COPIENT LB CAPITAINE DE LÀ MOUETTE ÎITÉSOLUT DE TENTEH CN ABORDAGE
Nous avons vu Richard sortir de chez lui de fort méchante humeur.
Il suivait les bords du canal pour gagner la Seine, et plus il avançait, plus il sentait grandir sa colère.
Il n'avait jamais supporté ce qui contrariait ses fantaisies; mais celle-là lui tenait probablement au cœur plus que toutes les autres, car son dépit touchait à la frénésie«
En marchant, il se livrait à un mouologue accentué de pantomime; il accusait Valentin de sotte pruderie, il lui donnait les épithètes les moins parlementaires; il ne s'é*
pargnait pas lui-môme, du reste, lorsqu'il se reprochait la faiblesse avec laquelle il subissait la supériorité morale de son ami, et il corroborait ses interjections par de nombreux coups de poing adressés au paquet qu'il portait sous son bras.
Il arriva enfin au pont Marie, où stationnait sa chère goélette.
Le sculpteur était si dépité d'avoir tacitement accédé à la prière de Valentin, qu'à la grande surprise du blanchisseur qui avait la garde de l'embarcation, il ne se livra point à la minutieuse inspection de la coque, de la mâture et des agrès de son bateau, comme il avait l'habitude de le faire avec une sollicitude paternelle, chaque fois qu'il le revoyait.
Il demanda d'un air maussade si Courte-Botte et son camarade étaient arrivés, et, sur la réponse négative du blanchisseur, loin d'engager une conversation avec cet homme, il lui tourna le dos et s'assit sur un des bancs du canot.
Il est des jours marqués d'une croix noire dans lesquels rien ne vous réussit. Tout se réunissait pour augmenter la colère du sculpteur; les équipiers, ordinairement si exacts, ne venaient pas.
Les maîtres absolus, qu'ils soient rois ou capitaines, même capitaines de la Mouette^ se ressemblent tous : ils détestent attendre. Richard, mis à une trop cruelle épreuve, ne méditait pas moins, pour s'épargner à l'ave- Dir cet inconvénient, que d'introduire l'usage des coups
de garcelte dans la marine séquanaise. Enfin il aperçut ses deux flâneurs; ils descendaient l'escalier du quai en bayant aux corneilles, comme des gens que rien ne presse.
— Cré mille noms d'un chien, arriverez-vous,clampins? hurla le sculpteur.
Les deuk jeunes gens tournèrent la tête et aperçurent leur chef; ils accélérèrent le pas.
— Mille sabords, est-ce que vous vous moquez de moi, vous aussi? dit Richard lorsque ses deux subordonnés furent près de lui, la main droite à la hauteur de leurs chapeaux.
— Capitaine, vrai, ce n'est pas notre faute, interrompit Courte-Botte.
— Tâche de tenir la soute aux blagues fermée, toi; je vois d'ici les belles fichues raisons que tu vas me dévider, et j'en ai des nausées avant de les entendre : le service avant tout I
— Capitaine, reprit l'entêté Courte-Botte, c'est que Chal^ lamel que voici m'avait communiqué une idée que j'avais trouvée pleine de sens et de probabiUtés.
I — Challamel est un imbécile.
I —Je ne prétends pas le contraire, capitaine. Cepenilant, ayant aperçu Valentin dans le coucou qui va à la Varenne, il a pu croire que vous l'accompagniez et que vous étiez décidé à brûler pour un jour la politesse à la Alouette,., de sorte que...
— Tu as vu Valentin dans la voiture de la Varenne? 'écria Richard en saisissant Challamel à la cravate et en
le seco\iant comme un jeune mai dont on veut foire tomber les hannetons.
— Sans doute, capitaine; mais.... mais vous m'étranglez !
— Et quand Tas-tu vu?
— Tout à l'heure, en traversant la place de la- Bastille.
— Ce n'est pas vrai.
— Mais je vous jure que si, capitaine; à preuve que le berlingot était attelé d'un cheval blanc et d'un pie, et que lui, Valentin, avait la tête à la lucarne. Dame! je me suis dit : le canot fait toutes les semaines la même route; je comprends que cela ennuie le capitaine.
Richard avait lâché Ghallamel et s'était laissé tomber sur un banc comme accablé par ce qu'il venait d'entendre.
—Se jouer de moi de la sorte ! murmura-t-il; oh ! le lâche ! abuserde mon amitié pour lui, spéculer sur ma loyauté! Ah I j'aurais dû me méfier de toutes ses simagrées de sensiblerie et de beaux sentiments... Comment ai-je été assez sot pour ne pas m'apercevoir qu'il en était amoureux, pour donner dans le piège qu'il me tendait afin d'avoir ses coudées franches auprès d'elle?
— Capitaine, il faut vous venger, dit Courte-Botte.
— Qui est-ce qui te parle, à toi? répliqua durement le sculpteur.
— Vos yeux, vos gestes, votre physionomie; il tfy a pas besoin de compas d'épaisseur pour voir qu'il retourne delà bisque dans votre coque, et pour en deviner la cause. Vous et Valentin, vous faisiez une pige à qui aimerait la
petite pcchense; nous en avions assez jasé, Challamel et moi; a'Ue sainte-nitouche de Valenlin a voulu vous faire au même, puisque de savoir qu'il est à la Varenne, ça vous fait TefTet d'un vrai branle-bas. En bien, il ne faut pas qu'un terrien comme lui enfonce le plus flambard des flambards de la haute Seine. L'honneur de toute la marine y est intéressé; vous devez lui souffler la petite mère aux goujons, et, si vous avez besoin d'un coup de main pour l'amariner, nous sommes là, capitaine. — Pas vrai, Challamel?
— Aux avirons, enfants, aux avirons! s'écria Richard comme s'il eût pris un parti.
Les deux équipiers avaient à prouver la bonne volonté qu'ils venaient d'engager à leur chef; en moins de deux minutes, le canot fut paré et les deux jeunes gens étaient assis à leurs bancs, prêts à border leurs rames.
— Mouille, nage! commanda le sculpteur.
Les avirons tombèrent dans l'eau avec un seul bruit, et ta Mouette, légère et rapide comme l'oiseau dont elle portait le nom, commença à remonter le courant.
Ils allèrent jusqu'à Champigny, nageant avec cette vigueur et cette précipitation que les canotiers réservent ordinairement pour les courses, ne s'arrétant que lorsque Richard, pour accélérer encore la marche du bateau autant que pour le soulager, remplaçait un de ses camarades aux avirons.
Au moment où ils dépassaient le mur du parc de Saint- ' Maur, Richard avait cédé le gouvernail à Courte-Botte ; il
manœuvrait sa rame avec tant de fureur, qu'elle pliait comme un roseau sous la puissante impulsion qu'elle recevait.
— Pas si fort, pas si fort, capitaine, dit Courte-Botte; ce pauvre Challamel n'est pas de poids ; je suis forcé de mettre la barre sur vous, et ces embardées gênent l'allure de la Mouette. Soyez tranquille, nous arriverons. Voyez, le taille-mer coupe l'eau sans y faire une ride; la Mouette marche comme un vrai poisson quand on ne lui fait pas une nageoire plus longue que l'autre. Stopez, stopezl continua tout à coup Courte-Botte.
Les deux rameurs levèrent leurs avirons simultanément; mais le bateau, obéissant à son lancer, secondé par les roides de Tire-Vinaigre dans lesquels il était entré, filait encore avec la rapidité d'une flèche.
— Non , non , reprit Courte-Botte s' apercevant sans doute que la manœuvre qu'il avait ordonnée ne remplissait pas le but qu'il s'était proposé; mouille, nage tribord! scie bâbord 1 C'est çà, c'est çà, allons à la côte.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Richard.
— Il y a que vous allez avoir la preuve que Challamel ne vous a pas trompé; il y a que le diable est pour nous et veut nous épargner un bout de chemin ; il y a que ceux que nous allons chercher sont dans nos camps.
Le sculpteur se leva avec vivacité, et se mit debout sur son banc, tandis que Challamel arrêtait le canot en saisissant une branche d'un des buissons de la berge.
11 apepçut, à cinq cents pas d'eux, en aval, le bachot du
père la Ruine, qui remontait péniblement et lourdement la rivière; Valentin le conduisait et Huberte éUiit assise à Tarrière.
Les deux jeunes gens étaient seuls ; le vieillard ne les avait pas accompagnés.
En recevant ce témoignage non équivoque de ce qu'il appelait la trahison de son ami, Richard devint livide; il serra le poing et le tendit avec un geste menaçant dans la direction des deux jeunes gens.
— Merci, Ghallamel ; merci, Courte-Botte, dit-il d'une voix saccadée par la colère ; je vais descendre à terre ; remontez la Mouette à Champigny, et allez vous rafraîchir chez le père Fristeau; vous en avez besoin, garçons. Avant une heure, je vous aurai rejoints.
— Capitaine, répondit Courte-Botte, nous ne sommes pas hommes à faire danser le petit bleu quand un camarade peut avoir besoin de nous; nous allons garer l'embascation et nous reviendrons vous rejoindre.
— Non pas, j'ai besoin d'être seul, mes enfants; lorsque vous pourrez m'étre utiles, soyez tranquilles, je n'oublierai pas que vous êtes des amis, vous, et des vrais !
Le bateau s'éloigna, et Richard renouvela la majnœuvre qui avait eu un dénoûment si désastreux pour M. Batifol; il se cacha derrière les saules et il épia les deux jeunes gens.
Ceux-ci s'occupaient à relever les outils de Françjis Guichard. Ils visitaient les nasses, les verveux; ils filaient les lignes de fond. Tous les deux semblaient fort gais, et
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le vent apportait au sculpteur les éclats de rire de Ruherte, que les maladresses de Valentin, fort novice dans le môlier de pêcheur, paraissaient beaucoup divertir.
Comme tous les jaloux, Richard, qui ne pouvait entendre la conversation des deujc jeunes gens, se figura que ceux-ci s'amusaient à ses dépens; il ne douta pas que son ami n'égayât la Blonde en lui racontant comment il avaitfait pour empêcher l'importun capitaine de la Mouette de venir se mettre en tiers dans leurs plaisirs.
Il fut pris d'un désir violent d'entendre ce qu'ils pouvaient dire.
Ce n'était que la moitié de la tâche que de retirer les lignes; il fallait les mettre en ordre, les débarrasser des hameçons, nettoyer ceux-ci des débris d'appâts qui y restaient attachés, tordre et laver ceux-là; Huberte exigea sans doute de Valentin qu'il l'aidât dans ces soins de sa profession, carils amarrèrentle bachot et se mirent à y procéder.
Ils se trouvaient alors à l'extrémité inférieure de l'île de Tire-Vinaigre, à un endroit où, grâce au remous et malgré la profondeur, les sagittaires et les nénufars avaient pu attacher leurs racines et couvrir la surface de l'eau de leurs feuilles lancéolées et de leurs larges disque d'un vert si tendre.
