‹ Le Père Lievens [microform]Chapitre 3 sur 19 · C. LiEVENS · texte numérisé non relu

C. LiEVENS

26 octobre 1885.

Très aimés Père, Frères et Sœurs,

Voici, si rien ne vient en travers, notre itinéraire •" Demain à midi nous nous embarquerons à Southampton, nous arriverons à Gibraltar, le i'^'' novembre; à Malte, le 5 novembre; à Port-Saïd, en Egypte, le 9 novembre; à Suez, le 11; à Aden, le 17; à Ceylan, le 25; à Galle, le 27; à Madras, le 29; et à Calcutta, le 3 décembre. Nous naviguerons donc durant quatre jours en tournant l'Angleterre, la France, l'Espagne et

le Portugal, — durant neuf jours dans la mer Méditerranée; deux jours dans le canal, à travers l'Egypte; six jours dans la mer Rouge (plus de temps qu'il n'en faut pour voir si Pharaon et son armée y reposent encore; nous verrons de loin le mont Sinaï); enfin durant plus de quinze jours dans la mer des Indes.

Nous pourrons, sans nous presser, étudier d'où vient le vent et tourner en rond notre rosaire.

Notre navire est W4ustraUa. Il est commandé par le capitaine Bâtes. Le prix de notre voyage est de 650 fr. C'est un prix de faveur consenti aux Pères missionnaires.

27 octobre.

Il est immense, notre navire, et il porte toute sorte de monde : des blancs et des noirs, des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes. Tout ce monde parle anglais, mais si vite, si vite, que nous n'y comprenons presque rien. Il y a parmi les passagers un pasteur et un évêque protestant... Où ils vont, je l'ignore.

28 octobre.

J'ai bien dormi. Depuis hier soir nous sommes en arrêt devant les côtes d'Angleterre. Pourquoi? Je ne le sais. Ce matin nos deux Pères prêtres ont dit la messe dans leur cabine. Vous ne vous figurez pas combien sont petites ces cabines. Nous 3^ dormons à deux : nos lits sont l'un au-dessus de l'autre : devant il y a un couloir où nous pouvons nous tenir debout : c'est tout; ni chaise, ni table... Quelle histoire! « Dat

;^//« dingen hier! » Tous les passagers anglais sont très polis; ils parlent doucement, mais vite comme le vent. Je prie pour eux. Combien de temps resteronsnous encore ici en panne? Comme Dieu le voudra! Je suis heureux ici comme partout au monde.

En mer

I nov. Toussaint.

NFiN, depuis jeudi (28 oct.) nous avançons, et depuis lors je sais ce qu'est le mal de mer... Je n'ai pu ni manger, ni boire, ni dormir : je n'aurais pu davantage parler. Que faire alors, sinon prier, prier encore, et prendre patience! Je vais beaucoup mieux aujourd'hui et j'en profite pour vous écrire, car nous arrivons cet après-midi à Gibraltar, d'où je vous enverrai

LE PÈRE LIBYENS

ma lettre. Ne croyez pas que j'aie été malheureux ces jours-ci. Je me sens plus heureux que jamais! Y a-t-il bonheur plus grand, après avoir tout quitté, que de s'occuper de Dieu seul? Quand on est avec Dieu, on est bien partout. Combien de temps serons-nous séparés? En vérité, je l'ignore. Ah! certes, il m'a été bien dur de vous quitter tous, mais je l'ai fait très volontiers par amour pour Jésus. Je regrette de ne pas avoir pu vous rendre toute la bonté que vous avez eue pour moi !

Louis et Romaine, que Dieu vous bénisse. Que pourrais-je vous souhaiter plus? Je prie pour vous et je sais que vous priez pour moi. Redites toutes les nouvelles que je vous donne à Amélie. Consolez-la tant que vous pourrez. Dites-lui souvent que je l'aime autant que je l'ai toujours aimée : je ferais tout pour elle!.. Qu'elle ait bien soin de mes trois autres soeurs.

A plus tard! Que Dieu vous garde!

Encore une fois, toutes mes affections à Amélie.

Donnez-lui ma lettre, s'il vous plaît.

Gibraltar, i nov. 1880.

Loué soit Jésus-Christ : Amen.

