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CHAPITRE XV

SOMMAIRE. — Adieux des néophytes au Missionnaire — Discours d’un néophyte — Le Benedicite et la marée montante — Les Mélanges religieux et le Missionnaire — Un jeune néophyte: et sa belle-mère — Eftets des lettres du P. Laverlochère.

« Le 1° septembre, après avoir une dernière fois. Roffert le saint sacrifice et nous être mis sous la protection de la glorieuse sainte Anne, patronne de cette: chrétienté nouvelle, nous nous dirigeâmes vers le rivage. Les néophytes, qui se trouvaient encore réupis au nombre d’une trentaine, nous suivirent dans in religieux silence, les yeux remplis de larmes.

‘un d’eux prenant la parole : | « — Vois, mon Père, me dit-il, si nous savons apprécier le bien que tu nous as fait. 11 y a déjà longtemps que nous n'avons pas mangé, mais nous jeünerions encore plutôt que de te quitter. Puisqu’il faut que tu partes, tu diras à ceux qui contribuent à nous envoyer des Robes noires, que nous nous souviendrons d’eux en priant le Grand-

| Esprit dans nos forêts. ui ,

hui Fa

» À ces mots, tous se prosternent sur le rivage, Debout dans le canot, je leur donne une dernière bénédiction, et nous nous séparons, eux pour rentre dans leurs forêts, nous pour retourner au Canada.

» Un vent du Nord, accompagné de neige, now fit éprouver un froid assez vif durant les cinq journées que nous mîmes pour nous rendre au fort Moose. La marée descendante entrainait le canot en pleine mer, malgré les efforts de sept habiles rameurs ; d’autres fois elle nous laissait à sec à une distance de six à sept milles du rivage ; nous étions obligés de trans. porter nos effets en pataugcant dans la vase, jusqu'à ce que noustrouvassions un endroit propre à camper. Arrivés là, il nous fallait encore courir cinq ou sx milles dans le bois pour découvrir de l’eau potable, Tandis que nos compagnons prenaient quelque instants de repos, les deux missionnaires se prome. naient sur le bord de la mer, disant leur chapeletou leur office.

» Un soir nous récitions Laudes et nous en étions à ces paroles des trois enfants dans la fournaise: Fontaines, mers, fleuves, baleines, et vous tous, habitants des eaux, bénissez le Seigneur ; tout i coup nous entendimes notre guide s’écrier : « Pères, Pères, voilà la marée qui monte; vite, vite dans le « not !!1... » Nous courûmes aussitôt à travers la vase mais le canot était loin. Quand nous y arrivâmes, l marée était sur le point de l’atteindre; nous n’eûma

sur le rivage, Le une dernière ux pour rentrer rau Canada.

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que le temps de nous y jeter, et nous continuâmes : Dragons et abîmes, louez tous le Seigneur... Des groupes de petites baleines, que la marée avait amenées, se jouaient autour de notre frêle embarcation l'écorce.

» En arrivant au fort Moose, nous apprîimes que l'un des deux navires qui, chaque année, viennent de Londres dans la baie d'Hudson, avait été brisé par la glace, et toute la cargaison engloutie. C'est une perte de 50,000 louis pour la Compagnie de la baie d'Hudson, et dont les Indiens ne se ressentent pas moins.

» Oh! si ma plume était capable de peindre le bien immense qu'opère l’OŒuvre admirable de la Propagation de la Foi, je crois qu'il n'y aurait pas une seule âme, de celles qui s’honorent du beau nom de catholiques, que ne se fit un devoir bien doux d’y souscrire !

« Bénissez, Monseigneur et bien-aimé Père, tous nos chers sauvages. Ils m'ont recommandé bien des

aussi de l’accorder à celui qui ne cessera jamais l'être, de Votre Grandeur,

le très obéissant fils en Jésus-Christ.

LaverLocHÈREe, Oblat de M. I. »

ois de solliciter de vous cette faveur. Je vous prie:

Nous lisons dans l'Univers, du 18 novembre 185( l'extrait suivant du Canadien, journal de Mont. réal :

« Dansune lettre du R. P. Laverlochère à un Père de sa Congrégation, datée de Moose-Factory, le 30 août 1850, et publiée dans les Mélanges religieux, ce missionnaire donne des détails forts intéressants sur le progrès de la foi parmi les tribus sauvages de ces tristes régions.