Richard n'eut pas plus tôt reconnu la position, qu'il se débarrassa de ses vêtements, se glissa dans la rivière, et fil, en nageant, le tour de l'île du côté opposé à celui d'où il élail parti.
Lorsqu'il se trouva à quelque distance des deux jeunes
gens, il plongea résolument, et, sans s'effrayer des tiges des néiiufars qui s'enlaçaient autour de ses jambes comme autant de serpents, il se tint entre deux eaux jusqu'à ce . qu'il eût aperçu au-dessus de sa tête Tombre noire que faisait le bachot dans le milieu jaunâtre où il se trouvait. Alors il remonta doucement à la surface et, tâtonnant avec ses mains, il gagna l'avant du bachot, où il se tint suspendu à un bout de cordage.
Cet avant, qui dans les bateaux de cette espèce se relève sur une longueur de plusieurs pieds, formait un abri suffisant pour que ceux qui se trouvaient dans l'intérieur ne pussent l'apercevoir, et il ne devait pas perdre un mot de leur conversation.
— Pauvre père, disait Huberte, il est toujours si aise quand il manie ses outils, que cela me rend triste d'avoir été forcée de vous demander votre aide, monsieur Valentin, et que cela m'empêche de vous remercier comme je le devrais.
— Son indisposition n'aura pas de suites ; je l'espère si bien, Huberte, que j'oserais vous dire que je ne la regrette pas autant que vous paraissez le faire.
— Vraiment, monsieur Valentin? Comment! vous, pour qui grand-père a tant d'amitié, vous le payez de cette ingratitude? Eh bien, c'est gentil; et pourquoi, s'il vous plaît, ne regrettez-vous pas qu'il soit malade?
— Parce que cela m'a procuré une occasion que je n'aurais osé ni espérer, ni rechercher, celle de me trouver seul avec vouc.
— Bon ! vous allez me faire une déclaration d'amour! juste comme M. Richard. Ah ! je vous en prie, monsieur Valenlin, lâchez d*être aussi drôle que lui... Voyons, commencez.,. «Foi de flambard, petite, je t'adore 1...^ ou bien : « Par mon poignard de Tolède, mademoiselle, vos jolis yeux m*ont fait tourner la cervelle; llxez-la si vous ne voulez pas que je me perce le cœur à vos pieds ! »
En prononçant ces phrases, Huberte avait imité l'accent théâtral, les gestes et jusqu'aux regards dont se servait le capitaine de la Mouette pour prononcer les deux tendres périodes qu'il empruntait à la phraséologie maritime et à Targot moyen âge, en ce moment aussi fort à la mode. Le contraste de cette physionomie enfantine et de la fantasmagorie dramatique qu'elle évoquait était si bouffon, que Valentin ne put retenir un sourire.
— Ahl si vous saviez combien je regrette qu'il ne soit pas venu avec vous, M. Richard!
—Vous le regrettez, Huberte?
— Certainement; ma vie est bien changée, allez, depuis que je vous ai si heureusement rencontrés. Le grand-pcre, qui ne pouvait souffrir les nouvelles connaissances, s'est mis tout de suite à vous aimer parce que vous m'aviez rendu un grand service, et puis... parce que vous étiez d'accord avec lui pour haïr les Parisiens. Alors, et comme naturellement il avait confiance en vous deux, il vous a reçus dans notre maison, et les dimanches, qui étaient si tristes autrefois, sont devenus des jours de féle passes comme cela entre nous trois. Aussi, si vous saviez avec
quelle impatience je les attends! comme la semnîne mç semble longue! comme, en descendant le coteau, après la messe, je regarde au loin sur la rivière pour voir si je n'apercevrai pas votre bateau ! Je connais si bien son pavillon noir à étoiles rouges! Vous le gronderez bien fort de ma part, votre ami; vous lui direz que c'est fort mal de nous avoir gâté notre journée, à vous et à moi, le tout pour la fête d'Argenteuil : une belle affaire!
Pendant que Huberte parlait ainsi, Valentin palissai! visiblement et ses yeux devenaient humides.
— Que faites-vous donc? continua Huberte. C*est ainsi que vous démêlez une ligne ! Mais il va me falloir plus d'une heure pour débrouiller le peloton que vous venez de tisser là. Ah ! M. Richard est bien plus adroit que vous.
Valentin jeta la ligne avec impatience.
— Qu'est-ce qui vous prend donc? Oh! comme vous êtes violent!
— Vous Taimez donc bien? dit le bijoutier avec une certaine amertume.
-—Qui? M. Richard? Oh ! tout plein. Ah ça! mais qu'estce qui grouille donc sous le bateau?
— Un rat d'eau... Qu'importe? repartit Valentin sans prendre la peine de regarder. Huberte, continua-t-il d'une voix émue, mon enfant, avez-vous quelquefois réfléchi qu'une honnête fille ne disposait de son amour que lorsqu'elle était certaine que son amant ne voulait pas séparer cet amour du don de sa main?
— Mon amour? ma main? Ah çàl mais que voulez-vous donc dire, monsieur Valenlin?
— Pensez âmes paroles, Huberte; ce sont les seules que la délicatesse me permette de vous adresser, et cependant je donnerais mon sang pour vous.
— Ah! mon amour! j'y suis, s'écria la Blonde : vous croyez que je partage la flamme que tous les dimanches M. Richard me demande la permission de me peindre; en deux mots, que je suis amoureuse de votre amiT
— Mais ne venez-vous pas de me dire...? ■—Ah! c'est trop drôle, en vérité !
Huberte ne continua pas ; elle paraissail devoir suffoquer dans un accès de gaieté.
Rien n'avait plus bougé sous l'avant du bateau.
— Mais, reprit Huberte, pourvu que M. Richard, qui a l'air pas mal avantageux, n*aille pas se figurer, comme vous l'avez pensé, vous, que je suis folle de sa personne. J'ai pour lui une grosse dose d'amitié, parce qu'il m'a rendu un service que je n'oubliera jamais, parce qu'il est bon, pas fier, et surtout parce que, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, il me fait toujours rire ; mais pour m'avoir rendue amoureuse de lui, oh ! non, je n'y ai jamais songé; et il me semble que ce sera plus difficile que cela.
— Ce que vous dites est bien vrai, Huberte?
— Sont-ils habitués au mensonge, ces gens de Paris ! il leur faut plus que la parole d'une brave fille... Ah çà;! mais, à propos, qu'est-ce que cela vous fait? Vou-
driez-vous décidément aller sur les brisées de votre ami?
La question de Huberte avait produit sur Valentin l'effe d'une secousse électrique ; elle calma soudain les transports de joie que faisait naître dans son âme Tassurance que le cœur de la jeune fille était encore libre ; elle le fit rentrer en lui-même ; il eut honte d*y avoir cédé ; il cornprenait combien son rôle serait odieux s'il se rendait cou- , pable de ce qu'il avait condamné dans Richard ; combien celui-ci pourrait justement l'accuser de déloyauté s'il cherchait à se substituer à lui dans le cœur delà jeune fille.
— Non, dit-il, non, Huberte, j'ai pour vous une affection toute fraternelle, mais point d'amour.
— Ce que vous me dites-là n'est peut-être pas trèsgalant, mais j'aime mieux cela; c'est si bon d'être une paire d'amis ! de pouvoir causer, rire, chanter, se promener sans songera mal, sans se méfier l'un de l'autre, faisant la nique aux propos de par la pureté de sa conscience ! Et danser donc! c'est-il amusant la danse! Un soir, je m'étais échappée, j'ai été rejoindre les autres, que deux violons faisaient sauter devant le bac. En commençant, j'imitais ce que je voyais faire, sans y prendre grand plaisir; mais, après cinq minutes, c'était bien différent. La musique, qui m'avait paru si aigre, si discordante, était devenue entraînante. Elle me faisait bondir à son gré, et en même temps tout tourbillonnait autour de moi, bs arbres, les maisons, les nuages eux-mêmes ; il me semblait qu'ils formaient une immense chaîne dont j'étais un anneau et que mes pieds avaient la puissance de quitter la terre pour
les suivre; je croyais que j^allais devenir folle, et cette folie était si douce, que je souhaitais de mourir dans un de SCS accès. Oh ! vous me ferez dansera la fôte de la Varenne, n'est-ce pas, monsieur Valentin ?
— C'est que je ne sais pas danser, Huberte.
— Vous ne savez pas danser?
— Non, mon enfant.
— Mais comment ferez-vous pour faire la cour à celle • que vous aimerez, et dont vous voudrez faire votre compagne, alors ?
— Je lui offrirai un bras sur lequel elle pourra s'appuyer avec confiance, un cœur qui n'aura jamais battu que pour elle, et dans lequel, lors des épreuves qu'elle rencontrera dans la vie, elle pourra se réfugier sans souci du passé, sans inquiétude pour l'avenir.
— Ah! c'est ainsi que vous espérez la séduire?
*— Oui, car ce sera, je l'espère, une âme noble et droite, qui saura apprécier le charme des amours pures de deux cœurs honnêtes. Je la séduirai en lui présentant le tableau du bonheur tel que je le comprends : d'abord de celui de deux jeunes gens qui sans arrière-pensée se sont donnés l'un à l'autre, et ne font plus qu'un; dont l'un est attentif, prévoyant, empressé ; dont l'autre est douce et fidàle; dont le premier initie la seconde à ce qu'il connaix des grandeurs de la nature ou des merveilles de l'esprit humain, pour faire partager à sa compagne les douces émotions qu'elles procurent, tandis que celle-ci lui communique cette mystérieuse tendresse que Dieu a mise dans le cœur
flela femme, et l'associe à toutes ses pensées, h tous ses actes de charité et d'amour. Je laséduirai en lui montrant la plus sévère, mais non moins attrayante perspective qui l'attend lorsqu'elle sera mère de famille, entourée de beaux enfants dans lesquels le père et la mère se verront mutuellement revivre, qui recevront d'elle l'exemple du dévouement, de la patience et de la probité, qui apprendront de lui comment on sert à la fois Dieu, la justice et la patrie par le travail. Je la séduirai enfin par l'espoir que la mort du juste sera la sienne, qu'elle s'endormira doucement entre les bras du seul homme qu'elle aura aimé sur cette terre, avec la certitude de le retrouver bientôt dans l'éternité. Pensez-vous, Huberte, que tout cela ne vaille pas bien le bal et la danse ?
Valentin s'était animé en parlant de la sorte, et son accent, son geste, autant que ses paroles , semblaient impressionner la jeune fille; elle le regardait avec une attention qui révélait une pensée secrète.
— Sans doute, monsieur Valentin, dit-elle lorsque le jeune homme eut fini, et pour répondre quelque chose, car il était évident que ses paroles n'exprimaient pas ce qui se passaitdans son âme; sans doute, mais cela n'empêche pas que le bal ne soit un plaisir bien vif.
