‹ Le Père Lievens [microform]Chapitre 17 sur 19 · I.n PHRH LIEVnNS · texte numérisé non relu

I.n PHRH LIEVnNS

plus vaillants sujets; mais ceux qu'elle cnvo3'ait au Chota-Nagpore n'étaient pas arrivés, que déjà le Barway en appelait d'autres. On ne pouvait pas continuer de ce train-là. On ne pouvait pas semer ainsi l'Evangile et le laisser après à tous les abandons.

On a dit, et c'est le grand reproche qui fut iliit au P. Licvens, qu'il n'avait jamais compris la nécessité d'une modération si sage. Je n'aurais aucune peine à le reconnaître, n'estimant pas qu'un aussi généreux défaut puisse diminuer beaucoup la grandeur de son âme. Mais j'ai montré, et j'y insiste, qu'il fut le premier à déclarer très haut, dans une lettre au Père Provincial, « que pour laisser les catéchumènes sans prêtre, mieux valait ne pas les convertir. »

Après cela, j'avouerai volontiers que, premier à reconnaître cette nécessité cruelle, il fut le dernier à s'\résigner.

Il le lit cependant, grandement, généi'euscment, sans une plainte; mais Dieu vit couler le sang de son cœur.

A Ranchi

L lui fut donc enjoint d'arrêter sa marche envahissante, de s'en tenir aux chrétientés déjà fondées, et de borner ses soins à les instruire et à consolider leur Foi. Je ne saurais affirmer si c'est dans le but de modérer son action, que lui fut donné, la même année, un supérieur dans le gouvernement de la mission; mais au Catalogue de la

Province, pour l'an 1891, le P. Haghenbeeck, qui remplace le P. Motet comme recteur de Ranchi, prend aussi .le titre de Superior tnissionis. Le P. Lievens reste bien Modérât or tnissionis, mais, si difficile qu'il soit à distance de déterminer les limites de deux juridictions voisines, la subjection me semble évidente. Lui fut-elle bien pénible? Je ne le pense pas. Il n'était pas homme à ambitionner l'honneur des supériorités, il n'avait clierclié aux Lides que les âmes, et les âmes lui restaient.

Retenu désormais dans son essor, il se donna plus que jamais à elles; son travail à Ranchi n'eut plus de relâche, et ce Barway, qu'il venait de conquérir au Christ, et qu'il voyait rester sans prêtre, il rêva de le desservir à lui tout seul. Dès qu'il le pouvait, il remettait sa besogne auprès des tribunaux,' sellait son grand cheval et partait en tournée apostolique. Ah! les nuits passées à chevaucher pour gagner le temps du jour! Quand le sommeil l'abattait, il s'arrêtait, attachait son cheval par la bride à quelque branche d'arbre, désanglait la selle et, la tête sur cet oreiller, il dormait protégé par les anges.

« Père, lui dis-je un jour, c'était bien près de sa mort, vous devez avoir fait bien des imprudences pour vous être détruit comme vous l'êtes? » Il n'aimait pas ce mot : « imprudence », et je m'en aperçus aussitôt; mais ce fut un éclair dans ses yeux et il me répondit doucement : « Quand sur trois nuits on doit en passer deux à la belle étoile, il est malaisé de n'en point faire. »

Enfin, ce corps d'acier, brisé, tomba.

Vers la fin du mois de mai 1891, au retour d'une expédition au Barway, à bout de forces, la gorge en feu, dévoré par la fièvre, il dut se livrer aux médecins. Leur pronostic fut très grave. Sur leur conseil, le P. Lievens reçut ordre, dès qu'il pourrait subir le voyage, de partir pour Darjeeling et d'y rester jusqu'à guérison complète. Il se mit sans tarder en route, espérant bien, en hâtant son départ, hâter du même coup son retour.

