CHAPITRE XXVII
La maladie
Quatre époques distinctes divisent l'existence du P. Hecker. Dans la première , celle de sa jeunesse , il est arraché de la maison paternelle et du monde extérieur et finalement poussé vers l'Ëglise par le besoin d'une vie intérieure plus élevée. Dans la seconde, qui est celle de son noviciat et de son temps d'études , les voies de Dieu se manifestent sur lui d'une manière extraordinaire. La troisième, celle de Rome, comprend les pénibles luttes d'où résulta la fondation des Paulisles. La quatrième est celle qui nous occupe ; elle s'étend sur plus de seize années, remplies des peines les plus variées de l'esprit et du corps. Tout ce que le P. Hecker possédait de joie, de courage, d'activité, de conûance dans les hommes et les choses passa au creuset d'une souffrance corporelle aiguë, et d'une effrayante agonie d'esprit.
Sa santé déclinait depuis longtemps. Vers 1871, l'appétit le quitta, l'insomnie et l'irritabilité du système nerveux s'ajoutèrent à ses autres maux; il n'en continua pas moins ses conférences , ses sermons et toutes ses autres œuvres, jusqu'à ce qu'il fût complètement ter-
rassé par le mal. L'hiver de 1872*73, passé dans le Midi, n'amena aucune amélioration sensible; Tété suivant, d'après l'avis des médecins, il partit pour l'Europe : « Regardez-moi comme un homme mort, » dit-il avec larmes en faisant ses adieux à sa communauté. « Dieu m'éprouve sévèrement dans mon âme et dans mon corps, il me faut être crucifié. »
Le P. Hecker resta plus de deux ans en Europe , essayant de tous les changements de pays et de climats , de tous les remèdes indiqués par la science. Un voyage sur le Nil, une courte visite aux Lieux Saints ne lui apportèrent qu'un bien passager; il revint à New- York en octobre 1875. Trop faible pour supporter le régime du couy.ent,^ il vécut chez son frère Georges jusqu'à l'automne de 1879, où il rentra dans la communauté pour y rester jusqu'à sa mort, arrivée neuf ans plus tard.
Les souffrances physiques de ces seize années n'atteignirent en rien l'intelligence du P. Hecker, bien que sa parole devint parfois trop lente pour la pensée. Ce triste état venait en grande partie des abstinences exagérées du temps où il n'était pas encore catholique , comme aussi des travaux excessifs qu'il s'était imposés plus tard. Lui-même n'hésite pas à attribuer l'affaiblissement prématuré de ses forces à ses trop grandes austérités et, lorsqu'on le consultait à propos de mortifications corporelles, il répondait : « Modérezvous. Rappelez-vous le§ regrets de saint Bernard pour avoir été trop vite dans cette voie. Pour ma part, pendant bien des années, je me suis livré à des pénitences exagérées et je crains que mon incapacité actuelle n'en soit le résultat. »
380 VIE DU PÈRB HECEER.
« Que dirai-je de ma santé? écrivait -il d'Europe. L'état de mon esprit et de mon corps me trouble, et je ne peux que tout abandonner aux mains de la Providence. La fin de tout ceci est cacbée, et, s'il n'y avait eu dans ma propre vie et dans les vies que j'ai lues, des périodes semblables, ma perplexité serait encore plus grande...
« Combien de temps la machine marchera- 1- elle encore? Y aura-t-il explosion quelque jour? Ou pourraije encore chaufifer la vapeur et prolonger un peu? Qui le sait?...
« Même ici, dispensé de toute fatigue, il me semble qu'une bonne brise suffirait à chasser mon âme de mon corps, si peu ils tiennent ensemble. »
« Mon régime quotidien, écrit -il à son frère, n'a pas changé pendant les deux années passées en Europe. Si je me lève avant neuf heures, je m'en ressens toute la journée... Je suis comme un homme qui ne sait s'il va surnager ou tomber au fond de l'eau. .. Écrire un mot m'est un grand effort; cependant, bien que si faible, mon esprit n'est pas oisif, et je peux lire. »
Il est difficile d'apprécier dans quelle mesure ses difficultés spirituelles aggravèrent son état, car il fut toujours très réservé pour tout ce qui regardait sa vie intérieure. Quelques mots saisis à la dérobée et soigneusement enregistrés par l'amitié, quelques phrases confidentielles écrites dans un moment d'abandon, laissent deviner une âme habituellement plongée dans une amère détresse.