Puis, comme si elle se fût aperçue seulement depuis quelques instants qu'elle était seule avec l'ouvrier au milieu de ces solitudes de la rivière, comme si elle comprenait enfin le danger de ce tête-à-tete, elle reprit avec une vivacité singulière :
— Mais il se fait tard, le grand père sera inquiet; reiK trous, rr.onsieur Valentin, je vous en conjure.
Valenlin détacha le bachot, que le courant entraîna rapidement; puis le bijoutier prit les rames et dirigea l'embarcation dans la direction du village.
Huberte s'était assise à Tarrièrc; elle îie babillait plus comme c'était son habitude ; elle demeurait muette et pensive, le menton reposant sur la paume de sa main et le bras appuyé sur son genou; de temps en temps, elle levait ses grands yeux bleus sur le jeune homme et le considérait avec une curiosité inquiète.
Au moment où ils s'éloignaient, une tête sortit d'une touffe de sagittaires.
C'était celle du maître de la Mouette» qui s'était dissimulé sous cet abri, au moment où le mouvement du bateau lui enlevait son premier asile.
— C'est égal, dit Richard, tu auras beau lui chanter tes plus belles antiennes de vertu, grâce à toi je sais par où îa prendre. Nous sommes manche à manche, ami Valenîn, et c'est le cas ou jamais de le dire : Maintenant, à qui (a belle?
Le sculpteur se lança dans la rivière, qu'il traversa en déployant les grâces de sa plus belle coupe marinière ; il rajusta ses habits, put rejoindre ses équipiers, et se montra fort joyeux pendant toute la soirée, que le patron et ses deux subordonnés prolongèrent jusqu'au grand jour en dignes enfants de Neptune qu'ils étaient.
tA FÊTE DE LA VARENNE
En rentrant dans le logement de la rue Saint-Sabin, en retrouvant Valentin, Richard ne demanda à son ami aucune explication; il évita à l'avenir de laisser la conversation s'engager sur le vieux Guichard et sa petite-fille ; il affecta à cet égard une insouciance dont le bijoutier fut complètement la dupe.
Le dimanche qui suivit, Valentin demanda au sculpteur s'il ne voulait pas l'accompagner à la Varenne ; et, quand il se retrouva en même temps que son ami auprès de la Blonde, celui-ci put remarquer que les façons du maître de la Mouette s'étaient considérablement modifiées à l'égard de la jeune fille ; il avait toujours avec elle les manières cavalières qu'il affectait vis-à-vis de toutes les femmes, mais au moins s'abstenait-il des familiarités irrévérencieuses qu'il se permettait lors des premiers jours de sa rencontre avec la petite pêcheuse.
Valentin croyait son ami radicalement guéri de sa fantaisie, il s'applaudissait d avoir eu assez d'influence sur le sculpteur pour le faire renoncer à ses projefs ; en même temps, il éprouvait une joie secrète dont il ne se rendait pas un compte exact, et qui se manifestait par
20S LE PÈRE LA nUINE.
une expansion de reconnaissance amicale dont Richard devinait bien la cause. La passion du jeune bijoutier, débarrassée du frein qu'il avait cru de son devoir de lui imposer lui-même, faisait de rapides progrès dans son âme. Il était facile d'en juger aux regards dont il enveloppait Huberte lorsqu'il se trouvait auprès d'elle, à l'enivrement avec lequel il recueillait chacune de ses paroles, à son air rêveur, à la mélancolie peinte sur sa physionomie lorsqu'il était rentré dans Paris. Cependant il ne lui semblait pas qu'assez de temps se fût écoulé depuis le sacrifice qu'il avait demandé à son camarade pour réclamer, même avec des intentions bien différentes de ce qu'avaient été celles de Richard, la place que volontairement il laissait mcdiXïie. Valentin se taisait sur ce qui se passait dans son cœur, et jamais il ne fut, entre lui et Iluberte, autant question d'amour et d'union que le jour où le maître de la Mouette avait surpris leur causerie sur la rivière.
Huberte traitait les deux jeunes gens à peu près de môme sorte ; elle avait pour tous les deux la même amitié naïve, la même cordialité franche, la même tendresse enfantine; cependant, s'il eût fallu établir une différence, il était évident qu elle devenait plus réservée et plus froide envers Valentin à mesure que celui-ci se montrait plus enthousiaste et plus empressé, qu'elle se montrait plus aimable avec Richard depuis que celui-ci bornait ses prétention^ s à celles qu'autorise une bonne camaradi^rie. Lorsqu'elle se trouvait seule avec le premier, elle paraissait gênée, embarrassée, rêveuse, presque triste ; elle parlail
peu, elle souriait à peine; il semblait qu'elle désirât la fin de ce tête-à-tête. Le second arrivait-il, elle se livrait sans contrainte aux inspirations de sa gaieté naturelle, elle redevenait elle-même.
Peut-être, ombrageux comme tous les cœurs sincèrement épris, Valentin avait-il observé cette nuance dans les sympathies de la jeune fille ; peut-être un doute sur la franchise de Huberte se joignait-il aux raisons que nous avons spécifiées tout à Theure pour l'empêcher de déclarer son amour à la petite-fille de François Guichard.
On arriva ainsi aux premiers jours de septembre, c'està-dire à l'époque où avait été fixée la fête patronale de la Varenne.
Cette fête était depuis deux mois la préoccupation constante de M. Batifol, celle qui l'empêchait de ressentir toute l'amertune des souvenirs qu'avait dû lui laisser sa triste aventure.
Les murs du nouveau village étaient à peine sortis de terre, que déjà ceux qui les avaient construits concevaient sur son importance les perspectives les plus fallacieuses, et jetaient un regard plein d'envie sur les autres villages îeurs voisins.
A les entendre, le gouvernement eût dû faire trêve aux préoccupations que lui donnait l'attitude peu sympathique de l'Europe à son endroit, pour penser à doter la Varenne d'une église, d'une école, d'une pompe à feu, de tous les établissements enfin, y compris le garde champêtre, qu'il accordait sans conteste à des cités plus populeuses sans
doute, maïs moins remarquables aussi que ne rétait ce nouveau centre parla distinction exceptionnelle de chacun de ses habitants.
Bientôt ils en arrivèrent à contester à Saint Maur le droit de posséder la maison commune et à revendiquer pour eux tous les honneurs municipaux.
Comme on devait s'y attendre, ces velléités ambitieuses et le concert de récriminations qui leur servaient de cortège n'eurent aucune espèce de succès; repoussées en masse, les prétentions des la Varennois cherchèrent à se rattraper dans le détail.
Saint-Maur avait une fête ; les maisons de la presqu'île voulurent avoir leur fête à leur tour.
M. Batifol avait suggéré et fomenté ce désir; il connaissait le prix et la valeur delà publicité ; il y eut recours volontiers pour stimuler le débit de ce qui lui restait de terrains ; les dépenses considérables qu'elle entraînait l'a* valent seules arrêté ; il trouvait le moyen d'en faire aux dépens de ses concitoyens ; il n'hésita plus et se mit à la tête de l'entreprise.
Huit jours après avoir reçu l'autorisation nécessaire, de grandes affiches jaunes annonçaient aux populations de Paris et de la banlieue qu'on offrait aux amateurs de la villégiature une superbe maison de campagne pour rien.
C'était une combinaison de M. Batifol; il se déba/rassait ainsi pour un bon prix de quelques mèti'es de son terrain, en en faisant l'objet d'une loterie dont chaque personne présente à la fête recevrait un billet.
De maison de campagne, il n'en existait pas sur le sable de M. Balifol: mais il est vrai d'ajouter que celui que la chance favoricerait serait parfaitement le maître d'en bâtir une.
L'affiche eut un succès prodigieux; tous les faubourgs de l'est descendirent dans la presqu'île de la Marne; la loterie ne devait faire qu'un heureux; mais chacun espérait être celui-là, et ceux auxquels le sort refuserait ce privilège avaient pour se consoler les joutes, les courses de bateau, de citrouilles et de canards, les jeux de Tanguille et du baquet, le bal et les autres divertissements dont M. Batifol, très au courant des préJ^leclions de ceux auxquels il s'adressait, n'avait point dédaigné d'ajouter l'attrait au morceau capital de son programme.
Dès l'aurore, la berge présentait un aspect inaccoutumé.
Quelques curieux acharnés dissertaient en groupe sur les plaisirs qu'ils allaient prendre; les marchands forains donnaient le dernier coup de marteau à leurs constructions éphémères; les chiens, surpris de ce mouvement inaccoutumé, aboyaient; les enfants promenaient autour des boutiques improvisées leurs petites mines ébahies et envieuses ; de leur côté, les marchands de vin ne restaient pas inactifs. Si du dehors on ne pouvait juger de l'étendue de leurs préparatifs, il était cependant facile de les apprécier à l'affreuse odeur de graisse brûlée qui infectait, à cinq cents pas à la ronde, l'atmosphère ordinairement s» pure d^ la vallée.
M. Bcitifol, vêtu denoir, cravaté de blanc, allait et venait
2fâ LE PÈRE LA IIUINE.
avec Kiute Timportance d'un général d'armée ; il donnait ses ordres d'une voix rogue et impérieuse, faisait placer les bouées pour la course, dresser les oriflammes, suspendre les guirlandes de feuillage; mais il ne dédaignait pas de mettre, comme il le disait, la main à la pâte, en aidant les manœuvres chargés de dresser le mât de cocagne.
3eul, le père la Ruine faisait tache sur cette activité el sur celte allégresse générale.
Quoi qu*eût pu lui dire Huberte pour l'y décider, le bonhomme, qui faisait si aisément les honneurs de ce qu'il appelait son beau chapeau au renouveau, s'était obstinément refusé à revêtir ses habits des dimanches. Comme ces légitimistes qui, longtemps après l'intronisation du mois d'août 1830, continuaient d'appeler le roi Louis-Philippe SL le duc d* Orléans f François Guichard ne voulait pas reconnaître le nouveau la Varenne,et, comme faisaient les douairières du noble faubourg lors des réjouissances nationales, il était décidé à se renfermer dans sa demeure pendant la fête de la Varenne.
— Et de quoi me réjouirais-je? disait-il à la Blonde; est-ce de ce que tout est si bien bouleversé dans ce pays, que je ne puis reconnaître les endroits que, pendant plus de cinquante ans, j'ai fréquentés ? est-ce de ce que chaque jour je vois abattre des arbres qui servaient de jalons à mes souvenirs, et pousser, à la place vide qu'ils laissaient, un Parisien qui t'insultera demain, mon enfant, s'il ne t*a pas insultée hier? De quoi me réjouirais-je encore? de ce que ces bourgeois ont pris la place que les nobles avaient
laissée vide? de ce que, si nous n*avons plus les mêmes privilégiés, il nous reste les mêmes privilèges? de ce que l'insolence, la fierté, Tégoïsme qu'une épée donnait le droit de montrer vis-à-vis des pauvres gens, une pièce de cent sous permet de Tafficher aujourd'hui? Allons donc! Libre à toi deramuser,la Blonde, puisque tu as mis tesaffiquets du dimanche ; mais, quant à moi, le cœur ne m'en dit pas assez pour cela.
