CHAPITRE XIX
SOMMAIRE. — En route pour la baie d'Hudson - Dieu bénit les travaux du Missionnaire — Soudaine attaque de paralysie — Résidence à la Rivière-au-Désert — Zèle el dévouement envers les sauvages — Obédience pour le lac Témiskamingue — Un des plus vifs désirs du P. Laverlochère.
Aux premiers beaux jours de mai, le P. Laverlochère reprit la route de la baie d'Hudson; il était accompagné de sa jeune et récente recrue de Nancy, le R. P. Pallier, qu'il allait initier aux campagnes apostoliques. Le bon Dieu bénit les travaux des deux missionnaires. Ils évangélisèrent de nombreuses
| familles sauvages, firent beaucoup de baptêmes et
nourrirent bien des âmes du pain des forts. Ils revenaient consolés, portant joyeusement leurs gerbes ;
Leur canot avait atteint le lieu de halte, à peu près à
mi-chemin entre Moose-Factory et Abbitibbi, lorsqu'un accident survenu tout à coup au P. Laverlochère jeta l'alarme dans le campement. On avait comme de coutume dressé la tente non loin de la rivière, et chacun s'était endormi, enroulé dans sa couverture. Mais on ne s’était pas assez défié du sol. Or, le sol était humide, et la couverture légère. Le lendemain, à une heure assez tardive même, point de
P. Laverlochère parmi les voyageurs debout. C'était lui pourtant le réveille-matin de la caravane. On accourt à la tente, où tout le monde croyait qu'il se dédommageait quelque peu de ses fréquentes insomnies. Hélas! il était paralysé. L’angoisse de son compagnon fut extrême. Mais quel soin donner à un malade dans un désert! Il fallut songer au départ. Les Indiens consternés portèrent respectueusement leur Père au canot, et, «rs s’attarder, firent force de rames jusqu’à la résiaence des Oblats d'Ottawa.
Là, tous les soins lui furent prodigués. Quand il parut aller mieux, on essaya de tout pour amener
une complète guérison : air natal, eaux thermales ; mais rien n’y fit. Hélas! le pauvre Père ne se rétablit point. Tout d’abord, il avait compris la gravité de son état. Aussi, après un profond soupir 'de regret pour ses chères missions qu’il se voyait contraint d'abandonner, il fit spontanément son acte de résignation à la volonté de Dieu. C'était la souffrance à long terme qu'il acceptait pieusement, et avec elle l'impuissance pour l’apostolat.
Désormais ce ne sera plus, selon l’idéal antique, l’homme à 1’âme saine daps un corps sain que nous aurons à admirer, mais l’homme à l’âme forte dans un corps brisé. Dieu, sans la volonté ou la permission de qui rien n'arrive ici-bas, le tiendra trentctrois ans sur la croix. Cette conformité avec Jésus ne sera pas une des moindres consolations de notre
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cher malade. Heureusement la paralysie n’était pas universelle : il pouvait, en clopinant, aller et venir, dire la messe, se rendre au confessionnal, voire même visiter quelques moribonds. Bien que la souffrance fût sa compagne assidue, il lui restait une certaine somme d'activité, que sa force d’âme rendait parfois étonnante. Tout heureux de ce qu'il considérait comme un reste de vie, il s’offrit à ses Supérieurs pour être placé dans un poste de mission, aussi rapproché que possible de ses chers sauvages. « La, disait-il, je pourrais faire encore quelque bien. »
Ce fut à la Rivière-au-Désert qu'il débuta en 1858. Cette résidence était devenue, depuis quelques années comme la maison de campagne des Pères Oblats : c'est Ià que leurs frères scolastiques allaient passer les vacances. Sites ravissants, belles rivières et gracieux lacs aux poissons excellents et nombreux, valléessolitaires et ombreuses, collines pittoresques dont le sommet est surmonté d’une croix, tout contribuait à faire de ce lieu un délicieux séjour. Sans oublier que « Dieu prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être siens », notre infirme se hâla de jouir des avantages que la bonne Providence mettait à sa disposition, mais à la manière des saints, en faisant A part du divin bienfaiteur et du prochain. Envers
Dieu, il redoubla de reconnaissance et d’amour : envers le prochain, de zèle et de dévouement.
