LE P
citoyens, et le P. Lefebvre, qui ne savait rien refuser quand il s'agissait du bien des âmes, où tout simplement pour rendre service, accepta.
La ville entière se trouva au rendez-vous. Dès sept heures toutes les places étaient prises,
dont il
Chacun connaissait le pari
s'agissait ; le P, Lefebvre seul lignorait, Quand il monta sur l'estrade, un silence solennel se fit, comme à l'église au moment de l'élévation. Lorateur était pâle et paraissait C'était son premier discours en dehors de la chaire.
retenait son
HOlVOUX.,
Chacun haleine, Les prôtres et les notables crovant qu'il allait faillir, se repentaient de l'avoir mis à une si redoutable épreuve,
Mes frères”, dit-il.
“Mesdames et
Lui commença, cependant,
I se reprit aussitôt, voyant quelqu'un Messieurs.” Sa belle voix sonore gouttes de sueur perlaient de son
sourrr'e :
tremblait, et de grosses heureux
Il atta- Peu de temps avant la retraite, à 1 suite de copieuses libations, une bagarre avait eu lieu à
front. L'exorde s'acheva sans encombre, Un mot avait mis tout le monde à l'aise, y compris l’orateur.
qua hardiment son sujet,
Sorel et un homme avait été tué, le père de plusieurs enfants en bas âge, laissés seuls avec leur mére dans la misère noire. Lorateur s'empara de ce drame : le mit sous les yeux de son auditoire avec un réalisme saisissant : il raconta l’orgie: fit le tableau de ja bagarre où le sang d'un homme avait coulé : dépeignit le désespoir de la pauvre mere, le malheur des
quatre petits orphelins. Toute la saile pleurait. Puis, abordant tout à coup un autre ordre d'idées, il signala le déshonneur qui retombait de ces orgies et de ce meurtre sur la ville et les citoyens de Sorel. Son verbe était devenu tranchant conne le fil d'une épée qui fend l'air. Un scandale avait eu lieu, avait été Yille canadienne et catholique avait été compromise. I denancla une réparation éclatante, et, dans ce but, proposa que tous ceux qui l’écoutaient s’enrôlassent sous la bannière
de la tempérance.
un crime cominis, la bonne renommée d'une
+ Un oui unanime, formidable, accueillit la proposition. Tout
le monde était debout, frémissant d'enthousiasme. Séance
tenante des tables furent dressées, et le curé, assisté des prêtres venus pour la mission, prit les noms de tous ceux qui désiraient s'enrôler dans la nouvelle société de tempérance. La ville presque tout entière y passa !.
A quelque temps de là une députation des notables de Sorel du consentement de Mur Lurocque, et avec l'agrément da curé m'a-t-on affirmé; se rendait à Saint-Laurent pour demander au R. P. Réze, provincial de la congrégation de Sainte-Croix de leur donner le P. Lefebvre pour curé, Ts rencontrérent celui-ci dans une des rues de Montréal, et lui firent part de l'objet de leur voyage à Saint-Laurent,
— [lest bien inutile pour vous, mes amis, d'aller voir le Provincial. I vient de me donner mon obédience, Je pars demain pour Memramceook, au Nouveau-Branswick.
Voici ce qui était arrivé. Mur Sweeney, évêque de Saint: Nouveau-Brunswick, étant à New-York, à l'automn rencontra providentiellement le R, P, Charles Moreau
général de la congrégation de Sainte-Croix. * Le
Jean, au de SG, visiteur religieux fit part à l'évêque de l'objet de son voyage en Amérique, qui était d'y fonder des succursales de l'ordre, d'\ essaimer; et en même temps il lui apprit l'existence du colles Saint-Laurent et les beaux succès déjà obtenus par cetti maison d'éducation, Le bon évêque demeura frappé comme d'un trait de lumière, Tout un horizon s'illumina à ses yeux
I—Un fait analogue, dont M. Chapleau, lieutenant-gouverneur de la provine de Québec, est le héros, & eu lieu à Toronto, à un diner offert à sir John Macdo nald, Le comité d'organisation l'avait notifié d'avance qu'il serait appelé à répondre à un certain toast, Toronto s'attendait à un maitre discours. Comni la reine de Saba visitant Salomon, ee que l’on vit et ce que l’on entendit dépasu tout ee qu'annoncçait la renommée.