Avant sa maladie, il rayonnait de joie, ou du moins il en faisait l'effet à quelques-uns qui s'en scandalisaient
presque. « La pénitence semble ne tenir aucune place dans la religion du P. Hecker, » disaient-ils.
Et, en effet, du jour de son ordination jusqu'à sa maladie, il pouvait dire avec le Psalmiste : « Seigneur, vous avez fait luire sur nous la lumière de votre visage , vous avez mis la joie dans mon cœur. » Mais la lumière de cette joie radieuse s'est éclipsée , et la face du Seigneur, toujours aussi proche, lui semble maintenant pleine d'une majesté sombre et menaçante. La présence sensible de Dieu, qui le faisait passer si facilement de la joie du travail à la joie de la prière , fait place à une alternative d'inaction douloureuse, absolue, et d'un état de prière qui n'est plus que le frisson du coupable devant son juge. Le P. Hecker connaissait trop la doctrine spirituelle pour ne pas être préparé à cette épreuve; elle ne lui était pas survenue àl'improviste. Quand cet obscurcissement de l'amour divin se produisit en lui , la peine en fut d'abord intolérable ; elle diminua peu à peu avec le temps. Sa correspondance signale parfois des retours de paix intérieure , mais il ne fut plus jamais question de joie. « Quant à ma santé, je ne sais trop qu'en dire... Mes épreuves intérieures sont telles, qu'il est impossible qu'elle ne s'en ressente pas; tant qu'elles dureront, je dois m'attendre à souffrir. Je ne vois devant moi que ténèbres , et dans mon âme qu'amertume et désolation. Privé de tout ce qui m'intéressait jusqu'ici, banni, pour ainsi dire, de ma maison et de mon pays, isolé de tout, les portes du Ciel fermées pour moi, je me sens écrasé de tristesse et réduit en poussière. Mon éloignement forcé de mes devoirs n'est qu'un soulagement négatif;
mais, si j'étais plus rapproché, je crois que Tinaction me semblerait plus lourde encore à supporter.
« Je n'ai d'autre ressource que de m'abandonner à ce Guide qui m'a dirigé dès le commencement. Je lis Job , Jérémie et Thomas a Kempis ; je médite sur les souffrances de Notre-Seigneur et le caractère de sa mort. Je rappelle à ma mémoire tout ce que j'ai lu de semblable dans les auteurs spirituels et dans la vie des Saints. Je réfléchis que, pour la véritable purificatien de l'àme, cette obscurité, cette amertume, cette désolation sont nécessaires; mais pas une goutte de consolation n'arrive jusqu'à mon âme. Les seuls mots qui me viennent aux lèvres sont ceux-ci : Mon âme est triste jusqu'à la morti Je me les répète en tout temps, en me levant et me couchant, à mes repas ou en société, tandis que je m'efTorce de paraître joyeux et de me joindre à la conversation.
« J'essaie d'être patient, résigné, endurant; et je me fie à Dieu , attendant sa volonté et laissant tout entre ses mains.
« Depuis ma dernière lettre, il y a eu quelque relâche dans mes épreuves intérieures, et aussitôt mes forces corporelles se sont relevées. Je n'aurais pu supporter plus longtemps la désolation qui me submergeait.
« Chaque épreuve nouvelle , lorsqu'elle est passée, me laisse plus calme et plus tranquille. Certaines périodes de ma vie me donnent lieu d'espérer que ce genre d'épreuve passera aussi. Quand sera-ce? Et de quelle façon? Dieu seul le sait. Celui qui m'a conduit pendant tant d'années me guide encore, et résistera sa volonté serait plus qu'inutile. A en juger par ce
môme passé , Fespoir de reprendre mes travaux n'est pas très fondé. Il me semble parfois que j'en ai été arraché pour être préparé à un ordre d'action différent et plus étendu. Mais ceci est encore dans le secret de Dieu. Ce qu'il faut que je fasse, je le ferai. Ma propre volonté est annulée : agir ou ne pas agir, souffrir ou ne pas souffrir, parler ou me taire, vivre ou mourir, tout m'est devenu indifférent. Je suis dans les mains jde Dieu sans volonté propre, car il l'a prise, et fera de moi ce qu'il voudra. Si c'est une source de peine pour les autres. Dieu seul sait ce qu'il m'en coûte. Il n'y a donc rien à faire que de se confier à la volonté de Dieu, à sa miséricorde et à son bon plaisir...
