Pour que les
Mohawks, si en effet c'étaient des Mohawks, avaient traversé cet endroil sans aucune des précautions que prennent ordinairement les Indiens pour cacher leurs traces, surtout lorsqu'ils se trouvent dans un pays ennemi. Sur le sable, il ÿ avait de fortes empreintes de pieds nus, à peine visibles à la faible lueur du crépuscule ; et, à côté l'un de l'autre, trois enfoncements indiquaient le passage de pirogues qu'on avait dû tirer de l'eau avec négligence. Tandis que les deux chefs exploraient minutieusement le rivage, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas dupes de quelque ruse de guerre, la pirogue qui portait le novice s'élança subitement vers eux, et le jeune Indien Watook fit entendre un sifflement semblable à celui du serpent de mer; tellement semblable, que le père Laval se recula involontairement avec horreur, comme s'il eût cru que ce reptile véné-
neux s'approchait réellement de lui.
— Les Mohawks! s'écria Watook. |
Tous les regards suivirent la direction de sa main, et l’on vit une masse noirâtre qui courait d'arbre en arbre avec rapidité, et s’approchait de plus en plus des pirogues. Au même instant, un hurlement sauvage retentit dans la forêt, qui fut éclairée d'une lueur subite par le feu des carabines ; en même temps, une nuée de flèches fondit sur les canots, d'où s'élevèrent des gémissements étouffés. Chaque coup de feu était parti des hauteurs, pas un encore de la forêt. On n'y répondait pas. Il était inutile de tirer sur un ennemi invisible, abrité, et qu'une famée épaisse enveloppait.
Au moment où les cris retentissaient, le père Laval avait senti la légère pirogue rebondir dans l'eau, mou-
vement communiqué par les bras vigoureux des Hurons qui, se courbani silencieusement sur les rames, espéraient atteindre un lieu d'où ils pourraient se défendre avec succès. La surprise, le cri de guerre, la décharge bruyante s'étaient succédé presque instantanément; mais l'élan donné aux pirogues avait été si prompt et si vigoureux, qu'elles avaient franchi la moitié du fleuve avant que le feu des carabines eûl cessé de se faire entendre. Ce mouvement fat heureux; la marche précipitée de la flottille rendit incertaine la visée de l'ennemi qui se servait d'armes grossières et peu sûres que lui fournissaient les Hollandais de New-York. Cependant, les pirogues commençaient à ralentir leur marche, des rames brisées flottaient sur l'eau, et les Indiens qui les avaient abandonnées, se baissèrent, saisirent leurs armes, et guettèrent avec avidité un objet quelconque, une tête, une jambe ou un bras qui pût leur servir de point de mire. Le Jésuite sentit que l'eau montait jusqu'à ses pieds; la pirogue avait été percée de part en part par une balle, et se remplissait rapidement. La situation des autres pirogues était à peu près semblable. On eût dit que l'ennemi, pour rendre toute fuite impossible, avait visé principalement aux embarcations, et si chaque coup de feu eût porté, elles eussent coulé immédiatement.
Ce fut un moment de suprême angoisse ; la mort par l’eau ou par le feu des ennemis, se dressait devant les deux Français et leur escorte; il y avait peu d'espoir d'atteindre le rivage. Au milieu du danger, une pensée plus pénible que celle de la mort, agitait l'esprit du
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Jésuite. Quelques-uns des Indiens qui l'entouraient, n'avaient pas été baptisés : et, l'ame pleine d'amertume, il se disait que chaque coup de feu, chaque flèche qui traversait l'air en sifflant, pouvait envoyer en présence de Dieu ces malheureux enfants du désert, non encore purifiés de la tache du péché. Les coups qui résonnaient autour de lui ne lui inspiraient aucune terreur, quant à ce qui le concernait personnellement : mais la responsabilité des ames pesait de tout son poids sur la sienne,
Le vieux guerrier Haukimah était assis immobile devant lui. La tête appuyée sur la main, la carabine posée sur les genoux, il regardait fixement le visage du prétre, et voyait avec inquiétude l'anxiété empreinte sur ses traits. La chemise de chasse du guerrier était saturée de sang ; cependant, aucun cri de douleur ne lui avait échappé; son regard triste attira l'attention du Jésuite.
— Etes-vous blessé? demanda le père Laval.
L'Indien, pour toute réponse, inclina la tête avec difficulté.
— Dangereusement et près du cœur? continua le prêtre.
— Haukimah a vu sa dernière bataille, répliqua l'Indien avec résignation : il va partir pour la terre des esprits.
— Ciel! vous n'êtes pas baptisé !
— de l'avais demandé ; maintenant, j'attends!
— On avait différé votre baptême parce que vous nétiez pas suffisamment instruit, mais à cette heure votre instruction est complète, il ne faut plus tarder.
Un faible sourire de joie éclaira passagèrement les
traits sévères du blessé, et son regard déterminé prit une expression plus douce.
— C'est bien, répondit-il avec calme.
— Vous repentez-vous de vos offenses contre le bon Esprit ?
— Je J'ai toujours aimé; si je l'ai offensé, je le regrette, dit-il d'une voix faible.
La situation ne permettait pas d'autres questions, et le bon prêtre se leva; sa haute stature présentait à l'ennemi un but certain, mais Jui, sans se soucier du danger, se pencha, remplit sa main de l'eau de la 5vière, et, la versant sur le front du guerrier qui était tourné vers lui, il prononça les paroles saintes et sacrées du baptême.
L'œil de l'Indien mourant s’illumina de nouveau; un doux sourire anima encore ses traits; ses lèvres, auparavant immobiles, sentrouvrirent et laissèrent échapper quelques mots de prière. Puis une sérte de frémissement se fit entendre; la main de l'Indien se porta vaguement sur sa blessure d'où s'élançait en gros bouillons un sang noirâtre. Sa tête relomba sur sa poitrine ; l'ame du régénéré avait pris son vol.