Très aimés Père, Frères, Sœurs et Amis,

Nous nous sommes arrêtés à Gibraltar durant deux heures. Gibraltar n'est qu'un grand rocher planté dans la mer. Les Anglais s'en sont emparés pour pouvoir

LE PÈRE LIBYENS

commander de là l'entrée et la sortie de la Méditerranée. De fait, la mer n'a sur ce point qu'une largeur de deux lieues, et nous voyons aisément des deux côtés la ligne des terres. On nous a donné une grande cabine où, mardi, nous avons pu célébrer la messe. Nous sommes très bien, en très bonne santé et très gais. Le navire file bien : nous faisons cent lieues et davantage par jour. Le vent est bon, le temps est beau. Il fait chaud ici comme l'été en Belgique. Nous voici déjà bien plus loin que Rome, plus au sud; .nous allons droit sur l'ouest, droit comme une flèche. Le chemin le plus rapide est le chemin le plus court; et le chemin le plus court est le chemin en ligne droite.

Les protestants qui nous entourent nous regardent comme on regarde des statues dans les églises. Nous sommes à table les seuls qui prions avant les repas. Hier soir, un protestant est venu nous interroger sur les choses religieuses. Il causait avec une politesse extrême et écoutait avec grande bienveillance : il nous quitta très satisfait. Que Dieu daigné le bénir! Nous prions pour ces pauvres gens : ils ne savent pas qu'ils sont dans l'erreur. Ils sont très instruits, très serviables.

Nous longeons les côtes d'Afrique depuis lundi, de hauts rochers, dans la haute mer; on n'en voit pas davantage. Le vent monte parfois, et alors le navire se balance ^ wies[t en tuacipt » comme un berceau. Mais nous n'avons pas la moindre crainte. Nous sommes les enfants de Dieu, et il nous porte dans ses bras!

Combien je me console en pensant que je vais vivre

souffrir et mourir pour Dieu seul. De tout mon cœur, j'offre ma vie à son honneur et à sa gloire.

Je ne sais pas' quand je vous reverrai encore en ce monde. Peut-être, vraisemblablement même, je reviendrai en Europe, mais quand?

Que le nom de Dieu soit éternellement béni.

Je suis toujours en bonne santé; on s'accoutume à la mer. Nous serons demain à Malte; c'est de là que partira ma lettre. Je pense à vous et je prie pour vous de tout mon cœur.

Père, donnez-moi votre bénédiction.

Sur mer, 8 nov. 90.

Loué soit Jésus-Christ, Amen.

Très aimés Père, Frères, Sœurs et Amis,

Que Dieu daigne vous bénir.

Nous sommes arrivés à Malte vendredi à six heures du matin et nous y sommes demeurés jusqu'à midi. Nous avons eu le temps de descendre à terre et d'aller en ville entendre la messe. Nous y avons trouvé des Pères de notre Compagnie, qui nous ont reçus avec une affection extrême, nous ont montré la ville et se sont vraiment dépensés pour nous faire passer agréablement ces quelques heures. Ma pensée s'est bien reportée sur vous, et le souvenir m'est venu de tant d'heureux moments passés près de vous et avec vous!

Dans quelques heures, nous serons en Egypte; je veux que ma lettre vous arrive de là : elle vous sera un souvenir de ce pays, où Jésus, Marie et Joseph ont dû fuir et où ils ont si longtemps vécu.

La mer qui baignait les côtes de France et d'Espagne était bleu-noir; la Méditerranée, où nous sommes, est d'un vert très franc, et la mer rouge, dit-on, est rouge. Je ne sais pas pourquoi cette différence.

La cuisine du navire est la cuisine anglaise : viande le matin, viande le midi et viande le soir. Se promener sur le pont est difficile; étudier et lire un livre estpossible, prier seul est facile.

Plus facile encore, dormir.

Je pense souvent à vous tous. Père, Frères, Sœurs, Louise et Romaine... Je compte que parfois vous priez pour moi Notre-Dame et saint Joseph.

De Suez à Aden.

Loué soit Jésus-Christ.

Très aimés Père, Frères, Sœurs et Amis,

Ne trouvez-vous pas que j'écris trop souvent et trop longuement? Je ne le fais pas assez pour satisfaire à l'affection que vous me portez et que je vous porte, mais je fais ce que je peux.

