CHAPITRE NEUVIÈME
Ouverture des classes, — Première et deuxième année. — Indigence, — Moulin à vent. — Miracle ! -- Cours classique, le même aujourd’hui, au Ca. nada, qu'il y a deux siècles. — Nécessité de l'améliorer, institution divine, — Ses variations depuis l'ère chrétienne, — Sous Louis XIV. — Au Canada, avant la conquête, et les professions libérales, — Nécessité des fortes études, — Le P. Lefebvre à Arichat, — Anecdote.
— N'est pas une
L'année 1864 est remarquable dans les annales du Canada. C’est à cette date que furent posées, à Charlottetown et à Québec, les bases de l’union des provinces de l'Amérique britannique du Nord, d'où est sortie la confédération canadienne. C’est aussi l’année de la fondation du collège Saint-J oseph de Memramcook, qui fut pour les Acadiens ce que fut pour les Hébreux la reconstructiondu temple de Jérusalem sous Esdras, une résurrection nationale.
L'ouverture des classes se fit, le 10 octobre, sans apparat, sans bruit. Seulement, M. Lafrance, venu tout exprès de Barachois, chanta ce jour-là une messe solennelle du Saint- Esprit, à laquelle toute la paroisse assista, Les anciens pleuraient. Aucun discours ne fut prononcé. La joie ressentie ressemblait à de la tristesse, Il ÿ avait si longtemps qu'aucun événement heureux n'avait lui pour les Acadiens que, pris au dépourvu, ils ne savaient ou n'osaient plus manifester leur joie!
Dix-neuf écoliers se présentèrent à la demi-pension et une douzaine à l’externat. Dans le cours de l'année, le nombre s'éleva à quarante-deux, dont trois ou quatre pensionnaires. “ Humbles prémices, écrivait plus tard le fondateur ?, mais destinées, cependant, à régénérer tout un peuple.”
1—Dabat pro cantu lacrymas plebs ignora canendi. — Saint Bernard, 2— Petite Chronique.
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Pour personnel enseignant le P. Lefebvre utilisa tout son monde, Au P. Robert échurent les belles-lettres et une classe de latin, que suivirent trois enfants de Memramceook dont les études avaient été commencées à Sainte-Anne-de-La-Pocatière, et quelques jeunes Irlandais de Saint-Jean ; le P. Bazoge fit aussi du latin et une classe particulière de français, tout en aidant à la desserte de la paroisse ; le P. O’Brien eut l'anglais : les FF. Alphonse et Dieudonné enseignèrent le français aux commençants; et le K. Elzéar fut chargé de la discipline et de la ferme,
“Humbles prémices,” en effet, que la fondation de ce “ petit séminaire,” qui n'était, en somme, qu’une modeste école ; mais cette école, que nous appellerons désormais de son nom détinitif, le collège Saint-Joseph de Memramcook, était pour les Acadiens la réalisation d’un projet que les plus optimistes avaient fini par ne pas croire réalisable, et que de très considérables personnages qualifiaient, en se frottant superbement les mains, de “ stupide utopie.” — A quoi bon une institution où l'on enseignerait le français —et le latin—à des Acadiens, disuient-ils ? L'anglais n'était-il pas, à toutes fins, la langue officielle et quasi-ecclésiastique de leur pays, devenu lui-même anglais ?
Semblable aux prophètes de la Judée, graves et inspirés, qui regardaient, l'œil fixé au delà de la nue, s’élaborer l’œuvre de Dieu au sein des désolations humaines, et qui voyaient germer le Christ réparateur au milieu de Jérusalem en cendres, le saint abbé Lafrance disait au P. Lefebvre : “ Ce collège marque le point tournant d’une époque ; ce collège consacre l'égalité nationale des Acadiens avec les autres races : ce collège est le grain de sénevé biblique plein de merveilleuse fécondité. Dieu est avec nous, mon Père. ”
Aucun bruit ne se fit autour de cette fondation. L'année se passa silencieuse et comme cachée. Seulement, à la clôture de l'exercice scolaire, le supérieur fit faire en public une répétition des examens des classes, et y invita les parents et les amis de la maison. Personne, en Acadie, ne sachant au juste ce qu'était un collège et ce qu'y faisaient les élèves, le P. Le- |
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febvre, qui respectait le droit naturel des parents dans l’éducation de leurs enfants, comme il respectait, au reste, tous les droits, voulait de cette manière leur donner ce que les éducateurs contemporains appellent “ une leçon de choses.” Naïve condescendance, touchante attention !
