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L'année 1869 lui fut propice sous le rapport des professeurs. Les vacances lui en tunentrent deux, le R, P. Geotfrion ! et le EF Grégoire”. Au premier échuüt la rhétorique, où la chsse la plus avancée allait entrer.
Nous avons, dans un chapitre précédent, étudié la situation venérale des Acadiens à l'arrivée du P, Lefebvre: nous con-
nous venons de faire une incursion parmi le peuple, examinant ses coutumes et notant quelques particularités de son langage. I ue sera peut-être pas sans intérêt de connaître un peu plus intimement les écoliers du collège Saint-Joseph, leurs habitudes, leur esprit, ou, pour parler la langue des romanciers contemporains, leur “état d'âme.”
L'écolier est un censeur né.
naissons le personnel du corps enseignant du collège :
Il est bien malaisé, même aux plus éminents d’entre les professeurs, de sortir indemnes du redoutable jugement d'une classe d'humanistes ou de rhéto-
riciens, S'ils ont la vertu qui impose le respect, ils seront trouvés courts du côté de la science: s'ils ont la science en mème temps que la vertu, ils devront redouter encore le ridicule qui tue, et qui consiste souvent en peu de chose, un certain geste habituel, une attitude particulière, un tic unusant, démesurément grossis dans la lanterne magique de lh classe.
Un très estimable ecclésiastique, employé comine pion aux etudes et à la recréation, en échange de leçons de théologie que lui donnait le P. Lefebvre, dut, vers ce temps-là, quitter k collège, tout simplement parce qu'il avait une manière réjouissante de marcher, Quand il entrait à l'étude, ou qu'il ® promenait en récréation, les élèves se tordaient. “Cet âge est sans pitié.” Il ne sut jamais pourquoi son congé lui fut prématurément donné.
I-Néà Varennes en 183$.—Entra au collège Saint-Laurent en 1859.—A Memlamcook, de 1869 à 1873.—Supérieur du collège Saint-Laurent de 1873 à 1581.— Délégué au chapitre général de Paris, en 1889 -Afflia le collège saint-Laurent à ‘université Laval. Aujourd'hui, supérieur au noviciat de la Côte-des-Neiges.
=—Mort en octobre 1875.
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Le P. Geoffrion, lui, après plusieurs ballottages mouvants sortit entin de l’urne avec le titre de juste, décerné à l’unani. mité de sa classe, Ni ce titre n'est pus en soi concluant en tant que diplôme pédagogique, c'est peut-être le plus beau qu'un homme, même un professeur de rhétorique, puisse ambitionner. L'Évangéliste n’en donne pas d'autre à saint Joseph, et celui-là suffit à sa gloire. Voici à quelle occasion le P, Geotfrion devint officiellement juste.
A l'ouverture de l'exercice de 1869, il arriva d’un collège Las. canadien un écolier qui monta avec la première classe en rhétorique. C'était le premier confrère qui nous venait de là province sœur, Ce fut tout un événement, Pour une classe moins déterminée, c'eût été, dans les circonstances, le signal d’un sauve-qui-peut. C’est que nous avions les oreilles rabat. tues d'entendre dire que le dernier des Canadiens était un phénomène, à nous comparé. C'était un certain Frère qui s'était bénévolement chargé de nous chanter cette cantilène.
Quand nous obtenions quelque succès, et que le P. Lefebvre nous en faisait compliment, le cher Frère ne manquait pas de venir, le lendemain, à la recréation, nous dire: “C’est par pitié pour vous que le P. Lefebvre à dit cela. Au Canada on ne prend pas le trouble de relever ces petits succès de rien dn tout, Ah! s'il pouvait done venir ici un élève de lun de no collèges, pour vous apprendre à vivre; pour vous faire voir comme vous êtes des ignorants ! Le plus capable d’entre vous tiendrait la queue dans le dernier de nos collèges de Québec.
