‹ Le père Lefebvre et l'Acadie [microforme] (volume 2)Chapitre 22 sur 55 · CO · texte numérisé non relu

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Il avait pour lui les écoles élémentaires, quand il en pouvait avoir *, et c'est à peu près tout ce que la sûreté de l’État, en France, et la tranquillité de la colonie, au Canada, semblaient pouvoir prudemment lui concéder.

Les professions libérales n'étaient pas alors tolérées au Canada, ou, si elles existaient, voyez quelle figure elles faisaient. Tous les médecins relevèrent longtemps du barbier du roi, come aujourd’hui ils relèvent de Laval où de MeGill, ce qui devait simplifier considérablement leur cours de clinique. En France, des seringues, une lancette et un chapeau pointu ; ici, de grands mots de provenance grecque et latine, vestiges précieux d’un cours classique avorté par défaut de vocation religieuse, constituaient leur plus clair bagage curatif.

La profession légale ne se tenait guère mieux, de ce côté-ci de l'Atlantique, durant le régime français. De fait, les avocats, gent innovatrice et chicanière, n'étaient ni plus ni moins que supprimés, dans l'intérêt de l’autocratie royale et du droit divin, et pour ne pas éveiller d'idées dans le peuple. Le Conseil supérieur de Québec avait décrété ceci, en 1678: “Il n'y a pas au Canada d'avocats, Procureurs, ni praticiens, étant même de l'avantage de la colonie de n’en pas recevoir ” ? Des huissiers les remplaçaient.

Rien d'étonnant, dans ces conditions-là, que la haute instruction échappât au peuple et fût tenue tout à fait en dehors de sa portée.

Ceux qui demandent aujourd’hui à grands cris des réformes brusques dans notre enseignement secondaire, devraient se souvenir qu'on ne réforme pas du jour au lendemain un système hiératique vieux comme les siècles, et respectable autant par son antiquité même que par les grands services rendus. L'évolution dans les méthodes d'agriculture et d'enseignement sera chez nous un travail nécessairement lent, que beaucoup de prudence et de patience pourra seul déterminer, Comme les ançiens Egyptiens, et peut-être un peu pour les mêmes raisons, nous sommes ici une race décidément routinière,

1—Les Récollets se sont montrés d’admirables éducateurs du peuple pour le peuple.

2— Édits et Ordonnances, vol. Ier, p. 106.

D'un autre côté, ceux qui tiennent dans leurs mains l’éducation collégiale pourraient avec avantage pour eux-mêmes, pour l'Eglise et pour la société, détourner quelquefois leurs regards d’un passé qui les hypnotise, pour se rendre un compte exact de l'état des choses qui, bien ou mal, existe à la fin du dix-neuvième siècle, de l'orientation de la civilisation universelle, non répudiée par l'Eglise, et des besoins urgents, positifs, des nations en concurrence vitale les unes avec les autres. Les conditions de notre économie sociale et politique ont été radicalement moditiées par la conquête anglaise, et définitivement fixées par le pacte fédéral des provinces, en 1867. De sujets qu'étaient nos pères, nous sommes devenus des citoyens, chacun de nous possédant, comme disait récemment le P. Didon, un fragment de royauté. Nous avons désormais le droit légal de prendre notre juste part des libertés naturelles données en légitime héritage à tous les enfants d'Adam. Devant la loi humaine, un homme vaut désormais un homme, tout comme devant la loi de Dieu non travestie.

Il incombe à l'enseignement secondaire, sous peine d’abus,

de tenir compte de ces: changements organiques, tout comme il importe aux mandarins du Céleste Empire de ne plus contester à la vapeur, à l'électricité et à l'union postale leurs droits à l’existence, même en Chine.

Notre société franco-canadienne, profondément catholique,

a sans doute le même besoin essentiel de prêtres qu'il y a

deux cents ans, personne ne songe à le contester; mais elle a

aussi besoin de citoyens instruits ; et l’instruction d'il y a deux

cents ans, sauf pour la religion et la langue, n’est plus que lu demi-instruction d'aujourd'hui. Il n’est ni juste ni désirable que les programmes d’études soient toujours faits en vue de former tout particulièrement des ecclésiastiques et des religieux, comme cela se pratiquuit très bien sous le régime français : sur cent élèves qui commencent aujourd’hui leur

latin, soixante et quinze retournent dans le monde. Au reste le clergé lui-même n'aurait rien à perdre à voir s'élargir un peu le cadre effectif de ses études. Est-il moins vénérable, est-il moins respecté, est-il moins apostolique le

clergé de France depuis que, grâce à l'amélioration des programmes antiques d’études, il est devenu le plus instruit peut-être (il n’est pas ici question de théologie) parmi le clergé de toute ja chrétienté ?

