LL A
L'année 1867 fu ; aussi celle où la Confédération canadienne fut consommée,
Deux races fières et séculairement rivales unissaient de plein gré leurs destinées politiques ; Français et Anglais entraient d'un cœur léger dans une carrière de pacifique concurrence nationale, où les siècles décideront entre eux de la suprématie finale, d'après la loi de la survivance du plus apte.
L'avenir est à Dieu, sans doute: mais ici-bus ce sont les hommes qui le préparent et le déterminent. Dans les grandes comme dans les petites choses, le proverbe populaire reçoit son application : tel qu'on fait son lit on se couche. Nous sommes entrés dans le pacte fédéral un contre trois, un million de Français contre trois millions d'Anglo-Saxons et d’alliés. Aujourd’hui nous sommes un million et quart contre quatre millions. Numériquement débordés, nous ne devrons notre salut qu’à la supériorité de nos institutions. Nous serons l’Attique de l'Amérique du Nord, ou nous cesserons d’être Français. A moins de valoir mieux que nos concurrents, nous serons finalement absorbés par eux. Etre mieux armés pour la concurrence vitale ou périr: voilà notre inéluctable destinée.
Or quelle est l’armure dont nous devons nous revêtir pour lu lutte suprême ? A nous de la trouver à notre taille, en cherchant bien en nous-mêmes et autour de nous. Les Grecs ont choisi la poésie, la philosophie et les beaux-arts: les Français, la chevalerie, les arts libéraux et les lettres ; les Allemands, les sciences; les Anglais, le commerce et l’industrie. Bossuet, qui avait profondément médité sur les causes de la suprématie des notions entre elles, nous dit en parlant des Romains, le plus grand d'entre les peuples: “Ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues de quoi les surmonter toutes.”
Comme contingent numérique, les Acadiens apportaient à la province sœur de Québec près de 90,000 âmes ayant conservé le parler et le sentiment français. C'était peu, et cependant c'était un appoint inespéré.
Avec l’année 1868, nous entrons, à Memramcook, dans la période des grands travaux de construction.
La maison avait lentement, mais sûrement prospéré. Malgré le manque de confort et le défaut de place, le nombre des élèves avait aussi été en augmentant. Ils étaient maintenant soixante-quinze. Le dortoir étant trop petit pour les contenir tous, on avait dressé un autre dortoir dans une maison avoisinante, chez M. Thaddée Leblanc. ! Personne n'était refusé, et tout le monde, les écoliers du moins, paraissaient enchantés d’un état de choses qu'une discipline draconienne venait rarement assombrir.
Quant au personnel enseignant, il avait changé juste autant que l'exigenient les nouveaux besoins de la maison. Quelques-uns étaient partis, entre autres le fondateur désigné de l'école de réforme, le P. Robert, vivement regretté de son supérieur, Il paraitrait que ce bon Père Jjouissait d’une pension ou de revenus personnels quelconques, car, parlant de son départ pour Petit-Rocher, le P. Lefebvre dit dans sa Petite Chronique : “ Je vis nos ressources, déjà si limitées, diminuer encore par le départ (1866) du R. P. Robert pour le diocèse de Chatham. Nous n'avions pas cru devoir refuser ce service que nous demandait Mgr Rogers en faveur des missions de son diocèse.” Etaient aussi partis pour un monde plus conforme à leurs mœurs deux ou trois apprentis frères, peu désirable goémon, qu'une mauvaise lame avait déposé sur nos falaises, et qu’un souffle indigné du P. Lefebvre rejeta au loin vers le large.
Les nouveaux arrivés, depuis 1864, étaient le F. Daniel (dans le monde M. Ethier) et un autre congréganiste, le F. Agathon, venus tous deux de New-York, où le P. Moreau avait fondé un établissement qui ne prospéra pas; les FF. Edmond et Samuel (Cusson) ; M. Gagnon, aujourd’hui curé de Saint-Isidore, dans le diocèse de Chatham ; les RR,. PP. O’Mahoney et Bernier, et M. Vanier, ecclésiastique. Ce dernier eut la première classe de latin, qu'il garda jusqu'aux belleslettres,
C'est aussi cette année-là (août) que vint du Canada le R. P. Lecours, tout récemment décédé à Memramcook en
1—Père du R,. P. AndréT, LeBlanc, C.S, C.
odeur de sainteté, Le P. Lecours, quoique membre perpétuel du Conseil, ne fit Jamais lu classe ; mais lu paroisse de Memramcook et ses annexes n'eurent pas de missionnaire plus zélé et plus infatigable que ce très humble prêtre, Pendant plus de vingt-huit ans il eut, entre autres churges, la desserte à peu près exclusive de Scoudouc. Sa principale occupation était d'entendre les confessions et d'assister les mourants, et sa joie, de faire le catéchisme aux petits enfants,
L'événement principal de l’année 1868 fut, pour le collège, un événement politique. Lu Législature du Nouveau-Brunswick lui octroya une constitution légale avec une charte universitaire. L'institution sortait de la pénombre et prenait dans l'État un corps distinct et politiquement constitué. C'était une affirmation anthentique de son existence, à la face de toute la province. Il est vrai que la teneur de l'acte faisait du collège “ de Saint-Joseph” la chose de tout le monde, excepté de la congrégation de Sainte-Croix. L'évêque de Saint-Jean, les curés de cinq ou six paroisses du diocèse et quelques laïques constituaient, eux et leurs successeurs, le bureau des “ gouverneurs du collège,” et avaient, entre autres privilèges, celui de “ nommer et de congédier ” le président. (supérieur), les professeurs et les “ tuteurs” du collège, et d'en diriger la partie financière et professorale. C'était réduire le P. Lefebvre à moins qu’à la portion congrue, et reléguer la congrégation dans les antichambres.
