AU COIN DU FEO
Lorsqu'ils furent tous les deux au coin de l'âlre, le père la Ruine remit sur ses trois pieds l'escabeau qu'il avait renversé, s'assit dessus, prit les deux mains de Hubsrte, et, l'attirant à lui :
— Ma fille, lui dit-il, ta mère et ta grand'mère soni mortes sans jamais avoir menti.
Up gros soupir qu'avait commencé Huberte se termina par un sanglot et fut toute la réponse de celle-ci.
LE PÈRE Lk RUINE. 1 17
— Allons, allons, ne pleure pas, dit le père la Ruine en la prenant sur ses genoux, tandis que la jeune lille cachait sa Icte dans la vareuse du vieillard, ne [»leure pas, la Blonde l tu me ferais avoir doutance de toi-même, el cependant, par la mémoire des défunts qui nous écoutent ! je suis prêt à jurer, moi, et à jurer jusqu'au bout que tu n'as rien à te reprocher. Voyons, dis-moi la vérité ; ce gueux de bourgeois t*a poursuivie, n'est-ce pas? insultée, peut-être? Avoue-le, j'en suis sûr. Lorsque tu es sortie, crois-moi si tu veux, mais j'étais troublé, inquiet; quelque chose me disait en dedans qu'un danger te menaçait ; voyons, parle. Il t'aura dit quelque galanterie, hein, le scélérat? Je m'étais bien aperçu qu'il te regardait avec des yeux qui n'étaient pas naturels. Mais, au nom du bon Dieu, réponds-moi donc! insista le vieillard en voyant que sa petite-fille persistait à garder le silence. C'est paramitié pour moi que tu te tais, je le sais bien; tu crains d'exaspérer le pauvre vieil homme qui est seul sur la terre à te défendre; mais n'aie donc pas peur, la Blonde ; le cœur ne blanchit pas comme les cheveux et ne se ride pas comme le front, et, quoique je ne sois pas aujourd'hui ce que j'étais à trente ans, je ne fais pas plus de cas de ce plat gueux que d'un véron.
— Grand-père, hasarda la Blonde, prenez garde, vous allez vous fai>'e des raisons avec cet homme.
— Ah ! le brigand ! répliqua François Guichard en voyant que ses soupçons ne l'avaient pas trompé; ah ! le museau de brochet I 11 me passera par les mains, je ne te
dis que cela. Il y a tantôt un an que je patiente, que je supporlc toutes ses vilenies, que je reste muet comme une carpe quand on vient me voler mon au- et ma vue, quand je retrouve mes outils fouillés, déchirés, abîmés par le croc qu'ils traînent dans la rivière, ne sachant s'en servir, comme des propres à rien qu'ils sont. Eh bien , c'est lui qui me vaut tout cela; et il voudrait encore me prendre ma fille! il s'attaque à mon enfant, à mon Iluberte! mais, mille millions de sorts ! il faudrait que je n'eusse pas plus de cœur qu'une ablette si je ne lui faisais pas avaler ma gaffe jusqu'au manche ; laisse faire, la Blonde, et tu vas voir f
En disant ces mots, le père la Ruine essaya de soulever Huberte et de la poser à terre pour se mettre en devoir d'exécuter ses menaces; mais la jeune fille resserra son étreinte, et, appuyant ses lèvres fraîches sur les joues tannées du bonhomme :
— Oh ! non, grand-père, restez tranquille, dit-elle, je vous en supplie !
— Non pas, lâche-moi, la Blonde ; il faut le corriger tout de suite, vois-tu, ou sinon demain il recommencera, le fainéant !
— Moi, être cause que vous attrapiez quelque mauvais coup, être cause que vous soyez la victime de ses brutalités? Non pas! fit Huberte en frappant la terre de son pied avec impatience ; je vous raconterai ce qui s'est passé, et vous verrez, grand-père, que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de mépriser les propos d'un pareil
homme et do rire de ses grimaces, comme j'avais fait jusqu'à ce jour et comme je vous promets de faire à Tavenir.
Qui rit de soi-même, apprête à rire à son prochain, dit gravement le père la Ruine en hochant la tête ; si dès le premier jour où ce bourgeois a osé te regarder de travers tu m'avais averti, tu n'aurais pas à craindre pour moi à cette heure. Encore une fois, ne me retiens donc pas, Iluberte, et ne m'oblige pas a te dire pour la première fois : Je le veux 1
Le reproche que le père la Ruine adressait h sa petitefille frappait juste. Aussi paralysa-t-il toute Tenergie de celle-ci. Elle se laissa glisser des genoux de son grandpère, et s'accroupit devant l'escabeau, sur lequel clic appuya sa tête, en murmurant, de cette voix plaintive dont les femmes de toutes les conditions connaissent la puissance sur les cœurs aimants :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse ! François Guichard, qui se dirigeait vers la porte, s'arrêta,
jota sur Huberte un regard plein d'une indicible pitié, mais n'en continua pas moins son chemin. La jeune fille bondit et courut se placer devant la porte.
— Eh bien, non, grand-père, dit-elle, vous ne sortirez pas. Vous avez raison, j'ai été une étourdie en m'amusant des bêtises de ce vieux fou et de la grotesque figure v^u'il faisait en me regardant. Je suis coupable, c'est vrai; mais, ôame! grand-père, les distractions sont rares au logis, et me moquer de ce vilain bossu ne me paraissait pas bien
dangereux. Mais enfin le malheur n'est pas grand jusqu'à celle lieurCy tandis que je ne me consolerais jamais de mon inconséquence si elle élait pour vous la cause d'un malheur ou d'une avanie; vous ne voulez pas que je pleure toule ma vie, n'est-ce pas, un moment d'imprudence?
Puis, voyant qu'elle gagnait du terrain et que le père la Ruine hésitait :
— Si vous vous faisiez une querelle pour quelques méchantes paroles que m'a dites cet imbécile, continua Iliîberte, je vous aimerais tout de même, parce que de vous aimer, voyez-vous, il me serait impossible de m'en empêcher ; mais je ne vous dirais plus que je vous aime, je ne vous parlerais plus, et tous les soirs il faudrait vous coucher sans avoir reçu vos six baisers, vous savez bien deux pour votre femme, deux pour ma mère, deux pour moi.
La réverbération du foyer, devenue plus vive, éclairai,' en ce moment le visage delluberte, que l'émotion empourprait, tandis que les larmes continuaient de couler de ses yeux. Or, ses larmes, elle le savait, étaient toutes-puisî santés sur le cœur de François Guichard, et l'impression que faisait sur lui la douleur de sa petite-fille se devinai! sans peine à son attitude irrésolue.
— Allons donc, reprit Huberte, ce serait trop d'bonneu! lui faire, à ce M. Batifol, que de vous mettre sérieusem-cnj en colère contre lui. Tenez, grand-père, continiia-t-ell6 en ramenant par un léger effort le grand-père à sou
escabeau et en reprenant d'elle-même sa position première sur ses genoux, nous nous en moquerons ensemble, c*est tout ce qu'il mérite. Il m'a accostée deux fois surja berge, n'est-ce pas ? Eh bien , je n'ai pas retenu un mot de ce qu'il disait, mais aussi je n'ai pas oublié un pli de sa figure. En me parlant, il voulait sourire; savez-vous à quoi il ressemblait, grand-père? A ce polichinelle que vous m'aviez donné quand j'étais pelite et qui cassait des noisettes entre son nez et son menton.
Et Huberte, les yeux encore tout humides, essayait d'imiter la pantomime grotesque du ciseleur; mais le père la Ruine restait sérieux, tout en couvrant de baisers le front pur et les cheveux blonds de la jeune fille, qui se trouvait à la hauteur de ses lèvres.
— Écoute, la Blonde, lui dit-il d'une voix douce, mais grave, je ne veux pas te faire de nouveaux reproches; je veux seulement te mettre en garde contre toi-même : tu aimes à rire, le plaisir t'affriande comme l'amorce affriande la blanchaille. Il n'y a point de mal à cela, mon enfant. Tiens, ta pauvre grand'mère, par exemple, elle, chantait du matin au soir, ni plus ni moins qu'une alouette. Un décadi ne se serait point passé qu'elle n'allât au bal de Chennevières. Eh bien, Dieu aujourd'hui peut témoigner qu'elle fut toujours honnête. Mais les temps sont bien changés, vois-tu, la Blonde! Nous autres paysans, à cette époque, nous vivions entre nous, et le mépris public élait là pour punir celui qui eût fait dommage a une fille. Aujourd'hui, les jeunesses hantent les Parisiens qui viea-
122 LE PÈRE LA RUli\E.
nent cVoù, qui vont où? l'on n'en sait rien. Les chevenncs, les Jorêmes, les tanches, les carpes sont plus avisées. Elles vont par troupes et ne se mêlent pas aux perches et aux brochets, qui n'en feraient qu'une bouchée. Imite-les, Huberte; ce n'est pas gai de vivre côte à côte avec un vieillard qui ne jase jamais que des choses et des gens qui ne sont plus; de travailler le jour durement, de souffrir la bise, le froid et l'humidité ; cela peut te peser, la Blonde, je le comprends. Eh bien , ajouta le vieillard avec un soupir, il faut faire choix d'un brave garçon et Tépouser. J'avais espéré te marier à quelqu'un du métier et vous céder le canton à tous les deux. Il est bon, le canton, et quand on sait dresser proprement son verveux, quand on n'a pas la crampe aux mains pour racler les herbes du fond, on peut encore espérer de belles levées. Mais il s'en va aussi, le métier, comme tout le reste, comme les bois, comme les champs, comme les prairies; le Parisien accapare tout aujourd'hui, et je comprends qu'un jeune homme de cœur ne se décide pas à travailler sur l'eau au milieu des orgies €t du sabbat qu'on y entend le jour et la nuit.
Ces derniers mots, François Guichard les avait prononcés d'une voix étranglée bien plus par rémotion que lui causait la pensée de se séparer de sa pelite-fllle, que par l'appréciation qu'il venait de faire de la triste situation de son cLat.
Grand-père, reprit Huberte d'une voix caressante et répondant à la véritable pensée du bonhomme, pour être un peu folle, cela n'empêche point qu'on n'a jamais sou-
hailô en ce monde autre chose que de rester toujours auprès de vous, et que le plus beau Parisien du monde (vous comprenez qu'il n'est point question ici de M. Balifol) ne me ferait jamais oublier un instant celui dont les caresses sont si bonnes au cœur.
— C'est égal, reprit le bonhomme, je tâcherai que ce toujours ne dure pas bien longtemps. Et toi, la Blonde, de ton côté, fais en sorte que, lorsque j'irai les retrouver là-haut, je puisse leur dire à toutes les deux que je laisse notre enfant honnête fille et en train de devenir honnête femme. Mon Dieu! mon Dieu! s'il en était autrement, que deviendrais-je? s'écria le vieillard avec une indicible angoisse, comme si ses suppositions eussent eu quelque fondement et qu'il se fût trouvé tout à coup en face du tribunal des deux mères.
Iluberte écarta les mains dont son grand-père s'était voilé le visage. Elle l'embrassa, elle l'accabla de cajoleries, lellc lui fit sa plus joyeuse mine ; elle parvint enfin à dis- [siper, momentanément du moins, sa tristesse.
L'heure était depuis longtemps passée où ils se couichaicnt d'ordinaire. François Guichard s'enveloppa dans ses rideaux de serge verte et se mit au lit, tandis que Huberte, agenouillée devant un crucifix de bois pendu à la 'muraille, faisait sa prière.
Lorsqu'elle eut fini et que le moment fut venu où elle levait se coucher à son tour, elle s'aperçut que le bonlornme ne faisait que se tourner et se retourner dans son it, en proie qu'il était à une grande agitation.
iSi LE PÈRE LA RUINE.
Huberte s'approcha de lui et souleva le rideau de serge.
— Grand-père, dit-elle, je n'ai point achevé aia confession.
— Ah ! Seigneur ! s'écria le père la Ruine en bondissant sur son matelas.
— Je viens, continua la jeune fille, de m'accuser à Dieu de ce qui me semble un gros péché; mais je crois que je ne reposerais pas tranquille si je ne vous faisais pas le môme aveu.
— Mais parle, parle donc, malheureuse enfant! dit le vieillard, dont le visage se baignait de sueur.
— Grand-père, j'ai eu mon emportement comme vous avez eu le vôtre; seulement, comme je n'avais pas auprès de moi une petite fille bien raisonnable pour m'empêcher de m'y abandonner, je me suis laissée aller à ma colère ; j'ai battu unJiomme!
La physionomie de Huberte exprimait une contrition si comique, que tout autre que le père la Ruine n'eût pu tenir son sérieux. Un sourire essaya de se glisser sur les lèvres du bonhomme, mais elles en avaient perdu Thabitude, et leur contraction ne produisit qu'une grimace.
— Ah ! ah !... Et quel était cet homme? demanda- t-il.
— Tiens! M. Batifol, donc ! fit Huberte.
— Alors?
— Je lui ai donné un soufflet, grand-père.
— Ah ! mais bien appliqué, au moins?
— Je le crois bien ! la main m'en fait mal ; je crois que j'ai le poignet démis. Me pardonnez-vous ?
Pour toute réponse, François Guichard serra son enfant entre ses bras, et s'endormit tout joyeux de savoir que Taffront fait à sa fille n'était pas resté sans vengeance.
Le pauvre vieillard ne se doutait point de Forage que ca malheureux soufflet allait attirer sur sa tête.
LB RENOUVEAt
M. Batifol n'avait aucune espèce de raison pour croire à la vertu; il était parfaitement et très-sincèrement convaincu que la fille du pauvre pêcheur serait très-fière d'être l'objet de la préférence de celui qui s'intitulait luimême le plus gros bourgeois de la Varenne.
Il s'était lancé en avant avec la sublime confiance de la sottise.
