‹ Le père Lefebvre et l'Acadie [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 55 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Paroisse et missions. -— Quelques coutumes acadiennes. -- Politesse, — Vôtements. — Ne s’embrassent pas en public. — Particularité du parler acadien. — Les notables de Memramcook. — Il est nommé grand vicaire (in partibus) de Mgr Connolly. — Tentative d'abolition de la langue française à la Nouvelle- Ecosse, —- Le serment du test. — Vive Haliburton !

“ Un mot maintenant sur la paroisse confiée à ma sollicitude. Cette paroisse, indépendamment des missions qui s'y rattachent et qui actuellement sont au nombre de cinq !, comprend une étendue d'environ vingt-cinq milles de longueur sur quinze de largeur. Elle renferme six cent-vingt familles acadiennes-françaises et trente-trois familles irlandaises catholiques, formant un total de 4,050 âmes, dont deux mille et cent communiants. En y comprenant les missions ou dessertes, le total général des familles est de mille quatre : le nombre

d'’âmes, de six mille dix; celui des communiants, de deux

mille neuf cent soixante, plus les premières communions faites dans le cours de l’été 1869: ce qui peut porter le nombre total des communions à trois mille cinquante environ. Cette population est disséminée sur une étendue d'à peu près soixante milles. La paroisse de Memramcook, qui est le centre principal de toutes les paroisses françaises des environs, possède une jolie église en pierre de taille de cent dix pieds sur soixante-cinq...” ?

C'était toute une petite province dont Mgr Sweeney avait confié la direction spirituelle au jeune aumônier de Saint- Aïmé. Il n’en avait été ni troublé, ni enorgueilli ; mais il s'était,

1—Scoudouc, le Ruisseau-des-Renards, Irishtown, les Beaumont et Dorchester, tombaient sous l’apanage curial de Memramcook.

2— Petite Chronique, Mars 1870.

né re

data pn er,

RE D ee me

en arrivant, mis résolument à l’œuvre, prenant charge d’âmes, à Memramcook, dans le même esprit que nous l'avons vu faire le catéchisme aux petits enfants de Saint-Laurent. Il se trouvait heureux dans les plus basses conditions ; il se sentait à l'aise dans les plus hautes. Militaire, il eût été, comme Napoléon Bonaparte, soudainement transféré d’une lieutenance à Puris, au commandement suprême de l’armée d'Italie, sans s'étonner plus que l’autre du subit changement de sa fortune. Son dépouillement d’ambition et son humilité de cœur lui faisaient trouver naturel d’habiter avec les humbles et les petits; ses grands talents le mettaient facilement à la hauteur des plus hautes charges.

Disons toute la vérité. Un homme, ici-bas, ne peut rien sans le concours des autres hommes. Le Sauveur lui-même, opérant au milieu d'une popuiation aveugle, égoïste et endurcie, ne sut, après trois ans de prédication, de prières et de prodiges, rallier qu'une poignée de disciples à sa doctrine.

Les Acadiens comprirent tout d’abord la mission de cet envoyé de Dieu, que leur avait annoncé M. Lafrance : ils l'admirèrent après l'avoir entendu ; ils l'aimèrent après l'avoir connu ; et, quoique généralement pauvres et sans grande influence, ils le secondèrent de toute leur bonne volonté et dans la mesure de leurs ressources.

Sans doute ils étaient ignorants, en ce sens qu’un bien petit nombre seulement savaient lire, et que très peu savaient écrire, Mais l'ignorance des lettres est-elle la seule et la plus grande des ignorances ? Le paysan chrétien qui connaît un Dieu en trois personnes, en sait véritablement plus long qu’Aristote : et, s'il le sert et l'aime, il est meilleur philosophe que tous les sages de la Grèce et de Rome réunis.

Les Acadiens avaient de la religion des notions très nettes, transmises de pères en fils dans les familles, et maintenues par les missionnaires. Peu ou point de ces coutumes.et superstitions, ivraie que l’on trouve, par exemple, étouffant le bon grain dans plusieurs des provinces du sud de l'Amérique : partout la plus grande soumission à l'Eglise et un extrême respect à l'autorité de ses pasteurs, sans pour cela oublier leur propre

dig mis dan hér agis des ne !

