CHAPITRE VI
SOMMAIRE. — Départ {4 mai 1848). Misère et piété des sauvages - de Témiskamingue. — Le canot d’une mourante sur le lac Abbitibbi. Famille consolée sur la mort du petit Amable. — La carabine abaissée devant le crucifix. — Une messe de nuit au désert. — Dangers courus sur une rivière. — La chute aux Iroquois. — Le Missionnaire cerné par un vaste incendie,
En 1848, dès les premiers jours du printemps, nous nous retrouvons sur les traces de notre Mission- naire. Il s'embarque de nouveau à Lachine, fait sa mission, et le 21 novembre en adresse la relation à son Provincial, ME Guigues, devenu évêque de Bytown (1). « Ce sont des notes, dit-il, réunies à la hâte, sans avoir eu le temps de les relire. Vous n'oublierez pas, je vous prie, que je les ai écrites, tantôt surmes genoux, tantôt dans mon canot, tantôt sur la grève, les pieds dans l’eau et les mains gelées. » Son ambition ne visant pas à l’effet, mais seulement à l'édification des âmes, il ajoute : « Telles qu'elles sont, si vous les jugez propres à être mises
(1) 11 avaitété sacré le 30 juillet 1847.
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sous les yeux des pieux lecteurs des Annales, si vous
croyez qu'elles puissent contribuer au progrès de
l'OŒuvre de la Propagation de la Foi, j’en bénirai la Providence, et je ne regretterai pas la peine que j'ai eue à les réunir. Quelquefois le papier qui les contenait s’échappait de mes mains glacées, disparaissait dans l’eau, et il me fallait, pour les transcrire, faire un nouvel effort de mémoire... » Voici ces notes.
Lac des Deux-Montagnes, 21 novembre 1848.
Monseigneur et mon Père, lorsque je partis, au printemps dernier pour ma Mission indienne, Votre Grandeur me recommanda si instamment de lui faire connaitre, à mon retour, le résultat de mon voyage, que je m'empresse de saisir les premiers moments disponibles, pour recueillir mes souvenirs et mes notes sur ces peuplades infortunées, qui habitent les régions glacées de votre immense diocèse, et chez lesquelles l'Evangile de la paix n’avait point encore pénétré. Mais avant de mettre sous vos yeux l’état déplorable de vos ouailles qui errent sur les bords lointains de la baie d'Hudson, je dois vous dire un mot de celles qui sont plus rapprochées de votre ville
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mbre 1848.
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Dint encore yeux l’état * les bords us dire un > votre ville
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épiscopale. Quelques traits édifiants, dont j'ai à vous entretenir, tempéreront un peu l’amertume que res- | sentira votre cœur paternel au récit de tant de misère, comme ils l'ont adoucie pour moi qui en ai été témoin, durant ma course de plus de onze cents lieues à travers les lacs, les forêts et la mer glaciale.
« Le # mai je quittai, avec le R. P. Clément, le Lac des Deux-Montagnes, accompagné de six néophytes, et emportant pour unique trésor la bénédiction du vénérable Directeur (1) de cette Mission
et les vœux de tout le peuple pour le succès de
notre apostolat, Il y a toujours quelque chose de solennel et d’émouvant dans le départ du Missionnaire, lorsque, procterné au pied des autels, il prie le Dieu des nations de bénir le voyage pénible et ‘langereux qu’il va entreprendre pour sa gloire et son amour. Il aperçoit autour de lui des Iroquois, ‘les Algonquins, dont les parents furent infidèles, et des franco-canadiens aussi dévoués que pieux ; il entend ces paroles touchantes que lui adresse son supérieur au nom de Dieu : « Allez, mon frère,
| allez sauver les brebis qui se perdent ; que l'ange
(1) M. l'abbé Dufresne.
