exprimer : c'est que les Rédemploristes étaient impropres à l'œuvre future que j'avais entrevue. Cependant je me croyais certain, et j'étais satisfait, de vivre et de mourir Rédemptoriste...

« Pui&je fus pris d'aspirations si fortes, si profondes, si étendues, de convertir le peuple américain que, ayant découvert mon état intérieur à un des Pères les plus éclairés de la congrégation, il me dit que ces mouvements venaient de Dieu, que je ne devais pas y résister et que Dieu m'emploierait suivant leur impulsion. Ce furent ses propres paroles. Le désir constant de faire quelque chose pour mes compatriotes protestants me poussa à prendre la plume. Voici comme cela arriva :

« Un jour, seul dans ma cellule, je fus subitement frappé de la grandeur de mes privilèges et de mon bonheur d'être devenu catholique , en regard des tourments et de Tangoisse qui avaient précédé ma conversion. Hélas I combien de mes anciens amis et de mes connaissances, quelle partie immense du grand peuple américain, se trouvaient dans la triste situation où j'avais été moi-même I Est-ce que rien ne serait à tenter pour amener mes compatriotes à la connaissance de la vérité? Peut-être, si je pouvais leur faire connaître la manière qu'avait employée la divine Providence pour

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m'âttirer à elle, beaucoup se laisseraient attirer de même. Cette pensée et l'espoir d'induire des jeunes gens à entrer dans les ordres me fit composer en quelques mois un livre intitulé Questions de VAme, Les traits principaux de ce livre fournissent la preuve que les sacrements de l'Église catholique répondent parfaitement à tous les besoins du cœur...

c< Restait la tête à convertir. Cette idée fut le point de départ d'un second ouvrage , les Aspirations de la Nature, dont le but est de démontrer que les vérités de la foi catholique répondent aux demandes de la raison. Mon dessein dans ces deux ouvrages est d'expliquer la religion catholique de façon à atteindre et attirer l'esprit des non catholiques américains : je voulais me prouver à moi-même que Dieu m'avait réellement donné la bonté et la vocation spéciales de travailler à la conversion de ce peuple. Le premier de ces livres, par la bonté de Dieu , a amené de nombreuses et signalées abjurations, tant en Angleterre qu'aux États- Unis, et en peu de temps l'on en a fait trois éditions. Le second a été publié à Rome.

« A l'occasion d'une conférence publique devant un auditoire en grande partie non catholique, je tirai de mon second livre le sujet de mon discours et la manière de le traiter... Jusque-là mes compagnons témoignaient peu de sympathie pour mes idées; à partir de ce moment, ils proclamèrent d'un commun accord que ma vocation était bien évidemment de travailler à la conversion des protestants, et ils commencèrent à en parler avec conviction et enthousiasme. »

Ceci eut lieu dans Téglise Saint-Patrick, à Norfolk, en avril 1856, et le P. Hewit en fait mention dans ces termes : « Le P. Hecker termina la mission par une conférence publique très éloquente sur les objections populaires contre le catholicisme. »

Les Questions de l'Ame sont un titre bien choisi, car ce livre entreprend de démontrer comment se peut satisfaire l'insatiable désir qu'a l'homme de s'unir à Dieu. Il affirme le besoin que l'homme a de Dieu pour trouver la lumière et aller au bien. Les arguments sont tirés des instincts, des facultés et des actions de l'homme. Le P. Hecker soutient que l'honmie est né pour être plus qu'il ne paraît, preuve évidente de la nécessité d'une religion surhumaine ou surnaturelle. Il y discute le protestantisme, en expose les doctrines les plus répandues , et cite le témoignage de ses partisans les plus compétents pour prouver qu'il est incapable de conduire l'âme à sa véritable destinée. Enfin il développe magistralement les droits de l'Église en s'appuyant sur les faits connus et les institutions publiques, et il cite fréquemment les auteurs non catholiques.

En dépit de quelques fautes littéraires, cet ouvrage est un livre puissant; rien n'y altère la clarté et la force des propositions exprimées.

Les Questions de l'Ame obtinrent tout de suite le succès qu'elles ont conservé depuis. La raison en est que l'auteur n'accepte rien de convenu, met bravement en évidence les difficultés communes aux sceptiques et aux protestants, et en montre dans le catholicisme des solutions faciles h vérifier tous les jours. Avant Tap-

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parition de ce livre, on peut dire qu'il n'y avait rien de pareil dans la littérature américaine. Un court et très instructif récit de Frédéric Lucas sur sa propre conversion du quakerisme est la seule exception qui nous soit connue; encore n'a-t-il qu'une faible analogie avec le livre d'Hecker, et il y a longtemps qu'on ne l'imprime plus.

Les Aspirations de la Nature traitent des difficultés intellectuelles de la même manière que les Questions de VAme traitent des difficultés morales. L'auteur insiste principalement sur cette double vérité : que la nature intellectuelle de l'homme est infaillible dans les questions de son ressort, mais que ce domaine est trop étroit pour sa propre activité. La validité de la raison humaine , là où elle peut aller, et son inaptitude à aller assez loin pour tous les besoins intellectuels de l'homme, voilà les deux thèses du livre. Elles sont bien et longuement prouvées; et personne ne peut nier qu'elles n'établissent solidement, d'une part, la dignité de la nature humaine ; d'autre part, la nécessité de la révélation.

Gomme on doit s'y attendre d'un écrivain qui avait le calvinisme en horreur, l'opinion sur la nature humaine est plutôt optimiste , et le ton général de l'ouvrage dénote une joyeuse confiance dans l'honnêteté religieuse des non catholiques. Peut-être est-ce la raison de la critique qu'en fait le docteur Brownson dans sdL'Revue. 11 avait fait un accueil flatteur aux Questions de VAme et donné quelques louanges aux Aspirations de la Nature, notamment au chapitre de l'individualité; mais il redoute que le livre ne s»o\\. iCka.V ^<^\sîir

pris ; il ne saurait voir les choses aussi en beau que Fauteur ; il craint qu*il ne prenne pour règle commune les puissances possibles de la nature comme il s'en rencontre rarement dans la vie ordinaire; enûn il a peur que les transeendantalistes n*y trouvent un certain encouragement. Mais le P. Hecker, avant de se rendre en Europe en 1857, avait soumis le manuscrit à Farchevôque Kenrick et avait obtenu son approbation. Les remarques défavorables de Brownson ne refroidirent, du reste, en rien Vamitié que s'étaient vouée ces deux hommes éminents.

Les Aspirations de la Nature furent imprimées par George Ripley, alors éditeur littéraire de la Tribune de New- York; le P. Hecker venait de partir pour Rome, chargé d'une mission qui devait se terminer d'une manière bien imprévue , et que le moment est venu de raconter.

On était alors au printemps de Tannée J857. Les succès des diverses missions que nous venons de raconter, rextension prise par les œuvres des Rédemptoristes aux États-Unis avaient fait naître dans Tesprit des jeunes Pères Américains un vif désir de recourir aux mesures nécessaires pour les étendre encore davantage. Parmi ces mesures, l'une des plus opportunes leur semblait être de fonder, soit à Newark, dans TÉtat de New-Jersey, et tout proche de New- York, puisque les deux cités ne sont séparées que par THudson , soit à New-York même , une maison nouvelle où l'anglais seul serait parlé et qui deviendrait comme le centre de leur ordre en Amérique. M^ Bayley, évéque de New-Jersey, poussait à cette fondation, et Tarchevéque Hughes la réclamait pour son diocèse. Mais les supérieurs des Rédemptoristes , tant ceux des États-Unis que ceux de Rome, — ces derniers étaient, d'ailleurs , obligés de s'en rapporter à ce que les autres leur communiquaient, — ne virent pas sans inquiétude des agissements dont ils ne comprenaient ni le but ni l'inspiration. En général, du reste, l'esprit entre-

prenant de ces Américains les troublait quelque peu.

De là des difûcultés qui, hâtons-nous de le dire, ne portèrent atteinte ni à Testime ni à l'affection des religieux les uns pour les autres, mais qui déterminèrent cependant les Pères d'origine américaine à envoyer l'un des leurs à Rome pour faire constater au Supérieur Général leur entière loyauté et pour lui expliquer la nécessité de la nouvelle fondation.

Leur choix étant tombé sur le P. Hecker, celui-ci s'embarqua le 5 août 1857, et arriva à Rome le 26.

Trois jours après, le 29 août, agenouillé dans la salle du conseil de l'Ordre, il recevait du Père Général ou Recteur Majeur, l'avis qu'il était expulsé de l'ordre du Très Saint Rédempteur, le voyage qu'il avait entrepris de son plein gré et à ses frais étant considéré comme une infraction à ses vœux d'obéissance et de pauvreté. Sur l'appel interjeté par le P. Hecker, les motifs de cette expulsion furent examinés par la Propagande. Le religieux frappé voulut aller plus loin encore. Il obtint, à force de démarches^ que sa cause fût soumise au Saint-Père, et celui-ci la communiqua à la congrégation des Évoques et Réguliers. Bien que conforme aux propositions de cette congrégation, la sentence, rendue le 6 mars 1858, fut, on peut le dire, l'œuvre de Pie IX lui-même. Elle était entièrement favorable aux vues et aux demandes du P. Hecker.

Nous avons voulu indiquer tout d'abord en abrégé la marche de ces événements extraordinaires, pour que le lecteur pût en suivre plus facilement les longues péripéties, et comprendre mieux les angoisses

du P. Hecker pendant des négociations qui ne durèrent pas moins de sept mois , durant lesquels tout ce qu'il avait de plus cher sembla mis en question : ses meilleures espérances, et jusqu'à la sincérité de ses vues, de sa vocation, de sa conversion même.

Qu'il soit bien compris qu'à l'origine de ce conflit, aucun des Pères ne désirait la séparation, et n'avait même l'idée qu'elle fût possible. Le cri passionné de Hecker : « Ils m'ont chassé de la maison de mon cœur et de mon amour I » en est la preuve. Jamais il n'avait eu l'ombre d'une tentation contre ses vœux de Rédemptoriste. Gardons-nous cependant de blâmer la conduite des Supérieurs. L'amour de la discipline et de l'obéissance, qu'ils croyaient sérieusement compromises par la démarche des Pères Américains, inspira seuMeur sévérité , et ce différend ne les empêcha pas de rendre hommage à la vertu et à la bonne renommée du P. Hecker et de ses amis. Lorsque le P. Hecker partit pour Rome, son Provincial lui donna un mot de sa main dans lequel, tout en désapprouvant le voyage, il signalait le voyageur comme un bon Rédemptoriste , plein de zèle pour les âmes, et dont les Supérieurs n'avaient jamais eu qu'à se louer. Le sceau officiel de l'ordre fut apposé sur cet écrit. De son côté , dans ses lettres et souvenirs , le P. Hecker ne formule aucune accusation contre ses Supérieurs , et le plus souvent il interprète en bien leur conduite. Lorsque le Général commença, à la stupéfaction du P. Hecker, à lire la sentence d'expulsion, celui-ci fondit en larmes, et ce fut tête baissée qu'il reçut le coup comme une épreuve envoyée de Dieu même. Et quand, après s'être pros-

terne devant le Saint -Sacrement pour y chercher la résignation, il revint s'agenouiller aux pieds du Général pour le supplier de revoir sa cause , celui-ci , tout en maintenant la sentence , affirma que le sentiment de son devoir ne lui permettait pas d'agir autrement; que dans le for de sa conscience, il n*avait pas l'intention de condamner le P. Hecker, mais seulement d'exercer sa juridiction sur sa conduite extérieure. C'est qu'en réalité le différend avait une cause plus profonde : il naissait de la divergence qui existait entre le caractère des Pères Américains et celui des Supérieurs de l'ordre. Rien de plus naturel que des hommes dont l'esprit a été formé dans un monde tout différent aient des vues opposées et qu'ils ne puissent ni juger de même ni agir de concert.

« Il y a place dans l'Église catholique pour des organisations religieuses répondant à toutes les variétés d'esprits, de caractères et de circonstances. Si des collisions et des malentendus se produisent entre ceux qui marchent vers le môme but, c'est le résultat de l'infirmité humaine, cela ne fait que montrer l'imperfection et la partialité de l'humaine sagesse et de l'humaine vertu. » Ainsi s'exprime le P. Hewit dans sa Vie du P. Baker, et ce qu'il ajoute des dispositions de ce religieux s'applique également bien à ses compagnons. En cessant d'être Rédemptoristes, ils ne renoncèrent pas à leur intention originelle de mener la vie religieuse; ils conservèrent dans toute sa ferveur l'esprit de communauté , et , comme missionnaires, ils usèrent leur vie dans les travaux de cette vocation particulière. Les deux groupes opposés devin-

rent les instruments d'une Providence qui sait utiliser pour ses desseins secrets les grandes diversités de tempérament qui distinguent les hommes. Elle réserva le P. Hecker et ses compagnons , après un temps de dure épreuve , pour un nouvel apostolat. Ce ne furent pas eux qui le choisirent eux-mêmes. Si le P. Hecker en sentait au fond de lui le désir , il ne songeait nullement à le réaliser par une action séparée; mais la Providence, par Torgane du Saint-Siège, changea ce qui aurait été une séparation violente en une démarche paisible, et la décision de Tautorité suprême fut acceptée des deux parts avec une égale soumission.

Après Texpulsion, le général proposa au P. Hecker de faire du couvent sa demeure jusqu'à ce qu'il fût pourvu d'un autre logement ; le P. Hecker, après l'avoir remercié , accepta cette offre pour la nuit; mais il prit, le jour suivant, une chambre dans une rue tranquille, près de la Propagande. Pendant les sept mois de son séjour à Rome , il visita fréquemment le général et ses conseillers, quelquefois pour affaire, la plupart du temps par politesse et par esprit de conciliation.

Il présenta ses lettres de recommandation au cardinal Barnabo , Préfet de la Propagande , qui les examina en compagnie de l'archevêque Bedini, secrétaire de cette congrégation. Comme on peut bien le supposer, l'attitude de ces prélats fat tout d'abord extrêmement réservée. Mais à Rome on écoute toutes les causes : ce religieux expulsé , et , par suite , ce prêtre suspendu, ne pouvait être excepté de la règle générale. Un regard jeté sur les lettres de créance , une courte conversation avec le porteur de ces lettres, un examen \5lus

attentif de rhomme et de ses demandes, produisirent une impression favorable et décidèrent le cardinal à approfondir cette cause comme elle le méritait. Les lettres les plus importantes étaient de f'arehevôque Hughes et de Tévêque Bayley. Le premier parlait ainsi du P. Hecker : « J'ai un grand plaisir à le recommander comme un prêtre laborieux, édifiant, zélé et vraiment apostolique. »

Quelques-unes de ces lettres venaient de laïques distingués de la cité de New-York, tels que M. Mac Master, le docteur Brownsonet le docteur Ives. Finalement, le P. Hecker produisit des lettres de chacun des Pères Américains dont l'un, le P. Hewit, était membre du Conseil Provincial : tous se solidarisaient avec le postulant pour partager la responsabilité de son voyage à Rome et le désignaient comme le représentant attitré de leurs projets.

n n'entre pas dans notre plan de suivre les détails de ce laborieux procès devant les tribunaux romains. Nous ne donnerons que les faits et les extraits de lel- VVes qui mettent en lumière la conduite du P. Hecker pendant cette grande crise. On sera peut-être curieux de savoir quels amis il se fit à Rome. Le plus important de tous était sans contredit le cardinal Préfet de la Propagande : « L'impression que fit sur moi le cardinal Barnabo, » écrit-il dans une de ses premières lettres, « fut tout à fait inattendue; il était si vif dans sa perception et sa pénétration , si candide et si confiant en me parlant : c'était plus un père qu'un ami. Le cardinal et l'archevêque Bedini me montrèrent une tu'Ue sympathie que je sentis, comme [e ne l'avais ja-

mais fait jusque-là, la présence de Dieu dans ceux qu'il a choisis pour gouverner son Église. » Il dit encore : « Le cardinal est pour moi plus qu'un ami ; c'est un père, un conseiller, un protecteur. Personne ne jouit à Rome d'une aussi haute considération que lui. Il me reçoit à toutes les heures et a confiance en moi. »

Il est vraisemblable que le cardinal fut attiré vers le P. Hecker par la simplicité et l'ouverture de son caractère, la franchise de ses manières et plus encore par ses vues hardies et originales sur l'avenir de la religion chez les peuples libres. Le cardinal Barnabo était connu pour sa brusquerie et ses coups de boutoir, mais c'était un adversaire généreux et un ami fidèle. Il épousa cordialement la cause du P. Hecker; les relations ofiîcielles engendrèrent bientôt des relations amicales qui durèrent, sans rien perdre de leur chaleur, jusqu'à ce que le vieux prélat fût appelé à la récompense qu'il avait bien gagnée.

Il se fit l'avocat du prêtre américain devant le Pape et devant la congrégation des Évéques et Réguliers, lorsque sa cause fut déférée à ce tribunal. « Quand je l'entendis parler pour ma défense, dit plus lard le P. Hecker, je remerciai Dieu de ne pas l'avoir comme adversaire, car c'était le caractère le plus impérieux que l'on pût voir; et, lorsqu'il était provoqué, rien ne semblait devoir lui résister. »

Le P. Hecker s'était aussi attaché l'archevêque Bedini, secrétaire de la Propagande. Celui-ci connaissait personnellement l'Amérique et bon nombre de ses prêtres, pour avoir séjourné à New-York au moment

des manifestations les plus violentes du parti des Américains natifs. Son témoignage en cour de Rome sur la cause du jeune religieux n'en avait que plus de valeur. Il devint si démonstratif dans son affection pour le P. Hecker, que le Pape s'en amusait et le raillait parfois sur la chaleur avec laquelle il défendait son ami Yankee.

Le docteur Smith , alors professeur de théologie au collège de la Propagande , M*' Kirby, du collège Irlandais, devinrent également pour le P. Hecker de chauds amis et de puissants avocats. Rien ne se faisait pour l'instruction de la cause sans Tavis du docteur Smitb.

Un allié inespéré fut M^' Connoly, évoque de Saint- Jean, dans le New-Brunswick. Il avait été dévalisé en route entre Cività-Vecchia et Rome. Ce désagrément lui avait donné quelques droits à la bienveillance spéciale du Pape, dont il devint bientôt le favori. Le Saint-Père admirait Ténergie de son caractère et ce zèle pour la religion qui l'a fait tant remarquer, depuis, comme archevêque de Halifax. Le cas du P. Hecker intéressait tout particulièrement ce prélat; il désirait avec passion le progrès du catholicisme aux États- Unis, une partie de son diocèse étant alors enclavée dans l'État du Maine. L'ardeur de son amitié pour le P. Hecker se trahit par cette exclamation : « Je suis prêt à mourir pour vous, et je vais le dire au Pape. » Il offrit au P. Hecker de payer ses dépenses personnelles à Rome.

Le 18 décembre, le P. Hecker écrit aux Pères Américains.

(c Un événement tout récent et bien providentiel

pour nous , est ramitié de Tévéque Gonnoly de Saint- Jean, New-Brunswick. Par ses efforts persévérants et sa chaude affection pour nous, il a réussi à nous mettre sur un bon pied là où l'opinion ne nous était pas favorable. Je vous ai dit dernièrement qu'il avait parlé au Saint-Père en faveur de notre cause, mais je n'avais pas eu le temps de vous donner la substance de la conversation.

« L'évoque Gonnoly est un Irlandais pur sang; heureusement pour nous , il est libre de toute attache aux différents partis dans notre pays. Voyant que la Propagande regardait notre cause comme la sienne , qu'elle avait à cœur notre succès et qu'elle était d'avance bien disposée pour nous en tant que missionnaires,... il exerça toute son influence en notre faveur; or cette influence n'est pas à dédaigner, car le Pape lui témoigne une grande amitié , et le comble de toutes sortes d'honneurs. Eh bien , il a eu une véritable prise avec Sa Sainteté à notre sujet, et comme le Saint-Père lui répétait quelque chose qu'on disait de moi , — contre moi bien entendu, — il répliqua : « Saint-Père , je ne « serais pas du tout étonné que vous ayez un jour à « canoniser l'un de ces Yankees ».

