‹ Le Père Laval [microforme]Chapitre 9 sur 15 · EE 0 ES · texte numérisé non relu

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— Fleur du matin, pourquoi es-tu triste? le jeune aigle de la tribu sera bientôt de retour. Kenkepila rapportera les scalps des guerriers Hurons suspendus à sa ceinture; il reviendra orné de plumes d’aigle, et les femmes de sa tribu chanteront ses exploits. Il reviendra chargé de: butin, dont il décorera la cabane de la belle Fleur du matin!

— Non, Gazelle légère, plusieurs jours se sont écoulés depuis que les guerriers de la tribu sont partis pour la guerre; et, plusieurs fois, le soleil s'est couché depuis le jour où ils devaient être de retour. Les voix de la nuit ont parlé à l'oreille de Fleur du matin. Un malheur est arrivé; il ne reviendra plus.

— Fleur du matin, reprit l’autre en se redressant avec fierté, le sang de l'Iroquois vainqueur ne coule-t-il pas dans les veines? Cependant, tu trembles, parce que les braves de la tribu sont attardés de quelques soleils sur l’heure indiquée. Crois-tu que les chiens de Hurons puissent tenir tête aux Mohawks invincibles? Les Hurons sont des poltrons : ils ont renié Owaneeya pour le Dieu des pâles visages, et Owaneeya a glacé leurs cœurs ; leur sang n’est plus que de l’eau. Les Hurons sont des chiens!

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Et celle qui parlait montra d'un air dédaigneux le pays des Hurons,

C'était une jeune Indienne, d’un aspect noble. Son œil noir brillait en parlant, et l'animation de ses joues trahissait les passions vives de l'enfant de la nature. L'autre était plus tendre; ses grands yeux humides de flammes jelaient de doux rayons sous les longs cils qui les ombrageaient; ses cheveux étaient d'un noir de jais, plus fins et plus soyeux que ceux de la race Indienne. Ils étaient nattés autour du front, et retombaient par derrière en nœuds formés à l'aide de rubans d'écorces d'arbre, mélangés de perles. Elle portait un manteau orné de plumes aux riantes couleurs et garni tout autour de toufles de poil d’élan teint en rouge; ce manteau l'enveloppait gracieusement, laissant à nu son épaule et son bras gauche. Ses membres étaient finement modelés.

Une scène d'une grande beauté se déployait au-dessous des jeunes filles. Entre deux collines boisées, dont les pentes douces s'élargissant toujours, venaient se confondre et former une vaste pelouse, coulait un ruisseau, sur les bords duquel jouait un groupe d'enfants ; quelques-uns plongeaient dans l'eau, d'autres se roulaient sur l'herbe douce et touffue.

Sur le versant de la colline, qui faisait face au Sud, s'élevaient les wigivams Indiens, dominé au centre par l'édifice où se tenait le conseil. Devant les portes de quelques-unes des habitations, on apercevait des enfants et des vieillards, tandis que les Squaws allaient et venaient, occupées de soins domestiques. Aux confins de la forêt, plusieurs jeunes gens s'exerçaient à tirer

de l'arc. Des champs couverts d'un jeune blé, dont les blancs épis commençaient à sépanouir, s'étendaient vers l'Occident. Des fleurs, d'une couleur éclatante, émaillaient la prairie que baignait la rive sud du ruisseau. La forêt entourait cette petite vallée conme d'une palissade, et ses profondeurs, s'étendant au loin vers l'horizon, ressemblaient à l’eau verte d'un vaste océan ; son feuillage ondulant se confondait avec le ciel.

Les deux jeunes Indiennes, assises sur la marge gazonnée de la forêt, dominaient le village ; pendant quelques instants, elles contemplèrent en silence la vallée qui s'étendait à leurs pieds. Les branches touffues d'un énorme chêne formaient au-dessus de leurs têtes un berceau qui les abritait contre les chauds rayons du soleil.

— Gazelle légère, dit enfin la belle Fleur du matin, les guerriers français sont terribles à la guerre, des coursiers impétueux les portent, ils ont la poitrine revêlue d'acier; il se peut que les braves en aient rencontré sur leur chemin et qu'ils aient été exterminés.

— Indigne fille des Mohawks, les braves de notre nation n'ont-ils pas déjà combattu contre les Français? Le cri de guerre des Mohawks ressemble au rugissement de Unghiara (Niagara), il fait trembler le Huron et les pâles visages. Mais, écoute, Fleur du matin! N'entends-tu pas des cris? Regarde! le village s'émeut !

Les jeunes filles se levèrent dans l’attente d'un événement. En ce moment, l'aspect du village était fort

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animé ; les jeunes gens avaiont abandouné leurs jeux et se réunissaient, devant la loge du conseil, aux vieillards de la tribu. Les femmes quittaient leurs occupations et se joignaient brayamment au groupe. Enfin, un autre cri relentit dans la forêt, du côté de l'Est, et parvint à l'oreille de la foule inquiète ; peu d'instants après, se montrait un coureur qui, franchissant la colline, se dirigeait en toute hâte vers le village. Comme il approchait, la foule s'ouvrit pour le recevoir, et lui s'avança en silence vers le chef, alors entouré de plusieurs guerriers vénérables. Kiodega lui fit signe de parler.

— Les braves des Mohawks, dit le coureur, sont des guerriers puissants ; leurs armes sont formidables, et les Hurons sont des chiens. En face des haches des Mohawks, les Français deviennent des femmes. Les guerriers rapportent des scalps et plusieurs prisonniers ; ils ont pris le grand Médecin des Français; ils ont défait et tué beaucoup de Hurons.