— Et moi, je vous répète, grand-père, qu'il faut vous habiller, il le faut; j'ai de grandes raisons pour insister.
— Eh bien, dis-les moi, tes raisons.
— Dame ! grand-père, répondit Huberte, dont le visage se couvrit d'une légère rougeur, M. Valentin et M. Richard vont venir, et...
— Et tu veux que ton grand-père se fasse beau pour les recevoir? Il me semblait que, pourvu que tu fusses belle, c'est tout ce que M. Valentin pouvait désirer, et il me semble que rien n'y doit manquer, car tu as passé à t'attifer plus de temps qu'il ne m'en faudrait pour ajuster une demi-douzaine de verveux.
— Pourquoi nommez-vous M. Valentin plutôt que M.Richard? ditHuberte en tordant un coin deson tablier.
— Eh! ehf j'ai mes raisons, la Blonde, et je suis sûr qu'au fond, tu les trouves bonnes sans les connaître.
— Et pourrait-on les savoir, vos raisons, grand-père? dit la jeune fille en souriant.
— C'est que M. Valentin, bien qu'il soit d'une partie qui ne ressemble guère à la nôtre, qu'il ait un peu trop les
i'il LE PÈRE LA RUINE.
allures d'un monsieur, m'inspire tant de confiance, que je m'en irais tranquille là-haut si, avant de partir, j'avais mis ta main dans la sienne. J'ai été franc, la Blonde ; vas-tu l'être, toi? Voyons, t'agrée-t-il comme il m'agrée?
— Grand-père, M. Valentin ne me déplaît pas. — ' C'est déjà quelque chose.
— Mais, reprit vivement Huberte, s'il faut vous dire la vérité, eh bien...
•-^Eh bien?
— Quelquefois je m'interroge moi-même; souvent je me suis demandé si je serais heureuse d'avoir M. Valentin pour mari, et celte idée me fait frissonner, je ne sais pourquoi, grand-père.
— Cette idée te fait frissonner ?
~ Oui, tenez, j'ai bien de l'amitié pour lui; lorsque je le vois et surtout que je l'entends causer, je me sens toute joyeuse. En bien, malgré cela, auprès de lui j'éprouve une tristesse dont je ne saurais me rendre compte; il est si sérieux, si sévère!
— Dis qu'il est si honnête.
~ D'ailleurs, grand-père... oh ! mais ceci je puis vous le jurer, jamais M. Valentin ne m'a dit qu'il m'aimait, et nous perdons du temps en suppositions bien vaines.
— Oui, oui, tu as raison, il ne faut pas s'arrêter aux beaux rêves; mais sois tranquille, la Blonde, M. Valentin ne rougira pas de serrer ma main quand même elle sortirait de la manche d'un bourgeron de travail. Quant à Vautre, je ne crois pas qu'il ait le droit de faire le difficile,
lui qui met des beurrées de goudron sur ses vareuses toutes neuves pour leur donner l'air d'avoir été sur la mer. Ainsi, tiens-loi tranquille, la Blonde, et laisse-moi reposer.
Voici ce que François Guichard, tant que le soleil était sur riiorizon, appelait reposer :
Il restait assis, soit au coin de Tâtre, soit devant sa porte, les yeux fermés, dans une immobilité parfaite, ne dormant pas, mais ne percevant plus les bruits qui se faisaient autour de lui, tant il était absorbé dans ses pensées, recueilli dans ses souvenirs.
Huberte savait par expérience que, lorsque le vieillard s'était réfugié ainsi au milieu des images de son passé, il devenait difficile de l'en arracher; elle n'insista pas, et s'en alla sur le rivage guetter l'arrivée des embarcations.
Elle était rêveuse, la pauvre jeune fille; les quelques paroles prononcées par son père avaient éclairé la situation comme un souffle de vent disperse les nuages du ciel. Maintenant ce ciel, pour être pur, était-il serein ? Huberte s'était interrogée plus d'une fois, et elle ne savait pas plus se répondre à elle-même qu elle n'avait su répondre à san père. Souvent elle s'était demandé lequel elle eût préféré pour son mari, de Valentin ou de Richard. Le poids delà raison la faisait pencher pour Valentin, le goût de plaisir l'entraînait vers Richard.
Elle s'assit donc muette et mélancolique près de la rive, où elle demeura une demi-heure à peu près; mais tout à coup sa physionomie «'éclaira, et elle s'élança vers la mai- '«(jn fin «'écriant :
— Les voilà! les voilà!
Le père la Ruine sortit de son engourdissement et s'achemina doucement vers la berge.
En eiïet, la Mouette^ escortée de sept ou huit canots qui venaient pour la course, se dessinait à Tangle que fait la rivière au-dessous de l'île des Gardes.
Le sculpteur avait déployé un grand luxe de pavois pour cette circonstance, et ses équipiers avaient revêtu leurs beaux costumes napolitains; les couleurs éclatantes des pavillons ondulaient au soleil.
A la grande surprise de Huberte, au lieu de débarquer auprès dubac, comme c'était Tusage, la Mouette sedétacha de la petite flottille, vira et atterrit en face de Tendroit où se trouvaient le vieillard et sa petite-fille.
Le patron de la Mouette débarqua aussitôt; il paraissait rayonnant de joie ou d'orgueil sous la cape doublée de rouge qu'il portait sur son épaule; si rayonnant que, malgré son goût avéré pour les innocents triomphes de la tenue, il était raisonnable de supposer une autre cause à une satisfaction si expansive.
Au contraire, à mesure que la goélette s'était approchée, le visage de Huberte s'était considérablement rembruni. Elle avait vainement cherché, au milieu de cette bigarrure, la couleur sombre et sévère des vêtements que portait ordinairement Valentin. Lorsque le canot avait fait devant elle son mouvement circulaire, elle avait reconnu que le jeune ouvrier n'était point avec ses amis.
Richard, dont les yeux n'avaient pas quitté Huberte
LE PÈRE LA ftUINE. 217
depuis le moment où il avait pu la distingner, avait déjà remarqué le désappointement empreint sur la pliysionomie de la jeune fille. Il se pencîia vers ses équipiers et leur dit à voix basse :
— Attention ! quelon soit sage comme des demoiselles! le branle- bas est pour ce soir.
Cliaîlamel et Courte-Botle répondirent par un signa d'acquiescement.
Quelque profonde et sincère que fût la tristesse qui était entrée dans le cœur de la Blonde lorsqu'elle s'était aperçue de l'absence de Valenlin, cette tristesse ne put tenir devant le spectacle que lui donna Richard lorsqu'il monta les degrés taillés dans le gazon de la berge; elle éclata de rire au nez du jeune homme, et le père la RuinCç de son côte, trouva le soi-disant capitaine si plaisant sous son bonnet rouge et avec ses jambes nues, que, malgré sa gravilc habituelle, il accompagna en contre -basse sa peli(e-fille.
Celte hilariié eût déconcerté tout autre que le superbe canotier; elle n'affecta pas sensiblement Richard. 11 s'a* vança vers Iluberte, lui serra la main et lui élreignit la taille avec une expression de galanterie badine; puis^ s'ailressnnt à François Guicliard :
— Père la Ruine, lui dit-il, vous voyez en moi le dépulô des flambards de la Seine.
— J'aurais cru plutôt que vous étiez le député dei marchands de cerises; vous avez l'air d'un mannequin à e! frayer les pierrots.
— Père la Ruine, reprit le capitaine de la Mouette en élevant la voix pour dominer celle de son interlocuteur, père la Ruine, vous êtes le doyen des homiKies de rivière, vous êtes le Nestor de la population aquatique, avec laquelle nous nous faisons gloire de marcher : au !)oni des canotiers réunis à la Varenne, j*ai l'honneur de vous engager à présider le banquet fraternel dans lequel nous nous réunissons après les courses.
— C'est, en effot, bien de Thonneur pour moi, monsieur Richard, répondit François Guichard, mais je ne saurais accepter. Vous avez sauvé mon enfant, nous sommes presque camarades, mais il ne s'ensuit pas que je sois Tami de vos amis. Nous sommes du même élément, c'est vrai ; mais nous ne l'exploitons pas de la môme façon, eux et moi. Ils effarouchent le poisson, je nage en douceur pour lui inspirer confiance. Mamine graveet soucieuse serrerait le cœur de vos jeunes gens ; eux, de leur côté, seraient capables de faire fondre ma tristesse comme le soleil au printemps fond la neige de nos plaines, et je tiens autant à cette tristesse qu'ils peuvent tenir à leur gaieté,
— Il est impossible que vous refusiez. Je vous ai proposé pour président, et vous avez été acclamé à Tunanimité. Et puis on doit porter un toast à la hberté de& mers, à raffranchissement du poisson, à Thumiliation de l'Angleterre, et il convient que vous soyez là pour y répondre.
François Guichard résistait toujours, et le patron de la Mouette fut forcé de lâcher toutes les écluses de son élo< quence. De persuasif et d'insinuant, il devint pathétique ;
il parla du service rendu à Huberte, il Tinvoqua conime un titre à ce que le bonhomme ne lui refusai pas la seule demande qu'il lui eût jamais adressée; il déploya une si singulière insistance, que le père la Ruine finit par se rendre aux désirs du sculpteur.
Lorsqu'il eut été convenu que Huberte et lui assisteraient au banquet :
— M. Valentin y sera sans doute, dit le père Guichard. Comment se fait-il que je ne le voie pas ici?
— Il viendra peut-être, je ne sais, répliqua le capitaine de la Mouette en affectant beaucoup plus d'embarras qu'il n'en éprouvait réellement.
— Serait-il malade? interrompit la Blonde avec une vivacité qui fit passer un éclair de colère dans les yeux du jeune homme.
— Ou lui est-il arrivé quelque chose? fit le père la Ruine obéissant, de son côté, à la sympathie profonde qu'il éprouvait pour le bijoutier.
Richard répondit par un clignement de l'œil et un claquement delà langue qui eût signifié quelque chose pour tout autre que le vieux pécheur; puis, le prenant à part, il lui dit en baissant la voix, mais pas assez cependant pour que ses paroles n'arrivassent point à Huberte, qu'il l-voyait attentive :
— Dame ! vous comprenez qu'après avoir donné tant de dimanches à l'amitié, c'est bien le moins que l'ami Valentin en accorde enfin un à l'amour.
— Je ne vous comprends pas.
— En bon français, Valentin est allé promener sa mattresse à Sainl-Cloud. Comprenez-vous maintenant, papa Trompe-goujon, homme vertueux et phénoménal, qui m'avez pourtant Tair d*avoir été un farceur dans votre temps?