La déception était cruelle.
Si la main mignonne de Huberte n'avait pas fortement endommagé le visage du galant ciseleur, en revanche, elle avait fait une profonde blessure à son amour-propre.
L'amour-propre, c'est ce qui tient lieu de cœur aux gens qui n'en ont pas.
Pendant que le père la Ruine reposait si paisiblement, son riche voisin ruminait les projets de vengeance les plus terribles.
Le travail de son esprit était d'autant plus laborieux que, pour devenir plaisir des dieux aux yeux de M. Batifol,
ia vengeance avait une condilion essentielle à remplir. Elle devait être économique.
Les gens de cette espèce, si peu que le bon Dieu les ail raillés sur le patron d'Antinous, ont la prétention d'être aimés pour eux-mêmes; il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils mettent la prodigalité au service de leur rancune.
Apres dix heures d'insomnie, le ciseleur crut avoir trouvé ce qu'il cherchait; il se leva aussitôt qu'il fit jour et s'en alla chez M. Padeloup.
M. Padeloup était un faïencier de la place Royale durant toute la semaine; le dimanche, il devenait un amateur enthousiaste de la pomologie. Quoiqu'il fût à peine six heures du matin, il était déjà descendu dans son jardin, et contemplait avec amour les lambourdes de ses poiriers, dont les perles rosées commençaient à sortir de leurs chatons jaunâtres.
M. Padeloup ne laissa pas à M. Batifol le temps de prendre la parole; il lui serra la main, et désignant son arbre :
— Voyez, monsieur, quelle plantation! s'écria-t-il ; quand on pense que cette quenouille n'a bien juste que son année! Mais quelles promesses, voyez donc, Batifol, quelles promesses ! J'ai nombré les boutons, monsieur, et ce travail-là m'a donné quelque peine, j'cse le dire; il y en a dix-sept sur ce seul bouquet ! comprenez-vous, Batifol? dix-sept poires, dont la plus petite dépassera en volume la tête d'un enfant, à ce que m'a assuré rhorticultcur !
M. Batifol fit un lium! qui pouvait être pris par l'en-
thoiTsiaste arboriculteur pour une exclamation admirativc; puis, en môme temps que celui-ci savourait en imagination les fruits délicieux dont il escomptait les prémices, le ciseleur se livrait en chœur avec lui à l'éloge du terrain où se devaient produire de telles merveilles. Ensuite, ne se laissant plus devancer par son hôte, il tombait en extase devant un jeune manche à balai qui, selon l'étiquette attachée à Tune de ses branches, avait la prétention de devenir un jour un prunier.
M, Batifol savait par expérience que nulle flatterie ne pouvait être aussi douce au cœur de son voisin, e1 il écouta, avec une patience qui pouvait donner la mesure de tout rinlérôt qu'il avait à lui plaire, tout ce qu'il convint à M. Padeloup de raconter non-seulement sur les qualités présumées de ses arbres, mais encore sur le prix dont il les avait payés, sur toutes les particularités qui avaient signalé leur acquisition, leur plantation et leur première pousse.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux deux tiers du jardin, à un endroit où il se resserrait et où le mur faisait angle avant de revenir sur lui-même.
M. Padeloup était trop enthousiaste des proportions harmonieuses de la ligne droite pour avoir volonlairemenî doimé celte forme à son enclos. C'élait rc^xtréiiiité du jnrdin de François Guicliard qui partageait en deux le terrain qu'avait acquis Id faïencier et qui en détruisait renscmhle.
En négoci^itcur adroit, M. Batifol avait persuadé à
M. Padeloup, lorsque celui-ci avait désiré devenir propriétaire à la Varenne, que le pêcheur ne refuserait jamnis de céder les quelques mètres de terrain qui étaient nécessaires à Talignement du mur projeté.
Mais il en avait été tout autrement.
Le père la Ruine n'aimait pas assez les Parisiens et les murs bâtis par eux pour contribuer à l'édification des uns, pour être agréable aux autres. Il refusa obsHnément toutes les sommes que le faïencier lui fit offrir.
Ce mur brisé, c'était le désespoir de M. Padeloup, son cauchemar. Il passait des heures entières abîmé dans une contemplation douloureuse devant cette forme si désagréable de sa muraille; il en rêvait toutes les nuits.
Cependant, et comme tous les gens qui ont un dada, il ne désespérait pas d'enfourcher un jour le sien; il espérait que quelque événement redresserait et son espalier et ce qu'il considérait comme une injustice criante de la destinée; il laissait inculte et non plantée, par prévoyance, la plate-bande située au pied de ce mur.
M. Batifol connaissait cette faiblesse] c'était sur elle qu'il entendait spéculer.
II désigna du doigt cette large surface blanche contre laquelle se tordaient deux maigres ceps de vigne.
Hélas I dit-il d'un ton de commisération profonde.
M. Padeloup fit écho par un gros soupir.
— Quel dommage! répéta M. Batifol.
— Ah ! oui, ajouta le faïencier en dépassant d'un seul coup son ami dans la situation. Eh! dit-il encore avec
une nuance d'aigreur, c'est pourtant voire faute, Batifol.
— A moi ? s'écria le ciseleur avec un étonnement douloureux.
— Dame! si vous m'eussiez prévenu que j'aurais affaire, non pas à un homme, mais à une bûche, plus bûche que celle dont on a fait son bateau, que diable ! j'aurais avisé, j'eusse placé ma maison dix pas plus loin.
Batifol haussa les épaules.
— Mais puisque, ni pour or ni pour argent, il ne veu! vendre, hurla Padeloup, dont les douleurs s'exaspéraient en se réveillant.
— Bon I quand il sera mort, sa fille ne gardera pas cette maisonnette improductive entre ses mains, tandis que sa vente pourra la faire vivre.
— Mais il peut aller encore dix ans, quinze ans, ce vieux marchand de grenouilles ; c'est de pierre de taille, ce gredinlà! il peut m'enterrer, monsieur; je puis mourir avant d'avoir pu donner à cette muraille la forme à laquelle elle a bien droit, il me semble.
— Bah ! parce que vous manquez d'énergie et d'adresse. M. Padeloup se méprit sur ce que voulait dire son
ami.
— Monsieur, reprit-il avec une indignation qui faisait boursoufler ses joues volumineuses en agitant son triple menton, monsieur, je suis honnête homme: je déteste le pore Guichard, c'est vrai : il m'a fait tant de mal que je me crois le droit de ne point pleurer le jour où trépassera celui qui a empoisonné mon bonheur; mais, quant h avancer ce
jour d'une heure, d'une minute par un crime; monsieur, j'en suis incapable I
— Qui vous parle de crime? Qu'il meure ou qu'il quitte le pays, cela revient au môme pour vous, puisque, dans l'un ou l'autr e cas, il sera forcé de sedéfaire de la propriété dont vous avez besoin.
— Sans douLe ! cli bien?
— Eh bien , si je m'appelais Padeloup, si ce coin de terre me tenait au cœur, il y a six mois déjà que François Guichard m'eût abandonné la place.
— Comment?
— Cet homme n'a pas d^autres ressources que cette maison, qui ne produit rien, et un carré de vignes qui ne produit pas assez pour nourrir deux personnes. En outre, la pôche est chez lui autant un goût, un besoin qu'un gagne-pain. Otez-lui la pêche et il sera contraint d'opter entre la misère, sa passion et son attachement à cette bicoque : son choix ne saurait être douteux, et alors vous redresserez votre mur.
— Mais comment diable lui ôterai-je la pôche? dit M. Padeloup en se frappant le front avec désespoir.
— En la prenant pour vous.
— Moi ! moi ! mais je ne sais pas seulement si un hameçon prend un poisson par le bec ou par la queue.
— Soyez tranquille; pour vous la donner, on ne vous fera pas subir d'examen ; pourvu que vous payiez le prix du fermage, le gouvernement ne vous en demandera pas plus.
M. Balifol expliqua alors à son voisin et ami que
rÉtat, comme propriétaire du cours des fleuves et rivières, n amodiait le produit au plusofl'rant et dernier enchérisseur; que François Guichard ne péchait dans la Marne qu'en vertu de la tolérance du fermier actuel, qui respectait en lui un droit consacré par le temps; mais que le bail de ce fermier prenant fin incessamment, il serait procédé à une adjudication nouvelle; il lui proposa de se réunir à lui pour paraître à Tadjudication ; il insinua qu'une fois maîtres du canton ils seraient libres de ne pas continuer les traditions de mansuétude, qu'il n'hésitait pas à déclarer abusives et immorales, et à débarrasser le pays de ce ravageur des eaux douces.
M. Padcloup fut un peu effrayé du machiavélisme du plan qui se déroulait à ses yeux ; mais il était trop intéressé à sa réussite pour tarder non-seulement à le comprendre, mais encore à Tapprécier.
S'il niit quelque hésitation à y adhérer, ce ne fut pas que ridée qu'il allait contribuer à enlever son gagne-pain à un pauvre homme eût éveillé le moindre scrupule dans l'âme de ce rigide observateur des lois; non, il ne tarda quelque peu à répondre que parce que les principes d'ordre et d'économie luttnient dans son cœur avec sa tendresse pour la régularité des lignes.
M. Botifol leva tout obstacle en proposant au faïencier de s'associer dans cette belle œuvre un troisième personnage; il promit de décider à y prendre part j M. Bcrlinganl, un forcené pêcheur qui ne pouvait manquer de partager Tantipalhie qu'excitait le père Guichard
chez tous ceux qui avaient quelques prétentions sur la dépopulation de la rivière.
Quinze jours après cette scène, M. Batifol, au nom de ses deux amis et se portant fort pour eux, fut mis en possession des droits de chasse et de pêche sur tout le bras de rivière qui s'étend depuis Joinville jusqu'à Charenton.
Cet événement fit quelque bruit dans le nouveau village; il augmenta l'estime el la considération dont on entourait déjà un homme assez riche pour disposer d'une somme considérable en faveur de ses plaisirs. Celui qui s'en affecta le moins fut celui qu'il menaçait le plus. Qu'importait au père la Ruine quel fût le possesseur d'un privilège qu'il considérait comme imaginaire.
Le 15 juin, jour fixé pour l'ouverture de la pêche, approchait.
Les traditions de braconnage de la famille Guichard s'étaient fort amoindries en arrivant à son dernier représentant. Le vieux pêcheur avait le principe de la conservation, et, bien que le peu de rigueur avec laquelle la loi était exécutée lui laissât toute latitude à cet égard, il s'abstenait soigneusement de toute pêche sérieuse pendant le temps consacré à la reproduction du poisson.
Mais aussi, le jour où il pouvait pour la première fois se livrer sans contrainte à l'exercice de sa profession, le Jour du renouveau, comme l'appellent les pêcheurs, ce jour-là était-il pour lui une fête.
Ce jour-là, il montait dans son bateau vêtu de sa vareuse ,
la plus propre et coiffé de son chapeau de cerémoriie, meuble vieux d'une vingtaine d'années et qui ne servait guère que dans celte seule circonstance.
Il exigeait, en outre, queHuberte fit ce jour-là un bout de toilette.
Le pays avait pu changer de face et d'aspect, mais le père la Ruine n'avait point modifié ses habitudes.
Le 4 4 au soir, à la brune, il alla placer ses nasses, tendre ses verveux et ses lignes, et, le 15 au matin, il sortit de sa maison dans la tenue de circonstance.
Il y avait sur la berge une plus grande alïluence de monde que d'habitude. MM. Batifol, Padeloup et Berlingard formaient un groupe; Mathieu le passeur, les marchands devin, confrères de celui-ci, tous les habitants de ce qu'on appelait le port, étaient sur leurs portes ; évidemment tout ce monde attendait un grand événement.
Depuis qu'il avait poursuivi la jeune fille, c'était la première fois que le ciseleur se trouvait en présence des habitants de la maisonnette ; M. Batifol et Huberte avaient mis un soin égal à s'éviter.
En passant devant son riche voisin, le père la Ruine fronça ses épais sourcils et grommela quelques paroles menaçantes. Pour détourner l'orage que son grand-père allait inévitablement attirer sur sa tête, la Blonde s'empressa d'attirer sur elle l'attention ; elle se frotta la joue d'un air narquois, en fredonnant à demi-voix une chansonnette dont le refrain était girofle, girofla! allusion à ce qui s'était passé entre M. Batifol et elle.
M. Berlingard était ce que dans certain monde on appelle un homme aimable, c'est-à-dire un sot qui s'arroge îe privilège de faire rire en mettant en relief la sottise de la communauté en général et la sienne propre en particulier.
— Oh ! oh ! fit-il en tordantla moitié de son visage pour lui donner une expression maligne, voilà une poulette qui m'a l'air d'avoir des affaires conséquentes avec notre ami Catifol!
— ' Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que j'arrive à supposer que ce n'est pas notre honneur de pêcheur que tu vas défendre, Batifol, mais plulôt ta flamme secrète que tu prétends faire triompher, grand séducteur.
— Je ne vous comprends pas.
— Tuas monté une couleur aux amis, Batifol, c'est sûr, à la façon dont la petite t'a dévisagé en passant. Debureau m'a initié aux mystères de la pantomime, ma vieille, et j'ai compris, bien que l'enfant se soit servie de la main au lieu du pied, — ce que j'eusse préféré, parce qu'elle eût respecté les traditions. Tu lui as demandé son cœur, aimable coquin, et elle t'a répondu ce que répond Pierrot à Ca.^sandre quand ce dernier met le doigt dans le pot de confitures : vlan !
— Mais je vous jure, mon cher Berlingard...
— Ne jure pas, et surtout ne rougis pas, vertueux Balifùl ; tu es Français, tu as le droit, je dirai plus, tu as l'obligation d'être galant. Est-ce vrai Padeloup?