Le gén avai Iin autt ils € leur non dérs disti mur de sent « fre guel la pl non vert cito] et €:

saier préc leur mari

par | jama sur |

dignité d'hommes devant d’autres hommes. Leur franche soumission n'était pas de la bassesse. Quoique les plus humbles dans la maison du Seigneur, ils se savaient les légitimes héritiers du royaume, et auraient cru manquer à Dieu en agissant vis-à-vis de ses créatures comme des mercenaires ou des esclaves. Aux pieds de l’orgueil se tient l'abjection, qui ne vaut pas mieux que l’orgueil, parce qu'elle en est la lâcheté. Le chrétien doit être humble, mais fort. Les Acadiens l’étaient généralement, ou s’efforçaient de l'être.

La misère, qui est, tout comme la mort, une niveleuse, avait rapproché nos gens plus près de leur égalité originelle. Ii n’y avait parini eux qu’un homme qui valût mieux que les autres hommes, le prêtre, à cause de son sacerdoce. A celui-ci ils disaient toujours : “ Monsieur.” Les autres répondaient à leur nom de baptême et les étrangers à leur nom de famille, non pas par manque d'égards, mais parce qu'ils les considéraient en tout leurs égaux, leur frères. Pourquoi ces distinctions cérémonieuses entre les enfants d’un père commun, quand c'est le cœur qui parle? Les grands, qui exigent de leurs subordonnés des actes d’adulation idolâtrique, agissent entre eux avec beaucoup de simplicité.

L'empereur d'Allemagne, écrivant tout récemment à son “ frère ” d'Italie, lui recommandait de faire ses amitiés à “ Mar-guerite.” Marguerite, c’est la reine.

Cependant, à la tête des paroisses, il y avait les vieillards, là plus ancienne des aristocraties connues parmi les hommes : non pas tous les vieillards, mais les plus éclairés et les plus vertueux. Ceux-ci étaient les guides naturels de leurs concitoyens ; ils présiduient aux conseils, frayaient les sentiers, et exerçaient la royauté de l'opinion. Quand les prêtres faisaient défaut, — ce qui arriva souvent durant la période qui précéda et suivit immédiatement l'expatriation de 1755, — on leur apportait les nouveau - nés pour les ondoyer, et les mariages se faisaient devant eux, sauf à être bénis, plus tard, par le ministre des autels. La parole de ces hommes n’était Jamais mise en doute, et l'exemple de leur vie se répandait sur là bourgade comme un parfum de bienfaisante odeur.

À l’arrivée du P. Lefebvre, cet état de choses s'était quelque peu modifié, à cause des missionnaires, dont le nombre était devenu suffisant pour la desserte de tout ce pauvre peuple. Quelques-unes des anciennes coutumes tendaient à disparaître. La jeune génération, par crainte du ridicule, aspirait à se vêtir selon “la mode anglaise” Le “ soulier sauvage ” (mocassin) n'était plus de mise que pour les travaux des champs, et le canisteau ! cédait le pas, les dimanches, aux bottes anglaises à jambières ; la “veste courte ” de France était délaissée pour la redingote et le pardessus (overcoat) britannique ; le “ calotte brochée ” pour le chapeau de feutre et la casquette, tandis que les “culottes à double clapet,” honnies des jeunes gens, restaient l'apanage des vieillards, dont elles avaient fait la joie aux jours ensoleillés de leur jeunesse.

Sauf au nord du Cap-Breton, à l’île du Prince-Edouard et dans une ou deux paroisses de la Nouvelle-Écosse, les jeunes tilles avaient, de leur côté, adopté l'habillement de leurs sœurs britanniques ; mais leur: mères portaient toujours la cotte et le mantelet de laine, tissés à la maison et confectionnés de leurs mains.