Le père la Ruine haussa les épaules, comme il faisnit lorsque son jeune ami se livrait à quelqu'une de ses excentricités ; mais Huberle devint aussi blanche que la batiste de son bonnet.
Richard vit celte pâleur; sous prétexte de prendre quelque chose dans son embarcation, il se rappi ocha do Courte-Botte.
— Range un grand branle-bns, lui dit-il ; bien m'en a pris de mettre la chose à ce soir; dans huit jours peutêtre, il n'eût plus été temps. Qu'à neuf heures la goélette soit toute parée aux Falonnières, je puis en avoir besoin; ne te décharge pas de ce soin sur Challumel, entenJs-tu, Courte-Botte? C'est un bon enfant; mais, s'il fau berge une seule bouteille, on ne peut pas plus compter sur son exactitude que sur sa discrétion; veille sur lui; moi, je vais préparer lu petite à lever l'ancre.
Richard voulut rejoindre Huberte ; elle avait disparu, elle élait entrée dans la maison de son grand-pèie.
Il l'y suivit, et, lorsqu'il entra, il lui sembla que hi jeuno fille essuyait précipitamment ses yeux avec son mouchoir. En elîet, il s'aperçut qu'elle avait les yeux rougis par les larmes.
Le palron de la Mouette avait mille excellentes raisons
pour ne point vouloir paraître remarquer le clingrin que l'absence de Valenlin causait à la jeune fille; il chercha à la distraire par les singeries qui étaient dans ses habitudes, par ses charges d'atelier les plus plaisantes, et, lorsqu'il eut vu le sourire reparaître sur les lèvres de la Blonde, il reprit peu à peu le rôle passionné qu'il avait abandonné; seulement, il changea de tactique : tout en entretenant la petite pêcheuse de son amour, il resta aussi respectueux que Valentin lui-même eût pu l'être vis-à-vis 4'elle.
Huberte demeura longtemps inquiète et rêveuse; puis louià coup, comme animée d'une résolution subite, comme si elle se fût décidée à rompre avec des idées imporlunes, à étouffer des regrets qui, malgré sa volonté, continuaient à se faire jour dans son cœur, peu à peu elle répondit, comme elle avait l'habitude de le faire, par des rires, par des moqueries, par des plaisanteries de toute sorte, aux périodes embrasées du canotier, si bien qu'elle finit par paraître avoir oublié Valenlin et par se montrer si heureuse de la présencedu sculpteur, par lui témoigner tantd'amicale sympathie, que celui-ci fut presque courroucé lorsque Courte-Botle vint l'arracheraux douceurs de cetêle-à-téte.
Les courses allaient commencer.
Malheuieiisementpour Richard, la Mouette gagna deux prix, et la joie de triompher devant celle qu'il courtisait, de la voir s^associer aux acclamations qui saluaient sa victoire, l'enivra tellement, qu'il oublia le rôle qu'il s'était imposé.
Il avait aperçu M. Balifol, et il ne résista pas à la icnlalion de lui faire ce qu*il appelait une bonne plaisanterie.
S*il avait tort de ne pas reprendre immédialcnient une partie si bien entamée, n'était-ce pas encore marcher à son but que de persécuter un peu Tobjet de toutes les antipathies du grand-père de celle qu'il voulait séduire?
Ce fut là le raisonnement que se fit le maître de la Mouette,
M. Batifol avait cru, en raison de la solennité de la circonstance, devoir payer de sa personne ; il s'était fait inscrire pour une course de bachots qui devait clôturer les plaisirs nautiques de cette journée.
Il s'était mis en tenue de combat, tenue moins gracieuse peut-être, mais à coup sûr aussi originale que celle des équipiers de la Mouette ; il portait, avec addition du maillot réclamé par les mœurs modernes, le costume du luUeur antique.
Son torse grêle, son dos voûté, ses jambes osseuses, ses genoux cagneux, faisaient le plus singulier effet sous le coton de ce maillot, qui se tordait en mille plis autour de sa personne. Cependant la journée avait été si belle pour M. Batifol, qu'il ne pensait pas môme à s'attribuer les rires moqueurs qu'il soulevait autour de lui, et son geait b faire frotter d'huile, à la façon des athlètes, ses bras qui étaient nus.
Enfin le signal du départ fut donné.
M. Balifol, suant, soufflant, se tordait sur ses avirons, se démenait comme un forçat sur les bancs de la cliiourme;
LE PÈRE LA RUIxNE. 223
il avait la tête sur ses rivaux, et tant d'efforts semblaien' devoir recevoir leur récompense.
Il vit tout à coup apparaître à ses côtés la figure sardonique du sculpteur, qui, monté sur un bateau très-léger, suivait borda bord la lourde embarcation de Tinforluné façonnier etTaccablait des encouragements les plus ironiques.
— Monsieur, cria M. Batifol, ce que vous faites là est contraire aux règlements.
Mais le sculpteur ne semblait pas l'entendre ; il glapissait de cette voix de fausset particulière aux gamins de Paris :
— Vas~y, bonhomme! tu vas gagner le lapin! Tu le tiens, mon vieux'
Et autres plaisanteries qui n'étaient pas de meilleur goût, mais qui eurent d'autant plus le pouvoir d'exaf pérer M. Batifol, que les canotiers qui étaient sur la berge encourageaient leur camarade parleurs applaudissements et leurs cris frénétiques.
Pendant une minute, le fabricant éprouva une envie démesurée de décharger un grand coup d*aviron sur la frêle nacelle qui conduisait son ennemi; il ne fallut pas moins, pour le retenir, que le souvenir de la force musculaire de Richard, force musculaire dont M. Batifol avait fait une si rude expérience. Le découragement s'empara de lui; il tira son bachot de la cohue des autres bateaux, et regagna la terre en se demandant si le ciel ne lui donnerait pas enfin le moyen de se venger de ce misérable sculpteur.
224 LE PÈRE LA nUINE.
î! sembla que son invocation eût clé entendue.
M. Balifol s'clait réfugié sous une des lentes que les marchands de vin avaient dressées sur la berge pour abriter leurs consommateurs; en ce moment, la foule les avait abandonnées pour voir les courses ; les tenles étaient à peu prés désertes.
Cependant, à une table voisine de celle devant laquelle était placé le fabricant, deux canotiers vidaient une bouteille en causant.
L'un des deux canotiers, qui faisait face à M. Balifol, était inconnu à celui ci ; l'autre, qui tournait le dos au façonnier, portait le costume trcs-remarquable des équipiers de la Mouette.
Absorbe par ses pensées, M. Batifol ne prêta pas tout d'abord une grande attention à leur conversation; mais, au nom de Richard prononcé à diverses reprises, il dressa l'oreille comme un cheval de chasse au son du cor.
Voici ce qu'il entendit:
—Comment, disait le premier des canotiers en essayant vainement de redresser, pour l'emplir, le verre que le second tenait renversé, comment ! Cliallamel, c'est toi, toi quenous avions surnommé J'ai-soif^ qui boude devantle piqueton?
— Oui, répondit celui-ci, dont la langue épaissie et la prononciation balbutiante témoignaient d'une sobriété un peu tardive; demain, tant que lu voudras, la cambuse aux liquides sera ouverte; mais, aujourd'hui, respecta un équipier c:?clave de son devoir!
LE PÈRE LA nUINE. 225
— Dp! son devoir?
— Oui, de son devoir. Le patron de la Mouette m1ionore de sa confiance, je veux rester digne de la confiance du patron.
— Eîicore un verre, et tu n*en auras que plus de cœur pour tirer sur les avirons et la main plus souple pour p/iimer^ l'eau de la Marne.
— Si je plume aujourd'hui quelque chose, mon vieux, ce sera ce dindon que Ton nomme Valentin, et je n'en serai pas fâché, car je le hais, cette poule mouilicc-là, qui met de l'eau dans son vin comme si les marchands ne nous en épargnaient pas la peine.
— Valentin, l'ami intime de Richard?
— Ah ben, oui, l'ami intimel
Et Challamcl fit un geste significatif et fort populaire.
— Que s'est il donc passé?
— Chut! dit Challamel en grimaçant l'expression de la discrétion, chut! mais je puis le dire cela, à toi qui es un ami, qui ne mets pas d'eau dans ton vin comme ce poussecaillou de Valentin; tous les canotiers sont des frères; nous manigançons un coup, vois-tu, qui fera proclamer Richard le roi des flambards et crever l'ami intime de colèie et de dépit.
— Conte-moi donc ça.
— Fciul le dire donc que le terrien et notre patron don-
^On appelle plumer^ en style de canotage, effleurer la surface de Teau avi'c plat de l'aviron Iors(iiron le sort de l'eaii potr prendre du champ et de façon à raser cette surface.
naicnt la chasse au même bâtiment, une corvette line et crânement taillée, douce comme un suif et avec des écubiers en velours bleu, tiens, grands comme ça! la fiUe du père la Ruine, tu la connais. Valentin a voulu monter le coup au canotier, et, ce soir, le canotier jette son grappin sur la corvette.
— Bah!
— Oui ; mais le cocasse de la chose, c'est la façon dont le patron s'y est pris pour écarter aujourd'hui son rival de la Varenne.
— Voyons cela.
— Figure-toi que, ce malin, Valentin s*était embarqué dans /a Moi(e^/e avec nous pour venir ici. Entre le moulin Rouge et les moulins de Gravelle, voilà ce gueux fini de Courte-Botte, selon que cela avait été convenu entre le capitaine et lui, qui fait une maîtresse embardée; le bateau penche; nous nous jetons tous du même côté, et naturellement nous voilà tous les quatre dans le bouillon. Ta comprends que, nageant comme nous nageons, y compris le Valentin, nous ne nous embarrassions pas plus les uns des autres qu'un barbillon d'une tanche. Nous nous occupions donc à relever la Mouette, à repêcher ies avirons, quand tout à coup voilà Courte-Botte qui s'écrie : « Mais où donc est le capitaine? » Valentin cherche des yeux; nous faisons semblant de chercher: pas plus de capitaine que sur la main. Il était resté dans la tasse. Valentin se jette à Teau; Dous y rentrons. Il plonge, il plonge; nous avons l'air de plonger, c'est-à-dire que, quand nous le voyons remonter
LE PÈllE LA RUINE. 227
à la surface, nous piquons une petite tête, voilà tout. Enfin, après une demi-heure de manoeuvres, il faut bien renoncer à sauver notre infortuné capitaine. Nous crions au secours pouv la forme, car nous savions que !a berge est si bien dései te en cet endroit, que personne ne viendrait. Nous nous consultons. Enfin, il est convenu que Valentin^ qui s'arracbait les cheveux avec un désespoir qui vingt fois m'aurait fait pouffer de rire à son nez si la chose n'avait pas été sérieuse, irait à Bercy faire sa déclaration et chercher des mariniers pour retrouver le pauvre corps de son ami, et que, nous qui nous plaignions du froid, nous remonterions Tembarcation à son garage. Il file en se lamentant toujours; mais il n'a pas plus tôt tourné les ialons, que le capitaine reparait; ce satané Richard avait plongé, passé sous un train de bois, remonté de l'autre côté, et tenu sa tête cachée entre les falourdes pendant toute la scène. Nous embarquons, nous pagayons rudement, nous changeons nos habits contre ceux-ci que nous avions confiés aux équipiers âela Boris, et voilà comment, après avoir dragué et ravagé pendant toute la journée le fond de la Seine, cette guenille de Valentin trempera ce soir son eau sucrée de ses larmes, rue Saint-Sabin, tandis que nous prendrons le large avec la demoiselle à la Varenne.