Nous verrons dans la suite de ce récit quelle était l’orientation des idées du P. Lefebvre sur cette question, devenue d'une importance vitale pour la race française en Amérique.

La première année du cours classique, à Memramcook, se termina heureusement, Les élèves étaient pleins de docilité et avaient fait preuve de sérieuses aptitudes. Le supérieur exultait. Il voyait son œuvre grandir, sans qu'aucun nuage sérieux semblât en menacer la précaire existence. Le bruit de son succès s'était même répandu, sans y susciter d'ombrage, dans les diocèses voisins. Durant les vacances de 1866, il dut se rendre à Arichat, à la demande de M. l'abbé Cameron, aujourd’hui évêque d’Antigonish, qui désirait donner pour rem. plaçants aux Frères de la Doctrine chrétienne les RR. PP. de Sainte-Croix. Ces Frères s'étaient établis à Arichat, Nouvelle- Ecosse, vers 1861, dans une belle académie : construite pour eux par M. Giroir, alors curé de la paroisse, et dotée d’une étendue considérable de terrain. Arichat était, à cette époque, la plus riche paroisse française de toute la Nouvelle-Ecosse, et M. Giroir y avait entrepris, avec une puissance de volonté incroyable, l’œuvre à laquelle M. Lafrance vouait sa vie, à Memramcook : le relèvement des Acadiens par l'éducation.

Les Frères demmeurèrent à Arichat aussi longtemps que M. Giroir en fut le curé ; mais, vers 1865, il fut violemment relégué à Acadieville, petite paroisse non encore organisée,

Pour des causes d'apparence assez futile, la mésintelligence se mit bientôt entre son successeur et les F rères ; et ceux-ci, de gré ou de force, reprirent le chemin du Canada, d’où ils étaient venus. Leur départ, joint à certains incidents antérieurs, cause, un très vif mécontentement dans la paroisse. Les chers Frères enseignaient le francais, et cela aux yeux des pauvres Acadiens leur donnait raison dans leurs démêlés avec les

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1—Cette académie sert aujourd’hui de Grammar School pour le village:

mais le français n’y est pas enseigné et ne l’a plus été, m'afflirme-t-on, depuis le départ des Frères, 9

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autorités religieuses. Pour la première fois, peut-être, depuis le “grand exil,” une paroisse française osait exprimer tout haut son mécontentement, Rien n'allait plus. C'est à la suite de ces événements, et pour y mettre fin, que M. Cameron s'était adressé aux Pères de Sainte-Croix, les priant de venir continuer à Arichat l’œuvre d'éducation des Frères,

Le P. Lefebvre examina les lieux et les choses, et en arriva à une conclusion finale favorable au projet, lequel, cependant. échoua, C’est la question des brevets provinciaux €: ‘at la pierre d’achoppement. Le gouvernement de la Nouve: : cosse venait de passer une loi, la loi T'upper, exigeant un diplôme de compétence pour tout instituteur rémunéré par l'Etat, L'affaire en demeura là, et n’a pas été reprise jusqu’aujourd’hui.

Il reste de ce premier voyage du P. Lefebvre à la Nouvelle- Ecosse un petit incident de gaieté dont les témoins se souviennent encore.

Le lecteur se rappelle que Mgr Sweeney, en se séparant de lui à Moncton, en juin 1864, lui avait sérieusement reconimandé d'apprendre l'anglais. Le P. Lefebvre n’en avait guère eu le loisir. Cependant, il y mettait en toute occasion une extrême bonne volonté.

Le bateau qui les conduisait, lui et le P. Bourque, son compagnon, d'Halifax à Arichat, était rempli de voyageurs, pour la plupart des Ecossais, excellents catholiques à la figure franche et loyale et à la stature de six pieds, hommes et femmes. L'heure du souper sonna. Parmi les viandes il y avait de la dinde. Le P. Lefebvre, mis en appétit par le grand air de la mer, appela le garcon et lui dit assez haut pour être entendu de tous les passagers :

— L'will take one more turkey again.

Rires étouffés à l'entour de la table. Il s’en aperçut, et demanda à son compagnon la cause de toute cette gaieté. Celui-ci lui traduisit sa phrase. Entendant tout ce qu'il avait demandé au wuiter, il partit d'un éclat de rire si franc que l'hilarité devint générale et que tous les passagers, se levant, l'acclamèrent bruyamment.

— Voyez, dit-il, en se penchant vers le P. Bourque, comme mon dindon en a mis d’autres en joie !

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