« En un mot, il ne négligea rien pour nous gagner le Saint-Père : ce fut le Pape qui lui suggéra l'idée de nous dispenser de nos vœux et de nous former en une nouvelle compagnie. « Ils ne peuvent pas s'atten- « dre, a-t-il dit, à ce que j'en prenne l'initiative; ce se- « rait le monde renversé. Qu'ils le fassent eux-mêmes, « me présentent leur plan, et, si je le trouve bon, il «aura mon approbation...

« L'évêque a aussi tourné en notre faveur M^ Talbot, qui lui a dit : « Le seul moyen maintenant de trancher « la difficulté est de donner aux Pères Américains la li- « berté de se former en une nouvelle société pour les « missions américaines ». En outre, Tévéque a composé un remarquable document en notre faveur et en faveur de nos missions; il Ta présenté au cardinal Barnabe pour, de là, être remis à la Congrégation des Ëvôques et Réguliers qui a nos affaires en mains... S'il vous arrive de rencontrer ce bon évéque, vous ne vous montrerez jamais assez reconnaissants de ce qu*il a fait pour nous. Après le cardinal Bamabo et l'archevêque Bedini , nous lui devons plus qu'à personne.

« Vents et marée sont pour nous maintenant, et mon projet est de me tenir tranquille, la main fixée sur le gouvernail, pour veiller à ce que le vaisseau marche droit. »

Au moment de regagner l'Amérique, l'évèque Connoly écrit de Marseille au P. Hecker, le 20 janvier 1858 :

« Le grand intérêt que je porte à tout ce qui vous concerne excusera la curiosité qui me fait désirer de promptes nouvelles de votre sort devant la Congrégation des Évêques et Réguliers. J'aurais voulu rester auprès de vous tout le temps et n'avoir pas autre chose à faire, mais vous avez à votre droite quelqu'un de plus puissant que moi. Fixez vos espérances en lui et vous ne serez pas confondu. Après avoir fait de votre côté tout ce que l'énergie la plus éveillée et la prudence peuvent suggérer, il vous faudra accepter l'issue, quelque pénible qu'elle puisse être , comme l'exprès-

sion indubitable de la volonté de Dieu, et vous agirez, j'en suis certain, en conséquence... Il vous faut garder bien en vue le glorieux principe qui vous a amené à Rome, et qui, j'en suis convaincu, est pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de la religion en Amérique.

« Si vous pouviez établir un corps de religieux avec l'approbation de Rome , ce serait la solution la plus sainte et la plus désirable. Laissez-vous guider pas à pas par ces hommes saints et sages dont vous avez su gagner les sympathies et dans les mains desquels vous pouvez reposer avec confiance; le cardinal Barnabo in pHmiSj et après lui Monsignor Bedini et les docteurs Kirby et Smith; avec eux, l'insuccès est impossible. — Vous devez réussir et vous réussirez... Je suis sûr que vous voyez et sentez cela comme moi , car nous pensons merveilleusement de même sur bien des points. Comme je voulais vous apporter quelque consolation dans votre trouble, je vous le dis encore , si une lettre, ou quoi que ce soit de ma part, pouvait vous être utile, je suis toujours là et tout prêt à m'employer à votre service. Avec les meilleurs souhaits pour votre réussite et avec l'espoir de recevoir bientôt de bonnes nouvelles de vous, je suis, mon Révérend Père , tout vôtre en Jésus-Christ.

« f Thomas Connoly,

« Évêque de Saint-John (Nouy. Brunsw.). »

Aucun des secours que l'amitié peut donner ne manqua donc au P. Hecker; mais il était lui-même son

meilleur défenseur. Son caractère lui gagnait tous la cœurs, et Tétonnement que Ton éprouvait à voir un tel homme forcé de plaider contre la plus terrible peine que Ton puisse infliger à un religieux était le meilleur argument en sa faveur. Son attitude sereine pendant qu'il luttait comme pour la vie ; ses questions profondes sur des points de sociologie et de philosophie; son énonciation de certaines thèses politiques qui , de son propre aveu , soutenues par tout autre qu'un Américain, eussent été instantanément désapprouvées; Tabsence de toute obséquiosité , unie à une entière soumission à l'autorité légitime : tout concourait à lui faire des amis , et sa cause en profitait.

L'adhésion unanime des missionnaires Américains fut son plus grand soutien pendant les interminables délais qu'eut à subir l'instruction d'une affaire aussi compliquée et aussi délicate. Il leur écrivait :

« Le contenu de vos lettres est bien ce que j'étais en droit d'espérer de vous : la sympathie, la confiance, l'espoir en Dieu... Nos affaires sont entre ses mains. Que personne ne se décourage et ne craigne rien pour moi. La seule chose dont il soit besoin pour mener à bien les intérêts de Dieu, c'est la grâce, la grâce, la grâce! Et elle ne s'obtient que par la prière. Si les Pères Américains veulent se contenter de prier, de faire prier, et de ne donner aucune prise à la malveillance, Dieu sera avec nous et nous assistera; Notre-Dame prendra soin de nous. Jusqu'ici , il n'y a rien à regretter dans nos démarches. Si c'était à refaire, je referais la même chose. Le coup qui m'a frappé, j'ai tâché de le recevoir en toute humihté. Il n'a pas troublé mon

âme et n'a pas ébranlé un instant ma confiance en Dieu. Soyons patients. Dieu est avec nous, et nous dirigera si nous nous fions à lui. »

Son frère Georges le soutenait de son affection; sa bourse toujours ouverte défrayait toutes ses dépenses. Le docteur Brownson, les Pères de Held et de Buggenoms lui envoyaient les témoignages de leur plus profonde sympathie. Le P. de Held, alors recteur de la maison de Liège , écrivit au cardinal Barnabo une lettre qui a été conservée et dans laquelle il parle très favorablement du P. Hecker, discute longuement sa cause et demande sa réintégration dans TOrdre.

Deux faits achevèrent d'attirer Tattention sur le P. Hecker et lui valurent une notoriété utile au succès final. Le premier fut la conversion de Georges Brown, artiste américain de quelque renom, aveo lequel il s'était lié au début de son séjour à Rome; le second, fut un article publié par lui dans la Civiltà, grande revue catholique, inspirée par les Pères de la Compagnie de Jésus. C'était alors Torgane officiel de Pie IX, qui lisait d'avance tout ce qui devait y paraître. Cet article intitulé *: La condition actuelle et la destinée future de la foi catholique aux États-Unis fit sensation. Il fut traduit dans les principales publications catholiques de France, de Belgique et d'Allemagne, et publié par M' Mac Master, à New-York, dans le Freemah's Journal. A Rome, il avança certainement la cause de l'auteur.

La hardiesse des vues pouvait effaroucher quelques esprits timorés, mais le ton en était vigoureux et plein de vie. 11 entreprenait de prouver que la nation la plus libre du monde est le meilleur champ de con-

quéle pour la propagande catholique. Nous sapposons que rintcntion de Técrivain était simplement d'attirer l'attention sur l'Amérique, mais son article saisit tellement l'opinion à Rome , qu'il contribua certainement à la solution de la difficulté pendante devant les hauts tribunaux. Le cardinal Barnabo pressa le P. Hecker d'écrire davantage sur le même sujet, mais, ou bien il n'en eut pas le temps, ou bien l'attente d'un prochain départ l'en empêcha. Quoi qu'il en soit, cet écrit l'avait mis en évidence ainsi que les Pères Américains; désormais leur cause se confondait avec la grande question des rapports de la religion et de la jeune République du Nouveau Monde. Le P. Hecker devenait ainsi un exemple vivant des aspirations des catholiques américains éclairés , aussi bien qu'un type élevé du zèle missionnaire catholique. Bien peu d'hommes doués de discernement connurent le P. Hecker sans l'admirer et sans être prêts à se laisser convertir par lui à la thèse de toute sa vie : à savoir qu'un homme qui est libre tend par là même à être bon catholique, et qu'une nation libre est le champ le plus fertile en promesses pour le zèle apostolique.

Lorsque le cours des événements eut enlevé l'affaire à la juridiction de l'ordre des Rédemptoristes pour la porter sous la juridiction universelle de l'Église, la solution parut hérissée de difficultés. La réintégration du P. Hecker par une décision judiciaire ne l'aurait mis, ni lui ni ses compagnons , dans les conditions d'harmonie qui étaient essentielles à leur bonheur personnel et à leur succès de missionnaires.

C'est alors qu'il leur fut suggéré de pétitionner pour

une organisation séparée, sous la règle même de Saint- Alphonse, mais directement soumise au Saint-Siège et créant ainsi dans les États-Unis deux corps de Rédemptoristes, comme c*est le cas pour les Franciscains. 11 fut aussi insinué que les Rédemptoristes Cisalpins ou Napolitains , qui formaient alors une congrégation indépendante, prendraient volontiers les Pères Américains sous leur obédience. Une autre combinaison, celle qui se réalisa, consistait à dispenser les Pères de leurs vœux , en vue de leur laisser former eux-mêmes une organisation nouvelle sou» la direction des Évoques et du Saint- Siège. Une pétition, priant le Saint-Père de leur donner la règle de Benoît XIV, dans le sens indiqué ci-dessus, fut rédigée et expédiée par les Pères restés en Amérique. La dispense n'y était présentée que comme dernière ressource. Le cas spécial du P. Hecker n'étant pas encore légalement décidé, le cardinal Barnabo lui conseilla de s'abstenir, pour le moment, d'apposer sa signature à ce document. Il va de soi que la dispense des vœux et une vie de communauté entièrement nouvelle eussent mieux répondu à ses vues secrètes ; mais aucune aspiration ne l'emportait en lui sur l'amour de ses frères, et il était fermement résolu à ne pas séparer son sort du leur.

De longs délais suivirent ; on attendit de nouvelles informations prises auprès des évéques américains sur la réputation des Pères et sur la valeur de leurs travaux comme missionnaires. Ceux qui envoyèrent des témoignages favorables furent les archevêques Hughes de New-York, Kenrick de Baltimore, Purcell de Cincinnati; les évéques Bayley de Newark, Spalding de

Louisville (tous deux plus tard archevêques de Baltimore), Lynch de Gharleston, Bany de Savaûnah, M«' de Goesbriant et M»' Burlington-Yermoai.

Pendant ces longues et anxieuses semaines, le P. Hecker tenait ses frères au courant de la situation par une correspondance des plus actives. Leur confiance en lui était entière et dans une lettre collective envoyée plus tard, en novembre, ils disaient préférer, dans le cas où le P. Hecker ne serait pas réintégré dans Tordre, s'en séparer eux-mêmes et être placés sous la dépendance immédiate du Saint-Siège ou do Préfet de la Propagande ; ils proposaient de s'appeler Religieux missionnaires de la Propagande : « Avec la règle de Saint- Alphonse, les privilèges dont nous jouissons actuellement comme missionnaires et la présence de notre cher Père Hecker parmi nous , nous serions heureux et en sûreté... Mais nous attendons la parole du Saint-Siège qui nous indiquera notre voie. »

Le P. Hecker partageait leur manière de voir : « Notre premier effort doit être, disait-il, de réaliser nos espérances par le moyen de la congrégation transalpine (c'est-à-dire Tordre Rédemptoriste auquel ils appartenaient alors)... Si cela ne réussit pas, nous essaierons d'arriver au même résultat en nous réunissant aux Pères Napolitains, qui seraient corps et âme avec nous et nous accorderaient nos plus chers désirs. Ou bien , en troisième lieu , nous chercherons à obtenir la permission d'agir comme association de missionnaires dans notre pays sous la protection de quelque évêque... C'est une consolation pour moi de voir nos affaires éclaircies et en bon train; nos idées sont

tellement identiques que vous pouvez agir de votre côté et écrire sans m'en référer. Vous pouvez vous imaginer dans quelle situation je me trouvais en attendant la détermination que vous prendriez. Grâce à Dieu et à sa sainte Mère, votre dernière lettre met fin à mes angoisses! L'œuvre est clairement indiquée; mais il nous faut beaucoup de soins et de prudence pour éviter des fautes qui nous coûteraient plus tard bien des regrets. »

A propos des relations désagréables auxquelles il s'attendait pour le cas où il serait réintégré dans l'ordre, il ajoute :

« Dans une longue conversation avec moi, le cardinal Barnabo a soulevé la question de savoir si Dieu ne me réservait pas pour une œuvre toute spéciale. Je lui ai dit que je n'y voulais pas penser tant que ma démission pèserait sur ma tête. Il a répondu : « Naturellement, « car si vous êtes un religieux indiscipliné, comme le <( pense le Général, Dieu ne saurait se servir de vous. »

La môme lettre donne de nombreux détails sur l'échange d'idées qui eut lieu entre le P. Hecker et le cardinal, ce dernier stupéfait de trouver chez son interlocuteur des aspirations absolument conformes à ses propres vues sur l'avenir de l'apostolat en Amérique. « Mais , continue la lettre , vous devez comprendre que je n'accepterai aucune proposition pour moi-même avant d'avoir consulté le Ciel et les hommes , et d'en avoir reçu l'absolue certitude que telle est la volonté de Dieu. Il y a ici des saints et je prends leur avis dans toutes mes démarches. De plus, ce sont des religieux, ils sont donc bons juges en pareille matière... Si Dieu

veut se servir de nous pour de nouveaux desseins et que j*en sois assuré par une autorité compétente , quoi qu'il m*en coûte, avec sa grâce, je ne me déroberai pas.

« J'appelle autorité compétente, Tapprobation d'hommes saints et bons , dont l'un, le cardinal , connaît notre pays, est au courant de toutes nos afifaires et a les qualités de cœur et d'esprit nécessaires pour prononcer dans une cause aussi importante. Bien que vous m'ayez constitué votre plénipotentiaire, je veux rappeler encore à chacun de vous que ceci est une affaire personnelle , une affaire que nous n'avions pu prévoir, de la dernière importance pour notre salut et notre sanctification, et qui doit dépendre uniquement de Dieu et de notre conscience individuelle.

« Plus je pense à nos difficultés, écrit-il en septembre, plus je suis porté à croire qu'elles sont permises par un Dieu bon dans le secret de ses desseins pour une œuvre nouvelle. Si les sages et les saints le disent et que le Saint-Siège l'approuve, n'est-ce pas une carrière offerte par la divine Providence et ne devons-nous pas y entrer joyeusement? »

Il écrit le 5 octobre : « Vraiment la situation est difficile et je n'ai plus qu'à me jeter dans les bras de la Providence en me laissant guider par elle. J'espère qu'avant même d'avoir reçu ce mot, vous aurez répondu à la proposition contenue dans ma dernière lettre , à savoir : si vous voulez , ou non , former un corps indépendant de missionnaires consacrés aux grands besoins de notre pays. J'y ai pensé et repensé, j'ai prié et reprié, et, en dépit de mes craintes, ceci me semble la direction où

Dieu nous appelle... Si nous agissons de concert, le succès n*est pas douteux... »

26 octobre. — « Quant à moi je ne vois plus à deux pas devant moi , mais je ne me suis jamais senti plus étroitement serré dans les bras de la Providence... Il me semble qu'un grand changement se prépare... Nous sommes tous jeunes; si nous restons unis et fidèles à Dieu (et qui nous en empêcherait?), un avenir plein d*espoir et de grandeur s'ouvre devant nous. »

12 'g.ovembre. — « Mon impression actuelle est que ni la réunion aux frères Cisalpins, ni la séparation comme congrégation de missionnaires Rédemptoristes indépendants aux États-Unis ne sera approuvée en haut lieu... Il me parait de plus en plus probable que nous aurons à partir d'une tout autre donnée. Peut-être, tout considéré, est-ce le mieux... C'est à un pareil changement, que, dès le commencement, la divine Providence m'a paru nous appeler. Mais j'étais craintif tant que la voie nous restait ouverte pour agir dans la congrégation... Je suis maintenant prêt à franchir le pas avec vous sans hésitation et en toute confiance... J'aurais voulu, tout de suite après ma démission , prendre l'initiative de ce mouvement; mais mon premier devoir était alors de considérer si l'œuvre ne pouvait s'accomplir par la Congrégation du Très Saint Rédempteur ; et , en outre , je n'étais pas sûr, comme à présent , que vos vues et les miennes fussent d'accord... Tout indique la volonté de la divine Providence sur nous et me donne confiance... La lettre du P. Hewit, confirmant votre empressement à partager mon sort m'a consolé et fortifié, Dieu sait que nous ne cherchons que son inté-

rèt et sa gloire, et que nous sommes prêts à tout souffrir plutôt que de TofTenser... Nous devrions prendre nos missions actuelles comme base de notre unité et de notre activité , tout en ne nous y restreignant pas entièrement afin d'être libres de nous adapter aux besoins religieux qui peuvent surgir dans notre pays. Si la question se posait pour moi de me borner aux missions exclusivement, je me croirais obligé en conscience de prendre de sages avis pour savoir si Dieu ne m'appelle pas à autre chose... En prenant nos missions et notre genre de vie actuel comme point de départ , le reste sera laissé à la bonne Providence, aux nécessités du pays, à notre bon sens et à notre esprit de foi. J'espère que, si le Saint-Siège nous sépare des anciennes affiliations , ce sera pour former une société qui personnifiera dans son essence tout ce que le peuple américain a de bon dans Tordre naturel, et qui s'appliquera à pourvoir aux besoins de notre peuple dans Tordre spirituel. Je vous assure que ces pensées occupent continuellement mon esprit et que jour par jour elles me semblent venir plus directement du Ciel. Je ne peux les repousser sans résister à ce qui me semble être une inspiration divine. Vous savez que ce ne sont pas des opinions adoptées à la légère. Dès le début de ma vie catholique j'ai toujours cru entrevoir quelque œuvre de ce genre, je l'ai indiquée dans les Questions de VAme et dans les Aspirations de la Nature et je ne puis m'empécher de croire que ma situation actuelle, toute particulière, est destinée providentiellement à amener un tel résultat... « On pourrait croire que tous ces projets ne sont qu'une ruse du démon pour traverser notre cause et

ruiner notre avenir; à cela, je répondrai : Le vieux scélérat a mis du temps à en arriver là. Si c'est lui , je le déconcerterai , parce qu'en tout ce qui regarde ma vocation personnelle, je me soumettrai aux conseils de saints personnages et je ne ferai que ce qu'ils me diront de faire. »

Le P. Hecker eut beaucoup à souffrir des « lenteurs légales » qui le retinrent à Rome depuis le commencement de septembre 1857 jusqu'au mois de mars suivant. Il lui fallut aussi subir ce qu'il appelle les insolences de l'antichambre avant d'obtenir l'audience papale qu'il sollicitait depuis bien longtemps. « J'ai attendu une fois trois jours, lisons-nous dans ses Souvenirs , et encore le Monsignor de service me gronda et me reprocha d'être venu tard. Je n'étais pas arrivé tard, j'avais attendu dehors tout ce temps et je le lui dis : « Vous verrez ces collines d'Albano changer de « place, ajoutai-je, avant que je renonce à voir le « Pape. » Devant mon air résolu , il fléchit et me donna l'audience désirée. »

Elle eut lieu le 22 décembre 1857.

« Je sentais, a-t-il raconté plUs tard, que mes tribulations actuelles étaient la grande crise de mon existence. Je me rendais à moi-même le témoignage que je ne ressemblais pas à Martin Luther, puisque^ du fond de mon âme, j'étais prêt, absolument prêt, à me soumettre au jugement de l'Église. On m'avait dépeint au Saint-Père comme un révolté et un radical. Quand je le vis seul, après les salutations d'usage, je restai à genoux et je lui dis : « Regardez-moi, Saint-Père.