Si cela était vrai—et comment en douter, celui qui nous l'affirmait portait soutane, —c'est que nous étions, comme race intellectuellement inférieurs aux autres races, même aux autres membres de la famille française, surtout aux Canadiens
Or voici qu'un de ces derniers. réputés des plus forts, ! venait apparemment tout exprès pour nous montrer notre chétivet
Chacun fit bonne contenance. Mais le nouveau confrèr tomba en plein ceunp ennemi. Il eût été positivement
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Ni le P. Geotfrion, ni le nouvel arrivé, ne soupçonnaient rien des orages qui grondaient dans nos cœurs aigris et humiliés,
Des le premier jour de l'ouverture de la classe, quelqu'un d'entre nous demanda qu'il fût fait une composition générale sur un sujet déjà étudié l'année précédente, Nous avions hâte d'élucider tout d'abord un doute qui nous étoutfait, Le sujet choisi fut une composition en vers latins sur l'/nimaculée Conception. Deux heures sur le trépied d'Apollon! Il en xsuda des plus fortes têtes de vingt-quatre à trente-six dexandrins. Nous demandâmes que la correction en fût faite ur le tablesu, les vers de chacun étant corrigés par tous. Toutes fautes le facture relevées, notre confrère canadien se trouva le troisième sur la liste.
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L'honneur national était
Quel ne fut pas notre ébahissement lorsque le professeur, revisant les notes, assigna à son compatriote la quatrième place !
La semaine suivante, nouvelle composition. Notre ami du
Canada (il était devenu presque notre ami) proposa une
version grecque. Déroute complète de l'Acadie ; les plus forts
mordirent la poussière; ce fut un véritable Waterloo. Le Canada planait, victorieux, au haut de la liste.
-Bah ! fit observer le plus philosophe d’entre les derniers vaincus, les honneurs sont partagés. Nous avons autant de chances de faire notre vie en ce monde-ci et notre salut dans l'autre avec des vers latins, que les Canadiens avec des versons grecques. De la fraternité sur toute la ligne, mes amis.
D'autres compositions révélèrent des connaissances généles à peu près pareilles, de part et d'autre; mais, sauf en srec, nullement supérieures du côté canadien.
Le nouvel arrivé, jeune homme tout à fait aimable et bien né, devint le favori de la classe en sa qualité d'étranger; le . Gcoffrion fut décoré du nom de juste, à cause de son impar-
tulité constante en toutes occasions. Mais le frère, à partir
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de ce moment, eut une vie semée de ronces, d’épines et d'acci-
dents variés. Il ne put jamais découvrir d'où lui venaient tous
ses déboires.
La leçon à tirer de cet incident, qui faillit fausser notre jugement et nous faire prendre en aigreur nos meilleurs amis c'est que, si, pour enseigner dans les collèges, il est nécessaire d’avoir des maîtres, frères ou profès, ayant de l'instruction, il est encore plus nécessaire de les avoir ayant de l'éducation. La réunion des deux qualités fait la perfection du professeur
Le P. Lefebvre voulut que la première classe latine de son collège fit deux années de philosophie. Il redoutait pour ses enfants le monde et ses luttes fratricides, et ne voulait les envoyer parmi les loups que revêtus de l4 meilleure armure Or, les maîtres compétents à faire une seconde année de philosophie n’abondaient pas au collège de Memramcook. Le intéressés lui demanderent le F. Grégoire pour professeur.
Ce F. Grégoire, M. Travers de son vrui nom, a une histoirr qui pourrait figurer avec luxe dans la Bohèine de Mürger. An sortir de ses classes, dans un collège quelconque de France, nostalgie du monde l'avait pris. Il avait parcouru sa planète en tous sens, enseignant, pour vivre, les langues en Espagne et en Italie, les mathématiques en Australie, les sciences natu:relles aux Etats-Unis : et, quand la faim impérieuse parlait cassant volontiers des pierres pour son dîner et son gîte. Mais il avouait préférer les beaux-arts au macadam. C'était un Hercule. Une fois, dans un campement de mineurs, en Cal: fornie, il fut choisi pour arbitre (referee) d'un tournoi de box: entre deux professionnels. Le vainqueur se permit, séanc tenante, quelques remarques désobligeantes à son adresse Sans autrement s’'émouvoir, le bachelier ès sciences entra dans la lice et administra au champion, selon les règles les plus classiques de “l’art viril,” une leçon de choses appliquées dont les journaux parlèrent longtemps.