#— C'est un discours longuement préparé et appris par cœur, murmurait-0! dans les groupes; un homme n'improvise pas de cette manière, surtout dans un langue étrangère.” Des paris s’engagèrent à son insu. Vers la fin du banquet une santé, qui ne faisait pas partie du programme: la nationalité canadienn: française, fut proposée, et le chairman, qui était dans le complot, invita M. Chr pleau à y répondre. Il fut plus éloquent encore qu'à son premier discours, Tout l'assistance fut littéralement électrisée. C'était, chez ces Anglais froids et conr passés, de l’enthousiasme, du délire. On n'avait jamais rien entendu, on 1 soupçonnait rien de pareil. On parle encore aujourd’hui de ce banquet et de tt discours, à Toronto.
2—Je prends ces faits de l’Album-Souventir, publié du vivant du P. Lefebvre
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p. Lefebvre
LE lP, LEFERVRE ET L'ACADIE 67
A lui, qui n'avait ni collège, ni séminaire dans son vaste diocose, n'était-ce pas lune occasion providentielle qui s'offrait ? Un établissement d'éducation supérieure, dont il n'aurait à sa charge ni les frais de fondation, ni l'entretien ! En même temps il revoyait laustere figure de labbé Lafrance, curé de \Memramcook: se rappelait les démarches, les négociations toutes récentes de ce saint prêtre en faveur d'une maison d'éducation française au milieu des Acadiens ; la cession qu'il lui avait faite de toutes ses propriétés, y compris l'académie de Saint-Thomas (dont il sera parlé plus tard) à la condition expresse, formelle, qu'elles seraient appliquées à la dotation d'une communauté religieuse enseignante, et son engagement, à lui, de seconder, à ces conditions, les projets du généreux curé. Sa résolution fut prise sur-le-champ. Séance tenante il autorisa le P, Moreau à faire en son nom des ouvertures au conseil de la communauté pour l'établissement d'une maison d'éducation à Memramcook, et lui annonça, en méme temps, qu'il mettait à la disposition du futur supérieur la cure de la paroisse,
Lo P. Moreau prit d'autant plus vivement à cœur le projet de Mor Sweeney, que l'évêque lui avait fait connaitre l'histoire malheureuse et la condition digne de pitié des Acadiens.
Les négociations se firent entre l'évêque de Saint-Jean et le R. P. Rézé, provincial de Sainte-Croix x Saint-Laurent. Laffaire marcha rondement. L'offre de l'évêque fut agréée
par la communauté, la fondation d'un collège à Memramcook,
décidée, et le jeune aumônier de Sainte-Aiïmé fut désigné pour en être le fondateur et le premier supérieur.
Le choix qui fut fait du P. Lefebvre pour aller fonder dans les provinces maritimes un établissement d'éducation “ classique” paraît étrange, dans les circonstances, d'autant plus que,
à part le désavantage de n'avoir pas fait lui-même de cours
classique et d'avoir été constamment tenu en dehors du professorat dans sa communauté, il ignoruait le premier mot de la
langue anglaise, et que Mgr Sweeney, avec beaucoup de raison, Me voulait pas d’une institution exclusivement française. J'ai essayé d'éclaireir ce point. Sans doute il n’y aurait qu’à
| OS LE P, LEFERBVRE ET L'ACADIE | fans intervenir la Providence, qui toujours conduit comme pin . la nain, dans les sentiers mystérieux et souvent bien doulou mil; eux, ceux quelle destine à lenfantement de ses œuvres. Min dans le monde de igrace ausst bien que dans le monde matériel re la Providence se manifeste rarement par une interventio uen | directe et immédiate: elle se sert le plus souvent des honm ce k de leurs passions, de leurs préjugés, dé eur raison, de Jen de vertu, de leur ionorance, pour diriger les hommes et Les an . ner a leurs fins. Mie Quelquelois, ilest vrai, elle intervient directement ma RrStt, alors elle se sert indifféremment de la lumiere avenglante on Cri terrassa saint Paul sur le éhemin de Daumas, et de Panne i SE Balaan qui apprit à son maitre à prophétiser. on C'est peut etre paree que le P, Lefebvre ne fut pis Comp Muis de ses contemporains, voire de ses SUPOTIEUrS, qu'il dut d'avo Saint été jeté brusquement dans une carriere otttres certainement nl Dieu attendait, mais pour laquelle, avouons-le, 1 semblu ie ii peu propre et, dans tous les cas, nullement prépare, FER Nous avons vu comment, entré au noviciat de Saint-Li “(4 fu rent, 1 en serait sorti décourage, comme faisant fausse rout fi Silneût été soutenu et dirigé par un honume d'une intel ie gence supérieure, le RPC Rezé. Ms le P Rézé Tui-mémi Pard avoué quil ne savait guére que penser de ce jeune honm le vote. ont, cependant, 1l'appreéenut le crand cœur. apostnt à Sa siturtion à Saint-Laurent avait fait du bruit : et Péchoi canndier était parvenu au dehors, surtout à Montréal, où, sans le co pin de naître, quelque ccclésiastique influent Pavait pris comme 0 fs. La dit, en grippe. vous dét Pendant qu'il était vicaire à Saint-Eustache, l'avait coll éclumie: boré au mandement, resté célèbre, touchant les empéchement Que Je de mariage, que lança Mer Bourget. L'ilustre et saint évêque gps por
le prit en affection: son nom fut mis de Pavant: quelqu gti l dit meme tout haut qu'il irait loin dans ia hiérarchie, Rien: Pas un m tout cela n'était de nature à lui concilier ceux qui déjà Je, réalit. voyaient d'un oil peu sympathique.