« Voyez, mes épaules sont larges; flagellez-moi, je le « supporterai. Je ne souhaite que justice. Je vous « demande de juger ma cause, et je me soumettrai. » A ces mots, les yeux du Saint-Père se remplirent de larmes et ses manières devinrent très affectueuses. Il me fît lever et me dit qu'il était au courant de mon affaire; puis il me demanda quel était mon désir. Je le suppliai d'avoir la bonté d'examiner les raisons de ma venue à Rome , puisque cela regardait la conversion du peuple américain, œuvre que les plus pieux et les plus intelligents parmi les catholiques ont à cœur, témoin le Docteur Ives que vous connaissez, ajoutaije. — « Oui, dit-il; sa femme est-elle devenue catholique? » Je lui répondis affirmativement. — « Mais que puis-je faire? dit-il. L'affaire est soumise à l'examen de l'archevêque Bizarri , secrétaire de la congrégation des Évêques et Réguliers , et rien ne peut se faire qu'il n'ait présenté son rapport; alors je donnerai mon opinion et formulerai ma décision. — Votre décision , Saint-Père, sera pour moi celle de Dieu même, et, quelle qu'elle soit, je m'y soumettrai humblement et joyeusement. »

« Pendant que je disais ces mots, Sa Sainteté me prêtait la plus grande attention et elle parut satisfaite.

— « Le peuple américain, continua le Pape, est trop absorbé par les choses de ce monde et par la poursuite de la richesse, et cette disposition n'est pas favorable à la religion. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Notre-Seigneur dans l'Évangile. — Les États-Unis, Très Saint-Père, répliquai-je , sont dans leur jeu-

nesse, et, comme un jeune père de famille, occupé avant tout à construire sa maison, il ne peut qu'être très absorbé tant que durera ce travail; mais si le peuple américain fait de Targent, ce n'est pas pour Tentasser; il n'est pas avare. — Non, non, répondit-il, ils donnent volontiers quand ils sont riches. Les évoques me disent qu'ils aident généreusement à la construction des églises; vous voyez, dit- il, que je connais aussi bien le bon que le mauvais côté des Américains. Mais, aux Ëtat-Unis, la liberté a trop ses coudées franches; tous les réfugiés et les révolutionnaires y trouvent accueil. — C'est vrai, Très Saint-Père, mais cela a son bon côté. Beaucoup d'entre eux, voyant qu'aux États-Unis TËglise se suffit et n'est pas liée à ce qu'ils appellent le despotisme, commencent à la regarder comme une institution divine et rentrent dans le bercail. — Oui , dit-il , l'Église est aussi à Taise dans une république que dans une monarchie ou une aristocratie. Mais encore, vous avez les abolitionistes et leurs adversaires qui se prennent aux cheveux continuellement. — Il y a aussi la foi catholique, Saint- Père , qui , une fois connue , agirait sur les partis ennemis comme l'huile sur les flots agités; nos hommes d'État les plus éclairés sont de plus en plus convaincus que le catholicisme est nécessaire au soutien de nos institutions et aiderait notre jeune nation à réaliser ses grandes destinées. Permettez-moi d'ajouter. Très Saint-Père , qu'une entreprise digne de votre glorieux pontificat serait de mettre sur pied les mesures nécessaires pour commencer la conversion de l'Amérique. » A mon départ, il me donna sa bénédiction et

me dit à haute voix, à plusieurs reprises, lorsque je m'agenouillai devant lui : « Bravo, bravo I >>

« Pie IX, disait plus tard le P. Hecker, est un homme d'un esprit large, d'un cœur plus large encore, et qui se laisse diriger par ses impulsions plutôt que par son jugement; mais ses impulsions sont grandes , nobles, universelles. »

Le 19 février 1858, il écrivait à son frère Georges :

«... Ma politique jusqu'ici est de n'en pas avoir, mais d'être franc, fidèle et sans peur... Je ne désire rien sur la terre, que de travailler au bien de notre religion et de notre pays; ceci ne peut m'être enlevé. Quelque tournure que prenne notre affaire, je suis vraiment tout à fait indifférent à la décision finale pourvu qu'on nous laisse liberté d'action. » En septembre , lorsque la blessure saignait encore , il avait écrit : « Je n'ai de ressentiment contre aucun de ceux qui ont agi dans cette circonstance ; au contraire je les embrasserais avec une vive affection. Dieu s'est montré excessivement bon en permettant que je ne sois pas même tenté de rancune. »

En décembre, et avant même l'audience du Saint- Père, il témoignait une grande confiance et disait à ses Frères : « L'assurance répétée de votre union avec moi dans l'avenir me remplit de consolation et de courage. Nous pouvons bien nous appliquer l'adage américain : « Unis, nous restons debout; divisés, nous tombons. » Je ne me suis jamais trouvé plus soutenu par la grâce de Dieu. Combien de fois me suis-je entendu dire par les connaissances que j'ai faites ici : « Comment donc, « Père Hecker, mais vous êtes l'homme le plus heureux

« de tout Rome I » Ils ne savent guère le nombre de mes nuits d'insomnie, ni combien profondément j'ai souffert depuis trois mois. Mais le Dieu tout-puissant n'estil pas bon? Il me semble n'avoir jamais compris jusqu'à présent ce que c'est que de lui être absolument dévoué.

« Lorsque je pense à la formation religieuse et à beaucoup d'autres avantages que nous possédons , je ne puis pas croire que Dieu ne se servira pas de nous pour quelque sainte entreprise, pourvu que nous lui restions fidèles, unis ensemble comme un seul homme, et prêts à tous les sacrifices. Je demande chaque jour que le Saint-Père reçoive à cet effet une grâce et une inspiration toutes spéciales afin de bénir et d'accueillir cette entreprise.

« Dès le début je me suis refusé tout moment de repos tant qu'il y aurait quelque chose à faire ou à espérer. Cette consolation me restera, quelle que soit la solution de notre affaire , d'avoir fait tout ce que j'ai pu, tout ce qui est juste et honorable, pour mériter le succès. Personne ne saura ce que j'ai eu à souffrir à Rome; j'ai tout souffert courageusement, et quelquefois gaiement, parce que je sais que c'est la volonté de Dieu. »

19 Février 1858. — « L'expérience que j'ai acquise ici vaut son poids d'or. Si Dieu nous destine à quelque œuvre importante, cette expérience nous était indispensable. C'est un noviciat sur une grande échelle. Je ne remercierai jamais assez Dieu de m'avoir amené jusqu'ici sans encourir par ma conduite le blâme ou le déplaisir de qui que ce soit. »

Une semaine plus tard : <c Vous devriez m'écrire souvent, car vos paroles de sympathie, d* espérance et d*encouragement me sont infiniment précieuses parmi toutes ces épreuves et ces conflits. Dans toute ma vie de catholique , je n'ai pas encore éprouvé une anxiété pareille à celle que je ressens depuis dix jours. »

6 Mars, — « Loin que mon dévouement à la religion ait diminué depuis les derniers événements, il a, grâce à Dieu, beaucoup augmenté. Mon intelligence s'est ouverte sur bien des points; l'expérience a dissipé bien des ignorances et, par-dessus tout, j'espère que mon cœur et mon esprit ont gagné en pureté. Si Dieu me ramène au milieu de vous, j'espère vous revenir un tout autre homme, un meilleur catholique, plus dé^ voué au service de Dieu. »

Au P. de Held : « Mes épreuves m'ont appris une chose la plus importante de toutes, — à aimer Dieu davantage. Il semble que je ne savais pas jusqu'ici ce que c'est qu'aimer Dieu. »

Lorsqu'il devint évident que la décision du Saint- Siège entraînerait pour les Pères Américains leur formation en une nouvelle société, le P. Hecker n'interpréta pas encore cette indication de la Providence comme la preuve certaine que les circonstances extérieures lui laissaient le champ libre pour la réalisation du rêve longtemps caressé. Il redoubla ses prières; il fit dire une neuvaine de messes à l'autel de Notre- Dame du Perpétuel Secours à Rome; il dit la messe lui-môme dans tous les grands sanctuaires, principalement à la Confession de Saint-Pierre, à l'autel de Saint- Ignace et à celui de Saint-Philippe de Néri ; il supplia

LE P. HEGKER SE SÉPARE DES RÉOEMPTORISTES. 253

tous ses amis, anciens et nouveaux, de joindre leurs prières aux siennes pour que la lumière se fît.

Il consulta de nouveau les hommes les plus éclairés. Ce fut alors qu*il rédigea un document formel, connu dans sa biographie sous le nom &' Exposé romain, et que nous avons déjà fréquemment cité. Il le remit entre les mains de trois religieux dont les noms , joints à ceux du cardinal Barnabo et de l'archevêque Bedini , paraissent à la fin du document original. Cette pièce s'ouvre par un abrégé de sa conversion , de son entrée en religion, de sa vie de missionnaire, et contient un compte rendu assez complet de ses difficultés avec le Général de TOrdre. Il décrit ensuite ses aspirations intérieures et sa vocation à Tapostolat en Amérique, justifiant l'autorité de cette voix intérieure par les témoignages extérieurs des prélats, des prêtres et des laïques, dont les lettres avaient été produites par la Propagande, en faveur de sa cause, devant la Congrégation des Évoques et Réguliers.

« Si Dieu m'appelle à une pareille œuvre, continue-t-il , la Providence , depuis mon arrivée à Rome , m'a singulièrement ouvert la voie pour l'entreprendre. — Mon objet en venant à Rome était de persuader au Général de l'Ordre de soutenir et de favoriser nos travaux de missionnaires aux Etats-Unis. Mon but était le bien de l'Ordre et les intérêts de la religion, et je le présentais en toute bonne foi. Sous une impression erronée de mes intentions, la congrégation décréta mon expulsion trois jours après mon arrivée. J'en conçus une profonde affliction et, jusqu'à ces tout derniers temps , mon plus grand désir était de rentrer dans la

congrégation. A présent, il me semble que ces choses ont été permises par la divine Providence pour me donner la facilité d'entreprendre la mission qui n*a jamais cessé d'occuper mes pensées.

« Les Américains non catholiques réclament une institution qui ait leur conversion à la foi pour but principal , qui puisse se développer et se modifier d'après les besoins imprévus, qui ouvre ainsi des perspectives attrayantes pour les vocations religieuses des jeunes gens de ce pays.

c( Donc, considérant mes relations étendues et de tout temps avec mon propre peuple, politiquement, socialement et religieusement parlant, comme aussi ma connaissance approfondie de ses besoins et même de ses erreurs ; la manière dont Dieu m'a dirigé et les grâces qu'il m'a données , confirmées par mes convictions intérieures et par l'expérience acquise depuis ma conversion; enfin la singularité de ma position actuelle, tout revient pour moi à cette question unique qui est soumise à la décision de saints personnages , instruits et éclairés sur la matière : savoir s'il y a, oui ou non, pour moi, suffisante évidence d'un appel direct de Dieu, d'une vocation spéciale pour entreprendre une œuvre nouvelle. »

On lit à la fin du document : Rome, Epiphanie^ 1858 : « J'ai fait traduire le document en italien, et je l'ai remis au cardinal Barnabo , à l'archevêque Bedini , au P. Francis, Passioniste, — mon directeur à Rome, — au P. Gregorio, défîniteur Carme, et au P. Druelle , de la congrégation de Sainte-Croix. Tous y ont donné leur approbation. »

Le P. Hecker était absolument résolu à se désister, à rentrer chez les Rédemptoristes ou à se laisser diriger au gré de la Providence , si un seul des hommes ainsi consultés Tavait désapprouvé , ou même n'avait fait qu'exprimer un doute à son sujet.

La conclusion arriva enfin. Elle est annoncée par une lettre du 9 mars 1858.

« Le Pape a parlé , et les Pères Américains , y compris moi-même, sont dispensés de leurs vœux. Le décret n'est pas entre mes mains, mais le cardinal Barnabo me Ta lu hier soir. Le Général n'y est pas mentionné, non plus que sa conduite à mon égard. Les autres Pères sont dispensés en vertu de la pétition qu'ils ont faite (leur demande de former une branche séparée des Rédemptoristes aurait détruit l'unité de la congrégation), et je suis associé à eux dans la dispense. Le cardinal Barnabo est tout à fait content , il dit qu'il me faut immédiatement demander une audience du Pape pour le remercier... Rendons grâces à Dieu de notre succès. »

Mars il. — « On nous laisse entière liberté d'agir à l'avenir suivant l'inspiration de Dieu et de notre intelligence. Soyons reconnaissants envers Dieu, humbles vis-à-vis les uns des autres et vis-à-vis de tous , plus que jamais résolus à faire le bien que Dieu nous demande de faire. Le Pape a sous les yeux tous les documents , le vôtre , le mien et ceux du Général , ainsi que les lettres des Archevêques et Évoques des États- Unis. L'archevêque Bizarri, secrétaire de la Congrégation des Évêques et Réguliers, lui a fait un compte rendu verbal de leur contenu et lui a lu quelques-unes

des lettres. Après quoi, le Pape a tout examiné luimême et a conclu en nous accordant la dispense. Restait à diposer de ma personne ; je n*avais pas pétitionné pour la dispense parce que le cardinal Barnabo en aurait été blessé... Je ne pouvais agir contre son gré. Quelques jours après qu'il m'eut communiqué sa manière de voir avec une telle chaleur que je ne pouvais m'inscrire contre, il vit le Pape, qui lui fit part de son intention de nous donner dispense et de passer sous silence mon décret d'expulsion. Après cette audience , le cardinal me dit que je pouvais en informer le cardinal Bizarri, ce que je fis par écrit, lui disant que, si le Pape ne tenait pas compte de mon expulsion et s'il était décidé à dispenser les Pères Américains de leurs vœux, les circonstances étaient telles que je serais heureux d'obtenir aussi une dispense. Ce mot de ma main fut montré au Pape et immédiatement il m'associa à vous dans sa décision.

« La teneur du décret montre clairement qu'il est donné en réponse à votre mémoire et les termes en sont calculés de façon à produire la plus favorable impression en notre faveur... L'archevêque Bizarri me dit hier, lorsque j'allai le remercier de son appui, que, dans le décret, le Saint-Siège nous donnait son approbation et qu'il espérait que nous nous en montrerions dignes dans l'avenir. Je répondis que dès le début de notre vie catholique, nous nous étions dévoués corps et âme à l'accroissement de la gloire de Dieu et aux intérêts de son Église, et que c'était notre ferme résolution de continuer ainsi jusqu'à notre dernier soupir. U fut très content de notre satisfaction, car je parlai.

comme toujours, en votre nom comme au mien. Mais qui croyez-vous que je rencontrai dans son antichambre? Le Général des Rédemptoristes I Lorsqu'il entra, je traversai immédiatement la pièce pour lui tendre la main; il la secoua, et nous nous assîmes l'un auprès de l'autre... Dans le courant de la conversation, il s'informa de ce que nous comptions faire désormais. Ma réponse fut qu'ayant été guidés par la Providence dans le passé, nous comptions sur elle pour nous diriger dans l'avenir... Quant à mon retour, le cardinal ne le croit pas possible avant Pâques, et vraiment je prévois qu'il sera bien ce temps-là avant que je puisse obtenir une audience pour remercier le Pape. S'il y a quelques jours d'intervalle , j'irai à Lorette pour invoquer Notre-Dame, lui demander aide et protection pour nous tous en corps et pour chacun de nous en particulier. En mai, Dieu et vos prières aidant, j'espère bien être au milieu de vous.

« Vous devez comprendre que le décret qui nous met, d'après les canons, sous l'autorité des Évoques, ne fait nullement de nous des prêtres de paroisse. Le Pape ne pouvait pas nous dire de former une autre congrégation, bien que ce soit là ce que lui, le cardinal Barnabo, l'archevêque Bedini et d'autres encore attendent de nous. S'il nous le disait officiellement, le Pape prétend que ce serait mettre la charrue avant les bœufs. »

18 Mars, — « Il est d'usage ici, avant. d'accorder aux religieux la dispense de leurs vœux, de leur demander de produire leur admission dans un diocèse. Comme cela n'a pas été exigé de nous , nous sommes libres de

choisir n'importe quel évêque qui veuille nous recevoir. « Choisissez votre évoque, informez-le de vos intentions ; et s'il les approuve, arrangez vos conditions avec lui. » Ce sont les paroles du Cardinal; il est d'accord avec l'archevêque Bedini, pour nous conseiller New- York... Mon petit voyage à Lorette n'a pu avoir lieu faute de compagnon; et puis ma santé, je le crains, n'en aurait pas supporté la fatigue. Je vous reviendrai avec quelques cheveux blancs; je pensais les arracher avant mon retour, mais ce matin, en y regardant de près , j'ai vu qu'il y en avait trop. Ce n'est que l'extérieur; en dedans tout est bien, — jeune, frais, plein de courage et prêt à combattre le bon combat. »

Voici ses notes sur la seconde audience qu'il obtint de Pie IX :

« Hier, 16 mars, le Pape m'a m'accorde une audience. Lorsque je me présentai devant lui, il répéta mon nom , me donna sa bénédiction et, après que j'eus baisé soji anneau, il me fît lever et me dit : « Enfin, votre affaire est terminée. Nous avons beaucoup de causes à décider, et chacune doit avoir son tour. La vôtre a enfin passé devant nous et maintenant vous tenez notre décision I — Oui, répliquai-je, votre décision me cause toute satisfaction, et je crois qu'il en sera de même pour tous ceux qu'elle concerne. — Je vous ai trouvés, ajouta-t-il, comme Abraham et Lot, et, faisant un geste de la main, j'ai dit à l'un : Va par ici, à l'autre, va par là! — Pour ma part, dis -je, je regarde la décision comme providentielle. Je ne cherchais en aucune façon à triompher du Général. Je conserve, au contraire, de grands sentiments de charité pour lui et pour tous mes anciens

frères en religion. — Cette remarque émut le Pape , et je continuai : Ce matin à la messe, je pensais à la décision de Votre Sainteté, lorsque, dans TÉvangile, Notre-Seigneur nous rappelle de ne pas décider sur les apparences, mais de rendre un jugement équitable. Tel est celui que vous venez de rendre , et nous espérons que notre conduite future ne vous donnera que joie et consolation. — Gomme vous avez pétitionné avec les autres Pères, dit-il, en vous accordant la dispense, je vous regardais comme l'un des membres de la congrégation. — C'est ainsi que je l'ai compris, répondis-je; en tant que personne privée, je n'aurais pas défendu ma réputation; mais, comme prêtre, il était de mon devoir de le faire , et de ce côté. Votre Sainteté a fait tout ce que je pouvais désirer. — Vous avez l'intention de rester ensemble en communauté ? — Très assurément, Saint-Père, notre intention est de vivre et de travailler comme nous l'avons fait jusqu'ici. Il y a beaucoup de privilèges spirituels attachés à l'œuvre des missions, des privilèges qui sont nécessaires à leur succès, et que nous voudrions bien posséder. — Bien, bien, dit-il; organisez, commencez votre œuvre, puis demandez-les, et je vous les octroierai... Les Américains cependant sont bien enfoncés dans les choses matérielles. — C'est vrai , Saint-Père, répliquai-je, mais la foi est là. Nous cinq, missionnaires, sommes Américains, et nous étions comme les autres. Mais vous voyez que la grâce de Dieu nous a tirés de ces choses matérielles et nous a pressés de nous consacrer entièrement à Dieu et à son Église. Nous espérons qu'il en sera de même pour beaucoup de nos compatriotes.

Et, une fois catholiques, nous comptons qu'ils feront de grandes choses pour TËglise de Dieu et pour sa gloire, car ils ont de l'enthousiasme I — Oui, oui, répondit le Pape, ce serait une grande consolation pour moi ».

