‹ Le père Lefebvre et l'Acadie [microforme]Chapitre 63 sur 77 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Agonie de deux ans et demi. — Son amitié pour le P. Roy. — Il démissionne,

- Correspondance, — On veut l'envoyer à l'Hôtel-Dieu de Montréal, —

Diphtérie au collège. — Suprême angoisse, — Maladie, — Retour à Mem-

ramcook. — Fondation de la communauté des Petites Sœurs de la Sainte-

Famille. — Sœur Léonie, — Sie vos non vobis, — Mort du P. Lefebvre, —

Funérailles. — Deux oraisons funèbres. — Epitaphe.

“ A la vérité le R. P. Lefebvre a été trouvé mort dans son lit; cependant, il n'en a pas moins eu une douloureuse agonie de deux longues années et demie.”

Voilà ce que m'écrivait, en 1895, lu révérende Mère Léonie, alors supérieure des Sœurs de la Sainte-Famille à Memramcook ; et personn: n'est plus autorisé à parler des dernières années du fondateur du collège Saint-Joseph que cette pieuse femme, toute dévouée en Dieu à son ami et bienfaiteur.

Nous avons vu comment une première attaque de paralysie avait failli l'emporter, en décembre 1875, au moment où il se préparait à entrer dans son nouveau collège, sa terre de promission.

Le 7 février 1888, sur les trois heures du matin, il fut subitement éveillé par un accès de toux. C'était le commencement d'une hémorragie des bronches dont un petit vaisseau venait de se rompre. L’hémorragie se renouvela une deuxième fois, à cinq heures et une troisième fois, à sept heures. Tout le monde crut que c'était fait de lui.

Dieu lui réservait une autre agonie, plus douloureuse, plus sanctifiante, plus semblable à celle du divin Abandonné, l'agonie du cœur. Une œuvre de charité n’est réellement parfaite que lorsqu'elle prend la vie de celui qui l’a faite. T'ant qu'un homme ne s’est pas donné lui-même, il n'a pas rempli tout le précepte de l'amour.

Le P. Lefebvre avait commencé, depuis près de trente ans, la fondation du collège Saint-Joseph. C'était l'œuvre, c'était le triomphe de sa vie. Il s'y était attaché démesurément comme à son sang, comme à sa chair : il s'était aussi attaché à ses collaborateurs par les liens d’une amitié forte et conso lante. Il fallait défaire l’un après l’autre tous ces liens du cœur, les briser, au besoin, sans pitié, pour être tout à fait propre, au sens évangélique, à entrer dans la gloire. Il fallait que le froment fût trituré pour en extraire la fine eur qui fait les saints. C’est ce qui arriva.

Parmi ceux des Peres auxquels il s'était le plus profondément attaché se trouvait le P. Roy. Cette amitié, fondée sur l’accoril réciproque de deux caractères, sur la conformité de deux âmes qui se convenaient, sanctifiée devant Dieu par la charité monastique, avait, cependant, un côté faible, humain, matériel, si je puis m'exprimer ainsi, [l n'était pas tout à fait désinté. ressé chez le P. Lefebvre, Le P. Roy était l'enfant de confiance auquel, vieillissant et brisé, il déléguait le soin de sa maison. Celui-ci dirigeait avec beaucoup de succès toute ladministrntion du collège. I joignait à son zèle une tendresse, une piété filiale. Quand il s'élevait des difficultés parmi les élèves et quelquefois les professeurs, le P, Lefebvre n’en avait connaissance que lorsque tout était harmonieusement réglé.

Tous les ennuis, tous les tracas de l'administration étaient avec un tact infini écartés de son chemin : et sa vie «e purtageait entre la prière, la surveillance de la ferme, les soins du jardin, la cure de la paroisse, la direction de sa communauté et son collège, dont il avait le gouvernement et le P. Roy là charge. Ilétait comme un souverain sur son trône, régnant avec un premier ministre fidèle et dévoué.

Et su vieillesse s'écoulait dans la sérénité, les joies de l'esprit et la paix du cœur.

Il en était arrivé à considérer le P. Roy comme un fils dont il ne devait plus être séparé, un fils qui l’assisterait à ses derniers moments et lui fermerait pieusement les paupières

Ce fut un beau rêve dont une dure réalité le réveilla.

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Le Chapitre général de la communauté se tint cette annéelà (1892), le 15 août, à Notre-Dame de l’Indiana. Il y fut décidé que le P. Dion, supérieur du collège Saint-Laurent, serait envoyé à Rome, en qualité de procureur général de la congrégation de Sainte-Croix, et que le P. Roy le remplaceruit à Saint-Laurent. Celui-ci fut chargé de porter cette nonvelle au Père Lefebvre. En même temps, le très révérend Père provincial lui écrivait avec tous les ménagements possibles : “ Des circonstances incontrolables ont forcé le Conseil à une chose bien pénible pour vous. Le KR, P. Dion partant pour Rome, nous avons été obligés de nommer le R, P. Roy supérieur à Saint- Laurent. Je comprends vos justes récriminations : nous les avons pesées ; nous avons lu dans votre âme ; nous avons compris votre détresse ; cependant, malgré tout, il a fallu agir. Il a reçu son obédience. ”

On était à la veille de la rentrée des classes. Le départ du P. Roy laissait le collège Saint-Joseph sans directeur et sans préfet de discipline. Affolé par la douleur, et pris de scrupule à cause de l'insuffisance de son personnel enseignant, il'envoya sa démission au Père provincial dans une lettre d’une énergie extraordinaire :

“ Le collège Saint-Joseph est immolé, lui disait-il. Nous restons avec un personnel dont les deux tiers sont des laïques. En face d'un pareil état de choses, je décline toute responsabilité et n'hésite pas un instant à vous remettre mon obédience. J'ose espérer que vous me ferez la grâce de l’accepter ; j'ose espérer aussi qu'il me sera permis d'aller mourir loin, bien loin, si possible, du lieu où j'ai sacrifié mes meilleures années, afin de n'être pas témoin de misères faciles à prévoir. ”

Il reçut le commandement die demeurer à son poste.

Les deux amis se séparèrent sans avoir le courage de se faire d’adieux.

Le lendemain, passañt chez les Sœurs où se trouvait un portrait du P. Roy, il éclata en sanglots.

Ce fut le commencement de l’agonie de deux ans et demi dont parie la Mère Léonie.

Il reprit sans murmure et avec son courage de trente ans ln direction active de son cher collège. Mais les forces nv étaient plus; la paralysie, des attaques successives aux bronches, avaient fait une ruine de cette forte organisation : le cœur surtout était brisé.

Il épanchait plaintivement sa douleur dans le cœur de son ami absent, comme eût fait un père séparé de son enfant de prédilection.