— Qu'il repose en paix! murmura le père Laval en soupirant, et il porta de nouveau ses regards sur la scène qui l'entourait. Elle était alors d'un aspect saisissant. La barque fragile coulait à fond; toute fuite par la rivière était devenue impossible, et il semblait fort douteux qu'on parvint à gagner le rivage. Surpris dans une position désavantageuse, les braves n'avaient pu déployer leur valeur accoutumée. À un signe du chef, deux guerriers sautèrent dans l'eau
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et la barque allégée reprit un peu d'élan ; en quelques coups de rames elle atteignit un endroit guéable de la rivière. Chacun saisit sa carabine de l4 main gauche, tandis que de la droite il brandissait son tomakawk, et se porta en tonte hâte vers le rivage. Aliasistari d'un bond se trouva sur le sable; le père Laval suivit son exemple, et peu d'instants leur suffirent pour gagner l'abri que leur offrait la forêt. Le chef fut bientôt entouré de ses braves, et, avant que la derniè gue eût touché la rive, un feu très-vif de c se fit entendre sur les derrières des Iroquois : puis tout relomba dans le calme. Les froquois surpris par la promptitude et le mouvement inattendu des Hurons n osaient quitter leurs retrailes, et, temps, un silence profond et sinistre scène de mort.
Au bord du rivage, à côté d'un Indien qui se mourait, était agenouillé le père Laval. Il tenait à Ja main un crucifix sur lequel était fixé le regard du moribond. Des paroles de consolation divine Coulaient des lèvres du Jésuite:; il prononça l’absolution solennelle, et, au milieu du silence momentané de ce Champ de bataille, l'ame du guerrier purifiée prit son vol vers des régions où la mort et les dangers sont inconnus. Lorsque le Cœur du guerrier eut cessé de battre et que ses membres commencèrent à se raidir sous l'étreinte de la mort, le prêtre se leva : « Que Dieu ait Pitié de son
ame! » prononça-t-il d’une voix douce et triste, et il s'enfonça dans la forêt.
re piroarabines
durant quelque régna sur cette
La nature était enveloppée d'obscurité et de silence. Pas un mouvement dans la forêt; pas un rayon de lumière sur le ciel gris et triste; pas d'autre son qu’un gémissement douloureux et comprimé, lugubrement mêlé au doux murmure de l'eau. Pas une voix ne se faisait entendre [à où tant de voix étaient prêtes à éclater de fureur; un seul homme était visible là où tant d'autres brûlaient du feu de toutes les passions humaines. Cet homme, c'était le père Laval qui s’acheminait vers la forêt. Autour de lui, tout était sombre ; néanmoins une paix invincible régnait en son ame. Au milieu du silence qui semblait d'autant complet qu'il succédait au fracas du combat, on entendait de temps en temps un bruissement de feuilles occasionné par les pas des Mohawks qui, tout en manœuvrant avec la prudence du guerrier Indien, se retiraient en arrière et prenaient de nouvelles positions. Ce n'était plus la nuit, ce n'était pas encore le jour, les étoiles disparaissaient peu à peu.
Le prêtre poursuivait son chemin, sans se soucier des dangers qui environnaient la forêt. Il atteignit bientôt l'extrémité d’un ravin; un obstacle arrêta tout à coup ses pas et le fit trébucher, il tomba. En étendant
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la main pour se relever, cette main rencontra un chapeau ; il le remassa, l'examina et reconnut le chapeau de René le novice. Un frisson parcouru lout son corps ; son cœur se serra, il murmura une prière, puis il continua sa route, Quelques pas plus loin, un Indien blessé, nu, étendu sur le sol, s'offrit à ses yeux. Un faible soupir s'échappait des lèvres du gucrrier qui faisait de vains efforts pour se retourner. Le Jésuite se pencha sur lui :
— Mon fils, lui demanda-t-il à voix basse, as-tu été baptisé ?
— Non, mon père, lui répondit le mourant d'une voix éteinte, |
L'endroit où ils se trouvaient, au fond du ravin, était un peu à l'abri des postes des Iroquois. Le père Laval avait encore le temps de rejoindre les Hurons et d'échapper par la faite à l'ennemi, car celui-ci était occupé à étendre ses lignes pour couper toute retraite aux guerriers chrétiens. Les mouvements de chacun des adversaires étaient tellement circonspects, l'obscurité de la forêt était si profonde, que jusqu'alors les Hurons, pas plus que les [roquois, n'avaient pu viser à coup sûr, et, dans l’un et l’autre camp, On était trop prudent pour tirer sans utilité et faire connaître ses mouvements par le bruit des armes.
Le père Laval se leva et se dirigea sans bruit du côté de la rivière. En passant auprès d'un tertre ou petite colline, un mouvement dans les arbres, suivi d'un sifflement de serpent, le fit tressaillir. 11 hésita un inslant, puis, se rappelant avoir entendu ce sifflement dans le canal, il se rassura, fixa ses yeux sur le lieu d'où
était parti le bruit, et ne tarda pas à distinguer une forme humaine qui s’avançait vers lui et relevait la tête de plus en plus à mesure qu'elle approchait. Au bout d'un instant, Âliasistari était à ses pieds, et, à voix basse, lui disait :
— Mon père, hâtez-vous ; vous avez encore le temps de fuir. Suivez-moi !
— Je ne le puis, répondit le Tésuite, il y a des ames à sauver, des mourants à baptiser! Pour vous, c'est différent; fuyez, tàchez de vous sauver.
— Non, Aliasistari ne fuira pas sans scu père, dit l'Indien avec fierté et en se relevant de toute sa hauteur.
— Fuyez, vous dis-je ; chef des guerriers, vous avez vos devoirs; moi, j'ai les miens; l'homme brave fait ce qu'il doit, et se fie à Dieu pour le reste. Faites votre devoir, laissez-moi faire le mien.
— Vous ne voulez pas me suivre?
— C'est impossible.
Et le Jésuite montra l'endroit où il avait laissé le blessé. Le chef y porta les yeux.