Elle vécut chez elle et fila de lu laine,

a dit un poète, faisant l'éloge de la matrone romaine, Sur leur tête, la céline, sorte de bavolet, pour l'usage de la maison, et, les dimanches à l’église, la coiffe en dentelle ou à béguin, recouverte du mouchoir de soie normand, noué sous le menton : leurs épaules et leur gorge étaient cachées sous un fichu blane ou noir,ou quelquefois en couleurs, croisé bien modestement sur leur poitrine. Les jeunes personnes le croisaient avec un art tout féminin. Par-dessus le fichu, une petite croix d'argent massif et un cœur du même métal.

Ces us et coutumes avaient, dans le détail, échappé à l'observation du P. Lefebvre: d'autres usages intimes l'avaient

1—Espèce de chaussure faite de peau de bœuf non tannée, portant son poil en dehors,

fra dén

1es 1r'S

de

en

frappé davantage, Au Canada, l'anitié est vibrante et l'amour démonstratif: non pas en Acadie, Deux annis s'aiment sans

Une Aendienne de Rustico, en 1N97.

se le dire en paroles emphatiques : et les tendres sentiments des jeunes gens, leur cœur fût-il un cratère ardent, s'expri-

ment avec une timidité de vierge craintive. On ose à peine employer le mot amour. “— J'ai de l'amitié pour votre fille : voulez-vous me la donner pour femme ?” dira à son futur beau-père le jeune prétendant, dans les angoisses de la “ grande demande.” L'expression amour est au-dessus de son courage, Cela fait vaguement songer à Lacédémone.

Même réserve dans les familles. Aucune manifestation publique plus démonstrative que la poignée de mains, l’un des époux se mit-il en route pour la Chine. Les sœurs, les frères ne s'embrassent pas entre eux ; et la mère n’a plus de baisers pour son enfant en âge de faire sa première communion.

Ces coutumes se retrouvent ailleurs qu’en Acadie. L'entourage de Napoléon [°° remarquuit sa froideur pour sa mère et ses sœurs et disait: “Ils ne s'aiment pas entre eux.” Des historiens lui en ont fait un crime. C’est que l’on ne se livre guère aux expansions du cœur, en Corse. “ Pour aimer d’une façon sévère, tacite, peu démonstrative, dit M. Joseph T urquan, et sans marques de tendresse, on ne s’en aime pas moins qu'ailleurs, et l'esprit de famille y est plus vivace que sur le continent.” Les mêmes usages se retrouvent dans la haute Bretagne ; et j'ai lu quelque part qu’une femme de Rennes avait un fils, depuis de longues années parti en mer, qu'elle croyait perdu. 1l arrive inopinément chez lui, un soir qu'il y avait du monde. La pauvre mère ‘contient sa joie. Mais, les gens partis, elle se jette au cou de son enfant, et expire de bonheur.

Certains autres usages sociaux et intimes, apportés par les aïeux, se conservent religieusement en Acadie, comme de précieux joyaux de famille. Les époux acadiens, comme cela se pratique dans une certaine classe de la société française, ne se tutoient pas entre eux ; et les cadets portent toujours respect aux aînés. Vous, disaient et disent encore les plus

jeunes à leurs frères et à leurs sœurs ; foi, répondent ceux-ci. Ces formules du respect se retrouvent dans d’autres parties du discours. Si, si fait, expressions exquises de politesse, sont ici, comme en France, les synonymes de oui, pour contredire une déclaration formulée dans la forme dubitative.

at

— L'Angelus n'est pas encore sonné ?

— Si.

— Ïl n’est pas encore midi ?

— Si fait.

Quand l'affirmation ou l'interrogation est positive, la réponse est oui ou non:— Il est midi. — Oui. — L'Angelus a-t-il sonné ? — Non,

Le parler acadien diffère, sous plusieurs rapports, du parler canadien. Non pus qu'il existe de patois dans l’une ou l’autre province. Des voyageurs français à vol d'oiseau et des publicistes anglais de haute fantaisie l’ont affirmé contre toute vérité. La langue française qui se parle dans toute l'étendue du Canada est la langue d’oil, puisée à ses sources primitives, telle qu’elle se parlait chez les paysans du centre et du nord de la France, au commencement du dix-septième siècle, et telle qu'elle s’y parle encore communément. Elle est normande: confinant à la Picardie, dans la province de Québec; elle est plus Ile-de-France, Maine, Anjou ou Aunis, en Acadie, avec quelques pointes de Basque, en certaines paroisses,

C'est de ces dialectes, variant assez peu entre eux, que s’est formée la langue classique et académique de la France. Le P. Didon ou M. le comte de Mun, parlant devant un auditoire de paysans bas-cunadiens ou acadiens, serait compris tout comme à Rouen et à Tours ; et eux-mêmes, entendant nos gens, croiraient, sauf les anglicismes, ouïr des paysans de Touraine ou des environs de Dinan.