“ Votre lettre était attendue avec impatience, lui écrivit-il, aussitôt qu'il le sut installé à Saint-Laurent. Je ne puis vous offrir de consolations dans l'épreuve que vous traversez; j'en éprouve un trop grand besoin moi-même. Mais je prie le doux Cœur de Jésus de vous donner ce que je ne puis vous offrir. ”

Et il signe : “ Celui qui se souvient de tant de services rendus.”

La douleur de la séparation n'avait pas été moins vive du côté du P. Roy. Il s'ensuivit entre ces deux homines une correspondance bien touchante, qui sera peut être publiée un jour. Les lettres du P. Lefebvre nous font connaître les intimes pulsations de son cœur, ses moments de suprême découragement, suivis de touchants retours à l'espérance.

“ Adieu ! adieu ! mon cher Père, écrivait-il encore, que Dieu vous soit en aide, Priez beaucoup pour moi, car j'ai le cœur bien malade ; je souffre jusqu'aux larmes.”

Lu réserve de force physique qui lui restait ne tarda pas à s'épuiser dans la dépense quotidienne qu'il en dut faire pour mener de front la cure de sa paroisse !, l'administration matérielle du collège, là surveillance des élèves *, et surtout pour suppléer, dans la mesure de ses moyens, à la pénurie de maîtres "compétents.

1—1I1 fut secondé avec zèle, à la paroisse, par le P. L'abbé, curé-assistant, aidé des RR. PP. Lecours et Basoge, ces deux derniers malades et aujourd’hui morts.

2—Le P. Wilmes remplaça le P. Roy, à la discipline, et mit beaucoup de bonne volonté dans l’accomplissement de sa charge.

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Le 5 octobre, il écrivait à son ami :

“ Tout va bien au collège : mais ma part de travail est rude et absorbante ; je crains de succomber à lu tâche, ”

Et, quelques jours plus. tard: “Je me sens mourir sur lu brèche ; c'est à peine si je puis dire mon bréviaire et une mess basse, mon écriture vous dira assez où j'en suis réduit. Revenez prendre ma place ; je m'attends à tomber d’un jour à l'autre. Le courage est impuissant quand les forces manquent. Ne soyez pis sourd à mu voix de détresse.”

La croix, il l’embrassuit avec amour: mais, à bout de force, il demandait qu'on lui aidât à la porter.

Dieu qui, sans doute, mesurait à son serviteur là quantité de souffrance qu'il pouvait endurer pour son amour, lui vers dans le même temps une goutte nouvelle d'amertume dans laquelle son cœur se noya. Un de ses élèves mourut. Même lorsqu'il était en possession de toute sa santé, la mort de l’un des siens l’accablait jusqu'à donner des craintes à ses amis. Il en fut cette fois-ci brisé. Son médecin lui ordonna un repos absolu.

Il écrivit au P. Roy, à la date du 22 novembre :

“ Bien cher Père, me voilà continé dans ma chambre, avec l'ordre de ne m'occuper de rien, afin d'éviter une attaque de paralysie. C'est facile, n'est-ce pas, de ne rien faire dans ma position, où je dois tant faire ?... Si le sacrifice de ma vie peut assurer l'existence du collège Saint-Joseph, c'est tout. Il me semble que mes cendres reposeront tranquillement à son ombre. Peut-être une prière reconnaissante viendra de temps à autre soulager ma pauvre âme au lieu de l'expiation.”

Il ne tarda pas à reprendre le dessus, comme le témoigne cette autre lettre, datée de quelques jours plus tard :

‘“ Béni soit Dieu et saint Joseph. Me voilà en complète cons valescence ; subitement aussi je reprends la besogne avec un nouveau courage, et Dieu me soutiendra, je l'espère. Aidez-moi à le remercier, et puisse saint Joseph toujours veiller sur nous. Je ne vous écris que ces quelques mots, car la main me tremble encore, quoique les symptômes de paralysie soient disparus.”

Il l'avait dit lui-même : “ Le courage est impuissant quand les forces manquent.” Les siennes étaient épuisées, Il vaquait encore à ses devoirs ; il allait encore parler du bon Dieu à ses paroissiens, le dimanche, du haut des marches de l'autel, étant trop faible pour monter en chaire ; il assistait toujours à lu lecture des notes hebdomadaires de ses écoliers, le samedi, ct trouvait la force de leur adresser des mots d'encouragement : mais c'était un mourant qui leur parlait, c'était une ombre qu'ils voyaient venir et s'en retourner lentement.

L'alarme fut sérieusement donnée à Saint-Laurent, et le très révérend Père Beaudet arriva, le 12 décembre, en compagnie du P. Geotfrion, dans le dessein d'emmener l'auguste malade se remettre à l'Hôtel-Dieu de Montréal.

La nouvelle de son départ lui fut communiquée en même temps que l'ordre de s'y préparer pour le surlendemnain. Il fit quelques observations dans l'intérêt du collège d'abord, et pour lui-même, ensuite, déclarant que s'il montait à Montréal dans l'état de santé où il se trouvait, il ne s’en reviendrait plus, et qu'il voudrait bien mourir à Memramcook, au milieu de ses Acadiens.

Le Père provincial, qui croyait à l’efficacité d'un changement d'air et à la nécessité d’un repos absolu pour son ami, demeurax ferme, Il ne se doutait pas qu'en maintenant son ordre il prononçait un arrêt de mort.

Le P. Lefebvre se retira devant le très saint Sacrement et là, dans une vive effusion d'amour et de reconnaissance, il prononça son consummatumn est, remerciant Dieu du sacritice suprême qu'il exigeait de lui, et lui offrant sa vie pour son collège et son peuple d'adoption. Il se releva fortitié et prêt à partir. !

1—Mgr de Laval, se trouvant en France, après s'être démis de l'administration du diocèse de Québec, demanda à ses supérieurs la permission de retourner au Canada pour y finir ses jours. On la lui refusa. 1] alla aussitôt se prosterner devant le saint Sacrement et récita le Te Deum pour remercier Dieu de la suprême épreuve qu'il lui envoyait. Il mourut plus tard à Québec, néanmoins. Il y a plusieurs autres points de ressemblance entre la vie de Mgr de Laval et celle du P. Lefebvre.

