‹ Le père HeckerChapitre 65 sur 77 · LA PAROISSE PAULISTB ET LES MISSIONS · texte numérisé non relu

LA PAROISSE PAULISTB ET LES MISSIONS

qu'on pût reprendre les missions. L'événement le plus important fut l'inauguration de Fapostolat de la presse par la publication du Catholic World dans le mois même où le P. Baker mourut, apostolat qui exerça une influence vraiment nationale, et qui avec les Catholic tracts et la Société de publication catholique, mit enfin les Paulistes dans la voie de leur vocation primitive : la conversion des protestants à la vraie religion. Nous traiterons ce sujet avec celui des conférences du P. Hecker. Il resterait des choses très intéressantes à dire sur la paroisse et les missions; mais un certain laps de temps doit s'écouler avant qu'on puisse décemment publier ce qui concerne tant de personnes encore vivantes aujourd'hui.

La suspension des missions , imposée par la nécessité durant quelques années, permit au P. Hecker de se consacrer à la parole publique pour les intérêts du catholicisme. Déjà, entre chaque mission, il avait saisi toutes les occasions de se faire entendre sur des sujets de controverse, tant dans des salles publiques que dans les églises. Il pouvait maintenant mûrir ses plans , et, tout en faisant l'essai de ses méthodes, préparer pour les occasions futures un cours de conférences répondant au but qu'il se proposait. Plus que jamais il travaillait à se rendre digne de son apostolat.

« Gomment, se demandait-il, donner à la parole de vie une forme nouvelle pour captiver un peuple neuf? Gomment adapter l'enseignement religieux aux besoins spéciaux du temps, sans s'écarter de l'intégrité et de l'antiquité vénérable de la vérité? » 11 cherchait à résoudre ces questions en se rappelant ses propres difficultés et en prêtant une oreille attentive à tout ce qui se disait autour de lui. Il lisait tous les livres, toutes les publications qui pouvaient tant soit peu le renseigner sur la route vers laquelle Dieu dirigeait présentement

Tesprit des hommes dans la recherche de la vérité. Ses yeux étaient toujours appliqués à déchiffrer les signes providentiels, dont sont marquées les vies humaines. Sa conclusion était invariablement la même : proclamer sur les toits qu'un homme ne peut satisfaire ses propres aspirations qu'en se faisant catholique; prêcher dans les carrefours que, seule, la religion catholique élève Thomme au delà de ses forces naturelles , même les plus hautes, jusqu'à une union intime, consciente et perpétuelle avec la Divinité.

Très instruit sur le dogme , il avait peu de goût pour les subtilités théologiques, à moins qu'elles ne touchassent à la dignité de l'homme ou à l'évolution de la grâce du Christ, questions essentielles pour lui. Il connaissait à fond l'organisme de l'Église, ayant été à même de l'étudier du dehors comme du dedans. Il avait senti le fer rouge de l'autorité pénétrer dans son âme; il avait agonisé sous la brûlure jusqu'à ce qu'elle fût cicatrisée par le baume d'une haute approbation. Il aimait le catholicisme chaque jour davantage , et se sentait de plus en plus désireux de le proclamer au monde.

Le Père avait un système particulier pour la préparation de ses sermons : il ne les écrivait pas mot à mot. Sa mémoire n'était pas fidèle, et il lui fallait se fier à l'improvisation qui, facile chez lui dès le début, devint avec le temps tout à fait remarquable. « Pour moi, disait-il, un sermon est toujours une production spontanée. Je ne peux en préparer un seul. Il faut que l'idée germe et se développe dans mon esprit, et c'est pour moi un rude travail que de lui donner une forme et une expression extérieure. »

L'effort ne se faisait pas sentir dans son débit ; rélocution , si elle n'était pas conforme à toutes les règles de la rhétorique , restait aisée et familière ; elle allait droit au but. Sa voix, bien que souvent voilée par une affection des bronches , avait ce timbre particulier qui porte jusqu'aux parties les plus éloignées de Tauditoire. Son aspect était plein de dignité; son geste simple, parfois énergique , d'un grand effet dans la chaire. La profondeur de ses convictions était tout le secret de sa force. La sincérité de sa foi et sa liberté d'âme s'alliaient admirablement dans toute son attitude. Il ne. paraissait pas en public sans attirer de nombreux représentants des sectes multiples qui se partagent notre pays. Cela lui plaisait, car il les aimait, se sentait à l'aise avec eux et se réjouissait de leur annoncer la bonne nouvelle.