Darjeeling, au pied de l'Himalaya, est baigné sans cesse dans un air pur et vivifiant, rafraîchi par les brises de montagne. C'est l'oasis des Indes orientales, et les Anglais en ont fait leur sanitorium de prédilection. Le collège, que nos Pères y bâtissaient alors, offrait au missionaire le charme d'une hospitalité familiale, où il retrouvait avec les coutumes, la langue même de la patrie. Il s'y reposa, prenant pour distraction d'écrire, mieux qu'il ne le pouvait à Ranchi, à ses parents et amis d'Europe. La petite ferme de Moorslede a toujours la meilleure part; il conte à sa sœur et à ses frères les mille traits de sa vie aventureuse, il leur demande des nouvelles, beaucoup de nouvelles du pays, qu'il croyait ne plus revoir. « Les noms de tous vos enfants, voilà ce qu'il faut à tout prix que vous m'envoyiez; je ne m'y retrouve plus et je veux tous les connaître, ï pour pouvoir prier pour tous. Vous me demandez mon [portrait, je suis devenu beaucoup trop laid pour le faire prendre encore. »

On lui écrit régulièrement de Ranclii, pour le tenir

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au courant de ce qui s'y passe en son absence, et il prie, il prie sans cesse pour ces pauvres enfants du Chota-Nagpore, ne pouvant plus pour eux davantage.

Parfois des consolations lui viennent d'Europe. Des âmes généreuses, touchées de la grandeur de ses travaux et de son dénuement misérable, lui envoient des aumônes, pour lui permettre de bâtir, au milieu de ses villages, d'humbles petites chapelles, où ses chrétiens pourront se réunir et prier ensemble. Comme il jouit alors et comme il remercie Dieu! Un jour, il fut ému jusqu'au fond de l'âme; que de fois, revenu parmi nous, il nous l'a raconté! Une lettre lui était arrivée, contenant un billet de cent francs, et elle était signée d'un humble nom de servante. La pauvre femme avait économisé, sou par sou, cette grosse somme, pour elle c'était un trésor, et elle l'avait envoyée tout entière au « Grand Saheb », pour l'aider, elle aussi, à sauver les âmes. C'était bien l'obole de la pauvre veuve de l'Evangile, prise sur ce dont elle avait besoin pour vivre. Le don du riche est plus grand sans doute, mais il ne touche pas autant ni le cœur de Dieu, ni le cœur de l'homme. Et c'est justice! Combien n'en a-t-il pas coûté au pauvre! et au riche il en coûte si peu! « Ah! cette petite servante, si elle savait combien elle m'a donné de courage, et combien la pensée de ses privations m'a aidé à supporter les miennes! »

Depuis quelque temps, avec beaucoup de peines, il avait obtenu pour Ranchi un petit couvent de Sœurs de N.-D. de Lorette; elles donnaient classe aux petites filles et complétaient ainsi les installations scolaires de

la mission; il veillait de loin sur cette maison naissante, dont il attendait tant de bien pour l'avenir. « J'espère rentrer bientôt, écrit-il à ces bonnes Sœurs, je vais déjà beaucoup mieux; je puis marcher un peu, dire la messe, enfin je suis guéri! Mon corps seul est ici, mon cœur est à Ranchi, au milieu de mes enfants. Oui, priez pour moi, vous savez que je ne refuse pas le travail; mais, si je ne veux pas m'annuler pour tout le reste de mes jours, il faut que je me guérisse une bonne fois. Priez pour moi, je me sens en purgatoire, lorsque je suis loin de mes pauvres chers chrétiens ! »

L'irritation du larynx, dont il avait le plus souffert, disparut assez vite; assez vite également il reprit quelques forces; mais le mal plus profond, qu'on lui cachait et dont il ne se doutait pas, ses pauvres poumons, tout délabrés et tout en pièces, ne devaient pas se guérir. Trompé par cette santé extérieure qui lui était revenue, impatient de reprendre sa vie d'apôtre, las surtout de cette vie de repos qu'il appelait une vie fainéante et inutile, on ne parvint plus à le retenir.

Le 8 octobre 1891, il rentrait à Ranchi.