M. Bcrlingard frappa sur le ventre de M. Padeloup, et coupa en deux un sourire approbateur que celui-ci avait conimencé.
— J'approuve donc ta passion, ôBatifol; seulement, je proposerai à Padeloup ici présent de te retirer la direction de nos intérêts communs. Tu prétends (j'ai jaugé ta pièce, mon bonhomme ! ) tu prétends attendrir la fille en vexant le père; mais qui nous dit que tu ne te laisseras pas attendrir par les larmes de la susdite? Et alors va te faire goujon ! adieu la pèche ! cette vieille carcasse de loutre raclera de plus belle nos outils et continuera d'emplir sa boutique à nos dépens, le tout parce que sa ûUe a des yeux gentils ; merci, je sors d'en prendre !
— Vous allez bien voir, s'écria Batifol, si j'ai le moindre ménagement pour ce gueux-là.
Mathieu le passeur s'élait approché ; le refroidissement du père la Ruine à son égard ne l'empêchait pas de conserver au vieux pécheur toute l'affection dunt un cœur assailli par les préoccupations de la vie laborieuse est susceptible; la rumeur publique l'avait averti de ce qui se tramait, il était décidé à intervenir en faveur de François Guichard.
— Monsieur Batifol, dit-il en s'adressant à celui des trois personnages qui était réputé le plus considérable, on prétend qu€ vous avezdes raisons avec le père la Ruine, rapnort au permis. Faut pas faire attention à cî) qu'il dit, monsieur Batifol; songez donc qu'il péchait librement lorsque ces peupliers n'étaient pas encore plantés, que
tout le monde Ta souffert sur la Marne, qu'il est le doyen des hommes de Teau à vingt lieues à la ronde. Il a tort s'il se regarde comme élant dans son droit, mais il faut bien pardonner quelque chose à l'âge; un jour, nous gérons tous vieux comme lui. ^
— Nous n'en serons pas plus jolis garçons, fît M. Berlingard.
— Ne lui dites rien, messieurs; les voisins et moi, nous allons nous cotiser pour rassembler l'argent de son permis, et nous vous le donnerons.
— Gardez votre argent pour payer votre bac, Mathieu, repartit M. Batifol; votre bail louche à sa fin, dit-on, et il ne faut pas croire qu'on vous laissera gagner des mille et des cents comme au temps où vous n'aviez que des imbéciles pour concurrents.
— Cotisez- vous pour le créer bourgeois, et nous vous passerons le permis à bon conipte, dit de son côté M. Berlingard.
— Messieurs, reprit Mathieu, qui voulait tenter un dernier effort, songez donc que c'est là la seule ressource de ce malheureux; de quoi voulez- vous qu'il vive si vous la lui enlevez ?
— Mais nous n'en voyons pas la nécessité, qu'il vive ! répondit spirituellement M. Berlingard.
Pendant que le passeur parlementaitencoreavecM. Ëerlingard^ M. Batifol s'était avancé vers le père la Ruine, qui dégageait son bachot de la chaîne de fer qui l'attachait à la rive.
tE pfeRE LA RUTNE. 137
— Monsieur Guichard, dit le ciseleur, dont la voix trahissait rémotion, bien que la scène précédente eût nécessairement réchauffé son courage, monsieur Guichard, je désirerais vous dire deux mots.
— Que peut-il y avoir de commun entre un honnête homme et toi? repartit le père la Ruine arrivé tout d'un coup au diapason le plus élevé de la colère ; je suis là : tu ne peux pas insulter une pauvre jeunesse, toi qui fais argent de tous les biens du bon Dieu, toi qui ne les estimes aue selon ce qu'on les paye.
— Monsieur Guichard, interrompit en blêmissant Batifol, si vous commencez par desinjures, cela vamal finir.
— Comment donc peut finir ce dont tu te mêles, méchant marchand de limaille? N'approche pas de mon bateau, ou je t'allonge un coup d'aviron qui te rendra le museau aussi plat que l'est déjà ton âme.
— Je veux vous demander, monsieur Guichard, pourquoi vous êtes muni d'ustensiles pouvant servir à la pêche, et de quel droit vous prétendez pêcher sur le canton que j'ai affermé.
M. Batifol avait mis une grande solennité dans ses paroles; mais, loin d'effrayer le père la Ruine, elles semblèrent avoir fait tomber sa fureur; sa bouche s'ouvrit démesurément, et un éclat de rire guUural partit de sa gorge.
En ce moment, un oiseau au vol brusque, précipité, rapide, doublait la pointe de l'île et faisait miroiter au soleil les couleurs de saphir, de topaze et d'émeraude dont
il était revêtu. Il effleura la surface de Tean, qui sous son poitrail se sépara et jaillit en mille perles dianiantées; puis il poussa un petit cri strident, et reparut un poisson au bec.
Le père la Ruine le montra du doigt à M. Batifol.
— Regardez cet oiseau, s'écria-t-il ; demandez-lui en vertu de quel droit il a pris ce poisson, et, lorsque vous le connaîtrez, vous n'aurez plus besoin de me demander le mien, car c'est le même.
— Ce que vous dites là, monsieur, repartit M. Batifol, que cette négation de sa toute -puissance achevait d'exaspérer, ce que vous dites là porte atteinte à la propriété ; ce sont des principes subversifs dont la justice pourrait bien vous demander raison.
— Ne vas-tu pas perdre ton temps à faire de la morale à ce vieux drôle ! s'écria M. Berlingard en écartant brusquement son associé ; tu vas voir comment on s'explique. Père la Ruine,''continua't-il en s'adressant au pécheur, la Marne est à nous qui la payons, et si vous avez le malheur de jeter un hameçon, de lever un outil dans le canton, vous aurez beau vous couler derrière les oseraies, vous tapir dans les joncs, comme c'est votre habitude, vieux rat d'eau que vous êtes, je vous ferai voir de quel bois se chautTe Berlingard.
Ces menaces redoublèrent la gaieté de François Guichard.
— Me cacher? Ah! non pas, bourgeois, et la preuve, ^'est que je vais vous fournir le moyen de me trouver, si
bon vous semble. Eh ! Gcrvais, ajouta-t-il au virliiose qui avait le privilège de faire danser les la Varcnnais le dimanche, as-lu là ton pclit turlutulu?
Gervais jouait du fiageolet. Il tira de sa poche Tinstrument, qui ne le quittait jamais, et le montra au père la Ruine.
— Alors, accoste, mon garçon ; tu me joueras tes plus beaux airs, tandis que je relèverai mes lignes ; pour ta peine, je te donnerai une pleine pannerce de blanchaille que tu porteras à ta mère; c'est le renouveau, cl Tou ne saurait lui faire trop d'honneur.
Gervais ne se le fit pas rèpoter deux fois, il sauta dans la barque et s'assit à Tarrière. Iluberte voulut hasarder une observation.
— Paix, la Blonde ! fit le père la Ruine, faut montrer à ces gens-là que nous ne les craignons pas, et que la rivière du bon Dieu est, comme le chemin du roi, à tous les gens qui en vivent; ou plutôt, non, tu aimes à chanter, la Blonde, chante tes plus jolis airs. Gervais t'accompagnera sur son instrument; ils m'amusent tant, ces gars là, que pour un éperlan je danserais.
Le père Guichard prenait cet événement avec une joyeuse philosophie qui était si peu dans ses habitudes, que, malgré Tinquiétude que lui faisait éprouver ?on ap-
I précialion plus exacte des droits de chacun, la Blonde se laissa entraîner par la situation, à laquelle, du reste, sa
I gaieté naturelle devait trouver un grand charme ; eile entonna un couplet; les modulations aigres et perçantes du
flageolet se marièrent à sa voix, le père laRuine donnadeux furieux coups d*aviron, et le bachot bondit sur la rivière.
Toute la berge, peuplée d'ouvriers, de petits commerçants qui n'avaient pas encore secoué les liens qui les rattachent tous à la grande famille des prolétaires, éclata en applaudissements.
Cette preuve que la sympathie générale était pour lui, que sa haine contre les Parisiens était partagée, électrisa le père la Ruine ; une de ses mains quitta Taviron et agita son chapeau avec enthousiasme; les accents de la Blonde s'affermirent, et le flageolet déchira Tair de ses notes les plus aiguës.
Le trio des nouveaux maîtres de la Marne était consterné. L'un d'eux se détacha pour aller requérir mainforle, tandis que les autres suivaient le père la Ruine, que les habitants escortaient aussi en l'accompagnant de leurs déclamations.
Malheureusement, le dénoûment de cette scène ne répondit pas à la gaieté de ses préludes.
Le garde-pêche, que M. Berlingard avait été appeler, malgré de vives prédilections pour Guichard, ne put se refusera constater un délit.
A la surprise du père la Ruine, les tribunaux prirent fait et cause pour MM. Batifol et compagnie.
Us condamnèrent le vieux pêcheur à l'amende et aux frais et à une indemnité envers les plaignants. Le total dépassa trois cents francs, et, pour l'acquitter, il fallut vendre la petite vigne du coteau.
ou M. BATIFOL RECONNAIT, BIEN MALGRE LDI, LE POCVOia IRRÉSISTIBLE DE l'AMOUR
A la stiipéfaclion générale, le père Giiichard parut supporter son échec avec une complète indifférence.
Mais, on le comprend bien, ^cette indifférence était feinte ; la lutte, en s'établissant franchement entre les Parisiens et lui, avait achevé sa résurrection. Il retrouva les ardeurs fiévreuses de sa jeunesse ; les instincts d'une douzaine de générations do braconniers se réveillèrent en lui, et se réveillèrent si actifs, si puissants, que la corde était derechef le seul remède qui pût les extirper.
La pêche licite, autorisée, exécutée au grand jour, lui étant interdite, il se lança dans la maraude et mit en œuvre toutes les ruses que deux cents ans de traditions lui avaient léguées.
Avec ce qui lui restait de la vente de sa vigne, il acheta un second bachot, qui ne parut pas à la Varenne, mais demeura amarré dans les fouillis des îles du moulin de Bonœuil, et que surveillait le meunier, devenu complice du vieux pêcheur; il se procura un diable, des cliquettes, tous les outils que Tesprit conservateur des administrations a prohibés sur les cours d'eau ; il dormit le jour, et, quel que fût le temps, il consacra ses nuit^ià ravager la rivière.
U2 tE PÈRE LA RUTNE.
L'esprit de révolte qui avait soufflé sur son âme venait en aide à sa constitution d'ailleurs athlétique, et lui donnait la force de supporter des fatigues en disproportion avec son âge.
11 était, du reste, encouragé et soutenu par Ilubertc dans la guerre sourde qu'il faisait aux Parisiens.
Tant que les regrets de son grand-pôrc s'étaient adressés h une soljtudc dont elle n'appréciait pas suffisammenî les charmes, la Blonde ne les avait pas partagés ; mais, depuis que le pauvre ménage avait souffert d'une agression directe des intrus, depuis qu'elle pouvait se considérer comme la cause première du malheur qui l'avait frappé, elle avait épousé toules les haines du père la Ruine et elle avait exagéré ce sentiment, comme cela arriva toujours en semblable occurrence au sexe féminin.
Iluberte représentait auprès de François Guichard les partisans, les fourrageurs qui font du mal à l'ennemi, moins pour leur avantage personnel que pour le plaisir de lui en faire. Le vieux pêcheur était la bote fauve qui entre dans le champ cultivé et se gorge sans souci de ce qu'il foule aux pieds. La Blonde était le singe qui détruit tout ce que ses mains peuvent atteindre. C'étuit elle qui, non contente du désordre que les filets traînants jetaient dans les outils et dans les lignes de fond dont les trois amateurs jonchaient le lit de la rivière, savait, d'un coup de croc habilement dirigé, casser les archets des verveux, défoncer les nasses auprès desquelles passait le bateau du grand-père; elle encore qui, lorsque le diable ramenait
un de CCS engins dans ses mailles, le lançait malicieîiselîient sur la berge; enfin c'était elle encore qui altachail des pois:'ons déjà décomposés aux hameçons de x^I. Batifol et de son ami Berlingard, ni plus ni moins que Cléopâtre à la ligne d'Antoine.
M. Padeloup, dont les arbres s'épanouissaient que c'était merveille, pouvait bien prendre patience, quoiqu'il se montrât quelquefois un peu étonné de ne point voir venir les fritures pantagruélesques que ses deux associés avaient généreusement promis de partager avec lui en attendant la réalisation du plus cher de ses vœux; mais, quant à ces deux derniers, c'était différent : vingtcinq fois par jour, ils se vouaient à tous les diables de l'enfer.
Lorsqu'ils allaient sur la rivière, ce n'était point pour récolter des myriades de poissons, ainsi qu'ils l'avaient îspéré, c'était pour constater d'épouvantables désastres.
Ces désastres n'atteignaient pas MM. Batifol et Bei^ .^ngard dans leurs plaisirs seulement, ils frappaient plus avant, ils compromettaient leurs intérêts.
La pêche, quoi qu'il en semble, est un plaisir fort dispendieux, et les deux bourgeois avaient commencé de s'apercevoir que tout n'était pas profit dans le métier de pêcheur. Lorsqu'il avait été question d'acheter les engins qui leur devenaient nécessaires, ces messieurs, pour employer leurs expressions, avaient été contraints de mettre dehors un millier de francs pour se les procurer; uri!' distraction si coûteuse devait nécessairement tourner à la
BpccuValion, et il avait été convenu que, lorsque la petite part assurée à M. Padeloup sur le butin quotidien serait ïaite, oir vendrait chaque jour une quantité de poisson sutlisantc pour rentrer dans les avances que les deux associés avaient été obligés d'effectuer.
Malgré leur horreur primitive pour les pêcheurs de profession, MM. Berlingard et Batifol se résignaient peu à peu à ce métier. Quand une fois on a vendu quelque chose, il n'existe pas de raisons pour qu'on ne vende pas de tout.