L'apathie des catholiques pour l'apostolat en Amérique le consternait. Il voyait beaucoup de prêtres se donner une peine infinie pour recueillir et envoyer de l'argent aux missions lointaines , fort peu qui voulussent faire des efforts sérieux pour la conversion de leurs compatriotes. « Les Américains ont-ils donc moins de valeur devant Dieu que les païens et les bouddhistes? » disait-il.

La foi catholique était, à son sens, la plus grande merveille du monde de l'intelligence, et il savait, d'après sa propre expérience, combien peu s'en doutent parmi les non-catholiques. Il s'étonnait que les catholiques ne cherchassent pas à dissiper cette ignorance , d'autant que chacun peut multiplier son influence à l'infini par son union avec ce parfait organisme, TÉglise,

et que le premier et le plus sacré des devoirs du catholique est de propager la vérité.

M. Wilfrid Ward, un philosophe catholique de grande distinction, a exprimé dans un brillant volume Tinfluence sur la controverse de ce qu'il appelle le Vêtement de la Religion, c'est-à-dire de la race, des traditions politiques, de l'éducation, du tempérament physique. Ses pages instructives sont imbues de la grande vérité que les scolastiques énonçaient sous cette forme plus exacte qu'élégante : « Quidquid recipitur secundum modum recipientis recipitur, toute chose qui est reçue l'est suivant la forme de ce qui la reçoit. »

Le caractère national, les tendances, les antécédents de ceux auxquels on s'adresse , leurs capacités relatives de penser et de sentir, tout cela, si ce n'est point l'âme des hommes , en est du moins le vêtement, la cuirasse, l'armure ; et le P. Hecker savait combien il en faut tenir compte.

Il jugeait que , dans la controverse avec les non-catholiques, nous devons maintenant prendre l'offensive, et que nous en sommes à ce moment de la bataille où les troupes, ayant jeté leurs javelots, s'étreignent dans une lutte corps à corps. Mais cet effort exige des combattants bien aguerris, des capitaines qui connaissent le terrain et comprennent à fond 6e qui fait la faiblesse ou la force de l'ennemi. Ce n'était point une nouveauté que de voir le protestantisme mis en cause par la liberté humaine ; mais c'en était une , que de l'attaquer comme un instrument de torture pour les âmes libres et innocentes, et surtout, en le faisant, de

s'imposer à Tattention des meilleurs protestants, de les attirer par milliers à ses conférences. Or, c'étaient là, pour le P. Hecker, des succès on peut dire habituels, et que la presse enregistrait à chaque fois.

Il savait bien que TAméricain non catholique aspire à traiter avec Dieu moyennant aussi peu de secours extérieurs que possible. Arriver à Dieu par sa seule activité spirituelle, sans s'arrêter aux formes plus ou moins humaines, telle était son ambition d'âme. Il ne trouvait de satisfaction religieuse que dans une vie spirituelle où il pût traiter directement avec Dieu, son Verbe inspiré, son Esprit-Saint. Il lui tardait de dire à ses compatriotes que l'Église catholique leur donne une envolée vers Dieu mille fois plus directe que tout ce qu'ils ont pu rêver. Ils croient que l'autorité de l'Église raidira leurs membres ; il avait hâte de leur expliquer qu'elle leur rend la liberté , affranchit leurs esprits du doute , donne à leur conviction l'intensité d'une certitude instinctive , et porte les facultés intellectuelles à une activité dont la force n'est pas soupçonnée en dehors de l'Église.