Le lendemain, il reprenait sa vie habituelle; le Dérah, la cour de justice, les leçons aux catéchistes, les baptêmes, les mariages et les confessions, et bientôt les grandes courses au Barway, à travers les bois, franchissant les montagnes, passant à gué ou à la nage les torrents^ et les rivières, allant, allant toujours, gai, joyeux, comme un soldat va à la bataille, en chantant. Et toujours cette même insouciance du vivre et du

couvert, jamais de'] provisions, pas même une couverture. Pour lit, il y aura bien la terre et, pour manger, du riz. « Et voyez, ajoutait-il, comme Dieu est bon; il est fort rare qu'avec mon riz il ne me ménage pas un petit coq ou un morceau de chevreau! »

A Ranclîi d'ailleurs, même dédain de ces choses; il a son lit, mais pour gagner du temps et « pour ne pas se faire à de trop bonnes habitudes », il dort le plus souvent, tout habillé, sur un fauteuil. A table, il se refuse à prendre du vin et se contente d'eau; à peine touche-t-il aux viandes.

II ne voulait pas habituer à mieux ce corps auquel il devait si souvent refuser même le nécessaire. «■ Mais, Père, en vous soignant davantage, vous auriez pu travailler plus longtemps! » — « Sans nul doute, mais il m'est évident que je n'aurais p'as fait autant de besogne; une préoccupation si constante de soi-même et de sa santé coupe net les ailes à l'élan et à l'enthousiasme. Et puis, quand le bon Dieu vous montre des âmes, on aurait vraiment bonne' grâce à lui répondre : Seigneur, je voudrais bien, mais si j'y vais, je prendrai un rhume! Lui, qui est mort pour elles! » Parfois dans ces courses, il prenait avec lui quelque jeune missionnaire, pour Tinitier à ses travaux et à sa vie; par eux nous viennent les récits de ses succès inimaginables en ce pays du Barway.

« Je reviens, écrit le P. Walraeve, d'une excursion où j'ai accompagné le P. Lievens. Plusieurs villages au nord de Lohardaga demandent le baptême. C'est d'abord

Parhepat, comprenant sept ToUas ou hameaux et comptant 150 maisons; ensuite Semardi, 15 maisons; Kliarki, 12 maisons, enfin Kitko, 20 maisons.

» Ces braves gens ne sont arrêtés que par la seule pensée de perdre leur caste; ils craignent d'être obligés à manger le riz avec ceux qu'ils dédaignent, (i)

» Ils en témoignèrent la crainte au Père. « Croyezvous que le Saheb a le temps, leur répondit-il, de s'occuper de votre cuisine et de votre riz? Vous mangerez votre riz comme bon vous semble. Cela m'est bien égal. Mais il faut me promettre de ne plus sacrifier au diable, de ne plus consulter le Soha, le sorcier, de laisser là vos danses nocturnes, de ne plus travailler le dimanche, de vous laisser instruire et d'assister aux prières. » Et, avec de grands gestes, tous le jurèrent. »

De son côté, le P. de Hon écrit :

« Le P. Lievens m'a pris pour compagnon dans sa dernière course au Barway. Partis de Ranchi le 4 février, nous y sommes rentrés le 8 mars. Nous avions célébré 1,677 baptêmes et 218 mariages. Vous

(1) Le P. Licvcns kit \c premier à saisir Je vrai sens de celte répugnance. Par un malentendu très naturel à qui ne connaît pas les usages de ces contrées, à qui même ne comprend qu'imparfaitement leur langue,. on croyait voir dans ce refus de partager le riz, quelque chose comme le refus de communier avec les autres fidèles. Au fond, il n'y avait là ^ir'iin orgueil aristocratique outrancier dans ses dédaiiîs, mais qui n'était en opposition directe avec aucun point de nos croyances. Aussi, on le voit, le P. Lievens y répondait très cavalièrement.

savez que le Père a composé un Livre dit- Baplcmc. Il contient les vérités fondamentales, et sur chacune d'elles des chants, dans la langue et sur des airs du pays. Presque tout le monde au Barway sait le livre par cœur; vous ne vous figurez pas l'entrain avec lequel on l'étudié et on le chante. J'ai entendu plus de 5000 hommes chantant ensemble et répétant en chœur : « qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qu'ils étaient fous autrefois d'adorer des arbres et des pierres, que Jésus est mort pour eux sur la croix, etc. »