Une autre clause statuait ceci: “ Les immeubles du collège ne devront en aucun temps excéder la valeur d’un millier de louis.”
Ce chiffre était dérisoire, fatal ; et M. Lafrance, si les bienheureux suivent ce que font nos législatures terrestres, dut bondir dans les hauteurs des cieux, en voyant son héritage à peu près frustré de sa destination, Une pareille législation n'eût pas été faite de son vivant.
Le P. Lefebvre, mieux inspiré sans doute, s’inclina avec une grâce parfaite devant l’inévitable et attendit. Il pressentait que cette charte, rédigée en dehors des Chambres, n’était pas définitive. 4
D es
# ST RO DRASS RE SR PRE RES ee UE
ee
Te
Rat ta der Pacs Sir es ai RES ERNERE R DERNIERE RUN |
Elle fut, en effet, modifiée dans la suite, en 1871, de façon à donner aux Pères de Sainte-Croix droit de cité chez eux, à Memramcook ; en 1873, pour autoriser l'évêque catholique de Saint-Jeun à céder à la communauté certaines propriétés foncières — les propriétes de M, Lafrance, dont il a été fait mention plus haut — ; et en 1894, pour octroyer entin à l'institution une charte corporative convenable et suffisante, L'article 16 de cette charte autorise le collège à se rendre acquéreur de propriétés donnant jusqu'à dix mille dollars de revenus annuels, Il s'écoulera Ges années avant qu'il soit nécessaire d'élever ce chiffre.
La Législature du Nouveuu- Brunswick fit davantage. Dans un large et louable esprit de fair play, et grâce au zèle de deux députés acadiens, MM. Amand Landry et Urbain Johnson, aidés de M. Joseph Moore, elle vota à la maison du P. Lefebvre une allocation annuelle de $400, portée à $800, en L869. C'était le Pérou tout entier au collège attaché ; c'était le Pactole roulant ses ondes métalliques dans la cuisse des bons Pères,
J'ouvre celle-ci, à ia date du 31 mars 1868, et j'y trouve : “ Recettes du semestre, $1,360.18 ; dépenses, $568,57 : excédent, $791.00.”
C'était la richesse. Les serments de pauvreté se trouvèrent tendus à se rompre. On respira durant sept semaines la bonne odeur jaune de l'or, et le 20 mai, le grand Conseil de la maison fut convoqué. J'en extrais les minutes suivantes :
“I est décidé qu'une chapelle en bois sera construite, ainsi qu'une annexe au vieux collège, afin d’honorer plus dignement le grand saint Joseph, patron de l'établissement, en reconnaissance de sa visible protection... On érigera aussi un chemin de croix dans le nouveau sanctuaire.”
L'annexe fut construite, mais non pas avant que le corps principal du bâtiment eût été lui-même tout à fait restauré et mis à neuf, La chapelle, dont le rez-de-chaussée devait servir de salle commune pour la communauté, avait quarante-deux pieds sur vingt-six, C'était une métamcrphose presque complète de l’éfablissement, dit la Petite Chronique.
ch
cel Ei CH de étu est vie Jos sér { | 0!
mo loir du la hér s'es met néb vole par tion que de D rani P P. L vœu P:
éco neig retri l’éta vers
Le tout, parachevé, coûta $4,000.00, dont $1,600.00 pour la chapelle,
Je vois mes lecteurs sourire, quelques-uns de pitié, et tout cela parce qu'il se trouve à Paris un échafaudas:e, ln tour
Eiffel, ayant mille pieds de haut : parce que l’on construit à Chicago des maisons de vingt étages et que l'on en rêve une de quarante à New-York, Et qu'est-ce done que quarante étages vus de la lune, ou inille pieds aperçus des étoiles ? Cela est-il bien plus considérable que l'annexe et la chapelle du vieux collège Saint- Joseph ? Il existe de sérieuses raisons d’en douter. J'imagine, moi, que, vue de plus loin encore, d'au delà du tfirmament bleu, la grande tour du | héros de Panama | Wu Lyl : l s'estompe pénible- ET = LL\LA “li: 5 ment, comme une "À -: = nébuleuse à peine en voie de formation, parmi les constellutions du ciel, tandis que la maison du P. Lefebvre brille du vif éclat d’une étoile de première grandeur, visible à l'œil nu,
Donc, j'ai eu raison de dire, plus haut, que 1868 fut, à Memramcook, l’année des grands travaux de construction.
Plusieurs d’entre ceux qui ont approché de très près le P. Lefebvre attribuent la construction de cette chapelle à un vœu. Et voici à quelle occasion.