Les parents furent si vivement impressionnés de ce qu’ils virent, surtout d'entendre leurs enfants répondre carrément aux questions qui leur étaient posées, “qu'il leur fut impossible, écrivit-il au supérieur général, de nous exprimer leur bonheur et leur reconnaissance autrement que par des larmes.”
L'histoire du collège Saint-Joseph sera désormais, jusqu’à la nuit du 27 janvier 1895, où le Maître enverra ses anges moissonner cette belle âme de saint pour les greniers du paradis, l’histoire du très révérend Père Camille Lefebvre, Après Dieu et en Dieu il n’aimera rien tant sur la terre que son cher collège, en même temps que tous ceux qui s’y rattacheront. “ Le second des deux commandements est légal du premier.” Pour cet homme Juste, le peuple acadien était le voyageur laissé pour mort par les voleurs sur le chemin de Jéricho. Ilne prendra de repos et ne croira avoir été son prochain, que lorsqu'il aura pansé d'huile ses blessures, et qu'il l'aura déposé, avec des précautions de mère, dans une chaude et sûre hôtellerie. Alors seulement il croira avoir accompli toute la loi.
L'humble chronique de ce collège, que nous allons essayer de faire, sera nécessairement monotone et dépourvue de points saillants. Ceux qui aiment l'éclat et les grandes actions retentissantes n’y trouveront que fatigue et ennui, Nous n'invitons à nous suivre dans cette voie, — qui sera souvent une voie douloureuse, —que ceux pour qui le spectacle d’un grand courage aux prises avec toutes les banales misères de la vie semble quelquefois aussi digne d’admiration que les gestes éclatants d’un conquérant fatalement victorieux, Si saint Joseph partant silencieusement, aux premières paroles de l'ange, avec Marie et l'Enfant divin, pour l'exil d'Egypte, ne vous parait pas plus grand que Cambyÿse ou Alexandre péné-
trant dans ce même pays à la tête de leurs très nombreuses
armées, mettez de côté ce pauvre volume. Sous tous les rapports vous n'y trouveriez que déceptions. ;
“La grandeur des actions hamaines se mesure à l'inspiration qui les fait naître ”, a dit Pasteur. La suite de cette vie très humble révélera à ceux qui voudront bien s’y intéresser jusqu'au bout, le mobile qui inspira celui que cent vingt mille poitrines proclament aujourd’hui le libérateur de l’Acadie française.
La seconde année du collège ressemble à la première. Soixante et trois élèves y demandèrent leur admission et y furent reçus. C'était absolument tout ce que l'établissement pouvait contenir. Mêmes professeurs ! et, pour la presque totalité, mêmes écoliers. Les temps étaient difficiles, Le P. Lefebvre en donne une idée dans la Petite Chronique du Collège Saint-Joseph qu'il fit, en 1870, pour le supérieur général de son ordre :
“SECONDE ANNÉE (1865-66). Notre pauvre wigwam, comme nous appelions quelquefois notre collège, n'avait été qu’en partie réparée. Pour comble de malheurs, l'hiver fut d’une rigueur excessive... De forts vents du nord faisaient pénétrer le froid à travers les murs, et n’ajoutaient pas peu à nos soutirances. Nous étions obligés de couper nous-mêmes, ou scier notre bois de chauffage, à la pluie comme à la neige... Nos chers élèves nous furent d’un grand secours dans ces temps difficiles ; toujours, ils se prêtèrent avec beaucoup de grâce à tout ce qui pouvait alléger le fardeau dont ils nous voyaient chargés.”
Un jour qu'il faisait, poussée par un vent affolant du nord-est, une de ces tempêtes de neige tourbillonnante que nos gens appellent poudrerie, les voisins du collège furent stupéfaits de voir le bon Père, avec une vingtaine de ses écoliers, attelés à un lourd traîneau, les uns poussant pénible-
1—Le P. O’Brien fut appelé à Saint-Jean, après quelques mois de séjour à Memramcook, par Mgr Sweeney,‘ pour y prêter le secours de son ministère aux messieurs de l’Evêché? (Petite Chronique), et le P. Lefebvre ne crut pas devoir lerefuser à l’évêque, quoiqu’il fût son seul professeur d'anglais. M. F,X. Cormier le remplaca.