La grammaire est plus correcte, chez les Canadiens ; la prononciation des mots est généralement meilleure, en Acadie, les intonations plus flexibles, les finales moins monotones et moins traînantes.

Moé, toué, ma foué, diront les Canadiens, en fermant et rétrécissant les sons ; les mêmes mots, en Acadie, donnent, au contraire, un son ouvert, se rapprochant du mod, tot, attribués aux Anglais de passage à Paris.

La conjugaison de nos verbes acadiens est surtout défectueuse : J'ai, tu as, il a, j'ons ou j'avons, vous avez, ils ont ou avont. J'aime, tu aimes, il aime, j'aimons, vous aimez, ils

«imont. Mais elle ne prend, en aucun cas, les proportions funtastiques que leur donnent certains écrivains, des mieux intentionnés d’ailleurs. M. Faucher de Naint-Maurice, dans son De tribord à babord, fait ainsi parler une Acadienne de Richibouctou, ‘aux yeux noirs” :

“Le homard, quand je le prenions étions malin. Je me défions de ses mordants qui serrions fort. Si voulions le manger, je mettions un petit d’eau sur le feu, y glissions la bête qui, du moment qu'elle touchions le chaudron, éprouvions un choc qui l’y rougissions : puis y bouillions tranquillement jusqu'à ce que, si Je le voulions, un autre le remplacions.” !

Autant parler nègre avec des infinitifs. Pas une Acadienne, eût-elle la prunelle plus noire que le fond de l’Erèbe, ne reconnaîtrait là su langue maternelle. Tant qu’à se livrer à la fantaisie de son imagination, j'aime encore mieux voir le spirituel écrivain faire de la science rétrospective : “Du temps des Indiens, dit-il ailleurs, on faisait déjà la pêche aux huîtres (ô Darwin !) et les tribus de l’Acadie en séchaïent de grandes quantités pour leur provision d'hiver.” ?

Il s'en est fallu de peu que la conjugaison à la mode acadienne ne prévalût à la cour de France, au seizième siècle, et ne devint la langue écrite du royaume. Quand Henri IV chantait : “J'aimons les filles,” il parlait la langue de la majorité des personnes du centre et du nord de son royaume et un peu celle de sa cour. Mais, dans lax bouche du roi, aussi bien que dans celle de nos gentes paysannes, j'aimons se traduit par nous aimons, et non pas par j'aime.

Plusieurs mots ou acceptions de mots qui, de prime abord, paraissent insolites, sont, on des termes maritimes étendus aux choses de la terre, ou, le plus souvent, de belles vieilles expressions françaises, reproduisant la physionomie de la langue à ses origines. Rabelais seul, dans un triage que jai fait de ses vieilles locutions gauloises, m'a donné plusieurs cen-

1— De tribord à babord, p. 279.

2—Faucher de Saint-Maurice, Bulletin des recherches historiques. I1 vivait. encore quand j'ai écrit ce passage.

taines de mots et d’acceptions de mots acadiens, dont le Dictionnaire de l’Académie ne fait pas mention. C’est à ces sources limpides que s’est formée la langue de Montaigne et de Bossuet, et qu'elle se rajeunit encore tous les jours.

Toute cette philologie laissait, au surplus, le P. Lefebvre assez indifférent. L'intensité de la foi chez les Acadiens l'avait bien autrement impressionné. Non pas que la foi fût nécessairement plus vivante, à Memramcook, qu'à Saint- Philippe de Laprairie; mais elle portait une physionomie, ou, comme &arait dit Montaigne, un visaige différent. Il trouvait aussi plus d'initiative chez nos cultivateurs. Amand Leblanc, dès la première année de l'ouverture des classes, lui fit don d'un lopin de terre attenant au collège et valant quatre cents dollars. * Le P. Lefebvre l’accepta de bonne grâce; mais, avec la délicatesse qui le caractérisait, il ne tarda pas à rendre en éducation gratuite à son généreux paroissien au delà de la valeur du don reçu. Il en usait toujours ainsi, du reste, avec tout le monde.