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Tout le monde fut consterné en apprenant son départ, mais personne autant que Sœur Léonie et ses compagnes de la Suinte-Famille, [devait partir le 15 au soir, C'était la dernière fois qu'elles le reverraient vivant, elles en avaient le sûr pressentiment, Le climat de Montréal lui était depuis longtemps contraire; chaque fois qu'il était obligé d'aller à In maison provinciale, il se faisait une petite pharmacie et disait en partant : “Je vais chercher une maladie.” 1 allait cette foisei chercher lu mort. Elles voulurent au moins être les dernières à recevoir sa bénédiction, et, avec une diplomatie toute féminine, elles décidèrent le P. Beaudet à venir, en compagnie du P. Geotfrion et du P. Girard, prendre avec le P. Lefebvre leur diner d'adieu chez elles, agapes funèbres,

Le Dr Gaudet fut aussi invitée à ces

Le P. Lefebvre s'y traina, et, se laissant tomber dans un fauteuil, se prit à pleurer en songeunt À tou: ceux qu'il laissait orphelins, surtout à ces dévouées Sœurs, dont l'étublissement n'était pas reconnu cunoniquement par Mgr Sweeney, ' et qui seraient obligées de s'expatrier après sa mort,

Il reprit vite empire sur lui-mêine.

— Allez done, dit-il à Sœur Léonie, demander au docteur de bien vouloir mettre en écrit le régime que je dois suivre à Montréal. Il connaît mieux que moi ma constitution, et j'ai plus de confiunce en lui que dans tout autre médecin.

Sœur Léonie se hâta de faire le message. Comme tout le monde, elle croyait que le médecin ordinaire du malade avait été consulté, et que c'était sur son avis, ou tout au moins avec son consentement, qu'il allait à l'Hôtel-Dieu.

La foudre tombant sur le P. Lefebvre n'eût pas plus atterré le Dr Gaudet que la nouvelle de son départ pour Montréal.

— Le P. Lefebvre à l'Hôtel-Dieu ! s’écria-t-il, les larmes aux yeux. Si on l'envoie à Montréal, c'est Ni vous ni moi ne le reverrons vivant.

un homme mort.

1—Nous avons vu que les Sœurs de la Charité sont désormais les seules admises dans les diocèses d'Halifax et de Saint-Jean.

— Ce n’est done pas avec votre congé qu'il s'en va ?

— Mon congé! Mais c'est le premier avis que J'ai de départ.

Le Dr Gaudet, l'un des premiers élèves du collège Saint Joseph, était, avec le P. Roy, le confident, l'ami de cœur. l'enfant absolument dévoué du P. Lefebvre.

La Sœur Léonie et lui se concertèrent sur les moyens à prendre pour empêcher le départ du prêtre aimé et vénéré, du “bon Père”.

Devant les larmes des religieuses et l'assaut de l'homme doux qu'est le Dr Gaudet, devenu semblable à un lion déchainé, le P. Beaudet fut obligé de capituler. Les billets de chemin de fer étaient achetés; ils furent rendus, et le P. Lefebvre eut son “ repos absolu,” mais à Memramcook même, au presbytère, où il fut relégué avec ordre formel de ne s'occuper ni de là paroisse ni du collège. Le P. Labbé eut la charge de là paroisse, et la direction du collège fut confiée au P. Girard.

Quelques mois de recueillement, avec ses élèves sous les yeux, ses professeurs qui venaient causer avec lui durant les heures de la récréation, et sa paroisse qu'il voyait se presser autour de lui, le dimanche, lui rendirent vite un regain de santé, et, avec la santé, la joyeuse humeur qui ne lPabandonnait j#mAis complètement.

Le 13 janvier (1893) il écrivait au P. Roy:

“ Un pet'& mot de mu belle écriture pour vous donner de mes nouvelles, depuis que je vis de mes rentes. Je n'aurais jamais cru qu'il fût si facile de vivre paresseusement à ne rien faire. Saint Joseph doit se moquer de moi en me voyant boire, manger et dormir comme un pacha d'Egypte Tout va bien au collège, chacun y mettant sa quote-rart de bonne volonté. Une chose me distrait beaucoup, c'est d'aller passer quelques minutes avec les élèves; cela me rappelle les premières années du collège. Quelle belle place ils ont pour patiner sur le nouveau lac!" Aussi quelle jouissance de les

1—Un lac artificiel de toute beauté, caché sous la ramure dans l’enfoncement de la forêt, et l’œuvre du R,. P. Cormier et du LeNôtre de Saint-Joseph, le R,. P. Leblanc.

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voir s'y ébattre guillardement! Dieu est bien bon de me donner encore quelques moments de consolation.”

Des consolations, tous les saints en ont eu dans leurs plus atroces souffrances; transformées par l'amour de Dieu et par le désir violent d'être conformes au divin Crucifié, leurs douleurs elles-mêmes leur ont tenu lieu de consolations ; mais il leur à fallu tout de même soutfrir, parce qu'il est bon que l'or soit purifié par le feu.

Le P. Lefebvre avait, par ses paroles et dans son cœur, accepté d'aller mourir en exil, loin de son collège; son sacritice avait été généreux et complet ; mais était-ce bien là le plus grand sacritice qu'il fût capuble de faire, la plus forte torture que son cœur pât endurer ? Non: car il y avait quelque chose qu'il estimait plus que sa vie: l'existence, la prospérité de son collège.

L'épreuve du collège Saint-Joseph en danger de se fermer ne lui fut pas épargnée.

Dans les premiers jours du mois de mars (1893), la diphtérie se déclara parmi les écoliers avec une grande virulence, Il fut impossible de cacher l'existence du fléau à l’exilé du presbytère, qui en fut atterré. Le jour il venait à l'intirmerie, et ses nuits il les passait sans dormir, torturé, angoissé par la vision de l’agonie de ses chers rialades. Un premier pensionnaire mourut. Un esprit de panique se répandit aussitôt parmi les écoliers et les professeurs, et les parents voulurent retirer leurs enfants. Le collège allait-il se vider? Etait-il préférable de le fermer ? Pendant qu'il disait la messe, à l'autel de Sainte-Anne, on vint lui annoncer qu'un second écolier, Basile Nealis, un petit saint qu'il affectionnait particulièrement, venait d'expirer, et qu'un troisième était à l'agonie, Il recueillit devant Dicu toutes les énergies de son âme, et fit deux promesses à sainte Anne, dont l’une, un pèlerinage à son sanctuaire de Beaupré, si elle obtenait la cessation du fléau et la guérison de l’enfant dont on venait de lui annoncer l'agonie.

A l’étonnement des Sœurs et à la joie de sa mère venue pour veiller à son chevet, le jeu..e McDonald, — c'était le nom

de l’agonisant, — prit subitement du mieux et put, après quelques jours, s'en retourner chez lui. De son côté, le petit Bas.le avait dit à la Sœur qui le soignait, quelques minutes avant de mourir, qu'il n'y aurait plus de diphtérie au collège.

Le P. Lefebvre partit le jour même pour Sainte-Anne de Beaupré.

A son retour, il fut vivement sollicité par la Faculté de revenir au collège reprendre sa charge de supérieur, afin de rétablir la contiance parini les fainilles, et rassurer les enfants effrayés. L'ordre du provincial était formel: ne s'occuper activement ni de la paroisse, ni du collège. Il reprit son existence de reclus au presbytère.