« S'étant rendu en juillet dernier au fort d’Albany, il y trouva une quarantaine de familles indiennes qui l’attendaient depuis quinze jours : elles appartenaici à à une tribu qu’il avait visité l’année précédente, et plusieurs étaient venues de tout près du fort d’York, à plus de 500 milles de distance, par des chemins affreux, à travers les marais qui bordent cette partie de la baie d'Hudson. C'était la première fois que ce pauvres gens apparaissaient à ce poste. — « Ik avaient amené, dit le missionnaire, toute leur famille, grands et petits. La divine semence que j'avais semé l’année dernière dans cette tribu, n’était pas tombé dans un sol ingrat : j'eus bientôt l’occasion de me convaincre qu’elle avait fructifié au centuple. Quel ques-uns de ceux que j'avais baptisés l’année préct dente, et à qui j'avais donné par écrit les prières, les principaux mystères et les premières notions su les sacrements, étaient rentrés dans leur marais, l’âme cmbrasée de l’amour de Dieu et du désir de le

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faire connaître à leurs malheureux frères. Ils parlèrent de la Robe noire envoyée par le Grand-Espril, de la sublime doctrine qu'il enseigne, des consolations que l'on éprouve en l'étudiant, malgré les difficultés, de la joie intérieure qu’ils ressentirent le jour où ils furent lavés dans l’eau de la prière (le baptème), de l’ineffable bonheur qu’ils goûtent à se rappeler la présence du Dieu qui les créa, qui les garde quelque part qu'ils se trouvent, et que pourtant ils ignoraient auparavant. Us leur dirent enfin le soulagement qu'ils retirent dans leurs misères et

leurs souffrances de la contemplation d’un Dieu

crucifié par amour pour eux, etc., etc., etc.

« Ces pieuses exhortations des néophytes furent comme une étincelle électrique chez les infidèles; ils se mirent aussitôt à étudier avec une ardeur incroyable les premiers principes de cette sublime religion qu'il faut connaître pour être purifié dans l’eau de la vrière.

|: » Heureusement la plupart d’entre eux connaissent une espèce d'écriture sténographique. Ils s’en ser- Virent pour copier sur de l'écorce le Pater, l’Ave, le Credo, les Commandements. Telle fut leur ardeur

Pour s'instruire, que je puis dire avec vérité que,

Darmi ces personnes qui m’attendaient, j'en ai trouvé rès peu qui ne sussent par cœur toutes ces prières, lepuis l'enfant de six à septans jusqu’au vieillard de joixante à quatre-vingts. Pour vous donner une idée

de leur sténographie, je vais vous traduire le Pater en mashkégong (1).

» Voilà; mon Révérend Père, le genre de caractères qu’ils emploient pour rendre le son de leur voix, ce n’est qu'un bredouillement d’une sorte de gali. matias de Sauteux, de Cri, de Montagnais, mêlt de quelques racines d'Esquimau, qu'ils défigurent presque entièrement par leur prononciation. Vous comprenez qu’il m'était indispensable de l’apprendre pour pouvoir être en communication par lettres avec eux. |

« J'ai essayé plusieurs fois de leur faire adopter nos caractères, je n'ai pu y réussir. Îls croient que c'est chose impossible à eux. Ne pouvant donc être leur maître, je suis devenu leur écolier. J'ai heureusement exploité leur manière d'écrire, et j'ai pu laisser par écrit à peu près tout le catéchisme que j'avais traduit l’année dernière, d'après celui de Québec. Jy ai ajouté, à l’aide de l'excellente Danr $ C... beaucoup de sous-explications adaptées à leur idées matérielles. Si vous saviez d’où leur vient « genre d'écriture, vous admireriez de plus en plus h Providence, qui emploie tous les moyens, même le plus opposés en apparence à ses desseins, pour] opérer ses prodiges. C’esi un ministre méthodist

fi (1) Le manque de caractères nous prive du plaisir de donnt à nos lecteurs ce curieux échantillon de l’écrilure des sauvages

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L qui l'avait enseigné aux Indiens de Moose, où il avait | passé huit ans.

« À Moose, bien peu adoptèrent cette méthode : à Albany, au contraire, à peine était-elle connue,

| qu'elle était en usage parmi tous les sauvages. Elle

est néanmoins très défectueuse ; je me propose de la rendre plus complète aussitôt que j'en aurai le

. temps. Mais, pour le moment, je suis heureux de

l'avoir telle qu'elle est.

« Pendant les trois premières semaines de mon passage à Albany, j'ai tellement été accablé de

| travail, que j'ai pu à peine prendre quelques moments : de repos sur le matin, et j'ai recommencé à cracher

le sang, ce qui ne m'était pas arrivé depuis que j'avais quitté Abbittibbi. »

L'Univers termine ici la relation du Missionnaire; nous en donnons la suite que nous retrouvons dans le Rapport sur les Missions du diocèse de Québec, mars 1851.

« Ne me grondez pas trop ; si vous étiez à ma place, vous en feriez autant et plus que moi. J'ai eu le

| bonheur de baptiser plus de cent personnes à ce poste, IT:

et un plus grand nombre sont catéchumènes. Je ne puis vous direlesineffables consolations que j'aiéprouvées dans cette mission. Grand nombre de polygames ont renvoyé leurs femmes pour n’en garder qu’une et les femmes ainsi délaissées venaient m’avouer avec une admirable ingénuité que ce sacrifice ne leur coùtait pas, puisque lo Grand-Esprit le voulait et qu ‘elles nc pouvaient être -baptisées sans cela.

