‹ Le Père Laval [microforme]Chapitre 7 sur 15 · RESTES. E · texte numérisé non relu

RESTES. E

heur immortel. Pour lui, la mort est sans déchirements; elle ne brise aucun lien terrestre, car le seul lien qui l'attache à la terre est celui qui conduit au ciel en passant par la tombe. Pour la plupart des hommes, les portes de la mort sont noires et lugubres; pour lui elles sont l'arc triomphal sous lequel il passera quand il aura vaincu l'enfer et le péché. La méditation a calmé ses passions, en a suspendu le cours, et lui a enseigné la vanité des plaisirs et des richesses de ce monde. Il obéit au conseil que donna Notre-Seigneur à ce jeune homme qui cherchait la perfection ; il faitabandon de tous les biens de ce monde, et, ainsi préparé, il peut se mettre en route pour accomplir l'œuvre de Dieu, sans bourse, ni sac, ni chaussure : entièrement soumis à la volonté de son divin Maître, il est préparé à la mort comme à la vie.

Se confiant en la protection de la divine Mère dont il avait imploré l'intercession puissante, le novice goûtait le sommeil calme et paisible de la jeunesse. Des sons doux, des souvenirs anciens et aimés, des voix connues et des noms familiers semblaient à son esprit assoupi se mêler au murmure de la vague, au léger souflle du zéphir qui rafraîchissait sa joue. D'aimables visages le contemplaient ; il était de nouveau assis au foyer de famille, son père souriait au fils qu'il aimait, au fils de sa vieillesse qu'il avait voué au service de Dieu. En effet, le jeune René avait été consacré à l'autel dès son enfance, et en avait toujours respiré la douce atmosphère; dans la maison même de son père, et dès l’âge le plus tendre, il s'était préparé aux devoirs solennels de sa vie future. Le souvenir de la maison paternelle

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remuait doucement son cœur, et les visages aimés qu'il entrevoyait alors dans son rêve, faisaient fondre la glace des nombreuses annécs passées dans de sérieuses études et dans de profondes et saintes méditations qui lui avaient enseigné un amour plus pur et plus élevé, l'amour du Père des pères, amour qui avait fini par absorber toutes les affections de son ame. En ce moment, la nature humaine reprenant ses droits, il parcourait en songe des milliers de lieues, et son cœur Volait vers ses premières affections, vers ses liens mortels, mais sans oublier un instant sa haute destinée. Il éprouvait un bonheur pur, une joie enfantine tels qu'il les avait éprouvés dans son jeune âge, il se croyait encore enfant ; un enfant gai, léger et étourdi ; sans soucis, sans crainte, sans aucune responsabilité, sans autre sentiment que celui du moment présent. Les eaux du fleuve gazouillaient à son oreille, et ce murmure lui semblait la voix de sa mère qui lui chantait quelque douce mélodie. Le mouvement régulier des rames qui dirigeaient la barque et coupaient l'eau avec légèreté, le berçait doucement, il dormait comme eût pu dormir un enfant sur le sein de sa mère.

Quant au père Laval, il avait l'ame préoccupée ; il fut longtemps sans pouvoir fermer l'œil. Il sentait que le moment critique était arrivé, et que si l'expédition parvenait à atteindre Montréal et commençait à monter l'Ottawa, il y aurait moins de danger d'être attaqué par une force supérieure. Se confiant en Dieu, il finit aussi par s'endormir. Comme chef de l'expédition, Aliasistari, insensible à la fatigue dès que la sûreté de la flottille était en jeu, veilla toute la nuit. A l'Indien, au

corps endurci, cette veillée coûtait peu ; et les Hurons ne prirent quelques moments de repos que pour être mieux préparés à tout événement, De l'avant de sa pirogue, qui était maintenant la première sur la ligne, le chef observait, d'un œil vif et perçant, les rivages de l'un et l’autre côté. Toute la nature dormait. On aurait pu croire que le cœur sanguinaire de l'homme se reposait aussi. Aliasistari ne distinguait pas la moindre trace d'ennemis, et pourtant le guerrier Indien sait découvrir la présence d’un ennemi, même à la faible lueur des étoiles; malgré le murmure de l'eau, il peut entendre le plus petit bruit ; le mouvement de la plus légère branche ne saurait lui échapper. Le plus profond silence régnait donc; le chef commençait à espérer que les Mohawks ne surveillaient point la rivière et qu'il leur serait possible d'accomplir leur voyage sans danger Ou sans difficulté. Sa vigilance n'en devint pas moins grande.