Il s'attacha d'amitié à quelques-uns des anciens de sa paroisse ; et ces liens du cœur l’affermirent et le fortifièrent aux jours des grandes épreuves. MM. Thaddée (Babé) Leblanc, Béloni Gaudet, Maxime Gaudet, Thaddée Bourque, David Cormier, Thaddée Gaudet, François-Jean Belliveau, Taimant Landry *, Joseph Belliveau, pour ne nommer que les morts, formaient son conseil ordinaire de consultation.

M. François Belliveau était un enthousiaste méridional, au cœur large, au parler franc, et d’un patriotisme intransigeant M. Landry, vrai normand pour la finesse et l'esprit, était l’homme aux prudents conseils ; M. J oseph Belliveau, dans une

1—C'est sur ce terrain que se trouve aujourd’hui le couvent des révérendes sœurs de la Charité. Le P. Lefebvre en passa le titre à l’évêché de Saint- Jean.

2—Député à la législature provinciale du Nouveau-Brunswick, de 1846 à 1870. En témoignage de sa fortitude politique (il avait refusé un jour une forte somme qu’on lui offrait pour influencer son vote), ses collègues anglais lui présentèrent un pot ea argent massif, religieusement conservé dans sa famille,

circonstance que le P. Lefebvre n'u pas voulu faire connaitre, mais vraisemblablement à la suite de “l'acte d’incorporation,” lui offrit en toute propriété sa maison avec les dépendances, pour y transférer le collège. Cette main, sise à quelques cents pas de l’église paroissiale, était de beaucoup la plus belle et la plus considérable de toute la paroisse. Le P, Lefebvre refusa, ému jusqu'aux larmes de tant de grandeur d'âme. M. Belliveau, toujours réservé et digne, avait l'air d’un grand seigneur retiré sur ses terres.

Ces anitiés, fortes et discrètes, ne se démentirent jamais de part et d'autre, et, fait digne d'être noté, ne soulevèrent ni jalousie ni récrimination dans la paroisse.

Vers ce temps-là (1869), Mgr Connolly, archevêque d'Halifax, qui avait beaucoup entendu parler du P. Lefebvre et de son œuvre, eut la curiosité de passer par Mernramcook, en se rendant au concile œcuménique de Rome. La chétive apparence du collège, modeste construction en bois, avec une chapelle sans prétention ct simplement de bon goût, n'eut rien qui le frappât : et l'apparence des écoliers, la plupart habillés d'étoffe tissée à la maison, ne dit rien à Sa Grandeur, Il n’en fut pas ainsi du supérieur de l'établissement. Celui-ci lintrigua, d'abord, et finit par le troubler. Il lui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, sans embarras ni timidité, tout à fait à l'aise, comme sil ne se fût pas trouvé en présence d’un prince de l'Eglise. De l’étonrement l'archevêque passa à ce sentiment pénible de gêne qu'éprouvent quelquefois les grands en présence d’un homme humble et véritablement supérieur. Mgr Connolly était un prélut doué de talents brillants, taillé pour la pourpre ou le sceptre souverain, devant qui tous les fronts se courbaient, à la volonté duquel personne ne résistait.

L'humble religieux de Sainte-Croix semblait ne pas se douter de tant de sujets d’éblouissement : il resta naturel, Ce fut l’archevêque qui subit l’ascendant de son hôte. Il en devenait mal à l'aise. Il fallait sortir de cette situation ridicule et rétablir les rôles. Il se fit apporter du papier, une plume et de l’encre.—“ Je vous établis, durant mon absence à Rome,

mon grand vicaire, avee juridiction limitée aux paroisses françaises de la baie de Sainte-Croix, dit-il an P. Lefebvre. Aussi bien, il ÿ à parmi vos compatriotes de mon diocèse quelque mécontentement. Vous les irez visiter, et arrangerez les choses. Vous pourrez méme fonder un collège au milieu d'eux, si, toutefois, vous pouvez vous entendre nvec mon grand vicaire.”