Nous avons traversé le canal de Suez : très étroit en certaines places, mais toujours très profond, de sorte que les plus grands navires y peuvent passer. Les deux rives du canal sont désertes et sauvages...

LE PERE LIBYENS

Tout est sable, tout est sable. A peine çà et là quelque petit et délaissé buisson de genêts. On nous montre la route des caravanes de Palestine en Egypte... C'est par là, croit-on, qu'a passé la sainte Famille... Il me semble les voir marcher, Jésus, Marie et Joseph, si pauvres, si seuls, si abandonnés. Cette vue de la nature sauvage m'a hanté toute la journée. Si vous voyiez cette terre, les larmes vous jailliraient des yeux, larmes de compassion sur les pauvres voyageurs dénués et délaissés que devaient être la sainte Famille. Où pouvaient-ils ïeposer, où dormir, où s'asseoir, où manger, où boire?.. Où, grand Dieu! Rien que du sable, un soleil brûlant et des fauves!.. Pas le plus petit oiseau, pas la moindre brise, pas une branche, pas une fleur, pas une petite plante!.. Du sable, toujours du sable! J'espère que cette pensée et l'impression de ces deux jours me suivront toute ma vie. J'y puiserai de la force dans tous mes besoins, dans tous mes voyages, dans toutes mes difficultés et dans toutes mes misères. Priez saint Joseph, et quand vous méditerez ses souffrances, priez pour moi.

A Suez, nous sommes demeurés un long jour. Nous sommes allés voir la ville, qui est à une demi-lieue du port. A peine à terre, nous sommes entourés de Turcs, d'Egyptiens, d'Arabes, nippés et sales à faire peur. Ils nous ofîirent leurs ânes, en français, en allemand, en anglais, en toutes les langues du monde. Ces ânes d'Egypte sont bien plus beaux que les nôtres. On leur donne des noms gracieux : l'éclair, la locomotive, le vent, le télégraphe... le plus joli s'appelait Bismark.

Nous étions cinq. Un ânier arrive à nous ; « Cinq

< P-, PU o

< in

tu

Ll- PERE LIEVEXS

Tout est sable, tout est sable. A peine çà et là quelque petit et délaissé buisson de genêts. On nous montre la route des caravanes de Palestine en Egvpte... C'est par là, croit-on, qu'a passé la sainte Famille... Il me sem,ble les voir marcher, Jésus, Marie et Joseph, si pauvres, si seuls, si abandonnés. Cette vue de la nature sauvage m'a hanté toute la journée. Si vous voyiez cette terre, les lariues vous jailliraient des }'eux, larmes de compassioji sur les pauvres vovageurs dénués et délaissés que devaient être la sainte Famille. Où pouvaient-ils "reposer, où dormir, où s'asseoir, où manger, où boire?.. Où, grand Dieu! Rien que du sable, un soleil brûlant et des tauves!.. Pas le plus petit oiseau, pas la moindre brise, pas ime branche, pas une fleiu', pas une petite plante!.. Du sable, toujours du sable! J'espère que cette pensée et l'impression de ces dcu^i joiu-s me suivront toiîte ma vie. J'y puiserai de la force dans tous nies besoins, dans tous mes voyages, dans toutes mes diilicultés et dans toutes mes juisères. Priez saint Joseph, et quand vous méditerez ses souffrances, priez pour moi.

A Suez, nous sommes demeurés un long jour. Nous sommes allés voir la ville, qui est à une demi-lieue du port. A peine à terre, nous sommes entourés de Turcs, d'Egyptiens, d'Arabes, nippés et sales à faire peur. Ils nous offrent leurs îxncs, en français, eu allemand, en anglais, en toutes les langues du monde. Ces ânes d'Egypte sont bien plus beaux que les nôtres. On leur donne des noms gracieux : l'éclair, la locomotive, le vent, le télégraphe... le plus joli s'appelait Bismark.

Nous étions cinq. Un ânier arrive à nous : « Cinq

messieurs, cinq ânes, cinq francs! » C'était tout son français. Vous devinez si cet étrange salut nous fit rire. Le seul chemin pour aller à la ville est la voie ferrée. Mais tout se réduit aux rails. Ni station, ni voiture, ni locomotive.

La ville est peuplée... à peu près comme Roulers, mais vous ne vous figurez pas combien elle est misérable. Les Turcs, assis devant leur porte et devant les auberges, fument, jouent aux cartes, etc.

