CHAPITRE XXVI
Le Concile du Vatican
En 1867 , le P. Hecker, accompagaé du P. Hewit , visita TEurope dans le but de mettre en relations d'affaires la Société de publication catholique avec des éditeurs des Iles-Britanniques et du Continent. Il assista au Congrès catholique de Malines et y entendit les célèbres orateurs Dupanloup et Montalembert (1). L*archevôque de New- York, désireux de réunir un congrès catholique en Amérique, encouragea le P. Hecker à étudier la constitution de celui de Malines. Le P. Hecker regardait ces réunions comme d'une très grande importance pour l'organisation des forces ca-
(1) A cette occasion, le P. Hecker passa ces quelques jours chez Montalembert, dans un vieux manoir des Mérode, à Rixensart, en Brabant. Dans le carnet du grand orateur catholique , on relève cette note à la date du 31 août 1867 :
« J'ai entendu de fort beaux sermons dans ma vie, mais aucun ne m'a plus ému que le récit fait par le P. Hecker le soir dans la cour, dans un français à peine intelligible , de la marche qu'a suivie son âme pour passer des questions politiques et sociales aux questions religieuses, et pour arriver après sept ans de recherches du néant au dogme de la présence réelle et perpétuelle de Dieu dans l'Eucharistie. » [Montalembert, par le vicomte de Meaux, ch. VI, un vol. in- 18, prêt à paraître chez Calmann-Lévy.]
tholiques, et il n'a pas tenu à lui que le congrès catholique tenu à Baltimore il y a peu d'années , et dont les bons effets se font encore sentir, n'ait été réuni vingt ans plus tôt.
En 1869, le P. Hecker eut la joie de recevoir du Souverain Pontife une bénédiction autographe pour toutes les œuvres dont il s'occupait, spécialement pour celle de TApôstolat de la Presse. Il en parle ainsi à un ami :
« J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre : Le Saint-Père m'a écrit une grande lettre louant toutes les œuvres dont je m'occupe. Hurrah pour le catholicisme chez nous ! Mon humble avis est que le Saint- Père a trop bonne opinion d'Hecker. Il me fait rentrer en moi-môme tout honteux et confus. »
Quand Pie IX convoqua le Concile du Vatican, le P. Hecker fut vivement pressé de s'y rendre ; et M»' Rosencrans, de Columbus (Ohio), ne pouvant y aller, le nomma son procurateur. Avant son départ, le Père prêcha dans l'église des Paulistes un sermon sur le Concile, qui fut imprimé dans le Catholic World de décembre 1869. Il s'y appliqua à calmer les inquiétudes des catholiques timides et à combattre les prévisions malveillantes des anticatholiques. Il conclut en demandant au peuple de prier pour que les espérances d'une ère nouvelle et prospère datant de ce grand événement , fussent toutes réalisées , car l'on s'attendait généralement à ce que la situation de l'Église fût étudiée en entier et réglée par le Concile. L'on sait comment la plupart de ces projets, à l'exception de celui qui se rapportait à l'infaillibilité, se
trouvèrent frustrés par la guerre franco-prussienne et par la prise de Rome.
Le P. Hecker croyait fermement à Tinfaillibité du Pape comme tous les Américains catholiques , évoques , prêtres et laïques. Peu avant son départ pour le Concile, nous lui avons entendu dire : « J'ai toujours pris la voix de Rome pour la voix môme de la vérité », et dans son dernier sermon , en parlant de la crainte témoignée par quelques-uns d*une pression papale sur les évoques du Concile, il s'écria : « Tout ce que je puis dire, c'est que, si la Cour Romaine vient à prévaloir dans les délibérations du Concile, ce sera parce que le Saint-Esprit lui-même prévaudra dans la Cour Romaine. »
Le ton des discussions sur l'infaillibilité, qui bientôt assourdirent le monde, lui déplaisait souverainement, et il s'abstint d'y prendre part.
Le P. Hecker arriva à Rome le 6 novembre 1869. Gomme simple procurateur d'un évêque absent, il eût été exclu du Concile; mais l'archevêque de Baltimore le nomma son théologien , et à ce titre , le Père eut le privilège de connaître tout ce qui se passait dans l'Assemblée : documents, discussions , etc. ; il put faire partie des réunions et délibérations de la hiérarchie américaine , sorte de Concile permanent où se traitaient les intérêts de l'Église aux État-Unis.