Frère Grégoire était avant tout un Irlandais pétillant des prit, ayant toutes les qualités de sa race, avec quelques-uns de ses défauts. D'étape en étape il était venu atterrir, comni l'avons vu, en 1869, à Memrameook, où il fit sa profession
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religieuse, la première qui ait été prononcée au collège Suint- Joseph. Il avait alors environ soixante ans.
La terreur des autres professeurs, à cause de ses reparties caustiques, et peut-être aussi à cause de la supériorité de ses connaissances générales, il était, au demeurant, doux et rempli de charité. Jusqu'à sa mort il fut un modèle de soumission et de régularité monastiques.
Le Père supérieur le donna pour professeur aux finissants de la philosophie, à leur demande expresse.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, le F. Grégoire se trouva dépaysé en entrant en fonctions.
J'ai été envoyé ici, dit-il à ses élèves, pour vous enseigner là philosophie que je n'ai jamais sue et encore moins pratiquée. Vous ferez de moi ce que vous pourrez. Voyons d'abord ce que vous savez vous-mêmes de philosophie.
Hélas ! nous n'en savions rien que ce que nous avions appris par cœur, mot à mot, l'année précédente, sans v comprendre rand'chose.
Nous réglâmes tous ensemble, d'un commun accord, le progamme de l’année, qui consista surtout Guns la revision des sciences que nous avions apprises de mémoire.
Nouvent nous scrtions pour voir et comprendre le grand ivre de la nature, que nous avions étudié dans les traités. Nous allions dans les champs prendre les fleurs en flagrant délit, voir respirer les arbres dans les bois d'alentour, et surprendre la circulation de leur sang végétal au travers du rude tissu de leur écorce. En ramassant des cailloux, nous découvrines la différence qui existe entre un grès et un calcaire, entre un schiste et un granit; notre professeur nous fit lire, en examinant les couches terrestres, le livre des époques de h création, et, grâce à la découverte de quelques fossiles, nous it voir l'âge géologique du sol où repose le collège anssi chirement que le siècle et l’année chronologique où nous vivions, Ce sol appartient, paraît-il, à l’âge du carbonifère hférieur,
La biologie se montra à nous face à face, dans les êtres ‘ganisés qui nous tombaient sous les yeux, et nous parla d’un
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Dieu créateur. Le soir nous sortions, quelquefois, pour contempler les étoiles, et nous assurer si les constellations étaient bien réellement distribuées dans le ciei comme dans notre traité d'astronomie. Nous prenions aussi l'élévation de la lune et des planètes. L'étude ainsi faite des œuvres du Créateur nous paraissait belle et attirante. Nous n'apprenions peut-être pas ces sciences au sens scolastique du mot, mais nous apprenions à les aimer.
La philosophie purement spéculative n'était pas non plus négligée : mais, loin de tenir lieu de corvée, elle devenait chose aimable, susceptible, très souvent, d'être appliquée. C'était entre le maître et les élèves, des causeries pleines d’entrain. d'où la leçon se dégageait sans effort sous des formes .oujours aimables.
La philosophie, nous répétait-il souvent, ne consiste pas dans l’art de jongler avec les subtilités de l'esprit, pas plus au reste, que la vertu ne réside dans certaines formules religieuses onctucusement présentées. Subtilités et formules sont des moyens. Ce qu'il faut essentiellement, ce sont les œuvres Aussi définissait-il cette grande science “ la sagesse en action
Il recommandait particulièrement deux choses : ne jamais s'en rapporter aveuglément à l'affirmation des hommes, queile que soient leur dignité, leur position sociale, ou la renommée de leur science ; mais vérifier, chaque fois que la chose est possible, l'exactitude de leurs prémices et la rigueur de leurs conclusions, attendu qu'ici-bas “tout homme est menteur” «t susceptible d'être trompé, et que le pape seul, et seulement quand il “définit er eathedrû une doctrine de foi ou de
mœurs,” est infaillible: sa seconde recommandation c'était
d'honorer, en toutes occasions, ce qui est égal à soi-même, « parole, son verbe. “L'homme qui pratique la vérité,” nou disait-il souvent, “vaut mieux que l'homme qui en connait la définition.”
A notre demande il nous ouvrit tout grands les arcanes de la vie réelle, et nous dévoila les mystères du inonde où not allions entrer. Cela fit quelque bruit, et il fut accusé devant le supérieur de nous enseigner l’iniquité, à peu près com
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Socrate fut accusé, devant l’'Aréopage, de corrompre la jeunesse d'Athènes.