Au collège, cependant, on était dans l'émerveillement de ce

qui arrivait ; les diphtérisés quérissaient l’un après l’autre, et il n'était question que de la prédiction du jeune Basile Nealis du pèlerinage du P. Lefebvre et de l'intervention miraculeuse de la bonne sainte Anne. Il y ent, le lundi de Pâques, distribution des témoignages aux écoliers. Vivement sollicité, le P. Lefebvre vint au collège présider cette cérémonie, qu'il termina par une allocution des plus touchantes. Ce fut parmi les écoliers et les maîtres une explosion d'enthousiasme, du délire. On l’entoura, on l’escorta, on le porta, malgré ses protestations, à sa chambre de supérieur, restée vacante depuis son départ peur le presbytère, et on le supplia avec larmes de l’occuper comme autrefois. La foule des écoliers l'enveloppait encore, quand le facteur lui remit son courrier. Une lettre portait le cachet de la maison provinciale. Il l'ouvrit et y lut, à son étonnement et aux acclamations de sa garde délirante, que, vu là gravité de la situation à Memramcook, il était relevé de l’ordre de demeurer au presbytère, et qu'il pouvait désormais en user selon ce que lui dicterait son jugement.

Il resta au collège, gardé par les maîtres et les élèves, réunis dans un même sentiment d'amour et de reconnaissance.

Ecrivant au P. Roy, il lui raconte l'épidémie, ses angoisses mortelles, le retour de ses élèves au collège, la confiance publique revenue, et il termine en l'invitant à remércier la bonne

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sainte Anne et saint Joseph, auxquels il attribue l'éloignement du terrible fléau et la conservation de ses élèves.

“ Je me sens revivre, continue-t-il. Mes confrères les curés et d’autres personnes qui n’honorent de leur bienveillante amitié s'accordent à me féliciter sur mon apparence de santé tout aussi bien que sur mon retour au collège ; et moi, crédule comme un enfant, je me prends à croire à la réalité de toutes ces paroles, dictées, sans doute, par une complaisante charité.”

Le fait est qu'il se‘sentait lentement mourir.

Cependant, l'année 1893 se passa sans accident grave : il en fut ainsi du printemps de 1894.

Il restait toujours à la tête de son collège.

Aux vacances, oblisé de se rendre à la maison provinciale, il y fit son séjour aussi court qu'on le lui permit, et reprit le chemin du Nouveau-Brunswick.

Arrivé à Québec il se sentit malade, “ L'air de la mer me remettra.” pensa til, et il prit le bateau. Il se trouva bientôt plus mal, et crut qu'il allait mourir. Seul, sans une connaissance à bord, il ramnassa tout son courage et se recommanda à ses saints. Le bateau fit une relâche à la Rivière-du-Loup.

— Si je ne puis pas arriver vivant au collège, se dit-il à luimême,au moins je mourrai chez les miens, et j'aurai un prêtre.

Il trouva au débarcadère M. Louis Levasseur, qui avait deux de ses garçons au collège Saint-Joseph.

—Je suis bien malade, mon ami, lui dit-il, et je m'en vais chez vous.

M. Levasseur, qui avait sa voiture, s'empressa de l'y faire monter et téléphona pour un médecin. Le Dr Sirois les attendait, quand ils arrivèrent. Le P. Lefebvre descendit en souriant, trouvant des mots aut ables sur son état, et monta au salon. Là, épuisé, rendu, il perdit connaissance. Une fièvre intense se déclara, et il fut deux jours aux portes de la mort. Son courage ne l’ahandonna pas, cependant. Il ne voulait pas mourir là L'idée de son collège l'obsédait ; et, pour y retourner, dût-il expirer en arrivant, il eût marché sur des charbons ardents.

Le médecin lui avait défendu de boire. Dans son délire le plus violent, il demandait qu'on lui appliquât sur la bouche un linge trempé dans de l’eau glacée, mais il n’en avala pas une seule goutte, “ atin de pouvoir se rendre à Memramcook ”.

M. Levasseur à une jeune fille, Mile Minie, qui est musicienne comme le sont toutes les Canadiennes, un peu plus même, Instaliée au piano, l'enfant se mit un jour à jouer discrètement un air que lui avait chanté son frère. Les malades ont l'oreille fine. Le P. Lefebvre se leva aussitôt sur son séant, l'œil étincelant, le visage tout illuminé.

“— N'est-ce pas, dit-il, le Breton exilé que j'entends ? Oh ‘un soufHe de Memramcook! Un parfum de mon collège! De grâce, qu'on joue un peu plus fort. Je sens que je vais guérir.

Ce chant avait été composé au collège même, la musique par le P. Arseneault et les paroles par le P. Laperche, un Breton pur sang.

De ce moment il entra en convalescence, et, peu de jours après, il prenait le train de Memramcook, accompagné du Dr Gaudet, qui était venu au devant de lui.

Il est rare que les hommes, même les prédestinés, accomplissent de leur vivant tonte l’œuvre de leur vie. Ils ouvrent les sentiers, ils tracent le sillon, ils jettent la semence: et cela suffit. Le soleil, la terre feront inconsciemment le reste. S'il faut disséminer au loin les germes, les oiseaux du ciel s'en chargeront.

L'exemple germe dans les consciences comme le froment dans une terre bien préparée ; et la prière des serviteurs de Dieu contient assez de rayons pour faire fructifier et mûrir les plus abondantes moissons.

Le P. Lefebvre voyait son collège grandir et prospérer. Il était content de ses écoliers ; plusieurs avaient été consacrés prêtres ; d'autres avaient embrassé l’état monastique ; le plus grand nombre étaient retournés dans le monde, où ils faisaient œuvre de chrétiens et d'utiles citoyens. Toutes les carrières souvraient devant eux; mais autre était la condition de la femme acadienne.

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Celle qui avait été pleine de fortitude dans la persécution, héroïque dans la souffrance et l'exil, adiniruble duns la mort, l’humble et douce Acadienne restait impuissante et presque oubliée dans le mouvement d'émancipation qui se faisait autour d'elle.

Le P. Lefebvre savait ses vertus; il avait été témoin de sa foi naïve et forte, de ses sentiments violents de religion, de son amour sans bornes pour Dieu et la Mère de Dieu: mais comme elle était pauvre et généralement sans instruction, les vrandes avenues de la vie restaient sévèrement fermées devant elle. Le cloître même lui refusait ses portes; car, n'ayant pas de dot à offrir, elle se trouvait trop pauvre pour être admise à faire ses vœux de pauvreté perpétuelle dans les communautés ordinaires.