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ment et les autres tirant au moyen de cordes, une voie de bois de chauffage. Le combustible avait manqué au collège, et le Père supérieur, entrant dans la salle de récréation, avait demandé à quelques-uns des plus grands de vouloir bien lui aider à s'en procurer. Il se fit un émoi. Tout le monde voulut partir avec lui, même les petits. Quelques-uns le suppliaient, lui, de rester, ce qui le fit sourire.
Dans la paroisse, où la nouvelle se répandit vite que le Père supérieur en était réduit à Aaler ! lui-même son bois de chautfage, avec ses enfants, en franche bricole, la stupéfaction première fit bientôt place à une poignante humiliation. Quoique les coupes de bois soient éloignées, il n'en manqua plus dans la suite. Mais les dons furent spontanés, le P. Lefebvre ne sollicitant jamais à titre d’aumône que ce qu'il ne pouvait absolument pas se procurer autrement. Il suivait en cela la grande maxime des sœurs de la Visitation : ne rien demander, ne rien refuser.
C'est de ce temps-là, l'âge de fer du collège, que date l'institution du moulin à vent de la Butte.
Ce bois qu'il charroyait lui-même ou qu'on lui emmenait, il fallait bien le couper.
Or les fonds du collèce étaient toujours, selon l'expression d’un bon Père, “une citerne desséchée” La scie et la hache étaient des instruments trop lourds, dont personne au collège ne connaissait bien le maniement. Dans cette dure extrémité, le P. Lefebvre inventa de toutes pièces son moulin à vent, qu'il plaça sur la Butte, un peu en arrière du collèe actuel.
C'est là, quand les exigences de sa cure et les soins de son administration lui laissaient des loisirs, et qu'une forte brise faisait gémir les ailes don-quichottiques de son moulin, qu'il se retirait avec le garcon de ferme pour scier le bois qui fait les potages fumants et les classes tièdes.
Que de longues heures passées dans cette occupation, humiliante aux yeux de ceux qui ne comprennent pas la
1—Charroyer, Haler est un des nombreux termes maritimes dont la signification a été étendue aux choses de la terre,
sublimité du sacritice, sous les froides rafales d'hiver, occupé à préparer de chaudes nuits aux enfants sur qui veillait son cœur paternel! Ce trait ne rappelle-t-il pas saint Paul, à Corinthe, confectionnant des tentes pour nourrir, loger et vétir ses compagnons apostoliques ?
Quand sonnait la récréation, les plus grands alluient, à tour de rôle, lui offrir leur aide, toujours agréée par une aimable parole, ou un sourire qui étaient toute une récompense,
Ce moulin fonctionua ainsi jusqu'à la construction du collège de pierre.
Un jour qu'il soufflait un vent de tempête, et que les palettes, comme nous appelions les volants, tournaient en tourbillons, le pan de sa soutane s’engagea dans les dents de la scie. C'était la mort certaine, horrible. Nous demeurâmes atterrés d'épouvante. Pendant que plusieurs serraient la barre d'arrêt, un des grands, M. Honoré Cormier, voulut se Jeter devant les ailes du moulin, croyant, dans son affolement, pouvoir en les saisissant les retenir.
— Non pas, malheureux ! cria le supérieur.
La roue fit plusieurs tours vertigineux avant qu'il fût possible de l'arrêter. Or tout le monde constata qu'elle glissait positivement sous la courroie, qui, elle, demeurait, en même temps que la scie, fixe et sans mouvement. Le Père dégageu tranquillement sa soutane toute hachée. Quelqu'un laissa échapper le mot: miracle !
—Pauvres enfants, nous dit-il, venez voir le miracle. Et il nous expliqua comment sa soutane, gênant le va-et-vient de la scie dans le trait, l'avait tout à fait immobilisée.
— Allons tout de même à l'église remercier Dieu de sa protection, nous dit-il. Mais ne parlez point de ceci. Et surtout pas de miracle.