Alarmé, le P. Lefebvre informa, comme on dit au palais. Le cas était grave. Frère Grégoire fut requis de se justifier. I le fit en philosophe chrétien éclairé.
Un cours de philosophie complet doit être, selon lui, une armure complète, propre à la défense aussi bien qu'à l'attaque. C'est pour cela qu'il s'appliquait à faire connaître à ses élèves tous les systèmes de l'erreur philosophique, depuis Pythagore jusqu'à Auguste Comte, afin que, ces auteurs leur tombant plus tard sous la main, ils ne fussent pas séduits par eux. Même logique et même nécessité pour ce qui est des séductions de la chair. Nécessité plus grande encore. — C’est exposer, dit-on, le jeune homme à succomber. — Soit, mais vaut-il mieux qu'il s'expose seul ? Et dût-il, comme les Fils de la Liberté, à Bunker-Hill, fléchir sous le premier baptême du feu ; eût-il toutes les faiblesses du jeune Télémaque de Fénelon devant Eucharis, il se retirera en bon ordre, ayant à ses côtés Mentor pour le guider et le soutenir. Quand, ensuite, il entrera dans le monde, il sera fort.
“ Sans doute, ajouta-il, l'éducation morale d’une vierge cloitrée est en soi plus parfaite; c'est celle qui convient aux futurs contemplatifs, aux anachorètes du désert, aux personnes appelées à pratiquer dans la solitude les conseils évangéliques, à saint François d'Assise, à saint Jean de Pathmos. Mais que seront, dans six mois, dans six ans, les dix philosophes de ma classe ? Des professeurs congréganistes, destinés eux-mêmes à former la jeunesse, c'est-à-dire d’autres ‘hommes ; des ecclésiastiques ayant charge d'âmes et de paroisses ; des enfants du siècle obligés à lutter pour la vie et le salut éternel, Cu!tive-t-on en serre chaude les fleurs destinées à décorer, sur la grande route, le reposoir où Dieu daignera s'arrêter ? Muis le premier souffle du nord, mais une tiède brise même les flétrira.
“ Mon Père, je viens dn monde dont la voix arrive rarement, ou arrive mal aux communautés enseignantes. Nos obligations vis-à-vis des parents et des enfants sont plus grandes que celles des universités laïques. Au point de vue
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contractuel elles sont les mêmes; mais nous jouissons, dans l'enseignement, d'une réputation d'infaillibilité égale à celle de l'Église, réputation qu'il nous est d'obligation stricte de justifier selon tous nos moyens. Les universités laïques visent peut-être trop bas. Si nous visons trop haut, en dehors de là vie réelle et possible, en plein éther, faisons-nous véritalilement mieux ? En toutes choses ne faut-il pas considérer la fin et les moyens ?
“ Pour ma part, continua-t-il, je ne connais pas de spectacle plus cruel que celui que nous offre notre jeunesse, sortant des serres chaudes du collège pour s'en aller à la ville étudie les professions libérales. L'extrême liberté succédant, sans transition ni préparation, à l'extrême réclusion ! La bride sur les épaules, après avoir été tenu rigidement à la lisicre! Regardez-les, après un an, après deux ans de cette vie ver: tigineuse, et dites-moi en quoi leur conduite diffère de celle des étudiants qui ont fait leurs classes dans les institutions dites sans Dieu ?”
Puis il fit l'application du passage de la République, où Platon raconte les effets aveuglants de la lumière sur les yeux du citoyen qui, après plusieurs 1nnées de cachot obscur est jeté subitement en plein soleil.
Il cita aussi plusieurs moralistes chrétiens, entre autres Moigno, les Splendeurs de la Foi, ete.
Le P. Lefebvre ne disait rien, se contentant de secouer quelquefois la tête. Il donna congé au Frère Grégoire, sans se prononcer. Le plaidoyer lui semblait probablement raisonnable, mais qu'il différait des méthodes reçues! Il se mit à surveiller sa classe de finissants avec un surcroît de sollicitude, les interrogeant séparément, les exhortant à s'approcher plus souvent du sacrement de la pénitence : mais il laissa Frère Grégoire continuer comme il l’entendait son cours final de philosophie.
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