Son séjour dans la ville éternelle ne fut pas inoccupé. Bien contre son gré, il prêcha l'un des sermons de l'octave de l'Epiphanie dans l'église de Saint-André délia Valle , et plus tard un second sermon dans une occasion importante pour remplacer l'archevêque Spal-
ding , malade. Il passait son temps avec les évéques américains et les prêtres distingués qui les accompagnaient. Il renoua les anciennes amitiés de son premier séjour à Rome, et se fît de nouveaux amis, parmi lesquels M™® Graven, l'auteur des Récits d'une sœur.
« Il ne se passe un jour, écrivait-il, que je ne fasse connaissance avec quelque personnage important, ou que je n'apprenne des choses utiles à savoir. J'acquiers plus ici en un jour qu'ailleurs en une année; car on peut dire que toute l'intelligence, la science et la sainteté de l'Ëglise se trouvent réunies en ce moment dans cette sainte cité; cependant, mon cœur reste tout entier à mes œuvres et à mon pays. » Il eut deux audiences particulières de Pie IX, courtes mais très intéressantes. Le Pape le reconnut et exprima sa sympathie pour lui et son œuvre en Amérique.
Il reçut du cardinal Barnabo l'accueil le plus chaud et le plus cordial. Peu avant son départ, en avril 1870, il écrit à ses frères : « J'ai été on ne peut mieux reçu par le cardinal Barnabo. Entre autres choses, il m'a dit : « Vous devez de la reconnaissance à Dieu pour « trois motifs : premièrement , il vous a tiré de l'héré- « sie; secondement, à Rome, il vous a sauvé du nau- « frage; troisièmement, il vous a donné des talents « pour faire de grandes choses pour l'Église dans « votre pays. » Il porte un vif intérêt aux Paulistes. Il a une haute idée de l'importance du Catholic World, »
Le nom et la mission du P. Hecker étaient connus de bien des gens en Europe.
« Je suis surpris , dit-il , de trouver mon nom connu
sur tout mon parcours. Il est vrai que les revues, les journaux, les télégrammes ne laissent plus rien igno rer. Moins un homme est connu de ses semblables, plus il connaît Dieu; cependant il peut sortir une grande activité de son union intime avec Celui que les théologiens appellent Actus purissimus. De ce qu*il soit connu, je n'en prends pas plus haute opinion du P. Hecker; et, s'il pouvait retourner aux États-Unis , il se remettrait à l'œuvre plus activement que jamais. »
Il fit des pèlerinages aux principaux sanctuaires de la ville sainte , sans oublier ses saints favoris des temps modernes : Philippe de Néri et Ignace de Loyola. L'association de femmes k laquelle il fait allusion dans la lettre que nous allons citer était un de ses premiers projets dont la réalisation^ espérons-le, sera confiée par la Providence à quelque âme favorisée des mêmes dons que le P. Hecker.
<( Je prie beaucoup pour notre Communauté et pour que Dieu me fasse la grâce de la diriger... Depuis peu de temps , il m'a été donné d'entrevoir l'importance de notre œuvre. Hier, j'ai visité la basilique de Saint-Paul, le jour de sa conversion, tout spécialement, pour invoquer son aide.
<( Le 21, jour de la fête de sainte Agnès, j'ai dit la messe dans sa catacombe. Plus de vingt personnes étaient présentes, amis et connaissances.
« Pour qui ai-je prié? Pour vous tous d'abord, puis spécialement en vue de l'avenir... Quel avenir? Comment l'exprimer? Des associations de femmes venant en aide à l'œuvre de Dieu et de l'Église pour la conversion de notre pays. Mes idées là-dessus prirent
forme, et ma résolution de commencer l'entreprise fut mise sous la protection de sainte Agnès. Après la messe, je dis quelques mots. Pensez-y! Prêcher dans les catacombes parmi les restes des martyrs, là où leur voix s'est fait entendre ! Quelle présomption d'oser ouvrir la bouche , quand tout autour de nous parle si éloquemment au cœur !