« Je lui demandai s'il voulait m'accorder une indulgence plénière pour mes frères et mes amis aux États-Unis. — « Bien, dit-il, mais il me faut un rescrit. — J'en ai un sur moi qui fera peut-être l'afTaire. » 11 le regarda , y fit quelques changements et le signa. Je m'agenouillai à ses pieds et lui demandai une grande bénédiction avant de partir, afin de devenir un grand missionnaire aux Ëtats-Unis. Il me la donna cordialement et je me retirai. Ses manières furent des plus affectueuses et , dans le cours de la conversation , il m'appela Caro mio et figlio mio plusieurs fois. Nous ne pouvions pas désirer laisser une impression plus favorable que celle qui existe ici sur nous et sur notre conduite. Nous avons la sympathie du Pape et de la Propagande. Rome ne nous refusera rien , si nous nous montrons dignes de sa confiance ; et elle saluera nos succès avec une véritable joie. Je regarde la solution de nos difficultés comme l'œuvre de la Divine Providence et je prie que ce qui vient de se passer me rende humble, modeste, plus désireux que jamais de me consacrer entièrement aux desseins de Dieu. »

Le 27 mars, il écrit à ses Frères : « Ces sept mois de Rome me paraissent un siècle; ils m'ont éprouvé à un tel point que je tourne les yeux vers mon pays comme vers un lieu de refuge et de repos. Quand je pense aux craintes, à l'anxiété et aux travaux que j'ai

subis, je me dis : « C'est assez pour cette fois ». D'un autre côté, si je me rappelle les amitiés chaudes et désintéressées que Dieu nous a suscitées au travers de nos difficultés et l'heureuse issue que sa Providence leur a donnée, mon cœur se fond de gratitude et de joie. L'avenir m'apparait brillant, plein d'espoir et de promesses. Je me fie à la Providence de Dieu et je compte sur sa grâce. Je prends la Croix pour notre étendard avec un seul mot comme devise : Conquérir I

« Je viens de recevoir les documents qui vous confèrent la bénédiction papale pour les missions et je vous les enverrai. Une lettre del'évéque de Burlington, toute en notre faveur, est arrivée ici. Elle conclut en disant que tout ce qu'il nous fallait pour former une Congrégation religieuse était la bénédiction spéciale du Saint-Père. »

Le 3 avril : « M^ Bedini a demandé au Pape la bénédiction spéciale que M»' de Goesbriand suggérait, et il a répondu : Ne l'ai-je pas donnée au P. Hecker et par lui à ses frères quand il était ici? — Mais, dit M*' Bedini, donnez-leur cette bénédiction, maintenant sur la requête de l'évoque. — C'est bien, je la donne. » Ainsi nous avons donc une bénédiction spéciale du Pape en vue de notre formation en corps religieux. Du reste, c'est si bien compris ici, que plusieurs personnes ont demandé quel nom nous allions prendre , etc. Naturellement ma réponse à de telles questions est invariable : « Je ne peux rien dire, l'avenir est entre les mains de Dieu et nous nous proposons de suivre les indications de sa Providence. » Le bon cardinal Barnabo nous est très paternel, et quand j'ai exprimé en votre nom la pro-

fonde affection dont nous payons la sienne et la grande reconnaissance que nous lui devons, il s'est montré très ému et il a répondu qu'il ne méritait pas de tels sentiments; qu'il n'avait fait que nous rendre justice. Depuis que nos affaires sont réglées , je n'ai laissé passer aucune occasion de témoigner notre reconnaissance à tous ceux qui nous ont appuyés. Quant au cardinal Barnabo, à M»' Bedini^ à M*' Connoly et au Docteur Bernard Smith, moine bénédictin, il faut les mettre en tète de la liste de nos bienfaiteurs spirituels et les nommer dans toutes nos prières. Maintenant que nous sommes en corps, je vous conseillerais de commencer tout de suite ces prières. — Pour le Pape en premier, bien entendu.

« Que de choses à vous raconter à mon retour I Tant de choses que je n'ai pas osé confier au papier et que je ne peux communiquer à personne qu'à vous. Quel désir j'ai de vous voir ! Il me semble que je n'en ai pas d'autres.

« J'ai retenu mon passage par Marseille pour le mardi de Pâques , 6 avril , et j'ai l'intention de m'embarquer sur le Vanderbilt qui quitte le Havre, le 28... J'ai pris congé du Général, mardi dernier. Après une courte conversation , nous nous sommes quittés en bons termes, promettant de prier l'un pour l'autre. Que Dieu le protège ! »

Voici le texte du décret de la Congrégation des Évoques et Réguliers :

« Certains prêtres de la congrégation du Très Saint Rédempteur dans les États-Unis de l'Amérique du

Nord ont récemment présenté leur très humble pétition à Notre Saint-Père le pape Pie IX à cette fin, qu'en vue de certaines raisons spéciales il veuille accorder qu'ils puissent se soustraire à Tautorité et à la juridiction du Recteur-Majeur et être gouvernés par un supérieur qui leur soit propre, immédiatement soumis au Siège Apostolique et suivant la règle (Rédemptoriste) approuvée par Benoit XIV de sainte mémoire. Si, cependant, pareille grâce ne leur est pas octroyée , ils demandent très humblement à être dispensés de leurs vœux dans ladite congrégation.

« Après avoir attentivement considéré la chose, il^ paru à Sa Sainteté qu'une séparation de ce genre serait préjudiciable à l'unité de la congrégation et ne s'accorderait nullement avec l'institut de Saint- Alphonse , et par conséquent ne devait pas être permise. Cependant, comme il fut représenté à Sa Sainteté que les solliciteurs n'épargnaient ni peine ni effort dans les travaux des missions , dans la conversion des âmes et la diffusion de la doctrine chrétienne, et que pour cette raison ils sont recommandés par beaucoup d'évêques, il a semblé plus expédient à Sa Sainteté de les retirer de ladite congrégation, afin qu'ils puissent s'appliquer à poursuivre les œuvres du saint ministère sous la direction des évoques locaux. C'est pourquoi Sa Sainteté , par la teneur de ce décret et par son autorité apostolique, dispense de leurs vœux simples et de leurs vœux de permanence dans la congrégation lesdits prêtres, savoir : Clarence Walworth, Augustin Hewit, George Deshon, et Francis Baker, de même que le prêtre Isaac Hecker qui s'est joint à leur pétition pour

la dispense des vœux; Elle les déclare dispensés et en< tièrement dégagés et cessant désormais d^appartenir à ladite congrégation. Sa Sainteté a la confiance que sous la direction et sous la juridiction des évéques locaux, d'après la prescription des sacrés canons, les prêtres susdits travailleront, par leurs efforts, leur exemple et leur parole, à la vigne du Seigneur, se don neront avec générosité au salut des âmes et procureront de tout leur pouvoir la sanctification de leur prochain.

« Donné à Rome à Toffice de la Sacrée Congrégation des Évoques et Réguliers, le sixième jour de mars 1858.

f G. Cardinal Della Genga,

Archevêque de Phiiippi, secrétaire.

Nota, — On lit, dans l'édition anglaise, à la fin de ce chapitre, ces deux lignes ajoutées par le Supérieur actuel des Paulistes : « Je tiens à ajouter ici que les relations entre Rédemptoristes et Paulistes sont et, j'en ai la confiance, continueront d'être parfaitement amicales. — Aug,-F. Hewit, C. S. P., supérieur. »

Pendant la longue absence du P. Hecker, les cinq missionnaires américains avaient continué de se livrer à leurs travaux accoutumés. De nombreuses missions avaient été entreprises sur les ordres du Provincial des Rédemptoristes et accomplies dans un esprit d'entière obéissance. Le 28 mars, à l'exception du P. Baker, envoyé à Annapolis, les missionnaires étaient rentrés à la communauté. Ce fut là que le mardi de Pâques 6 avril 1838, ils reçurent la copie officielle de la décision du Pape à leur égard. Ils prirent congé de leurs frères et du couvent où ils avaient passé de si heureuses années, parmi tant d'exemples de vertu et de zèle, et ils s'en allèrent courageusement entreprendre une œuvre qu'on n'avait encore jamais abordée.

L'archevêque Kenrick tenta de s'assurer du P. Baker pour le diocèse de Baltimore; mais celui-ci n'hésita pas un instant à associer son sort à celui de ses compagnons, et, sur la requête du cardinal Barnabo, l'évêque dut résigner ses droits sur lui.

Des obligations préalables liaient encore les Pères à deux missions avant la fin de la saison. En attendant

leur ouverture, ils trouvèrent asile chez M. Geoi^es Hecker, disant la messe dans sa chapelle privée , et suivant leur règle religieuse sous la conduite du P. Walworth, autant, du moins, que les circonstances s'y prêtaient.

Par une curieuse coïncidence , Watertown , la première des deux missions que les Pères séparés avaient encore à faire, se trouvait dans le diocèse dont M^^' Mac- Closkey était alors évoque. C'était lui qui avait reçu le P. Hecker dans TÉglise et avait été son premier guide dans la vie spirituelle. Il fut aussi le premier à accueillir publiquement ses frères à l'entrée de leur nouvelle carrière , et à féliciter le P. Hecker sur Theureuse solution de sa cause.

Dans la première quinzaine de mai, le P. Hecker arriva à New- York. Des mesures furent prises immédiatement pour l'organisation de la nouvelle communauté. Toutes les questions furent débattues posément, et la longueur de cet examen, qui se prolongea jusqu'en juillet, permit à chacun de comprendre clairement ce que son nouvel état demandait de lui.

Le P. Walworth, ne s'entendant pas parfaitement avec les autres , se rendit dans le diocèse d'Albany où il prit la charge d'une paroisse. Il leur revint en 1858 et resta dans la maison jusqu'en 1863 , époque où l'état de sa santé l'obligea, à son grand regret, de se retirer complètement. Les PP. Hewit , Deshon et Baker prirent le P. Hecker comme supérieur, et rédigèrent sous sa direction un projet de règle qui fut soumis à l'archevêque Hughes et approuvé par lui le 7 juillet 1858. C'est de ce document que furent tirées les

grandes lignes de la règle'défînitive, soumise plus tard au Saint-Siège.

L'approbation du programme par l'archevêque de New- York donna aux Pères le Status canonique anticipé par le décret pontifical. Il fut confirmé par une permission officielle du Saint-Siège à l'archevêque de New- York, d'établir l'Institut dans son archidiocèse avec le consentement de ses suffragants.

L'apôtre saint Paul fut choisi comme patron, et le nom de Paulistes donné par le public aux nouveaux religieux. Le costume avait quelque analogie avec celui des étudiants de la Propagande à Rome : tout noir, avec une ceinture et un étroit col de toile blanche.

La lettre suivante du P. Hecker à un ami est comme l'esquisse du but et des règlements de la nouvelle communauté. :

« Notre Saint-Père le Pape, avant mon départ de Rome, nous a accordé sa bénédiction spéciale pour le début de notre organisation nouvelle, nous a promis tous les privilèges dont nous aurions besoin pour nos missions et nous a donné l'espoir de sa sanction en temps opportun pour notre règle future. Le cardinal Barnabo m'a guidé de ses avis sur les moyens de nous organiser, sur les démarches à faire en temps et lieux , et a témoigné le plus grand intérêt à notre entreprise ; M*' Bedini de même. A mon retour, nous avons agi d'après ces conseils. Nous avons tracé un premier projet denotre nouvelle institution et l'avons soumis à l'Ordinaire du diocèse , démarche préliminaire dans toute entreprise semblable. L'évêque y a donné son entière approbation sans y rien trouver à effacer, à aîovitei: q\i

à améliorer. Nous voilà donc à un certain degré canoniquement institués. Notre but est de mener strictement la vie religieuse en commun, en partant du principe de rengagement libre, et laissant la question des vœux à Texpérience future , aux conseils , aux indications de la Providence. Les missions , telles que nous les avons toujours données, resteront notre œuvre principale, sans exclure les autres travaux apostoliques que les besoins de TÉglise peuvent demander ou développer... Nous commençons de bonne heure, cet automne, notre campagne de prédication; nous n'avons jamais eu devant nous une pareille liste. Ce que je peux dire, je crois, sans nous vanter, c'est que nous ne sommes tous qu'un cœur et qu'une âme, résolus de travailler et de mourir pour Jésus-Christ, pour le bien de la sainte Église et l'avancement de la foi catholique. Nous avons l'encouragement d'un grand nombre d'évêques et aussi, je Tespère, les prières , les sympathies et l'assistance des fidèles. Nous aurons des obstacles à surmonter, nous aurons à vaincre l'opposition des amis et des ennemis. Mais si nous sommes des hommes de bonne volonté et si nous avons les vertus de notre état, nos épreuves ne feront que nous fortifier et faire de nous de meilleurs chrétiens. Toute œuvre bonne rencontre l'opposition des gens de bien : nous y sommes faits. »

Après la mission de Sainte-Brigitte, la petite communauté se trouva sans asile jusqu'au printemps de Tannée 1859. Pendant une partie de cette période, M. Georges Hecker, ayant emmené sa famille à la campagne , laissa aux Pères la jouissance de sa maison

et fournit à tous leurs besoins avec une générosité sans bornes. — Le reste du temps , les Pères durent accepter Thospitalité de leurs amis, prêtres ou laïques, et même prendre un logement temporaire dans un hôtel respectable de la Treizième Rue , à une distance commode des églises et chapelles où ils disaient généralement leur messe. Au printemps de 1858, des arrangements furent pris avec Tarchevôque Hughes pour établir une maison et une paroisse dans New- York. L'emplacement actuel du couvent et de l'église Saint Paul, alors au milieu d'un désert suburbain, fut choisi. Une collecte faite à la hâte parmi les amis intimes et un don considérable de M. Georges Hecker fournirent assez d'argent pour passer le contrat de vente. Les efforts énergiques des Pères et des appels dans toutes les directions, surtout dans les paroisses évangélisées , permirent de réunir les fonds suffisants pour déblayer le terrain et creuser les fondations d'un bâtiment qui devait comprendre une église et un couvent. Dès l'été de 1858, des circulaires demandant des secours avaient été envoyées au clergé des États-Unis; une somme considérable fut assurée par ce moyen. La première réponse, accompagnée d'un don généreux, vint du Père Early, Président du collège de Georgetown. L'année suivante , les Pères louèrent une maison de bois dans la Seizième Rue , y arrangèrent une petite chapelle et y vécurent en communauté jusqu'à l'achèvement de la nouvelle maison.

La première pierre fut posée par l'archevêque Hughes le dimanche de la Trinité, 19 juin 1859, en présence d'un immense concours de peuple. Pendant Tété et

r automne on fit l'impossible pour maintenir les ouvriers à leurs travaux. La tâche n^était pas aisée. Les temps étaient durs , le pays souffrait de la crise financière de 1857, encore aggravée par le sombre aspect de la politique. La maison fut cependant terminée et bénite par le P. Hecker le 24 novembre, fête de saint Jean de la Croix, un de ses patrons favoris ; le 27 de môme mois, premier dimanche de TAvent, la chapelle fut consacrée et la grand'messe y fut célébrée. Le P. Hecker avait alors près de quarante ans.

Quelques semaines plus tard , une première recrue joignit le petit groupe dans la personne du P. Robert Beverley Tillotson, un converti, qui, bien qu'Américain , avait été membre de l'Oratoire du docteur Newman. C'était un charmant prédicateur et un noble caractère, très aimé de tous les Pères et spécialement du Supérieur. Il mourut, amèrement regretté, en 1868, après neuf années de services inappréciables rendus à la Communauté. Son arrivée permit à trois Pères de partir en mission; les deux autres restèrent pour desservir la paroisse. L'acquisition du P. Alfred Young et le retour du P. Walworth soulagèrent les Pères, bien que l'accroissement rapide de la paroisse et la sphère d'action de plus en plus étendue donnassent de la besogne à tous.

La nouvelle Communauté des Paulistes fut accueillie avec joie par le clergé et par le peuple. Des missions furent données de tous les côtés sans pouvoir néanmoins satisfaire à toutes les demandes. Plusieurs prélats, entre autres ceux de Baltimore et de Cincinnati, offrirent au P. Hecker d'établir la Communauté dans

leurs diocèses. L'évoque Bayley, de Newark, fit la même demande avec insistance. Il faut connaître Fesprit essentiellement conservateur du clergé et de la hiérarchie catholiques pour apprécier la réputation sans tache dont devaient jouir les Pères, pour qu'au lendemain de leur lutte opiniâtre sur le terrain brûlant de Tautorité et de Tobéissance, ils rencontrassent un accueil aussi empressé. Quant aux laïques catholiques, Textrait suivant d'une lettre du poète George H. Miles, dont la mort fut si regrettée quelques années plus tard, montrera en quelle estime ils tenaient la nouvelle Communauté.

« Baltimore, 13 août 1858. — Mon très cher Père Hecker, depuis que je vous ai quitté, vous êtes resté pour moi un de ces grands et bons souvenirs que Ton garde au fond du cœur. Je vous aime plus que vous ne sauriez le croire, car je sens que, dans toute extrémité de chagrin ou de tentation, c'est à vous, comme homme et comme prêtre, que j'aurais recours si la liberté m'en était donnée. Vous n'avez pas tort de me considérer comme un ami, du moins si beaucoup d'amitié peut compenser l'impuissance de la prouver. Providentiellement f je le vois maintenant, vous autres Pères Américains, avez toujours eu une force individuelle qui vous distinguait complètement de vos confrères. Pour moi, et pour la multitude, vous n'avez jamais été des Rédemptoristes , jamais des Liguerions, mais simplement Hecker, Walworth, Hewit, Deshon, Baker. Je ne veux pas manquer à la Société qui par son action et son éducation a doté cette nation d'un nouveau corps de prédicateurs, mais je maintiens que

VOUS étiez complètement à part de cette Société, et complètement individuels... »

Les trois années qui suivirent le retour du P. Hecker furent des années d'excessive activité.

« Je travaille de toutes mes forces, écrit-il à un ami , à réunir des souscriptions pour notre couvent et notre église provisoire. J*ai bien travaillé dans ma vie , mais ceci est le plus dur. Cependant cela marche. J'ai eu dernièrement un don de 200 livres d'un protestant. Hier une seconde souscription de 50 livres. Sursum corda et en avant, tel est mon cri de guerre. » Il était vraiment plein de courage et de confiance en Tavenir; toutes ses lettres respirent la joie.

Dès le début de sa grande entreprise, il écrivait à son frère Georges :

« Je reviens de Rome avec mon enthousiasme intact, et ma volonté de travailler à la conversion de notre peuple est plus intense que jamais. Je sens que les lumières et Texpérience que j'ai acquises me seront très utiles dans la situation délicate où nous allons nous trouver. »

Dans le fait, son séjour à Rome l'avait préparé aux nouvelles responsabilités qui lui incombaient. La souffrance avait purifié ses intentions ; les humiliations et les angoisses l'avaient rejeté vers un complet abandon à la divine Providence. Il avait étudié l'autorité à son degré le plus élevé, avec l'intensité d'impression qu'un homme dont l'existence même est en litige est susceptible d'éprouver devant le talent de ses avocats et la dignité de ses juges. En sa personne, la liberté nouvelle avait été rudement assignée devant le tribunal le

plus auguste d'ici-bas, éprouvée par le feu, et renvoyée de la cause avec Tentière approbation du Saint-Siège.

Sans doute le principal effort de l'autorité devrait être de s'attacher les esprits libres et ouverts; mais, d'autre part, le respect de Tordre extérieur établi par Dieu est plus nécessaire qu'en tout autre chez celui qui est appelé à servir les aspirations et à grandir le rôle de la liberté humaine. Il était donc convenable que le P. Hecker apprit à connaître tes prérogatives de l'Église visible de la bouche du Pontife qui n'a pas de supérieur parmi les hommes, et qu'en même temps Rome envoyât à notre République , dans la personne du P. Hecker, la preuve décisive et vivante que l'Église mérite la cordiale soumission de nos concitoyens.