« La mort désirée, hélas! ne vient pas. Quel soulagement serait-ce à cette mort continue et prolongée qu'est ma vie actuelle I »
Il n'y a guère de solitude plus triste que celle du malade. Cependant rien ne fait supposer que pendant les deux années qu'il vécut séparé de sa famille religieuse et de sa véritable famille , qu'il aimait si fort, le P. Hecker ait senti la privation de la société des hommes. C'était un contemplatif; il était né pour être ermite, et ne s'était voué à une vie active que par l'appel de circonstances spéciales. Puis, son esprit était ainsi fait que, sous le coup de l'épreuve, il en supportait mieux le fardeau loin du monde et de tous les souvenirs du passé. S'il éprouva le besoin d'une compagnie sympathique et s'en montra très reconnaissant, ce fut seulement vers la fin de sa vie, lorsque les flots d'amertume qui le submergeaient revenaient plus pressés et plus sombres.
Il écrit à un ami malade :
« Je puis vous comprendre mieux que tout autre, étant malade moi-même. Être sevré du monde et de toute activité extérieure — et c'est ce que signifie la maladie — met Tàme dans les meilleures conditions pour n'aimer que Dieu, et c'est le Paradis sur terre. Bénie soit la maladie qui détache l'âme de toutes les créatures et l'unit à son Souverain Bien! Mais, direzvous, vos responsabilités, vos devoirs, que vont-ils devenir? — Il faudra bien les quitter un jour, et pourquoi pas maintenant? Nous nous croyons nécessaires, et les autres cherchent à nous le persuader; il y a à cela peu de vérité et beaucoup d'iamour-propre. « Que de- « mandé-je de toi, dit le Seigneur dans l'Imitation, « sinon que tu t'abandonnes entièrement à moi? » C'est là ce que Dieu veut gagner dans notre âme. »
Cependant , se voir arracher l'œuvre de toute sa vie était pour lui ce qu'est à un amputé la perte d'un membre , dont la privation le fait encore soufiTrir dans chaque muscle , chaque os , chaque nerf. C'était sa peine secrète , en Europe , lorsqu'il pensait à son existence jadis si active. Le regret des occasions perdues par sa faute, des omissions d'intention ou de fait, le hantait d'autant plus que la justice divine obsédait toujours sa pensée.
Malgré tout, il restait joyeux d'apparence, même lorsque la pâleur de son visage et la fièvre de son regard trahissaient ses soufiTrances de corps et d'esprit. « La fin de la religion est la joie, joie ici-bas, joie plus tard, » disait-il avec conviction, tandis qu'il était torturé par l'agonie mentale, et trop faible pour mar-
cher sans soutien. Il parlait de sa maladie et de ses symptômes comme s'il s'était agi d*une autre personne.
<c II y a mille choses qui m'agiteraient, si je me laissais aller; mais avec Taide de Dieu, je les tiens à distance. Sa grâce suffit, et en sa présence tout ce qui est du monde disparait. Dieu a toujours été le seul désir de mon cœur, et que désiré-je, sinon que sa sainte volonté s'accomplisse en moi? Ayant tout arraché de mon cœur, et m'étant arraché à tout, que puis-je désirer, sinon que celui qui a commencé Tœuvre Tachève suivant ses desseins? Qu'importe que je les ignore?... Être et vivre en sa présence, c'est assez. »
<c Je ne me mets pas plus tôt à prier, que Dieu me remplit de lui-même, » lui a-t-on entendu dire. Ce mode de prière ne changea pas depuis 1872; seulement, le Dieu qui remplissait son esprit ne se révélait plus à lui comme l'amour suprême , mais comme la majesté suprême.
« Il y avait un prêtre, » c'est de lui-même qu'il parle, « qui travaillait activement devant Dieu, jusqu'à ce qu'enfin Dieu lui donnât un aperçu de sa majesté. Après avoir vu la majesté de Dieu, ce prêtre fut troublé de son néant, tant il se trouva infiniment petit en comparaison de Dieu. » Cette « comparaison avec Dieu », voilà ce qui lui donnait, comme à Job, une terreur inexprimable de la justice divine, et ce qui imprimait à sa physionomie un air d'abattement inusité chez lui.
a Vous ne saurez qu'au Ciel tout ce que j'ai souffert, » dit-il à quelqu'un qui l'aidait à regagner son lit après une très mauvaise journée.