Par un après-midi de février (1868), pendant que les écoliers s’amusaient, dans la grande cour, à rouler des boules de neige dont ils faisaient, qui des ébauches de statue, qui des retranchements et des forts, le feu se déclara à l’intérieur de l'établissement, L'alarme donnée, tout le monde se précipita vers le foyer de l'incendie, qui se trouva être au premier,
nn cciéiéhtés | D
pe
Le vieux collège Saint-Joseph.
dans la classe anglaise. Un charbon ardent, tombé du poêle, avait pénétré au travers du parquet, et communiqué le feu à des déchets que les constructeurs avaient laissés entre les deux planchers pour assourdir le bruit des pas. La flamme ne jaillissait pas encore, mais une fumée épaisse, aveuglante, avait envahi la pièce. Que faire? Arniés de haches, les plus grands entreprirent de déchirer le plancher. Cela donna accès à l'air et activa l’action du feu. L'eau manquait. On s’avisa d'y suppléer en inondant la classe avec les pans de fortifications et les statues de neige des ‘écoliers. La fumée aussitôt devint suffocante. J’emprunte la suite de ce récit à un article du R. P. Bourgeois, publié dans Le Moniteur acadien :
‘ Plusieurs élèves se distinguèrent grandement en cette occasion, entre autres feu Gilbert Girouard, qui fut, plus tard, député de Kent à la Chambre des communes. Il était dans le groupe de ceux qui avaient travaillé énergiquement pour pratiquer une ouverture à travers les deux planchers, afin d'en laisser choir dans la salle inférieure les matériaux qui s'y trouvaient embrasés. Tous abandonnaient la tâche, car ils étouffaient. Les derniers qui se retirèrent l’invitèrent à sortir en même temps, lui aussi. Mais le brave Gilbert, n’écoutant que son courage, continua son travail.
“Quelques instants plus tard, comme ses amis s'inquiétaient à son sujet, deux des plus courageux remontèrent pour s'assurer s'il ne lui était pas arrivé malheur. Il était temps. Girouard était étendu sur Le plancher, sans connaissance, asphyxié. Il fut traîné dehors, où le grand air et les soins qui lui furent administrés le remirent vite sur pied. Comme on le voit, à moins d’une protection d’en haut, la maison se trouvait abandonnée au fatal élément, que rien d’humain ne semblait désormais pouvoir contrôler.
“Le R. P. Lefebvre était au presbytère, lorsque la nouvelle du feu lui fut annoncée. Il accourut tout de suite, et essaya de parcourir les appartements de sa maison. Vit-il, au premier coup d'œil, qu'il n’y avait plus à compter sur les moyens ordinaires ? C'est ce qui est très probable, ca
1 V ‘“Quar P. Lefe lège ! ” ou deu s’agenc collège
il ne donnx pas un seul ordre. Le feu avait fait trop de progrès. Tout le monde quittait la maison.
“Pour respirer il alla s'asseoir sur l’allège d’une fenêtre, ouverte du côté du nord.
“— Est-il done possible, s’écria-t-il en sanglotant, que notre œuvre d'éducation périsse ainsi! Non! saint Joseph ne le permettra pas. Et s'il nous arrache aux flammes qui menacent de tout détruire, je ferai consacrer, au plus vite, une chapelle en son honneur.”
“Son vœu était à peine formulé, qu'un changement sembla s'opérer. La fumée était devenue moins gênante, Il se hasarda à pénétrer encore une fois à l'intérieur. Le feu paraissait complètement éteint...
“En action de grâces pour cette protection miraculeuse, il y eut le soir, un salut solennel du très saint Sacrement, dans l’église paroissiale. Le Te Deum chanté, le P. Lefebvre monta en chaire. L'émotion, la joie d’avoir échappé à un désastre imminent, le rendirent vraiment éloquent. Il remercia chaleureusement ses élèves ainsi que tous ses voisins pour le courage et l’ardeur qu'ils avaient déployés, et les invita à leur tour à remercier saint Joseph, comme il le remerciait lui-même, car, s’écria-t-il : “J ai eu recours à lui, et il a daigné
“ m'entendre ; je l'ai invoqué du fond du cœur, et il nous a “ visiblement secourus.” !
Restait l’accomplissement du vœu, la construction d'une chapelle à saint Joseph. Cette chapelle était d'ailleurs devenue de première nécessité pour le collège, qui était obligé, professeurs et élèves, de se rendre à l'église paroissiale pour
les exercices religieux. L'hiver, surtout, les inconvénients étaient extrêmes.
1—Voici ce que m’écrit à ce sujet le R, P. Bourque, missionnaire au Bengale : ‘Quand le feu se déclara, je fus envoyé au presbytère pour en avertir le P. Lefebvre, Je le trouvai disant son bréviaire, et lui criai : ‘ Le feu est au collège! ”Il me fit signe qu’il avait compris, continua son ofice pendant une minute ou deux, puis me dit : ‘ C’est bien, j'y vais.” Il se rendit d’abord à l’église, où il
s’agenouilla quelques instants devant le saint Sacrement, et puis monta au collège, qu’il trouva en feu.” =
Mais pour construire une chapelle il faut des fonds, et la communauté de Memramcook en était totalement dépourvue. Les quelques cents dollars que nous avons vus tout à l'heure dans la caisse, étaient strictement réservés aux réparations urgentes et à l’annexe projetée. Le contrat de la chapelle n’en fut pas moins passé, sans aucune hésitation. Il s'agissait de racheter la parole donnée, et, sur la question d'honneur, le P. Lefebvre ne tergiversait point. Seulement, comme il avait choisi saint Joseph pour patron de son œuvre, il fit de lui, en cette occasion, son banquier, persuadé que celui qui avait sur la terre pourvu au vêtement et à la nourriture de l'Enfant- Dieu, ne manquerait pas, maintenant qu’il puisait à la source de tous les biens, d'honorer une obligation prise en son nom.