Ce long récit avait altéré Challamel, qui amenda quelque peu ses résolutions premières : il tendit son verre à son camarade.
M. Batifol se leva et quitta la tente : il n'en demandait pas davantoge; l'idée lui était vonue d'opposer l'un à
Tauire ceux qu'il considérait comme ses ennemis, et i] allail immédialement la mellreà exécuiion.
Il cmprnnla le cabriolet de Berlingard, et, fonellanl vigoureuscmeal le cheval, il le mit sur la route de Paris.
LF.S SUITES d'un BAI CIIAMPÊTB8
Le bal de la Varenne ne se sentait que fort peu du goût bourgeois qui avait présidé à la plupart des divertissements de la journée.
Fort dédaigneux de celte partie de son programnne, le grand ordonnateur de la fête, M. Batifol, semblait en avoir remis tout le soin à la nature, et la nature s'en était acquittée de façon à satisfaire, non peut-être M. Batifol et ses pairs, niais en revanche tous les amateurs du pittoresque.
On avait installé ce bal dans un bois d'ormes et de hêtres que l'on nomme le bois des Moines, au milieu d'un carrefour ombragé par une double rangée d'arbres séculaires.
M. Batifol avait dépensé tant de calicot multicolore pour les décorations de son spectacle nautique, qu'il lui avait été impossible d'eu trouver pour garnir le bois grossier de la tribune des musiciens des drapeaux de rigueur; le luminaire avait été également réparti avec une parcimonieuse discrétion; quelques quinquets fumeux, appendus
LK PÈnE LA auiNE. 229 aux troncs des hôtres, un lusire garni de lampions vacillants, 'lescendant des grosses branches qui se tordaient au-dessus de la tcte des danseurs comme les bras de quelque noir géant, traçaient péniblement un léger cercle de lumière au milieu du rond-point; leur éclat ne faisait pas pâlir les rayons de la lune, qui argenlait le dôme de verdure de ses clartés molles et tremblantes, et dont les douces lueurs, tamisées à travers le feuillage, couraient sur l'écorce noueuse de tous les arbres d'alentour.
Le relenlissernent éclatant des instruments de cuivre qui se mêlait au bruissement, déjà triste comme une menace de riiiver, que font les feuilles lorsque le vent d'automne les agite; l'aspect de ces ombres qui, passant et repassant dans le clair-obscur, devenaient visibles lorsqu'elles entraient dans la zone de lumière, puis disparaissaient encore pour reparaître un instant après; Tétrangeté des costumes de la plupart des assistants, leurs chants, leurs cris, leurs rires dans cette mystérieuse obscurité, donnaient à ce bal un caractère étrange et sauvage qui devait profondément agiter les âmes impressionnables.
Les canotiers, au lieu de se retirer à la nuit, comme cela estrhabitude pour profiter de Touverture des barrages qui ferment la Marne, étaient demeurés en masse.
L'indiscrétion de Challamelune fois en branle n'avait pas pu s'arrêter; îe bruit des projets du patron de la Mouette s'était répandu parmi tous ces jeunes gens, qui, par esprit de corps autant que par curiosité, étaient avides de connaître le dénoùmenl qu'aurait celte aventure.
Ceux d'entre eux qui ne dansaientpas se tenaient debout et se haussaient sur la pointe du pied pour apercevoir la jeune fille, souriant d'un sourire malicieux chaque fois qu'elle rougissait et baissait les yeux en rencontrant le regard enflammé de Richard. D'autres, les amis particuliers du sculpteur, s'étaient chargés de distraire le père la Ruine, qui avait accompagné la Blonde, et de débarrasser leur camarade d'une sollicitude qui pouvait entraver ses desseins.
Il n'en était, du reste, pas besoin. François Guichard avait assisté au banquet; sa sobriété l'avait bien préservé de l'ivresse à laquelle ses voisms avaient espéré le voir succomber; mais on av^it tant caressé son thème paradoxal, tant maudit les hommes qui s'arrogent un droit de propriété sur l'eau, sur ce que la nature, en le créant dans un état d'instabilité perpétuelle, semble avoir réservé, disait-on, pour la jouissance commune de l'espèce humaine tout entière; on avait tant hurlé cette phrase absurde, que le vieux pêcheur trouvait belle comme l'Évangile: « Si ces poissons sont à eux, qu'ils montrent donc le signe dont Dieu les a marqués pour justifier leur possession ! » On avait tant honni et vilipendé les bourgeois en général et M. Batifol en particulier, que le pauvre vieillard s'était grisé de paroles et de bruit au lieu de vin, et que, dans son enthousiasme, il étendait à tous ces braves jeunes gens la confiance que Valentin et Richard avaient déjà su lui inspirer.
Huberte avait commencé par pleurer sur Tabsence de
Valenlin; elle avait fini par oublier tout à fait son ami.
Le plaisir est absolu; tant qu'il règne, il ne soulïre pas do rival dans le cœur qu'il embrasse.
A peine si de loin en loin un soupir, une pensée soulevait le sein ou alourdissait les paupières de la jeune fille et protestait contre cette gaieté au nom de l'absent; elle sV bandonnait sans réserve à l'enivrement de s'entendre répéter qu'elle était belle, aux entraînements de ces joies bruyantes contre lesquelles ses penchants naturels la rendaient, d'ailleurs, bien faible.
Le bal complétait la fascination. Nous connaissons déjà par Huberte le trDuble et l'émotion qu'il portait dans son âme ; encore la fade contredanse qu'elle avait essayée en pluia jour, avec l'appréhension d'être surprise par son grand-père, n'avait-elle rien du charme et de la puissance de cette fete; ces demi-ténèbres, ces bruits d'orchestre, ce concert de chants et de rires, les phrases incandescentes par lesquelles, depuis le matin, Richard n'avait cessé de lui peindre son amour, tout contribuait à porter jusqu'au désordre le trouble de son cœur. Ce désordre était tel , que, par moments, sous l'empire d'une effrayante surexcitation nerveuse, sa joie dégénérait en souffrance; il lui semblait que sa tête allait se fendre, que sa cervelle allait en jaillir, et cependant il lui était impossible de trouver en elle la force de s'arracher à ces funestes émotions.
Elle valsait; elle était pâle, ses yeux se voilaient par instants, puis se rouvraient en lançant des éclairs dans les tourbillons delà valse; une partie de sa belle chevelure
s'était dénouée et flottait autour de sa tôle comme une auréole transparente.
— Iluberlc, Hiiberte, disait celui-ci, auquel rien de ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille n'avait échappé, Huberle, est-il sur la terre un bonheur plus grand que le nôtre? Il semble que le ciel tournoie sur nos têtes, que la terre bondit sous nos pieds comme un ballon! On dirait que la tempête nous emporle et nous berce! Ah! si ta douce voix en un semblable moment murmurait: «Je faime!» il n'y aurait pas sous le ciel de bonheur semblable au mien.
Hubei'te ne répondait pas; mais Richard sentait s'accélérer le battement du cœur de la Blonde, et le pied de celle-ci, comme s'il eût été impatient de dévorer l'espace, accélérait la mesure.
— Ilubertc, on dirait que nos cœurs sont soudés l'un à l'autre, tant ils sont confondus dans un môme battement; nos cœurs ne font plus qu'un, Huberte; dis-moi que tu ne les désuniras jamais, et, viennent toutes les misères du monde, vienne la mort, je les braverai!
— Valsons, valsons ! disait la jeune fille.
Richard répondait en faisant tourbillonner sa danseuse avec une rapidité vertigineuse telle que l'œil eût eu peine à les suivre, et il se penchait à son oreille et il lui disait.
— Oui, l'existence est courte; il faut se hâter si Ton veut en jouir; Dieu n'a pas laissé entre la coupe et les lèvres l'espace nécessaire à une réflexion.
— Mais ces musiciens s'endorment sur leurs bancs 1
LE PÈllE LA RUINE. 233
— Pins vile, donc, ménclricrs de village! cria le maître de la Mouette. Ah! mille sabords! ils penchcnl leurs lêtes sur leurs pupitres comme des novices sur leurs avirons, et la nuit commence à peine. Allons l'achever à Paris, Huberte; je te conduirai dans un bal où la musique devancera ton impétuosité.
— Non, non! murmura Huberte avec effroi.
— Viens, viens, répéta Richard ; tes jeux, Huberte, vont être éblouis par Téclat des toilettes et des lumières ; tes oreilles seront charmées par les doux accords de Torcheslre, et, jusqu'au jour, nous bondirons à ses accenis en confondant les palpitations de nos cœurs.
— Oh! je vous en conjure, ne parlez pas ainsi, monsieur Richard!
— Qae peux-tu craindre? Ne serai-je pas avec toi? Qu'est la sollicitude d'un père ou d'un frère pour sa fille ou pour sa sœur auprès de la tendresse d'un amant pour celle qu'il aime? Qui donc oserait toucher un de tes cheveux quand je serai la pour le défendre, ce trésor plus précieux à mes yeux que tous les trésors de la terre ?
— Oh! monsieurRichard,Valentin ne parlerait pasainsi
— Valentin, reprit le sculpteur avec une parfaite assurance, et que fait-il donc à cette heure? Comme nous, il se livre au plaisir ; n'est-ce pas la loi qui régit loulc la terre? Viens, viens! je vais être si heureux de ton bonheur, si fier do surprendre les premières émotions que le magique spectacle que je vais évoquer à tes yeux fera naître dans ton âme! n'hésite plus, Huberte, viens!
— Je ne saurais... Mon pauvre père...
— Nous serons revenus avant qu'il se soit aperçu de ton absence; d'ailleurs, s'il la découvrait, eh bien... je lui dirais... je lui dirais que je faime, que tu m'aimes... et il ne lui resterait plus qu'à nous bénir.
Le sculpteur avait donné à celte dernière phrase une intention ironique qui tranchait singulièrement avec l'accent convaincu qu'avaient eu ses paroles lorsqu'il s'était cru obligé de faire agir les grandes ressources de la passion. Huberte était trop franche et trop naïve pour le remarquer.
— Vraiment, monsieur Richard, dit-elle, vraiment vous
feriez cela ?
— Si je le ferais, mille sabords !