Mais le père la Ruine minait l'entreprise dans sa base.
Les outils s'usaient, s'égaraient, se déchiraient ; les lignes étaient si embrouillées, qu'il eût fallu les doigts d'une fée pour les démêler ; tout était à remplacer avant que Ton eût pu tirer de la rivière seulement la queue d'une des espérances qui avaient adouci Famertume d'une dépense si considérable.
Naturellement, les soupçons des deux amateurs se portèrent immédiatement sur François Guichard ; il était le seul auquel on pût attribuer ce désastre.
M. Batifol l'épia avec la conscience qu'il apportait en toutes choses ; mais rien ne vint justifier les accusations dont le père la Ruine était l'objet.
Au point du jour, le bonhomme, en ncdrxhes de chemise, se frottait les yeux et se tirait les bras sur le seuil de sa chaumière; ses vêtements étaient propres et ses chaussures nettes, sinon luisantes ; elles ne portaient aucune trace d'humidité, aucune souillure de vase ; tout in-
LIS PÊBE LA RUINE. i|45
diquait que le vieux pécheur quittait le lit dans lequel il avait honnêtement reposé pendant ses douze heures.
Le bachot, intact et immaculé comme son propriétaire, se balançait au bout de sa chaîne avec la physionomie paterne d'un meuble qui n'est pas capable de concourir à une mauvaise action, encore moins à un délit.
Huberte allait et venait dans la maisonnette, vaquait aux soins du ménage avec la vivacité et la mine éveillée d'un roitelet. Sa récréation consistait à s'asseoir, dans l'après-midi, au pied de la haie d'aubépine et à chanter ses plus jolies chansons au grand- père, qui l'écoutait en considérant la rivière d'un œil mélancolique.
Ayant étudié pendant trois jours les faits et gestes de ses voisins, M. Batifol, bien malgré lui, arriva à être presque convaincu de leur innocence.
Cependant il lui restait un espoir.
Deux fois par semaine Huberte traversait la Marne, et ne revenait qu'à une heure assez avancée de la journée.
Où avait-elle été?
C'était une énigme qui s'adressait à la fois à la curiosité non moins qu'à l'intérêt de M. Batifol, et en môme temps à la passion que lui avait inspirée la jeune fille.
Il pensa que la Blonde avait peut-être un amoureux, supposition qui lui causa cette sensation désagréable qu'il éprouvait autrefois lorsqu'on lui annonçait qu'une affaire qu'il avait manquée venait d'enrichir un de ses concurrents.
C'est aux malheurs qui doivent profiter au voisin que
Ton se résigne difficilement, et non point à ceux qui vous portent préjudice.
M. Batifol résolut de rester en observation jusqu'à ce qu'il eût pu pénétrer ce secret.
A dater du jour où le ciseleur avait réfléchi aux raisons jui pouvaient motiver les longues absences de la jeune fille, il avait perdu le calme et le sang-froid qui faisaient sa force.
Jusqu'alors les dédains de Huberte n'avaient éveillé en lui qu'une espèce de dépit banal qui se traduisait en procédés malveillants, bien plutôt par suite du caractère hargneux de M. Batifol que par raison de sa violence. Maintenant, M. Batifol était tout étonné d'éprouver une haine profonde pour cette enfant.
Use trompait : cette haine, c'était de l'amour; il faisait connaissance avec ce sentiment ; seulement, îi le prenait à renvers ; selon la spécialité de son organisme, M. Batifol commençait par où souvent les autres finissent.
Mais, si étrange que soit la forme sous laquelle se révèle l'amour, il reste invariable dans ses effets.
Qu'on en juge.
Rien n'était plus aisé à M. Batifol que d'avoir passé l'eau avant Huberte, de l'attendre et de la suivre lorsqu'elle débarquerait sur la rive opposée.
Vingt fois il avait pensé à le faire, mais il n'osait.
Tout haut il disait : « Que celte fille ait un amoureux, que m'importe! »
Et tout bas : « Si c'était vrai, cela me serait bien désagréable. »
Mais h tout hasard il conservait Tespérance.
Un soir, il rêvait malgré lui à cet inquiétant dilemme qui trouvait moyen de se glisser au milieu des préoccupations arithmétiques si chères à M. Balifol, et de se faire une petite place entre une soustraction et une multiplication, lorsqu*on heurta à sa porte.
Cétait le commis de M. Berhngard, retenu à Paris pour ses affaires; il apportait une lettre de son patron.
Cette lettre était plus remarquable par le laconisme que par Tatticisme de ses phrases.
« Remercie Dieu qu'il t'ait donné une femme qui te ressemble, disait Berlingard. Que de malheurs le grain de malice qui accompagne toujours le grain de beauté n'eùt-il pas attirés sur ta tête bénévole ! On te berne, on te joue, ô Batifol, à moins que ce ne soit toi-même qui, séduit par les grâces aquatiques de la donzelle, ne te moques des amis. Tu crois la drôlesse occupée à coudre ou à tricoter pour Tagrément des tibias de son grand-pcre et de tes regards pleins de flamme, et deux fois par semaine elle apporte à la halle de pleines pannerées de notre poisson. Pleure sur ta honte, Batifol; je n'ose te dire : vengenous ! »
Au lieu de pleurer, ainsi que son ami Berlingard le lui conseillait, M. Balifol poussa un petit soupir de satisfaction.
Il avait beau stimuler sa passion et son amour-propre
(Je pêcheur, gourmander sa dignité de propriétaire, se représenter les pertes qu'il avait faites, peser dans son imagination les poissons monstrueux que cet infernal père la Ruine s'était appropriés à la barbe de l'association; la conclusion qu'il restait encore des habitans dans la Marne, tandis qu'il n'existait qu'une seule Huberte, se trouvait au bout de toutes ses périodes.
Il congédia le commis.
Une minute lui avait suffi pour déduire du fait surpris par Berlingard et de ses observations antérieures, que c'était pendant la nuit que François Guichard se livrait à ses opérations ténébreuses.
Il ne s'agissait donc que d'aller prévenir le garde, qui une fois déjà avait verbalisé contre le père la Ruine, et de lui signaler le délit, en le sommant de remplir son devoir.
M. Batifol soupçonnait, avec raison du reste, ce garde d'une coupable indulgence envers le père la Ruine; mais, en ne le quittant pas, il était certain qu'il n'oserait faillir à son mandat.
M. Batifol passa une blouse par-dessus ses vêtements, coiffa sa tête d'une casquette, prit un bâton, et posa sa main sur le boulon de la porte dans l'intention d'aller trouver le garde.
Sa main n'acheva pas le mouvement qu'elle avait commencé.
Il lui venait une mauvaise pensée :
Celle de trahir ce que Berlingard nommait les amis.
Les trois ou quatre jours pendant lesquels M. Balifol avait Ciscuté contre lui-même les probabilités des amours de Huberfe avaient complètement modifié ses opinions à Tendroit du beau sexe.
Huberte lui pardonnerait, il n'en doutait pas, la querelle cherchée au père la Ruine, le premier procès et ses suites, lorsqu'il les attribuerait au désespoir de son cœur; mais la prolongation de cette persécution pouvait compromettre des espérances que les velléités haineuses et jalouses qu'il venait d'éprouver avaient remises à neuf; xM. Batifol n'entendait pas ên laire le sacrifice.
II lâcha le bouton de sa porte, abandonnant outils et poissons aux déprédations de François Guichard.
Le lendemain était un samedi, un des jours où Huberle allait à Paris.
M. Batifol traversa la rivière avant l'heure où d'ordinaire la jeune fille se mettait en route, et se cacha dans le petit bois qui tient au parc du château des Retz.
De son observatoire, il dominait la Varenne et la rivière.
Il aperçut la Blonde dans le bateau du passeur; elle prit terre ; au lieu de monter à Chennevières, elle entra dans le chemin de Sucy, qui longe parallèlement la rivière.
M. Batifol la suivit en continuant de se tenir à mi-côte, et en se dissimulant derrière les vignes, qui étaient alors en pleine végétation.
Arrivée à la hauteur des îles du trou de Javiot, Huberte regarda sur la route si elle ne pouvait être observée, et,
n'apercevant personne, elle traversa la prairie et descendit dans le ru, alors desséché, qui, pendant Thivcr, conduit à la Marne le trop plein des eaux du parc d'Omiesson.
Les saules, les broussailles, les épines qui faisaient de ce ru un véritable souterrain de verdure favorisaient les desseins de M. Batifol.
Il put marcher à dix mètres de la jeune fille sans qu'elle le vît, sans qu'elle entendit le bruit des pas du ciseleur qui s'amortissaient sur le gazon.
Arrivée à l'endroit où le ru se décharge dans la Marne, Huberle s'assit sur le talus du ruisseau.
M. Batifol se je-la à plat ventre; il était enfoui dans l'herbe; mais, en l'écartant doucement, il put ne pas quitter du regard la petite-fille du père Guichard; elle lui faisait face ; elle était si près de lui, qu'il Oûtendait le bruit de sa respiration.
En ce moment la Blonde était vraiment charmante sous le mouchoirà carreaux rouges et blancs qui emprisonnait si mal sa luxuriante chevelure.
La précipitation de sa course faisait ressortir le caractère de fraîcheur de sa beauté ; son teint était animé, son œil brillant; ses lèvres s'entr'ouvraient vermeilles comme la fleur du grenadier.
Elle ôta ses souliers, puis ses bas, et elle entra résolûment dans la rivière.
M. Batifol était si hors de lui, que peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri d'alarme.
La Marne est inégale dans son lit et par conséquent
dangereuse. Il lui semblait que la jeune fille allait s'abîmer dans quelque gouffre.
Heureasement ou malheureusement pour lui, il se sou vint en même temps d'avoir entendu direqu'il existait un gué à cet endroit.
Huberte continuait son chemin, se dirigeant vers Tîle du trou de Javiot; elle marchait en s'équilibrant de ses bras autant qu'elle le pouvait, en étouffant un gémissement de douleur et en tordant son corps souple comme un roseau, lorsque ses pieds rencontraient un caillou acéré ou glissaient sur une pierre moussue.
M. Batifol, qui s'était à demi soulevé pour la suivre du regard et qui était haletant d'inquiétude, la vit enfin prendre terre et disparaître au milieu des saules dont Tîle était couverte.
Au môme instant et sans plus réfléchir aux dangers I qu'il allait courir, s'il s'écartait du chemin, qu'aux chances qu'il avait d'attraper un rhume de cerveau, chose qu'il i redoutait excessivement, le ciseleur s'élança dans le gué. l Uamour avait affolé M. Batifol tout comme un autre.
ou M. BATIFOL SE TROUVE JUSTICIABLE DU CODE DE LA MARINS FRANÇAISE
; M. Batifol marchait derrière Huberte et se rapprochait de plus en plus de la jeune fille.
Eîle traversa l'île dans toute sa longueur, descendit la berge et, comme une bergeronnette, sauta de pierre en pierre pour franchir un petit bras de rivière qui séparait celle lie des deux îlots parallèles qui la suivent.
C'était entre ces deux îlots que François Guichard cachait le bateau qui servait à son braconnage nocturne et dans lequel il recélait les produits de sa pèche contrebandière.
Ce bachot était là parfaitement en sûreté; on ne pouvait l'apercevoir d'aucun des côtés de la rive, et le courant est si rapide au-dessus du trou de Javiot, que la crainte d'avoir à le remonter suffisait pour empêcher des bateliers amateurs, tels que ceux que le père la Ruine avait à redouter, de le descendre et par conséquent de débarquer dans Tîle.
M. Batifol se cacha une seconde fois dans les broussailles.
Son impatience était grande; son cœur battait avec tant de violence, que parfois il lui semblait que la respiration allait lui manquer. Cependant son émotion ne lui avait pas fait perdre le souvenir de la scène qui avait signalé son premier entretien avec la fille du père la Ruine, et le plancher d'un bateau lui paraissait un théâtre un peu dangereux avec une fille aussi vigoureuse que Tétait Huberte.
Celle-ci sortit une puisette et un panier de dessous la levée du bateau, ouvrit la boutique, et remplit le panier de poissons de toute espèce ; puis elle chargea son far-
deau sur une de ses épaules, et reprit le chemin par lequel elle était venue, pour remonter dans la grande île.
M. Batifol pensa que l'heure était favorable pour se montrer; il sortit de sa cachette et se redressa de toute sa hauteur, au moment où Huberte, s*accrochant des mains aux branches et aux racines, achevait d'escalader la berge.
Cette brusque apparition épouvanta tellement la jeune fille, qu'elle laissa tomber le panier qu'elle venait de reprendre; il se renversa et épancha un flot de poissons de toutes couleurs et de toutes espèces, lesquels se mirent à sauter sur Therbe, tandis que quelques-uns, servis par leur bonne étoile et par la disposition du terrain, descendaient la déclivité de la rive et rentraient dans leur élément.
— Ah! ah! dit M. Batifol en faisant un effort surhumain pour faire mentir sa physionomie, qui malgré lui restait tendre et souriante, pour cette fois vous voilà bien prise, la belle sauvage !
Huberte, surprise en flagrant délit, était pâle, muette, tremblante ; ses genoux se dérobaient sous le poids de son corps, et de grosses larmes jaillissaient de ses yeux.
M. Batifol éclata d'un gros rire joyeux ; ce rire signifiait : « Je crois qu'aujourd'hui l'accueil que vous me ferez ne ressemblera pas à celui que j'ai reçu de vous la dernière fois que nous avons causé ensemble. »
— Ah ! vous ravagez nos outils ! continua-t-il en reprenant sa voix formidable. Ah ! vous volez mon poisson, et
VOUS croyez que cela se passera ainsi? C'est bien; ce ne sera pas rameiide qui ceLle fois punira votre père, ce sera la prison.