Presque pas de chrétiens, et cependant c'est ici le pays de la Foi. C'est ici qu'ont vécu Jacob, Joseph, les Israélites, Moïse. On montre la place où les Israélites ont traversé, pieds secs, la mer Rouge.

C'est ici que se sont réfugiés tant de saints, tant d'ermites, tant de moines. Avez-vous lu la vie des Pères du désert? Saint Antoine au petit cochon, Pacôme, Paul, etc. Ils ont demeuré ici, dans ces montagnes que nous voyons de .loin.

Et de tout cela, il ne reste rien, que cette terre dévastée,,- ces pauvres maisons, ces misérables habitants, la mer, le canal... parfois un navire qui, lentement, passe, et au port, quelques bateaux avec, accolées à leurs flancs, des barques ruineuses... Quelle différence avec notre pays!

La mer rouge est bleue, — et non pas rouge, comme je vous l'avais écrit de confiance... La chaleur est très tolérable; on nous conseille cependant de nous tenir à l'ombre. Je reste au salon ou sous la tente du pont. Je me lève à cinq heures et je me couche à dix heures, et les jours passent vite. Nous dinons à six heures du

soir; par contre, nous soupons à midi. Mode anglaise, drôle de mode!

Dieu a permis qu'aujourd'hui j'éprouve très durement la douleur qu'il y a à quitter sa patrie, sa maison, sa famille, tout!.. J'ai prié longtemps, appuyé sur le bord du navire, regardant passer les flots bleus,., et les vieux jours me revenaient à la pensée... Je vous voyais tous, l'un après l'autre, et à chacun je disais adieu... Je vous voyais en bleu comme au jour de votre première communion, puis en vert, puis en noir!.. Grâce à Dieu! j'ai renouvelé de tout mon cœur mon sacrifice, pour sa plus grande gloire et pour le salut de nos dmes.

Adieu à la glace et à la neige. On ne sait pas ce que c'est ici que la glace et la neige!

Je vous envoie cette lettre d'Aden, au bout de la mer rouge. Quand vous arrivera-t-elle ?

Louis et Romaine, n'oubliez pas de passer toutes mes lettres à Amélie, afin qu'à la maison on prie povu' moi. Ils pleureront en les lisant, je le sais bien, mais j'espère qu'Amélie les consolera de son mieux.

Père, bénissez votre fils, si loin de vous!

Const. LiEVENS.

Et sur les dernières lignes, deux grosses larmes sont tombées, fondant les bords de son écriture. Elles étaient adressées à Roulers, ces lettres, à Louis et à Romaine. Les jours de marché, Amélie les prenait et les portait au village.

Loué soit Jésus-Christ. Amen.

Très aimés Père, Frères, Sœurs et Amis,

D'Adeii à Ceykn la mer n'a guère été calme. Quand elle n'est point calme, je me sens un peu mal, et voilà pourquoi je ne vous écrirai que quelques mots, assez pour vous dire où je suis et vous envoyer une lettre de cette île lointaine. Huit jours durant, du 16 au 24 novembre, nous n'avons vu que de l'eau, devant, derrière, à droite, à gauche, de l'eau, de l'eau, toujours de l'eau. Le soleil brûle, mais il lui faudra du temps avant de dessécher tout cela.

A Aden, sont montés sur le navire, des mahométans, des espèces de Turcs : ils sont mi-noirs, ils portent un long jupon blanc et s'enroulent, autour de la tête, une grande pièce d'étoffe. Il est curieux de les voir, quand le soleil se couche, se tourner vers lui et dire leurs prières au seul vrai Dieu. Ils y mettent beaucoup de dévotion et de gestes. Leur oraison dure une bonne demi-heure et, de temps en temps, ils l'interrompent pour baiser la terre. Certainement ces gens-là sont fermement convaincus de la vérité de leur foi. Leur repas consiste toujours en riz... Ils en mettent un grand tas sur un linge, y mélangent je ne sais quoi et commencent à manger, chacun de son côté, sans cuiller ni fourchette, avec les doigts... Je ne dis point que c'est propre... le riz est blanc, mais le reste : bouche, doigts, linge, tout est noir.