Il répéta alors les noms de ceux qui étaient blessés ; quant aux morts, les Indiens n’en parlent jamais. Lorsqu'il prononça le nom de Kiskepila, ie fils du vieux chef, un soupir s'échappa des lèvres de Fleur du matin, et elle inclina la tête un instant ; puis, la relevant avec fierté, une résolution énergique anima ses traits : toute tristesse avait disparu. Kiodega, impassible, ne témoigoait aucun regret des blessures de son fils. Comme le crieur terminait son récit, des clameurs s’élevèrent de l'assemblée, auxquelles répondirent une succession de hurlements qui sortaient de la forêt, et dont le son, sapprochant de plus en plus, annonçait le retour des vainqueurs. Ces hurlements étaient l'expression ironique

des scalpeurs. Ils furent répétés autant de fois qu'il y avait de prisonniers. À ce signal, .la foule réunie autour de la loge du Conseil se dispersa dans les wigiwams, et revint armée d'instruments de toutes espèces : couteaux, tomakawks, pierres et massues.

A l’arrivée du coureur, Fleur du matin et sa compagne avaient descendu la colline et s'étaient mélées au groupe réuni devant la loge; maintenant, armées comme les autres femmes de la tribu, elles se dirigeaient vers la forêt. Dans la jeune Indienne qui excitait la fureur de ses compagnes, on eût difficilement reconnu la jeune fille triste et pensive, aux yeux langoureux.

— Fleur du matin est une fille des Mohawks, dit-elle à Gazelle légère; une épine a traversé son mocassin et lui a blessé le pied; elle l’en retirera, et elle s'en servira pour déchirer la chair du Français. Fleur du matin vengera la blessure de Keiskepila !

Les habitants du village s'étaient rangés en deux lignes, sur l’espace découvert qui s’étendait au Sud de la petite rivière ; car les Hurons, ayant fait un détour dans la forêt, c'était de ce côté qu'ils devaient entrer dans la vallée; les lignes s’allongeaient du Sud- Ouest vers le village. De vieilles femmes, armées de bâtons, de jeunes filles, portant de lourdes massues, de jeunes garçons, le couteau et le tomahawk à la main, jusqu’à des petits enfants nus, armés de pierres aiguës,

attendaient, avec une joie sauvage, l’arrivée des pri- :

sonniers.

Les chants de triomphe des guerriers devenaient de plus en plus distincts ; et, sous les avenues ombragées de la forêt, apparut bientôt la tête de la bande.‘

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Les sauvages qui attendaient, laissèrent échapper un cri de joie, et les deux lignes d’un bout à l’autre s’agitèrent et ondulèrent, chacun cherchant à voir les glorieux vainqueurs. Ils approchaient, les guerriers, d'un pas ferme, et redressant la tête dès qu'ils apercevaient au loin les vieillards rassemblés près de la loge du Conseil, les femmes qui se pressaient autour d'eux, les enfants qui, plus tard, chanteraient leurs exploits, et les garçons qui s’efforceraient un jour d'imiter leur bravoure. Îls approchaient et racontaient, en chantant, leur dernier combat, brandissant au-dessus de leurs têtes les scalps qu'ils avaient enlevés, trophées sanglants de leur victoire. Enfin, ils sortirent de la forêt, et, sous un soleil resplendissant, se déployèrent sur la belle et verte pelouse.

Les prisonniers avaient été réunis ensemble: les vainqueurs se mirent à les séparer, pour les préparer à l'épreuve terrible qui les attendait.

Le père Laval, pâle et exténué, avait le visage marbré de coups et maculé de taches de sang; ses mains étaient encore attachées derrière le dos, et lorsqu'un Mahawk s'approcha pour couper les cordes qui les serraient, ces cordes avaient pénétré si profondément dans la chair, que le couteau du sauvage entailla les mains du prêtre. Délivrés des liens qui les retenaient, ses bras tombèrent lourdement à ses côtés, complètement incapables d'obéir aux muscles raides et gonflés, tant ils étaient engourdis. Le sang circula peu à peu, et à l’engourdissement succéda une douleur aiguë. L’Indien lui desserra ensuite la ceinture, lui Ôta sa soutane, et le Jésuite resta à demi-vêtu; sa chemise était tachée de

sang, ses pieds et ses jambes remplis d'écorchures qu'avaient envenimées les ronces et les épines ; chacun de ses pas laissait après lui une empreinte rouge.

Les préparatifs des Indiens furent bientôt faits, et les captifs se disposaient à affronter la torture. La forme frêle du jeune novice, dont la peau délicate était couverle de sang caillé, et dont les membres meurtris et enflés pouvaient à peine le soutenir, contrastait avec les proportions massives du Loup qui ne le quittait pas, se tenant prêt à lui porter secours. Vigoureusement constitué et en apparence insensible à la fatigue et aux blessures qui couvraient son corps, le Loup ressemblait à une statue de bronze.

— Mon père, dit-ii au Jésuite durant un instant où ils se trouvèrent à côté l'un de l’autre, mon père, au moment où le Loup se jettera à travers les lignes, élancez-vous après lui en tâchant d'éviter les armes des Iroquois. Efforcez-vous de gagner le poteau qui est auprès de la loge du Conseil ; une fois que vous l’aurez atteint, vous serez en sûreté.

René Bourdoise jeta un regard sur l'endroit que le Loup indiquait au Jésuite, et il se sentit défaillir. Une centaine de furies hurlantes, armées de massues et de couteaux, se trouvaient entre eux et le lieu de refuge, et ses membres étaient brisés de fatigue et endoloris. Il éleva son ame vers Dieu.

—— Ne crains rien, mon frère, lui dit le Loup, mais rassemble toutes tes forces.

— Je mettrai ma confiance en Dieu, répliqua tristement le jeune homme.

— Mon fils, nous sommes à la veille de l'Assomp-

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