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du Seigneur guide vos pas comme il guida ceux du jeune Tobie... » Puis, après qu’il a confondu ses prières, et quelquefois ses larmes avec celles des spectateurs, le missionnaire des sauvages se relève plein de confiance, s’élance dans sa frêle nacelle, et s’abandonne, sous la garde de Dieu, à la merci des vents et des flots. |
« Quinze jours de fatigues nous conduisirent sans accident à Témiskamingue. Nous y étions désirés avec la plus vive impatience par nos chers néophytes, qui, décimés chaque jour par la faim, n’attendaient plus, disaient-ils, que l’arrivée de la Robe noire, pour mourir. C’est un spectacle déchirant pour un prêtre de voir ces squelettes ambulants venir au-devant de lui, la mort dans le cœur et cependant le sourire sur les lèvres, et lui raconter avec une touchante résignation leurs inexprimables souffrances. Le Missionnaire, privé lui-même bien souvent du strict nécessairé, ne peut néanmoins s’empêcher de partager avec ces pauvres faméliques son dernier morceau de biscuit. La scène dont je fus témoin, à mon retour de la Baie, il y a à peine deux mois, vous donnera une idée de cette détresse inconnue dans les pays civilisés.
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9, C4 e , ° , S A a merci des « C'était le soir d’une journée très orageuse, où
nous avions été constamment ballottés sur un lac
ondiisttént immense. Nous arrivâmes, accablés de faim et de
r étions dé- M fatigue, dans un lieu où nous espérions prendre un
nos chers M peu de nourriture et de repos. Il y avait à peine quel-
ar la faim ques instants que nous étions débarqués, lorsque nous ?
entendimes le bruit d’un canot qui se dirigeait vers nous. ILétait dix heures du soir. Le vent, qui soufflait | toujours avec violence, soulevait des vagues furieuses. | Etonné que quelqu'un osât braver les dangers de la tempête à une heure aussi avancée de la nuit, je vais au bord de l’eau ; qu’aperçois-je ? une femme et | une jeune fille de dix à onze ans, luttant contre les flots avec le dernier effort d’une énergie défaillante.
«— Pourquoi vous exposer ainsi à périr? leur demandai-je,
«— Héläs! mon Père, me dit la femme, nous | t’'amenons ma sœur. Il y a quatre mois que son | mari est mort de misère, et depuis ce temps elle n’a | pu ni chasser, ni tendre des filets, elle n’a vécu que | de quelques fruits sauvages. Sa maladie augmente D d’un jour à l’autre; elle sent qu’elle va mourir, et | quand, ce matin, elle a appris que tu venais de passer,
rivée de la le déchirant ulants venir t cependant ec une tououffrances.
souvent du npêcher de son dernier s témoin, à mois, vous nnue dans
elle nous a tant priées de la conduire auprès de toi, que nous avons bravé l'orage et la faim, car nous n’avons rien mangé depuis hier. »
« Tandis qu'elle me parlait, sa sœur, couchéc dans le canot, fit entendre un gémissement et leva la tête pour me laisser voir, à la clarté de la flamme, son visage pâle et décharné. Je la fis transporter auprès de ma cabane, et je fus heureux de partager entre elle et ses conductrices mon modeste souper.
« — Tu ne saurais croire, mon Père, me dit la malade, tout ce que nous avons souffert cette année. I n’y a presque plus de chasse, les coupeurs de bois ont tout détruit, et les eaux sont si hautes que nous ne pouvons plus prendre de poissons. Je sais bien que si j'avais suffisamment à manger je me porterais mieux. Ah! je suis cependant heureuse de lavoir rencontré! Entends ma confession, je t’en prie, et puis je mourrai contente.»
« Je confessai, en effet, les deux sœurs, et avant l’aurore j'offris l’adorable sacrifice ; toutes les deux y communièrent avec une piété touchante. Deux jours après, la malade était allée dans un monde meilleur.