Ce n'étaient pas seulement les vérités de la Révélation que le P. Hecker traitait dans ses conférences. Les premiers principes de la religion naturelle faisaient le fond de tous ses tableaux du vrai christianisme. Que Dieu est bon, que les hommes ne seront punis que pour leurs méfaits personnels, que les hommes sont nés pour s'unir à Dieu et qu'ils y aspirent dans leurs bons moments ; qu'ils sont tous égaux , étant tous faits à la ressemblance de Dieu , doués de libre arbitre et appelés au même bonheur éternel : telles étaient les

grandes vérités qu'il proposait tout d'abord à son auditoire, pour les mettre ensuite en parallèle avec la doctrine protestante. Selon lui, le protestantisme pèche encore plus contre Tintégrité de la nature humaine que contre les vérités de la révélation chrétienne. Sa préoccupation était de mettre en plus fort relief l'accord du catholicisme avec la raison et la liberté.

Le protestantisme , disait-il , n'est pas moins dirigé contre l'égalité fraternelle des hommes que contre l'autorité extérieure de Dieu : « Luther avait pleine conscience des conséquences de ses actes , et , par sa doctrine de la prédestination, en proclamant l'homme totalement dépravé, sa religion ne peut plus être que la fuite de Gain devant la face de son Créateur et Téloignement forcé et haineux de ses frères ». Des sombres doctrines de Luther et de Calvin appeler les hommes au libre et sain usage de la raison et des capacités naturelles, voilà quelle était pour lui la meilleure des tactiques ; et il en tirait un merveilleux parti.

En juillet 1863, il écrit au cardinal Barnabo : « Depuis plusieurs années il me semblait qu'il serait bon de prendre des mesures plus efTectives pour atteindre les protestants. L'hiver dernier j'ai risqué un essai dans ce genre. Dans trois villes différentes, j'ai donné, dans une vaste salle, une série de conférences sur la religion ^ d'un dimanche à l'autre. Les dépenses étaient couvertes par les prêtres de l'endroit ; ces conférences étaient gratuites pour le public et destinées exclusivement aux protestants ; les catholiques étaient priés de leur laisser la place. La salle était toujours comble , et à la fin d'une de mes conférences se trouvaient

réunies deux mille cinq cents personnes, presque. toutes protestantes.

« Voici Texposé de ma méthode : traitant chaque point de notre doctrine en vue de convaincre mon auditoire, je considérais tout d*abord à quel besoin de notre nature chaque dogme se rapportait et s'adressait spécialement. Ce besoin une fois découvert, je l'expliquais jusqu'à ce que mes auditeurs fussent pleinement convaincus de son importance. Puis se présentait la question : « Quelle est la religion qui reconnaît cet élément ou besoin de notre nature, et qui peut satisfaire ses légitimes exigences? Est-ce le protestantisme? » Les données du protestantisme, exposées, apparaissaient hostiles ou incomplètes. La religion catholique, alors interrogée, se trouvait reconnaître ce besoin, et ses réponses, appuyées sur Tautorité des Saintes Écritures, étaient adéquates et satisfaisantes.

« L'intérêt de mon auditoire était visible et Teffet de cette méthode a dépassé mes espérances. Ma propre expérience me prouve que cette œuvre, continuée dans le même sens, préparerait les voies à un grand changement de religion dans ce pays , plus particulièrement aujourd'hui que Tesprit public est disposé à reconnaître les droits de l'Église catholique. »

Le besoin de notre nature ainsi mentionné appartenait souvent à l'ordre politique ; par exemple , l'amour de la liberté ou Y aptitude de l'homme au self government. Le P. Hecker développait ce sujet au début de sa conférence, le traitait en philosophe, et en étendait l'application aux hommes en général. Son triomphe était donc souvent remporté sur un terrain semi-

religieux ou plutôt sur le terrain de la religion naturelle. L'effet en était dû en grande partie à l'heureux développement du plan si simplement esquissé dans la lettre précédente. La plupart des esprits intelligents qui composaient Tauditoire se sentaient, à des degrés divers, attirés vers cet enseignement de TÉglise catholique sur les relations de Thomme avec Dieu et avec ses semblables , et ébranlés dans leurs croyances protestantes. Des Américains ne pouvaient pas manquer d'éprouver un certain dégoût pour des doctrines condamnées par les maximes de la Déclaration d'Indépendance.