Les lettres de crédit qu’il tira sur lui furent l’Association de Saint-Joseph, une organisation pieuse, comme on en voit beaucoup au Canada et ailleurs. Les sociétaires, en payant un dollar d'initiation chacun, avaient part, en retour, à deux messes annuelles, que la communauté s’engageait à célébrer à perpétuité dans la nouvelle chapelle. Le projet eut un succès prodigieux. Le coût de la chapelle avait été estimé à $1,600. En quelques mois la somme réalisée par les initiations s’éleva à #2,000. Les listes furent closes ; et, à partir de ce jour jusqu'à sa mort, même dans les besoins les plus urgents, même en face de la “ hideuse banqueroute ”, le fondateur du collège Saint-Joseph, pour aucune raison et surtout sous aucun prétexte, ne recourra plus à ces moyens relativement faciles de prélever de l'argent. Le procédé religioso-financier, quoique fructueux pour lui au delà de toute espérance, semble avoir froissé l’exquise délicatesse de sa nature d'élite Comme Notre-Seigneur, il trouvait préférable de donner que de recevoir, et surtout de demander sans une absolue nécessité.
En ce temps-là, les neuf latinistes de 1866, c’est-à-dire les élèves de première classe, étaient en versification. Dans les cours classiques canadiens, versification veut dire versification latine. Trouver à coup de Gradus ad Parnassum des dactyles et des spondées propres à faire des lignes latines longues de six pieds, leur semblait parfaitement orthodoxe, puisque le pro-
mên Sav le pi les t d'en écrit n’en, que nulle duis qui, un n gnez
1—C lèvres nemer mot m
fesseur le leur disait ; mais les plus remuants voulurent savoir pourquoi la versification française ne leur était pas également enseignée. Le maître, M. Vanier, un excellent professeur et une nature d'homme meilleure encore, ne put trouver d’explication satisfaisante à leur donner. Ce qu'il offrit de mieux, c'est que la versification française n’entrait nulle part, à sa connaissance, dans le programme des études classiques.
— Eh bien! il faut l'y mettre, hasarda le plus mutin de la classe, révolutionnaire en herbe, et déjà, à cet âge, féru du dieu des vers. Les autres opinèrent bruyamment du bonnet. M. Vanier, alarmé, alla trouver le P. Lefebvre. |
— Père supérieur, lui dit-il, mes élèves veulent apprendre la versification française !
— Ah! Eh bien, enseignez-la leur.
— C’est que, pour première raison, je ne la sais pas moimême.
— Cela n'est pas une raison sérieuse: vous l'apprendrez. Savent-ils leur prosodie latine ?
— Pas encore aussi bien que défunt Santeul, ni même que le premier Ampère qui, pour se distraire, mit en hexamètres les théorèmes du quatrième livre de géométrie; mais l’un d’entre eux, l’autre jour, à découvert que l’Alma mater est écrite en vers alexandrins.
— Sabre de bois !! Et la première raison pour laquelle vous n'enseignez pas la versification française à vos enfants, c'est que vous l’ignorez. Quelle est la deuxième ?
— Mais vous savez bien, mon Père, qu'elle n’est enseignée nulle part. Plusieurs prétendent que les vers français conduisent à l'impiété.
— Ta, ta, ta, ta! Ceux qui parlent de la sorte sont des gens qui, comme vous, — et moi, peut-être, — n’en connaissent pas un mot, et n'ont pas le courage de l’apprendre. Allez, enseignez à votre classe comment on fait des vers francais, puisque,
1=Cette exclamation est la plus forte qu’on ait jamais entendue tomber des lèvres du P, Lefebvre, C'était l’expression de sa colère ou de son profond étonnement. Saint François d'Assise, dans les mêmes circonstances, se servait du mot mouche ! par jurement.
aussi bien, ils le demandent. J'ai parmi les livres de M. Lafrance un Racine et un J ean-Baptiste Rousseau, peut-être aussi un la Fontaine. Passez-les leur. Vous verrez bien que le goût des vers français ne leur fera pas perdre l'amour de la religion.
À quelques semaines de là, par un bel avanc-midi plein de soleil, il entrait dans notre classe et demandait à M. Vanier combien de poètes épiques il avait devant lui. “Je vais ce soir au Ruisseau-des-Renards, ajouta-il, pour y chanter, demain, la grand'messe. Celui de vos poètes qui me fera, d'ici à midi, le meilleur quatrain sur l'hiver, je l’'emmène avec moi.”
Le tournoi commenca sur l’heure.
Pour chanter ce combat, l’Achéron nous devrait Rendre Homère !,
O Muses, filles de Jupiter et de Mnémosyne, qui habitez les hauteurs éternellement ensoleillées de l’Hélicon, aidez-moi à raconter dignement ce combat lyrique, en comparaison duquel les joutes des bergers de Théocrite et de Virgile n'étaient que des concours de hautbois et de flûte à sept tuyaux. Voltaire, l’impie Voltaire, refaisant Sémiramis et Catilina pour mieux terrasser son rival haï, Crébillon père, n'implora pas avec plus ue véhémence le secours du divin Apollon, ne s’abreuva pas de plus de coupes d’eau puisée à l'Hippocrène, que nous ne le fimes en cette homérique occurrence.