— Pardonnez-lui, monsieur, pardonnez-lui, je vous en conjure! s'ccria Huberle, dont chaque parole était entrecoupée de sanglots, je vous ferai serment qu'il ne retournera pas sur la rivière, et il ne voudra pas démentir ce que j'aurai juré ; mais pardonnez-lui, je vous en prie.
M. Batifol savourait ces larmes de la jeune fille comme autant de promesses; cependant, par tactique, il voulait prolonger sa résistance; mais Iluberle saisit une de ses mains, la serra dans les siennes, et le contact de cette peau fraîche et moite à la fois fit circuler plus rapide le saiig dans les artères du ciseleur.
— Et si Ton le pardonne, seras-tu aimable, au moins? lui dcmanda-t-il avec son sourire de fausset.
Il fallait toute la candeur de Iluberte pour se méprendre au sens de ces paroles.
— Dame! monsieur, répondit la Blonde, surprise et rassurée, on est aimable avec les gens qui le sont avec vous, n'est-ce pas naturel?
Le visage de M. Batifol s'épanouit, et de livide qu'il était ordinairement passa au ton de la brique.
— Bon, bon, dit-il en se frottant les mains; alors ne pleure pins, la belle, fais-moi une risette, et non-seulement je ne le déclare pas de procès-verbal, mais j'empêcherai même que les autres ne te tourmentent.
— Ahl monsieur, si vous êtes assez bon pour faire cela...
— Oui, continua M. Balifol, et, s'ils ne sont pas contents, les autres, ils prendront des mitaines, et ton père péchera fi leur nez et à leur barbe, quand ce devrait être moi qui tînt les avirons. Le bail est à mon nom, vois-tu ; on est plus malin que Berlingard; ali ! mais oui, si je veux, bon gré mal gré, faudra bien qu'il fasse le mort, et le père la Ruine pourra racler la J^rivière tant qu'il lui plaira ; de temps en temps il me donnera quelnue poisson de choix; il garnira ma boutique; nous partagerons ce qu'il prendra, et, quant à toi, mignonne, avant huit jours tu feras crever d'envie les plus jolies filles du faubourg.
— Mignonne! ditlluberte avec un commencement visible de crainte.
Dans son enthousiasme, M. Batifol ne prit pas garde à ce mouvement de physionomie de la jeune fille.
— Demande-moi des robes,, demande- moi un châle, demande-moi une montre, demande-moi tout ce que tu voudras, foi de Batifol! je te le donnerai... Ilein ! vois-tu, méchante ! si tu m'avais écouté l'autre jour, que d'ennui tu le serais épargné ?
Huberte avait enfin deviné M. Batifol; elle s'occupait activement à rassembler les poissons épars au milieu des herbes et des ronces et à les réintégrer dans le panier.
— Laisse-donc ta marchandise ! s'écria l'impatient ciseleur en envoyant d'un coup de pied un gardon de <'ort belle venue dans le fourré ; tu gagneras plus gros aujourd'hui à ne pas quitter Tile que tu n'eusses gagné en allant vendre ton poisson à la halle.
— Eh ! eh! fît la Blonde avec un sourire railieur, soupesez-moi donc cela, monsieur Batifol ; il y en a bien pour trois pistoles, savez-vous?
— Quand il y en aurait pour cent, est-ce que tu crois que je ne suis pas bon pour te les payer?
— Oh! tout le monde sait bien le contraire; mais ditesmoi, est-ce que vous êtes venu seul comme ça pour me prendre, et n'y a-t-il personne dans Tîle avec vous?
— Mais sois donc tranquille, personne ne peut nous entendre.
Huberte s'élança entre les saules.
M. Batifol prit cette fuite pour une agacerie. S'il avait su ce que c'était que Virgile, il eût comparé Huberte à Galatée.
— Si lu te sauves, prends garde au procès, s'écria- 1-:! en homme qui veut prouver qu'il comprend le badinage.
— Ah ! ouiche, le procès ! répliqua Huberte ; pour le laire, il vous faudrait des témoins, mon bel ami; si vous êtes garde, montrez votre plaque; mais cette plaque, qui ferait un honnête homme d'un coquin tel que vous, comme dirait grand-père, vous ne l'avez pas, Dieu merci !
Cette phrase fut la douche d'eau glacée qui tomba sur les illusions de M. Batifol; mais, loin d'éteindre sa passion, elle en redoubla l'effervescence; il s'élança à la poursuite de Huberte, dont le poids du panier qu'elle portait, elles branches qu'elle était forcée d'écarter pour se frayer un passage, ralentissaient la marche.
Cependant la jeune fille était si souple et si légèrf , quo
M. Balifol ne l'eût pas atteinte si elle n'eût trébuché contre une souche et ne fût tombée à la renverse. Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, le ciseleur était auprès d^elle.
Au même instant, il lui sembla distinguer sur la rivière le clapotement cadencé de plusieurs avirons.
— Au secours 1 cria-t-elle ; au secours!
M. Batifol lui comprima la bouche avec tant do violence, qu'elle sentit qu'elle était perdue.
Les forces lui manquèrent; elle s'évanouit.
Mais, au même instant, une main d'Hercule saisit le ciseleur au collet, l'enleva de terre comme un chasseur fait de la pièce de gibier qu'il ramasse, le tint quelque temps suspendu à deux pieds du sol, et le lança au milieu d'un épais roncier.
Celui qui venait de donner une preuve non équivoque d'une force musculaire peu commune, était un homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.
Il était vêtu d'un costume bien popularisé aujourd'hui, mais qui, en l'an de grâce 1833, devait paraître étrange.
Ce costume se composait d'un gilet tricoté dont les bandes étaient alternativement rouges et noires, d'un large pantalon de toile bise appelé cotte, qui était retenu à la taille par ijne ceinture de cuir à laquelle pendait un couleau à manche de buis enfermé dans une gaîne. Ce vêtement maritime se complétait par un chapeau de paille bas de forme, sur le ruban flottant duquel on lisait, écrU en majuscules dorées : La Mouette,
158 LE PÈRE LA nij INE.
Le nez aquilin de ce jeune homme, ses yeux hardis couronnés d épais sourcils, lui donnaient un air rcbarbalif qui s'alliait merveilleusement avec sa tenue do loup de mer; mais sa bouche fortement retroussée aux deux cxhémilés, sléréotypant sur sa physionomie le caractère goguenard et un peu vulgaire de ce qu'on appelle un bon enfant, et surtout ses cheveux qu'il perlait longs, flutlanls et tant soit peu en désordre, indiquaient suffisamment que, quoi que prétendit son costume, c'était un marin de contrebande.
Lorsqu'il se fut débarrassé de M. de Balifol par le procédé que nous avons indiqué, il se retourna, et pendant quelques instants il considéra Iluberte avec autant de flegme que si l'état de la pauvre enfant n'eût pas réclamé tous ses soins.
Mille sabords 1 s'écria- t-il, une vraie Psyché; la pose, le galbe, la pureté des lignes, le sentiment, tout y est! Voila un modèle comme il m'en faudrait un pour mon exposition. Fichtre! ajouta-t-il en se tournant du côté où gisait M. Balifol, tu n'étais pas dégoûté, mon gaillard.
Au même instant, un second jeune homme rejoignit le premier. Celui-là ne portait pas le costume des marins; il était vêtu d'une redingote et coiffé d'une casquette.
— Richard 1 Richard! mais à quoi songes-tu donc? s'écria le nouveau venu; ne vois-tu pas que cette femme est évanouie?
— Mon cher Valentin, reprit le marin artiste, la femme
a ùlé mise sur la terre pour récréer les yeux de Thomme par sa beauté; celte jeune fille est remarquablement belle dans son évanouissement : je crois que c'est servir ses intéiéls et la volonté de la Providence que de prolonger cet état autant que possible.
— Tu me feras damner, avec tes sottises. — Emmanuel!... Courle-Bolte! apportez de Teau.
— Pas un ne bougera avant le signal du capitaine. Ah I c'est une merveilleuse goélette que la goélette la Mouette; e'est un équipage bien discipliné que l'équipage...
— Au nom du ciel! appelle-les donc, Richard. Richard prit un sifflet de métal suspendu à son cou et
en tira un son aigu et prolongé.
Deux nouveaux individus exactement costumés comme celui qui le premier était venu au secours de Huberte, accoururent.
— De Teau, mes amis, de Teau ! répéta Valentin.
— Que personne ne bouge s'il tient à la vie! dit Richard d'une voix de mélodrame : tout est-il en ordre à bord?
I - - Oui, capitaine, dirent simultanément les deux cornjparses.
— Richard, si tu ne fais pas trêve à ton absurde corné- (die, prends garde à toi, tout mon ami que tu es 1
Richard ne parut pas avoir entendu celte menace.
— Bien, dit-il. Toi, Emmanuel, cours à rembarcation, prends une fiole de spiritueux dans la soute aux vivresc^.
— Mais non, de l'eau, insista Valentin.
— Apporte de l'eau en même temps; si cette infortunée dédaigne le fil-en-quatre, j'accorderai h Téquipage la part qu'elle eût absorbée. Toi, Courte-Botte, je le réserve le commandement d'une prise que je viens de faire.
— Une prise, capitaine? répondit Courte-Botle en manière d'écho.
— Oui, elle est là dans ce buisson, continua le capitaine en désignant M. Batifol, qui, tout meurtri de sa chute et ne sachant trop à qui il avait affaire, n'avait pas osé se permettre un mouvement; regarde cet orangoutang, et, s'il essaye de s'enfuir, souviens-toi du brave Bisson, cette gloire de la marine française, et abîme-toi dans les flots avec la conquête, après lui avoir ouvert le ventre.
Courte-Botte, jeune garçon de dix-sept ou dix-huit ans, porteur d'une de ces physionomies intelligentes et malicieuses que l'on ne rencontre que dans les ateliers parisiens, témoigna de la satisfaction que lui causaitla mission qu'il venait de recevoir, en adressant à M. Batifol une effroyable grimace; mais, au milieu de sa grimace, il j^'arrêla.
— Tiens ! je le connais, s'écria-t-il , il est de ma partie; c'est le père Batifol, le plus râpé de tous les gilets de flanelle. Ah ! il n'y a plus besoin de me le recommander, je vais joliment revenger les camarades !
Pendant ce colloque, celui des deux matelots qui répondait au nom d'Emmanuel était revenu; Valentin avau jeté do l'eau sur le visage et sur les mains de la jeune fille, lui
avait -introduit quelques gouttes d'eau-de-vie dans la bouche, et elle avait repris ses sens.
En rouvrant les yeux, en se voyant au milieu de gens qui lui étaient inconnus, aux costumes bizarres, en se rappelant le danger auquel elle avait échappé, elle se mit à fondre en larmes ; mais en ce moment elle aperçut Batifol, pâle, terrifié, l'œil hagard, les cheveux horripilés, et autour duquel Courte-Botte mimait la danse du scalpel, qu'il agrémentait des fioritures de sa façon. Ce tableau grotesque lui arracha un éclat de rire. Ce que voyant, le digne capitaine, qui depuis quelques instants tenait probablement à contribuer pour quelque chose au rétablissement de la jeune fille, alla, au risque de compromettre sa dignité, faire sa partie dans la terrible pantomime.
Valentin demeura près de Iluberte et Tinterrogea sur ce qui s'était passé entre elle et Thomme des mains duquel son ami l'avait arrachée.
De temps en temps les trois danseurs, car Emmanuel s'était joint à ses deux camarades, interrompaient leurs gestes de forcenés pour écouter la jeune fille. M. Batifol profitait de ce répit pour essayer de se défendre, pour tenter de se justifier; mais, au moindre mot qui sortait de sa bouche, le capitaine se précipitait sur lui, le saisissait par une mèche de ses cheveux roux, promenait la lame de son couteau circulairement autour du crâne du malheureux, et lui hurlait plutôt qu'il ne lui criait :
— Elle est belle et tu es laid ; tu es laid et tu es idiot.
Chante ta chanson de mort, car la Mouette soupera de ta carcasse !
Yalenlin s'approcha du farouche capitaine.
— Ah ça! voyons, dit il, il s'agit de trouver un grain de raison dans ta maudite cervelle; tu comprends qu'il faut prendre un parti sérieux àTégard de cet homme.
— Il est tout pris, et nous allons l'exécuter, répondit Richard subitement redevenu grave.
— Assez de folies: nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de conduire cette enfant à Charenton, chez le commissaire de police, où elle déposera sa plainte, que nous appuierons de notre témoignage.
M. Batifol blêmit.
— Le commissaire de police? s'écria le capitaine avec indignation. Apprenez, monsieur Valentin, que je suis roi à mon bord, et par conséquent maître de cette île, que je pourrais avoir découverte, et que tous les délits qui s'y commettent sont justiciables de mon sceptre.
— Quand tu as mis le pied sur ton mauvais bateau, d'heure en heure tu deviens de plus en plus fou. Cet homme a commis une action que la loi prévoit et punit; il faut le livrer à ceux qui représentent la loi, insista Valentin.
— Messieurs, messieurs, hasarda M. Batifol, que la perspective qui venait d'être évoquée épouvantait plus encore que ne l'avaient effrayé les contorsions de l'équipage de la Mouette.
— Silence! fit Richard d'une voix terrible.
— Mais enfin, messieurs...
— On le dit silence, répéta Courte-Bolte en accompagnant cette injonction d'un geste qui n'admettait pas de réplique.
I — Prends garde, Richard, dit Valentin; avec tes violences, tu vas mettre les torts de notre côté.
— Monsieur Valentin, répondit le capitaine de la Mouette, vous êtes passager à mon bord, et, comme tel, vous êtes invité à laisser le maître du bâtiment arranger
! ses petites affaires comme bon lui senjble. I Puis, baissant la voix d'un demi-ton : ! — Animal, laisse-moi donc faire, dit-il. Le commis- ; saire de police renverrait peut-être ce gaillard-là avec une I semonce, et tout serait dit; je veux, moi, qu'il en soit autrement.