— Vous m'aimez assez pour ne pas rougir d'ép..,?
— Si je t'aime! si je t'aime! Tiens, le ciel et l'enfer seraient là présents, que je répondrais à ta question comme j'y réponds en ce moment.
En disant ces mots, le sculpteur se pencha sur la tête de la jeune fille et imprima un baiser sur son front.
Celle-ci tressaiUit, comme si elle eût succombé à son émotion.
— Place, camarades, s'il vous plaît! dit Richard à demi-voix.
Les -rangs tumultueux des danseurs s'ouvrirent devant lui comme par enchantement; ils se refermèrent si vite, la valse reprit avec tant d'acharnement, tandis que le maître de la Mouette entraînait la Blonde, que les spec-
LE PEUE LA RTIÏNE. 235
tateurs rv curent pas le temps de s'apercevoir de ce mouvement.
En ce moment, un homme à la physionomie défaite, à la figure pâle, aux vêtements souillés de boue, entrait dans le bal.
C'était Valentln.
A dix pas derrière lui marchait M. Batifol, qui se frottait joyeusement les mains et sur les lèvres duquel se dessinait un méchant sourire.
Valentin promena anxieusement son regard dans la cohue, cherchant à en sonder les profondeurs; il fit le tour du bal, et, n'apercevant ni son ami, ni Huberte, sa poitrine se dilata; il. passa la main sur son front baigné de sueur et respira bruyamment.
Il se trouvait alors à côté de l'estrade où étaient placés les musiciens ; en la contournant, il se trouva tout à coup en face du père la Ruine, assis au pied d'un arbre etentouré de ses nouvelles connaissances, auxquelles il racontaitquelques exploits de pêche, avec cette prolixité complaisante particulière aux vieillards que Homère a si bien dépeinte et que l'on retrouve chez les pêcheurs comme chez les rois.
Valentin courut à François Guichard, et, écartant brusquement ceux qui le séparaient du bonhomme :
— Où est Huberte ?s'écria-t-il.
— Huberte? répondit le vieillard étourdi par cette apparition subite.
— Qu'avez-vous fait de votre enfant? Répondez ! répéta le jeune homme.
— J.«. pourrais vous répondre que cela ne vous regarde pas, monsieur Valenlin; j*aiine mieux vous dire que je crois qu'il en est de vos yeux conime des outils de nos bourgeois : c'est franc d*osicr, proprement maillé, mais ça ne sert pas à grand'chose. Vous n*y voyez donc pas clair, que vous n'avez pas aperçu Iluberte s'amusanl là dedans avec vos amis et les jeunesses de son âge?
— Ah! Guichard, Guicliaid, vous êtes fou I
— Ah .ïïionsieur Valentin, c*est mal à vous demedire de gros mots, car c'est en considération de vous et de M. Richard que j'ai permis qu'elle prît un divertissement qui n'est pas, vous le savez, dans mes goùls ni scion mes principes.
— Mais elle n'est plus là, elle n'est plus là ! s'écria Valentin à moitié fou lui-même de désespoir.
— Plus là? murmura le pfîre la Ruine comme s'il eût fermé les yeux devant l'abîme qu'il entrevoyait et dont l'aspect le remplissait de terreur; elle n'est plus là? Mais non, c'est impossible, elle ne saurait être loin... Iluberte ! Iluberle ! continua-t-il en appelant à haute voix et en courant tout effaré autour du cercle qui s'était formé devant eux.
Sa voix resta sans écho ; le vieillard ^demeura un instant comme écrasé par l'horreur de la réalité, et, se retournant vers Valenlio :
— Mais où est-elle? où est-elle? s'écria-t-il avec une indicible expression d'angoisse.
Valentin courba la tête sans répondre ; quels qu'eussent
été les torts de Richard envers lui, il lui répugnait de livrer le nom de celui qui avait été son ami à la vengeance d'un père.
— Non, non? je uo le puis croire, reprit le père la Ruine luttant une dernière fois contre la vérité qui se faisait jour dans son âme. Huberle, mon enfant, mon unique enfant! non, cela n'est pas, vous voulez vous moquer de moi, messieurs, rire de l'inquiétude d'un pauvre vieux. Ce n'est peut-être pas bien de se rire de la tendresse d'un père et de prendre des clieveux blancs pour hochets; mais, c'est égal, je vous pardonne; rendez-la moi, ne prolongez pas ce jeu cruel, je vous prie, messieurs. Je l'aime tantt cela n'est pas étonnant, allez; toute petite, j'ai pleuré sa mère et sa grand'mère, ma fille et ma femme; je l'ai bercée, je l'ai élevée, elle a grandi dans mes bras, j'ai pour elle le cœur d'un père et celui d'une mère à !a fois... Et puis je n'ai qu'elle; les autres hommes ont leurs plaisirs, leurs ambitions, de l'or, des titres, un tas de choses qui les distraient ; moi, je n'ai qu'elle. C'est le rayon de soleil qui rend ma demeure un peu moins sombre, c'est son sourire qui doit m'aider à mourir. Rendez-la-rïioi, messieurs, je vous en conjure!
Puis, voyant que tous ceux qui l'entouraient gardaient le silence :
— Ah! mille tonnerres! reprit-il, si c'était vrai! si on me l'avait enlevée!... si on avait ensorcelé mon enfant!... si quelqu'un de ces méchants drôles avait pri^ mon Ilubcrte à ses gluaux... Oh ! malheur à lui!
— Calmez-vous, père Guichard, calniez-vous, lui dit Valenliii.
Lepère la Ruine neparutpasravoirentendu;mais,en ce moment, il aperçut M. Batifol auprès de lui : il lui sauta à la gorge, et, serrant sa cravate de façon à Télranglcr :
— C'est toi, misérable, c'est toi, lâche coquin, qui m'as pris mon enfant... Je connais toutes tes menées; il n'y a que toi capable de cet abominable rapt... Qu'en as-tu fait? Réponds, ou, dût-il m'en coûter la tête, je t'écrase comme une vermine que tu es !...
— Monsieur Guichard, je vous jure... Lâchez-moi.., La justice... Au secours! Monsieur Valentin, à mon secours!
Valentin et les assistants eurent les plus grandes peines à arracher le façonnier des mains du vieux pêcheur.
— Venez, venez, dit le bijoutier à ce dernier; rentrez chez vous, père Guichard, rentrez chez vous, je vous accompagnerai.
— Rentrer chez moi ! chez moi, où je ne trouverai plus ma pauvre Blonde, quand j'ignore où elle est 1 rentrer chez moi, ô mon Dieu! continuait le malheureux vieillard en s'arrachant les cheveux.
La plupart des canotiers s'étaient éloignés ; cette scène avait produit sur eux une impression bien différente de celle qu'ils attendaient; M. Batifol, qui avait rajusté le désordre que les voies de fait du père la Rf^ine avaient apporté dans ses vêtements, se rapprocha du bonhomme.
Comme les canotiers, quoique à un point de vue tout opposôj M- Batifol avait compté sur un dénoûment bien
différent; la douleur de ce père ne suffisait pas à la rancune du fabricant contre les différents personnages de cette histoire.
~ Vous m'accusiez tout à Theure, dit-il. Eh bien , moi, je vais vous faire retrouver votre enfant.
— Vous?
— Oui, moi; mais ne perdons pas une seconde; je sais qu'il y a dix minutes à peine qu'ils sont partis ; ils descendent la Marne; ils trouveront le barrage fermé ; il leur faudra mettre le canota terre et le haler au delà de l'écluse. En coupant à travers la plaine, nous serons au barrage avant eux.
— Partons 1 dit le vieillard en s'élançant a travers le fourré.
Valentin voulut le retenir; mais le bonhomme était déjà loin; il n'avait plus qu'un parti à prendre, c'était de le suivre.
M. Batifol ea fit autant; il était convaincu que Richard n'abandonnerait pas aisément sa conquête.
Tous les trois, ils traversèrent la plaine, marchant dans les guérets, dans les terres labourées, sautant les fossés, traversant les haies, piquant droit sur les peupliers do Créteil, qui se dessinaient en noir à l'horizon.
Valentin et Batifol étaient haletants; on n'entendait pas la respiration du père la Ruine, et cependant il ne cessa pas une minute de devancer ses deux compagnons.
Enfin, ils arrivèrent au barrage.
ie père la Ruine, qui y fut le premier, promena ses
mains sur les joncs pour voir si le passage d'un corps lourd neles avait pas courbés sur la terre humide, cl pour y chercher le sillon que creuse la quille d*utt canot, lorsqu'on le tire sur le sol.
— Peut-être sont-ils passés 1 dit M. Balifol.
— Non, répondit François Guichard.
— Silence! fit impérieusement Valenlin, les voici. Elîeclivement, on entendait à quelques cenlaintîs de
pas, en amont, le clapolage régulier des avirons, et en même temps une voix forte et vibrante, la voix de Richard, s'éleva au milieu du silence de la nuit et chanta:
Que d'autres de la promenade Goûtent les innocents loisirs; Nous, de l'existence nomade Nous aimons les bruyants plaisirs.
Souvent nous di'ployons la voile Quand des cieux descend le sommeil; Nous disons bonjour à l'étoile, Nous disons bonsoir au soleil.
Bourgeois, qui devez nous connaîtra Appelez valets et portiers; Faites fermer grilio et fenêtre.
Voici venir les canotiers!
Puis un chœur de voix masculines répéta le refrain.
— Elle n'y est pas. Valentin, elle n'est pas avec eux. Ah ! mon Dieu ! nous n'avons pas été voir à la maison, dit le père la Ruine, qui se laissait de nouveau aller à Tcspérance; . peut-être est-elle rentrée à la maison,
— - Taisez-vous, dit à son tour M. Batifol,
La voix reprit :
Le canot sur le fleuve passe En déployant soq pavillon, Et, comme un p itin sur la gfac3, A peine s'il laisse un sillon.
J'ai soumis hi vague perfide, Et la force, fier matelot, A lécher de sa langue humide Les flancs polis de mon canot.
Bourgeois, qui devez nous connaîtîa, Appelez valets et portiers ; Faites fermer grille et fenêtre, Voici venir les canotiers!
Mais celte fois, lorsque le chœur répéta ces dernières paroles, le père la Ruine laissa échapper un sourd gémissement; il s'assit sur la berge, cachant son visage entre ses mains.
11 avait reconnu la voix de Huberte qui se mêlait aux autres voix.
Richard continua le troisième couplet :
Là-bas, voyez-vous sur la plage La nappe blanche qui m'attend?
Allons, mon joyeux équipage, Abordons la rive en chantant; Et, depuis l'hcuie matinale Juscju'au retour de Lucifer, Que notre folle bacchanale Soit un avani-goùt de l'eiifer !
Bourgeois, qui devez nous connaître, Appelez valets et portiers; Faites fermer grille et fenûtre, Voici venir les canotiers!
— Les mécréants! murmura M. Balifol.