Combien le côté providentiel apparaît dans toute cette affaire I Lorsque le P. Hecker fut expulsé des Rédemptoristes , on aurait pu le croire un homme fini , et sa cause semblait perdue avec lui. Les choses tournèrent tout autrement. La disgrâce de son expulsion, la soudaine horreur d'être ainsi chassé, calamité qui semblait le présenter aux catholiques comme un prêtre indigne, ne servirent qu'à le signaler à l'attention de l'autorité suprême de l'Église. Et quand Dieu eut accompli son œuvre, son serviteur était purifié au dedans, fortifié au dehors. Dans son âme et conscience il croyait plus fermement que jamais à sa mission, et, lorsque commença son apostolat, il portait à son bras le bouclier de Rome contre lequel les traits de l'ennemi, s'il en surgissait, devaient s'émousser, pour retomber inoffensifs.

Justement parce que la communauté Pauliste se recommandait devant les contemporains par l'indépendance individuelle de ses membres, il importait qu'elle fût lancée dans le monde de la barque même de Pierre, et qu'elle fût munie de toutes les approbations de Tàutorité ecclésiastique. Il le fallait d'autant plus que, quelques années après , les révolutionnaires européens devaient être flagellés par ce Syllabus dont chaque terme semble choisi pour torturer l'âme des faux avocals de la liberté.

Le document pontifical a provoqué toute une littérature de commentaires et d'explications, les uns ajoutant nœud sur nœud au fouet vengeur, d'autres cherchant à mitiger la sévérité du texte ou à palliet* les erreurs qu'il condamne avec une si impitoyable rigueur; mais pour nous, la meilleure interprétation du Syllabus est la communauté des Paulistes. C'est un corps d'hommes libres, dont l'origine est due à cette double action : l'impulsion du Saint-Esprit dans l'âme d'un homme qui aimait la liberté civile et politique du plus puissant amour, — et la décision de la plus haute cour de la Catholicité venant le déclarer digne de sa confiance comme apôtre de la foi chrétienne. Si le Syllabus montre ce que pense l'Église de ceux qui , sous couleur de liberté, conspirent contre la religion et l'ordre public , l'approbation de la communauté Pauliste montre l'attitude de l'Église vis-à-vis de ceux qui sont dignes d'être libres.

Rome ne prit pas une pareille décision sans en avoir pesé toutes les conséquences, ni sans avoir pleinement accepté la signification publique de cet acte. Les

adversaires du P. Hecker cherchèrent à lui infliger tous les stigmates du radicalisme; ils parlèrent de révolte, et ceux mêmes qui admettaient qu'il fût un bon prêtre , le disaient dévoyé. Pendant sept longs mois , ils ne cessèrent de faire parvenir, à des oreilles qui confondent volontiers la rébellion avec la liberté, toutes les accusations auxquelles les actions et les paroles du P. Hecker pouvaient prêter un semblant de vérité; ils cherchèrent à prouver que lui et les Pères Américains étaient entachés de faux libéralisme. Du reste, il se livrait de lui-même à leurs coups. Il ne parlait aux cardinaux, prélats et professeurs de Rome que de la liberté et de sa connexité avec le catholicisme. Il semblait n'avoir d'autre souci que de mettre au grand jour le plus intime de son âme. Et là justement fut sa force ; le P. Hecker se fit si avantageusement connaître des hauts dignitaires de Rome, que la cause se confondit pour eux avec Thomme et que les deux enlevèrent leur pleine approbation : les uns, comme Barnabe, séduits du premier coup par la sympathie qui se dégage des natures libres ; d'autres , comme Pie IX, avec plus de lenteur, en se dégageant du préjugé défavorable à mesure que leur droiture en prenait conscience et qu'ils constataient chez le P. Hecker l'harmonie de ses principes avec les vérités fondamentales du christianisme.

Après avoir esquissé les débuts de la communauté des Paulistes, il nous reste à parler des principes que le P. Hecker, guidé par une intuition surnaturelle autant que par les lumières de la raison, voulait lui inculquer. Nous le ferons autant que possible en nous servant de ses propres paroles. Les pensées suivantes, extraites de ses notes , résument bien ce qu'on pourrait appeler ses principes essentiels :

« Nous ne sommes créés que pour donner une nouvelle et individuelle expression de l'Absolu dans notre caractère personnel et spécial. Dès lors que le nouveau n'est plus que la répétition de l'ancien, Dieu, pour ainsi dire , cesse d*agir. Le mystère se révèle de nouveau à chaque naissance, et il en sera ainsi éternellement. L'Éternel- Absolu est toujours occupé à créer de nouvelles formes qui l'expriment lui-même. »

Il posait en principe que le nouvel ordre de choses, en ce qui concerne la vie spirituelle, doit être basé sur l'observation des efforts légitimes de l'homme pour acquérir les biens naturels. Dans la mesure où elles restent innocentes, les tendances qui poussent l'homme à la recherche du bonheur temporel devenaient, pour

le P. Hecker, Findication des moyens qu'il faut prendre pour propager la connaissance et Tamour de Dieu. Celui qui veut travailler efficacement à la sanctification du peuple doit se rapprocher de lui avec conviction et sympathie en tout ce qui concerné sa vie politique et sociale. Les aspirations de Thomme dans Tordre naturel montrent aux représentants de Dieu le chemin qu'ils doivent suivre; et, comme ces aspirations se modifient d'âge en âge , les principales lignes de Teffort religieux doivent changer avec elles. Assurément, aucune des méthodes destinées à élever Thomme jusqu'à Dieu ne saurait devenir tout à fait surannée , si elle a été approuvée par TËglise; mais un simple coup d'œil jeté sur le caractère différent de la spiritualité chez les martyrs , les ermites, les moines, montre qu'à une forme de la vertu chrétienne peut succéder, dans l'âme humaine, une forme différente. L'esprit nouveau, sans s'occuper de chasser l'esprit ancien, suit les hommes aux récents sillons que leur trace la Providence dans l'ordre naturel. « Premièrement l'homme naturel, dit saint Paul, et ensuite l'homme spirituel ».

Pour ne point nous occuper ici des autres vocations, il est clair que, dans les nouvelles conditions de la vie moderne , le devoir des communautés religieuses et le secret de leur infiuence pour le bien consistent à se prêter, dans les limites où la foi et la discipline le permettent , aux variétés du temps et des circonstances , et à s'efforcer d'élever le naturel jusqu'au surnaturel sans le froisser ni le contrarier.

Notre siècle, on le sait, diffère matériellement des siècles précédents par le développement de l'éducation

et par Tirrésistible besoin de liberté civile , politique et personnelle.

Le P. Hecker était pénétré de la pensée que la conviction personnelle et la liberté , telles qu'il les voyait coordonnées et pratiquées en Amérique , et telles qu'il les aimait lui-même si passionnément , étaient des invitations divines à Tapostolat du Saint-Esprit. Il était frappé du développement, de l'étendue et de la durée probable de ces changements politiques et sociaux; et il savait qu'ils exigent de Thomme une indépendance de caractère très supérieure à celle des générations précédentes. Il savait aussi que , pour la sanctification de tels hommes, les secours de la religion, bien que de nature identique à ceux du passé, doivent être appliqués dans un esprit différent. La discipline et l'uni formité , dont assurément il ne faut se dispenser jamais , doivent cependant céder la première place à des vertus plus intérieures. L'influence dominante doit être la docilité aux inspirations de TEsprit-Saint qui habite dans chaque âme régénérée. Vers la fin de sa vie , appliquant cette idée aux communautés religieuses , le P. Hecker disait : « La pensée maîtresse de mon esprit pendant de longues années a été qu'un corps d'hommes libres, aimant Dieu de toutes leurs forces el sachant rester groupés ensemble, ferait la conquête de notre monde moderne. » Cette phrase résume ce qu'il voulait que fût Tordre des Paulistes. Et il est facile de voir pourquoi des hommes libres qui aimeraient Dieu de tout leur cœur seraient de force à conquérir le monde moderne : c'est parce que les hommes sont désormais résolus à être libres et traités comme tels.

Les notes suivantes développent cette idée : « Un nouvel ordre religieux est Tévidence et l'expression d'une grâce spéciale et extraordinaire donnée à un certain nombre d'âmes pour qu'elles puissent, sanctifiées elles-mêmes par la pratique de vertus particulières , aller au-devant des besoins de leur époque et parla, renouvelant la vie spirituelle dans les membres de rÉglise, agrandir son bercail. Une nouvelle communauté est cela, ou elle n'a pas^sa raison d'être. Les moyens dont elle dispose pour cette œuvre spéciale sont anciens et nouveaux tout à la fois; il lui faut préférer les nouveaux sans faire fi des autres. Le sage père de famille tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles...

« L'Église trouve toujours, dans sa merveilleuse fécondité, de quoi suffire aux besoins nouveaux qui surgissent aux différentes époques de la société. Un corps religieux , si son activité n'est pas employée principalement à parer aux besoins de son temps , manque à sa propre mission et ne peut que décliner.

« Le Pauliste, comme type du religieux nouveau, est un homme qui , stimulé par les besoins urgents de l'Église dans les temps présents , emploie les moyens spéciaux que ces besoins réclament. Ce qu'un membre de tout autre corps religieux ferait d'après la direction divine manifestée extérieurement, le Pauliste le fera sous l'impulsion intérieure de l'Esprit-Saint...

« Le Pauliste est un chrétien qui poursuit la perfection chrétienne compatible avec les traits caractéristiques de sa propre nature et avec la civilisation particulière de son pays...

a Autant qu'elle est compatible avec la foi et la piété, je suis pour accepter la constitution américaine avec ses usages et ses coutumes. Sans compter d*autres raisons, c'est la seule manière pour le catholicisme de devenir la religion du pays. Le caractère, Tesprit de notre peuple et ses institutions doivent trouver droit de cité dans notre Église , comme il en a été pour les autres nations; c'est sur cette unique base que la Religion catholique peut progresser chez nous...

(( Ce qu'il nous faut aujourd'hui , ce sont des hommes aussi généreux que les premiers martyrs. Nous les aurons dans la mesure où les catholiques se formeront un esprit d'indépendance et de conviction personnelle. Le plus haut développement de la religion s'obtient dans l'âme par la libre contemplation des causes dernières des choses. L'intelligence et la liberté sont, humainement parlant, le terrain le plus favorable pour faire naître une profonde conviction personnelle des vérités religieuses et pour susciter l'obéissance aux mouvements intérieurs d'une conscience éclairée. Pour un esprit bien équilibré, la question de Pheure actuelle est de savoir comment l'âme qui aspire à la vie surnaturelle doit utiliser les avantages de la liberté et de l'instruction...

« La forme gouvernementale des États-Unis est préférable à toute autre pour les catholiques. Elle est plus favorable que d'autres à la pratique des vertus qui sont les conditions nécessaires du développement de la vie religieuse dans l'homme. Elle lui laisse une plus grande liberté d'action, par conséquent lui rend plus facile de coopérer à la conduite du Saint-Esprit. Avec ces ins-

titutions populaires, les hommes jouissent d'une plus grande liberté pour Taccomplissement de leur destinée. L'Église catholique sera donc d'autant plus florissante, dans cette nation républicaine , que les représentants de rÉglise suivront de plus près, dans leur vie civile, la doctrine républicaine...

« Le caractère Pauliste doit avant tout reposer sur la perfection personnelle , et celle-ci doit être fondée sur les principes établis de tout temps par les auteurs spirituels. Le désir de la perfection personnelle chez ses membres est la moelle même d'un corps religieux : c'est la pierre de l'angle ; si elle manque, tout s'écroule. Tout doit être subordonné, chez le Pauliste, à la recherche de la perfection par la pratique des vertus sans lesquelles il ne saurait l'atteindre : la mortification, le renoncement à soi-même , le détachement.

« Le second trait essentiel du Pauliste, c'est le zèle des âmes , c'est de travailler à la conversion du pays par les œuvres apostoliques. Le ministère paroissial est bien une partie intégrante de l'œuvre des Paulistes, mais non la principale, et cependant le ministère paroissial devrait, lui aussi, tendre principalement à la conversion des non catholiques...

« Je ne crois pas que nos Pères doivent avoir pour caractéristique de leur vie soit la pauvreté, soit l'obéissance, soit toute autre vertu spéciale et secondaire, ni môme telle ou telle vertu cardinale , mais bien le zèle pour les œuvres apostoliques. Notre vocation est apostolique : conversion des âmes à la foi , des pécheurs au repentir, missions , défense de la religion par les conférences, les sermons, la plume, la presse et les moyens

analogues; à l'intérieur, propager dans les âmes une vie plus élevée et plus spirituelle, voilà notre œuvre.

« Fournir l'élément spécial que chaque siècle et chaque pays demandent, c'est là l'œuvre particulière des corps religieux, c'est là leur champ d'action* C'est une fatale erreur pour des religieux, que de vouloir entreprendre le ministère ordinaire de l'Église...

« Les Paulistes sont-ils des religieux? Oui et non. Des religieux de leur siècle, oui; du passé, non, — sans prendre ces deux mots dans un sens exclusif.

« Le Pauliste, pour croître en grâce, doit développer sa vocation apostolique , c'est-à-dire se vouer aux œuvres apostoliques universelles, et non à des œuvres locales qui restreindraient ses énergies vitales. Il lui faut faire l'œuvre de l'Église; et l'œuvre de l'Église, comme Église , est de manifester de plus en plus son universalité , de la rendre sensible , palpable. Tel est l'esprit de l'Église dans notre pays. »

Voici qui caractérise bien le fond de la doctrine Pauliste :

« Un Pauliste doit appuyer sur l'individualité , c'està-dire faire de la liberté individuelle son élément essentiel dans tout ce qui regarde la vie ou le bien de la communauté et de ses membres. Ceux qui appuient sur l'élément communautaire sont portés à envisager ceci comme un essai dangereux et impraticable...

« L'individualité est un élément intégral et dominant dans la vie du Pauliste, Il faut qu'on le sente bien. Un des signes caractéristiques du Pauliste est qu'il aimerait mieux souffrir des excès de la liberté que souiïiir des excès de l'arbitraire...

« L'individualité d'un homme ne saurait être trop puissante , ni sa liberté trop grande , quand il est guidé par TEsprit de Dieu. Mais lorsqu'un homme est plus sensible aux influences inférieures qu'aux influences élevées, c'est signe que chez lui l'esprit d'orgueil et l'esprit de la chair remplacent la liberté et la gloire des enfants de Dieu. »

Ce qui suit concerne les rapports de la vie personnelle et de la vie commune :

« Beaucoup de maisons religieuses attachent la plus grande importance à la vie de communauté : c'est leur élément principal, et elles le développent autant qu'il peut s'accorder avec le droit fondamental de chaque individu. Les Paulistes, au contraire, mettent le droit individuel au premier rang et le développent jusqu'au point où il nuirait à l'esprit de communauté.

« Le siècle a une tendance à tomber dans l'extrême individualisme, dans l'excentricité, la licence, la révolution. Mais la vie typique montre l'alliance possible entre l'individualité et la vie de communauté. — C'est l'idéal des États-Unis dans l'ordre politique; c'est un but et une tendance qu'il nous faut chercher à guider, non à arrêter ou à sacrifier.

« L'élément individuel tient la grande place chez le Pauliste, essentiellement, intégralement, pratiquement. Mais quand il se trouve en conflit avec le droit commun, le droit individuel doit céder; la vie commune prime la vie individuelle en cas de conflit, mais la vie individuelle doit rester sacrée et jamais eff'acée. Comment accorder ces intérêts contraires? C'est à la

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prudence d'en décider, lorsque la règle ne se prononce pas...

« Le moyen , c'est de mettre à la tête de la maison un vrai Pauliste , c'est-à-dire un supérieur également soucieux des droits personnels et des droits communs. Le devoir du supérieur Pauliste est de stimuler le zèle spontané chez ses Pères , de l'appuyer de son autorité. A défaut d'initiative chez un sujet, celle d'un autre lui sera substituée; c'est là que le Supérieur est d'un secours constant. Mais le centre d'action est individuel ; il réside dans l'âme , mue par le Saint-Esprit, et non dans le Supérieur de la communauté ni même dans les autorités de l'Église. Si l'individu est mû par le Saint-Esprit, il sera parfaitement obéissant au supérieur; et non seulement il obéira à l'autorité de l'Église, mais il s'appliquera à en suivre l'esprit... Celui qui interprète les actes de l'autorité légitime comme une attaque à sa liberté personnelle est aussi dévoyé que celui qui regarde l'exercice de la raison comme une attaque à l'autorité...

« Mais qu'adviendra-t-il si des esprits étroits, ou peu soucieux de leur développement spirituel, étaient appelés à faire usage d'une telle liberté? D'abord, aucune personne de ce genre ne devrait être reçue dans la communauté; admise, elle en serait exclue. Ensuite, un Pauliste accompli aura fait un assez long noviciat pour avoir acquis les vertus spéciales à sa vocation. L'absence de lumière surnaturelle est l'indice qu'un homme n'est pas fait pour être Pauliste, car il ne comprendrait pas comme il faut, il n'apprécierait pas la valeur des libertés dont on le laisse jouir. Il serait ou

il deviendrait un élément de trouble dans la communauté...

« Le Pauliste, sachant qu'il jouit d.e toute son individualité, doit avoir de Tattrait, un très grand attrait pour la vie de communauté; préférer la société des Pères à toute autre récréation, sentir que la maison est bien véritablement son foyer... Le membre d'une communauté qui ne se fait pas une obligation stricte des exercices en commun, manque à son devoir. Ils doivent être préférés à toute autre pratique de dévotion, à toute autre occupation. Autant que possible, tout exercice particulier doit être subordonné aux exercices ordinaires , qui ne doivent jamais s'omettre sans la permission du Supérieur. »

On posa une fois cette question au P. Hecker : « Que préféreriez-vous : une institution qui conviendrait à un grand nombre d'esprits moyens, d'hommes de type uniforme et bons pour les œuvres ordinaires, — ou bien une règle faite en vue d'un corps choisi, composé d'hommes comme un tel ou un tel? » — La réponse fut : « Je préférerais que la règle fût faite pour le plus petit nombre , mais le plus choisi. Les vocations religieuses ne sont pas communes, mais spéciales, et c'est une fatale erreur pour des religieux que de prendre la place des prêtres séculiers. »

Le P. Hecker n'avait pas d'autre but que l'entière consécration de l'intelligence et de la liberté à l'influence de l'Esprit-Saint. On était encore plus frappé de son désir de voir l'Esprit de Dieu régner dans les âmes, que de son amour pour la liberté humaine. Il n'estimait cette liberté qu'en proportion de sa soumis-

sionàVEsprit. Elle était pour lui un moyen d'atteindre à la fin, qui est la parfaite oblation de Thomme intérieur à Dieu.

Son amour de Tindividualisme reposait sur sa foi à Faction du Saint-Esprit dans Tâme individuelle. Il soutenait que cette action est donnée à chaque chrétien , mais qu'on la trouve en un degré supérieur chez ceux dont la vocation spéciale est d*aider les caractères indépendants à trouver Tesprit de Dieu en eux-mêmes, ou, s'ils le connaissent déjà, à mieux suivre ses directions. Les Paulistes devaient être, dans l'intention de leur fondateur, des hommes que l'expérience et l'étude rendraient capables de propager la connaissance des voies de Dieu le Saint-Esprit dans le cœur des hommes, — capables d'enseigner aux fidèles à distinguer en eux la voix de Dieu d'avec les fantaisies de l'imagination ou de la passion, et à répondre promptement, généreusement, à tout appel intérieur de Dieu.

C'est à cause de cette présence intérieure de l'Esprit-Saint dans toute âme régénérée, que le P. Hecker présentait si énergiquement la liberté individuelle comme la plus grande ressource de l'apostolat catholique, conformément à ce texte : « Où est l'Esprit de Dieu, là est la liberté. »

« La liberté, disait-il, est absolument d'accord avec l'enseignement de TÉglise. » C'est d'après une permission de Dieu, et en vue de la plus haute sanctification des hommes , qu'elle est devenue l'aspiration universelle; si grossièrement qu'on en abuse, elle ouvre les voies à un apostolat plein de promesses.

