C. LiEVENS
Ce voyage à travers le Barway n'était pas seulement pour le Père un long triomphe apostolique, c'était aussi la démonstration parfaite de l'efEcacité d'action des
catéchistes, qu'il avait formés à Ranchi. Le manque de prêtres, pour une chrétienté aussi peuplée que l'était maintenant le Chota-Nagpore, l'avait depuis longtemps tourmenté; ce fut le cauchemar de ses nuits sans sommeil, ce fut, comme le marque le P. Motet, le grand chagrin des dernières années de sa vie. Faire plus qu'elle ne faisait, la Province belge ne le pouvait, et alors ?
Ainsi lui était venue la pensée d'installer dans chaque centre de chrétiens un catéchiste, qui instruirait le peuple, lui ferait la prière, élèverait les enfants et suppléerait, autant que faire se pourrait, à la présence habituelle du prêtre. Le prêtre, lui, d'une résidence centrale, rayonnerait sans cesse à travers les villages, célébrerait le sacrifice et administrerait les sacrements.
Hélas! même à ce compte, il aurait fallu pour le Chota-Nagpore seul, 160 prêtres! Et ces 160 prêtres auraient dû être des Pères Lievens!
Mais pour l'heure, il voyait l'œuvre de ses catéchistes, et elle était superbe; jamais un prêtre n'avait mis le pied dans le Barway, et il trouvait toutes ces populations si bien instruites et si bien disposées, qu'il n'avait plus qu'à leur donner le baptême.
A peine le Père avait-il franchi les défilés qui donnent accès dans le canton, que le bruit se répandait : « Le saheb à la longue robe est arrivé! » On accourait en foule, hommes, femmes et enfants, les plus petits portés sur les épaules de leurs mères; ils se réunissaient autour de leurs vieillards courbés par l'âge. — « Qu'attendez-vous de moi.^ » leur demandait
le Père. — « Nous attendons de vous le baptême. Nous voulons devenir les enfants de Dieu, le démon ne peut rien contre les enfants de Dieu. » Le Père les écoutait alors et les interrogeait; après il leur prêchait dans son inimitable style, et les jugeant prêts enfin, il leur conférait le baptême. Et dans tous les hameaux voisins c'était à recommencer jusque quin/ce et vingt fois par jour.
« Evidemment, dans ces circonstances, le missionnaire, qui d'ailleurs y est autorisé, supprime les cérémonies accessoires du baptême. Sur l'herbe, il faisait ranger les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, en lignes de vingt ou de vingt-cinq. A chaque groupe de quarante ou de cinquante, un catéchiste était attaché, qui donnait une dernière instruction sur le baptême; puis le Père parcourait les rangs, versant sur chaque front l'eau régénératrice. Derrière lui, marchait un catéchiste qui, au fur et à mesure, inscrivait les noms sur le registre de la mission. Quand la nuit venait, le bras de l'apôtre tombait de lassitude, mais son cœur débordait de bonheur et de reconnaissance. C'est dans ce voyage qu'en moins d'un mois, il baptisa plus de 13,000 âmes. »
Le P. Motet, à qui nous devons ces détails, ajoute en terminant sa lettre : « Quand finira l'année, nous serons bien près de 100,000 chrétiens au Chota-Nagpore. »
Le P. Lievens rentra à Ranchi le 17 novembre. Il y était rappelé par une intrigue nouvelle des l'ikkédars, ses ennemis. Cette fois ce n'était plus aux chrétiens qu'on s'attaquait, mais au Sahcb lui-même. Il
était, dénoncé comme soulevant les populations contre le gouvernement et les autorités anglaises. Ce voyage au Barway prenait, dans l'accusation, le dehors d'un soulèvement; on parlait d'agitations, de complots, d'assemblées séditieuses; les catéchistes étaient des officiers subalternes destinés à former et à commander plus tard les corps révoltés, etc., etc. L'accusation avait été portée à Calcutta même et le gouverneur général de l'Inde avait, aux autorités de Ranchi, demandé un rapport urgent.
A peine rentré, le Père alla se constituer devant le juge. Celui-ci l'interrogea sur son voyage et, devant les réponses du Père, simples et sincères, toute l'accusation, comme un château de cartes, tomba. Au lieu de lui « faire faire de l'huile », comme l'avaient espéré ses ennemis, le juge l'invita à prendre des raffraîchissements avec sa famille.
Encore une fois l'opposition se trouvait réduite à tenter quelque mauvais coup; mais le Père en avait d'autant moins souci que, maintenant, il avait avec lui un solide revolver de campagne, qu'il appelait « mon Nagant » du nom du fabricant d'armes qui le lui avait envoyé. Il n'eut jamais d'ailleurs à s'en servir.
Une autre amertume l'attendait, qui devait lui navrer l'âme.
L'exceptionnel renfort qui venait d'arriver de Belgique avait été, par les Supérieurs, distribué entre les différentes stations des missions indiennes; mais, pour le Barway, personne.
« Nous nous rappelons, écrit le P. Motet, son
bonheur et sa joie, quand il apprit que la Province belge allait nous envoyer une si nombreuse bande de missionnaires. Hélas! Dieu, dans ses desseins toujours adorables, en reprit soudainement la fleur, et le pauvre Père eut l'immense douleur de voir sa belle mission du Barway, qui comptait plus de 40,000 néophytes, rester, ou sans prêtre, ou avec un seul à chaque instant malade. Cette douleur intime, autant que les travaux et les tracas de mille procès, ont précipité sa mort si déplorable. »
Là souffrance donne à la beauté des âmes son dernier et plus brillant éclat; il manque une auréole au front des gens heureux, l'auréole divine de la Croix. Tous les grands saints l'ont portée. Or, quand Dieu veut faire souffrir ceux qu'il aime, pour les rapprocher plus de son Christ, le divin souffrant, il les frappe au point vif, et là, les déchire. Il y avait un seul amour dans la vie du P. Lievens, ses enfants, ses pauvres Indous; que lui importait tout le reste de l'univers? C'est là, c'est dans cet amour qu'il va souffrir.
Même à un point de vue tout humain et en dehors de toute considération surnaturelle, il était inévitable que les choses en vinssent là.
Lui-même, je l'ai fait remarquer plus haut, disait : « A quoi bon convertir les gens, si c'est pour les laisser après sans prêtre? » Or, il était manifeste que, du pas dont y allait le bouillant missionnaire, jamais la Province belge n'aurait pu suffire à la tâche. Elle s'épuisait, elle envoyait aux Indes ses meilleurs et ses
plus vaillants sujets; mais ceux qu'elle envoyait au Chota-Nagpore n'étaient pas arrivés, que déjà le Barway en appelait d'autres. On ne pouvait pas continuer de ce train-là. On ne pouvait pas semer ainsi l'Evangile et le laisser après à tous les abandons.
On a dit, et c'est le grand reproche qui fut fait au P. Lievens, qu'il n'avait jamais compris la nécessité d'une modération si sage. Je n'aurais aucune peine à le reconnaître, n'estimant pas qu'un aussi généreux défaut puisse diminuer beaucoup la grandeur de son âme. Mais j'ai montré, et j'y insiste, qu'il fut le premier à déclarer très Iiaut, dans une lettre au Père Provincial, « que pour laisser les catéchumènes sans prêtre, mieux valait ne pas les convertir. »
Après cela, j'avouerai volontiers que, premier à reconnaître cette nécessité cruelle, il fut le dernier à s'y résimier.
Il le fit cependant, grandement, généreusement, sans une plainte; mais Dieu vit couler le sang de son cœur.