Bien que cette méthode ne fût pas précisément nouvelle, — Tarchevèque Hughes s'en était servi contre le conférencier presbytérien Breckenridge, — le public fut comme pris d'assaut. Le genre de controverse alors en vogue consistait à étourdir l'auditoire par la profusion des textes ; mais voici venir un Américain catholique, qui cite la doctrine protestante au tribunal de la liberté américaine. Le protestant fanatique exhale sa rage par des épithètes violentes et des réponses le plus souvent incohérentes. Le protestant modéré prétend que les doctrines incriminées sont hors d'usage, son Église les ayant changées, au moins implicitement. « Alors changez votre Église, réplique le P. Hecker. Si vous êtes revenu à la vraie doctrine , pourquoi ne pas revenir à la vraie Église? » L'auditoire, en général , ne pouvait échapper à l'influence de cette logique puissante, qui attaquait l'enseignement de la Réforme et ses terribles conséquences : le doute et la division parmi les chrétiens.

Le p. Hecker possédait l'intuition des difficultés particulières au peuple américain et déployait la plus grande habileté à les résoudre. Il n'avait pas son pareil pour mettre à nu les besoins du cœur humain et pour y appliquer les vertus curatives du catholicisme. Son immense sympathie pour les âmes innocentes et de bonne volonté, mais privées de la vérité, se voyait, se sentait, dans tous ses discours. Son cordial intérêt embrassait aussi bien le côté' civil que le côté religieux de la nature humaine. Il réclamait, pour la foi catholique, tout ce qui est foncièrement américain, et ce fut un sujet de joie pour bien des cœurs lassés , attirés vers TËglise par sa charité et son admirable symbolisme , mais arrêtés dans leur élan par lo fantôme de l'autorité absolue et par la crainte de perdre l'intégrité de leurs privilèges civiques. L'incivisme, — quand donc les apologistes catholiques en seront-ils convaincus? — est la plus grosse pierre jetée dans le jardin de l'Église, à l'heure actuelle. Le P. Hecker bouillait d'indignation de voir l'Église du Christ, vrai foyer de liberté chrétienne, méconnue de la sorte, tandis que les doctrines dépravées de Luther et de Calvin étaient présentées comme seules dignes d'un peuple libre.

Il serait injuste de dire que le P. Hecker traitât toutes choses à Vaméricaine. Les idées américaines qu'il préconisait sont, il le savait, celles que Dieu veut chez tous les peuples civilisés de notre temps, et, si elles sont fondamentalement américaines , elles ne le sont pas exclusivement. Son américanisme était si vaste, qu'un simple déplacement de distances pouvait

le faire espagnol ou allemand ; et un simple changement de termes le faisait religieux et catholique. L'idée n'en est pas , non plus , essentiellement liée à la forme du gouvernement; l'égalité humaine ne peut être monopolisée par la république; elle peut être comprise sous une monarchie, bien que, dans ce cas, elle tienne un rang moins apparent que dans une république. C'était cette largeur de vues, chez le P. Hecker, qui le faisait accepter des cercles extrêmement conservateurs de Rome, pendant son séjour dans cette ville en 1858 et 1839. Les monarchistes du Vieux Monde peuvent douter de l'avènement prochain du républicanisme ; mais qui peut se refuser à constater l'aspiration universelle des races vers la liberté et le développement intellectuel?

Le répertoire des conférences du P. Hecker se déroule comme une chaîne qui part du scepticisme pour aboutir au catholicisme. Ses principaux discours dirigés contre le protestantisme sont Y Eglise et la République; Luther et la Réforme; Comment et pourquoi je me fis catholique; Recherche du Christianisme rationnel; et VÉtat de la religion aux Etats-Unis, Et du côté doctrinal : V Église comme société; Pourquoi nous invoquons les Saints; divers sermons sur les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Il y en a d'autres encore sur le matérialisme , sur le spiritisme , etc.

Le discours que l'auteur préférait était Y Église et la République. Il y pose d'abord comme principe fondamental de la nation américaine, que tout homme est naturellement assez vertueux pour être capable de self government. Il développe la thèse de diffé-

rentes manières, jusqu'à ce que son auditoire soit amené à sentir quel est le point du débat entre les Églises. Il expose alors renseignement protestant sur la vertu et la dépravation humaines, citant abondamment Luther, Calvin et les fauteurs les plus connus des sectes protestantes, jusqu'à ce que la contradiction entre leur enseignement et le principe fondamental américain devienne d'une évidence presque pénible; alors plus de fuite possible : le protestantisme doctrinal est antiaméricain. — L'orateur oppose à cet enseignement la doctrine catholique sur le libre arbitre, les mérites , la dignité humaine , l'égalité et la fraternité des hommes.