Valentin se tut, soit qu'il fût convaincu, soit qu'il connût assez son camarade pour comprendre qu'il ne gagnerait rien à lui parler le langage de la raison.
— Je convoque l'équipage de la Mouette en conseil de ; guerre, reprit le capitaine.
Les deux acolytes poussèrent deux hurlements de jubilation, et Courte-Botte figura le cavalier seul en face de [M. Balifol, toujours enseveli dans son roncier, en dan- Isant sur les mains, les jambes en l'air. ; Richard avait choisi pour son siège présidentiel un tronc d'arbre qu'il avait enfourché; il était déjà assis, son couteau fiché dans le bois, entre ses jambes, et, pour conserver l'impassibilité qui doit distinguer la justice bu-
maine, il avait allumé un épouvantable brûle-gueule qu'il portait d'ordinaire passé dans le ruban de son chapeau.
— Qu'on amène le prisonnier, dit-il.
Les de-^x canotiers bousculèrent le ciseleur jusqu'à ce qu'ils l'eussent placé à peu près en face de celui qui devail être son juge.
Valenlin et Huberte se rapprochèrent également; celleci, inquiète et surprise de ces manières et de ce langage si nouveaux pour elle, fort intriguée d'ailleurs de ce qui allait se passer. Quant au jeune homme, tout en haussant les épaules, il ne paraissait nullement vouloir s'opposer à l'exécution de l'arrêt, quel qu'il fûl, qu'allait prononcer le tribunal.
— D'après ce que j'ai entendu dire par un de mes équipiers, vous êtes bourgeois? commença le capitaine Richard.
— Sans doute, répondit M. Batifol, qui commençait a comprendre qu'il s'agissait d'une comédie.
— Et vous ne rougissez pas de l'avouer?
— Ah ça ! mais vous vous moquez de moi, je présume?
— Vous êtes bourgeois, vous êtes laid, et vous êtes idiot, je vous l'ai déjà dit, reprit le capitaine; comment pouvezvous ignorer que, lorsqu'on réunit ces trois ^ ices, il est interdit d'embrasser les jolies filles?
— Monsieur, répondit Batifol, auquel l'exagération de la charge donnait du courage, je vous demanderai, moi, pourquoi, après m'avoir maltraité, vous vous faites mon juge.
— Je me fais votre juge parce que vous êtes coupable.
répliqua Timpassible capitaine, parce que vous avez jeté le grappin d'abordage sur cette jeune fille. Votre crime mérite la mort.
M. Batifol haussa les épaules; i! était certain maintenant que le dénoûment de cette scène ne serait pas pour lui aussi désagréable quMl Tavait redouté; mais, à ce mot de mort, Huberte, qui avait pris la chose au sérieux, se précipita vers le capitaine-président.
— Ah! monsieur, s'écria-t-elle, ne parlez pas ainsi, vous m'effrayez, voyez-vous; vous avez Tair si drôle et si féroce à la fois, que je ne sais pas, moi, si vous riez ou si c'est pour de bon. Oh ! monsieur, je vous en prie, laissez-le aller; je lui pardonne, je vous assure; d'ailleurs, c'est mon père qui avait eu les premiers torts vis-à-vis de lui : nous n'avions pas le droit de pêcher dans la rivière que monsieur a louée. Oh ! je ne me consolerais jamais s'il arrivait à quelqu'un, même à lui, un malheur à cause de moi.
— Écoutez et profitez de cette générosité, si vous êtes capable de la comprendre, vil lascar. En considération de cette gracieuse enfant, je veux bien commuer votre peine. Tombez à nos genoux, je vais vous fournir l'occasion de vous montrer aussi généreux qu'un grand seigneur ou qu'un matelot qui a reçu sa paye. Donnez dix mille francs de dot à cette jeune fille, et allons manger tous ensemble une matelote chez Jambon, de Créteil; ça va-t-il?
— Dix mille francs à la fille de ce vieux voleur de poisson? Vous me prenez donc pour un imbécile, mon bel ami le canotier?
t66 LE PÈRE LA RUINE.
Valentin vit bien que le capitaine de la Mouette ne se tirerait pîis avec honneur de la négociation qu'il avait en* treprise; il intervint.
— Écoutez, dit-il à M. Batifol, je ne vous demanderai pas de donner dix mille francs à cette pauvre enfant, pour deux raisons : la première, c'est qu'elle me semble honnête, et, comme telle, ne les accepterait pas; la seconde, qui est la meilleure, c'est que, tout imbécile que je vous crois, vous ne consentiriez pas, pour réparer des torts, si grands qu'ils fussent, à vous dessaisir de votre argent; mais vous allez sur-le-champ remettre à celle dont vous avez voulu faire votre victime un permis de pêche pour son grand-père, ou sinon je vous jure sur l'honneur qu'à son défaut, ce sera moi qui vous dénoncerai, non pas au commissaire de police, mais au procureur du roi.
Les excentricités du maître de la Mouette avaient inspiré une telle confiance à M. Batifol, que, bien que la voix brève et sévère de Valentin et l'expression énergique de ses yeux d'un bleu métallique indiquassent que celui-là ne jouait pas une comédie, le ciseleur répondit:
— A d'autres ! Je ne donnerai pas plus de permission que d'argent ; et si vous vous permettez encore de porter la main sur luoi, ce sera moi-même qui irai trouver le procureur du roi, entendez-vous ?
Le capitaine avait paru vivement contrarié de voir son ami prendre la parole.
— Bien que l'intervention d'un passager dans une aflaire judiciaire, dit-il, soit tout à fait en dehors des
usages maritimes, j'adhère à la modification quemcn ami a apportée à ma proposition, avec cette différence qu'au lieu du procureur du roi, c'est de la cale humide dont je vous laisse ralternative.
— Oui, oui, la cale humide ! s'écrièrent les deux ^anoliers, qui ne demandaient que plaies et bosses.
— Allez au diable ! fit le ciseleur, pour lequel ces deux mots de cale humide étaient de l'hébreu. Je vous somme de me laisser libre. Si vous ne me lâchez pas tout de suite, je vous jure, moi, de porter plainte contre vous et contre cette petite mijaurée, dont je ferai constater le délit.
Et sur ces mots, qu'il avait prononcés de sa voix la plus majestueuse, M. Balifol voulut s'éloigner ; mais la main toute -puissante du maître de la Mouette s'abattit de nouveau sur l'épaule du ciseleur et le renversa à ses pieds. En même temps Courte-Boite tirait de sa poche un bout de corde dont il lui lia les mains, tandis qu'Emmanuel courait au bateau eten rapportait un grelin dont les canotiers se servaient pour remonter les courants rapides.
— La permission ! répéta Richard.
— Jamais ! Vous êtes des lâches, vous abusez de votre force; mais nous verrons la figure que vous ferez tous devant la vraie justice...
M. Batifol n'acheva pas.
Courte-Botte avait passé le grelin sous les deux bras du ciseleur, avait lancé l'extrémité de ce petit câble par-dessus une branche de saule qui dominait la rivière, son camarade et lui avaient fortement halé le grelin, et M. Bati-
fol se trouvait suspendu à six pieds au-dessus de la surface de l'eau.
— Attention au commandement! dit le patron de la Mouette, tandis que Valentin s'adressait au patient el cherchait à le convaincre qu'il était dans son intérêt de signer la permission demandée.
Ce dernier eût réussi sans aucun doute, carlaterreui commençait à agir fortement sur le ciseleur; mais le capi^ laine Richard, qui tenait à ne point laisser inutiles des préparatifs si réglementaires, fit entendre un formidable coup de sifflet ; les deux hommes lâchèrent le grelin e i môme temps, et des hauteurs où il planait, M. Batifol se trouva tout à coup descendu au fond d'un gouffre qui se referma sur lui.
Aussitôt que M. Batifol eut disparu sous le bouillonnement qui seul révélait sa présence au fond de la Marne, le patron de la Mouette, formaliste jusqu'au bout, tira sa montre pour compter les secondes pendant lesquelles le supplice du patient devait se prolonger. Heureusement pour celui-ci que Valentin se jeta sur le grelin, le tira avec force, malgré les injonctions de son ami et l'opposition des deux matelots, et parvint à ramener le ciseleur à la surface de l'eau.
— Je consens, disait celui-ci en fouettant l'air de ses mains et en crachant l'eau qu'il avait avalée, je consens... La permission, les dix mille francs, ce que vous voudrez, mais, je vous en prie, sortez-moi de là... Au secours I au secours ! au secours!
Valentin lui tendit la main et le ramena à bord.
M. Batifol était si fortement impressionné, il avait une telle peur de subir une seconde épreuve de la cale humide avec laquelle il venait de faire connaissance, qu'il fut le premier à demander du papier pour se débarrasser au plus vite de Texigence de ses persécuteurs.
On lui remit un morceau de ce que le patron de la Mouette appelait pompeusement le livre de bord et qui servait beaucoup plus à allumer les pipes qu'à enregistrer les itinéraires de la fameuse goélette.
Valentin lut et relut ce que M. Batifol avait écrit d^une main tremblante ; il voulait s'assurer que la permission était rédigée en bons termes ; il n'oublia pas de faire observer à ce dernier que, s'il manquait à l'engagement qu'il venait de prendre, il serait toujours temps de déposer la plainte dont on l'avait menacé.
^ Puis les équipiers de la Mouette se rembarquèrent, emmenant Huberte à laquelle Richard, apprenant qu'elle allait à Paris, avait galamment offert le passage à bord de son navire.
Avant de regagner la rive, M. Batifol les regarda s'éloignsr.
Courte-Botte et Emmanuel tenaient les avirons ; le capitaine était à la barre, commandant la manœuvre d'une voix plus retentissante que jamais. Valentin et Huberte étaient assis côte à côte devant le patron de remb?,rcation; tous deux semblaient déjà rivaliser d'amabilité avec la jeune fille.
Tous ces jeunes gens criaient et chantaient, et la voix pure et fraîche de la jeune fille, son rire argentin, s'entendaient au milieu de ce joyeux concert.
Sous l'influence de celte gaielé bruyante, la Blonde s'épanouissait comme une fleur aux rayons du soleil.
M. Batifol les vit disparaître derrière la pointe du Javiot-Flamand ; alors il secoua Teau qui imbibait ses vêtements, et, souriant malgré la rage qui le dévorait:
— Allons, allons, dit-il, je crois que ce canot porte mon vengeur.
ORESTE ET PrtAD3
L'amitié qui unissait les deux personnages qui viennent de se présenter à nos lecteurs, c'est-à-dire le passager et le capitaine du bateau qui emmenait Huberte à Paris, était assez étrange pour que nous nous y arrêtions pendant quelques instants.
Si consciencieusement qu'il pratiquât le commandement du canot que nous l'avons entendu nommer avec une présomption toute paternelle, la goélette la Mouette, ce commandement ne constituait pas l'unique profession de Richard Lhuillier; il était sculpteur de temps en temps, à ses moments perdus, ou lorsqu'il lui était impossible de faire autrement.
LE PÈRE LA RUINE. 17t
Ce n'est pas qu'il manquât de talent; au contraire; ses débuts avaient même eu un certain éclat, comme nous le raconterons tout à Theure.
La nature, peut-être pour faire mieux sentir toute la valeur des exceptions, se plaît parfois à prodiguer les promesses et les apparences du génie. Les futurs grands hommes ont toujours pullulé, et si les vrais grands hommes sont si peu communs, c'est qu'elle ajoute bien rarement aux aptitudes dont elle est si peu avare, cette bonne mère, la volonté qui serait nécessaire pour tirer ces embryons des limbes où ils végètent.
La Providence avait refusé jusqu'à Tapparence de ce don à Richard Lhuillier; il avait de Timagination, du sentiment, du goût, une certaine faculté créatrice ; mais il était mou, sceptique, indifférent à tout ce qui n'était pas une satisfaction immédiate de ses sens, et, comme cela arrive si souvent, les événements de la première partie deson existence avaient contribué à développer ses défauts, que les épreuves vivifiantes de la souffrance et de la lutte eussent peut-être amoindris.
Mais tout sembla sourire au jeune homme lors de ses débuts dans le monde de l'art. Il avait exposé, en 1822, un groupe qui représentait Promélhée enchaîné sur son rocher, avec le vautour qui lui déchirait le flanc.
Le succès fut très-grand ; l'auteur obtint une médaille de première classe, et un Anglais payal'œuvre trente mille francs.
Il eût fallu une autre cervelle que celle que le ciel avail
départie à Richard Lhuillier, pour résister à ces enivrements; sûr de passer désormais à la postérité, il se crut parfaitement quitte envers l'avenir, et s'occupa de manger les guinées de TAngleterre.
Au train roy..l dont le jeune artiste les mena, ce fut bientôt fait. Mais, son père étant mort, il hérita de quatrevingt mille francs environ, et put prolonger pendant quatre années sa vie de luxe et de débauche.
Il va sans dire, que pendant ces quatre années, Tébauchoir demeura parfaitement au repos.
Lorsque le sculpteur entrevit la fin de son opulence, un jour d'ennui bien plutôt que de sagesse, il essaya de le reprendre ; mais sa main s'était alourdie dans l'oisiveté, elle avait perdu sa vigueur et sa dextérité, et, ce qui était pis, l'engourdissement si prolongé de la pensée avait paralysé son cerveau ; quoi qu'il fît, il n'en put tirer un seul de ces éclairs qui autrefois avaient donné le mouvement et la vie à son œuvre.
Richard jeta son outil avec humeur, mais il vint un moment où il lui fallut bien essayer de s'en servir encore.
Ce fut celui où il se trouva dénué de toute espèce de ressources.
Après un an d'un travail inconstant, cent fois interrompu et cent fois maussadement repris, il arriva à produire une nouvelle statue.