— Ce n’est pas loin de l'extrémité de leur ligne, ditil, vous ferez votre devoir, et Aliasistari à votre côté fera le sien. Chut! ajouta-t-il, en s’interrompant et en élevant la main comme pour demander silence.
Le père Laval prêta l'oreille attentivement, et distingua le bruit de pas légers et précipilés; un cri de hibou frappa son oreille, et tout retomba dans le silence.
— ils se réunissent pour faire une décharge, dit le chef. Il faut qu'Aliasistari soit là pour les recevoir. Lorsque vous entendrez le cri de guerre des Hurons, dites-vous que vos enfants combattent pour vous sauver.
1er une Ja tête u bout à voix
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s ames s, C'est
re, dit auteur.
18 avez fait ce > votre
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dit le r. Lorsns, disauver.
Rendez-vous immédiatement sur le rivage et cherchez à vous y cacher.
Le chef se courba jusqu’à terre et fut bientôt hors de vue.
Le Jésuite marcha en toute hâte vers la rivière, élevant son ame à Dieu et lui demandant de le soutenir durant cette épreuve. Remplir d'eau son chapeau, et retourner auprès du blessé, fut pour lui l'affaire d’un instant. Les yeux du guerrier tombèrent sur le liquide rafraîchissant, et, d’un air suppliant, il posa le doigt sur ses lèvres desséchées, dévorées par la soif, et murmura ces mots :
— De l'eau.
Le Jésuite lui souleva la tête, et porta à ses lèvres la fraîche boisson. Un regard reconnaissant anima un instant les traits de l'Indien. Le père Laval posa doucement sa tête sur l'herbe, se recueillit, pria, et comme il étendait la main pour lui verser sur le front les eaux purifiantes du baptême, il sentit une main lourde se poser sur sa tête, l'étreindre, et la tirer en arrière avec violence. Le Jésuite put alors distinguer le visage féroce d'un Iroquois qui brandissait à la main droite son tomakawk déjà ruisselant de sang. Un sourire diabolique éclairait la figure du sauvage ; i! suspendit son œuvre de mort. Le Jésuite avait encore un instant devant lui, un instant d'une valeur inestimable, que des mondes n’auraient pu acheter. L'eau baptismale fut versée sur le front du moribond, les paroles sacramentales furent prononcées.
— Mon Dieu! je vous remercie, s'écria le Jésuite ; et le couteau du sauvage descendit sur sa tête.
Un coup de feu retentit dans l'air.
Aliasistari, l'intrépide chef des Hurons, s'était glissé furtivement jusqu'aux postes de ses guerriers et se préparait au combat. Avec l'habileté et la promptitude de l'Tndien, il résolut de surprendre l'ennemi au moment de l'assaut, et, avec quelques hommes choisis, il se plaça dans un lieu plus avancé et plus favorable à ses vues, d'où il pouvait avoir l'œil sur l'endroit où il avait laissé le Jésuite. Il portait un regard inquiet de ce côté, lorsqu'il aperçut le père Laval, la tête penchée en arrière, sous l'étreinte du sauvage, dont le bras était armé d'un tomakawk qu'il brandissait. Aliasistari fit un pas en avant. S'il tirait, il découvrait sa ruse à l'ennemi; s'il ne tirait pas, le prêtre était frappé à mort. D'une main ferme, il saisit sa carabine, l'ajusta, la maintint comme si ses muscles eussent été d'acier. Elle resta immobile durant l’espace d’une demi-seconde, puis la détente partit; une colonne de fumée s’éleva et une flamme jaillit. Le mouvement imprimé par l'Iroquois à son tomakawk s'accomplit, mais ce ne fut que le coup inoffensif d'un bras privé de vie. Le sauvage tomba lourdement en avant sur le prêtre.
Au même moment éclata le féroce cri de guerre des Mohawks; des flèches fendirent l'air, des coups de feu retentirent. Puis les adversaires, se précipitant l'un sur l'autre, on n’entendit plus que le choc des instruments guerriers. Le Mohawk et le Huron combattaient corps à corps. Les coups des armes à feu illuminaient un instant la scène; les pâles rayons d'un soleil naissant éclairaient tantôt les plumes des guerriers, tantôt leurs armes, tandis que la cime des arbres de la forêt paraissait plongée dans un feu liquide. À la surface ridée
it glissé se prétude de moment s, il se e à ses il avait ce côté, en arit armé un pas nnemi ; . D'une naintint le resta puis la et une quois à le coup tomba
rre des de feu l'un sur ruments it Corps ient un naissant ôt leurs orêt pace ridée
. du fleuve, semblaient courir des milliers de feux follets.
Les plaintes étouffées des blessés, se mélaient au bruit de la musique sauvage et guerrière qui excitait l'ardeur de ces hommes forts et passionnés.
En quelques bonds le chef Huron fut auprès du Jésuite. Il le souleva doncement et lorsqu'il le vit revenu parfaitement à lui-même :
— Mon père, lui dit-il, partez! descendez le rivage jusqu'à ce que vous ayez rencontré un taillis épais et touffu ; suivez le bord de l'eau. Nous sommes accablés par le nombre et notre seul espoir est dans la fuite. Aussi longtemps que vous resterez ici, les Hurons resteront. Donc, fuyez ! nous aussi nous tâcherons d'échapper à l'ennemi.
— Âlors, je pars, dit le Jésuite : et, s'enveloppant d’un long manteau noir qu'il portait, il se disposait à s'éloigner.
Aliasistari se baissa et saisit par les cheveux l'Iroquois sans vie; il était au moment de le scalper, lorsque là main du prêtre l’arréta :
— Mon fils, ne violez pas un mort.
— C'est un Mohawk, mon père!
— C'est un homme, vous l'avez tué sur le champ de bataille; ne mutilez pas son corps. Ce ne serait pas chrétien. :
Le guerrier s’éloigna du corps de son ennemi et se signa avec respect; puis montrant au Jésuite le chemin qu'il devait prendre, il regagna sa première position à travers une pluie de balles et de flèches qui l'assaillirent à la sortie du ravin.