L'impression était profonde. Des masses de préjugés disparaissaient pour faire place aux influences élevées de la foi catholique. Démontrer que le catholicisme n'est pas le gigantesque effort de toutes les puissances humaines pour concentrer le despotisme religieux entre les mains d'une hiérarchie, était fait pour surprendre une multitude de protestants; même pour beaucoup de catholiques intelligents, le mode de l'argumentation était nouveau. Le succès de celte thèse montre que les droits à Tautorité, revendiqués par rÉglise , seraient facilement reconnus , s'ils ne s'associaient trop souvent , dans certains esprits mal informés , à l'esclavage de la raison et de la conscience , et si on les montrait compatibles avec la liberté rationnelle.

Le P. Hecker insistait aussi sur le côté positif du sujet; il proclamait la discipline catholique essentiellement conservatrice des droits humains, sauvegarde

providentielle de la liberté et des lumières de l'esprit humain.

Luther et la Réforme eut un grand retentissement; et cependant, si Ton s'en tenait à l'ancienne controverse, ce discours ne semblerait qu'un fragment d'argumentation, tl y est prouvé que Luther ne fut pas un réformateur sincère, parce qu'ayant débuté par vouloir, comme catholique, la réforme intérieure de l'Église, il finit par abandonner le réel travail de la réforme en même temps qu'il quittait l'Église. Luther n'est qu'une unité , et non pas la plus importante , du grand corps des réformateurs catholiques de son temps. Ceux-ci se mirent courageusement au travail pour remédier à des abus devenus intolérables. Guidés par les Papes, ils marchèrent tout droit, réformèrent l'Église de fond en comble , et terminèrent leur œuvre par les immortels décrets du Concile de Trente. Le conférencier appuie son dire sur les citations des plus hautes autorités protestantes. Pourquoi Luther quitta-t-il la société des vrais réformateurs? Ou plutôt, suivant le mot du P. Hecker, pourquoi changea-t-il sa base d'opération? Quelque raison qu'il pût avoir pour renier le catholicisme, en réalité il ne le fit point par zèle pour la réforme. La conclusion du discours refuse énergiquement à Luther le nom de Réformateur et à son œuvre celui de Réforme. Ce choix d'arguments intéressait le public en général , et mettait en rage les protestants fanatiques, qui voyaient applaudir à la chute de la grande idole protestante.

Les conférences du P. Hecker furent goûtées des humanitaires, des rationalistes, des indifférents et des

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sceptiques ; c'étaient ses auditeurs préférés ; il regardait comme une victoire d'éveiller leur curiosité sur l'Église, et souvent il en obtenait davantage. Il n'espérait pas grand'chose des protestants agrégés à ces réunions zélées qu'on appelle proprement les Eglises (1) ; cependant il en convertit plusieurs. Le système des conférences, bien plus en vogue alors qu'aujourd'hui, lui donnait des auditeurs de toutes les nuances, surtout parmi les chercheurs inquiets et curieux. Il prit rang sur la liste qui contenait les noms de Wendell Philips, Beecher, Emerson et Sumner (2^, et bénéficia des auditoires qui se formaient pour les entendre. Ainsi, dans le courant de la pensée et du mouvement intellectuel, dans la presse quotidienne et périodique, dans les réunions sociales, politiques et scientifiques d'hommes et de femmes, ses conférences introduisirent l'appel éloquent à la vraie religion,

(1) Dans le système calviniste dit Congrégationaliste , qui régit la plus grande partie de la Nouvelle-Angleterre, le corps des tidèles groupés, — volontairement, — autour d'un pasteur se nomme la Congrégation; au sein de la Congrégation est un corps d'élite qui se recrute lui-môme et qu'on nomme l'Église. C'est l'Église qui désigne le pasteur. Du temps de la théocratie puritaine, le droit de vote, dans les affaires civiles, n'appartenait qu'aux membres des Églises.