« Le P. Lievens et moi, écrit le P. van der Keilen, aidés d'un catéchiste, nous avons inscrit 35,789 convertis, baptisés ou catéchumènes, rien que dans deux cantons du Barway. Discutez, si vous le voulez, les raisons qui portent cts braves Uraons à se déclarer chrétiens, je constate un simple fait : il y a, dans le Barway et le Chechari, plus de 35,000 chrétiens. Et le pays n'est plus à reconnaître. Les cantiques pieux ont remplacé les chants païens d'autrefois, les danses sont supprimées, et le fameux Puja ou sacrifice au diable ne serait plus possible, du moins en public. »

A peine rentré, on revoyait le grand Saheb au Déra, reprenant sa besogne.

Or, sa besogne s'était augmentée de tout l'arriéré accumulé pendant son absence. Pas plus qu'autrefois, les fidèles n'avaient voulu traiter avec les petits Sahebs. Ils s'en étaient retournés, .sauf à attendre. Et maintenant qu'était revenu leur Père, de toutes parts ils accouraient.

Les petits Saliebs d'ailleurs s'étaient aperçus que cet examen des procès agraires était un vrai dédale; le P. Lievens, qui en connaissait les détours, y marchait comme en une place publique; eux, au vingtième pas, étaient perdus. N'y avait-il donc pas, pour s'y diriger, quelque fil d'Ariane? Dès lors, à l'assaillement des aborigènes, vint s'ajouter l'assaillement de ses frères,, surtout des jeunes, nouveaux venus, qui, dans leur ardeur, auraient voulu, comme lui, soulever des mondes, et sentaient leurs efforts énervés par cette fatale ignorance. Que de fois ils venaient à lui, implorant une heure, une demi-heure même d'entretien, car elle aurait suffi, leur semblait-il, pour leur faire pénétrer tout l'embrouillamini de ces lois et de ces coutumes.

J'avouerai que moi-même j'ai été pris au piège. Je songeais déjà à écrire la vie du P. Lievens, quand Mgr Goethals, l'archevêque de Calcutta, fit son dernier voyage en Europe. Désireux de connaître, mieux que par des lectures toujours incomplètes, les choses dont j'aurais à parler, et me souvenant de la très grande bienveillance que Monseigneur m'avait toujours témoignée, au temps où je vivais sous ses ordres au collège de la Paix, je lui demandai, moi aussi, un entretien, qui me fut gracieusement accordé. Au cours de la conversation, naïvement, je lui posai la question des jeunes missionnaires : « Et les lois et les coûtâmes du Chota-Nagpore, Monseigneur, pourriez-vous m'en donner une idée succincte? »

Monseigneur se mit à sourire, d'un très bon sourire, mais, dans ses yeux, je vis aussitôt que ma question

LE PliKH LIKVHNS

devait couvrir une. sottise. « Ah! cher Père, ce que vous me demandez est une mer à boire. Ma bibHothèque de droit, la plus belle et la plus complète de l'Inde, ne suffit pas à les consigner toutes, ces lois et ces coutumes; les plus habiles avocats, après des années de pratique, s'y perdent encore. Comment le P. Lievens en est sorti ne se peut expliquer que par une exceptionnelle intelligence, une application de tous les instants, et une grâce toute spéciale que lui fit le bon Dieu pour le mettre à même d'accomplir son œuvre. »

On devine que la demi-heure que lui demandaient ses jeunes auxiUaires n'y pouvait guère servir.

Et cependant qui ne comprendrait leur d-emande? Ils voyaient, eux, ce que lui ne voyait pas encore, que ses jours étaient comptés, que sa vie s'en allait comme goutte à goutte, et que le jour devait se lever bientôt, où le grand Apôtre manquerait au Chota- Nagpore. Toute cette science précieuse devait- elle mourir avec lui ? Et ne laisserait-il pas à quelque Elisée son manteau et sa divine vertu?

Ce fut dans cette pensée, j'aime à le croire, que son Recteur lui demanda d'écrire, sur chaque jugement qu'il aurait à porter, un bref mémoire et comme un exposé des motifs. Le pauvre Père le fit, sans murmurer, mais on devine quelle surcharge tomba du coup sur ses épaules qui, déjà, pliaient sous le faix. Car il entendait bien, pour ce travail nouveau, n'alléger en rien son travail ordinaire. Il prit sur les heures déjà si courtes de son sommeil.