Lui, uniquement occupé de ses devoirs de pasteur des ame
passionné de lecture et de méditation, recherchant la solitu EL. unit qui
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et de recucitlement 1 laissait dire. et passait, indiflérent, au milieu des murmures de louanges où de blune,
Heureux eelur qui porte en soi un idéal et Tai obéit” haut Pasteur. Cet idéal le P. Lefebvre PFavait trouvé là où il réside essentiellement, en Dieu set comine il n'avait rencontré dans son entourage aucune une qui comprit son âme: que, depuis sa séparation d'avec le P. Rezé, il ne s'était Formé entre lui et aucun de ses freres en religion de ces amitiés fortes qui soutiennent les défaillances et fortifient les enthousasmes du cœur, 1Pallait seul et isolé dans la vie.
Grace aux fonctions modestes qu'il remplissait, et à la soliaude où il vivait, on avait peu à peu fini par oublier: lui ne demandait pas autre chose.
Mais voie que l'éclat de ses prédications dans le diocese de Saint-Hyacinthe avait de nouveau attiré l'attention sur lui. Son discours, à Sorel, sur Bi tempérance prit, du premier coup, des proportions inquiétantes. Ceux qui veillaient, à leur mauiere, sur le jeune prêtre, S'alarmerent sérieusement cette fois. “Ca fera un nouveau Chiniquy, disait Fan d'eux, devenu nant digmtaire dans la suite, et, sans doute, il le croyait conne il le disait.
Pardonnez à votre enfant, 6 Pere Lefebvre, de rapprocher de votre nom si suave, si pur, si béni, le nom du misérable apostat qui, depuis trente ans et plus, fait lopprobre du clergé canadien, après en avoir été, selon les premieres apparences, lune des gloires. Mais ce n'est pas votre panévyrique que je fus: la mort ne vous à pas réconcilié avec la Hatterie que vous détestiez tant sur la terre. Par-dessus toutes choses vous rechimiez toujours de vos enfants l'inteure vérité, castle veritas.
Que le lecteur ne S'étonne pas des faux jugements qui furent alors portés sur le futur apôtre de l'Acadie ! De ce côté-ci des étoiles l'homme est pour l'homme une énigme, quand il n'est pas un masque: les apparences se confondent facilement avec Celui
les réalités, et les réalités, hélas! avec les apparences.
l-"];< conférences de Lacordaire au collège Stanislas lui obtinrent un succès éclatant qui lui suseita d'ardentes haines.” — Victor Jeanroy-Félix.