Il disait , moins de trois ans avant sa mort, à un très intime ami :
« Dieu m'a révélé pendant mon noviciat que dans l'avenir je serais crucilié. Je Tai toujours désiré , mais maintenant que c'est arrivé, ohl que c'est dur! »
La pensée du jugement dernier le terrifiait. « Il m'a été donné d'entrevoir les horreurs du jugement, et cela m'a bouleversé de fond en comble; cependant c'est un merveilleux privilège. »
Quelle que soit la maladie qui ait miné les forces corporelles du P. Hecker, son esprit souffrait d'un mal connu seulement des grandes âmes , — la soif de Dieu. Elle ne lui laissait de repos ni jour ni nuit, et ne lui donnait quelque trêve que pour lui revenir plus ardente. Parmi les hommes , les uns aiment trop leur or pour leur repos ; les autres aiment trop leurs plaisirs ; d'autres encore aiment le pouvoir, l'ambition. Les hommes comme le P. Hecker aiment trop leur Dieu pour être heureux dans leur âme ou sains dans leur corps, s'il ne se révèle pas à eux comme le père le plus tendre ; et cette vision d'un Dieu aimant , possédée, puis reperdue, quoiqu'elle engendre un amour plus pur et plus désintéressé, plonge l'âme et le corps dans un état de détresse aigiie. « Mon âme a soif de Vous; ma chair défaille, en Vous attendant, comme une terre aride et sans eaux. »
Son humilité croissait avec l'épreuve. Ceux qui l'avaient connu dans les beaux jours de sa vie si pleine, n'auraient su le taxer d'orgueil, mais sa confiance dans sa vocation et en lui-même, comme représentant de Dieu, était immense.
Je lui dis un jour à quel point je me sentais courageux. Il me répondit : « C'est comme cela que j'ai été. J'aurais porté le monde sur mes épaules, et je disais au Seigneur : « Je suis fâché que vous me donniez à (c porter un sac de pommes de terre aussi léger; » mais maintenant, si un moustique vient vers moi, je lui dis : « Moustique, as-tu quelque bien à me faire? — « Oui? Alors je te remercie, car je suis content d'ac- « cepter un bienfait d'un moustique. »
« Toute cette souffrance crucifiante m'a beaucoup purifié et m'était très nécessaire, » me dit-il après neuf ou dix ans d'une détresse intérieure presque sans intervalle. « Ohl quel était mon orgueil et ma vanité I Ces longues années de délaissement de la part de Dieu m'en ont guéri. »
Je crois que c'est la seule fois que je lui aie entendu rapporter ses souffrances à ses fautes. Il chercha aussi consciencieusement le soulagement à ses peines spirituelles que le remède à ses souffrances corporelles. Les bons livres l'y aidaient : son bréviaire lui semblait toujours nouveau. Chaque jour, il lisait ou se faisait lire quelque partie de TËcriture. « Sans le livre de Job, disait-il, je serais tombé tout à fait. » Lailemant , saint Jean de la Croix , sainte Thérèse , sainte Catherine de Gènes, lui étaient d'un grand secours. Après l'Écriture , il ne goûtait rien tant que V Abandon ou entière résignation à la divine Providence, un petit traité posthume du P. de Caussade, jésuite. Sur sa demande , Miss Ella Mac-Mahon le traduisit en anglais, et il a consolé bien des cœurs en détresse. Il semblait au P. Hecker que la soumission à la volonté
divine y est enseignée comme elle ne Ta jamais été depuis les temps apostoliques. La petite édition française dont il se servait est tout usée. Quand il la lisait ou l'entendait lire, il s'écriait : « Ahl que c'est consolant ! et comme c'est vrai I »
Rien dans l'Ancien Monde ne lui plut et ne lui profita autant que sa tournée sur le Nil dans l'hiver de 1873-74.