À défaut de sceau officiel, il scella le document du chaton de soti anneau pastoral.

C'est avec bonheur que je note ici ce fuit important, heu reux de trouver dans la vie de Mgr Connolly un acte qui puisse s'interpréter d'une manière sympathique aux Acndiens,

remerciements. À quelque temps de là, conformément à l'ordre du métropolitain, il s'en alla visiter les populations frunçaises du sud de la Nouvelle-Ecosse.

Il trouva les choses allant mal, dans les comtés de Digby et

N'osant pas refuser, le P, Lefebvre accepta avec grâce et

de Yarmouth. La langue française y était décrétée d’abolition ; et les pauvres Acadiens, ne sachant plus à qui s'adresser pour des conseils et des consolations, du côté du ciel aussi bien que de la terre (M. l’abhé Sigogne était mort en 1844), se sentaient poussés aux sombres extrémités du désespoir.

Ils ne convenaient pas qu'il fût ridicule, ni honteux de parler français entre eux, le soir, au retour des champs, les enfants rangés autour de l'âtre ; sur la haute mer, quand la houle est menaçante, ou que le vent gémit sa mélopée plaintive; sur la grande place de l’église, le dimanche, où la paroisse se réunit, quitte à entendre, à l’intérieur, la parole de Dieu dans une langue étrangère que les femmes et les enfants ne comprenaient pas et ne comprendraient jamais. Ils étaient si doux à l'oreille les vieux cantiques de France ! Pourquoi les proscrire ? Que chanteraient-ils jamais, s’il ne leur était pas permis, non plus, de chanter les complaintes de Port-Royal et de Grand-Pré, qui les faisaient doucement pleurer ? Et le bon Dieu ? Est-ce qu'on peut prier le bon Dieu autrement qu'en français, chez soi, ou en latin, à l’église ?

Honteux de parler français, cela voulait dire honteux de l'être | |

Leur sang, à cette idée, flagellait leur poitrine à la briser. Leurs pères étaient morts dans le martyre et dans l'exil. C'était mourir glorieusement, Eux, on voulait les tuer duns le mépris ; et quels étaient, grand Dieu ! leurs persécuteurs ?

J'ai entendu raconter ces choses, à mon premier voyage à la Baie-Sainte-Marie, et maintes fois, depuis; des voyageurs de distinction, témoins auriculaires, m'en ont confirmé lu vérité. Un vieillard acadien du nom de Trahan, rapportant ce qu'il avait entendu et vu, à l’église de Météghan, à ce sujet, pleurait comme un enfant,

Le P. Lefebvre parcourut la plupart des établissements français de la Baiïe-Suinte-Marie et du Cap-Suble, répandant sa parole comme un baume d'une suavité infinie. Il leur disait, après Jésus sur la montagne : “ Bienheureux ceux qui pleurent, eur ils seront consolés” Il leur recommanduit la résignation, ce vin qui abreuva leurs pères dans l'exil,et dont eux-mêmes, depuis plus d’un siècle, étaient repus.

— Ne rougissez pas de ce que vous êtes, ajoutait-il, car votre histoire est belle comme celle de tous les confesseurs ; et vous-mêmes, si vous aimez bien le bon Dieu, vous valez tout autant que ceux qui vous entourent: croyez-le sans vous enorgueillir. Continuez, surtout, de parler français, de prier et d'apprendre à vos enfants à prier en français. Cette langue est bien comprise en paradis, et, sur la terre, elle ne déshonore personne. Quant à la France, la belle, la glorieuse France, elle est toujours la fille aînée de l'Eglise.

La grande fermeté des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse et du Cap-Breton l'avait frappé. Il leur trouvait plus de caractère qu’à leurs frères des autres provinces, et disait qu'ils se rapprochent davantage du type primitif de leur race. Il caressa longtemps le projet de fonder une maison d'éducation au milieu d'eux.