Le fils de l'évêque protestant qui nous accompagne, a croqué le portrait de deux d'entre nous... Singulier

homme, il ne peut rien voir sans en prendre le croquis sur place. Cela nous fait rire.

Notre navire a 300 pieds de long, — environ 100 mètres, — et 30 à 40 pieds de large. Nous sommes 400 passagers. Vaches, veaux, moutons , poulets, chiens : il y a de tout dans cette grande machine... Le matin, on entend beugler, mugir, aboyer, caqueter et coqueriquer, comme au milieu d'une ferme. Si quelqu'une de ces bêtes, durant la nuit, est morte dans sa cage, on la jette à la mer. Il faut bien aussi que les poissons mangent.

Savez-vous ce que c'est qu'un plongeur?.. Ecoutez : Des gamins, des jeunes gens, des hommes faits, à l'approche des côtes, assaillent le navire; on jette à la mer quelque monnaie : ils sautent après, parfois de 20 à 30 pieds de haut, disparaissent et bientôt reviennent au jour, nageant des bras et des jambes, la monnaie entre les dents.

Nous voici à Ceylan. Priez pour moi, je prie pour vous. Père, bénissez-moi.

Votre fils,

Constant.

Loué soit Jésus-Christ. Amen.

Chers amis.

Aujourd'hui, 2 décembre, je suis arrivé à Calcutta. Dieu soit béni! Depuis Ceylan, notre voyage n'a rien offert de particulier. La mer était calme. Nous naviguions toujours... toujours trop lentement à notre gré.

car depuis si longtemps nos coeurs étaient à Calcutta. Nous abordions vers quatre heures de l'après-midi. Deux Pères nous attendaient, et nous fûmes aussitôt au palais de Sa Grandeur l'Evêque, Monseigneur Goethals. Il nous reçut comme ses chers enflints.

A plus tard. Priez pour moi.

Constant.

La mission du Bengale

N aime à citer et l'on en tire gloire, je n'y contredis pas, les travaux que nos ingénieurs belges exécutent en pays étranger, les chemins de fer établis en Russie, en Chine, en \ Grèce. . ,Qn , ne. trouvera point mauvais: que je . signale . au même

titre les missions civilisatrices que- nOs Prêtres belges ont

remplies aux Indes.

La mission des Indes orientales, confiée d'abord aux

Jésuites anglais, fut transmise, en 1859, par la Congrégation de la Propagande, aux Jésuites de la province belge.

La province belge, après avoir fondé la mission du Missouri, venait de la constituer en province séparée et de l'abandonner à son gouvernement propre. Elle n'hésita pas devant le nouveau sacrifice qu'on lui demandait. Elle s'employa à organiser aussitôt la mission des Indes orientales. Trois Pères furent envoyés à Calcutta pour y recevoir, des mains des Pères anglais, ce nouvel et pesant héritage. C'était, je l'ai dit, en 1859.

Aujourd'hui, la hiérarchie catholique y est établie. Le vicariat apostolique du Bengale occidental est devenu l'archevêché de Calcutta.

Ce qu'il en a coûté de morts, peut-être est-il utile de le dire, en des jours où l'on semble oublier que les grandes œuvres, comme les grands édifices, ne tiennent debout qu'à la condition d'être cimentés par du sang. Les esprits noirs disaient que la mission des Indes serait non seulement le calvaire, mais le cimetière de la province belge. Le calvaire... elle le fut, mais on ne suit pas le Christ sans l'accompagner au calvaire. Le cimetière, elle le fut pendant les premiers temps. Cinquante pour cent des Pères que l'on y envoyait,mouraient durant les deux premières années de leur séjour. Mais on arriva assez vite à connaître ce pays perfide et à découvrir les moyens de se défendre contre lui. Aujourd'hui, certes, on y meurt plus vite qu'en Belgique, mais on y peut vivre aussi. Et le bien à faire 3^ étant manifestement plus grand, beaucoup estiment

LE PERE LIBYENS

que mieux vaut une vie courte, mais remplie, qu'une vie longue mais vide, pesant peu devant Dieu.