« Ces quatre derniers mois resteront parmi les plus riches de toute ma vie en informations de tout genre , intellectuelles aussi bien que religieuses; physiquement aussi , ils ont eu pour moi une valeur incalculable. Je ne connais guère de voyage à comparer à celui du Nil. Il faut mentionner la Nubie. Elle a quelque chose de particulier que vous ne trouvez ni en Egypte ni ailleurs : le silence , le repos , une solitude presque totale, et un peuple à part. »
Le Père avait la permission de dire la messe aux stations des qiissionnaires le long du fleuve. Les ruines merveilleuses des anciennes cités d'Egypte excitèrent son admiration; mais son esprit en revenait toujours à Abraham, à Joseph, au peuple choisi, et tout particulièrement à la Sainte Famille et aux moines du désert. Il s'intéressait vivement aux Mahométans. Leur prière publique , la promptitude avec laquelle ils accueillent ridée de Dieu et de l'éternité, et, par opposition, leur stagnation religieuse si frappante, que le P. Hecker attribuait à leur ignorance de la Trinité , lui fournissaient ample matière à réflexion. Comment convertir ces indolents contemplatifs? Quel type de catholicisme réussirait le mieux en Orient, et comment le concilier
avec les traits caractéristiques du catholicisme occidental? Autant de questions qui occupaient incessamment son esprit. — Il se rappelle souvent ses amis absents et écrit au P. Hewit :
« Dans Tespoir que cette lettre arrivera en temps voulu, je vous salue de cette terre où Moïse a enseigné, et que Notre -Seigneur enfant a parcourue; je vous envoie mes souhaits de Noël et de bonne année à vous, à tous les membres de la communauté et à tous les paroissiens de Saint-Paul. Tous ont part à mes prières et au saint sacrifice de la Messe. Mon cœur est avec vous. Si ses désirs pouvaient se réaliser, je vous inonderais sous un flot de bénédictions grand comme ce grand Nil , — le fleuve que vit Abraham , et dont les bords furent sanctiflés par les pas de Jésus, de Marie et de Joseph. Souvenez-vous spécialement de moi pendant toutes ces grandes fêtes, et offrez la messe à mon intention. »
Le 15 avril, le P. Hecker quitta le Caire pour Jérusalem et passa quelques semaines en Terre Sainte, encore sous l'influence d'un mieux relatif.
« Lorsqu'on récite le Gloria et le Credo, écrit-il, dans les lieuK mêmes où les grands mystères qu'ils expriment se sont accomplis, on est saisi de leur actualité. Les vérités de notre sainte Foi semblent passer dans notre sang, pénétrer dans notre chair et jusque dans la moelle même de nos os. »
Sa première lettre datée des Lieux Saints, adressée à sa mère, était pleine d'une profonde affection et de la grande émotion religieuse excitée en lui par la vue des endroits mêmes où s'est passée la vie du Sauveur.
Le P. Hecker dut retourner en Europe pour échapper aux chaleurs de la Palestine , et il recommença sa triste tournée aux stations thermales, qui ne lui apportèrent guère de soulagement.
A part quelques musées, les lieux célèbres dans l'histoire profane ou les endroits fréquentés par les touristes n'avaient aucun attrait pour lui ; mais il aimait à visiter les sanctuaires de ses saints favoris : sainte Catherine de Gênes, saint François de Sales. Souvent il se détournait de son chemin pour retrouver un ancien ami ou pour entrer en relations avec quelque esprit de marque dans les cercles religieux. Il se procurait facilement de nouvelles connaissances; Américains, Anglais, Français, toutes les sociétés lui étaient bonnes , pourvu qu'il pût amener la conversation sur les questions religieuses ou sociales ; et l'on s'étonnait que son extrême faiblesse lui permit de soutenir sans fatigue apparente de longues discussions sur la philosophie la plus abstraite, sur les différents mouvements de la nature et de la grâce, sur les théories les plus variées relatives à la démonstration de l'existence de Dieu ou aux moyens de porter la conviction des droits de l'Église dans l'esprit des non -catholiques; sa causerie était émaillée de traits et de souvenirs tirés de sa propre expérience. Lorsque des âmes généreuses comme celle du P. Hecker se trouvent condamnées à l'inaction, elles trompent leurs regrets en se rappelant les œuvres de leur zèle passé, et c'est souvent un grand profit pour les autres.