Il marcha ainsi huit mois environ, courant du déra

de Ranclii aux lointains villages du Barway, laissant à toutes les routes quelque lambeau de sa vie, baissant, baissant toujours; une toux profonde, persistante, le brisait; il voulait s'illusionner encore : « C'est un rien, disait-il, cela passera, un mauvais rhume qui va s'user. »

En juillet, il dut s'aliter; le mois s'écoula sans lui apporter aucun soulagement. On commença à lui parler d'un retour en Europe, où, lui disait-on, sa santé, par l'air et le sol natal, se raffermirait plus vite. Il en rejeta très loin la pensée; comment! quitter ces pauvres chrétiens qui avaient encore tant besoin de lui!

Ah! ces pauvres chrétiens, il les- entendait, à travers les minces murs du Bungalow, demander le grand Saheb; il entendait qu'on les renvoyait en leur disant que le grand Saheb était malade; il les entendait partir avec des gémissements et des plaintes, et son cœur se brisait.

Un jour, des chefs du Barway, ne le voyant plus venir, se mirent en route pour aller voir par euxmêmes ce qui pouvait être survenu à leur Père. Arrivés, on leur dit qu'il est malade et que personne ne le peut voir. Leur figure s'attrista, et ils s'en allèrent; mais bientôt, revenant sur leurs pas, ils se mirent à tourner autour du Bungalow, pour essayer d'apercevoir de loin ses traits aimés et de lui sourire. Par quelque porte mal gardée, ils avaient pénétré, et déjà ils se trouvaient devant sa chambre, quand le P. Canoy, qui veillait le cher malade, se précipite, leur barre le passage, et, d'un ton assez vif, leur

répète que les médecins ont formellement défendu de laisser approcher personne. Alors le pauvre P. Lievens n'y tint plus : « Père, Père, dites-leur cela plus doucement, s'il vous plaît. Pauvres enfants ! pauvres enfants! » et il se mit à fondre en larmes.

Ce jour-là, sa décision fut prise; puisque le seul moyen de se guérir était de rentrer au pays, il reviendrait en Europe; mais avant de partir il demanderait en formelle promesse à ses supérieurs, de pouvoir, une fois rétabli, revenir aux Indes. Aux derniers jours d'août, on le monta dans une des voitures du pays, et il partit... Les chrétiens de Ranchi avaient deviné qu'il s'en allait pour ce lointain voyage et, derrière la voiture qui l'emportait, ils couraient, gémissant et pleurant, avec des gestes de désespoir; ils joignaient les mains et lui criaient de les bénir une dernière fois; et lui, suifoqué par les sanglots, leur disait : « Je reviendrai, je reviendrai. » Et de sa main, qui tremblait de fièvre, il les bénissait. Longtemps ils coururent ainsi, les pauvres, puis, à quelque détour de route, la petite voiture disparut!

C'était fini! Ils ne devaient plus le revoir!

En Europe. Mort

PRÈS quelques jours de repos, passés

à Calcutta, entre les bras de son

Archevêque, se sentant un peu

mieux en force, le P. Lievens

prit la mer, le 2 septembre, 1892.

Dans les pages d'un agenda où

'- "" - -'•'"' il écrivit ses derniers souvenirs,

je trouve sur ces moments-là quelques notes écrites

déjà d'une main fort tremblante :

LH PERE LIEVENS

26 août 1892. « Je quitte Ranchi pour Calcutta, en voie pour l'Europe. »

3 sept. « Je quitte Calcutta à bord du , steamer Golcunda. »

26 sept. « J'arrive à Naples : j'y demeure jusqu'au 30. »

30 sept. « J'arrive à Rome; je descends à l'Université Grégorienne. »

» Je visite Rome, Florence, Milan; de là, par Bâle je regagne Arlon, Bruxelles et Tronchiennes. »

28 oct. « Je suis à Tronchiennes à l'infirmerie, près de la cliapelle de Saint-Louis. »

« Médecins. Celui de Naples m'expédie à Rome. Celui de Rome me conseille de retourner en Belgique. Vu médecins à Arlon, à Gand et à Tronchiennes. »

« J'ai pu dire la messe tous les jours à Naples , ici je ne le puis presque jamais! C'est une bien grande privation; mais je puis communier à peu près tous le's jours.