La mission du Bengale occidental compte, en ce moment, 140 Jésuites belges, (i)

Elle s'étend sur un territoire équivalent à sept fois environ celui de la Belgique. De l'est à l'ouest, elle mesure 4 milles anglais; 140 lieues de Belgique; et du nord au sud, 420 milles, 160 lieues. Dans cette immense circonscription ecclésiastique, vivent vingt millions d'hommes, le tiers à peu près de la population totale du Bengale. Le titulaire actuel de l'archidiocèse est Sa Grandeur Monseigneur Paul Goethals, né à Courtrai, le II novembre 1832. Il a sous ses ordres 77 prêtres, 40 scholastiques plus ou moins rapprochés de la prêtrise, et des frères coadjuteurs. De ces 77 prêtres, 22 sont à Calcutta, 12 à Kurseong et à Darjeeling. Il n'en reste donc que 40 pour les missions de l'intérieur. Comment s'expliquer, sinon par Dieu, que le courage de ces ouvriers évangéliques ne soit pas trahi par leur petit nombre .^. .

J'ai souvenir du temps où partit, pour les Indes, le premier évêque que la Compagnie y envoya. C'était Sa Grandeur Monseigneur Van Heule. J'ai raconté autrefois la scène touchante de son départ. On l'avait sacré dans la petite église de l'Institut Saint- Ignace, à Anvers, et les joies de cette grande fête avaient effacé un

(i) Beaucoup de détails rappelés ici sont empruntés souvent mot à mot une brochure intitulée : ]..a mission belge du Bengale occidental, ^\.\h\\i<i. en 1890, par le P. A. Sche3'S, S. J.

LE PÈRE LIBYENS

instant dans nos cœurs les tristesses du départ. L'iîeure vint : dans un adieu, plus intime, il nous dit cette parole, qui sonne encore à mon oreille : « J'obéis, je pars; j'en ai pour sis mois. »

Il se trompait; cinq mois n'étaient pas passés... comme la flamme d'une traînée de poudre se répandait la nouvelle fatale : Monseigneur Van Heule est mort!.. Le soleil d'Asie l'avait tué.

Que d'autres sont morts comme lui... dévorés par l'inclémence d'un ciel que leur zèle a bravé!..

Ils partaient, vaillants de courage, souriants d'espérance. Nous les embrassions au départ, de sinistres pressentiments navraient notre cœur. . . et bientôt devançant même nos craintes, on nous disait d'eux comme de lui : Il est mort!.. Ils reposent là, loin de nous, loin de tous ceux qu'ils ont aimés, loin de tous les souvenirs de la patrie ! Il me semble les voir, ces chères ombres; il me semble les voir se lever et me dire : Ecrivez bien, vous écrivez pour nous. Il me semble revoir leurs traits et leur sourire, entendre leur voix. La mémoire me revient des années où nous vivions ensemble, caressant les mêmes rêves; je les entends me dire : Ecrivez bien, vous écrivez pour nous!.. Et les vivants!.. Tous les frères que j'ai là-bas, toute cette famille absente et bien-aimée!.. Je les vois autour de leur, archevêque... Ah! leur archevêque!., mon vénéré maître!.. De ses adieux aussi je fus le témoin. C'était à Namur, au Collège de la Paix. Les élèves qu'il quittait lui demandaient de ne pas les oublier, « Oh! mes enfants, leur répondit-il, comment

pourrais-je vous oublier? Quand on m'a demandé ce qu'il fallait graver sur ma croix épiscopale, j'ai dit : « Notre-Dame de la Paix! » Je vous porterai donc toujours sur mon cœur. Quand on m'a demandé ce qu'il fallait graver sur le pied de mon calice, j'ai dit : « Notre-Dame de la Paix! » Tous les jours donc, entre le corps et le sang de mon Dieu vous m'apparaitrez. » Lui aussi, me semble-t-il, m'encourage et me crie : « Ecrivez bien, vous écrivez pour nous. » Que je voudrais bien écrire!..

Que l'on me pardonne cette effusion trop personnelle, je le sens, mais je n'ai pu m'en défendre; au moment d'écrire le récit des travaux qu'entreprit dans les Indes le P. Lievens, la pensée m'est revenue de tous les frères que j'ai là-bas, et l'on pardonnera à mon amitié de les avoir salués de loin.