Depuis longtemps le P. Lefebvre cherchait les moyens de venir en aide à ces douces délaissées, surtout d'offrir à celles qui soupiraient après la vie religieuse une retraite auprès des autels, accessible à l'ignorance et à la pauvreté, et où elles pourraient du travail de leurs mains subvenir à leur propre existence. Il voulait des Sœurs conformes aux aspirations et aux moyens des Acadiennes, qui fussent de fait aussi bien que de nom, pauvres et humbles.

Prenez les dernières places au banquet, a dit le Sauveur des hommes, et le maître ensuite vous fera monter plus haut.

Parmi d’autres très graves difficultés était celle de trouver une Claire ou une Marguerite Bourgeoys capable d'initier à son projet des jeunes personnes tout à fait étrangères à la vie religieuse. Cela n’était pas possible en Acadie.

Il fit venir de Notre-Dame de l’Indiana, en 1874, un essaim de sept religieuses appartenant à la congrégation des Sœurs de Sainte-Croix. Cette congrégation avait été fondée au Mans, en 1835, pour le service manuel des séminaires et collèges de la communauté de Sainte-Croix.

En 1842, Mgr de la Haïilandière, évêque de Vincennes, aux Etats-Unis, fit venir du Mans quelques-unes de ces religieuses qu’il établit à Bertrand. La même année, le P. Sorin ayant fondé, à l’Indiana, le collège Notre-Dame, obtint le concours

des Sœurs de Bertrand pour le service temporel de son non

vel établissement,

A Memramcook, on autorisa les Sœurs à recevoir des postulantes, mais à condition qu'elles fissent leur noviciat à Notre-Dame. Cela n'était pas possible, la distance entre les deux endroits étant de plus de cinq cents lieues.

Le P. Lefebvre forma alors le projet d'établir, avec le concours de ses religieuses, une communauté nouvelle, tout à fait distincte de celle de Sainte-Croix, et qui serait destinée exclusivement au service temporel des maisons d'éducation.

Par un de ces sentiments d'exquise délicatesse, dont les saints et les âmes d'élite semblent avoir seuls le parfait secret, il les voulut tout à fait indépendantes de lui et de sa communauté.

A la tête de la petite communauté se trouvait une femme remarquable par sa piété et ses grands talents d'organisation, une Canadienne-Française, née Paradi , Sœur Marie Léonie en religion.

Cette femme courageuse, à qui la pauvreté personnelle aussi bien que collective n'inspirait pas de terreurs, que ne rebutaient pas les durs et humbles travaux de la domesticité, avait pour le P. Lefebvre la vénération, j'allais dire le culte. qu'eurent sainte Monique pour saint Ambroise, sainte Paule pour saint Jérôme, sainte Scholastique pour saint Benoit. sainte Chantal pour saint François de Sales, Mme Legros pour saint Vincent de Paul, Mme Swetchine pour Lacordaire.

La nouvelle acrévation de femmes devint une ruche, où de nombreuses abeilles vinrent timidement demander à butiner dans les parterres de la religion. Elles étaient étonnées et charmées tout à la fois d'être admises, pauvres et sans instruction pour la plupart, au nombre des épouses de l’'Agneau.

Il se fit la, dans le silence et l'effacement, comme une incubation d'âmes à Dieu.

Elles s'étaient d'abord appelées les Petites Sœurs. Au chapitre général des religieux de Sainte-Croix, tenu en France en 1880, le P. Lefebvre, alors provincial de toute l'Amérique

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Une des grandes préoccupations du bon P. Lefebvre était, nous l'avons vu, de ne pas laisser ses Petites Sœurs orphelines. L'évêque diocésain, Mgr Sweeney, pour des rusons de haute prudence, sans doute, persistait à leur refuser l'institution canonique : et il sentait, lui, qu'il allait mourir.

Il commença de bonne heure à essaimer, atin que, lorsqu'il

serait purti, les ruches fussent assez nombreuses et assez

fortes pour subsister par elles-mêmes. Peut-être trouveraientelles au Canada,—c'était là l’objet de ses vœux et son espoir, —un évêque qui voulût bien leur donner dans l'Eglise une existence canonique.

C'est le 5 octobre 1874 qu'avuit été fondée la première maison des Petites Sœurs, dans le vieux collège de Memramcook. Celle de Notre-Dame de la Côte-des-Neiges fut instituée en 1876; celle de Saint-Césaire, en 1878; celle de Farnham en 1879 ; celle de Van Buren, en 1893. Trois autres maisons ont été fondées depuis la mort du P. Lefebvre : celle de Marieville en 1895, celles de Lévis et d'Ottawa, en 1896.

À Sa Grandeur Mgr Paul Lurocque, évêque de Sherbrooke, reviennent le mérite et l'honneur d'avoir, le 26 janvier 1896, promulgué le décret d'érection canonique de la communauté fondée par le P. Lefebvre et la Sœnr Léonie. La maison mère et le noviciat avaient été transférés de Memramcook à Sherbrooke, le 5 octobre 1895.

[4 famille religieuse des Petites Sœurs, composée de sept membres seulement, en 1874, compte aujourd hu: près de deux cents professes, novices et postulantes, chargées, tant au Canada qu’en Acadie, de lu desserte matérielle et des soins du ménage des collèges et des communautés religieuses *.

(1) Dans son mandement d’érection canonique, document ecclésiastique écrit avec beaucoup d’onction, et qui rappelle, à la lecture, certaines lettres de saint François de Sales à ses filles spirituelles de la Visitation, Mgr Larocque trace succinctement la genèse de la communauté, et, après avoir noté la part prise par le P. Lefebvre à sa fondation, il ajoute:

‘ ,Jetée dans uneterre féconde, au milieu de cette courageuse population acadienne, où la foi, en dépit des obstacles, est restée si vive et si tenace, cultivée par le dévouement et la piété admirables se son Fondateur, la petite communauté ne tarda pas à se développer,

“ La grâce de Dieu, comme une rosée féconde, faisait yermer, nombreuses et 80 lides, les vocations religieuses au milieu de ces jeunes Acadiennes que des événements malheureux avaient bien pu condamner à la pauvreté et à l’ignorance sans pouvoir jamais les dépouiller des dons de la grâce et de la vertu.”

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Les religieux de Sainte-Croix font, en hiver, la méditation commune à la chapelle, à cinq heures et demie du matin. Le P. Lefebvre y était toujours le premier arrivé ; jamais il n'y

Le P. Lefebvre en 1995.

manquait, On fut étonné de voir son prie-Dieu inoccupé, le lundi, 28 de janvier (1895). Les Pères s’en alarmèrent ; mais,

les exercices terminés, quelques-uns passant de son côté et

ee

apercevant de la lumière chez lui, tous se rassurèrent et allèrent à leurs occupations.