«Ce trait, tout à la fois si beau et si affligeant, empreint d'une si grande infortune et d’une si édifiante résignation, n’est pas rare parmi nos Indiens: il s’est renouvelé bien des fois sous mes yeux, depuis que le ciel m’a appelé à instruire les pauvres enfants
près de toi, m, car nous
ur, couchée ent et leva la flamme.
transporter de partager te souper.
e, me dit la cette année.
Oupeurs de hautes que ons. Je sais iger je me eureuse de Don, je t'en
‘, Et avant s les deux nte. Deux n monde
alffligeant, ne si édis Indiens; x, depuis es enfants
des bois. Hélas ! je frissonne encore en pensant que j'en ai vu disputer à des chiens quelques restes de
poissons tombés en pourriture ! Monseigneur, si notre devise est d’évangéliser les pauvres, certes, nous sommes bien dans notre vocation, car les dixneuf vingtièmes de votre diocèse ne sont composés que de ces pauvres-là.
« S'il est navrant de voir souffrir des pauvres sauvages, On éprouve aussi une consolation bien douce à retrouver, dans leur profonde misère, ces sentiments chrétiens qui sanctifient la douleur. En voici
| un exemple qui se rattache à mon séjour au poste de Témiskamingue.
« Je venais d’inhumer un petit enfant de deux
| ans, dont la mère se livrait à une telle désolation, | qu'elle en tomba malade. Averti de son état, j'allai
la voir. À peine lui eus-je parlé du bonheur dont
| jouissait son fils dans le ciel, qu’elle y porta aus-
sitôt un regard expressif d'espérance et d'amour.
| Puis, elle me dit: «Tes paroles, à mon Père ! sont | comme un baume sur mon cœur. Je ne dois, je ne | veux plus me plaindre; ... mais mon mari qui est absent, ah! pour lui, il n’aura pas la même consola-
tion. que va-t-il devenir ?.. Il'aimait tant son petit
Amable! » — « Sois tranquille, ma fille, luirépondisje ; j'irai moi-même trouver ton mari, je me charge de lui annoncer cette nouvelle. » — « Merci, mon Père. » PE:
« Je le rencontrai, en effet, à quelques journées de distance du lieu où gisait le corps de son enfant. Dès qu'il m’aperçut, 1l m'aborda avec cette joie respectueuse de l'Indien, qui voit dansle prêtre un père et un ami. Il s’empressa de me demander des nouvelles de sa famille. En apprenant que son fils était mort, il montra la même sensibilité et ensuite la même résignation que son épouse. IL s’était d’abord détourné un instant pour pleurer. Puis, en présence de ses camarades: — « Merci au Grand-Esprit et à toi, mon Père, me dit-il; je suis heureux de t'avoir rencontré... Puisque mon fils est au ciel, je ne pleurerai plus.» Et de grosses larmes sillonnaient son visage.
« En attendant que les canots qui devaient me transporter de Témiskamingue à la baie d'Hudson fussent prêts, je partageaiavecle R. P. Clément, qui connaît bien mieux que moi le langage algonquin, les fatigues et les consolations du saint ministère.
« Cette population, qui compte à peine aujour-
mr CT Le
irépondisme charge Merci, mon
S Journées on enfant.
te joie restre un père r des nouon fils était ensuite la ait d’abord n présence Esprit et à x de t'avoir ciel, je ne
vaient me d'Hudson ément, qui algonquin, nistère.
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hui quatre cents âmes, est à peu près toute chréenne et très fervente. La jonglvrie ou magie et la assion pour les liqueurs fortes en ont néanmoins tenu jusqu'ici quelques uns dans l’infidélité. De ce ombre était une vieille pythonisse, dont le fils avait n enfant nouveau-né et malade. Elle lui défendit e le laisser baptiser. Chez l’Indien, ia parole des eillards est toujours respectée comme un oracle ; malheureusement elle a peut être encore plus influence pour le mal que pour le bien.