Enfin, la voûte étoilée commença à s'éclaircir vers l'est. Le premier précurseur de l'aurore se montra d'abord d’une façon presque imperceptible ; l'obscurité devenue moins grande permit alors de distinguer le sommet des montagnes éloignées, et celles-ci Jetèrent des ombres plus accusées sur la forêt située à leur base. Peu à peu les contours se dessinèrent avec plus de netteté, un œil exercé aurait pu tracer les formes différentes de cette nature agreste. Les pirogues s’avançaient vers un endroit où la rivière devenait plus étroite et Aliasistari redoubla d'attention et de vigilance. Ses yeux se fixèrent tout à Coup sur un point où la forêt s'approchait des bords escarpés de la ri-

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vière; il les éleva ensuite vers le ciel. Cet examen ne parut pas le satisfaire, car s'éloignant du rivage, comme pour placer dans les rayons de la lumière l’objet qui excitait sa méfiance, il le contempla pendant que les autres pirogues prenaient ie devant. Les guerriers avaient remarqué son mouvement, mais avec une indifférence apparente; confiants dans le courage et l'habileté de leur chef, ils poussèrent en avant leurs barques fragiles. En quelques instants, le mouvement de la pirogue eût amené cette portion de la forêt visà-vis d’une étoile brillante, et durant une seconde cette étoile se trouva voilée comme par un léger nuage de vapeur où de fumée.

— Etgh! s'écria le chef de ce ton guttural particulier aux Indiens, et changeant subitement le mouvement de sa rame, la pirogue qu'il montait tourna sur elle-même et marcha vers le rivage méridional à l'ombre des montagnes. Alors ralentissant sa marche, il se baissa pour diminuer le risque d'être observé par l'œil de quelque espion rôdant dans le voisinage. Toute l'expédition imita en silence sa manœuvre, en peu d'instants la flottille ne forma plus qu'une ligne immobile sous l'épais ombrage des bois. Aucune question ne fut adressée au chef, on ne manifesta ni inquiétude, ni curiosité. Les guerriers impassibles suivaient avec calme tous les mouvements d’Aliasistari.

Son regard perçant explorait la forêt avec méfiance, lorsqu un léger bruit vint frapper son oreille : on aurait dit le ‘bruit d'une branche se brisant sous un pas léger et circonspect; ce bruit quoique à peine perceptible n'échappa à aucun des guerriers, pas même

aux plus jeunes et aux plus inexpérimentés d'entre eux. Le Jésuite qui était couché au fond de la pirogue du chef, s’agita dans son sommeil, troublé sans doute par le repos qui avait succédé au mouvement, et sa respiration se fit entendre au milieu du silence profond qui régnait. Aliasistari désigna du doigt le missionnaire endormi, et Haukimab, le néophyte, se penchant vers le bon père, posa sa main sur son épaule. Le père Laval ouvrit les yeux et se leva en Sursaut, mais un « Chut! » prononcé à voix basse el le doigt que le néophyte plaça sur ses lèvres, mou-

vement que la lumière grise du matin lui permit de.

distinguer, le rappelèrent bientôt à lui-même. Un seul coup d'œil lui suffit pour deviner la situation, et élevant son ame vers la prière, il attendit avec rési- 8nation les événements quels qu'ils pussent être. Le réveil de René Bourdoise fut à peu près semblable, Le jeune novice, après avoir goûté un sommeil doux et bienfaisant, avait été réveillé par la marche ralentie des canots, et, lorsque ceux-ci s’arrétèrent, il était levé. Voyant les préparatifs qu'on faisait autour de lui, son jeune sang français, ardent encore malgré la longue discipline qu'il avait subie pour réprimer tout sentiment mondain, s'enflamma à la pensée que, peut-être, des ennemis de sa patrie et de sa religion étaient en ce moment en face de lui, et qu'un combat d'homme à homme allait bientôt se livrer sans qu'il lui fût permis d'y prendre part. Ce ne fut pas sans effort qu'il parvint à étouffer ces sentiments et qu'il se résigna à n'avoir d'autres armes que celles de la prière et d'une abnégation complète d'esprit. René

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Bourdoise avait un cœur chaud et ardent. Watook! son élève, assis près de lui, remarqua l'éclat de ses

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le jeune ecclésiastique ; ce noble combat de l'ame ne lui échappa pas et son affection pour lui en devint plus vive.

— La jeune robe noire veut-elle partager les armes de Watook? lui demanda-t-il à voix base. Son couteau est tranchant et.affilé. et sa carabine est sûre; ce sont les armes de son frère. Watook se servira de celles de ses gens, et à ces mots le jeune et généreux guerrier tira le couteau de son ceinturon et le présenta au jeune novice.

Le beau visage de René Bourdoise se colora fortement. On n'aurait pu dire quels étaient les sentiments qui le dominaient pendant cette lutte intime et ce qui avait amené la rougeur sur son front. Etait-ce la voix de la nature qui, imparfaitement ‘étouffée, lui faisait honte d'agir comme une femme au moment du combat et de refuser des armes dont l'usage lui était interdit? Ou était-ce le regret d'avoir éveillé dans le cœur du sauvage, par une attitude peu convenable à la dignité d'un paisible et fidèle messager du Christ, le sentiment qui l'avait poussé à «lui offrir des armes quand il aurait dû se préparer à la couronne de martyre par ses prières et sa résignation.