(2) Wendell Philips, puissant agitateur socialiste, fondateur du parti ouvrier américain vers 1860, orateur de grand talent. — Ward Beecher, ministre unitarien, orateur distingué, mais du d christianisme flottant, avait fondé à New- York une congrégation qui eut une grande vogue dans le monde littéraire. Sa réputation sombra dans un procès scandaleux contre un autre ministre unitarien, nommé Tilton. — Charles Sumner, un des plus illustres abolitionnistes , orateur de premier ordre ; sénateur de Boston ; esprit très cultivé.

provoquant à coup sûr Texamen dans tous les esprils actifs, et, dans quelques-uns, semant le grain qui devait faire lever une riche moisson.

C'est sur Festrade du conférencier que nous vîmes pour la première fois le P. Hecker. Il était alors en plein succès , conscient de l'occasion propice et sûr d'en pouvoir profiter. Nous n'oublierons jamais l'impression d'américanisme que nous fit sa personne. Nous avions entendu les plus grands orateurs encore vivants de notre pays , et leur type était trop familier à tous pour pouvoir être copié. Le P. Hecker était si bien un homme de ce môme type , il était si évidemment issu de nos institutions mêmes, qu'il imprimait le cachet américain à tous les arguments catholiques qu'il développait devant son auditoire. La force de cette impression n'était qu'augmentée par les murmures étouffés de quelques catholiques à l'esprit étroit, pour lesquels ce trait vraiment apostolique n'était qu'une cause de méfiance. Cependant, personne ne fut plus catholique que le P. Hecker, plus simplement, plus joyeusement, plus entièrement catholique; témoin les colères que ses conférences et ses écrits excitèrent chez les ennemis irréconciliables de l'Eglise. L'on vit de graves ministres perdre toute dignité et l'accuser avec violence d'être un fourbe et un hypocrite , d'autant plus méprisable qu'il affichait les couleurs du patriotisme ; les chaires protestantes se sentirent ébranlées et fulminèrent à l'unisson contre ce nouvel exposé du catholicisme et contre son inventeur. On devait s'y attendre; cependant, la presse séculière, à l'exception de quelques journaux de Boston , lui fut

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généralement favorable. Les conférences étaient fidèlement rapportées et quelquefois mot pour mot.

11 est difficile de répondre à ses assaillants quand on est forcé de quitter le terrain aussitôt la bataille livrée; et la plupart du temps, le P. Hecker laissait aux champions catholiques de la localité le soin de profiter de la victoire. Une fois cependant, Torateur ayant dû quitter une ville considérable du Michigan où il venait de donner une conférence, y fut attaqué dans une réunion publique par un ministre de Tendroit. Il revint aussitôt sur ses pas, et, dans une seconde conférence, il réfuta victorieusement le ministre, qu'il couvrit de ridicule. Aucun de ses antagonistes ne lui était comparable en franchise , en bonne humeur, en courtoisie. Généralement ses adversaires quittaient la place et se contentaient de débiter des calomnies usées contre TÉglise.

A Ann Arbor (Michigan), il parla dans la vaste salle de réunion des Méthodistes; environ sept cents étudiants de l'Université de TÉtat du Michigan étaient présents. Le sujet était : Luther et la Réforme. Au seul nom de Luther, l'auditoire applaudit, et trois hurrahs à son adresse furent vociférés, principalement par les étudiants. Le P. Hecker sourit et se contenta d'attendre que le bruit cessât pour réclamer une attention qui lui fut libéralement accordée. Avant qu'il eût conclu, l'auditoire semblait tout entier gagné à sa cause, et quelqu'un ayant proposé trois hurrahs pour le P. Hecker, ils furent donnés avec entrain.