Notre joute fut comparable à celle qu'on rapporte des poètes de la cour d'Hermann, qui, pour décider de la question d’excellence entre eux, se mesurèrent en présence des grands et du peuple rassemblés. Une des conditions arrêtées était que celui dont les vers réuniraient le moins de suffrages serait, séance tenante, pendu haut et court par le bourreau, présent au tournoi. Ce qui fut fait.
Telle et non moins acharnée fut la Joute des neuf versificateurs de la classe de M. Vanier. Les échos du collège en retentirent longtemps.
1—La Fontaine.
de I men Jusq pitt M gué mag huit ginic de P Ce pagn pas t il av:
Scou missi tants et la quatr faire vOya, douze Et pu dant,
Le lierre fut décerné à Philippe Belliveau, qui fit le voyage du Ruisseau-des-Renards.
Je transcris son immortel quatrain, non pas parce que les vers en furent, par nous, estimés excellents, — au contraire, nous les trouvâmes détestables, — mais pour témoigner de l’absolue vérité de ce récit :
La terre a revêtu son blanc manteau de neige : Les aquilons frileux du nord sont revenus ;
Du givre et des frimas voyez le blanc cortège : Les nuages sont gris et les arbres sont nus
Personne ne fut pendu, — il n'y avait heureusement pas là
ï de bourreau, — mais les huit vaincus se liguèrent méchamment contre le vainqueur et poussèrent la vindicte publique Jusqu'à insinuer que ce quatrain avait été plagié du Magasin pittoresque.
M. Philippe Belliveau est aujourd'hui un compagnon distingué de la Société de J ésus, ce qui, vraisemblablement, le dédommage de tant de noire calomnie. Au reste, nous-mêmes, les huit autres, étions de moins grands poètes que nous ne l’imaginions ; et les sonnets que nous faisions ne valaient pas ceux de Pétrarque.
Ce voyage du P. Lefebvre au Ruisseau-des-Renards, accompagné de l’un de ses écoliers pour lui servir sa messe, n'était pas un fait isolé. Outre la grande paroisse de Memramcook, il avait, comme nous l'avons vu, la charge des missions de Scoudouc et du Ruisseau, et personne ne desservit jamais ces missions avec plus de soin et de sollicitude que lui et ses assistants. Tous les instants que ne lui réclamaient pas le collège et la paroisse, il les leur donnait, Il allait lui-même, tous les quatrièmes dimanches environ, leur chanter la messe et leur faire une instruction. Ce n'était pas, l'hiver surtout, de simples voyages d'agrément pour le missionnaire; Scoudouc est à douze, et le Ruisseau-des-Renards à quinze milles, du collège. Et puis ces missions, dont l’une aujourd’hui a un prêtre résidant, n'étaient pas elles-mêmes précisément des lieux de plai-
sance. D'abord elles n'avaient pas de presbytère, ni l’une ni l'autre. Au Ruisseau-des-Renards la communauté de Sainte- Croix se retirnit chez un cultivateur à l'aise, M. Eustache Babin; à Scoudouc, elle établissait ses pénates à la sacristie même, où un lit, dissimulé dans un coin, derrière un écran à pied, était réservé au missionnaire ; le servant de messe, lui, s'enveloppait par terre dans les robes de la voiture, pour lu nuit. Même à ces conditions-là, celui-ci se trouvait princièrement payé d’un quatrain, voire d'un sonnet tout entier. Aller à la mission en compagnie du P. Lefcbvre, c'était pour l’écolier partir en voyage de plaisir.
En sus de ces deux missions, le P. Lefebvre en avait une troisième à desservir, celle de Sainte-Anne-des-Beaumont, sur la rivière Petitcodiae, à huit milles environ du collège. Celleci était consacrée aux sauvages, qui avaient là, en 1870, un campement de vingt-trois cabanes'. Pendant le reste de l’année, l'été surtout, les familles se dispersent, allant s'établir, pour tresser des corbeilles, faire des paniers, confectionner des seaux et des bailles”, à l'entrée des villages, où l'écoulement des objets de leur fabrication est plus facile ; muis, le 26 juillet, fête de la bonne suinte Anne, leur vénérée patronne, elles s’en reviennent chacune dans sa bourgade. La Sainte-Anne est la grande fête religieuse et patronale des Micmacs et des Souriquois.
Au risque de faire un hors-d'œuvre, je crois devoir, dans un travail où le fondateur du collège Saint-Joseph occupe sans doute la première place, mais où sont récapitulées toutes les forces vives de l’Acadie renaissante, consacrer quelques pages à ces tribus qui, dès l’origine de la colonie, furent nos alliés les plus fidèles, et qui ont, dans la suite, tant souffert avec nous et à cause de nous. Au reste, le P. Lefebvre eut toujours pour ces fiers enfants de la forêt une sollicitude, une tendresse de père. Il allait tous les ans lui-même, à la fête de
la bonne sainte Anne, célébrer l’auguste sacrifice dans leur
1—Lettre du P. Lefebvre à M. Placide Gaudet.
2—Cuvettes. Mot sauvage passé dans ja langue des Acadiens,
ww
SAa\ Br Br:
Cor Bn du Ï se | prè usè Les
chapelle des Beaumont, Il les réunissait autour de lui, après la messe, s'émoyait ! de leurs familles et de leurs affaires, faisait la connaissance personnelle de chacun d'eux, prenait à part leur chef pour lui laisser ses recommandations touchant la paix, la religion et la moralité de sa tribu, et leur distribuait quelques petits présents.