Il contempla un instant les instruments de guerre, puis la force des passions cédant à la discipline, il les repoussa doucement loin de lui : « Gardez vos armes, mon frère, dit-il. Entre mes mains elles seraient sans utilité; je ne sais-pas m'en servir. Je suis un homme de

paix, et ceux qui, comme moi, sont voués au service des autels ne doivent pas souiller leurs mains de sang humain ; leur devoir est de se soumettre aux épreuves qui leur sônt envoyées. O Père! continua-t-il en luimême, Ô Père céleste! vous qui savez lire dans tous les cœurs, pardonnez-moi les pensées coupables qui m ont entraîné un instant, qui ont éveillé en moi des sentiments qui vous offensent; » et la tête baissée, il demeura calme et immobile, au grand étonnement et à l'admiration sans bornes du jeune Indien qui voyait bien que ce n’était pas la crainte qui le faisait agir ainsi, mais qui ne pouvait s’expliquer sa conduite, ignorant comme il l'était des devoirs d’un missionnaire.

Les canots, enis'approchant du rivage, furent entrainés un peu en avant par le courant; il était évident ‘qu'on descendait le fleuve, les arbres semblaient passer lentement devant les voyageurs, tandis que leurs pirogues paraissaient immobiles. Les Indiens laissèrent aller leurs embarcations au courant sans chercher à leur faire reprendre une marche accélérée. Le père Laval avait les yeux fixés sur la forêt, mais ses regards pénétraient difficilement l'obscurité dont elle était enveloppée. On parvint enfin à un endroit où les arbres étaient moins touffus, et où les emhûüches étaient moins à craindre. Aliasistari fit entendre de nouveau une exclamation sourde et montra une clairière dans la forêt. L'œil -du père Laval suivit la direction indiquée, et entrevit, à quelque distance en arrière de l'épais taillis, la fumée d'un feu mourant; un instant après, un tronc d'arbre lui en dérobait la vue. Il était impossible de distinguer aux alentours le moindre signe de

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vie ou de mouvement. Le Père reprit, au fond du canot, la place qu'il avait quittée pour jeter un coup d'œil sur le pays qu'on traversait. Les regards du chef ne quittaient pas la partie de la forêt qui s'étendait devant lui, et il consultait à voix basse un vieux guerrier assis à ses côtés.

— Haukimah, la trace est là, dit-il en montrant un endroit qui, à l'œil du jésuite tiré de sa méditation par les paroles du chef, n'offrait rien d'extraordinaire.

— Oui, le Mohawk a laissé de très-visibles traces, un yeugeese pourrait les suivre. Le Moahwk est rusé.

— Comme un renard; mais les traces qu'il laisse après lui sont celles d’un ours.

Le vieil Indien secoua la tête d'un air de doute, et après une pause, répondit :

— L'Iroquois sait cacher sa trace lorsqu'il le veut ; s'il ne le fait pas, c'est qu’il est fort.

— Il est faible; c'est un renard qui, pour effrayer le chasseur, cherche à simuler la trace de loups nombreux! S'il était fort, il se cacherait comme la panthère pour s'élancer sur le cerf.

— Il n'attend pas sa proie, il a été l'enlever dans les Coigwams des visages pâles, et l'a emportée. Il est fort et ne craint pas d'être poursuivi ; son feu s'éteint: il est parti.

Et Haukimah montra du doigt le Sud.

Il n'était pas improbable qu'en effet les Mohawks eussent pris cette roule la nuit, laissant leurs feux allumés, traces qui devaient exclure toute idée d’embûche dans cet endroit; cependant, le chef résolut de faire une reconnaissance plus minutieuse avant que de s’aventurer en face du lieu suspect et d'exposer ainsi l'expédition à une poursuite inévitable.

Le jour devenait plus distinct, et les traces des Indiens, sur lesquelles les deux Hurons différaient d'opinion, furent enfin visibles pour le père Laval lui-même, bien qu'elles eussent échappé à son regard, si son attention n'eût pas été éveillée. Les broussailles au bord de l'eau étaient courbées et foulées, quoique quelques branches parussent avoir été remises soigneusement à leur place, tandis que les arbustes de la partie la plus escarpée de la rive qui s'élevait de plusieurs pieds au-dessus de la surface de l'eau, avaient les branches cassées et les feuilles arrachées, comme sous l'étreinte de quelques personnes qui se seraient aidées de leur secours pour remonter. Les pirogues continuèrent d'avancer vers le rivage, un coup de rame, donné de temps en temps, les empêchait de descendre le courant. Elles se trouvaient alors tout à fait au bord du rivage, mais il fut impossible de découvrir le moindre signe de vie et de mouvement, et les deux Français commençaient à se réjouir de la pensée que les Indiens étaient partis et qu'il n'y avait plus rien à craindre. Quant aux Hurons, ils continuaient à garder le silence, se cachant, autant que possible, au fond de leurs pirogues et veillant de l'œil attentivement. Le chef se tourna vers Haukimah :

— Combien mon père en compte-t-il sur le sable? lui demanda-t-il en lui désignant le bord de l’eau.

Le vieux guerrier leva trois doigts.

— Oui, il n'y avait que trois canots, dit Aliasistari, il n'y a rien à craindre.

Le père Laval chercha, mais en vain, les indices d'où les Hurons avaient pu tirer cette conclusion. Pour eux ces indices étaient évidents. Îl paraissait que les

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