À peine installé au désert, il se donna aux sauvages de tout cœur et les sauvages vinrent à lui. Leur faire un peu de bien était son unique ambition. Il ne leur ménageait ni conseils, ni exemples, ni exhortations. Sous l'influence de sa chaude parole, les plus obstinés revenaient à résipiscence. Les scandales ayant cessé d’être punis publiquement, il résolut d’en rétablir le traditionnel usage, persuadé que la pénitence publique était pour les néophytes indiens le plus efficace des remèdes contre le relàchement des mœurs. Aussi vit-on bientôt, chose admirable, tous les coupables non seulement accepter avec résignation, mais encore demander spontanément la pénitence publique, qu'ils croyaient avoir méritée, Sûr d’être obéi, il obligea un jour le grand Chef lui-même, dont la tempérance laissait tant soit peu à désirer, d'aller de bon matin sur .une colline voisine de la chapelle, faire le chemin dela croix, en présence de la Congrégation réunie.
Les petits sauvages faisaient sa joie. Comme le bon Maitre, 1l pratiquait le « Laissez venir à moi les petits enfants. » C'était plaisir de les voir accourir au-devant de lui. Pour les dresser au respect de la Robe noire, il les obligeait à se mettre à genoux, de lui demander sa bénédiction ; et quand ils ncgligeaient cette cérémonie, 1l refusait de leur par-
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Où il trouvait aussi un écho à son cœur, c'était chez les malades. Là on lui rendait tendresse pour tendresse. Parla manière suave dont il savait relever leur moral, il s’en était vraiment fait l’ange consolateur. En soulageant les âmes, il n’oubliait pas les corps. Les notions de médecine que ses études et son expérience lui avaient acquises, jointes aux nombreuses recettes qu'il s’était fait donner du docteur Récamier et de plusieurs autres célébrités médicales, lui permirent d'opérer bon nombre de cures merveilleuses.
Après dix années de séjour à la Rivière-au-Désert, où il « passa enfaisant le bien », ilreçut avec action de grâces son obédience pour Témiskamingue.
Un des plus vifs désirs du Père Laverlochère, nous l'avons dit, avait été celui d'établir les Missionnaires à poste fixe, dans une ou plusieurs localités de la baie d'Hudson. Or, ce désir, arrosé de tant de sueurs + de prières, allait enfin porter ses fruits. Dès lors il se hâta d'obtenir la permission d'aller finir ses jours
armi « ses chers enfants du Nord. » On accéda olontiers à son désir, d'autant plus que sa connaisance du pays, des hommes et dialectes en ferait un onseiller autorisé auprès de ses jeunes confrères.
De leur côté ceux-ci ne s’affligeaient nullement de la venue du fondateur des missions de la baie d'Hudson, persuadés que le vénérable invalide non seulement les encouragerait de ses paroles et de ses vertus, mais que ses souffrances porteraient encore bonheur à la Mission naissante — car de la croix descend toujours la bénédiction, — et qu'en raison de la réversibilité des mérites, la gloire de leur patriarche dans l’apostolat ne manquerait pas de rejaillir sur eux et sur leurs travaux.
L'entreprise d’un établissement sur le lac de Témiskamingue était une rude affaire. Néanmoins fortifié par la grâce que donne l’obéissance, encouragés par la protection de l'archevêque de Québec et de l’évêque d'Ottawa, les missionnaires oblats mirent la main à l’œuvre. C'était en 1883. Le bon Dieu leur vint en aïde, et, au bout de cinq ans, lorsque le P. Laverlochère leur fut adjoint, la Mission étant dans un état de prospérité relative, ils pouvaient pleinement espérer d'atteindre le but qu’il s'étaient proposé, à savoir : rendre faciles les rapports des missionnaires avec les tribus indiennes de la vaste Baie, et donner, chaque hiver, les secours de la religion É aux bûcherons des « chantiers », campés aux alentours du Lac,
Ecoutons l’historien de « l'Outaouais » nous dé crire ces commencements de la Mission.
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