« Mon temps n'est pas mal employé; les voyages gue j'ai faits, les personnes que j'ai rencontrées sur
mon chemin , bref une foule d'incidents dus à ma vie actuelle sont les meilleurs éducateurs et réformateurs de Tesprit; rien de tel pour rectifier le jugement et élargir le champ de la pensée. Il me semble voir et sentir la bénédiction divine sur les œuvres de la communauté ^ dans rharmonie qui y règne, dans le succès de ses missions , dans les grâces spéciales accordées à chaque membre, dans leur zèle et leur joyeuse disposition; et tout ceci, pendant mon absence. Il est donc clair que mon absence n'est pas opposée à la volonté divine; mon âme en ressent une consolation inexprimable. »
Mais peu de temps après , il dit à Tun de ses frères : « Ah ! mon Père , que j'ai été triste tout le temps de mon séjour en Europe! parce que j'étais loin de ma maison, loin de mes œuvres et de mes compagnons. C'est pourquoi à l'étranger je m'attachais aux personnes qui pensent comme nous et qui partagent nos vues et nos projets.
c( Je n'ai rien à dire de plus sur mon état. Si seulement je retrouvais la santé pendant douze heures ou même pendant six heures , ma conscience ne. me laisserait pas une minute de repos que je ne me fusse remis au travail. Tel que je suis, je reste en paix, et n'ai autre chose à faire que d'accepter volontiers ma faiblesse et mon inaction. »
En 1874, il alla à Bruxelles voir le cardinal Deschamps, et il y rencontra son ancien directeur, le P. de Buggenoms. Il s'ouvrit complètement à eux sur l'état de la religion en Europe ; et, bien que tous deux fussent ses admirateurs et ses amis , ce ne fut que le troisième
jour qu'il put leur faire partager ses vues. Avant de se quitter on en était arrivé à une entente complète, à une chaude sympathie et à une entière approbation. Nous avons déjà signalé cette singulière difficulté qu'avait le P. Hecker à faire comprendre quelques-unes de ses idées. Dans cette occasion il en souffrit, mais se trouva amplement dédommagé par le résultat. Il se lia intimement avec l'abbé Xavier Dufresne, un saint prêtre de Genève , et avec son père le docteur Dufresne , bien connu en Suisse comme le soutien de toutes les œuvres charitables et religieuses.
L'abbé Dufresne écrivait au P. Hecker : « Le Tout- Puissant sait à quel point je désire vous revoir, car personne ne sent plus que moi le besoin de votre conversation si utile à mon avancement. » L'auteur de cette biographie a reçu de l'abbé Dufresne une notice sur le P. Hecker, qui a une grande valeur comme témoignage d'un des prêtres les plus pieux et les plus éclairés de notre temps. De cette notice, publiée tout entière à la fin de l'édition anglaise, nous pouvons au moins donner ces lignes significatives :
« Le P. Hecker reste pour moi le type , non seulement du prêtre américain, mais du prêtre moderne, du prêtre qu'il faut à l'Église pour recouvrer le terrain que lui ont fait perdre le protestantisme et l'incrédulité, aussi bien que pour la rendre capable de reprendre sa marche en avant dans l'accomplissement de sa mission divine.
« L'impression dominante que produisait le P. Hacker sur ceux qui se trouvaient en contact avec lui était une impression de sainteté. Dans sa compagnie, on se
sentait tout entier influencé par je no sais quoi de divin et de surnaturel; on n'avait plus d'inclination que pour correspondre à Faction de TEsprit-Saint, et pour soumettre sa volonté d'homme à la volonté de Dieu (1). »
M"* Craven écrivait au P. Hecker, en 1875 : « Je n'ai pas besoin de vous dire si nous avons pensé à vous et réfléchi aux grands et nombreux sujets que nous avons traités ensemble pendant cette semaine de repos délicieux et de solitude, sinon de silence. Laissez-moi vous assurer que vos paroles sont religieusement et utilement conservées dans mon cœur. Je sens que tout ce que vous nous avez expliqué concernant la vie intérieure , qui seule donne un sens et une utilité aux signes et aux symboles extérieurs, quelque sacrés qu'ils soient, et tout ce que vous nous avez dit sur les moyens d'avancer dans cette vie intérieure, me revient comme l'expression même de ma propre pensée formulée par quelqu'un qui l'a mieux su dire que moi-même. »
« Je suis consolé, écrivait à cette époque le P. Hecker, de voir toutes les œuvres en progrès dans la communauté Paulisle. C'est plutôt pour moi un écho du passé qu'un bruit du moment. Avant d'aller en Egypte je disais à quelques-uns de mes amis que j'avais connu un homme du nom d'Hecker, mais que je l'avais perdu de vue et que j'allais remonter le Nil pour le chercher. Peut-être aurais-je pu le rejoindre à Wady-Halfa en Nubie : je ne l'y ai pas retrouvé. Quelquefois je me dis
(1) Cette citation n'a pu être faite que sur la traduction anglaise du texte écrit par H. Dufresne.