Comme il jetait un dernier coup d'œil en arrière, il
De gs
aperçut le Jésuite qui descendait rapidement le sentier qu'il lui avait indiqué. L'instant d'après, le chef Huron était au plus fort de la mêlée.
Les guerriers chrétiens, à la vue de leur chef, redoublèrent d'ardeur et tinrent encore bon contre l'ennemi, mais il élait évident que la lutte ne pouvait plus durer longtemps. Plus ils prolongeaient le combat, plus le père la robe noire s'éloignait d'eux. Enfin, le chef, à la vue de ses guerriers décimés autour de lui, comprit qu'il fallait battre en retraite sans perdre un instant. À son signal, les Hurons s'élançant d'arbre en arbre reculèrent en défendant si vaillamment chaque bout de terrain que les Mohawks n'osèrent les poursuivre de trop près.
Aliasistari s’approcha d'un vieux guerrier éprouvé et lui intima un ordre bas à l'oreille; l’Indien eût bientôt gagné les derrières de l'armée et se dirigea vers le fleuve. Peu après, en un lieu où les vagues venaient se briser et former comme une ligne de lumière sur le sable, une forme sombre se dessina sur l'herbe, glissa doucement sur la pente du talus qui descendait jusqu'au bord du rivage, puis disparut sous l'eau sans bruit. Tout près de là, flottait une pirogue renversée ; imperceptiblement, ses mouvements devinrent plus réguliers, elle s'éloigna de la rive, fut soudain retournée et un Indien sauta dedans lestement. Un hurlement partit de la forêt ; l'Indien avait été vu ; quelques coups de feu sifflèrent autour de lui ; mais saisissant une rame, il la brandit en l'air comme pour défier l'ennemi et poussa vivement sa barque en avant.
Lorsque les Hurons jugèrent qu'un temps suffisant
sentier Huron
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prouvé
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l'herbe, cendait au sans versée ; plus rétournée rlement ss coups e rame, nemi et
suffisant
LE C .MBAT, 41
s'était écoulé pour permettre au père Laval de prendre les devants, ils se donnèrent un rendez-vous en face de leur dernier bivouac et s'empressèrent de fuir. Le gros de la bande prit un chemin assez distancé de la rivière, tandis qu'Aliasistari, accompagné d'un seul guerrier, se rendit en toute hâte au lieu qu'il avait indiqué au Jésuite.
Le père Laval, après avoir tourné le dos à la scène du combat, se dirigeait rapidement vers le rivage, lorsqu'il entendit le gémissement d’un Indien blessé à qui les forces avaient manqué au moment d'atteindre le bord de l'eau. Il s'arrêta. Comment pouvait-il fuir? Comment pouvait-il abandonner tant d'ames qui réclamaient son saint ministère? [l s'écarta de sa route, alla s'agenouiller à côté du Huron et ne le quitta que lorsque les voix des combattants ne frappèrent plus que faiblement son oreille. Oubliant alors les paroles du chef, il revint sur ses pas et bientôt se trouva sur le champ de bataille devenu muet.
Combien de fois ne s’agenouilla-t-il pas pour confesser un guerrier moribond! combien de fois ne donna-t-il pas le baptême à un néophyte expirant! il adressait à tous des paroles de consolation et d'espoir. D'une main douce et légère comme celle d'une femme, il baignait les fronts brûlants des blessés et cherchait à calmer leurs douleurs. Absorbé dans cette œuvre d'amour divin, il n'avait point entendu des pas qui s’approchaient de lui, |
— 0 mon père! je venais chercher votre corps,
et, joie suprême, J'ai le bonheur de vous retrouver vivant |
— C'est toi, mon fils René! que Dieu te bénisse! s'écria le Jésuite, en regardant avec affection le jeune homme; je te croyais mort. J'avais trouvé ton chapeau que voici. Mon fils, je t'ai pleuré.
— Oui, je l'avais perdu en fuyant : le jeune Indien Watook m'avait entraîné jusqu'au rivage, et là, me trouvant abrité, j'ai pu suivre de l'œil le combat jusqu’au moment où il m'a paru nécessaire de m'enfoncer davantage dans la forêt. Lorsque j'ai vu l'ennemi s'éloigner, j'ai pris un détour et je suis revenu ici pour vous chercher.
— C'est bien, nous mourrons ensemble en nous consolant mutuellement.
— Si telle est la volonté de la Providence, mon père.
Et le Jésuite et le novice continuèrent leur œuvre de dévoñment.
Au nombre des blessés se trouvait un jeune guerrier froquois, évanoui par suite de la perte de son sang qui s'échappait d'une blessure grave, mais non dangereuse. Il commençait à revenir à lui, lorsqu'un gémissement involontaire s’échappa de ses lèvres.
René Bourdoise s'approcha du guerrier, souleva sa tête, tandis que le père Laval s'efforçait d'étancher sa blessure. Le sang coulait avec une telle abondance que la mort devait en résulter si l'on ne parvenait à
l'arrêter. Le père Laval avait des connaissances chirurgicales, et, plein d'une ardeur charitable, il se mit à l'œuvre. Tandis que les deux Français étaient ainsi occupés, les voix bruyantes des Mohawks retentirent de nouveau à leurs oreilles; ils revenaient sur le champ de bataille. Les sauvages avaient vu la fuite du Huron
dans secou conti tres, en le sèren cèren s'en conti réuss dait | l'Iroq Le:
puis, leur | ber 1 rejoin tateur exclar ge co guerr prêtre charit Le d'un bras :
en fa s'abais Jésuit
Chant
pour
nisse | jeune a peau
ndien À, me it jusoncer i s'éi pour
| nous
1 père.