La mission du Bengale occidental comprend, dans la ville de Calcutta, le Collège Saint-François-Xavier, école d'humanité et de philosophie, annexée à l'Université de Calcutta; la résidence archiépiscopale, la résidence de l'église cathédrale, la résidence du Sacré-Cœur, la résidence de Saint-Francois-Xavier, la résidence de Saint- Patrice « Fort Willam » et la résidence de Sainte-Thérèse. Dans l'intérieur du pays, elle comprend trois groupes de stations formant trois missions particulières. Les missions Bengalies, répandues dans les districts des XXIV Pergannahs, de Midnapore, de Burdwan et de l'Hugly. Les missions de l'Orissa, dans les districts de Balassore, et dans l'Etat tributaire du Morbhunv. La mission du Chota-Nagpore, dans les districts d'Hazaribagh, du

5o LE PÈRE LIEVENS

Lohardagga et. du Singblium. Enfin, dans la région de l'Hymalaj^a, elle tient un collège, le collège de Darjeeling ; un séminaire, le séminaire de Kurséong; et une station, la station de Purneah.

Pendant longtemps, tout l'efFort des missionnaires dut se concentrer sur la ville et le collège. A peine, en dehors de cette œuvre principale, pouvait-on songer à desservir l'aumônerie de la garnison, composée, en majeure partie, de troupes irlandaises. L'importance du collège était, d'ailleurs, considérable; indépendamment du nombre des élèves, qui atteignait environ sept et Jiuit cents, il importait d'établir par lui la réputation de l'enseignement catholique dans la capitale des Indes. Le nombre des missionnaires était alors absolument trop petit pour pouvoir songer à courir dans le cœur du pays, à travers les montagnes et les jungles. Il se répandait d'ailleurs comme une légende, suivant laquelle l'indigène, au caractère mou, frivole et changeant, était un être rétif à tout essai de conversion durable. L'esprit de caste compliquait encore singulièrement la situation; comment faire entrer les notions d'égalité chrétienne dans des esprits, qui voient des différences d'essence entre un concierge et le balayeur qui lui nettoyé sa loge, entre le balayeur et le chiffonnier qui furette au bout de son balai?.. Si cette conviction de la première heure s'était enracinée, c'en était fait pour longtemps de tout espoir pour l'Eglise des Indes. Le P. E. Delplace la fit tomber comme par enchantement. Il obtint de ses supérieurs l'autorisation de s'avancer vers le sud, dans les terres situées entre l'Hugly et le

LE PÈRE LIEVENS 6r

Mutlah. Là, vivant, comme les indigènes eux-mêmes, dans une hutte de jonc et de feuilles, mangeant, comme eux, du riz et, les bons jours, du poisson fumé, il arriva à se faire accepter, à se faire aimer, et, dès lors, ils l'écoutèrent. Il put leur prêcher et, bientôt, il put les convaincre. Les premières conversions qu'il fit, provoquèrent parmi les missionnaires un magnifique élan de zèle et d'espérance.

De toutes parts, on entreprit des essais, qui parfois échouèrent, mais qui souvent furent couronnés de très encourageants succès. De ce temps date, si je puis ainsi parler, l'efiloraison de la mission des Indes.

D'un côté, Mgr Goethals prenait, à Calcutta, la position prépondérante qu'il y occupe aujourd'hui; d'autre part, les missionnaires pénétrant de plus en plus au cœur de l'Inde, y conquéraient les âmes et agrandissaient chaque jour le royaume de Notre Seigneur Jésus-Christ.

C'est en avançant ainsi que, dès 1863, le P. Stockman était arrivé au centre du Chota-Nagpore.

« Quand, au sortir des paysages harmonieux de la plaine du Gange, le voyageur monte, à l'ouest de Calcutta, dans le pays des collines, quel contraste étrange il rencontre! Derrière lui, des cités fantastiques, avec leur mille pagodes et leurs merveilleux monuments étincelants sous la belle lumière orientale; des champs cultivés, des prodiges d'irrigations, des voies ferrées, toutes choses parlant de l'homme civilisé, et parfois, pour se reposer la vue, sous les grandes ombres d'un bois sacré, les ruines d'un vieux temple hindou, montrant sa pierre grisâtre et rongée.

(Î2 LE PÈRE IJEVENS

» Le sol est devenu aride et rocheux; la tristesse des paysages de l'Orissa s'accentue, Çà et là, un pic couronné d'une touffe fantomale d'arbres met une note vivante au milieu de ces lignes roides, dans certaines parties même de la contrée, de grandes échappées de vue, au-delà de ravins profonds d'un aspect étrange, bizarre, sinistre parfois, mais toujours d'une réelle beauté. Toutefois, l'ensemble du pays a un aspect austère, sauvage; des landes, des espaces couverts d'arbres clairsemés, au-delà desquels s'étend, à perte de vue, la lande embroussaillée.