Elle fut refusée au salon.
Richard attribua cet échec aux jalousies qu'avait suscitées son début; il cria à l'iniquité.
tE PÈRE LA RUINE. 473
De colère il brisa sa statue.
11 lui restait d'essayer d'une suprême ressource, celle de travailler pour le commerce, de modeler des dessus de pendule, des candélabres, des ornements à Tusage des marchands de bronze; mais, pour être productif, labeur veut une activité qui compense la modicité du prix dont on paye ces ouvrages. Sa paresse s'en épouvanta et son orgueil lui vint en aide. Il se déclara à lui-même qu'il ne pouvait pas prostituer ainsi un talent que la France entière avait acclamé; il préféra végéter dans l'oisiveté et dans l'indigence les plus absolues, mangeant quand sa chance au billard et aux dominos le voulait bien; d'ailleurs fort aimé et chaleureusement apprécié dans le café d'où il ne sortait que pour dormir, et ayant assez rétréci son amourpropre pour qu'il se contentât des grossières jouissances que lui valait sa position de génie incompris.
Ce fut vers ce moment qu'il fit la connaissance de Valentin.
En habitant tous les étages d*une maison tour à tour, et selon les vicissitudes de sa fortune, Richard Lhuillier avait fini par faire élection de domicile sous les toits.
Il avait pour voisin de mansarde un jeune ouvrier bijoutier.
Chaque fois que le sculpteur rencontrait cet ouvrier sur i'escalier, celui-ci lui faisait place et se rangeait avec une respectueuse déférence pour le laisser passer.
Ce témoignage d'une considération dont il avait perdu l'habitude frappa Richard, qui remarqua que ce faune
homme le suivait des yeux avec une curiosité trôs-singuliére ; il en fut nécessairement touché, et le premier il lui adressa la parole.
A rémotion qui se peignit alors sur la physionomie de son voisin, l'artiste reconnut qu'il ne s'était pas trompé sur le sentiment aJmiralif qu'il lui avait supposé. Il l'engagea à entrer chez lui et, l'exubérance de sans façon qui caractérisait Richard venant en aide à la timidité de Touvrier, la connaissance fut bientôt faite.
Valentin avait alors vingt ans; c'était un enfant trouvé, élevé par la charité publique ; il était petit, mince, fluet, presque malingre, et ne rachetait ses imperfections physiques que par le charme de sa figure, à la fois ouverte et modeste, intelligente et résolue.
Du reste, la nature l'avait amplement dédommagé en lui donnant une âme d'une élévation peu commune.
A un âge où de décevants mirages dérobent d'ordinaire la vue de l'avenir, il avait compris que dans son humble sphère le travail était le seul but vers lequel il dût tendre. Véritable la Tour d'Auvergne des ouvriers, ce but, il l'avait visé, non pas avec l'espérance de s'enrichir, mais pour obéir à un devoir. Au lieu de consacrer les rarei^ moments de loisir que lui laissait son atelier aux plaisirs de son âge, il les employait à élever son intelligence, à agrandir ses connaissances, à développer ce qui devait satisfaire cet amour de tout ce qui était beau, de tout ce qui était grand, de tout ce qui était noble, que Dieu avait mis lui.
tE PÈRE LA nUINE. 475
Comme tous ceux qui n'ont pas été initiés aux tristes réalités du métier, il avait d'étranges illusions par rapport a l'art; il le considérait comme la plus sublime expression de l'intelligence; les artistes étaient pour lui des espèces de demi-dieux chargés de mettre le commun des hommes en communication avec les régions célestes.
Lorsqu'il apprit qu'un de ces demi-dieux demeurait à côté de lui, qu'il habitait une mansarde aussi misérable que l'était la sienne, qu'il était plus pauvre, plus dénué que le pauvre orphelin lui-môme, celui-ci fut saisi d'un attendrissement douloureux, et le malheureux voisin devint l'objet de ses pensées constantes et de sa profonde sympathie.
Quand il considérait le sculpteur pâle et hâve avec ses yeux injectés de sang, sa barbe et ses cheveux en désordre, ses vêlements sordides, loin de reconnaître à ces sti"-mates les ravages de la paresse et de la débauche, il accusait, comme c'est le faible des âmes jeunes, bonnes et naïves, l'égoïsme et l'ingratitude de ses contemporains.
En entrant pour la première fois dans la chambre 'de l'artiste, à la vue de ce désordre plus effroyable encore que la misère que révélait le taudis, deux grosses larmes (roulèrent le long des joues de Valentin; il alla silencieujsement à Richard, il lui prit la main et la baisa comme |eût fait le serviteur d'un roi qui retrouve son maître dans [l'indigence et dans l'exil.
I Le jeune ouvrier avait mis tant de simplicité et de granleur dans ce geste si humble, que le sculpteur, qui riait
(le tout et ne croyait même plus à lui-môme que lorsqu'il avait besoin de poser devant son prochain, se sentit ému et n'osa blaguer^ comme il eût dit dans son style d'atelier.
Cependant, après quelques jours de relations intimes, Valenlin s'aperçut que son idole avait des pieds d'argile; mais déjà l'affection était venue, et son cœur lui fournissait mille raisons pour légitimq^^'une liaison qui répugnait à sa sagesse précoce.
Il se demandait si la Providence ne l'avait pas choisi pour venir en aide à la défaillance de ce génie. La communauté de convictions politiques, le charme, tout nouveau pour lui, que Valentin trouvait dans la conversation de Richard, tout plaidait en faveur de ce dernier. L'ouvrier se voua corps et âme à la tâche de cette rénovation.
Elle n'était pas facile.
Il semble que les chutes morales aient leurs lois comme la gravitation des corps ; elles vont croissant de force et de vitesse en raison de l'espace précédemment parcouru. Arrivé à un certain degré d'abaissement, rien n'est plus difficile à opérer qu'un mouvement de retraite ou qu'un temps d'arrêt, si faible qu'il soit.
Le sculpteur touchait à ce degré-là.
Lorsque les confidences que se faisaient réciproqueme les deux amis autorisèrent Valentin à s'immiscer dans vie de Richard, il essaya de lui faire quelques remo trance^ sur son oisiveté et son inconduite; mais celui-c mis à l'aise de son côté par quelques mois de confr
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ternilé, osa ce qu'il n'avait pas osé en face de la commisérauon sympathique de l'ouvrier ; il plaisanta le jeune homme sur le rôle de Mentor que ce dernier prétendait s'arroger.
Valentin essaya alors d'amollir ce cœur endurci, à force de prévenances, de sollicitude et de-tendresse.
Ouvrier habile daus sa partie, il gagnait un salaire élevé ; il avait réalisé quelques économies ; un jour que Richard se trouvait dans le plus profond dénûment, il lui offrit de les partager avec lui.
Le sculpteur rougit. Dans le grand naufrage, il avait conservé un reste de sa fierté native. Il empruntait sans vergogne à ses camarades d'estaminet; mais prendre cet argent dont chaque pièce représentait une heure du travail de ce pauvre orphelin, le privait des ressources qu'une maladie, un chômage pouvait, dès le lendemain, lui rendre indispensables, cela répugnait singulièrement à Richard.
Valentin mit son ami à l'aise en lui proposant d'attribuer ce prêt au prix d'une statuette que l'artiste lui ferait plus tard, et il le décida à accepter.
Mais les remords de Richard s'envolèrent avec le dernier écu de l'argent qu'il avait reçu de son pauvre camarade, et, un mois après, il ne pensait pas plus à la statuette que si Jamais il n'en eût été question.
Valentin vainquit les répugnances qu'éprouvait sa délicatesse, et lui en reparla le premier; Richard, un peu honteux, allégua l'impossibilité matérielle qu'il y avait pour lui de travailler dans l'étroite mansarde.
C'était là que Tattendait Valenlin.
Il lui demanda s'il éprouverait quelque répugnance à quitter son logement, et, sur la réponse négative du sculpteur, quelques jours après il le conduisit rue Saint-Sabin, où, sans lui rien communiquer de ses projets, il avait loué et préparé un petit appartement qu'ils pourraient habiter tous deux.
Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, se composait de deux petites chambres à coucher et d'un atelier.
Il était simplement mais proprement meublé.
Avec une délicatesse que n'eût pas désavouée une femme, Valentin n'avait pas voulu contraindre son ami à avoir une seconde fois recours à son obligeance pour se procurer les instruments de travail qui allaient lui devenir nécessaires.
Tous les outils de la sculpture étaient à leur place : les selles attendaient leurs maquettes, les pains deglaise étaient empilés dans un coin de l'atelier.
En entrant dans cette pièce, en recevant cette nouvelle preuve de l'affection de l'ouvrier, malgré le scepticisme que Richard affectait, son cœur se fondit, ses yeux se mouillèrent à leur tour, il tomba dans les bras de Valentin et l'embrassa avec expansion.
Des le lendemain matin, il était h l'œuvre, et, bien que ses vieilles habitudes, avec lesquelles il était loin d'avoir rompu^ eussent trop souvent interrompu son travail, au bout d'un mois, la statuette qu'il destinait à Valentin était achevée, et il se disposait à la donner à fondre.
On é(aif au mois de septembre 1830; les dtu^ jeunes gens avaient chaudement embrassé la cause d'une révolution dont ils partageaientles principes. Encore sous Timpression des combats de juillet, Richard avait modelé un groupe qui représentait deux ouvriers plantant le drapeau tricolore sur une barricade.
Le malin du jour où il devait terminer son œuvre, en s'éveillant, Richard voulut jeter un coup d'œil sur son œuvre, qui se trouvait placée en face delà porte communiquant de sa chambre avec râtelier.
Il ne Taperçut pas sur la selle.
Au même instant Valentin entra, portant sous son bras un sac assez volumineux.
Il alla sans mot dire au lit où était couché son ami, dénoua le sac, et fit tomber sur celui-ci la pluie de Danaé en pièces de cinq francs.
Richard lui demanda ce que cela signifiait.
— Cela signifie, répondit Valentin, que je n*ai pas jvoulu attendre que tu m'eusses donné ton bronze, car [alors je n'aurais pas eu le droit de m'en défaire. J'ai le temps d'attendre ma statuette, tu n'as pas une minute à perdre si tu veux enfin te décider à vivre honorablement. Aussi j'ai voulu que ton premier ouvrage fût consacré à te -accommoder avec le commerce, qui seul peut l'empêcher uijourd'hui de finir comme un vaurien au coin d'une )orne; j'ai vendu ton groupe cinq cents francs.
— A un bronzier?
— A un bronzier.
— Pour mettre sur une pendule, peut-être?
— Probablement.
Une des mains de Richard serra la main de son ami ;
l'autre entreprit'ce geste dramatique que fait au théâtre un gentilhomme qui voit son blason déshonoré.
Cette mimique n'empêcha pas notre sculpteur de riamasser le vil métal jusqu'à la dernière pièce de cinq francs.
Valentin, en dressant ses batteries, avait bien jugé l'artiste ; celui-ci prit goût, non point au travail, mais à cette rosée argentine ; il était devenu incapable de passion, il avait perdu le sentiment de l'art; à peine s'il lui en restait le jargon, à lui qui avait si superbement méprisé les bourgeois pendant la première partie de sa carrière ; il en était réduit à chiffrer comme eux ; il avait calculé que le total des ennuis du labeur était loin d'atteindre à la somme des dégoûts qu i avait trouvés dans la misère, et, lorsque le besoin l'aiguillonnait, il se décidait à pétrir la glaise.
Ce résultat était loin de ressembler à celui que Valentin s'était proposé. Il avait cru rendre une étoile au ciel, un nom à la gloire, et il avait simplement grossi les étalages des fabricants de quelques motifs un peu moins vulgaires, un peu moins informes que leurs voisins.
C'était tomber de haut.
Mais Tamour-propre jouait un si médiocre rôle dans les sentiments du bijoutier, son cœur était si pur de toute préoccupation personnelle, que son affeclion pour Richard ne se trouva pas amoindrie par celte désillusion absolue.
Les vérités ne' vieillissent pas : Tassimilation de Thomme
au lierre qui ne peut vivre sans un appui date de loin, et elle n*en est que plus parfaite. Sans famille» sans lien d'aucune sorte, isolé au milieu des quinze cent mille êtres humains qui grouillaient autour de lui, Valentin avait fini par faire corps avec l'artiste auquel il s'était attaché. Il avait fini par lui reconnaître certaines qualités que celui-ci n'avait pas ;il trouvait un charme à ses défauts mêmes.
Il avait été pour son ami tendre comme une mère; il fut indulgent comme elle, et, pendant les trois années qui suivirent leur entrée dans la rue Saint-Sabin, la constance de sa sollicitude pour Richard ne se démentit pas; il l'encourageait au travail, il prenait en main ses intérêts avec les fabricants, il le réconfortait dans ses prostrations fréquentes, il gourmandait doucement sa paresse ou ses folies, il excusait ses caprices, il pardonnait à ses fantaisies, et Dieu sait si le nombre en était grand! et jamais, quelle qu'eût été jusqu'alors l'inutilité de ses tentatives, il ne cessa d'essayer d'élever l'âme de son ami vers des buts plus élevés que ceux qu'il poursuivait.
C'est bien plus une réalité qu'une figure : tout ce qui est grand possède un rayonnement qui se reflète sur ce qui l'entoure. Quelle que fût la différence d'âge, d'éducation et de position qui existait entre Richard et Valentin, celui-là subit jusqu'à un certain point l'influence de Ison camarade ; ses habitudes étaient trop profondément enracinées pour qu'il en changeât ; il ne devint point meilleur, il fut moins mauvais; il se montra capable d'amitié
it
et de reconnaissance, il arriva à aimer sincèrement Valenlin ; il eût tué sans miséricorde celui qui eût attaqué le jeune G^;::ier, il se fût fait hacher en morceaux pour le défendre; c'était bien quelque chose, mais ce qui était davantage, c'est que, pendant tout le temps de leur liaison, il sut si bien tenir en bride ses instincts gouailleurs, ses velléités insolentes, que jamais il ne parla à Valentin qu'avec une sorte de familiarité respectueuse.
tk STATUETTE DE LA FRAïEBKÎTÔ
Le vœu que nous avons entendu former à M. Baî^fol semblait devoir se réaliser.