Une demi-heure plus tard, les deux Sœurs qui avaient coutume de faire sa chambre pendant qu'il célébrait sa messe, l’aperçurent, en ouvrant la porte, étendu sur son lit, et crurent qu'il dormait. Inquiètes, elles allèrent cependant rapporter la chose au P. Arsenault, préfet de discipline. Celui-ci, accompagné du P. Cormier, pénétra chez le supérieur et trouva son corps inanimé et déjà froid. Ses muins étaient croisées sur su poitrine, ses paupières étaient closes, et 1l souriait comme un enfant qui entrevoit une vision d'anges dans son sommeil.

Le P. Lefebvre était mort !

Son âme s'était envolée au ciel, comme s'échappe lu dernitre flamme que jette la lampe du sanctuaire, quand l'huile est épuisée,

Ce fut dans le collège une douleur que la plume ne saurait décrire.

La nouvelle se répandit au dehors comme l'éclair, et il y eut un sanglot dans toute l’Acadie. En s’abordant les gens se regarduient avec stupeur et disaient : “ Notre libérateur est mort!” Ce fut un deuil universel ; celui qui venait de mourir était, en vérité, le père de tous.

La pensée de l’Acadie fut longtemps en deuil, et le tribut des larmes lui fut rendu par tout le peuple à deux genoux devant les autels.

Ce qui reste de nous, quand J’âme est partie, n'est plus que de la terre qui doit retourner à la terre. Les funérailles furent fixées au jeudi, à dix heures.

Celui qui, en 1864, était allé chercher à Saint-Laurent le fondateur du collège Saint-Joseph,—le vénéré évêque de Saint. Jean, Mgr Sweeney,—vint le conduire à sa demeure dernière. Le T. R. P. Beaudet, provincial de la Congrégation, le P. Blanche, Eudiste, supérieur du collège Sainte-Anne à la Nouvelle-Ecosse, les supérieurs des collèges canadiens de | Sainte-Croix, le clergé du Nouveau-Brunswick, plusieurs curés de la Nouvelle-Ecosse et de l'ile du Prince-Edouard, le collève, les anciens élèves, toute la paroisse de Memramcook, une foule

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énorme accourue de’ tous les points de la province, étaient venus contempler une dernière fois les traits du bien-nimé bienfaiteur de l’Acudie et lui faire les suprêmes adieux. de la mort.

C'était un deuil et c'était aussi un triomphe.

O mort, tu perds ton aiguillon devant le juste qui s'endort dans le Seigneur! Le corps du libérateur de l’Acadie était retourné à la poussière, mais son âme, déjà béatifiée, circeulait au milieu de la foule recueillie ; il vivait glorieusement dans les cœurs. Le peuple était en larmes; mais ses sanglots s'uchevaient en prières et en ‘nvocations.

M. l'abbé Philippe Belliveau, curé de Barachois, prononça l'oraison funèbre.

Son discours, pour me servir de ses propres expressions, fut l'apothéose “du meilleur d'entre tous ceux qui ont vécu et sont morts en Acadie. Le P. Lefebvre sera dans l'histoire la plus belle tigure parmi la génération contemporaine ; il fut un grand serviteur de Dien et un insigne bienfaiteur de ses frères, et sa longue vie a été une constante préparation à la mort,”

“O0 cher et bien-aimé P. Lefebvre, s'écria-t-il en terminant, c'est avec un déchirement inexprimable du cœur que nous venons te dire un suprême adieu, pleurer et prier autour de ton cercueil. Sois assuré que ta mémoire vivra dans nos cœurs aussi longtemps que vivra le peuple acadien. Toi, du haut du ciel, tu veilleras sur tes enfants, sur le peuple que tu as tant aimé, et pour lequel tu as tant fait! Adieu ! Adieu !”

Le service de trentième attira une seconde fois la foule du clergé et des laïques, particulièrement ceux de langue anglaise, parce que M. l'abbé Meahan, curé de Moncton, devait prononcer le discours funèbre.

Prenant pour texte ces paroles de l'Ecclésiaste : “ Que la mémoire de Néhémie soit longtemps conservée, parce qu'il à relevé nos murailles qui gisaient par terre,” le prédicateur retraça la carrière de l’illustre et bien-aimé défunt. Il raconta ses luttes, son héroïsme, son humilité, sa charité, ses triomphes. “Le P. Lefebvre, dit-il, était le prêtre idéal, prédestiné au service de l’autel. Il fut toute sa vie un modèle de la per-

fection sacerdotale, il était impossible de ne pus voir en lui le prêtre.”

S'adressant aux Acadiens: “Cet homme a relevé l'éditice gisant de votre nationalité, Il a posé votre pied sur le roc, et mis sur vos lèvres un cuntique nouveau, le cantique de la délivrance.”

De son côté le P. Français, supérieur général de lu congréwation de Nainte-Croix, adressait, le lendemain même une lettre-circulaire à tous les siens, faisant un wagnitique et généreux éloge du défunt, et le recommandant aux suffrages de toute la communauté,

Muis de tous les témoignages d'amour et de reconnaissance qui lui furent rendus, le plus touchant est peut-être celui des Micmucs. Leurs délégués vinrent des extrémités de la province s'agenouiller sur sa tombe et demander au nom des tribus le portrait du “patriarche.”

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie; Entre les plus beaux noms leurs noms sont les plus beaux ; Toute gloire auprès d’eux passe et tombe éphémère ; Et comme ferait une mère, La voix d’un peuple entier les berce en leurs tombeaux. !

Un jour de l'an dernier, que j'étais allé prier sur sa tombe, jy rencontrai un cultivateur de Memramcook que je savais avoir été l’un de ses plus fervents amis.

—Ne trouvez-vous pas ce monument bien pauvre pour un si grand bienfaiteur, lui dis-je, en lui montrant l'humble croix, au pied de laquelle s'épanouissaient une rose et quelques œillets ?

—Je crois que le P. Lefebvre l'aime mieux ainsi, me répondit-il. Quand nous avons bâti le monument de M. Lafrance, que vous voyez là, nous lui avons demandé quel monument il faudrait lui élever, à lui, et il nous a répondu (je cite textuellement) :

Mettez du gazon sur ma tombe, Et, s’il y croît des fleurs, ne les arrachez pas.

1—Victor Hugo.

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G w & G y G y MONEY ] LA N] L 4 "Uri + CHAPITRE VINGTIEME Acadiens en dehors de l'Acadie, -- Journaux acadiens. — Le catéchisme dans les écoles, — Le français. — Les Eudistes, — Le P, Le Doré, — Le P, Blan che, — Le P, Roy, — Situation présente des Acadiens, — Monument commémoratif, — Historiens : Rameau de Suint-Pére, l'abbé Casgrain, Edouard

Richard, Brown, Haliburton, Hannay, Murdock, Campbell, Smith, — Jarques et Marie, — L'Ervangéline.