Nous avons déjà dit que la controverse du P. Hecker n'était pas une nouveauté ; mais grâce à sa personnalité

très caractérisée, à la sincérité de ses convictions, elle était pleine de vie et se faisait écouter de tous avec une muette attention. Quelques timides, parmi les catholiques , furent effrayés de sa hardiesse à manier des sujets scabreux aux yeux du conservatisme, tels que la raison et la liberté; mis en méfiance, ils se retirèrent. D'autres lui furent ouvertement opposés, comme les convertis judaïsants Tavaient ét§ à son patron saint Paul. Ceux-là n'aiment que l'antiquité, passionnément et sous toutes ses formes, même la néo-antiquité delà controverse , telle qu'elle fut pratiquée du temps de la Réforme. Cependant, en très grande majorité, les catholiques estimèrent que le P. Hecker leur ouvrait sur la vérité des perspectives depuis longtemps désirées; ils saluèrent avec joie le chef qui ne s'était pas laissé arrêter comme eux par la peur des termes nouveaux ou par certaines difficultés de situation ; beaucoup disaient après l'avoir écouté : « Voilà le catholique que je suis ou que je voudrais être »; et, parmi les non-catholiques, les plus sérieux avouaient ceci : « Si j'étais parfaitement sûr que le P. Hecker fût un catholique romain authentique, je crois que j'entrerais tout de suite dans son Église. » Quelques-uns même n'hésitèrent pas à publier leur opinion dans les journaux; de sorte que le P. Hecker aurait pu, en toute vérité, dire avec Job : « L'oreille qui m'entendait célébrait mon bonheur, l'œil qui me voyait me rendait témoignage. »

Le P. Hecker avait conscience d'être un pionnier de l'Ëglise en allant ainsi à rencontre du rationalisme protestant. l\ fut prompt à saisir les signes précur-

seurs de la ruine du protestantisme dogmatique, et se jeta à corps perdu à travers les débris de ce grand naufrage intellectuel, pour saisir et amener au port les quelques épaves qui surnagent de ce système, fondé sur le doute et sur la négation de la vertu et de Tintelligence humaines. « Je voudrais , dit-il un jour à ses amis, ouvrir les portes de TÉglise aux rationalistes ; elles me semblent fermées pour eux. Je sens que je suis le pionnier qui ouvrira la voie. Je me suis faufilé dans rÉglise comme en contrebande. Brownson de même, » disait-il avec émotion. Et il aurait voulu abolir la douane, faire l'entrée de l'Église facile et large à tous ceux qui n'avaient conservé que leur raison pour guide. Il approuvait ces paroles d'Ozanam : « Ce qu'il faut au siècle , c'est une croisade intellectuelle » ; il soutenait que Léon XIII nous avait beaucoup aidés à la prêcher, et que Pie IX, bien compris , avait ouvert la voie. « Je voudrais, disait-il, aider les catholiques de ma main gauche et les protestants de ma main droite. »

Si ses devoirs de prêtre et de religieux le lui eussent permis , le P. Hecker se serait voué toute l'année aux conférences et aurait été largement payé de sa peine. Il devint bientôt le porte-parole le plus en vue du catholicisme aux États-Unis, et il le resta depuis la fin de la guerre jusqu'au déclin de sa santé en 1872. Recherché et demandé partout, il se vit souvent obligé de refuser des invitations de toutes sortes de sociétés séculières catholiques et même protestantes. Dans l'intervalle de ces missions, il prêchait encore pour l'inauguration des travaux d'une église, pour sa

dédicace, etc. Il fut de ceux qui parlèrent devant le second concile plénier de Baltimore.

Nous reproduisons en partie un article de Thistorien James Parton, intitulé : « Nos frères les Catholiques Romains », publié dans Y Atlantic Monthly en 1868. L'admiration qu'il laisse voir pour l'Église catholique est d'autant plus frappante, qu'elle vient de la plume d'un sceptique de l'époque :

« Comme il est d'usage chez eux (les catholiques) , c'est un seul homme qui met en action cette nouvelle et très effective idée {la Société de publication cathotique); mais, comme toujours chez eux, cet homme n'est que l'interprète d'une organisation qui centuple sa force et en fait un personnage d'une importance nationale. Le lecteur qui veut se rendre compte de ce qui se passe de réellement important autour de lui, reconnaîtra tout de suite que l'individu en question est le P. Hecker, supérieur de la communauté des Paulistes à New- York... C'est lui qui introduit le mécanisme nouveau dans l'arche antique , tout prêt à en allumer la vapeur. Voilà donc par exception un homme heureux, — heureux dans sa foi et dans son œuvre, — sûr qu'en répandant la connaissance de la vraie doctrine catholique, il agit pour le plus grand bien de son pays natal. C'est un gentleman de quarante-cinq ans, grand, beau, robuste et joyeux; doué du talent tout particulier de gagner la confiance et l'estime , talent développé par bien des années d'exercice.