C’est durant cette deuxième année du collège que fut cominencée la construction du presbytère paroissial, solide et sévère édifice en pierre de taille, pouvant donner un logement confortable à douze personnes environ. Cette nouvelle maison devint la résidence de la petite communauté. Ne restaient au
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collège que le préfet de discipline et le
S maîtres de récréation, qui cumulaient aussi la charge de surveillants du dortoir, !
En compulsant ce qu'il reste d’urchives se rapportant aux premières années du collège, je trouve cette note bien typique de là pauvreté des bons Pères et de la douce bonhomie avec laquelle ils acceptaient leur dure situation :
“Le 10 janvier 1866, — On avait toujours rigueur du froid, jusqu'à ce jour, à c:
on va acheter une peau de huilier pour la conv
souffert patiemment de la ruse de la pauvreté ; cependant, buffle pour les voyages, l'hiver, et un enance des étrangers, à table,”
Vous croyez lire la chronique des premières années de Clairvaux, ou entendre un écho de l’Alverne! Saint François d'Assise ne se fût pas exprimé autrement, sauf qu'il y eût peut-être trouvé matière
à un cantique français, avec ce refrain :
Le paradis est bien plus près Des chaumières que des palais,
Quoique le latin eût été, dès la première ouverture du collège, enseigné à quelques jeunes gens venus d'autres institutions, ? le “ cours classique ” régulier ne commença, à proprement parler, qu'avec la troisième année, Neuf écoliers, de douze à dix-sept ans, tous élèves de la première classe française de l’année précédente, y entrèrent,
Ouvrir un cours classique, c'e
st implicitement s'engager à le terminer, c’est-à-dire à exi
Ster huit ans, ou, tout au moins, Six ans; c’est, Pour un collège, passer un pacte contractuel avec les parents, dont l'argent est mis à contribution et avec les enfants, dont la carrière est en jeu Commencer son cours
1— Petite Chronique, 1870.
2—M. François Cormier, aujourd’hui curé de Boujagune ; MM. André Belliveau et Honoré LeBlanc, élèves du collège de Sainte-An ne-de-La-Pocatière, dont il a été fait mention plus haut ; M. Picrre Landry, de Memraincook, instituteur, (aujourd’hui juge de la cour suprême du Nouveau-Brunswick) ; MM. Michael MeSorley, Michael Dolan, James MeCatrfrey et Joseph Murray (prêtre décédé); puis MM. Wm. O’Mahoney Moore et Edouard Meahan.
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classique veut dire, en Acadie, se destiner à la prêtrise, ou bien à lu profession de médecin ou d'avocat. La province de
Québec a une troisième corde à l'arc des professions libérales,
le notariat,
Malheur à celui qui, entré dans cette voice, regarde ensuite en arrière ! Malheur à celui qui n’y persévère pas jusqu'au bout! Il eût mieux valu que celui-là n'eût jamais commencé son cours classique. Je ne connais guère, en effet, de spectacle plus désolant qu'un jeune homme qui découvre, après quatre, six où huit uns de latin, qu'il n'a pas la vocation ecclésinstique, et qui manque de ressources suffisantes pour embrasser utilement une profession libérale! Dix-huit fois sur vingt, c'est un déclassé qui ne rattrapera jainais les belles années perdues, et qui demeure jusqu’à la fin sans moyen efficace de faire sa vie.
A l'exception peut-être des méthodes d'agriculture transmises de génération en génération, rien n'a moins varié dans la province de Québec que les programmes d'études des collèges. Tels ils étaient il y à deux siècles, tels ils étaient à la cession du pays à l'Angleterre, tels ils sont encore aujourd'hui, avec la ferme modèle de Mgr de Laval en moins. On y enseigne toujours les mêmes choses et rien que les mêmes choses, de la même manière. Le mouvement politique et scientifique contemporain qui à changé la face de la terre, s’est opéré en dehors des congrégations enseignantes, et y est à peine ou mal noté; et il en est résulté fatalement ceci, c'est que les protestants, ou tout au moins les laïques, remplissent aujourd'hui, à l'avant-garde du progrès humain, les positions si utilement et si glorieusement occupées, au moyen âge, par les recteurs d'université, les moines travailleurs et les autres représentants de la hiérarchie catholique.