Ce qu'il y a de plus étonnant chez les Acadiens, c'est qu'ils exist it encore, Leur race devait périr, en 1755, lorsque leurs maisous et leurs églises furent incendiées sous leurs yeux, leurs troupeaux et leurs moissons contisqués au protit des spoliateurs, leurs terres et leurs marais donnés aux ennemis, lorsque leurs familles furent séparées les unes des autres et les membres d'une même famille entre eux, pour être dispersés “comme ces feuilles d'automne qu'une violente rafale arrache aux arbres, fait tourbillonner un instant et répand au loin sur les mers !.”

On retrouve aujourd'hui leurs lambeaux par toute la terre, reconnaissables encore ; vous les distingueriez à Belle-Tsle-en- Mer et dans les Landes, à l'intensité de leur foi et à leur fidélité au culte de la patrie perdue ; ils forment des groupes distincts au Labrador, et sont le dernier rempart de la nationalité française à la Louisiane, Un publiciste canadien, chiffres en main, affirme qu'ils sont 80,000 aux Etats-Unis et 100,000 dans le vieux Canada, où leurs groupes principaux se trouvent dans le district de Joliette; dans les comtés de Saint-Jean, de Verchères, de Napierville, d'Iberville et de Laprairie ; à Bécancour, à Saint-Grégoire, à Nicolet; dans les townships de l'Est, à Drummond, Arthabaska, Mégantic: dans les villes de Mont-

1—Longfellow, Evangéline.

204 LE D, LEFENVRE ET L'ACADIR

réal, Québec et Trois Riviéres : le long des rivages de In On: pésie ot de Bonaventure, au Témiscouata, aux îles de Ta Mad eine, Ceux d'entre eux qui sétablirent dans les distriets de Montréal et de Trois-Rivières, Venant asaoz diroct: ment de l'Acadie, apportèrent avee eux les notions agricole de leur pays et devinrent les agronomes modèles de ces régions. Certaines paroisses, comme Bécancour et Saint

Jaeques de PAchignn, sont exelusivement acadiennes et

comptent parmi les plus prospéres de la province,

% Dans presque ehaque famille neadienne, nous dit M. LOU Lontaine, dans son rapport sur les Aeñdiens de la provinee de Québee, lu À ln convention de ESS0, on eompte ur où plusieurs prétres, des sœurs ngrégées à différentes communautés, des avocats, des médecins, des notaires, ete,

“Mais on dit: tôtu comme un Aeñadien, tout eomme on dit on France : tôtu comme un Breton.

“Au fond FAcadien de ln province de Québec est bon enfant, asso, frondour, aux allures Tibres, au frane parler, eroyant que la parole à été donnée à l'homme pour exprimer si pensee ot dire ln vérité.”

Les Acadiens ont été pour le Bas-Canada co qu'ont été pour l'Allemagne et Angle ire les Françnis expulsés par la révo cation de l'édit de Nantes: beaucoup de leurs descendants se trouvent aujourd'hui à la tête de Findustrie, de ln finance et du commerce canadiens-Françnis: les lettres et les beaux-arts de la provinee sœur se réclament également d'eux,

Ceux qui retournerent en Acadie furent moins fortunés Obligés de se cacher longtemps le long des rivages et an milieu des rochers arides, le plus grand nombre se fit pêcheur pour vivre, et laissa se perdre les fortes notions d'agriculture qui avaient fait d'eux et de leurs peres les cultivateurs les plus éclairés de toute l'Amérique.

Nous avons vu ce qu'ils étaient, en ISG4 à l'arrivée du P, Lefebvre à Memramcook, et nous avons suivi leur dévelop pement coincidant avec les progrès annuels du collège,

Leur premier journal le Moniteur aeadien, publié à She dine, remonte à l'année 1867. Ils ont aujourd'hui trois autres

vos de In ns ca de Ta Mail nt dans les , aggoz direct Lions agricoles iodéles de cos ur et Nuit acndiennes et 16:

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DA LEVCEBVRE ET L'ACADI 295

journaux : le Courrier dou l'rovincos Maritime, publié à Bathurst, nu Nouveau Brunawick l'Evangéline, publié à Weymouth, à In Nouvelle Ecosse, ot, l'Empurtiol, publié h Pignish, à lle du Prince Édounrd

La langue française eat officiellement reconnue dans les écoles publiques du Nouvonu Pronswick, en ce sens que l'Ecole normale CONphe parmi ses professeure un Aendien. M Alphée Bollivenu, nneien élève du collège Saint: Joseph, à quest dévolue In fonction exclusive de préparer log maitres et los mnitresaus Francais à leurs examens d'nptitucde,

Ces examens se font en langue anglaise; mais il eat tenu Un certain éompte, aux faturs maîtres ot iaitresses, de leurs connaissances du français, qu'ils auront ensuite Je privilège d'enseigner dans les distrieta ncadiens, concurremiment nvee l'anginis,

Le fameux bill deu éoglas séparées" (I87L) n peut-être plus profité que nuinus Acadiens, méme at point de vue relivieux, Le entéchisme eat, enseluné aux enfants, autant que la préparation à leur première communion l'exige, mais en dehors des heures réglementaires, gun nuire, pur conséquent, A programme oMciel des études: les maîtres ot maitresse sont obliués d'avoir la méme compétence que leurs confréreg anglais ; et les écoles étant défrnyées en partie par le trésor publie et en partie par ln cotisation Humobiliore, leg pauvres se brouvent placés absolument sur le méme pied que les riches, en résulte entre catholiques et protestants une grande harmonte, prélude de cette bonne volonté parmi les hommes qu'annoncorent les anges à la naissance du Sauveur.

A l'île du Prince-Edouurd, les écoles françaises, tout en

relevant, comme celles des provinces sœurs, du conseil de

l'Instruction publique, sont placées sous ln surveillance particulière d'ün inspecteur neadien (M. Joseph-Octave A rsenault), et, quoique communes quant au programme des études avec les écoles anglaises, constituent un département à peu près séparé, Il s'est formé, en 1893, une “ Association des instituteurs français”, composée de tous les maîtres et maitresses

acadiens de l’île, dont l’objet spécial est l’enseignement, dans les écoles, du français et de l'anglais mis sur un pied d'égalité. Cette association opère un bien sensible dans les paroisses françaises, que l’envahissement de la langue angluise menace

très séricüsement, Le gouvernement la tolère et l'encouragre. Le clergé de l’île, Mgr McDonald tout particulièrement, mérite la reconnaissance des Acadiens pour la part généreuse qu'il a prise dans l’organisation de ce mouvement, et aussi pour le large esprit de justice et de libéralité dont il use envers eux en toutes occasions,

Rien de ce genre n'existe encore à la Nouvelle-Ecosse, où prévaut, d'ailleurs, à peu près le même système d'écoles communes qu'au Nouveau-Brunswick et à l'île du Prince- Edouard. Le français n'y est pas officiellement reconnu dans les écoles publiques ; mais les autorités anglaises sont, au fond, bien disposées envers notre langue. Une académie française, dont M. Alphonse Benoit est le directeur, reçoit une subvention de l'Etat, à la Baie-f'ainte-Marie; des livres de lecture français sont placés sur la liste officielle, et la crainte seule de soulever de fâcheuses susceptibilités empêche, croyonsnous, le Conseil de faire un pas de plus. Sous le rapport de l'enseignement du français, l'écho de ce qui s’imprime et se dit au sujet des écoles du Manitoba produit un mauvais effet dans les provinces maritimes. Cette question réglée, et les zélés devenus moins bruyants, nous aurons l’espérance d'obtenir certaines concessions que le Conseil ne croit pas prudent de nous accorder aujourd'hui.