« J'avais déjà fait, auprès du père, plusieurs débarches inutiles. En vain j'avais employé les prières les menaces, tantôt m’::iressant au père de l'enfant, ntôt à la vieille grand'mère : tous deux réstaient sensibles à mes exhortations. Désolé de voir cette auvre petite créature exposée à périr éternellement bus mes yeux, je fais une nouvelle tentative. C'était ) crois, la sixième. Je la mets d’une manière spéale sous la protection de notre Immaculée Mère.
| « Dès que le père m’aperçoit, il saisit son fusil et e couche en joue. J’étais à cinq pas de distance. Vous jul, à mon Dieu, savez ce qui se passa dans mon me, en ce moment! Le sauvage armait déjà son fusil. on sacrifice était fait; mais j'étais indigne d’une TT Univers iig ee
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aussi noble fin. Au moment où le coup allait parti je saisis spontanément mon crucifix et le lui présen tai. À cet objet, l’arme lui tombe des mains, le cou part à mes pieds. Le sauvage me fixe d'un air st péfait, ses dents s’entrechoquent, il tremble de tou son corps. Je cours à lui, je le prends dans mes brai je le presse contre mon cœur et l’arrose de me larmes.
« — Vois, mon fils, lui dis-je, si ce que tu veu faire est bien !... tu veux me tuer et moi je veux { sauver, toi, ta femme, ton enfant et même ta mère. C’est pour cela que je suis venu de bien loin. Laiss
donc baptiser ton enfant pour qu'il soit un jour heud
reux avec le Grand-Esprit.….,
« — Eh bien! oui, dit-il, baptise-le. »
« Mais pendant ce rapide colloque, la malheureus grand mère avait pris l'enfant, l'avait jeté dans u canot, s'était embarquée sur le lac, et je ne les revi plus. Mais je les confiai à Marie.
« Quatre mois après, repassant dans ce lieu, ;
trouvai mon sauvage qui m’attendait. Dès qu'il m
vit, il me demanda pardon.
€ — Si tu m'avais blessé à mort, mon fils, lui dis je, la dernière parole que j'aurais prononcée aurai été un vœu pour ton bonheur... Et ton enfant, oi est-1l?
« — [Il est mort.
« — Îlest mort, malheureux ! et il n’était pa
APOTRE DE LA BAIE D'HUDSON 101 allait parti le lui présen mains, le cou d'un air stu emble de to ans mes bra:
rrose de me
japtisé, et jamais il ne verra le Grand-Esprit dans ha grande lumière, et c’est toi qui en es la cause !.… | « — Ecoute, medit-il en m’interrompant, écoute: ne femme que tu lavas dans l'eau de la prière, il y deux ans, a profité de l’absence de ma mère pour ndoyer l'enfant qui est mort aussitôt après.
| « — 0 Marie ! m’écriai-je alors dans l’excès de ma
ie, voilà bien votre ouvrage !… e que tu veu
o1 je veux {| me {a mère.
n loin... Laissi + t un jour heu
| « Quand les canots furent prêts, nous nous diri- >eames vers le lac Abbitibbi ; letrajetse fiten six jours. Ce dernier lac, qui peut être rangé parmi les plus brands du globe, puisqu'il a environ deux cent lieues le circonférence, est à peine connu des géographes t na été jusqu'ici exploré que par quelques marthands de pelleteries. Son eau est vaseuse, désagréable au goût et donne le ver solitaire à ceux qui en boivent pendant un certain temps. Parmi les Indiens qui habitent ses bords, il en est peu qui n’aient à souffrir de cet hôte incommode. Aussi sont-ils d’une aigreur extrême et d’un appétit dévorant.
« Avant de quitter ce lac, j’eus le bonheur d'offrir e saint sacrifice sur une de ses îles solitaires. Il était minuit et demi, el cependant l'aurore commencait à
. ) a malheureus.
jeté dans « e ne les revi
ns ce lieu, | Dès qu'il m
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