À son retour au collège, il nous raconta les incidents de son voyage, ce qu'il avait observé, les mœurs et les coutumes de ces populations et quelques traits de leur histoire contem-

es

poraine, retracée à grands coups de pinreau, Nous nous pressions autour de lui, à la récréation, pour l'entendre, C'était l'histoire de notre pays que nous apprenions avec un enthouthousiasme extrême,

Le récit de l'abolition du serment du test — de l'épreuve — eut surtout un auditoire haletunt, Nous avions souvent entendu parler de ce serment comme d’une chose de l'enfer ; mais personne d’entre nous ne savait au juste ce que c'était.

“ C'est un M. d'Entremont de Pobomeou (Pubnico), vieillard d'une grande distinction, nous dit-il, qui n'a raconté dans quelles circonstances cet odieux serment, le big oath, comme on l’appeluit, fut finalement supprimé à la Nouvelle- Ecosse, C'était en 1837. Mais il faut savoir que l'institution de cette profession de foi, ou plutôt de cet anathème politique de notre religion, remonte plus haut, à 1673, en Angleterre, au règne de Charles IT.

“ Pour assurer au protestantisme une éternité d'existence dans les-[les-Britanniques, le parlement obligea ses membres, et tous les fonctionnaires publics, à le prêter. C'était fermer les communes anglaises, la chambre des lords, la magistrature et tous les emplois civils aux catholiques.

‘“ Avec la conquête, ces institutions diaboliques passèrent au Canada.

“ La province de Québec fut la première à en obtenir le rappel, cela dès 1774, grâce à la révolution américaine qui s’'annonçait menaçante, et de laquelle il importait à l’Angleterre de détourner les Canadiens-Français.

“ Il n’en fut pas ainsi des provinces maritimes, où vous étiez noyés dans la majorité numérique des protestants. Les lois de persécution furent maintenues contre vous, et les catholiques de toutes les nationalités se virent exclus des fonctions publiques.

“Le premier catholique qui stégea à ia législature d'Halifax fut un Irlandais, M. Kavanagh, qui obtint d’Angleterre, par l'entremise du lieutenant gouverneur, l'autorisation de prendre son siège sans prêter “le grand serment.” Mais la loi restait la même. C'était une faveur personnelle.

“ Quatre ans plus tard, en 1827, MM. Uniack et Haliburton firent voter une adresse par la chambre demandant à Sa Majesté l'abolition de l’odieux serment. C’est à cette occasion qu'Haliburton fit son grand discours, le plus beau, peut-être, qui ait jamais été entendu en Amérique.

“Un acte «'émancipation fut enfin passé, en 1830, grâce auquel les députés catholiques pouvaient être dispensés de la prestation du serment du test,

“Mais la mise en vigueur de cet acte semble avoir été de difficile application, puisqu’un comité fut chargé, six ans plus tard, en 1836, de faire un rapport sur la nature du serment d'Etat que les futurs députés seraient requis de prêter, et qu'un bill fut voté à cet effet par la chambre à la dernière session de ceparlement.

“C'est sur ces entrefaites que deux Acadiens se firent nommer membres de la législature de 1837, à la Nouvelie- Ecosse: M. Simon d’Entremont, du township d'Argyle, et M. Frédérie Robicheau, du comté d’Annapolis. Un ou deux autres représentants catholiques, de langue anglaise ceux-là, avaient aussi été élus, je ne sais plus pour quelle circonscription électorale,

“Quand vint le moment de prendre son siège et de prêter le serment, Sin:on d’'Entremont se tint sous le portique de la législature, en dehors de l’enceinte. Son ami, Frédéric Robicheau, était retenu chez lui par la maladie; de plus, son élection était contestée,

“Ses collègues le sollicitèrent d'entrer et de jurer allégeance au roi et fidélité aux lois du royaume.

“—Montrez-moi le serment qu’il faut prêter ? leur demanda-t-il

“Le greffier de la chambre lui en communiqua la vieille formule, qui se lisvit somme suit : !

