‹ Le Père Laval [microforme]Chapitre 13 sur 15 · DD EN D DRE 2 TRS ER AO · texte numérisé non relu

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— Mais non égaux sur cette terre, répliqua l'Espion qui voulait maintenir la supériorité de sa race.

— Pourquoi non? l'Indien ne ment pas, l'Indien ne vole pas; il aime et prie Dieu ; qu'avez-vous à ajouter, pâle visage?

L'Espion garda un moment le silence, puis il dit :

— C'est vrai, Huron; mais le pâle visage est riche, il est puissant, il construit des cités splendides, il habite de belles maisons, il porte de beaux habits, il boit des vins de grand prix.

— Et à quoi sert tout cela? sci et Là, répliqua Aliasistari, en montrant la terre, puis le ciel.

L’Espion resta muet, et le chef lui dit, en se détournant :

— Allons, accomplissons notre tâche.

— Oui, il est temps de creuser les fosses.

Et tous deux entrèrent dans la forêt.

— Creusons ces fosses, observa Aliasistari dans un endroit où le Mohawks ne puissent jamais les fouler aux pieds.

Ayant trouvé une place convenable, le Huron et l’Espion-hardi enlevèrent le gazon avec leurs haches, et, en peu de temps, les tombes furent prêtes à recevoir ceux qui avaient succombé dans la lutte. L'Indien et le Français retournèrent au village ; les morts étaient déjà étendus sur des civières faites de branches d'arbre et recouvertes de feuilles. On avait trouvé dans une des loges les sacs où, durant leurs voyages à travers les immenses déserts, les missionnaires déposaient leurs vêtements sacerdotaux et les vases sacrés, afin de les porter facilement. Le jeune novice fut revêtu de son surplis,

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ce blanc vêtement dans lequel il avait si souvent officié au Saint-Sacrifice. On croisa ses mains sur sa poitrine, on le souleva doucement, on le coucha sur la civière et l'on se mit en marche. En ce moment, une jeune fille perça le groupe, et, après avoir co ntemplé un instant le visage du jeune prêtre, elle posa sur son front une guirlande de fleurs sauvages, puis s'éloigna en toute hâte, en faisant entendre un chant de mort.

Les torches étaient allumées, la procession se dirigea silencieusement vers la forêt et s'arrêta auprès des fosses fraîchement creusées. On descendit avec soin le corps du novice ; son visage angélique se trouvait éclairé par les torches ; les couleurs vives de la guirlande de fleurs se reflétaient sur son front et lui donnaient un air de vie. La mort l'ayant frappé à l'improviste, tandis qu'une prière errait sur ses lèvres, ses traits si finement modelés avaient conservé une expression céleste.

Ainsi étendu, le jeune martyr, couronné de fleurs, vêtu de blanc, était beau même dans la mort, et les assistants croyaient voir déjà une auréole de gloire briller sur son front. Les deux guerriers Hurons furent enterrés en silence à côté du novice ; leur poussière devait être mêlée à celle de l'étranger; étranger par le sang, Car ils étaient frères tous trois par la foi, l'espérance et la charité ; ils appartenaient à la même Eglise; ils étaient frères en Jésus-Christ, ce divin pasteur qui accueille dans le même bercail tous ses enfants.

Le De profundis fut entonné par le Jésuite d'une voix pénétrante ; les Hurons reprirent en chœur la seconde strophe, et ainsi alternativement jusqu'à la fin du Psaume.

LAVAL

Quelle était solennelle cette cérémonie accomplie au milieu de la nuit, à la lueur des torches, sous les arbres de la forêt, par ce prêtre et ces Hurons aux visages sombres, groupés autour de la tombe. Elle s'acheva. Des pelletées de cette terre qui nous sert de demeure dernière, jusqu'au moment où notre corps, réduit en poussière, se mélange avec elle, furent jetées sur les corps glacés des morts. Le gazon fut replacé avec tant d'habileté, qu'il eût été impossible à un étranger de découvrir la moindre trace de ces tombes si nouvellement vreusées. Comme la cérémonie 83 terminait, une jeune fille se détacha du groupe et s'enfuit. C'était Fleur-dumalin, elle avait été témoin de la scène qui venait de se passer. Les Hurons retournèrent en silence au village: Aliasistari et le Loup marchaient les derniers, ayant soin d'effacer toutes traces de leur passage. Arrivés au centre du village, le chef, se tournant vers le Jésuite, lui dit :

— Mon père, nous n'avons pas de temps à perdre: les Mohawks vaincus atteindront probablement avant le jour les villages voisins qui appartiennent à leurs tribus, et nous, nous avons encore devant nous plusieurs

jours de marche.

— Je suis prêt, mon fils, dit le Jésuite avec tristesse + car la mort de son jeune compagnon le pénétrait de douleur.