» Un de mes néophytes de l’année dernière avait une belle-mère très opposée à la religion catholique, par suite de ses rapports avec plusieurs protestants fanatiques. Cette femme ne voulait point permettre à à sa fille de venir entendre mesinstructions, quelque désir que celle-ci en eût. Alors la jeune femme dit à son mari qu'elle voudrait bien venir entendrela Robe noire, mais qu'elle craignait sa mère.

« Le généreux jeune homme va sur-le-champ trouver sa belle-mère, et lui adresse ces paroles qu’il m'a rapportées lui-même : — « Je n’aurais pas cru que tu eusses caché assez de malice dans ton cœur, pour empêcher ma femme de se faire instruire dans la religion du Grand-Esprit, qu'enseigne la Robe noire, pendant que toi, tu ne saisrien, quoique tu dises que tu as été baptisée par le ministre. Je l'ai vu, je l’ai entendu, et je n'ai rien compris de ce qu’il disait par la bouche d’un autre (un interprète). J'ai entendu la Robe noire; j'ai compris ce qu’il m’a dit dela Prière ; ai été instruit ot baptisé, et mon cœur est content.

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Le jour où tum’as donné ta fille pour femme, elle est devenue mienne, et comme c’est moi qui la nourris, je prétends que tu ne nous empêcheras pas de prier ensemble, car je ne veux pas être séparé d’elle dans le séjour où se rendent les âmes après la mort. »

» Depuis ce jour, ils vinrent ensemble régulièrement, deux fois par jour, entendre mes instructions ; je baptisai la femme, je bénis leur union, et ils s’en retournèrent le cœur rempli de joie.

» Un autre, que j'ai gardé trois jours avec moi pour me copierle catéchisme, me disait un soir, les larmes aux YEUX :

— « Quel changement, mon Père, s’est opéré parmi nous depuis que tu nous a enseigné la première fois la sainte prière du Grand-Esprit ! On n’entendait auparavant que de mauvaises paroles, depuis les vieillards jusqu'aux enfants, et maintenant il ne s’en dit pas une seule. » — Et, avec unedévotion qui m'attendrissait, il prenait mon christ pour y coller ses lèvres.

» Voilà, mon Révérend Père, ce que peut la religion ! Cependant je ne vous ai montré que le beau côté de la médaille. Ma plume se refuserait à vous

| peindre le triste état dans lequel vivent ces misérables | tribus. Jamais jen’aurais cru être capable de suppor-

ter un spectacle aussi dégoûtant, et pourtant je puis passer des journées entières avec eux. Ah ! le prix d’une âme !…

» Dites donc aux âmes généreuses qui prennent un

si vif intérêt à l’Œuvre de la Propagation de la Foi, que leurs prières et leurs aumônes ne sont pas perdues !!! Avant de faire des chrétiens, elles font des hommes raisonnables.

» Depuis quatre jours, nous sommes de retour à Moose ; mon compagnon partira demain pour le Canada, et moi après demain pour l’Europe. J'ai baptisé ici vingt-cinq enfants. Veuillez bien présenter nes très profonds respects à NN. SS. les Evêques de Montréal et de Martyropolis. Mes saluts affectueux à tous nos Pères et Frères. Priez pour moi celle qui est appelée, à juste titre, Etoile de la mer, afin qu'elle me procure une heureuse traversée, et un prompt retour dans mon cher Canada, d’où je pourrai

de nouveau visiter mes pauvres enfants de la baïc d'Hudson et leur apporter de nouvelles consolations. »

Nous arrêtons ici la citation des lettres ou notes du P. Laverlochère. Elles ont, ce me semble, assez fait le jour sur le genre de vie et d’action du missionnaire parmi les Indiens, sur sa mission, et particuhèrement sur ses vertus apostoliques, Nous avons

de la Foi,

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Nous avons

donné ces lettres telles qu’il les a écrites au cours de son laborieux ministère ou dans les campements de ses nombreux voyages. S'il avait pu les relire, ou plutôt s’il avait voulu les soigner, il aurait sans doute effacé, corrigé, adouci certaines expressions, certaines peintures peut-être par trop hyperboliques. D'une nature vive et impressionnable, le bon Père écrivait comme il voyait et sentait, c’est-à-dire avec son imagination et son cœur. Un caractère froid se serait contenté d’un simple compte-rendu. Lui, au contraire — et nous devons lui en savoir gré, — a peint les objets, les faits, tels que les a perçus et en quelque sorte vécus son âme ardente et poétique. S'il a chargé ses tableaux, il n’est pas sorti du vrai. Qu'il ait exagéré le nombre des familles Indiennes disséminées sur le vaste territoire de la baie d'Hudson, agrandi les distances géographiques, il ne faudrait s’en prendre qu’aux sauvages ou aux bourgeois ide la Compagnie auprès desquels il s’était renseigné. Quoi qu’il en soit, ses lettres ont, dans le temps, remué bien des âmes, suscité bien des vocations religieuses, et amené bon nombre de souscripteurs à l'Œuvre admirable de la Propagation de la Foi. Puissent-elles, Dieu aidant, déposer encore dans plus d'un cœur les mêmes semences, et y produire les mêmes fruits !

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