Plusieurs demandent pourquoi la nouvelle institu-

tion des Paulistes diffère si radicalement des anciennes, qui étaient certainement l'œuvre de Dieu. — C'est, répond-il, parce qu'actuellement la vie de l'homme dans l'ordre séculier et naturel marche irrésistiblement vers la liberté et l'indépendance personnelles , et parce que c'est là un changement radical. V Étemel' Absolu crée sans cesse de nouvelles formes pour s'exprimer Lui-même, Si les aspirations de l'homme vers l'intelligence et la liberté viennent toutes de l'esprit de ténèbres, qu'elles soient alors réprimées et condamnées, étouffées par l'autorité de l'État, anathématisées par l'Ëglise; mais si l'effort des hommes vers la liberté a pour origine , malgré leur aveuglement, la volonté où Dieu est de les sanctifier par la liberté même , saluons donc le nouvel ordre des choses comme une bénédiction, et que ceux qui aiment la liberté et qui en sont dignes, usent de ses privilèges pour augmenter toujours dans leur âme et dans celle de leurs frères l'union avec le Saint- JEsprit.

L'importante question de savoir si les vœux ordinaires de religion répondaient à la fin que se proposait la nouvelle communauté, bien que résolue négativement, ne fut pas dés le début déflnitivement rejetée; mais l'expérience ne tarda pas à prouver qu'un engagement volontaire et le lien de la charité fraternelle étaient , dans le cas particulier, préférables comme gages de stabilité et comme stimulant pour la perfection.

Les idées du P. Hecker sur la forme de l'état religieux s'étaient profondément modifiées depuis qu'il avait écrit les Questions de Vdme. Il est beaucoup parlé dans ce livre de la vie de communauté dans l'Église

catholique , de sa stabilité et de son esprit de sacrifice complétés par les vœux ordinaires ; et dans le document écrit à Rome pour être soumis aux cinq conseillers de son choix, le P. Hecker dit qu'une des raisons qui lui ont inspiré cet ouvrage a été d'encourager la jeunesse à entrer dans les ordres religieux liés par des vœux; il les regardait alors comme un des grands moyens d'arriver à la perfection. Mais quand il fut relevé lui-même de ses obligations et mis en demeure de choisir les moyens de suivre sa vocation, un plus large horizon s'ouvrit devant lui, et son regard perça bien au delà des institutions et des traditions où il avait vécu depuis son entrée au noviciat de Saint- Trond. Ses idées sur la perfection dans des états de vie différents subirent une modification, et il se dit : « Attendons la manifestation de la volonté de Dieu avant de nous lier par des vœux, au milieu d'un peuple libre. » Il ne déprécia jamais la valeur incontestable des vœux : ni lui ni ses frères ne les avaient trouvés onéreux ; mais il n'estimait pas qu'en abandonnant les vœux , lui et ses Pères négligeassent volontairement un encouragement à la vertu ni qu'ils désertassent en aucune façon le drapeau tenu si haut dans l'Église par la grande armée des chrétiens et des chrétiennes qui se consacrent irrévocablement au service de Dieu. « Le vrai Pauliste, disait-il, doit toujours être prêt à prononcer ses grands vœux. »

Les paroles du P. Lallemant lui semblaient justifier sa pensée.

« Un désir et une faim de notre perfection, une volonté déterminée d'y tendre constamment de toutes

nos forces; que ce soit là toujours notre principale vue et le plus grand de nos soins. Souvenons^ nous que ce soin est plus essentiel à la religion que les vœux mêmes, car c'est de lui que dépend tout notre progrès spirituel. C'est là ce qui fait la différence des véritables religieux et de ceux qui ne le sont qu'en apparence et aux yeux des hommes. Sans ce soin de nous avancer dans la perfection, l'état religieux ne met pas notre salut en assurance; mais rien n'est plus ordinaire qjc de se tromper en ce point. (Doctrine spirituelle du P. Lallemant, S. J., édition Lecoffre, p. 121.)

En fait de stabilité, les hommes d'un caractère ferme n'ont besoin d'aucun voeu pour garantir leur fidélité à une vocation divinok Quant aux hommes d'un caractère faible , ils peuvent bien faire vœu de garder une fidélité extérieure ; mais, outre qu'elle leur est de peu de fruit pour eux-mêmes, elle devient souvent une charge pour leurs supérieurs et pour leurs frères. L'épiscopat est, entre tous, l'ordre religieux fondé par Notre-Seigneur, et ses membres se trouvent par vocation dans le plus haut degré de la perfection évangélique; cependant on ne leur demande pas de faire les vœux des ordres religieux. Du reste, ni le P. Hecker ni aucun de ses associés n'avait la moindre aversion pour les vœux. Au contraire, ils avaient passé dans les vœux plusieurs de leurs années les plus actives, et l'on a vu que le P. Hecker ne les avait jamais trouvés pesants.

La question était donc de choisir entre deux genres de communautés : l'une, liée par des obligations extérieures sous forme de vœux, plaçant ses membres dans

2CH) vus DU PÈRE HECKER.

des relations particulièrement strictes vis-à-vis de la loi canonique ; Tautre, dans laquelle les membres s'en rapporteraient pleinement à la force de la grâce divine, et à leur résolution inébranlable de ne jamais abandonner la lutte pour la perfection. Laquelle de ces deux institutions faciliterait davantage l'action de TEsprit-Saint pour réaliser les desseins providentiels sur le temps présent? Laquelle produirait le type d'apôtre le plus apte à évangéliser une nation d'hommes indépendants et pleins d'une juste confiance en euxmêmes? —Les Paulistes optèrent pour la communauté libre (1).

(1) Comme nous l'avons déjà écrit à la date du 28 mai 1898, dans une note qui préc<mait la sixième édition de ce livre, des amis nous ont fait observer qu'on pourrait donner aux demièfei pages du présent chapitre un sens que le P. Hecker n'eût jamais admis et que ses historiens n'admettraient pas plus que loi. Si nous nous sommes mal fait comprendre, nous ne mettons aacon amour-propre à nous expliquer mieux , et à écarter toute possibilité de malentendu :

On sait que l'Église autorise également des congrégations à vœux et des congrégations sans vœux. Celte dernière forme, adoptée par saint Philippe de Néri, par M. Olier et par d'autres pieux fondateurs, fut celle que le P. Hecker préféra pour ses Paulistes. Quelles considérations le guidèrent dans ce choix, étant donnés son pays, son temps et le but qu'il se proposait, voilà tout ce qu'ont voulu indiquer le P. Eiliott et ses traducteurs. Il va sans dire qu'ils respectent autant que qui que ce soit, dans les ordres religieux à vœux, une forme de vie qui a si clairement pour elle Tapprobalion solennelle de l'Église.

Un aperçu de la doctrine spirituelle du P. Hecker et de sa méthode de direction doit nécessairement succéder à l'exposé de ses principes sur la vie religieuse ; mais ici , les matériaux sont tellement abondants qu'il nous faudra limiter notre choix. Il parlait de sa doctrine spirituelle à qui voulait l'entendre; ses lettres, ses écrits, ses souvenirs en sont tout remplis.

Il ne prétendait pas préconiser une nouvelle méthode : il ne peut y en avoir de nouvelle, et il le savait bien; chaque génération a possédé toute la révélation du Christ. Il ne saurait donc s'agir que de développer Tapplication des principes chrétiens en les adaptant aux conditions changeantes de l'existence humaine. Mais dans la transmission de ces principes de maître à disciple, dans leur extension par le moyen des instructions publiques et des avis privés, ou encore par le choix des exercices de dévotion et d'ascétisme , il y a autant de variétés dans la méthode que dans le tempérament des races et des individus. Il y a là des différences, qu'on peut très bien remarquer aux épo-

ques providentielles de l'histoire. Le P. Hecker, comme tous les esprits observateurs , savait en tenir compte.

Son principe essentiel sur la perfection chrétienne consistait à rattacher la doctrine catholique de la grâce sanctifiante aux aspirations de notre temps. Par la grâce, Tamour de Dieu est répandu dans nos cœurs; par elle, TEsprit-Saint y établit sa demeure, nous fait enfants du Père Céleste et frères de Jésus-Christ le Fils de Dieu. L'état de grâce est donc une étroite union de Tâme avec la Sainte Trinité , avec son Créateur, son Médiateur, et son Sanctificateur. Le P. Hecker travailla toute sa vie à affermir cette union et à la rendre de plus en plus consciente , tant en lui-même qu'en ceux sur lesquels s'exerçait son influence, et cela, d'une part, en débarrassant les âmes de tous les obstacles du péché et des imperfections, d'autre part, en les faisant avancer de plus en plus dans la vie divine par la prière et les sacrements.

Sa doctrine là-dessus peut se résumer en cette profession de foi : Je crois en Dieu le Père tout-puissant; je crois en Jésus-Christ, Fils unique, engendré du Père; je crois au Saint-Esprit qui donne la vie^ à l'esprit d'adoption qui me permet de dire au Père mon Père, et au Fils, mon Frère.

Il voulait qu'on appelât de plus en plus l'attention des fidèles sur le fait que cette union de l'âme avec Dieu se produit directement et est absolument immédiate. La rendre, cette union, de plus en plus intime, développer la vie surnaturelle et divine dans l'homme régénéré, né de nouveau dans le Saint-Esprit, voilà ce que le P. Hecker prenait pour fin de tout ce qu'il disait

OU ce qu'il faisait dans la conduite des âmes. Il soutenait que, pour avoir part à la vie qui est la lumière des hommes, beaucoup d'âmes ont peu besoin du secours des autres , et que , dans tous les cas , il leur faut bien se garder de laisser les influences humaines, même les plus saintes, prendre la place des influences uniquement divines.

« Allez à Dieu, écrivait-il à quelqu'un qui lui demandait conseil, allez entièrement à Dieu, je vous le dis, avec sincérité complète, parfaite sincérité. Faites-le; faites-en un acte complet, un acte continuel, et vous n'aurez besoin du secours de personne ; de moi pas plus que d'un autre. Je voudrais vous y décider, c'est là mon but et mon désir. Plus nous entretenons en nous l'orgueil et la vanité , l'amour-propre , en un mot le culte du moi, plus nous manquons à l'obligation de nous abandonner à Dieu. Si nous lui étions complètement soumis, il changerait en nous tout ce qui est en désaccord avec lui et il préparerait nos âmes à l'union avec lui, nous faisant un avec lui. Dieu désire nos âmes bien plus que nos âmes ne le désirent luimême. La soif d'amour est si ardente en lui, qu'il a fait toutes les créatures pour l'aimer et pour n'avoir aucun repos qu'elles ne l'aiment souverainement. Si mes paroles ne sont pas pour votre âme les paroles et la voix de Dieu même, n'y faites pas attention. Si oui n'hésitez pas un moment à obéir. — Si elles vous cour bent dans la poussière, quelle grâce! Ceux qui s'humilient seront exaltés...

« La paix s'obtient par une sage inaction , et la force par l'abandon total à Dieu qui fera tout en nous, et

plus que rimagihation la plus audacieuse ne saurait concevoir ou désirer.

« Puissiez-vous voir Dieu en tout, à travers tout et par-dessus tout. Puissent la divine transcendance et la divine immanence être les deux pôles de votre vie. »

Les facultés naturelles de Tintelligence et de la volonté, tant appréciées du P. Hecker, devaient, dans sa pensée , revêtir une vie nouvelle , glorifiée par la vie divine, une vie infiniment plus élevée qu'elle ne Test dans Tordre naturel ; leur activité devait être dirigée vers la connaissance de choses dont elles n'avaient jusque-là aucune notion, et enrichie du don divin de l'amour. Dans cet état, le Saint-Esprit communique aux facultés humaines des énergies, appelées vertus infuses par les théologiens, et qui nous rendent capables d'accomplir des actes moraux et intellectuels qui ne sauraient venir que de Dieu.

Celui qui arrête un moment son esprit sur Tamour, sur l'activité infinie de l'Esprit de Dieu, et sur les facultés réceptives de l'homme, dans l'ordre naturel et surnaturel, doit admettre que cette union est une relation toute personnelle et que l'âme doit en être distinctement consciente. Bien qu'il n'existe pas dans la nature le plus petit germe de vie surnaturelle, l'âme de l'homme ne cesse pas, même lorsqu'elle n'en sait rien, d'en désirer passionnément la possession. Une fois possédée , la vie de Dieu se fond dans la nôtre , la pénètre, ne fait qu'un avec elle, à la manière du magnétisme dans l'aiguille aimantée, jusqu'à ce que les qualités divines, sans supprimer la nature, la possèdent entièrement et la transforment en quelque sorte

dans rindividualité divine. « Ge n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »

Un auteur qu'admirait beaucoup le P. Hecker décrit ainsi les effets produits dans Tâme par les vertus surnaturelles de foi, d'espérance et de charité : « Elles sont appelées et sont réellement des vertus divines, non parce qu^elles se rapportent à Dieu en général, mais parce qu'elles nous unissent à Dieu d'une manière divine, qu'elles prennent Dieu pour motif immédiat, et qu'elles ne peuvent être produites en nous que par une communication de la nature divine... Car la vie des enfants de Dieu, sur la terre, doit ressembler à celle qui les attend dans le Ciel. » (Scheeben, Gloires de la divine grâce, p. 222.)

Avoir part ainsi à la vie intérieure de Dieu et aider les autres à y participer, était l'unique ambition spirituelle du P. Hecker. Il insistait sur l'intimité de cette union divine et sur la nécessité, pour l'âme , de se laisser de plus en plus envahir par la suprême et essentielle activité de Dieu, jusqu'à ce qu'elle en arrivât à pouvoir s'appliquer ces paroles de l'Apôtre : « Nous tous, qui contemplons la gloire du Seigneur sans avoir de voile sur le visage , nous sommes transformés en sa ressemblance, de clarté en clarté, comme par l'esprit du Seigneur (1) ».

Voici quelques mots du P. Hecker, imprimés peu avant sa mort, et qui traitent de la vie intérieure dans ses rapports avec l'action de Dieu manifestée à l'extérieur par le divin organisme de l'Église :

« Saint Thomas d'Aquin attribue l'absence de joie

(1) II Cor., III, 18.

spirituelle, au peu d'attention que nous accordons à la vie intérieure. « Pendant cette vie, dit- il (Opusc. de Beatitudine , cap. m), nous devrions nous réjouir continuellement en Dieu, comme dans Vobjet idéal et adéquat de toutes nos actions et de toutes nos puissances. C'est, ainsi que le déclare Isaïe, pour que nous puissions jouir de lui tout particulièrement, que le Fils de Dieu nous a été donné. Quel n est pas Taveuglement, la folie grossière de ceux qui sont toujours à chercher Dieu , à soupirer pour lui , sans cesse gémissant et frappant à sa porte , pour ainsi dire , — alors qu'ils sont eux-mêmes, suivant la parole des apôtres, les temples du Dieu vivant, et que Dieu habite réellement en eux I II faut être insensé pour chercher au dehors ce qu'on possède au dedans. Quel bien nous procure une chose qu'il faut toujours chercher et qu'on ne peut jamais trouver? ou qui peut trouver des forces dans une nourriture dont il est toujours affamé, mais à laquelle jamais il ne peut goûter? Ainsi s'écoule la vie de plus d'un homme, toujours à la recherche de Dieu et ne le trouvant jamais : voilà pourquoi nous agissons si mal. »

« Avec une telle doctrine, continue le P. Hecker, on doit cultiver principalement la vie intérieure, et répondre à ceux qui demanderaient quel est le rapport entre l'action intérieure et extérieure' de Dieu sur notre âme : « C'est que Dieu se sert de l'extérieur pour le bien de l'intérieur.

« Il y a peu de danger, à l'heure actuelle, que nous perdions de vue l'autorité divine et l'action divine , soit dans le gouvernement de l'Église, soit dans les secours

religieux qui nous arrivent par le canal extérieur des sacrements

« Mais ce n*est qu'en appréciant pleinement la vie de Dieu au dedans de nous que nous pouvons comprendre, telle qu'elle est, Taction que Dieu exerce par sa Providence extérieure. Et c'est ce que veut dire saint Thomas dans l'extrait ci-dessus.

« En s'assimilant cette doctrine, on parvient à une communion de plus en plus directe avec Dieu. Alors l'homme ne cherche pas seulement la vie extérieure dans une société extérieure; et il ne se laisse pas absorber par des pratiques extérieures : à travers l'Église visible il cherche le Dieu invisible , car elle est le corps du Christ, Fils de Dieu...

« Il ne s'agit pas d'être toujours sur le qui-vive pour saisir le moment des visites intérieures de l'Esprit, mais il faut attendre avec calme sa venue et ses impulsions; s'appuyer uniquement sur lui, sans s'inquiéter ni s'agiter de ce qui l'annonce, de ce qui le communique, ou des témoignages et des symboles extérieurs qui garantissent sa présence.

« Ce qu'il faut, ce n'est pas une recherche anxieuse, encore moins le désir de lumières extraordinaires, mais un empressement soutenu à distinguer la direction divine dans le secret de l'âme. Une fois qu'on Ta aperçue , qu'on agisse avec décision et avec un courage noble et généreux. C'est là la vraie sagesse.

a Le Saint-Esprit devient ainsi l'inspirateur de la vie intérieure de l'homme régénéré , son supérieur et son directeur. Que sa direction devienne de plus en plus dominante dans toute vie inlènexxT^ , o^^ X^^-

béissance de Tâme devienne de plus en plus instinctive, c'est là la raison d'être de tout Tordre extérieur de rÉglise, y compris le système sacramentel.

« Toutes les créatures de ce monde , Tordre naturel tout entier comme celui de la grâce, Taction de la Providence, tout a été disposé en vue de faire disparaître de nos âmes ce qui y est contraire à Dieu. »

Les fragments qui suivent sont extraits de diverses notes :

« Quand Tautorité et la liberté seront comprises avec intelligence et qu'elles tendront au même but, le règne universel de Tautorité de Dieu dans l'Église sera proche, et le Royaume de Dieu établi partout.

« Tout l'avenir de la race humaine dépend de la soumission plus complète et plus parfaite de chaque âme, en particulier, au joug du Saint-Esprit.

« Ce dont la société a le plus besoin, aujourd'hui, c'est du baptême de TEsprit-Saint.

« Cette âme est parfaite, qui est guidée par une sorte d'instinct qui lui rend sensible Taction du Saint- Esprit (1).

« Le but de la perfection chrétienne est la direction de Tâme par le Saint-Esprit habitant en elle. On atteint ordinairement ce but : 1° en mettant tout ce qui est déréglé dans nos penchants inférieurs sous le contrôle de la raison par la pratique de la mortification et du renoncement, car c'est un principe évident en soi, que Têtre rationnel doit être maître de ses appétits sensuels; 2° en soumettant la raison au contrôle et à

(i) L'anglais est plus expressif : That soiil is perfect, which is ffuided habitually by the instinct of t^e Eol>i s-çiri^ .

Finspiration du Saint-Esprit par le recueillament , la fidélité et la docilité à ses impulsions.

« La pratique de Tascétisme et des vertus naturelles , morales et chrétiennes , est le moyen qui prépare à cet état spirituel, où la direction consciente de TEsprit-Saint règne dans l'âme.

« Se lever avant le jour est inutile, mais empêcher l'âme de se lever quand la lumière du jour parait, c'est de la tyrannie : dans le premier cas, la porte est ouverte à toutes sortes d'extravagances et d'hérésies, et l'âme est exposée aux illusions; dans le second, elle est soumise à l'autorité arbitraire d'un homme et risque de tomber dans la servilité et l'esclavage.

« Pour arriver à l'état spirituel qui consiste à avoir pleine conscience de la présence et de la direction de l'Esprit, certaines âmes auront besoin de la pratique de l'ascétisme; d'autres avanceront davantage par l'exercice des vertus chrétiennes ordinaires; à une autre classe, il faudra l'usage courageux de ces deux moyens d'avancement jusqu'à leur dernier jour. Enfin, une troisième catégorie arrive au même résultat plus tôt et plus facilement que la généralité des âmes.

a Toutes les fois que la direction de l'Esprit-Saint est suffisamment reconnue , il faut recommander la pratique des vertus qui ont une corrélation immédiate avec son action et son accroissement dans l'âme : telles que le recueillement, la pureté du cœur, la docilité et la fidélité à la voix intérieure.