Il fallait voir avec quelle confiance sans bornes, avec quel anour, visible sur leur physionomie d'ordinuire si impassible, ils répondaient aux avances du Pôle Lefeble?, comme ils l’appelaient, Pour nous autres, les écoliers, qui allions servir la messe, où chanter au chœur, et qui tenions en médiocre estime les descendants de Membertou et tous les Sagamos généralement, cette excessive cordialité, sans nous étonner de la part du P. Lefebvre, qui était courtois et charitable pour tout le monde, ne laissait pas de nous intriguer.
Il serait peut-être difficile de préciser pourquoi les sauvages ne sont aujourd’hui ni recherchés, ni appréciés des Acadiens : il est plus aisé, si l’on s’en rapporte à l’histoire, de démontrer qu'ils ont droit à leur estime et à leur amitié.
A l’arrivée des Français, en 1604, ils occupaient et possédaient à titre d’aborigènes, toutes les provinces maritimes, savoir : les Souriquois où Micmaecs, la Nouvelle-Ecosse, le Cap- Breton, l’île du Prince-Edouard, le nord et l’est du Nouveau- Brunswick, et les Etchemins ou Abénaquis, aujourd’hui connus sous le nom de Malicites, le sud-ouest du Nouveau- Brunswick et la rivière Saint-Jean. Ces derniers s'étendaient, du côté du Maine, jusqu'au New-Hampshire.
Les nations européennes qui, sous prétexte de civilisation. se jetèrent alors sur l'Amérique pour la démembrer, à peu près comme elles le font aujourd’hui encore pour l’Afrique, en usérent avec les aborigènes chacune selon son tempérament. Les Anglais et les Hollandais, peuples protestants, traitèrent
1—S’émoyer se ditencore, chez les Acadiens, pour s’enquérir. Même étymologie que émoi, qui s’employait quelquefois en bonne part.
2—Les Micmaes ne peuvent pas prononcer ler. Ils le remplacent généralement par un 1.
les naturels de la Nouvelle-Angleterre, de Manhattan, de la
Virginie et de l'intérieur, avec dureté et égoïsme ; mais non pas inhumainement, d’abord, Ils distribuèrent parmi eux des Bibles, et leur enseignèrent à se servir des armes à feu, pour à détruire les Français, et à boire de l’eau-de-vie, pour se détruire | eux-mêmes ; les Espagnols firent au Mexique, au Pérou et à dans les Iles, ce que font aujourd'hui les Turcs en Arménie : ils volèrent, souillèrent, massacrèrent, exterminèrent, le tout au À nom de la civilisation et de la religion catholique, dont ils se disaient les porte-étendard ; les Français, venus dans le Nou- , veau-monde pour étendre le règne de Dieu et convertir les à sauvages à l'Evangile, traitèrent ceux-ci comme des frères, f et en firent des chrétiens. 6 La prompte et définitive conversion des Micmacs au catho- e licisme m'a toujours frappé come un fait ethnologique inex- : plicable humainement, et tout à fait en dehors de l'expérience : et des données scientifiques. d Voilà une race d'une tenacité extraordinaire qui, après trois siècles d'existence au milieu des Français et des Anglais, plus 8 puissants et plus civilisés parle toujours sa langue, inaltéra- d blement conservée, qui, ne trouvant plus dans la chasse et la pêche de quoi suffire à sa subsistance, se crée des industries si particulières, mais n'adopte ni l’agriculture, ni les arts des & nouveaux possesseurs de son pays; qui se vêt encore, surtout à les femmes, d’un costume distinct et original; qui se construit toujours des cabanes coniques en écorce de bouleau k (mashkouï) !, comme au temps de Henri IV et de la reine Anne ; une de ces races fières, irréductibles qui meurent, mais ne se rendent pas *, et qu'on voit, cependant, après quelques ‘ années seulement de commerce avec les Français, abandonner, | rejeter, en toute liberté, ce qu’elle avait absolument de plus ri to = = = a cm là 1—Mot passé dans le vocabulaire acadien. 16 2—‘*On a cru longtemps, dit le marquis de Denonville, parlant des sauvages du . Bas-Canada, qu’il fallait les approcher de nous pour les franciser ; on a tout lieu de
de reconnaître qu’on se trompait. Ceux qui se sont approchés de nous ne se sont pas rendus fra jais, et les Français qui les ont hantés sont devenus sauvages.’
sacré, ses superstitions religieuses, ses dieux, ses démons, ses esprits, ses sorciers, pour embrasser une religion nouvelle ! Port-Royal n'était fondé que depuis six ans quand le grand sachem Membertou, alors âgé de près de cent ans, reçut, avec la plus notuble partie de ses guerriers, l’eau du baptême, abjura ses faux dieux et se fit chrétien.
IT faut chercher ailleurs et plus haut que dans les formules scientifiques l'explication de ce phénomène ethnologique. Saint Augustin dans la Cité de Dieu, plusieurs antres Pères de l'Eglise, Bossuet dans son Discours sur l'histoire universelle, enseignent que Dieu réserve des récompenses magnifiques, même aux vertus naturelles Aux Romains, qui étaient austères, sobres et d'une grande frugalité ; chez qui les vertus domestiques, durant la période républicaine, paraissent admirables ! ; qui furent, parmi les païens, le peuple le plus religieux de l'antiquité; dont l’ardeur pour la gloire, l'amour de la patrie, ln vaillance et le sentiment de l'honneur à la guerre, n'ont jamais été surpassés, il donna l'empire du monde. “Si Dieu n’eût pas donné aux Romains la gloire passagère d’un empire florissant, les vertus qu’ils ont déployées afin de parvenir à cette gloire seraient restées sans récompense.” ? Quelles récompenses allait-il donner aux Abénaquis et aux Souriquois, dont les vertus naturelles égalaient, sous plusieurs rapports, celles des Romains, et les surpassaient, sous quelques autres ? Examinons d’abord ces vertus ?