que le ruolz a trompé ne veut plus croire à l'or massif et ri ne ressemble tant à la vertu que certains vices dissimulés. fl n'est done pas étonnant que ceux qui jugent leurs semblable se trompent souvent, soit dans un sens, soit dans un autre prennent pour des saints d'habiles hypocrites, et confondent avee ceux-ci les natures les plus vertueuses. Elles sont plu nombreuses qu'on ne le croit celles que Montalembert appel “les âmes sincérement trompées. 7 N'a-t-on pas vu les cures voisins d'Ars défendre à leurs paroissiens d'aller entend: précher M. de Vianney, et, sous peine de refus des sacrement de se confesser à lui / Saint Vincent de Paul iégonnt toute sa vie, outragé par les siens : et lui, apotre de la charité se vit accusé de vol et de simonie, Quand le cardinal Lavi verie, professeur d'histoire à la Sorbonne, enscigna à élèves linfaillibité des successeurs de saint Pierr dénoncé à son archevêque comme “rationaliste et hérétiqu et lorsque, plus tard, devenu évêque de Nancy, il fit un ordonnance épiscopale enjoignant à toutes les reB5ienses d son diocese de justifier par un examen aussi severe qu celui des institutrices laïques” de leur capacité d'enseigner L Jeunesse, leur interdisant, st elles n'étaient dûment pourvue d'un diplôme, de diriger méme la plus petite école, il se trou deux évêques en France qui le dénoncèrent et le firent con daunner ce parte par le nonce apostolique, à Paris! nes pas Jusqu'à saint Ignace de Lovola qui n'ait été condamn comme hérétique par les autorités espagnoles et jeté 0 prison.
Dieu, sans doute, permet ces erreurs de jagement pot éprouver ses amis, et peut-être aussi pour montrer la fragilit des opinions humaines. Et puis il y a la gloire dont person ici-bas, surtout parmi les prédestinés, ne reçoit hnpunéne
l'acc la le,
I— Aussitôt qu'il apprit cette condamnation, faite en son nom, inais insu, Pie IX Ia révoqua et la condamna, Ilapprouva, au contraire, Mgr Lavi rie, considérant comme lui le svstème d'enseignement en vertu de lettre tentes et du bon plaisir de l'autorité diocésaine, sans garantie formelle des
suflisante et de capacité, UN ABUS ET UN DANGER,’
que corn réal :
Hi por Jus lebirt ‘du fo dir IHotifs dence Quo.
dit, ses diocèse drecti pour le He So st chastet.
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et rien allés. [| ablables n autre fondent ont plu appebui les cures entend erements Hiéconnn a chart inal Bavi TE à \'e srétique 1l fit un Lrienses di pre qu
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LE P. LEFEBVRE ET L'AI ADIE ra A Saint-Laurent, on naimait gœuere le bruit de renommée
que soulevait le nom du jeune relicieux. La situation de la communauté était toujours précaire dans le diocese de Mont real : on avait ou à traverser des épreuves sérieuses, et il miportait d'éviter à tout prix de nouvelles complications,
Jusqu'à quel point ces considérations peserent-elles dans le lebat qui se fit al Conseil de la connnunauté pour le choix du fondateur du collée de Memramceook, je ne le saurais dire Je ne puis même pas affirmer positivement que ces mouts furent mis en délibération. Etant des motifs de prudence ls auraient, dans tous les cas, été bien légitimes,
Quoi qu'il en soit, le P. Lefebvre reçut, comme nous Favons dit. ses lettres d'obédience pour aller à Memrameock, dans le diocese de Saint-fean, au Nouveau-Brunswick, prendre la direction d'une paroisse et fonder un collège. C'était partir pour le Japon : c'était aller en mission à la Cochinchine. ue se souvint que d'une chose, qu'il était religieux, qu'avec la chasteté angélique et li pauvreté d'esprit et de fait, l'avait librement et volontairement embrassé lobéissance passive.
Lordre qu'il recevait d'aller à Memruncook venait de Dieu: et, puisque c'était entre les mains de Dieu qu'il avait remis l'exercice de sa liberté, autrement inalhénable, il ne lui restait qu'une chose à faire, obéir. À l'exemple du laboureur de l'Evangile, il ne regarda pas en arriere: loffre qu'on lui usait de l'une des paroisses les plus riches et les plus avantageuses du Bas-Canada Île fit mélancoliquement sourire © il ne Sinquiéta méme pas outre mesure de ce qu'on Penvoyait sans argent, On lui disait : “Allez, il partit.
Cest le 27 mai! 1864 quen compagnie de Mur Sweeney venu exprès à Saint-Laurent pour faire la connaissance de celui que la communauté de Sainte-Croix lui donnait pour Sa mission de Memramcook, il prit le chemin du Nouveau- Branswick.
existe quelque différence d'opinions sur le jour préei
son départ J'adopte la version de l'Atbum-Sourenir du collège Saint-Joseph,
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