œuvre
aerrier \ sang \ dan- ‘un gé-
eva sa her sa ndance nait à 8 chise mit 1t ainsi entirent champ | Huron
dans le canot, et, craignant qu'un renfort n'arrivât au secours de leurs adversaires, ils n'avaient pas osé continuer leur poursuite. En apercevant les deux prétres, les deux ennemis qu'ils désiraient le plus avoir en leur puissance et qu'ils croyaient en sûreté, ils poussèrent des hurlements de joie. Deux guerriers s'élancèrent en avant, les bras levés et dans l'intention de s'en rendre maîtres, mais les Jésuites imperturbables continuèrent leur œuvre charitable. Le père Laval avait réussi à étancher le sang, et, dans ce moment il bandait la blessure; René Bourdoise baignait le front de l'Iroquois.
Les deux guerriers s'arrétèrent saisis d'étonnement ; puis, faisant entendre l'exclamation gutturale qui, dans leur langage, exprime la surprise, ils laissèrent tomber leurs bras et se regardèrent. Ils furent bientôt rejoints par leurs compagnons qui, eux aussi, spectateurs d'une scène si nouvelle, poussèrent la même exclamation. Cette scène présentait én effet un étrange contraste : l’homme démon et l'homme ange; le guerrier rouge de sang et fumant de carnage, et le prêtre calme et sans colère, respirant la paix et la charité, soignant les blessures de son ennemi.
Le père Jean dont les traits placides étaient animés d'un saint enthousiasme se redressa, et croisa les bras sur la poitrine. Le prêtre et le sauvage étaient en face l’un de l'autre. L'œil étincelant du guerrier S'abaissa lentement sous le regard doux et serein du Jésuite ; soudain il détourna les yeux, et, s'appro- Chant du blessé, posa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'il n'était pas trompé. Il examina
h4 LE COMBAT.
attentivement son visage; le novice lui soutenait la tête et humectait son front et ses lèvres. L'Indien ouvrit enfin les yeux et un faible sourire illumina ses traits.
— C'est bien, Kiskepila! murmura le Mohawk, et il s'éloigna.
Le Jésuite put alors jeter un coup d'œil autour de lui.
Les Mohawks avaient fait quelques prisonniers, dont six venaient d’être ramenés liés et garrottés..
Une heure après, les derniers des poursuivanis étaient de retour; on avait scalpé et achevé à coup de tomahawks les Hurons mourants; on avait mis en terre, avec les honneurs de la guerre, les froquois, et, vainqueurs et prisonniers marchant en file, portant leurs blessés sur des brancards de branches d'arbres, quittaient les bords du Saint-Laurent où ils avaient caché leurs canots, et s'enfonçaient en pleine forêt, dans la direction des villages des Mohakws.
Le des r route ment glissa guer les € leurs du c chant le pi talus dont bois atten n'en guerr autou mençé la pr ses tr sable, Ses v
nait la Indien ina ses
wk, et autour s, dont
ivantis à coup it mis es froen file, ‘anches
où ils pleine kws.
Le soleil se levait brillant et majestueux au-dessus des montagnes de l'Est, pas un nuage n'entravait sa route. Eu ce moment, ses rayons tombaient obliquement sur un guerrier, aux formes athlétiques, qui se glissait le long des bords du Saint-Laurent. Un autre guerrier suivait de près celui-ci faisant disparaître, en les effaçant à mesure qu'il avançait, toute trace de leurs pas. Vers le Sud retentissaient encore les bruits du combat, les cris des poursuivants. Tout en marchant avec précaution, les deux guerriers pressaient le pas, et atteignirent un endroit du rivage où le talus était plus fourré, plus difficile à pénétrer, et dont le terrain était humide. Là, ils quitièrent le bois et suivirent le bord de l'eau, en cherchant attentivement sur le sable une empreinte de pas. Ils nen découvrirent aucune. Durant un instant, le guerrier de haute stature, sembla hésiter et regarda autour de lui, pais il descendit la rivière, en recommençant ses recherches. Elles furent aussi vaines que la première fois. Une expression douloureuse agita ses traits, il enfonça la crosse de son fusil dans le sable, s'appuya sur son arme, et se mit à réfléchir. Ses vêtements étaient déchirés et pleins de sang,
il portait sur Jui les traces de plusieurs blessures. Le soleil éclairait et animait le visage d'Aliasistari, mais son ame était sombre et triste. Il ne trouvait aucune trace du père Laval; et son serment solennel élait présent à sa mémoire.
unfin, il siffla deux fois d'une façon perçante, quoique contenue; à la seconde fois on entendit le bruissement des feuilles, à peu de distance du lieu où les broussailles étendaient leurs branches au-dessus de l'eau, et l'on vit sortir, de dessous ces branches touffues, la forme d'un Huron. Poussant en avant son canot, quelques coups de rame l'amenèrent aux pieds d’Aliasistari et de l'Indien qui était debout dévant lui. Les trois Hurons conversèrent ensemble pendant un instant, puis s’assirent silencieusement sur le rivage. Un léger bruit les fit tressaillir, Aliasistari s'écria : « Le voici! » Une seconde s'écoula, un pas se fit entendre sur le sable, et Watook, les vêtements souillés et tachés, marques de la lutte qu'il avait eu à soutenir, était près d'eux. Il regarda Aliasistari, puis il baissa la \ête sans prononcer une parole.
— Parlez, Huron, lui dit le chef.
Le jeune brave, dont les yeux brillaient comme des charbons ardents, éleva sa main vers le Sud, et s'écria :
— Le faucon a enlevé la colombe ; les Mohawks emmènent dans leurs villages, pour les torturer, le père la robe noire et le jeune Français ; et Watook (ici il appuya avec force ses bras contre sa poitrine comme sil eût cherché à comprimer un combat intérieur), et Watook en a été témoin.
Pe puis, semb Pas 1 ne t triste jours villag d'une
Un comp feuill
silenc
vous jusqu noire
Le restè du gu du re échap ces ; | avec
Ces allait Moha:
remer
ssures. sistari , rouvait olennel
, quoibruislieu où ssus de ouffues, canot, d'Alialui. Les un insge. Un |: « Le dre sur tachés, ait près ête sans
comme Sud, et
wks emle père ok (ici il | comme ieur), et
Pendant un instant Aliasistari se tint immobile, puis, fixant attentivement le jeune Indien, son regard sembla vouloir percer les profondeurs de son ame. Pas un de ses muscles ne remuait, pas un de ses nerfs ne tremblait, mais ses yeux avaient une expression triste et sombre. Il se tourna vers les Hurons.