Comme il prononçait ces mots, Fleur-du-matin s'approcha du père Laval, et, du doigt, lui indiqua la loge de Kiskepila ; il la suivit, tandie que les Hurons, hâtant les préparatifs du départ, ramassaient les armes qu'ils trouvaient, les mettaient en pièces, et se chargeaient

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d'une provision de blé pour la route. Le père Laval trouva le jeune Indien étendu sur des coussins, le visage caché dans sés mains.

— Mon fils, lui dit-il, ne vous laissez pas abattre.

L'Indien releva la tête avec fierté, mais ce mouvement de vivacité ne fit que passer.

— La maison de Kiskepila est détruite, dit-il, ses braves ont été massacrés, et lui, il est obligé de rester inactif sur son lit, comme une femme; faites venir les Hurons, Kiskepila voudrait mourir.

Aliasistari entra dans ce moment et se tint debout derrière le Jésuite : tout était prêt pour le départ ; le temps pressait ; cependant, il attendit avec patience la fin de la conversation du Jésuite. Le Mohawk, en le voyant, se souleva, et dit d'un air de défi orgueilleux :

— Kiskepila est le jeune Aigle de sa tribu. Le triomphe du Huron est peu de chose sans son scalp.

Aliasistari ne répondit pas; mais le Jésuite prit la parole :

— Mon fils, dit-il, chassez de telles pensées ; le Huron n'a aucun désir de verser votre sang. Nous désirons, au contraire, être vos amis, et les amis de tous les hommes, plutôt que leurs ennemis.

Le chef inclina la tête en signe d’acquiescement.

Après une pause, le Mohawk continua :

— Mes braves ont été mis en déroute ; mais, s'ils ont pris la fuite, ce n'a été que devant les morts et non devant les vivants. La Robe-noire a appelé à son secours le grand guerrier blanc de la terre des esprits.

— Mon fils, je ne vous comprends pas, répliqua le père Laval tout étonné.

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— Champlain! répliqua l'autre. Kiskepila a entendu ce cri de guerre, et il a vu les guerriers de sa tribu se sauver comme des femmes devant le visage de l’homme blanc. Qui peut combattre les morts?

A l'instant le Jésuite s’expliqua l'erreur. Les Mohawks n'avaient pas oublié le défi que lui avait jeté Kiohba au milieu du Conseil, et, lorsqu'ils avaient entendu le cri de : Champlain ! {lorsqu'ils avaient vu l'assaut dirigé par un blanc, ils avaient cru que le défi de Kiohba avait été accepté et que le grand Français s'était levé de la tombe pour venir délivrer ses compatriotes. Le prêtre chercha à dissiper l'erreur du Mohawk, et Aliasistari sortit de la loge. Au bout de quelques instants il revint, accompagné de Pierre.

— L'Espion-hardi, s'écria-t-il.

Le Mohawk contempla l'Espion, puis, se cachant la tête dans les mains, il garda un silence impénétrable.

— Oui, l'Espion-hardi, répéta Pierre, c'est ainsi que les Hurons m'appellent, et si je n'avais été attardé en roule dans les marécages, ou si le chef m'avait attendu pour donner le signal du feu, pas un Mohawk n’eût échappé.

— C'est bien! répondit le chef. Et l'Espion a-t-il rencontré aussi des obstacles dans la forêt?

— Oui, votre Huron avait perdu notre piste; cependant, nous sommes arrivés à temps.

En effet, les voix des braves étaient parvenues à l'oreille d'Aliasistari au moment où, pour accomplir son serment, il allait se précipiter dans le feu allumé pour la torture, à côté de son père, la Robe-noire.

Le père Laval adressa au Mohawk quelques douces

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paroles et quitta la loge. Les Hurons, après avoir garrotté ceux qui restaient dans le village, firent de grands feux pour qu'on pôt croire qu'ils y laissaient une force nombreuse, et se mirent en route. Ils côtoyèrent la forêt vers le nord-ouest, comme s'ils se fussent dirigés vers les eaux de l'Ontario; puis, revenant sur leurs pas, ils s'enfoncèrent dans la forêt dans la direction du nord-est.

Quelque temps devait nécessairement s’écouler avant qu'on se mît à leur poursuite, et ils avaient l'espoir de ne pas être atteints si les forces du père Laval se maintenaient. Pour s'assurer de la route qu’avaient prise les Mohawks, Watook s'était dirigé avec les braves qu'il commandait vers l'endroit où le premier combat avait été livré ; là, ils retrouvèrent les pirogues qu’ils y avaient cachées. Après avoir examiné les traces avec le plus grand soin, Watook fit remonter les embarcations jusqu'à une petite rivière qui liait les villages Mohawks au Saint-Laurent.

Plusieurs journées de marche, pendant lesquelles ils ne prirent que peu de repos, les amenèrent à l'endroit où les canots les attendaient. Ils s'embarquèrent, descendirent rapidement vers le Saint-Laurent, et là, reprirent de nouveau, le cœur attristé et purifié, le chemin des missions des Hurons.

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