« Il ne faut jamais perdre de vue que la pratique des vertus n'a pas pour seul but de les cultiver et par là d'acquérir des mérites, mais tien di^ l^Vt^ ^v^-

paraître par leur moyen les obstacles qui entravent la direction du Saint-Esprit et d*aider rame à suivre docilement ses inspirations.

« L'obéissance , prise sous son aspect spirituel , dépouille rhomme de sa propre volonté et le rend apte à se soumettre à la volonté de Dieu. Envisagée comme acte de justice, elle n'est que Tacquittement d'une dette envers notre supérieur qui tient sa fonction de Dieu même.

« L'erreur essentielle des transcendantalistes est de prendre pour guide les instincts de Tâme de préférence aux inspirations du Saint-Esprit. Ils sont mus par les instincts naturels à tout être humain, au lieu de l'être par l'attrait du Saint-Esprit. Mais la vraie direction spirituelle consiste à découvrir les obstacles qui s'opposent à la direction divine , à aider et à encourager le pénitent à les surmonter, à lui enseigner les moyens de distinguer dans son âme les mouvements de l'Esprit, enfin à l'y rendre toujours plus docile. Les directeurs n'ont pas à prendre la place de l'Esprit- Saint, mais à le faire grandir dans l'âme comme son premier et suprême guide.

« Le premier agent de la sanctification de l'âme est l'Esprit-Saint agissant en elle; l'action du directeur est secondaire et subordonnée à celle de l'Esprit. Négliger cette vérité fondamentale de la vie spirituelle est une grande erreur, qu'elle vienne du directeur ou du dirigé. »

Nous ne croyons pas assez à l'existence de cette direction immédiate de Dieu , et c'est ce qui l'empêche de porter ses fruits. Ce maxvc\vie de fol se rencontre

autant parmi les maîtres que parmi les disciples; il vient de ce qu'on fait trop de place dans la direction à rélément humain. Le directeur ne doit pas pousser à toute force dans le chemin de la perfection des âmes que TEsprit-Saint n'a pas encore préparées à dépasser les premières phases de la vie spirituelle; ce serait vouloir tirer du vin de raisins verts. Mais il ne doit pas davantage , quand il rencontre une âme libre et généreuse, la lier à toutes sortes d'obligations en fait de pieux exercices : on ne fait pas marcher des athlètes avec des béquilles. La seule excuse de pareilles erreurs, c'est que cela renverse l'esprit humain d'accepter, à la lettre et comme un fait positif, que Dieu le Saint-Esprit vienne à nous en personne avec la grâce divine et se donne lui-même à nous, qu'il demeure actuellement et essentiellement en nos âmes par la grâce , et que , dans une intimité vraiment ineffable , il assume, pour ainsi dire, la charge de tout notre être, âme et corps, la charge de toutes nos facultés et de toutes nos puissances.

« Par la grâce sanctifiante, dit saint Thomas (p. 1, q. XXXIII,.art. 2), la créature raisonnable est tellement perfectionnée qu'elle peut, non seulement user en liberté des biens de la création, mais qu'elle peut aussi jouir des biens incréés; c'est pourquoi, dans le don de la grâce sanctifiante, le Saint-Esprit lui-même nous est envoyé et nous recevons sa divine personne. »

C'est la partie intime et supérieure de l'âme , dans son union complète avec l'Esprit de Dieu, que le P. Hecker passa sa vie à cultiver tant en lui-même que dans les autres. « Dans les coudiUow^ wç^^yûsA&'i.^

disait-il, la source de toute vertu naturelle doit être, pour l'homme régénéré, Tobéissance instinctive de l'âme individuelle à la voix de TEsprit intérieur. »

M^' Gaume, en mettant en tète de son remarquable ouvrage sur le Saint-Esprit cette devise : Ignoto Deo, « au Dieu inconnu I » semble reconnaître à quel degré cette divine direction intérieure a été obscurcie par des méthodes purement extérieures.

Les objections soulevées par les partisans de ces méthodes, viennent d'un excès de prudence. Il y a danger d'exagération, disent-ils; car, à la prendre comme on l'énonce , si la doctrine de la direction intérieure du Saint-Esprit est vraiment catholique , elle se prêterait assez aisément à une interprétation protestante. En effet, ceux dont les regards sont toujours tournés vers une direction extérieure, croiront peutêtre reconnaître là les rêves d'une certaine classe de Protestants sur le « changement de cœur » et la « lumière intérieure ».

A cela on peut répondre avec le P. Lallemant , grande autorité en pareille matière : « Premièrement, il est de foi que, sans la grâce d'une inspiration intérieure, en quoi consiste la conduite du Saint-Esprit, on ne peut faire aucune bonne œuvre ; dire le contraire, c'est être semi-pélagien. Secondement les calvinistes veulent tout régler par leur esprit intérieur, lui soumettant même l'Eglise et ses décisions, et ne connaissant point d'autre règle de leur foi, ayant inventé cette doctrine erronée, pour éluder les traditions, les conciles et les saints Pères; au lieu que cette conduite que nous recevons du Saint-Esprit par ses dons, sup-

pose la foi et l'autorité de l'Église , les reconnaît pour règle, n'admet rien qui leur soit contraire, et ne tend qu'à perfectionner l'exercice de la foi et des autres vertus (1). »

On objecte en second lieu que cette direction intérieure semble s'exercer au détriment de l'obéissance due aux supérieurs. Ici encore nous répondrons avec le P. Lallemant : « Premièrement, comme l'inspiration intérieure de la grâce ne détruit point la créance qu'on donne à la proposition extérieure des articles de la loi, mais plutôt incline doucement l'entendement à croire; de même la conduite des dons du Saint-Esprit, bien loin de détourner de l'obéissance, en aide et facilite l'exécution. Secondement, toute cette conduite intérieure et même les révélations divines doivent toujours être subordonnées à l'obéissance, et se doivent entendre avec cette condition tacite que l'obéissance n'ordonne point autre chose. »

La troisième objection est que cette direction intérieure de l'Esprit semble rendre inutile toute délibération et tout conseil : car, pourquoi prendre l'avis des hommes si le Saint-Esprit est lui-même notre directeur? Nous répliquerons que le Saint-Esprit nous recommande de consulter les personnes éclairées et de suivre leurs avis, comme il a lui-même envoyé Paul à Ananias.

A ceux qui se plaignent de n'être pas dirigés par l'Esprit, qui disent ne rien entendre à toutes ces distinctions , nous répondons , toujours en suivant de près la

(1) La Doctrine spirituelle du P. Lallemant, p. 179. Un vol. In- 18, chez Lecoffre.

doctrine du saint et savant Jésuite, que les lumières et les inspirations du Sainl-Esprit ne peuvent leur manquer, mais que, toujours répandus au dehors, ils n'examinent leur conscience que très superficiellement, ne s'occupant que des fautes manifestes aux yeux du monde... Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils ne sentent pas la direction tout intérieure du Saint- Esprit. Qu'ils soient fidèles à suivre la lumière telle qu'elle leur est donnée; qu'ils se délivrent des péchés et des imperfections qui obscurcissent leur vision, ils y verront plus clair de jour en jour. Qu'ils ne laissent pas leurs sens extérieurs errer à l'aventure , et se dissiper dans une coupable indulgence, et Dieu ouvrira leur sens intérieur. Qu'ils restent dans leur intérieur, prêtant une attention soutenue à ce qui s'y passe , et ils observeront les différents esprits qui les font agir. Enfin, qu'ils découvrent le plus secret de leur cœur à leur supérieur ou à leur Père spirituel. L'âme qui agit avec cette ouverture et cette simplicité ne peut manquer d'être favorisée de la direction du Saint- Esprit.

Le P. Hecker avait souffert lui-même, au début de sa vie religieuse, du manque d'instruction touchant cette doctrine, cependant si essentielle pour lui.

« Vers la fin de mon séjour à Saint-Trond , dit-il un jour, je tombai, en fouillant dans la bibliothèque, sur la Doctrine spirituelle du P. Lallemant. J'obtins la permission de la lire et je fus ravi d'y trouver la définition des principes par lesquels j'étais guidé intérieurement. Je dis au P. Othmann : « Comment ne m'avezvous pas donné ce livre à lire quand je suis arrivé ? Il

apaise tous mes troubles. » Il m'avoua n*y avoir pas songé. »

Outre les Écritures, Lallemant, Surin, le Directorium mysticum de Scaramelli , les ouvrages ascétiques et mystiques des contemplatifs tels que Rusbrock, Henri Suso, dont il portait toujours un exemplaire dans sa poche ; Tauler, la Sancta Sophia du P. Augustin Baker, Blosius , les œuvres de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix : voilà la littérature spirituelle qui aida le P. Hecker à comprendre la direction du Saint- Esprit et à y correspondre.

Il revenait toujours au Père Lallemant, mais saint Jean de la Croix était encore son auteur préféré. Ses merveilleux enseignements sur la sagesse divine, exprimés avec l'exactitude scientifique d'un théologien consommé et l'onction d'un saint, étaient pour le P. Hecker le gage de sa propre sécurité à Tégard de son état d'esprit, et une source d'inspiration toujours féconde pour la direction des âmes.

Pour un observateur ordinaire de nos contemporains , il y a peu de chance de voir cette spiritualité faire de grands progrès. Mais tel n'était pas l'avis du Père Hecker. Il soutenait qu'elle doit être adoptée de préférence à toute autre par les esprits dirigeants dans \e Christianisme ; car l'indépendance des caractères la réclame; et cette indépendance est, par une disposition spéciale de la Providence, le trait caractéristique des âmes d'élite de notre temps. Il croyait à l'effusion prochaine et abondante des dons de l'Esprit; il pensait qu'une pareille rénovation peut seule sauver la société. Les uns le trouveront trop confiant dans

Tavenir; beaucoup s'intéressent peu à des choses aussi élevées; cependant quelques hommes des plus marquants dans TËglise, le cardinal Manning, par exemple , ont pensé comme Hecker. Et si Ton essaie de comprendre les signes des temps sur ce qui touche aux destinées éternelles de l'homme , on voit poindre comme une ère nouvelle dans laquelle le Saint-Esprit régira les âmes et la vie des hommes plus complètement qu'il ne Ta jamais fait.

Il voyait dans la forme de spiritualité que nous venons d'exposer le ferment nécessaire de la rénovation sociale.

La vie spirituelle, disait-il en substance dans un passage de V Eglise et le Siècle^ qui est un recueil de ses dernières études, la vie spirituelle consiste tout entière à observer et à suivre les mouvements de l'Esprit de Dieu dans nos âmes , en subordonnant à cette fin tous nos exercices de piété, tous nos actes de vertus et toutes nos bonnes œuvres. Le sentiment intime de la présence de l'Esprit-Saint développera en nous une force supérieure à toute force humaine, un courage plus élevé qu'aucun héroïsme humain , un sentiment de dignité qui dépassera toute grandeur humaine.

La lumière dont notre siècle a besoin pour sa rénovation ne peut venir que de la môme source. La rénovation du siècle dépend de la rénovation religieuse, laquelle dépend elle-même des progrès de l'action de l'Esprit-Saint.

Or l'action de l'Esprit-Saint exige, pour grandir, une attention croissante à ses mouvements et à ses inspirations intérieures. Le remède nécessaire et suffisant

à tous les maux de notre siècle et la condition de tout vrai progrès, c'est donc la fidélité de plus en plus parfaite à l'action de l'Esprit-Saint dans Tâme : « Vous enverrez votre esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre. »

A ceux qu'effraierait un tel essor donné à la liberté individuelle, le P. Hecker répond :

« L'élargissement du champ intérieur d'action dans rame, s'il n'est accompagné de la véritable connaissance du but et de la raison d'être de l'autorité extérieure de l'Église, ne ferait qu'ouvrir la porte aux illusions , aux erreurs , aux hérésies de tout genre , et ne serait, dans le fait, qu'une nouvelle forme du protestantisme. Mais, d'un autre côté, la vue exclusive de l'autorité extérieure devl'Église, sans l'intelligence nette de la nature et du travail du Saint-Esprit dans l'âme, ferait de la pratique de la religion une pure formalité, rendrait l'obéissance servile et l'Église inféconde.

« La solution de la difficulté est celle-ci : L'action du Saint-Esprit personnifiée visiblement dans l'autorité de l'Église, et l'action invisible du Saint-Esprit dans l'âme, forment une synthèse qu'on ne peut diviser; et celui qui n'a pas une vue claire de cette double action du Saint-Esprit est en danger de tomber dans un extrême ou dans l'autre : or, l'un ou l'autre est la destruction du but même de l'Église. L'Esprit-Saint, dans l'autorité extérieure de l'Église, agit comme l'interprète infaillible et le critérium de la révélation divine. L'Esprit-Saint dans l'âme agit comme le divin vivificateur et sanctificateur. Il est de la plus grande

importance que ces deux fonctions du Saint-Esprit ne soient pas confondues.

« Le moyen de sortir de nos difficultés actuelles , dit le P. Hecker en parlant des conflits religieux de TEurope, c'est de revenir à une spiritualité plus libre que celle que la Providence assignait comme contre-poids au Protestantisme pendant le seizième siècle, — aune spiritualité qui est, et a toujours été, la vie spirituelle normale et la vie intérieure des chrétiens. Au seizième siècle, il fallait accentuer Tobéissance; notre époque n'a pas besoin de se consacrer particulièrement à une vertu morale plutôt qu'à une autre , mais de se retremper dans la Foi , l'Espérance et la Charité comme étant les vraies sources de vie, et dans la fidélité à l'action de TEsprit, qui saura bien diriger le chrétien vers la vertu morale la plus nécessaire à sa nature, aux exigences de son état et des circonstances. »

11 n'en faudrait pas conclure que le P. Hecker trouvât prudent de se passer de conseils spirituels, surtout lorsque l'âme est appelée à des voies extraordinaires. 11 croyait fermement à la nécessité de la direction dans le sens ordinairement proposé par les auteurs spirituels. Dans la pratique, il consultait des hommes pieux et expérimentés, et nous avons vu qu'il s'en trouva bien dans toutes les crises de son existence ; mais il n'acceptait pas tout ce qu'affirment certains auteurs sur l'abandon total de l'âme entre les mains du confesseur. 11 trouvait la confession parfois trop étroitement liée à la direction, et il croyait plus profitable à l'âme de suivre les impulsions naturelles ou surnaturelles qui la poussent à la vertu , que de s'absorber dans la re-.

cherche détaillée de ses péchés. 11 blâmait la direction trop minutieuse et estimait qu'elle est trop souvent telle. Il pensait qu'il y a des cas où la spontanéité de Teffort est d'un trop grand prix pour être sacrifiée môme au mérite de l'obéissance.

« Les Directeurs spirituels, dit saint Jean de la Croix (Montée au Carmel, chap. ix) ne font pas le principal ouvrage : c'est le Saint-Esprit qui opère. Eux ne sont que des instruments choisis pour guider les âmes par les règles de la foi et de la loi de Dieu conformément à l'esprit que Dieu donne à chacun. Ils ne doivent donc pas conduire les âmes par les chemins de leur choix et qui conviendraient pour eux-mêmes, mais, s'ils le peuvent découvrir, par le chemin que Dieu lui-même veut qu'elles suivent. »

Beaucoup laisser aux voies secrètes de Dieu, tel était le principe du P. Hecker. « Lorsque je confessais en mission, racontait-il un jour, et que j'allais donner l'absolution à mon pénitent, je lui adressais en moimême ces paroles : Sans doute , Dieu a l'intention de vous sauver, pauvre homme , sans quoi il ne vous aurait pas donné la grâce de faire votre mission; comment il y parviendra, étant données vos mauvaises habitudes, je ne peux le comprendre, mais ce n'est pas mon affaire. » •

Laisser une grande part aux inclinations , naturelles ou acquises, était aussi une de ses maximes. 11 ne s'intéressait guère aux âmes qui, par tempérament ou par habitude , demandaient une très minutieuse direction spirituelle; elles lui semblaient empêtrées dans le harnais au point de ne plus avoir la force de tirer la

voiture. Il ne voulait cependant pas les heurter; il savait qu*il était de peu de fruit de changer des méthodes passées en habitudes, puis il était tolérant par nature et lent à condamner rien de ce qui pouvait être utile aux âmes de bonne volonté.

« C'est en vain que vous vous lèverez avant Taorore. — Ne vous pressez pas aux heures d'obscurité, » aimaitil à répéter. « Lorsque Dieu indique la roule , vous y voyez clair; mais en vain chercherez-vous à percer les ténèbres ; le soleil ne s'en lèvera pas plus tôt sur les collines. Demandez la lumière , mais ne faites pas un pas avant de l'avoir obtenue. Quand elle parait, allez de l'avant de toutes vos forces. » Il se méfiait des pénitences et des dévotions que l'on choisit ou que l'on s'impose à soi-même. La seule voie pour réussir parfaitement lui semblait être celle d'une attraction intérieure trop puissante et trop paisible pour n'être pas divine, ou bien encore celle d'une inspiration reconnue vraie par l'autorité extérieure de l'Église.

Lorsqu'on lui demandait conseil, ses réponses étaient en général promptes et simples. Cependant il ne voulait rien décider avant d'avoir prié et réfléchi , disant souvent : « Je n'ai aucune lumière sur cette matière, il faut que vous me laissiez du temps. » Parfois, pour la même raison, il se refusait à donner une décision quelconque. Une chose l'étonnait et lui pesait : c'était le froid silence ou la stupéfaction avec laquelle certains catholiques, même instruits, l'écoutaient, lorsqu'il leur parlait de la direction du Saint-Esprit comme moyen de perfection. Ils objectaient que cette direction était hors de l'atteinte du commun des mortels, compliquée

dans ses règles, mystique et illusoire, alors que le P. Hecker savait, au contraire, que c'est la méthode la plus simple , bornée à un minimum de règles accessibles à tous, utiles à tous, à la portée de tous.

Les lignes suivantes expriment toute sa doctrine sur la mise en pratique de cette direction intime de l-Esprit.

c( Que doit-on faire pour favoriser la réception Saint-Esprit et assurer la fidélité à sa direction? Premièrement recevoir les sacrements, divins canaux de la grâce; on ne peut guère persévérer dans Tétat de grâce, et encore moins arriver à une union intime avec Dieu, si on ne reçoit la communion qu'une ou deux fois par an. Secondement, pratiquer la prière et surtout la prière dans sa forme la plus élevée, Tassistance à la sainte Messe ; puis , la prière mentale et vocale , les offices publics de l'Église et les dévotions particulières conformes à l'attrait de chacun. Troisièmement, lire chaque jour des ouvrages spirituels : la Bible, la Vie des Saints, Y Imitation, le Combat spirituel, etc. Mais ce qu'il importe souverainement de ne pas perdre de vue, c'est que la force impulsive par laquelle on s'acquitte de toutes ces choses extérieures, est le mouvement secret et intérieur du Saint-Esprit, et que la persévérance à les pratiquer ne peut être assurée que par cette même inspi" ration intérieure. Attachez-vous donc à cette inspiration dans toutes les phases de la vie spirituelle , soyez-y toujours docile , recherchant en môme temps le bon conseil là où vous savez le trouver. »

Le P. Hecker pensait qu'un bien plus grand nombre de personnes qu'on ne le croit généralement peuvent

être conduites à la perfection, et il aurait voulu en sonner le rappel aux oreilles des chrétiens plus souvent qu'on ne le fait d'ordinaire. Il était également persuadé qu'il y a beaucoup d'âmes dont la vie a été entièrement ou presque entièrement indemne de péché mortel, et elles lui paraissaient aptes à devenir d'ardents foyers d'activité parmi les chrétiens. Il pensait que nous devrions nous adresser plus souvent à ces âmes dans nos discours , et moins traiter l'humanité tout entière comme une masse de pécheurs endurcis ou de pénitents désolés.