A la suite de la scène que nous avons racontée dans le précédent chapitre, la Varenne était devenue le port de relâche habituel du bateau de Richard LhuiUier, et Valentin, que le sculpteur avait jadis quelque peine à décider à prendre part à ses exploits nautiques, était devenu le passager permanent de la Mouette.
Un dimanche malin, un mois environ après le jour où les deux jeunes gens avaient pour la première fois rencontré riuberte, Valentin se promenait, plile, agité, dans la petile chambre meublée avec une modestie presque monacale qu'il habitait dans Tappartement commun.
LE PÈnE LA RCINE. <83
Comme tous les gens que ne tourmentent ni les remords, ni l'ambition, ni les passions, Valentin avait une physionomie extraordinairement calme et sereine. La mélancolie qui s'y peignait ce jour-là était d'autant plus apparente qu'elle n'était pas habituelle.
Il demeura longtemps accoudé sur la cheminée, en face de la fameuse statuette de son ami, qui en était le seul ornement; il considérait cette statuette, qui représentait la Fraternité, avec une émotion attendrie, comme si elle eût eu la puissance de le ramener en arrière, au temps plus heureux où elle avait été modelée.
Enfin il sembla prendre un parti : il poussa un soupir, passa la main sur son front, qui, tout jeune qu'était Valentin, commençait déjà à se dégarnir de cheveux, et il entra dans l'atelier.
Tout au contraire de son ami. le sculpteur était fort joyeux, et ne paraiscait point en peine de dissimuler sa joie : il chantait d'une voix beaucoup plus forte qu'harmonieuse la barcaroUe de la Mouette.
Cette gaieté, comme le choix de la chanson qui servait ila moduler, avait ses prétextes étalés sur trois chaises, 50US la forme de trois costumes de matelots napolitains ;out flambants neufs.
Les équipiers de la Mouette, comme cela arrive fréluemment aujourd'hui encore dans le canotage, étaient le braves ouvriers qui, le dimanche, par passion, develiaient marins en s'associant, pour satisfaire ce goût de •port, à un autre amateur plus favorisé du ciel et auquel
ses ressources avaient permis Tacquisilion du principal instrument de leur plaisir.
Ils contribuaient de leurs bras, comme celui-ci de son canot; ils lui abandonnaient le privilège de s'asseoir au banc (lu gouvernail ; ils lui concédaient le droit de les appeler lascars, faillis chiens, terriens finis, et autres épilhètes en usage dans le vocabulaire de Teau salée. En revanche, celui qui prenait le titre de capitaine ne pouvait faire moins, dans cette association toute fraternelle, que de se charger des dépenses de luxe et de fantaisie.
Or, le domaine de la fantaisie n'avait point de bornes pour Richard Lhuillier.
Il avait tour à tour affublé ses équipiers de tous les costumes maritimes qu*il avait pu se procurer; mais, depuis quelque temps, il était tourmenté par l'idée d'une modification nouvelle qui devait, selon lui, produire un effet prodigieux sur le port de Bercy et dans tout le parcours du tour de Marrie,
On appelle le tour de Marne la promenade qui consiste à entrer dans cette rivière par le canal de Saint-Maur et à la descendre Jusqu'à son embouchure dans la Seine, en passant devant la Varenne.
Richard avait flotté quelque temps, tiraillé d'un côté par sa paresse et de l'autre par son désir ; mais, quelques jours auparavant, ce désir avait paru recevoir une impulsion nouvelle : il avait travaillé sans désemparer pendant toute une semaine; les bonshommes de plâtre étaient
tE PÈRE LA RUINE. 185
entre les mains du fabricant, et le sculpteur, de son côté, était entré en possession de trois superbes costumes de matelots napolitains.
Rien n'y manquait : ni les espadrilles, ni les bonnets d'un rouge éclatant, ni les caleçons à raies longitudinales rouges et blanches qui devaient laisser la jambe à moitié nue, ni les capes à capuchon avec leurs agréments aussi diaprés que l'habit d'arlequin.
Celle que le capitaine s'était destinée avait été ornée, en raison de son grade, d'un léger passe-poil d'or. Il ne pouvait se lasser de l'admirer ; il la plaçait sur ses épaules ; il se balançait pour en faire jouer les manches flottantes avec toutes les grâces dont elles étaient susceptibles ; il essayait la tournure que le capuchon abaissé donnerait à sa physionomie ; il la reposait et la reprenait encore.
A la vue de ces préparatifs, Valentin fronça le sourcil ; il devint plus pâle qu'il ne l'était déjà.
Richard était trop préoccupé de ses beaux vêtements pour prêter la moindre attention à ce qui se passait sur le cisage de son ami.
~ Ah ! dit-il en l'apercevant, si tu avais consenti à te laisser coucher sur le rôle de l'équipage de la Mouette, ■rien ne manquerait à sa gloire aujourd'hui. Que dis-tu de :ette tenue, hein ? allons-nous être assez ficelés?
— Je dis, répondit Valentin, que ces habits seraient 3ien plus à leur place à la descente de la Courtille que sur . es bancs de ton canot.
— Allons, voilà que tu mécanises mes équipiersl
Voyons, as-tu des regrets? Il me reste soixante francs; dans une heure, tu n'auras rien à nous envier.
— Non, tu sais bien que les mascarades ne sont pas de mon goût. Et pourrait-on savoir pour qui tu fais tous ces frais ?
Valentin regarda si fixement Richard en parlant ainsi, que celui-ci (éprouva un léger moment d'embarras.
— Pour qui? pour qui? Mille sabords! mais pour vexer les lascars de la Boris, qui faisaient tant leurs gabiers avec leurs méchantes vareuses de futaine rouge, pour épater les bourgeois, et puis...
— Non, répondit fermement Valentin; je te connais assez pour ne pas croire que tu te sois résigné à huit jours de travail avec cette seule perspective.
—Ehbien, s'il faut teravouer,j'ai encore une autre idée.
— Laquelle?
— Je compte sur les séductions de cet uniforme pour trouver ce qui me manque depuis si longtemps.
— Et que te manque-t-il ?
— Un mousse, parbleu i II n'y a pas de bateau, si mince que soit son gabarit, qui n'ait le sien. L'ordonnance l'exige pour les pêcheurs. Et puis ça a toutes sortes d'avantages ; c'est commode dans la vie privée et c'est flatteur quand on navigue ; ça va chercher le tabac, ça verse à boire aux gabiers, ça chante pendant que l'on court sa bordée. J'en veux un ; seulement, le mien ne sera ni une gourgandine, comme Clara de la DoriSy ni une maritorne, comme Carabine de la Sorcière des eaux.
LE PÈUE LA nUINE. 487
— Et à qui destines-tu cet emploi?
— Parbleu ! je ne sais pas pourquoi je te le cacherais : à la petite de là-bas, dit Richard avec une affectation de légèreté et d'indifférence.
— Alapetite-flUe du pêcheur de la Varenne? àHuberte?
— Ne trouves-tu pas qu'elle sera charmante? Elle est souple comme un mât de perroquet, elle manie Faviron comme un vieux loup de mer, elle vous fait une épissure plus proprement que pas un dans la haute Seine; et avec cela gentille, avenante, gaie comme un pinson ! Nom d*une carène, je chercherais longtemps avant de trouver aussi bien mon affaire.
— Mais, répliqua Valentin, dont la voix était étouffée, dont la main tremblait sur le dossier de la chaise à laquelle elle était appuyée, mais, avant de lui faire une pareille proposition, il faut que tu te sois assuré qu'elle éprouvait pour toi quelque inclination... qu'elle t'aimait ou t'aimerait.
— Tu me connais assez, répliqua le sculpteur en rougissant, pour savoir que la fatuité n'est pas mon vice; je ne serais pas assez sot pour agir ainsi, si je ne me croyais parfaitement autorisé aie faire.
Valentin demeura muet pendant quelques instants : la respiration lui manquait ; on eût dit qu'il allait étouffer, et sa main, qu'il continuait d'appuyer sur le dossier d'une chaise, tremblait, agitée d'un tressaillement nerveux.
— Richard, dit-il enfin, as-tu bien songé à ce que tu vas entreprendre?
— Bon 1 répliqua le capitaine de la Mouette, tu vas corn-
mencer un feu croisé de morale par tribord et par bâbord, et la morale, vois-tu, je suis toujours tenté de dire d'elle ce que cet autre disait des épinards. Je suis enchanté de ne pas l'aimer, car, si je Taimais, j'en mangerais et je se peux paslasouffrir. Donc, si tu fais de la morale, je pends chasse.
— Tu ne t'en iras pas.
— Eh bien, voyons, serait-elle bien à plaindre pour s'enrôler sur ma frégate? Je l'aime tout plein, cette petite.
— Non, tu ne l'aimes pas; si tu l'aimais, tu ne songerais pas à lui demander, comme première preuve de son amour pour toi, le sacrifice de sa dignité de femme; si tu l'aimais, tu la respecterais, et, à la pensée de l'abaisser au niveau de celles dont tu parlais tout à l'heure, ton cœur se soulèverait d'indignation.
— Enfin, elle me plaît, reprit le sculpteur d'un ton bourru jusqu'à la menace.
— Oui, et, comme elle te plaît, il faut la perdre.
— La perdre ! Ne dirait-on pas qu'il s'agit de la reine des îles Marquises?
— Est-ce bien toi qui parles, Richard, toi que tant de fois j'ai entendu réclamer ta place dans le prolétariat comme un titre? Qu'un beau fils séduise une fille du peuple, rien de plus logique; il fait son métier, après tout. Mais nous, nous attaquer à nos sœurs en pauvreté, en abandon? Allons donc, c'est commettre un sacrilège!
— En sorte que voici les équipiers de la Mouette condamnés aux duchesses pour ordinaire et à perpétuité! Eh bien, merci, ils sortent d'en prendre.
LE PÈRE LA nUINE. 189
— Richard ! Richard ne te fais pas plus méchant que lu ne l'es réellement. Par un hasard providentiel, tu as sauvé Huberte du déshonneur, et tu voudrais reprendre et continuer la mauvaise action que tu as empêché un autre decomoioltre, que je t'ai entendu flétrir, que tu as punie devant mes yeux? Je ne te crois pas, Richard.
— Mais, répliqua le sculpteur, dont la méfiance était éveillée, et qui en parlant regarda fixement son ami comme s'il eût voulu lire dans son âme, je ne t'ai jamais vu t'intéresser aussi vivement à aucune femme.
— Est-ce bien à toi, Richard, répondit Valentin en dominant assez son agitation pour paraître calme, est-ce bien à toi de fétonner si je m'intéresse à ceux qui souffrent?
— Non, reprit le sculpteur comme s'il se parlait à luimême, non, ce n'est pas toi qui voudrais faire poser un ami. D'ailleurs, je te connais, tu es blindé; ta carapace est à l'épreuve du petit drôle au carquois. Jamais je ne l'ai connu de maîtresse.
— Et tu ne m'en connaîtras jamais.
— Jure-le, ajouta le maître de la Mouette, comme s'il eût eu besoin de ce serment pour dissiper un dernier soupçon qui lui était venu.
— Je te le jure, répondit Valentin avec une certaine solennité, comme s'il eût lu dans l'âme de son ami.
Richard paraissait en proie à une vive agitation. La vivacité, la joyeuse humeur, les grâces naïves autant que la beauté de Huberte avait séduit le sculpteur. Depuis
un mois, il caressait Tidée d*en faire à la fois la souveraine de son cœur et le mousse de son embarcation, et> quelle que fût l'influence de Valenlin sur lui, il ne pouvait se décider à renoncer à de si riantes perspectives.
— Mille millions de sabords! s'écria-t-il en multipliant plus que jamais ses emprunts au vocabulaire de la marine, quelle fclie à moi de f avoir découvert mes pavois avant que le mousse fût amariné! Faut-il que j*aie été assez idiot pour te parler de mes projets I
— Ce sont des remords que je l'épargne, Richard, répliqua Valentin ; voyons, je ne t'ai jamais rien demandé; eh bien, je t'en prie, fais ce sacrifice à notre amitié.
— On tâchera ! dit brutalement le maître de la Mouette. Oui, c'est aujourd'hui la fête d'Argenteuil, il y a des courses pour les canots ; ma goélette ira promener sa quille de ce côté-là, au lieu de faire son tour de Marne. Je boirai, je ferai du train, je m'affalerai sous les tables, et gare à ceux qui me montreront le travers ! Ah ! que je bisque ! que je tiisque !
En parlant ainsi, le sculpteur avait rassemblé les trois défroques de matelots napolitains, et, lorsqu'il eut achevé sa phrase, il mit le ballot sous son bras et partit sans dire adieu à son ami, et avec la physionomie boudeuse et maussade d'un écolier qui vient de subir une remontrance.
Lorsque le bruit des pas de Richard se fut éteint sous la voûte de la porte cochère, Valenlin ne chercha plus à dompter la douleur qui étreignait son âme ; il se laissa
tomber sur une chaise, en s'ccriant avec un sanglot :
— Mon Dieu! mon Dieu I elle aime Richard!
Il demeura longtemps dans la même position, son front reposant sur sa main, tandis que ses larmes, qui glissaient le long de ses joues, traçaient de capricieux dessins sur le plancher.
Enfin il releva la tête, et, souriant d'un sourire mélancolique :
— Au moins, dit-il, à présent je puis la revoir sans danger et pour elle et pour moi... J'ai fait serment.