« C'est un vrai plaisir, par le temps qui court, de rencontrer quelqu'un dont le travail quotidien satisfait pleinement la conscience , la bienveillance et la fierté;

qui se livre à ce travail dans les circonstances les plus favorables, et avec la coopération la plus choisie. Figurez-vous , dans un grand hôpital, un médecin bénévole, qui possède un remède avec lequel il est absolument sûr de guérir ou au moins d'adoucir toutes les maladies, et représentez-vous, autour de ce médecin, tout un corps d'assistants empressés à convaincre les malades qu'il faut prendre ce remède infaillible. »

Voici maintenant le P. Hecker tel que le voyaient les catholiques : « C'était un des hommes les plus marquants de notre Église des États-Unis. Un converti aux vues les plus hautes et les plus universelles ; personne ne savait mieux entrer dans les difficultés des protestants, dès leur rencontre avec la doctrine et le culte catholiques... Nous fûmes introduit auprès du bon Père : un cachet d'originalité frappait en lui; sa haute taille, son type de figure bien américain et un extérieur qui n'était pas précisément ce qu'on appelle clérical; la barbe portée suivant la coupe nationale, ce qui n'est pas la coutume dans notre clergé. Je l'avais déjà rencontré sur un bateau sans son costume religieux, et je l'avais pris d'abord pour quelque commerçant ou patron Yankee ; mais quand , par hasard, nous nous abordâmes, je découvris en lui un homme de tête, fin, original et profond dans ses remarques ; puis, quand la conversation tomba sur les sujets religieux et qu'il s'anima, je n'oublierai jamais comment disparut instantanément tout ce qu'il pouvait y avoir de trop Yankee dans son physique... Il se mit à parler du mystère de l'amour de Dieu pour l'homme, son visage se transfigura alors à tel point, qu'un artiste eût pu le prendre

pour modèle d'un saint François Xavier se faisant tout à tous, au milieu des rudes marins qui Tentouraient, sur le vaisseau qui le menait aux Indes (i). »

Il ne faudrait cependant pas croire que, pour plaire aux protestants et les gagner à Dieu, le P. Hecker abandonnât aucun des signes extérieurs du prêtre : Tout, dans la dignité de son attitude, le révélait. A son arrivée dans une ville, il descendait toujours chez l'ecclésiastique résidant, s'il s'en trouvait un; et, s'il restait jusqu'au dimanche, il prêchait à la grand' messe. Invité à donner une conférence dans quelque société séculière, il commençait toujours par écrire au curé de la ville où il allait se rendre, lui envoyant des billets à titre gracieux pour les notables de l'endroit : magistrats, médecins, ministres, marchands et politiciens. Et quand il paraissait sur la plate-forme, c'était toujours accompagné d'un prêtre. Il aimait par-dessus tout la société des prêtres ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il ait trouvé parmi eux et dans tous leurs rangs, même si c'étaient des Européens , ses amis les plus dévoués et ses admirateurs les plus ardents.

Il voyait souvent en particulier des non-catholiques radicaux avancés , sceptiques , incrédules , humanitaires. Ce qu'ils avaient lu ou entendu de lui les attirait , ou bien ils lui étaient amenés par des amis communs. Alors, il était vraiment tout-puissant, renversant tout obstacle par la force de sa foi et la simple exposition de la vérité catholique. S'il rencontrait sur son chemin un homme qu'il pût supposer sympathique à ses vues,

(1) Le P. Lockhart, la Vieille Religion.

il les discutait avec lui et en arrivait parfois à la plus bruyante controverse. Mais dans toutes ses relations apparaissaient toujours sa sensibilité exquise, son esprit élevé, sa volonté impérieuse de ne pas laisser l'auditeur s'écarter du sujet, et la qualité maîtresse qui , tant en public qu'en particulier, dominait toutes les autres , ou plutôt donnait à toutes lumière et direction : c'est-à-dire un immense amour de la vérité et une immense admiration de la vertu.

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