Dans l'indignation que lui causait ce chant immoral, le .abricant fit un mouvement et sortit de l'ombre des buissons qui abritaient le petit groupe. Sans doute on aperçut sa silhouette de la barque, que Ton conimençait à distinguer comme une forme noire glissant sur la surface argentée de la rivière, car on entendit immédiatement Richard commander à ses équipiers de s'arrêter.
— Qui va îà? demanda-t-il
Le père la Ruine ne faisait aucun mouvement, ne paraissait ni voir ni entendre ce qui se passait autour de lui. — • Qui va là? répéta Richard.
— Mademoiselle Iluberle, répondit Valentin en évitant d'adresser la parole à son ancien ami, mademoiselle Huberte, c'est votre grand-père; il voudrait vous parler.
— Mon père, mon père ! s'écria la jeune fille. Ah ! monsieur Richard, laissez-moi descendre, je vous en conjure.
— Nage partout, dit le maître de la Mouette à ses équipiers sans répondre à la prière de la jeune fille ; nous allons sauter le barrage au lieu d'atterrir. Attention à la manœuvre et à lester convenablement l'arrière au moment où il entrera dans le rapide, de façon que la Mouette se relève carrément.
— Monsieur Richard, monsieur Richard, je vous dis que je veux voir mon père, que je veux retourner auprès de lui; monsieur Richard, lâchez-moi!
— N'allcz-vous pas perdre votre temps à regarder ses grimaces, vous autres? Allons, nagez, mille sabords 1
LK PÈRE LA RUINE. 2i3
— Richard, vous êtes un lâche el un infâaie! hurla Valenlia,
— Eh! eh! le beau canotier qui menacez si bien les autres de la justice, dit en môme temps M. Balifol, il me semble que vous êtes bien près de tomber sous sa coupe.
— Richard, je vous en conjure, s'écria Huberte, si vous m'aimez comme vous le dites, laissez-moi retourner auprès de mon père; oh ! ne me réduisez pas au désespoir. Vous m'avez promis tant de bonheur, mon Dieu ! que vous ne voudriez pas que notre union commençât par la malédiction de ce pauvre vieillard.
Puis, comme le sculpteur faisait signe à Challamel et à Courte-Botte de redoubler d'efforts :
— Si vous ne faites pas ce que je vous demande, Richard, reprit Huberte, je me jette à l'instant môme dans la rivière.
Le maître de la Mouette poussa une imprécation de fureur; mais en même temps il fit agir avec violence la barre du gouvernail, et le canot, qui n'était plus qu'à quelques pieds de la cataracte dont on entendait le sourd mugissement, pivota sur lui-même et avança sur la rive.
Père Guichard, dit Valentin, qu'agitaient mille sentiments divers, en touchant le bonhomme à l'épaule; père Guichard, reprenez courage, voici votre fille qui vous revient.
— Q{n me revient? dit le vieillard en se redressant. Croyez-vous donc qu'une fille puisse quitter son père et le reprendre comme cela se fait dans les amours frivoles?...
2ii LE PÈRE LA UUINK.
Qui nie revient? Il y a un senlier pour descendre, mais il n'y en a pas pour remonter. Non, non, je n'ai plus d'enfant; qu'on ne me parle plus de celle que j'ai aimce; son souvenir n'est pas comme le souvenir de ceux qui sont mor'iS . loin de consoler, il accable.
— Pore, père, dit Hubei te, qui avait sauté du canot sur !a berge, je vous en conjure, pardonnez-moi.
— Que voulez-vous? répliqua le vieux pécheur en repoussant le bras de la jeune fille, qui cherchait à embrasser les jambes de son grand-père, devant lequel elle s'était agenouillée; que voulez-vous? Je ne vous connais pas.
— Vous ne me connaissez pas, moi, Huberte?
— Il n'y pas ici de Huberte, il n'y a ici qu'une prostituée qui sert de jouet à des mauvais sujets, qui les suit dans leurs débauches, qui chante avec eux des chansons infâmes; Huberte était une enfant sage et pure, il n'y a plus de Huberte. Vous, ma fille! Oseriez-vous entrer dans cette chambre où votre mère et votre grand'mère sont mortes toutes deux, pures et saintes comme les anges du bon Dieu? Allons donc! si vous l'osiez, le plafond s'écroulerait sur votre tête.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit la pauvre Blonde en se tordant les bras avec désespoir.
— Père Guichard, dit Valenlin, vous êtes trop dur pour cette enfant ; je ne crois pas Richard un malhonnête homme, et, si grand que soit le scandale, il peut se réparer.
— Oh ! Richard, Richard, rappelez-vous ce que vous m'avez promis ; parlez au grand-père, parlez-lui, je vous
en conjure, dit Huberte en joignant les mains devant le sculpleur.
Et, comme Richard tardait h répondre :
— Ce taux ouvrier t'a séduite, reprit le pcre la Ruine ; eh bien, comme tous les séducteurs, ce sera lui qui vengera le père que ta as outragé. Adieu !
Le vieux pécheur fit un mouvement pour se retirer, Huberte se cramponna à ses mains avec toute Tcnergie du désespoir.
— Père, pcre, disait-elle, laissez-moi vous suivre, laissez-moi m'en aller avec vous ; je suis innocente, je suis encore digne du souvenir de celles que vous pleurez!
— A qui le persuaderas-tu ? Non, la jeune fille n'existe plus, la femme seule rentrera dans ma demeure; que cet homme qui vous adéshonorée aux yeux de tous répare sa faute et la vôtre, alors ma maison vous sera ouverte, alors je pardonnerai, si je n'oublie pas ; d'ici là, n'essayez pas de vous présenter à ma porte; car je serais le premier à crier honte et malheur sur vous, et remerciez Dieu si j'attends quelques jours avant de vous maudire.
En achevant ces paroles, le vieillard se débarrassa de Tétreinte de sapetite-fi!le,et, s'clançant sur le talus, il s'éloigna rapidement.
Huberte était évanouie.
La douleur morale qu'éprouvait Valentin, jointe à la profonde impression qu'avait faite sur lui cette scène, semblait avoir paralysé toutes ses facultés; il n'avait pas fait un geste pour retenir le pcre !a Ruine, il n'essaya pas de
raccompagner; mais, quand il vit le corps de Ilubcrte s'allonger sur la terre, lorsquMl entendit le bruit mat et sourd que fit la tete de la jeune fille en retombant sur le gazon, il s'élança vers elle.
Déjà le maître de la Mouette et ses équipiers l'avaient prévenu ; ils essayaient de relever la Blonde.
— Que voulez-vous? dit brutalement Richard, quand il vit son ancien ami s'approcher de la jeune fille.
— Pouvez-vous le demander?
— Je vous défends de porter la main sur ma maîtresse.
— Votre maîtresse? Non, non, ce n'est pas votre maîtresse! Si corrompu que je vous suppose, vous ne Teussiez pas laissée se courber sous la malédiction paternelle, si elle eût été votre maîtresse.
Richard répondit par un éclat de rire auquel le rire des deux équipiers fit écho, et que M. Batifol à son tour crut pouvoir tripler.
— Non, elle n'est pas votre maîtresse, et le fût-elle, que vous seriez un lâche de vous en vanter.
— Parce que vous êtes maladroit avec les femmes, ce n'est pas une raison pour être grossier avec les hommes, fit le sculpteur avec un calme affecté.
— Richard, au nom de tout ce qui reste de saint et de sacré pour toi sur la terre, réponds-moi : Cette femme esteliâ la maîtresse?
— Quand une jeune fille abandonne son père pour suivre un jeune homme, il existe bien quelques présomptions pour que celte jeune fille et ce jeune homme soient
unis par quelque lien secret. Après cela, si lu tiens à conserver cette illusion pour tes consolations de l'avenir, Valentin, je ne demande pas mieux que de te la laisser,
— La foi a sauvé bien des maris, dit Chailamel.
— Et monsieur a tout ce qu'il faut pour le devenir, ajouta Courte-Botte.
Valentin dédaigna de répondre à ces sarcasmes; il éprouvait une douleur immense; son cœur était brisé, sa dernière espérance détruite; mais, comme toutes les âme& solidement trempées, il retrouva son sang-froid dans l'excès même de son mal.
— Richard, dit-il d'une voix recueillie quoique encore vibrante d'émotion, Richard, tu as abusé de la jeunesse et delà crédulité de cette enfant, soit; mais, comme tu es au fond un honnête garçon, tu ne la réduiras pas à toutes les conséquences de son déshonneur.
— Je suivrai tes conseils, Valentin ; tu en donnes de si bons quand ils doivent te profiter !
— Tu épouseras cette jeune fille, dit Valentin sans paraître l'avoir entendu.
— Cela t'arrangerait, de la voir la femme de ton ami.
— Tu l'épouseras parce que c'est juste; tu me le promets, n'est-pas?
— Nous avons bien le temps d'y songer d'ici à ce qu'elle et moi ayons les cheveux gris.
— Tu l'épouseras sans retard.
— Bah 1 tu ne me laisseras pas le temps de me faire la barbe? Et qui me forcera à l'épouser?
248 LE PÈRE LA nUINE.
Moi.
— Et si je refuse?
— Je le luerai, Richard, répliqua Valenlin d*une voix basse, mais qui sifflait comme la lame d'un épée lorsqu'on Tagite dans Tair.
— Ah! ah! dit Richard, qui s'animait h mesure que son ancien ami se montrait plus froid et plus calme, il paraît que tu as Tamour rageur. C'est une provocation que tu m'adresses, et, comme je ne veux pas que tu supposes un seul instant que les forfanteries d'un gamin de ta sorte m'intimident, je l'accepte.
— A demain.
— Oui, à demain.
Et Richard souleva Huberte pour la transporter dans son canot.
Valentin arracha des mains de Challamel la chaîne par laquelle celui-ci retenait l'embarcation, et d'un coup de pied vigoureux la repoussa au large.
La Mouette tournoya plusieurs fois sur elle-même, céda au courant, lui obéit lentement, accéléra son mouvement, fila comme une flèche, parut pendant une seconde au milieu de la large nappe que formait l'eau en descendant dans l'écluse, puis s'abîma avec elle dans le gouffre, et quelques osparres que le flot ballottait ça et là furent tout ce qui resta de la charmante goélette.
Richard fit entendre un juron formidable.
— Valentin, s'écria-t-il, c'est à mon tour de te jurer que demain je te tuerai I ,
— Soit, répondit Valcnlin, demain sera, bionlôt venu; mais, d'ici à demain, je resterai comme loi auprès de Huborle, et je saurai si lu m'as dit vrai.
— C'est ce que nous allons voir, répliqua le sculpteur en ricanant; en môme temps, et malgré le fardeau donl il était chargé, il s'élança à travers champs et s'enfuit avec une telle rapidité que Valentin, qui le suivait, ne tarda point à le perdre de vue dans la brume.
XVIM