1—Plutarque, dansunedeses Vies, rapporte que dansles premiers siècles qui suivirent la fondation de Rome, il n'y eut pas daus cette cité un seul cas de divorce.
2—Augustin, la Cité de Dieu, livre V, chap. xv.
83—On ne saurait attribuer leur étonnante conversion au fait que déjà, à l’arrivée des Français, ils tenaient la croix en superstitieuse vénération. Ceci peut, tout au plus, faire supposer que des missionnaires catholiques avaient passé par là, à une date bien antérieure, probablement les Islandais, au temps des Vikings. Il est constant qu'aucune notion du christianisme ne subsistait parmi eux, en 1604,
Peut-être aussi faut-il remonter encore plus haut. Une croix, symbole du culte rendu au soleil, était adorée, au rapport de certains historiens, des Chaldéens, des Assyriens et des Indous.
C’est contre toute vérité historique que le P. Rochemonteix, &. J,, dans son ouvrage sur les Jésuites de la Nouvelle-France au XVIIe siècle, attribue ce culte aux prédications des Pères de son ordre.
Un grand esprit de charité fraternelle régnait parmi eux, à telles enseignes qu'ils répartissaient également entre tous ceux d'une inême tribu, un peu à la manière des premiers chrétiens qui mettaient leurs biens en commun, le produit de leurs chasses et de leurs pêches.
Ils étaient braves, surtout les Abénaquis, à l'égal des Francs et des Romains, Le courage à la guerre leur tenait lieu de vertu. Lu guerre étant chez eux une nécessité pour l'existence, ils s’y préparaient comme au plus noble des arts; mais ils ne lui sacrifiaient pas, comme les Spurtiates, la pudeur de leurs tilles et la probité de leurs garçons.
Mgr de Saint-Vallier, qui Îes visitait en 1686, dit, dans son rapport, “ qu'ils ont des qualités merveilleuses pour le christinnisme; que l’impureté est en abomination chez eux ; que les garçons sont retenus et réservés a'’ec les.filles au delà de ce qu'on peut croire ;” et le tableau qu'a laissé d'eux l’abbé Thury ressemble, par ce qu’en rapporte le grand évêque de Québec, à une idylle écrite au temps des premiers chrétiens.
De son côté, Latour écrivait d'eux : “Ils sont extrêmement chastes et retenus, ce qui, parmi les sauvages, tient du prodige. Le vice chez eux est en abomination, et les plus légères libertés, même en paroles, leur sont inconnues.”
Ni le mensonge, ni le vol n'étaient en honneur parmi eux.
Ils aïimaient les petits enfants, avaient le culte de: ;aorts et le respect (le leurs divinités. Pas un mot dans leur langue n'exprime le blasphème.
Ils étaient chastes,— Latour et les missionnaires ne sont pas les seuls contemporains à le constater. La chronique ne relate pas un seul cas où une femme blanche, tombée captive entre leurs mains, ait été insultée, On la brûlait quelquefois, mais on ne la souillait pas.
Is. croyaient à l'immortalité des esprits.
Quelles récompenses allaient-ils recevoir pour tant de vertus naturelles ? Mis en présence de peuples plus puissants et plus civilisés, ils ne pouvaient, comme les Romains, parvenir à la domination. Tls devaient, d’après la loi de la survivance du
LE lP, LEFEBVRE ET L'ACADIE 149
plus apte, s'effucer, sinon disparaître tout à fait, pour faire place aux blancs, mieux outillés qu'eux pour la suprématie,
Encore une fois, quelle allait être pour eux cette récompense que suint Augustin annonce au nom du Tout-Puissant ?
La plus magnifique de toutes : le don de ln foi. Pour ma part je ne m'explique pas autrement leur conversion étrange, extraordinaire.
Je ne vois dans l’histoire du christianisme que l'Irlande, dont l'évangélisation ressemble de près à celle des aborigènes de l'Acadie, Des vertus semblables ont amené une conversion pareillement surnaturelle, “ Cette île vierge, où jamais proconsul n'avait mis ie pied, qui n'avait jamais connu ni les exactions de Rome, ni ses orgies,étuit aussi le seul lieu du monde dont l'Evangile eût pris possession, pour ainsi dire, sans effusion de sang.” !
À partir de leur conversion, ce fut entre ces sauvages et les Français une alliance à la vie, à la mort; surtout à la mort, hélas !
Les Abénaquis furent les premières victimes de l'hostilité anglaise; car, à cette époque, se constituer les amis des Français en Amérique, c'était encourir la haine implacable des colons de la Nouvelle-Angleterre. La guerre leur fut déclarée, en 1635, et, en 1679, ils avaient été presque tous exterminés, Quelques familles se réfugièrent au Canada, où leurs descendants se retrouvent aujourd’hui à Bécancour et à Saint-François.