— Quel était le nombre des Iroquois? Plusieurs jours s'écouleront avant qu'ils puissent atteindre leurs villages; et, nuit et jour. Il serra son couteau d'une manière significative.
Un cri profond d'approbation échappa à ses deux compagnons. Watook, pour toute réponse, montra les feuilles de la forêt et les sables du rivage.
— Cest inutile, dit le chef, et il retomba dans le silence. Enfin, se redressant de toute sa hauteur :
— Mes frères, reprit-il, j'ai fait un serment; vous, vous n êles liés par aucun vœu. Partez, la rivière est libre jusqu'à Québec. Aliasistari va rejoindre son père la robe noire et partagera sa destinée.
Les Hurons vinrent se placer à côté de leur chef, et restérent immobiles. Un rayon d'espoir ranima le cœur du guerrier. Alors, s'adressant à Watook :
— Allez! dit-il, descendez la rivière Jusqu'au lieu du rendez-vous ; amenez ici les guerriers qui ont échappé au combat, et faites-leur suivre nos traces; nous sauverons notre peuple, ou nous périrons avec lui.
Ces mots firent battre de joie le cœur de Watook. Il allait donc amener du renfort jusqu'aux villages des Mohawk:, et sauver le novice et le prêtre. Il sauta légè-
Ce] rement dans le canot et se trouva, en quelques coups
de rame, au milieu du courant. Alors, faisant de la main un geste d'adieu aux trois Hurons qui l'observaient en silence, il descendit rapidement la rivière.
— Watook a le cœur vaillant, il saura conduire les braves Hurons.
—— Lorsque le bras d’Aliasistari sera froid, dit le chef.
Et les trois guerriers ne songèrent plus qu'à suivre la piste de l'ennemi.
Les Iroquois, en marche pour gagner leurs villages, traversaient silencieusement la forêt, sans autre guide que cet instinct prodigieux qui permet à l'Indien de suivre son chemin sans jamais en dévier, à travers les monts et les vallées, les forêts et les plaines, comme s'il était conduit ‘par une boussole. Les prisonniers étaient placés au centre de la ligne, et si bien gardés, que la fuite leur était impossible.
Les deux Français, comme les Hurons, avaient les bras liés avec des courroies de peau de cerf; mais au milieu de leurs souffrances, ils avaient au moins la consolation d'être ensemble.
Le soleil était à son méridien, la chaleur devenait accablante, même à l'ombre de la forêt, et les lourds habits du Jésuite et du novice rendaient leur marche plus pénible encore. On s'arrêta enfin pour prendre quelques rafraîchissements.
— René, mon fils, dit le père Laval, récitons la seconde partie du Rosaire : c’est celle des cinq douleurs. Les souvenirs qu'elle renferme nous consoleront de nos peines. Prions Dieu de nous aider de ses consolations divines dans nos infortunes, et de nous donner la force de les supporter avec résignation. Offrons-les à Dieu
par pécl auss les vers anti Huri mor ils e sulte pron s'ém que, s'oux saint niers mes éclai calm comn y mé Marie pelaie Maria ces lè mure blable l’'Ave :
sur le
Ja main aient en
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le chef.
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it de nos solations Ja force ; à Dieu
par les mérites de Jésus-Christ, en expiation de nos péchés.
Le novice fit. un signe d'assentiment, et le prêtre aussitôt commença les prières. Pendant quelque temps, les vainqueurs ne prétèrent aucune attention à la conversation des prisonniers ; le père Laval récitait les anliennes, et René Bourdoise faisait les répons. Les Hurons captifs avaient gardé jusqu'alors un silence morose ; aucun signe de douleur ne leur échappait, et ils enduraient, avec stoïcisme et impassibilité, les insultes des Mohawks. Aux premiers mots de l’Ave Maria, prononcés par le Jésuite d'une voix claire, leurs cœurs s'émurent, comme sous l'influence d'une douce musique, leur humeur farouche s'adoucit, et leurs ames s'ouvrirent à l'amour et à la prière. Peu à peu, cette sainte influence s’étendit à tout le groupe des prisonniers ; leurs traits devinrent moins sombres, puis calmes et sereins ; et plus d'un regard s'éleva vers le ciel, éclairé d'une lueur sainte et divine. Les répons sortaient calmes et doux des lèvres du jeune novice, et s’enflaient comme une vague envahissante à mesure que les Hurons y mélaient leurs voix profondes et harmonieuses : Ave Maria! ces mots rappelaient une mère aimante ; ils rappelaient un saint amour. Au milieu de /a forêt, l'Ave Maria retentissait, s'élançant de ces cœurs captifs, de ces lèvres brâlantes, et s'élevant comme un doux murmure vers la Mère des malheureux et des affligés. Semblable à la rosée qui rafraichit la fleur prête à se faner, l'Ave relevait les cœurs abattus, et des larmes conlaient sur les joues hâlées des guerriers chrétiens.
Les Mohawks, étonnés, contemplérent cette scène, LAVAL. k
puis se moquèrent avec mépris des braves qui pleuraient.. pleuraient en captivité.
— Chiens! femmes! disaient-ils, les Hurons ne sont donc pas des guerriers? Faudra-t-il retourner à leurs tribus pour y chercher un brave? Vous êtes des femmes ! nos squaws vous fouetteront avec des fouets. Vous n'êles pas dignes de mourir comme des guerriers.
Les Hurons chrétiens continuèrent Sancta Maria; leurs voix profondes et sonores s'élevaient vers le ciel , insensibles aux railleries, aux insultes et aux coups de leurs ennemis. Enfin, un Mohawk s’approcha du Jésuite:
— Les paroles du Médecin changent donc les Hurons en femmes. C’est un magicien ; qu'il se taise.