que je le cherche en vain, quUl faut me résigner à sa perte et recommencer une nouvelle vie. Je vais mardi à Milan et j'y resterai quelques jours. Je trouve des amis partout. Vendredi dernier, j'ai dîné avec l'archevêque de Turin et j'ai fait connaissance avec un ou deux prêtres. Je visite accidentellement les musées et les galeries de peinture, et le temps passe^ jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'éclairer mon âme, de fortifier mon corps et de me montrer la voie. »
Il fait ainsi part de ses impressions sur Rome après l'occupation italienne :
« Rome est vraiment changée, pas encore autant extérieurement et matériellement que d'atmosphère spirituelle. Elle a perdu son aspect chrétien et reprend son ancienne physionomie païenne. L'esprit moderne s'y est activement introduit dans l'ordre matériel; le vieil ordre de choses^ je le crains, ne reviendra jamais, ou, s'il revient, ce sera sous une autre forme. La dernière des citadelles s'est laissé entamer par l'invasion du progrès moderne. Qui l'aurait prévu il y a vingt ans? Le charme de Rome est évanoui même pour les noncatholiques, car ils s'y sentaient élevés au-dessus d'euxmêmes , dans une atmosphère plus spiritualiste et plus sympathique, et c'était une jouissance pour leur âme en dépit de leurs préjugés intellectuels. Le charme qu'ils avaient subi une première fois les ramenait à Rome malgré eux; ce charme a disparu presque complètement. L'autre soir, j'eus une audience privée du Saint-Père, très satisfaisante pour moi. Parmi d'autres choses je lui montrai un numéro du Jeune Catholique qui lui plut beaucoup. Il fut frappé de la taille
de râne dans la gravure d'Oberammergau , et demanda s*ils étaient d'aussi grande race dans mon pays. Je répliquai : « Saint-Père, les ânes maintenant grandissent partout. » Il rit de bon cœur et dit : « Bene trovalo. »
Le P. Hecker était à Rome lors de la nomination au cardinalat de l'archevêque Mac Gloskey, son ancien protecteur et ami, et son premier conseiller spirituel. Il s'en réjouit. Il envoya au cardinal une riche soutane de soie et voulut réunir à sa table Monsignor Roncetti et le docteur Ubaldi, qui devaient porter les insignes du cardinalat à New- York. Il écrivait au prélat :
c( Le choix du Souverain Pontife, qui fait de vous le premier cardinal des États-Unis, donne grande satisfaction à vos amis. Les honneurs et les dignités de rÉglise étant toujours attribués au mérite et à la capacité, les grandes qualités qu'on s'accorde à vous reconnaître sont ainsi portées à la connaissance du monde entier.
« La promotion au cardinalat d'un prélat américain est le signe, joyeusement accueilli, que les dignités de l'Église sont ouvertes aux hommes de mérite de tout pays; il faut espérer que chaque nation sera représentée daûs le Sacré Collège en proportion de son importance : par ce moyen, le Saint-Siège gouvernera le monde entier et rendra l'universalité plus complète. L'Église y gagnera, et le monde aussi; et je ne doute pas que , à ce point de vue , votre nomination ne soit très populaire en Amérique. »
Les vues exprimées dans cette lettre sur le Collège des cardinaux furent développées longuement dans un
article publié par le P. Hecker dans le Catholic World, lorsque M^' Gibbons fut nommé cardinal : elles fîgu- |-^ rent aussi dans le dernier ouvrage du Père : L'Église et le Siècle.