Constatons, cependant, que la nécessité de vivre à amené certaines améliorations dans la culture des terres, même à l’est
1—Mgr de Laval, dont la carrière offre un très grand nombre de points de ressemblance avec celle du P. Lefebvre, avait été pris de pitié pour les élèves du séminaire de Québec qui n'avaient pas de vocation religieuse, et il avait pourvu à leur cas de la manière suivante : il les envoyait a sa ferme modèle du Cap Tourmente, à Saint -Joachim, et là leur faisait apprendre, ‘‘ avec le consentement de leurs parents,” l'agriculture ou quelque métier.
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de Québec, et que, d'un autre côté, la plupart des collèges canadiens donnent, depuis plusieurs années, quelque enseignement commercial à ceux qui se destinent au cours classique, Dans deux ou trois collèges ce cours commercial préparatoire est même excellent,
Or, que doit-on enseigner à la jeunesse ? On fit un jour cette question à Aristippe :
— Ce qui lui servira dans la suite, répondit-il.
Cette réponse du philosophe grec est assez compréhensive pour embrasser tous les systèmes divers d'enseignement chez tous les peuples de la terre,
L'Eglise catholique elle-même s'en accommode très bien ; car c'est une erreur profonde de croire que l'Église se prononce spécifiquement en faveur de telle méthode d'enseignement, ou de tel programme d'études. L'Eglise laisse la liberté où Dieu l'a mise, chez les nations pour la forme de leur gouvernement, chez les individus pour le choix de leur métier ou de leur profession. Elle se réserve pour elle et impose de droit aux gouvernements, aux sociétés et aux individus, la foi doctrinale et la morale chrétienne. Elle est l’arome qui pénètre d’'incorruptibilité céleste et de suave odeur les choses et les institutions humaines. Mais elle ne se substitue Jamais aux institutions humaines. Ceux qui veulent qu'elle s’y substitue de droit sont de faux docteurs, ou de funestes courtisans.
L'idée que la plupart se font, au Canada, de l'éducation supérieure, consiste en ceci: faire ou ne pas faire un cours classique. Tout est 1à, Ce qui constitue la matière du cours est moins important que le cours lui-même.
Pourtant le “cours classique” en vogue aujourd’hui dans nos collèges n’est, même uu point de vue de la religion, ni essentiel, ni immuable, ni non plus d'institution divine. Il ne se rattache pas aux origines de l'Eglise; il ne remonte même pas, tel que nous le concevons ici, au moyen âge: on le voit éclore à la suite de la Renaissance.
On n’a guère de données sur les écoles chrétiennes du con:mencement de l'ère nouvelle ; mais nous savons que plusieurs d'entre les apologistes, des évêques et de grands écrivains dont
les noms et les œuvres sont parvenus jusqu’à nous, passèrent leur jeunesse, ou tout au moins complétèrent leurs études classiques, dans les hautes institutions paiennes d'Athènes, de Rome ou d'Alexandrie,
Au moyen âge, les monastères prirent tout à fait possession de l’enseignement, aussi bien scientifique que théologique. Ils eurent des maîtres éminents, et les universités et les couvents dirigés par eux devinrent fameux par tout l'univers. Durant la première période, les arts libéraux, qui étaient passés des écoles romaines aux écoles chrétiennes, furent en’ honneur, avec le trivium et le quadrivium, dans les programmes congréganistes. C’est le règne de la scolastique.
Mais un revirement violent se fait dans les esprits, vers la fin du douzième siècle. La littérature est abandonnée pour la logique. On va discuter et disputer durant quatre siècles dans les écoles, “avant le dîner, pendant le dîner, après le dîner, en public, en particulier, en tous lieux, en tous temps”! De Byzance à Paris, de Salamanque en Islande, on ergotera. Cela constituera le fond et la forme de l’éducation. La dialectique sera Dieu et Aristote son prophète.
De la discussion universelle naquit bientôt la violence, fille de l’orgueil. On devint intolérant en théologie, en philosophie, en littérature et même en grammaire. Tout clerc se crut le droit de tirer l'épée du fourreau et d’en couper l'oreille aux laïques récalcitrants. Il ne fut plus permis, de par l’'Université, de penser autrement qu'Aristote, sous peine d’être brûlé en Grève.