Et, de son poing fermé, il le frappa à la figure. Le sang jaillit des lèvres du prêtre, il baissa la tête en silence.
Trois hommes, cachés dans la forêt et repliés sur euxmêmes, étaient témoins de cette scène ; les traits du chef s’animèrent d’un éclair de colère; ses narines se gontlèrent, ses lèvres s'entr'ouvrirent, Sa main serra convulsivement sa carabine. Puis, lorsque le prêtre se fut incliné en silence sous le coup, le guerrier relâcha son arme, porta ses mains à son front, comme pour échapper à une vue pénible, s'agenouilla en soupirant, et pria. Sans la douce résignation du prêtre qui ‘avait rappelé au chef les devoirs du chrétien, quelques-uns des vainqueurs seraient morts en ce moment. Aliasistari priait. L'instant d'agir n'était pas encore venu : il voulait sauver les prisonniers, non pas les venger.
Le Jésuite, les yeux élevés vers le ciel, les bras liés derrière le dos, priait en silence. En silence priaient aussi les autres captifs, leurs prières montaient comme
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un doux encens vers l'autel du Seigneur, consacrant à la foi du Christ les forêts des lroquois.
Le repas des Mohawks terminé, ils prirent quelques instants de repos. Les misérables restes de leur dîner furent jetés aux prisonniers, qui n'y trouvèrent pas seulement de quoi apaiser leur faim et ne purent davantage jouir de cette halte momentanée, gênés qu'ils étaient par les liens qui les garrottaient. On se remit de nouveau en marche sur une seule ligne. Les Mohawks, restaurés et reposés, faisaient avancer les captifs en pressant le pas, et distribuaient des coups aux trafnards comme à ceux que la fatigue accablait. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi.
René Bourdoise était las et exténué, son pas chancelant annonçait qu'il serait bientôt au bout de ses forces, et, dans ce cas, une mort certaine l'attendait ; les Iroquois ne souffriraient certainement pas un instant de retard, lorsqu'un coup de tomakawk pouvait abréger leur besogne. Un guerrier Mohawk s’aperçut de l’accablement du jeune Français, s’approcha de lui et, brandissant son arme au-dessus de sa tête, lui montra la route qu'ils parcouraient, puis, d'un geste significatif, lui ft entendre le sort qui lui était réservé sil n'avançait pas. Ainsi excité, le novice redoubla d'efforts; mais, chaque fois que son pas se ralentissait, son tÿran renouvelait ses gestes menaçants, le frappait
avec un gros bâton qu'il avait ramassé en chemin, ou lui enfonçait dans le corps la pointe de son coûteau.
Les plis de la robe noire du novice étaient trempés de sang, néanmoins il cheminait avec résignation, élevant ses yeux vers le ciel et murmurant des prières
pour ses persécuteurs. Le père Laval, plus fort et plus habitué à la fatigue, voyait avec une peine extrême les souffrances de son jeune compagnon ; il l'encourageait par des paroles d'espoir, et, comme le sauvage se montrait de plus en plus cruel, il cherchait à le soutenir par la pensée des consolations divines.
— Courage, mon fils. Tu es le soldat du Christ. Tu es flagellé; lui aussi l'a été. C'est un glorieux privilége que celui de. mourir à son service; le ciel est la récompense du martyre.
— Priez pour moi, mon père, priez pour moi! O mon Dieu! continua le jeune homme en jetant vers le ciel un regard éploré, mon Dieu, donnez-moi la force de supporter cette épreuve; donnez-moi le courage:
Le chemin devenait plus difficile, la marche plus pénible. Près du frêle et jeune Français se trouvait un Huron de forte stature qui, jusque là, n'avait pas ouvert la bouche. Enfin, il s’approcha du patient et lui dit, en montrant son épaule puissante :
— Appuyez-vous sur moi, men frère.
A l'instant Kiohba, le Mohawk sans pitié, piqua de nouveau avec son couteau le pauvre novice. Le jeune homme fit un pas en avant et tomba en faisant entendre un profond gémissement. Il resta étendu par terre sans pouvoir se relever. L'Iroquois saisit son Lomakawk en poussant une exclamation sauvage, l'éleva en l'air, prêt à frapper le captif exténué. Ce fut un moment d'agonie. D'un effort suprême, le grand Huron rompit les cordes qui attachaient ses poignets el se jeta entre l'Iroquois et sa victime. Le coup tomba sur son bras gauche et y fit une entaille profonde ; de son bras droit
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il releva le frêle novice qu'il pressa contre sa poitrine, tandis que la tête du jeune homme évanoui reposait sur son épaule rouge et vigoureuse, et il se mit d'un pas ferme à la tête des prisonniers.
Les Iroquois ne purent s'empêcher d'exprimer leur admiration ; pas un n'essaya d'intervenir, car l’Indien aime les actes courageux.
— Il est brave, dit l'un d'eux, il est digne de l'épreuve. Oui, c'est un guerrier. Il mourra par la torture.
Le Huron avançait toujours avec sa charge dont il prenait soin, comme un père aurait pu prendre soin de son enfant bien-aimé :
— Le loup portera son jeune frère blanc, s’écriait-il.
Des larmes coulaient sur les joues du Jésuite : il rendait grâce au ciel du secours providentiel envoyé à son compagnon.
À cet instant, le cri d’un faucon retentit dans la forêt, on l'entendit trois fois clair et perçant, puis il sembla se perdre dans le lointain: un rayon de joie illumina le visage bronzé du Huron, son pas devint plus léger et plus ferme. Ce sigual lui apprenait que son chef était sur leurs traces et trois hommes de leur tribu dans les environs. Les lroquois, en entendant ces cris, prétèrent une oreille attentive, mais ils ne se renouvelèrent plus.