“Moi, A. B., solennellement et sincèrement, en présence de Dieu, fois profession, atteste et déclare que je crois qu’il n'y a

1—I1 existe plusieurs formules du serment du test. Le fond est à peu près le même pour chacune,

aucune transubstantiation des éléments du pain et du vin au corps et au sang du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie, au inoment de la consécration ou après, opérée par aucune personne que ce soit; que l’invocation ou l'adoration de la Vierge Marie ou de tout autre saint, ainsi que le sacrifice de la messe, tel qu’il est présentement célébré dans l'Eglise de Rome, sont des actes de superstition et d’idolâtrie. Et, solennellement et en présence de Dieu, j'affirme, j'atteste et déclare que je fais la présente déclaration, en toutes ses parties, selon la signification propre et ordinaire des mots qu’elle renferme, tels qu’ils sont entendus habituellement par les protestants anglais, sans échappatoire, sans équivoque et sans restriction mentale d'aucune nature que ce puisse être, et sans dispense préalable accordée à cette fin, soit par le pape, soit par aucune personne ou autorité quelconque, et sans espérance d'obtenir aucune dispense semblable d'aucune personne ou autorité que ce soit, et sans croire que je sois ou puisse être justifié devant Dieu ou les hommes, ou absous de cette déclaration, ou d’aucune de ses parties, dût le pape ou toute autre personne ou puissance, me dispenser ou annuler cet acte en déclarant qu'il est tout à fait nul et non avenu.”

“__Et je dois faire serment de ça ? demanda Simon d'Entremont ?

“ Sans doute, afin de témoigner de votre loyauté à notre glorieux roi, Guillaume IV.

“__ Vous pouvez remporter votre document, répondit-il, avec beaucoup de calme. J’avalerais plutôt un chien de mer, la queue la première, que de jurer ça. '

“ L'expression n'était pas très parlementaire, mes enfants, nous fit observer le P. Lefebvre, avec un sourire triomphant ; elle était plutôt d’un marin. Mais c'est avec ces sentiments-là dans le cœur que les premiers chrétiens entraient dans l'arène du Colisée romain pour se faire dévorer par les bêtes, plutôt que de sacritier aux faux dieux.”

1—M. George-David d’Entremont, son fils, me racontait à moi-même, en 1895 l'histoire de l'abolition du serment du test, dans presque les mêmes termes. A la demande que je lui fis de son âge : ‘‘ Septante-huit, Monsieur” (soixante dix-huit).

Nous écoutions, frémissants.

“—ÆEt qu'est-ce que les Anglais lui firent ? demundèrent plusieurs VOIX.

“— Dame, ils ne lui firent rien. Ils ne pouvaient rien lui faire. L'acte de 1830 et celui de 1836 le protégeaient. Mais cette élection de deux Acadiens avait bouleversé les esprits. On ne pouvait se résoudre à admettre dans l'enceinte de la Chambre le spectre de Banco.

“ Certains députés parlèrent même de recourir aux moyens extrêmes.

“Simon d'Entremont ne fléchissait point.

“ Le lieutenant gouverneur, sir Colin Campbell, mit fin à l'anxiété générale en nommant une commission composée de trois de ses principaux officiers, les autorisant “en vertu des pouvoirs dont la législature l'avait revêtu, à administrer, soit collectivement soit individuellement, le serment ordinaire d’État, selon la loi, à toute personne ou personnes élues membres de la chambre d’assemblée, ratifiant d'avance tout ce que les dits commissaires ou chacun d’eux feraient à ce sujet.

“Et d'Entremont prit son siège dans la chambre d'assemblée, au milieu des acclamations de ses collègues et à la grande satisfaction de toute là province.”

— Et il ne jura point l’infâme serment, dit la voix grave d’un humaniste ; c'était un vrai Acadien !

— Et il n’avala pas de chien de mer la queue la première, crièrent cinq ou six des plus jeunes, en lançant leurs casquettes au plafond ; vive d'Entremont !

— Vivent tous ceux qui se montrèrent alors généreux visà-vis des catholiques, Uniacke, Murdock, et surtout le glorieux ami de l'abbé Sigogne, Haliburton! dit à son tour le P. Lefebvre.

Et les quatre-vingts auditeurs qui avaient écouté son récit, haletants, reprirent tous d’une seule voix : “ Vive Haliburton !”

Page 1