« Voici à peu près ce que je dis : Du temps d'Agnès, les chrétiens subirent et domptèrent la persécution physique. De nos jours, il leur faut surmonter l'opposition intellectuelle et sociale. Ils ont conquis : nous conquerrons î Agnès nous apprend qu'il n'y a pas d'excuse pour la lâcheté. Agnès était jeune, Agnès était faible, Agnès n'était qu'une femme, et elle a vaincu! Une Agnès peut vaincre l'opposition du dix-neuvième siècle. Tel fut en substance mon discours. I.a scène fit verser bien des larmes. »
Hecker quitta Rome au printemps de 1870 pour n'y plus revenir, croyait-il. Il se sentait plein de courage, conscient d'être en parfait accord sur tous les points avec l'orthodoxie , soulevé intérieurement par des inspirations d'une force merveilleuse.
Il raconte familièrement à son frère qu'au moment même de son départ, debout au milieu d'une des grandes places de Rome, et contemplant le concours immense des représentants de toutes les nations réunis pour se consulter avec le Vicaire du Christ sur lo bien de l'humanité, il fut pris d'une si sainte joie, qu'il se retint à peine de crier bien haut : « Trois hurrahs pour le Paradis, et un pour les États-Unis! »
« Je reviens, ajoute-t-il, avec de nouvelles espéran-
ces et une énergie toute fraîche. Je crois à un meilleur avenir pour TËglise et rhumanité aux États-Unis. C'est la conviction des esprits intelligents en Europe. Ils s'attendent à voir venir de Tautre côté de TAtlantique la lumière qui éclairera les problèmes européens. Certainement nous marchons vers les intérêts , les espérances et le bonheur progressif de la race humaine. Jamais je n'ai mieux senti ce que je peux faire comme homme et comme chrétien. Les convictions qui dirigent ma vie ont été confirmées et fortifiées par tout ce que j^ai vu et entendu ici , et je retourne dans mon pays meilleur catholique et plus américain que jamais. »
En quittant Rome il se rendit droit à Assise, dont le saint lui inspirait un attrait tout particulier.
« J'aurais baisé le pavé de la rue que saint François a ^ souvent parcourue , lorsque je me rappelais quel amour et quel héroïsme faisaient battre son cœur.
« ... J'ai dit la sainte Messe sur le tombeau de saint François. J'ai dit en présence de son corps, ce matin, la messe votive du saint. Il me semble que je resterais des semaines et des semaines dans cet endroit béni... Ce que saint François fit pour son siècle, on peut le faire pour le nôtre. Il fit vibrer les cordes du sentiment et des aspirations dans le cœur des hommes et des femmes de son temps; il les organisa pour l'action. Saint Dominique en fit autant pour les besoins intellectuels de son époque. Pourquoi ne pas le faire pour notre siècle? Qui donc touchera ainsi les cordes intimes du cœur et de l'esprit des hommes , leur inspirera le désir de l'unité d'action, et saura les organiser de façon à produire de grands résultats? Où est-il, celui qui sait
vivre dans une atmosphère plus élevée et plonger dans lavenir, de manière à parler aux hommes et à leur faire accomplir Tœuvre de Dieu en notre temps? Qui donc, embrassant toute Thumanité , s'inspirant tout à la fois du passé et du présent, persuadera aux hommes de vivre et d'agir pour l'avenir divin? »
Le P. Hecker visita aussi la Santa Gasa à Lorette ; il traversa Venise et Milan pour voir les grandes églises de ces villes , et s'arrêta en dernier lieu à Gênes.
« Je me rendis, écrit-il, à Thôpital général. Et pourquoi? Parce que tout ce qui intéresse mon cœur depuis plus de vingt ans est là. C'est l'endroit où sainte Catherine de Gênes peina pour les misérables, aima Dieu et sanctifia son âme. Son corps repose dans une châsse en cristal, intact, flétri en apparence, mais nullement désagréable à regarder. Quand le rideau fut tiré et que je vis à découvert sa figure et ses pieds, je ne pus m'empôcher de m'écrier avec le Psalmiste : « Dieu est merveilleux dans ses saints. » Je ne peux dire quel attrait sainte Catherine a toujours eu pour moi. Elle savait concilier la plus grande fidélité à l'attrait intérieur et à la direction du Saint-Esprit, avec la plus parfaite et la plus filiale obéissance à l'autorité extérieure et divine de la Sainte Église. Elle savait concilier le plus haut degré de la contemplation divine avec les œuvres de charité extérieure les plus étendues. C'était une amante de Dieu, héroïque, car elle résistait même à ses dons, de peur de confondre le Bienfaiteur avec le bienfait et d'entraver sa fusion en Lui et la complète union de son âme avec Lui. Comme vierge, elle fut pure; mariée, le modèle des femmes; comme veuve.