Je passerai mon hiver à étudier l'Institut de la Compagnie.

J'ai reçu la visité du P. Provincial, de presque toute ma famille et de beaucoup de vieux amis. »

Vers ce temps-là, je faisais ma retraite annuelle à Tronchiennes; j'avais, en arrivant, demandé à voir le pauvre malade, et l'on m'avait prié d'attendre quelques jours, tant on le trouvait épuisé. Un soir, dans les longs ambulacrcs de la vieille abbavc, à la blafarde

lueur d'une lampe pâle et tremblante, je le vis se traîner devant moi, comme un fantôme, courbé et chancelant; il s'arrêtait tous les dix pas, appuyé sur sa canne, comme ■ pour reprendre haleine; parfois la toux le prenait, une toux creuse, haletante, avec des sanglots où il semblait que l'on entendait ballotter, dans sa poitrine,* tous les lambeaux de ses poumons déchirés; quand était passée la crise, il se laissait doucement tomber l'épaule contre la muraille, et attendait que le calme fût revenu à son pauvre corps, secoué jusque dans les moelles.

C'était lui! Ce cadavre qui marchait, c'était lui! à trente-huit ans! .

Voilà, ce qui restait de tant de jeunesse et de tant de courage! Voilà ce que lui avaient coûté les âmes!

Or, en ce même temps, le comte Le Grelle, son ami, et, pendant de longs mois, son compagnon de voyage, était accouru pour le voir. Il demande sa chambre, on la lui indique, il se hâte, il frappe, ouvre... mais quand il vit se lever ce pauvre corps détruit et brisé, et que sur lui, souriants et tristes, s'ouvrirent ces grands yeux si doux, que la mort creusait déjà, à cette vision de ce qui restait de son pauvre ami, il se couvrit la figure de ses deux mains et fondit en larmes.

« Allons, allons, lui dit le malade, ne vous désolez pas, ne vous désolez pas; je vais déjà beaucoup mieux; vous verrez, je retournerai encore aux Indes. »

Est-il besoin de le dire? nul ne partageait avec lui ce dernier espoir. A tous il était manifeste que sa vie

chaque jour s'épuisait davantage, mais on aimait à l'entretenir dans cette illusion, qui donnait un peu de charme encore à ses derniers jours. Chose étonnante pourtant; est-ce l'effet du sol natal, est-ce plutôt la réaction victorieuse d'une volonté de fer sur un organisme même ruiné? toujours est-il qu'il y eut comme un répit et un arrêt, dans la marche toujours envaliissante de sa terrible maladie.

Il passa à Tronchiennes l'hiver et le printemps. Il lisait les livres que d'habitude on étudie au troisième an. Il écrivait des lettres aux missionnaires du Chota- Nagpore, aux bonnes Sœurs de Lorette.

26 décembre 1892.

« Je suis très bien à Tronchiennes et heureux d'être rentré en Flandre, quoique j'aie laissé le meilleur de mon esprit et de mon cœur aux Indes. Mais je n'en éprouve pas de peine intérieure. Dieu est si bon Père qu'il rend tout facile et agréable. Reviendrai-je parmi vous? cela est entre les mains de Dieu... J'ai reçu la visite de .mes Frères et de mes Sœurs; ils sont dix! J'ai en ce moment 36 neveux et nièces, de quoi fonder une école. . .

Je crois que vous me faites tort eh demandant ma guérison. J'ai médité sur les raisons, qui me feraient désirer la santé, et je vous avoue candidement que je n'en ai pas trouvé une bonne. Je vous envoie le résultat de cette consultation faite avec moi-même. Vous y trouverez douze raisons pour désirer mourir, tâchez d'en trouvez une vraie pour désirer vivre... »

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