Dans sa faiblesse toujours croissante et dans Tim- f^ possibilité où il semblait être de reprendre, même partiellement, son ancienne vie auK États-Unis, le P. Hecker croyait voir une indication de ne pas retourner encore dans son pays. Il commença à penser que la volonté de Dieu était qu'il transférât d'une manière permanente à l'Ancien Monde Tinfluence apostolique dont il pouvait encore disposer. Il avait l'esprit tout préoccupé des problèmes religieux qui se posent en Europe , et la pensée de Paulistes Européens , différents des Américains quant aux détails, mais identiques quant à l'esprit, s'empara bientôt de ses pensées. Le lecteur se souviendra qu'en quittant Rome après le concile du Vatican, le P. Hecker avait exprimé sa conviction que l'ét^J des choses dans le Vieux Monde, demandait l'apostolat d'une communauté libre , et composée d'hommes vraiment saints comme il voulait que fussent les Paulistes. Il n'était pas éloigné de croire que Dieu voulait se servir de sa maladie pour inaugurer ce mouvement. Par là prendraient corps ces aspirations confuses vers un réveil religieux, qu'il rencontrait partout chez les nations européennes, et ainsi se réaliserait l'adaptation si désirable des points essentiels de la vie de communauté aux conditions européennes. Il pensait pouvoir choisir les esprits propres à diriger cette œuvre et, sans présumer de ses forces, leur donner les principes et l'esprit nécessaires au
mccès. Tout le projet est exposé et discuté dans ses ettres. Mais il n'en devait pas voir la réalisation.
Les lignes suivantes écrites dans son journal penlant le carême de 1875 se rapportent à cet apostolat 3uropéen ou plutôt universel :
« L'Esprit-Saint prépare en ce moment TÉglise pour une plus abondante effusion de lui-même dans le cœur des fidèles. Cette action croissante de TËsprit-Saint renouvellera toute la face de la terre religieusement et socialement. Des âmes seront inspirées par lui pour coopérer à cette œuvre...
« La question est de savoir comment ces âmes coopéreront avec TEsprit-Saint pour préparer cette expansion extraordinaire de la grâce divine. L'inspiration, le désir et la force doivent venir à chaque âme de TEsprit-Saint lui-même.
« La nature et le caractère propre de l'association qui sera formée pour cela, sera de susciter, pour conquérir le monde entier à Jésus-Christ, le renouvellement de l'esprit et de la vie apostoliques. Pour l'unité, le choix ât la mise en œuvre des moyens, il faut s'en rapporter m lien de charité dans l'Ësprit-Saint et à ses inspirations.
« La vérité centrale qui poussera les membres de l'association à agir sera l'établissement du Royaume de Dieu au dedans de nous, — vérité qui devrait faire le fond de tous les sermons.
« On fera appel à des hommes possédant cette universelle synthèse de vérité qui permet de résoudre les problèmes, d'éliminer les antagonismes, de se rencontrer avec les grands besoins de notre époque ;
TIE ou P. HECKER. 23
— à des hommes qui , pour défendre TËglise contre les menaces de destruction , sauront employer des armes convenables au temps où nous sommes; — à des hommes qui sauront prendre toutes les aspirations du génie moderne, en fait de science, de mouvement social , de politique , de spiritisme , de religion (autant de forces dont on abuse maintenant contre la bonne cause), et les transformer toutes en moyens de défense et d'universel triomphe pour FÉglise.
« Si Ton demande par conséquent de quelle manière pourra s'établir ce travail commun qui aidera FÉglise, dans sa nouvelle phase , à accroître l'intensité et l'expansion de sa vie divine dans les âmes, voici peutêtre la réponse qu*il faut faire : Ce sera le résultat du mouvement qui mettra d'accord la foi la plus ardente avec tout ce qu'il y a de bon et de vrai dans les éléments qui sont aujourd'hui opposés à TËglise. Ce mouvement supprimera ainsi tout antagonisme et rendra les controverses inutiles.
« Peut-il se trouver un certain nombre d'âmes instinctivement portées par l' Esprit-Saint, par le génie de la grâce, à faire un effort collectif dans l'œuvre particulière du temps présent? Si une telle œuvre est à faire, et si cet effort collectif est nécessaire, le Saint- Esprit ne produira-t-il pas dans les âmes, dans quelques-unes au moins, ce genre de vocation? Est-ce que le lien qui unira ces âmes dans TEsprit-Saint n'est pas suffisant, dans le présent état des choses, pour rendre possible l'accomplissement de cette grande œuvre? »