Nos deux collèges français, ! celui de Saint-Joseph, au Nouveau-Brunswick, et celui de Sainte-Anne, à la Nouvelle- Ecosse, occupent l’un et l'autre une bonne situation parmi les écoles secondaires des provinces maritimes, et jouissent d’un succès satisfaisant. Ce dernier est dirigé par les Père” Eudistes de France, qui, en outre du collège Sainte-Anne, ont fondé un séminaire théologique à Halifax. Les Eudistes font pour nous

1—Comme nous l'avons dit plus haut, l'anglais et le français y sont sur un pied d'égalité,

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ce que les Sulpiciens ont fait et font encore pour les Canadiens : ils mettent à notre service leurs talents, leur dévouement .et leur bourse. Le supérieur général de l'ordre, le R. P. Ange Le Doré, l'un des ecclésiastiques les plus marquants de France !, et que l’Acadie est heureuse de compter au nombre de ses plus illustres amis, à pour le seconder au milieu de nous le KR. P. Blanche ?, l’émule du P. Lefebvre et le digne continuateur de son œuvre de régénération acadienne ; le À, P. da grand séminaire du Saint-Cœur-de-Marie, à Halifax, et un nombre considérable de docteurs en théologie et de professeurs de sciences et de littérature.

Levallois, supérieur

Le fondateur du grand séminaire, le P. Pierre-Marie Crochet, un saint, de qui son supérieur général disait : “ C'est un religieux dont toute la vie n'a été qu’un acte prolongé d'hnmilité, d’obéissance et de sacrifice,” est décédé à Halifax, en 1896.

Ce séminaire, élevé sur un terrain acheté de Mgr l'archevêque, dans un des plus riants quartiers de la ville, et qui a déjà coûté à la communauté une somme considérable d'argent, est peut-être le plus beau monument d'éducation supérieure des provinces maritimes.

C'est le R. P. Roy, le fils spirituel de prédilection, l'ami, le confident intime du P. Lefebvre, qui lui à succédé à Memram-

1—Néà Auray,en Bretagne, en 1833,

Dans les difficultés qui ont surgi, il y a quelques années, entre legouvernement et les congrégations religieuses, en France,le P. Le Doré a été choisi comme président du Comité de défense.

C’est un écrivain de renom et un orateur distingué.

Les électeurs de la 3e circonscription de Brest,en Bretagne, viennent de lui offrir la succession législative de Mgr d’Huist à l’Assemblée nationale, qu'il a refusée.

Ce fut sous les fenêtres de la maison de son aïeul que partit, en juillet 1632, l'expédition de Razilly, qui reprit possession de l'Acadie au nom du roi de France.

2— Né à Josselin, en Bretagne, en 1848, Fut d’abord clerc d’avocat, puis soldat dans la guerre franco-prussienne, officier d'ordonnance du général Martenot, puis prêtre, en 1878. Les plus hautes charges de la communauté lui furent confiées dès son entrée en religion; il fut successivement préfet dans les collèges de Besançon et de Rennes, C’est lui qui fut choisi pour fonder le grand collège de Versailles,

cook, en mars 1895. ! Sous son habile et féconde direction le collège Saint-Joseph continue, comme au temps de son fonda. teur, son œuvre de bienfaisance religieuse et nationale.

Le P, Roy.

Le conseil de 4 communauté continue, de son côté, d'envoyer à Memramcook des Pères et des Frères choisis parmi

I—Le R, P. Girard, D, D., avait été nommé supérieur intérimaire.

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‘rimaire.

LE P. LEFEBVRE £i LACADIE

les plus compétents de l’ordre, La stabilité de l'institution semble assurée.

Voulant donner un prompt témoignage de leur vive reconnaissance envers le grand bienfaiteur de l’Acadie et de leur profond attachement au collège de Memramcook, les anciens élèves, tous, sans distinction de natioualité et de religion, se sont réunis, peu de temps après sa mort, et ont décidé de lui élever un monument commémoratif.

Le monument est terminé; linauguration en a été faite l'été dernier C'est un superbe bâtiment en pierre, dont le rez-de-chaussée servira de musée, de cabinet de physique, de laboratoire et de classes pour l’enseignement des sciences, et l'étage supérieur de salle publique pour les exercices de fin d'année.

Le P. Lefebvre entre dans l'histoire, comme il est entré dans le cœur des Aca liens. !

Le progrès accompli par les Acadiens dans les trente dernières années est à peine crovable. Il est vrai qu'ils étaient alors tout à fait ionorés, sans moyens d'action et sans un seul ami de leur race dans les provinces, ce qui fait que leur relèvement saute davantage aux yeux.

Par leur modération dans le snecès, leur bonne foi et leur libéralite vis-à-vis des autres nationalités, leur dépouillement de tout fanatisme religieux, leur ferme détermination de ne pas s'isoler dans l'État, et les efforts qu'ils font pour arriver aux premiers rangs, les Acadiens se sont gagné l'estime et le bon vouloir des populations protestantes. D'inféreurs qu'ils paraissaient être, ils sont devenus leurs égaux en toutes

choses, sans susciter aucun sentiment mauvais. Ceux qu'ils placent à leur tête évitent surtout de mettre de bruyantes professions à la place des actes, et de faire de tout bois | religion.

1—L'autre jour M. Emmerson, le premier ministre provincial, inaugurant un superbe pont en acier, lui donnait, de son propre chef, sans en avoir été requis, le nom de LEFEBVRE, Un seul journal anglais y a trouvé à redire, mollement.

M. Emmerson est un ancien élève de Saint-Joseph.

Dans l'ordre eivil et politique justice leur est À peu près rendue ; ils ont des ministres dans l'exécutif du Nouveau. Brunswick (MM. Labillois et Richard), de la Nouvelle. Ecosse (M. Comeau), deux conseillers législatifs ! et trois représentants à la Législature d'Halifax : huit membres à la chambre

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