Bientôt le cours des études scolastiques et philosophiques, matière et enscignement, s’uniformisa dans le royaume de France et de Navarre; puis il se cristallisa. Comme il ne veriait plus, qu'il n'était plus permis de le modifier, on l’éleva à la hauteur d’un dogme. L'enseignement universitaire partagea bientôt l’immutabilité de l’enseignement doctrinal. Il fut
i—Vivès; 1531,
gran siècle
réputé de droit divin. On n'y toucha plus : il ne fut plus permis d'y toucher. Les scellés furent apposés.
La Renaissance délivra la chrétienté d’Aristote, lui offrant, pour la dédommager, les chefs-d’œuvre de la littérature grecque eb romaine. Le cours de philosophie fut réduit à deux années. C’est le commencement de la période classique, qui dure encore aujourd'hui, plus ou moins modifiée, dans nos collèges.
Ce qui surtout relève les écoles du moyen âge et de la Renaissance et leur donne souvent un éclat qui n’a pas été dépassé depuis, c’est la compétence et l'enthousiasme des professeurs. Les premiers littérateurs et les plus grands savants se faisaient un honneur d'occuper les chaires d'enseignement : et des milliers d'étudiants, venus de tous les points de l'Europe, se pressaient dans les écoles en renom. Personne ne décrétait alors, dans les monastères et dans les hauts conseils d’éducation, que le premier venu fût propre à professer la philosophie, la rhétorique, la grammaire et les sciences, pourvu qu'il portât le costume de l'emploi.“ Et l'Eglise n'opposa aucun obstacle au triomphe d’ur. système d'éducation où la littérature païenne devenait le grand instrument de formation pour l'esprit des générations.” !
Comme la féodalité s'éteignait à cette époque, et que barons et leudes remettaient leurs épées au fourreau, l'instruction franchit les murs et les préaux des monastères pour se répandre dans la noblesse et la bourgeoisie,
Le bas peuple, lui, toujours p:us ou moins attaché à la glèbe, attendra longtemps encore, le front dans la poussière, l'heure de l'émancipation qui sera sanglante et épouvantable.
Du seizième au dix- neuvième siècle, tous les Systèmes d'éducation furent mis à l'essai, en Europe, et eurent pour patrous Rabelais, Rollin, Jean-Jacques Rousseau, Pestalozzi, etc., etc. =
Veut-on savoir selon quelles méthodes se sont formés les grands écrivains français du seizième ct du dix-septième siècles, Montaigne, Pascal, la Fontaine, Racine, Fénelon /
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Jeunes écoliers, on leur inculquait le goût de la lecture des auteurs classiques, dans l'original latin et grec, quand ils comprenaient suffisamment ces langues pour les goûter, autrement dans les traductions. Ramus nous apprend que de son temps l4 journée de travail était divisée en dix heures, dont deux étaient consacrées à la leçon, une à l'étude de la grammaire, et sept à la lecture des textes classiques et à la composition.
Le cours classique consistait alors, comme aujourd’hui, en six années d’études; mais on y apprenait sérieusement les langues, que les maîtres se croyaient tenus de savoir pour les enseigner.
Au Canada, le “ cours classique ” fut, dans l’origine et jusau’à la conquête, un cours essentiellement préparatoire à l’état monastique et ecclésiastique. C’est pour cela que nos collèges, jusqu'à ces dernières années, furent appelés des “petits séminaires.”
Le peuple n'avait pas de voix au Conseil de l'instruction publique, pas plus, au reste, qu’il n’en avait dans les conseils de l'État, moins encore, si cela eût été possible ; et l'éducation qu'on lui donnait était en rapport avec ses prérogatives,
L'instruction secondaire était avant tout hiératique, pour le recrutement exclusif du clergé et le bénéfice de l'Église, A cela il n’y à rien à dire, puisque tels étaient les coutumes du royaume et les droits publics de l’époque.
Le paysan canadien, il est bien vrai, ne tarda pas à s'émanciper quelque peu, grâce à ses vertus guerrières de premier ordre, grâce aux immenses étendues de territoire qui le sollicitaient et grâce surtout à cet air ambiant de liberté qui s'exhale partout de l'Amérique et d'où est sortie, comme d'une chrysalide, la grande république voisine. Cependant, à la date de la cession du pays à l'Angleterre, en 1763, il n'avait pu s'élever encore au-dessus de la condition de contribuable obligé, à l'état passif. Il était toujours une quantité négligeable dans l'État, excepté à la corvée universelle.