une sainte I Ses écrits sur la vie spirituelle sont des chefs-d'œuvre , et aucun homme n'a pu surpasser, s'il a pu régaler, Téloquence de sa plume. »
Il se procura une excellente copie du portrait de sainte Catherine conservé à Thôpital, et l'emporta avec lui. Il avait fait de même pour saint Philippe et saint Ignace avant de quitter Rome.
Le P. Hecker rentra à New- York en juin 1870. Avant de quitter le sujet du Concile du Vatican, nous donnerons l'opinion du P. Hecker sur la portée de ce grand événement au point de vue de l'avenir religieux. Cette opinion est formulée dans une lettre datée de 1872.
« La définition du Concile du Vatican, dit-il, complète et fixe à jamais l'autorité extérieure de l'Ëglise contre les hérésies et les erreurs des trois derniers siècles... Seuls, les ennemis déclarés de l'Ëglise ou les catholiques dévoyés peuvent se refuser à y voir l'influence dirigeante du Saint-Esprit.
« Le Concile du Vatican a mis l'Église en ordre de bataille, démasquant les batteries cachées de l'ennemi. Le conflit, désormais à ciel ouvert, sera décisif. La récente hostilité des gouvernements européens et spécialement de ritalie justifie la sollicitude du Concile k préparer l'Ëglise à cette crise. La définition ne laisse subsister aucun doute sur l'autorité du Chef des Chrétiens.
« Pour ma part, je remercie sincèrement les Jésuites d'avoir exercé leur influence dans ce sens, fût-elle aussi considérable que d'aucuns le veulent faire croire. C'était
à faire, pour que l'Église pût reprendre le cours normal de son action. L'autorité extérieure et divine de TÉglise devait être fixée au-dessus de toute controverse, pour que son attention et celle de ses enfants pût se concentrer désormais tout entière sur Tautorité intérieure et divine du Saint-Esprit dans Tâme humaine; car il ne faut pas oublier que le moyen immédiat de la perfection chrétienne est la direction intérieure du Saint-Esprit, tandis que la garantie que cette direction vient de TEsprit^ et non de notre imagination ou de nos préjugés, consiste dans notre filiale obéissance à la divine autorité extérieure de TÉglise... Si pendant trois siècles les écoles les plus accréditées par TËglise ont donné la prépondérance , dans leur enseignement et leur direction spirituelle, aux vertus qui sont en rapport direct avec l'autorité extérieure de TÉglise, il faut se rappeler que les hérésies de cette époque battaient en brèche cette môme autorité. Cet enseignement devait donc être ce qu'il a été, c'était le seul moyen de préserver les fidèles de la contagion. Si cet enseignement a eu pour conséquence de rendre les catholiques un peu enfants, moins virils et moins actifs que d'autres, les circonstances en furent seules responsables.
« La définition du Vatican nous donne (les Jésuites en soient loués I) toute liberté de tourner notre attention vers d'autres objets et de cultiver d'autres vertus. Si un incrédule dans le passé valait deux catholiques en énergie et en activité, à l'avenir, un catholique, mû par le Saint-Esprit, vaudra une demi-douzaine, un millier d'incrédules ou d'hérétiques.
« Les stupides partisans de Dôllinger ne voient pas que ce qu'ils prétendent désirer, — le renouvellement de rÉglise , — ne peut s'accomplir que par le règne souverain du Saint-Esprit, lequel règne suppose une entière et filiale soumission à l'autorité divine extérieure. Au lieu de s'opposer inconsidérément à la définition du Concile , ils devraient Taccueillir avec enthousiasme , comme ouvrant la voie au renouvellement de rÉglise et à un plus brillant et plus glorieux avenir... A mes yeux tout Tespoir est là. »