Des deux effets produits par la médiation de Notre- Seigneur, à savoir l'élévation de l'âme à l'union divine, qui est le principal fruit de l'Incarnation, et la délivrance du péché et de l'enfer, qui est due à la Rédemption, — c'est sur le premier point qu'il faudrait insister de préférence quand on s'adresse à des âmes pures. Beaucoup de personnes, qui n'ont jamais péché mortellement, sont d'après le P. Hecker, retardées dans le chemin de la perfection parce qu'elles n'ont jamais j.eçu d'autre invitation que l'appel au repentir. Elles laissent couler leur vie entière sans stimulant suffisant pour embrasser la perfection, simplement parce qu'elles ne sauraient s'appliquer entièrement à elles-mêmes les accusations de péchés graves prises trop ordinairement comme point de départ de la direction des commençants.

Le côté positif du christianisme est l'Incarnation qui fait participer à la Vie divine tout homme de bonne volonté, repentant ou innocent. Le P. Hecker eût parlé des heures entières de la nécessité de mettre

puissamment en évidence c« côté très ignoré de la mission du Christ. Il regrettait que l'idée de Rédemption fût si souvent présentée de façon à faire croire que Texpiation soit la seule mission du Christ. La Rédemption du péché est sans doute, nécessaire à la Médiation d'une race déchue, mais Notre-Seigneurne s'est fait Rédempteur que pour être Médiateur; il nous a purifiés du péché pour nous élever jusqu'à Dieu le Père. Il ne faudrait pas perdre de vue que beaucoup d'âmes n'ont à se purifier que du péché originel et des péchés véniels. Trop souvent ces âmes passent leur existence entière sans qu'un stimulant les vienne entraîner vers la perfection, et cela parce qu'elles ne trouvent dans les avis destinés aux commençants que des examens de conscience et des nomenclatures de fautes qui ne les concernent pas (1).

Le P. Hecker, nous l'avons souvent dit, regardait comme très utile pour la perfection , un bon usage de la liberté et l'intelligence de notre temps. Il insistait aussi sur ce que le développement intense de l'industrie et du commerce ne s'opposent en rien à un état élevé de perfection chrétienne. Dans un remarquable sermon sur saint Joseph, intitulé : Le Saint de notre siècle, après un magnifique exposé des avantages que la perfection

(1) Pour bien saisir l'idée du P. Hecker, il faut se rappeler qu'il avait à lutter, parmi les protestants pieux , contre la doctrine calyiniste de « Tatonement » qui suppose l'homme si complètement déchu et dépravé, que le Christ seul a pu lui rendre les vertus même naturelles, et que le Christ Rédempteur yit et agit seul dans chaque chrétien racheté , sans que celui-ci puisse coopérer en rien au bien qui se fait en lui-même.

rencontre dans la liberté et rintêlligence , il insiste sur ce que les occasions et les responsabilités particulières à notre civilisation sont capables d'être sanctifiées au plus haut degré.

« Appelé, dit-il, à quitter ses amis, sa maison, son pays , saint Joseph obéit à la voix de Dieu à Tinstànt et sans un murmure. La solitude ne lui était pas nécessaire pour rencontrer Dieu et s*unir à lui. 11 resta dans le monde, et sut y trouver Dieu. Il sanctifia son travail en mettant Dieu dans son atelier. Saint Joseph n'était pas une fleur du désert, une plante du cloître. Il trouva les moyens de perfection dans le monde et fit servir les soins et les devoirs du monde aux desseins de Dieu sur lui.

« La maison de Saint Joseph était son cloître, et c^est au sein de la famille qu'il pratiqua les plus sublimes vertus. Occupé aux devoirs matériels de chaque jour, il tenait son esprit fixé sur la contemplation des vérités divines, et une influence céleste animait toutes ses actions. Il a atteint dans la société et dans la famille un degré de perfection que n'ont jamais surpassé , si même ils Tout égalé, le martyr dans sa mort, le contemplatif dans sa solitude, le moine dans son cloître, le missionnaire dans ses travaux héroïques.

« Notre siècle n'est pas un siècle de martyrs, d'ermites, de moines. Bien qu'il ait ses martyrs, ses reclus, ses communautés monastiques, ce ne sont pas là, et ce ne seront vraisemblablement plus là les types dominants de la perfection chrétienne. Nos contemporains vivent dans leurs marchés bruyants , dans leurs comptoirs, leurs ateliers, leurs foyers, dans toutes les

situations variées qui forment la société humaine , et c^est là qu'il faut introduire la sainteté. Saint Joseph est le modèle par excellence de ce type de perfection. II faut que ces devoirs et ces circonstances deviennent autant d'instruments de sanctification , car les difficultés et les obstacles de notre temps sont ce qui forme notre caractère; une fois surmontés, ils deviennent des moyens de perfection et des titres de gloire. Voyez cela nettement, et vous tenez le type de sainteté qui sera de plus en plus la vivante expression de la vie actuelle de l'Église.

« C'est là le champ de conquête pour l'héroïsme chrétien d'à présent. Les soucis, les travaux, les devoirs, les affections et les responsabilités de la vie quotidienne formeront les piliers de la sainteté des Stylites de nos jours. C'est sous cette forme que triomphera désormais la vertu chrétienne. » .

Le P. Hecker recommandait à son pénitent avec une insistance très particulière la pratique des vertus natu'relies, telles que l'honnêteté, la tempérance, la sincérité, la bonté, le courage, comme devant précéder tout essor vers une vie plus élevée. II cherchait d'abord à démêler dans la vie et le caractère de ses pénitents les ressources naturelles dont ils disposaient, et il leur demandait de les développer complètement. Prenant pour point de départ l'homme naturel , il faisait tendre toute la force surnaturelle des sacrements et de la prière, à établir et à augmenter la vertu naturelle comme un préliminaire indispensable et un accompagnement constant du progrès surnaturel. Il était convaincu que les aspirations vers la vie surnaturelle se fortifieraient

à proportion que la raison naturelle s'éclairerait ; le besoin de la grâce de Dieu est sans doute ce qu'il y a de plus urgent dans l'état de péché , mais il se fait sentir avec d'autant plus de promptitude qu'on est plus riche en vertus naturelles. De môme que l'exercice de la raison est nécessaire à la foi et en précède les actes, de même l'intégrité de la vertu naturelle est la meilleure préparation pour la grâce de Dieu. Plusieurs pages des Aspirations de la nature sont consacrées à la dignité humaine et à la nécessité de mettre en relief l'excellence de la nature humaine lorsqu'on veut conduire l'homme aux sommets du surnaturel.

Légitimement exercées , y est-il dit , toutes les facultés de l'âme conduisent à la vérité ; tous les instincts de notre nature ont leur rôle à jouer dans notre destinée étemelle. Le catholicisme y trouve un soutien et les emploie dans tous ses développements.

« La religion catholique est merveilleusement organisée pour découvrir, soutenir et perfectionner les goûts, les inclinations et les particularités de la nature humaine. Et qu'on n'aille pas dire que les traits caractéristiques qui abondent parmi les hommes sont plutôt à réprimer qu'à encourager. Ce serait mépriser la nature humaine et déprécier l'œuvre même de Dieu. Ces particularités, en effet, ne sont-elles pas innées? Ne sont-elles pas implantées en nous de la main même du Créateur? Ne sont-elles pas ce qui doit faire notre véritable individualité? »

Humanité, voilà un mot dont le sens reste vague pour beaucoup, mais était très vivant pour le P. Hecker ; il ne le cédait, à ses yeux, qu'au nom même de christia-

nisme. Et voici comme il résumait les rapports du catholicisme avec la nature humaine : « Le catholicisme est une religion qui se rattache à toutes les facultés de l'esprit, qui s'adapte à tous les instincts de la nature humaine , et qui affirme son origine divine par une parfaite concordance avec l'œuvre du Créateur. »

Quelques citations tirées des lettres spirituelles du P. Hecker feront connaître ses idées sur l'Esprit de mortification et de détachement.

« Les mortifications extérieures aident à la vie intérieure. Ce que nous ôtons au corps , nous le donnons à l'esprit. En y regardant de près, nous sommes obligés de convenir que les deux tiers de notre existence sont employés à nous demander ce que nous Rangerons , comment nous dormirons , de quelle façon nous nous habillerons. Le§ deux tiers de notre vie , y compris le sommeil , sont absorbés par l'animal qui est en nous. Je ne méprise pas l'animal chez l'homme , mais je réclame la première place pour l'âme. L'ordre légitime des choses est renversé , une conversion est nécessaire. Lisez la vie des Pères du désert, toute rationnelle et divine; ils sont peu connus et peu appréciés de nos jours, et cependant leur histoire est plus intéressante qu'une nouvelle, plus étrange qu'un roman.

« L'amour-propre, le culte du moi ne se détruit pas facilement. C'est comme un chancre dont les racines sont enlacées aux fibres les plus délicates de notre organisme moral. Seule, la grâce divine peut les extirper; mais combien lentement! Et combien pénible l'opération! Plus l'amour-propre est subtil, plus la cure est difficile.

« Gomment l'intelligence peut-elle être soumise à la grâce divine sans avoir été ramenée à son néant? Et comment cela peut-il se faire sans qu^elle soit plongée dans l'obscurité? Gomment le cœur peut-il être rempli de l'esprit du divin amour^ s'il contient quelque autre amour? Gomment peut-il être purifié de tout amour déréglé, si ce n'est par la sécheresse et l'amertume? Dieu veut remplir notre intelligence et notre cœur de sa grâce et de son amour, et diviniser ainsi notre nature. Et comment s'y prendrait-il autrement qu'en faisant disparaître de notre âme et de ses facultés tout ce qui est contraire à l'ordre divin? »

Il aimait à citer ce verset de Vlmitation (liv. III, cil. Li) ) où il voyait un résumé parfait des conditions nécessaires à la vie active : « Tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature et parfaitement uni à Dieu , tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a est de bien peu de prix ».

Il écrivait à un ami qu'il étudiait ce verset depuis trente ans sans être certain d'en avoir encore bien compris tout le sens.

Les citations suivantes donneront une idée de la direction spirituelle du P. Hecker :

« D'abord, dans tous vos actes délibérés, calmez voire esprit, prenez l'attitude de celui qui reçoit une visite ou qui écoute parler; puis décidez. Imperceptiblement et insensiblement la grâce vous guidera.

« Ne tenez pas compte de ce que les gens disent, gardez votre manière de voir, tenez- vous-en à votre sens et abondez-y .Que chacun, comme dit l'apôtre,

abonde dans son propre sens. Ne cherchez pas à ranger tout le monde à votre avis : il n*y a pas deux nez qui se ressemblent; encore moins deux âmes. Dieu ne se répèle jamais.

« Personne aujourd'hui ne croit avoir besoin de Dieu. Chacun porte le monde sur ses épaules et, à moins que ses idées et ses petits projets ne soient adoptés et ne réussissent, il prophétise la fin du monde. Êtes-yous sur la bonne route : allez toujours! Notre maxime est : Assurez- vous d'avoir raison, et marchez de l'avant!

« Que de fois ce que l'âme a de plus noble et de meilleur se trouve étouffé par une contrainte mal avisée I La seule restriction à s'imposer est de rejeter ce qui est faux et de réprimer la préférence donnée à un bien inférieur lorsqu'il est en conflit avec un bien plus élevé. Pour le reste , liberté !

« Je connais un homme qui pense ne rien savoir, et qui, en effet, tous les jours constate qu'il sait moins, un homme qui espère bien arriver avant de mourir à ne rien savoir du tout. 0 bienheureux vide que celui qui nous remplit tout entiers! 0 heureuse pauvreté que celle qui possède tout! 0 bienheureux néant que celui qui permet de s'écrier : Mon Dieu et mon tout! »

On voit maintenant que la principale règle de direction du P. Hecker était de diriger le moins possible. Sa méthode avait pour point de départ le dessein de se passer de méthode aussitôt qu'il le pourrait avec sécurité. Être le pénitent du P. Hecker équivalait au privilège de devenir tôt ou tard le pénitent du seul Saint-Esprit. Il fît imprimer en 1887 les règles de direction qui suivent :

« L*Œuvre du sacerdoce consiste à guider dans leur conduite les chrétiens fidèles, sans perdre de vue que Dieu les dirige toujours intérieurement.

« Dans la direction d'une âme innocente, il faut bien nous persuader que Dieu habite en elle, et ne pas nous considérer comme les remplaçants de Dieu.

« Dans la direction d'un pécheur repentant, il faut comprendre que notre mission est de rendre cette âme à la direction de Dieu.

« Le meilleur service que nous puissions rendre à n'importe quel chrétien, c'est d'exciter en lui le sentiment de la fidélité au langage lumineux que Dieu lui tient au fond de sa conscience.

« La direction de Dieu se produit de deux façons au dehors : par l'action de sa Providence dans les diverses circonstances de la vie, et, au dedans, par l'action directe de l'Esprit-Saint sur l'âme humaine. Il est fort dangereux de séparer ces deux influences.

(( On trouve la clef de plus d'un problème spirituel dans la vérité que voici : « L'action directe de Dieu à « l'intérieur de Tâme est en harmonie avec sa Provi- « dence extérieure. » La sainteté consiste à les identifier pour y rapporter toutes les pensées, paroles et actions de notre vie. L'extérieur et l'intérieur (et l'on en peut dire autant du naturel et du surnaturel) sont une même chose en Dieu, et l'idée que nous nous en faisons doit être ramenée à celle d'un ensemble, d'un tout, qui ait son fondement en Dieu. Conformer son existence à cet idéal, c'est la sainteté héroïque.

« Tous les sacrements de l'Église , son autorité, la prière mentale et vocale, la lecture spirituelle, les

exercices de mortification et de dévotion ont pour raison d'être et pour fin de conduire l'âme à la direction de l'Esprit- Saint. Saint Alphonse dit dans ses lettres que le premier directeur de Tâme, c'est le Saint- Esprit lui-même.

« Il ne faut jamais oublier qu'un homme ne peut servir de guide à un autre homme , que s'il le conduit au seul guide , à Dieu.

« Le vrai guide de l'âme, c'est le Saint-Esprit; et c'est la divine autorité de l'Église qui nous dit si nous sommes sous sa conduite. »

Quelques extraits publiés par le P, Hecker dans le Catholic World, en 1887, nous semblent éclairer encore les sujets déjà traités et condenser fort heureusement les règles pratiques de sa direction. Malgré la longueur de ce passage , nous croyons bien faire de le donner pour conclusion à l'important chapitre qui nous occupe.

« Si quelqu'un dit que sans l'inspiration du Saintce Esprit et sans son secours un homme peut croire, « espérer, aimer ou se repentir comme il doit le faire « pour que la grâce de la justification lui soit conférée, « qu'il soit anathème ». Par ces paroles textuelles du concile de Trente, l'Église nous enseigne que, sans un mouvement intérieur du Saint-Esprit résidant en nous, aucun acte humain ne peut être méritoire pour le ciel. Cette doctrine, qui renferme le véritable sens de l'Écriture Sainte et l'enseignement ininterrompu de l'Église dans tous les siècles, fonde la justification humaine sur une impulsion intérieure de la Troisième Personne de la Sainte-Trinité. Cette impulsion précède les actes

de foi , d'espérance , d'amour et de contrition : le premier degré dans la carrière surnaturelle est donc l'entrée du Saint-Esprit dans la vie intérieure de Tàme. Le processus de la justification commence par la vie divine de T Esprit habitant en nous et élevant jusqu'à lui , absorbant en lui-môme , pour ainsi dire, la vie humaine de l'âme.

« Ceci n'est pas au détriment de la liberté de l'homme , mais plutôt favorable à son accroissement. L'homme participe à l'infinie indépendance de Dieu et à sa divine liberté, exactement dans la proportion où il participe à la vie de Dieu par la communication de l'Esprit-Saint.

« Si l'on demande comment se fait cette communication, nous répondrons : « Sacramentellement ».

« Si un homme ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des Cieux. L'homme possédant par nature une vie à la fois extérieure et intérieure, il en résulte que, lorsque l'Esprit-Saint fait de lui un homme nouveau et l'élève à l'état surnaturel , il emploie dans ses rapports avec lui des méthodes à la fois extérieures et intérieures. Le Saint-Esprit entre en l'âme par la grâce du Baptême et y grandit par les autres sacrements; de môme par la prière vocale et mentale, l'audition des sermons, la lecture des Saintes Écritures et des livres de dévotion, et par les événements ordinaires et extraordinaires de la vie quotidienne. Une fois le Saint-Esprit entré dans notre âme, c'est à son inspiration qu'est dû tout acte méritoire du ciel. Même inaperçus, même confondus avec les impulsions de la vertu naturelle , môme aussi

nombreux que les instants de notre vie , tous ceux de nos actes qui sont méritoires pour le ciel, et spécialement les actes d'amour, d'espérance, de foi et de repentir, doivent leur existence à ce que le Saint-Esprit a exercé sur notre âme une action efficace.

« Je ne dis pas cela pour que notre esprit fasse de perpétuels efforts pour discerner les cas particuliers ou les signes distinctifs de cette action de TEsprit-Saint en nous. Les sacrements, la prière, les lectures pieuses, l'audition de la parole divine, voilà les instruments et l'accompagnement habituels de la visite de Dieu ; et ce sont des jalons suffisants pour le voyage de l'âm^ à travers la vie , à moins qu'elle ne soit dirigée vers des voies tout à fait extraordinaires. Du reste , en ehors de ces marques extérieures et de quelque façon que vous observiez la venue de Dieu en vous , c'est par ses effets qu'elle se fera sentir. Ce sera peut-être très longtemps après, que la foi, l'espérance, la charité ou le repentir croîtront dans votre âme d'une façon visible (sauf, toujours, les cas exceptionnels). « Ne pas résister à l'Esprit » , nous montrer fidèles à la direction divine, céder amoureusement aux mouvements de la vertu lorsqu'ils absorbent doucement nos pensées, c'est là tout notre devoir.

« Après avoir ainsi exposé succinctement la doctrine fondamentale de la vie surnaturelle , il est à propos de dire un mot des vertus naturelles et de leurs rapports avec les surnaturelles. On a déjà fait entendre que la bonté de nature est souvent impossible à distinguer de la sainteté surnaturelle, et il est reconnu que les influences du Saint-Esprit commencent par couler à flots

dans les canaux de la vertu naturelle , la rendant ainsi surnaturelle. La pratique des vertus cardinales (prudence, force, justice, tempérance) â procuré dans tous les temps aux âmes innocentes une union naturelle avec le Créateur, et si nous soutenons qu*une telle union est insuffisante , nous entendons cependant reconnaître la part que prennent les vertus naturelles à Tœuvre de la sanctification humaine. Grâce aux vertus naturelles , les relations de Thomme avec la nature et avec ses semblables deviennent ce qu'elles doivent être, et le préparent bien mieux à son union avec Dieu que n*a fait Tacte même de la création, — qui était seulement, à vrai dire, la préface de nos rapports surnaturels avec Dieu. Qui oserait nier qu'il se soit rencontré , en assez grand nombre , parmi les païens, des individus chez qui la prudence , la justice, la force et la tempérance étaient en très grand honneur? Ils connaissaient assez bien les exigences de la droite raison. Des hommes comme Socrate, Platon, Épictète, Marc-Aurèle, avaient des défauts, de grands défauts, si vous voulez ; mais ils savaient^ par les lumières de leur raison naturelle, discerner le mal du bien, et ils pratiquaient plus ou moins les vertus naturelles. — Ainsi l'union entre Dieu et Thomme , due à l'acte créateur (bien que cet acte ne suffise pas, lui seul, à la produire,) n'a jamais été interrompue. Le Créateur et le Médiateur ne font qu'un ».

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