Le soleil disparaissait à l'horizon : les ombres des montagnes s'allongeaient ; le fleuve était inondé d'une rouge clarté. Sur ses eaux, à une grande distance de son embouchure, une pirogue de guerre, montée par un seul Indien, poursuivait son chemin. Le front du rameur était trempé de sueur. Il s'arrêta un instant et
regarda le soleil qui se couchait, puis, se tournant vers le Sud-Ouest, il fit du poing un geste menaçant et se pencha de nouveau sur ses rames. Il dirigea enfin la proue de la pirogue vers Île rivage, et, l'ayant atteint, sauta sur la grève. Tirant alors sa barque sur le sable, il s'enfonça dans la forêt, le tomakawk à la main ; mais il examina d’abord les arbres les plus éloignés du fleuve, et, n'y trouvant aucune marque, il y fit des entailles d'une façon toute particulière. À mesure qu'il séloignait, un homme se détachait peu à peu d'un chêne énorme, derrière lequel il s'était caché ; il s'approcha du canot, l’inspecta avec soin, puis il porta son attention sur l'empreinte des pas du jeune Indien. Cet homme portait une chemisé de chasse, serrée autour de la taille par une ceinture de cuir, à cette ceinture étaient suspendus un long couteau recourbé, et une petite hache
en acier. Une poire à poudre et une poche à balles pendaient à son épaule; ses pieds et ses jambes étaient recouverts de mocassins et de guêtres en peau; une casquette en poil noir, posée coquettement sur la tête, complétait ce costume. Ce personnage parut satisfait du résultat de son examen, il se redressa et murmura à mi-VOIX :
— C'est une pirogue de Hurons ; un mocassin Huron, pas un Mohawk voleur. Donc, Pierre, mon ami, allons au-devant du sauvage.
Pierre avait quitté la France depuis quelques années, et, secondé de son fils, s'était rendu très-utile comme chasseur aux avant-postes des Français : c'était lui qui leur fournissait du gibier. Dans une de ses excursions avec son fils, il fut surpris par les Mohawks qui, après
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avoir poursuivi longtemps les deux chasseurs, finirent par s'emparer du jeune homme et le scalpèrent. Dès ce moment, les Mohawks furent pour Pierre des ennemis mortels. 11 avait servi en qualité d’espion sous le grand Champlain, homme redoutable à toutes les tribus Indiennes et dont le nom était devenu le cri de guerre des Français. Pierre était un chasseur adroit, un ferrailleur infatigable ; il s'était fait aimer des Hurons qui l'avaient surnommé l'Espion hardi.
Le Français, le sourire sur les lèvres, pénétra dans la forêt pour rejoindre l’Indien. ;
— Ho! oh! Huron! lui cria-t-il, en s’avançant avec assurance.
Watook, au son de cette voix, s'élança près d'un arbre, et ajusta sa carabine : puis, reconnaissant un ami au costume el au langage de celui qui l'appelait, il courut vers lui :
— Ugh! l'Espion hardi ! le pâle visage est l'ami du Huron, lui dit-il.
— C'est vrai, sauvage ; c’est vrai.
— Le Français a-t-il vu ici quelques Hurons? et il promena sa main autour de lui.
— Vous êtes le seul.
Watook lui raconta alors la défaite de sa bande, la capture des deux Français, et comment il était venu en cet endroit pour rassembler les Hurons et tenter avec eux la délivrance des prisonniers. En écoutant ce récit, des exclamations de colère s'échappèrent des lèvres du chasseur, et son maintien devint plus grave.
— Le scalp du fils de l’Æspion hardi est suspendu dans le wigwam du Mohawk. Son couteau est-il rouillé?
veut-il suivre la trace de l'Iroquois? ajouta l'Indien en forme de conclusion.
Pierre tira le couteau de sa ceinture, et passa son doigt sur sa lame effilée; le souvenir du jour malheureux qù il avait perdu son fils, ranima sa fureur.
— Huron, dit-il enfin d'une voix grave, Huron, l'Espion bardi ira frapper le Mohawk dans son village; puis, reprenant son calme habituel, il continua : il est probable que les braves se sont enfoncés dans la forêt, avant que de prendre le chemin du rendez-vous; ils ne sauraient être encore ici, car le courant, fort rapide en ce moment, vous a donné de l'avance sur eux. Allumons du feu, et passons la nuit dans ce lieu. Aucun Mohawk ne peut être dans les environs; la bande que vous avez rencontrée devait être nombreuse, et il n'est pas probable qu'une seconde bande soit en route. Lorsque les Hurons seront arrivés, nous partirons immédiatement sur les traces de votre chef.
Le conseil parut bon à l'Indien; les deux nouveaux amis se mirent à préparer leur bivouac. Vers min:ait, le bruit d'un pas parvint à l'oreille du Français qui veillait, assis au pied d'un arbre, à la lueur du feu.
— Qui vive? s’écria le chasseur, toujours fidèle à ses anciennes habitudes militaires : qui vive?
La forme s'approcha, ct le chasseur vit bientôt un Huron marcher droit vers le feu. Watook s’éveilla et salua son compagnon.
— Les Hurons sont dispersés et n'arriveront que tard, car ils sont fatigués, dit l'étranger ; et il ne fit aucune autre allusion à leur défaite.
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l'Eslage ; il est forêt, ls ne de en mons hawk avez proue les ment
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tard, aucune
Au point du jour, quatre ou cinq guerriers étaient réunis, et l'impatient Watook proposa le départ,
— Non, dit le Huron, arrivé le premier au rendezvous, il viendra d'autres braves.
— Songez que l'ennemi a déjà deux jours de marche sur nous, répliqua Watook; mais Pierre fut du même avis que le premier Huron.
À midi, quinze guerriers étaient rassemblés, dont quelques-uns biessés et tous extrémement fatigués. Il fallut passer encore cette nuit au lieu du rendez-vous, et, le lendemain matin, on se mit en route à travers la forêt, pour suivre la trace des Iroquois.
La nuit et le jour se succédaient ; la nuit et le jour, les vainqueurs et leurs prisonniers poursuivaient leur marche pénible à travers la forêt. En avant, toujours en avant, et toujours aussi, à une certaine distance derrière les Mohawks, marchaient trois hommes, sombres, muets et vigilants.