Ce fut ensuite le tour des Souriquois. Plus éloignés des centres anglais et protégés par les Acadiens au sort desquels ils avaient uni leurs destinées, il était plus difficile de les atteindre. Alors on mit leurs têtes à prix. Cornwallis, le fondateur d'Halifax, otfrit une prime de dix louis sterling, laquelle fut, en 1750, portée à cinquante louis, pour chaque chevelure de sauvage. On donnait trente louis pour un homme pris vivant, et vingt-cinq louis pour une femme. Les pauvres
1—Frédéric Ozanam.
Souriquois se retirèrent alors du côté des lignes françaises, sous la protection du fort Beauséjour.
La fidélité entre les alliés fut inaltérable de purt et d'autre.
Cependant, du côté des sauvages, il semblerait que lu haine des Anglais eût plus d'intensité encore que l'amour pour les Acadiens. Quand ceux-ci, en 1754 et 1755, à cause de leur serment, ou prétendu serment d'allégennce, refusèrent de suivre l'abbé Le Loutre et de prendre les armes contre les Anglais, les sauvages se tournèrent contre eux et en massacrèrent un certain nombre, notaminent à Cobéguit et à Beaubassin,
Chevaleresques comme leurs aïeux de France, les Acadiens, de leur côté, refusèrent obstinément, même devant les menaces les plus terribles, de donner leur allégeance à la couronne d'Angleterre, à moins qu'il ne fût stipulé dans le serment qu'ils ne seraient jamais requis de prendre les armes contre les Français et contre les sauvages. Ce refus réitéré fut une des causes les plus directes de leurs malheurs inouïs, et précipita le grand dérangement. Touchant et rare exemple d'une tidélité séculaire, plus forte que la mort !
Ce n'est que cinq ans après la dispersion de leurs amis, et lorsque Québec fut tombé entre les mains des Anglais, que les sauvages consentirent à enterrer la hache de guerre. La morne cérémonie se fit à Halifax, en 1760, en présence du Conseil de la chambre d'Assemblée et du gouverneur.
Les sauvages des provinces maritimes sont, aujourd’hui encore, distribués à peu près de la même manière qu'au temps de la première arrivée des Français, c’est-à dire que les Abénaquis, désignés sous le nom de Malécites, où Amalécites par les Anglais, à cause de la Bible, occupaient la rivière Saint- Jean et ses tributaires, et les Micmacs ou Souriquois, le reste des trois provinces. Chose bien singulière, leur nombre n'a pas diminué, On compte aujourd’hui 2,164 Micmacs à la Nouvelle-Écosse ; 287 à l’île du Prince-Edouard et 956 au Nouveau-Brunswick. Les descendants des Abénaquis sont au nombre de 712 âmes. Tous ensemble ils pourraient armer autant de guerriers qu’au temps de Membertou,
Autre fait remarquable : quoique plusieurs d'entre eux soient, quelquefois, pendant des années entières privés de missionnaires, que certains groupes isolés vivent au milieu de populations exclusivement protestantes, comme duns les comtés de King, de Queen et de Sunbury, au Nouveau-Brunswick, ils sont demeurés, jusqu'au degnier, attachés à la foi catholique. Aucun recensement n'a encore relevé au milieu d'eux wn seul cas d’apostasie religieuse.
Quand les missionnaires ne peuvent pas les visiter, ils viennent à de grandes distances, les trouver pour accomplir leurs devoirs de religion, surtout à l'occasion de la fête de la bonne sainte Anne.
Un prêtre distingué, grand missionnaire des Micmucs, me racontait d'eux, tout dernièrement, cette anecdote bien typique dans sa naïveté.
Il y a quelques années, les sauvages de Pictou, à la Nouvelle-Ecosse, se réunissaient pour l’élection de leur chef, Après plusieurs tentatives infructueuses, ne pouvant s'entendre, ils convinrent entre eux d'en remettre le choix au curé. Celuici ne délibérn pas longtemps. Il y avait parmi eux un homme remarquablement intelligent, sachant lire et écrire, possesseur de quelques biens et réputé très honnête. Le curé le désigna, et annonça son choix aux délégués de la tribu. Ceux-ci se retirèrent sans rien dire. À quelque temps de là, le plus ancien d’entre eux revint trouver le curé de Pictou, et lui demanda de vouloir bien faire un autre choix.
— Pourquoi ? demanda le curé.
Il ne savait pas très bien, mais la tribu désirait un autre chef. Le prêtre le renvoya pour délibérer de nouveau avec les siens, et lui dit de revenir dans une semaine. La semaine expirée, l’“ancien ” revint, accompagné de plusieurs délégués, et annonça que la tribu persistait dans son opposition.
—Mais pourquoi cela, leur demanda le curé, n'est-il pas capable ?
— Ah ! si fait.
— Manque-t-il d'honneur ?
— Non, mon Père.
— C’est donc que ses mœurs sont mauvaises ?
— Ses mœurs sont très bonnes
— Alors pourquoi ne voulez-vous pas de lui ?
Ils ne savaient pas trop, mais ils voulaient un autre chef.
Intrigué et impatienté en même temps, le prêtre leur dit de lui déclarer le motif pour lequeleils s’opposaient au choix de cet homme. Personne ne voulait rien dire. Il leur commanda de parler. Alors l’‘“ancien,” s'avançant tout près, lui dit à l'oreille : Because he wus made for fun.
Il était de naissance illégitime !
VEN ES VAN 4 Ne