» Les chefs-lieux du Chota-Nagpore ne sont que de grands villages; les villages, que de chétives agglomérations de trente ou quarante cabanes, ensevelies sous des fourrées, dans l'enclavure d'une colline ou se montrant à moitié sous les grandes feuilles tombantes des tamariniers et des manguiers qui croissent sur les plateaux.

» L'état misérable des habitants frappe plus vivement encore.

» Des murs de boue durcie supportant des tuiles rougeâtres chargées de mousse épaisse, voilà ^généralement leurs demeures. Le matin, on en voit sortir hommes ,■ et animaux. Une pièce de toile roulée autour du corps, un arc et des flèches ou un soc de charrue à la main, les indigènes partent à l'aube pour la chasse ou pour le labeur aride des champs. Après avoir travaillé tout le jour, au soleil ardent, ces pauvres gens reviendront, le soir, manger sur leur seuil une écuelle de riz, assaisonnée de quelques fruits des jungles. Ils boiront une gorgée d'eau que les pluies ont laissée, il y a six

mois, dans une mare voisine; puis ils s'étendront sur la terre nue jusqu'au lendemain.

» Dans quelques villages plus opulents, un étang plus vaste, l'échoppe du forgeron qui répare les charrues, une maison communale en terre boueuse, ornée, à l'intérieur, de peaux de tigre, de bannières en lambeaux, de vieux tambours, et de cors de chasse, et de-ci de-là, se haussant au-dessus des huttes, les grandes masures des propriétaires hindous, qui sont, si vous le voulez, les châteaux du pays. »

Le Chota-Nagpore est quatre fois plus grand que la Belgique; son territoire comprend, outre neuf petits Etats tributaires, les quatre districts d'Hazaribagh, de Lohardaga, Singbuhm, et Manbhum, administré par les agents britanniques. Il a 5,000,000 d'habitants, les uns Hindous, les autres aborigènes ou descendants des populations primitives de l'Inde, refoulés, il y a quelque vingt siècles, par les conquérants ariens, de la plaine du Gange et des plateaux du Deccan, vers les jungles et les collines de l'est.

Là, préservés, par l'isolement du pays, de tout contact avec la population et la civilisation décadente des Hindous, ces enfants de la montagne gardèrent, jusqu'au commencement de ce siècle, leur indépendance, leur langage et leurs coutumes. Les uns, comme les Mundaris, les Larkas, les Bhumijs et les Kharrias, appartiennent au groupe kôlarien; les autres, tels que les Uraons, au groupe dravidien.

Au siècle dernier, la prospérité croissante de ces tribus adonnées à l'agriculture, attira chez elles un

certain nombre de banquiers et de commerçants hindous du Béhar et du Bengale. La domination anglaise accéléra cette émigration et l'étendit aux collines plus isolées du Lohardaga et du Singbhum.

Ce fut pour les aborigènes l'origine d'irréparables malheurs. Il fut facile aux étrangers de s'emparer, en peu de temps, de toutes les terres de leurs hôtes. Les corvées, des marchés conclus à coups de bâtons, des statuts de police locale, tout à l'avantage des Hindous, réduisirent les aborigènes au rang de serfs attachés à la glèbe.

« En 1832, une révolte éclata; les Kôles envoyèrent la flèche de guerre à leurs oppresseurs. Ils saccagèrent les biens des Hindous et massacrèrent ceux dont ils purent s'emparer. Le gouvernement anglais s'occupa alors du sort de ces montagnards et tenta de l'améliorer.

3) Les deux districts d'Hazaribagh et de Manbhum , habités en majorité par des immigrants hindous, durent se soumettre entièrement à la disposition générale; les deux autres, où les aborigènes formaient encore plus de la moitié de la population, reçurent un commencement d'administration civile et judiciaire. Mais les magistratures inférieures furent confiées aux indigènes, sous la surveillance des commissaires anglais. Malheureusement elles furent abondonnées, la plupart du temps, à des Hindous, de sorte que ceux-ci, en qualité de collecteurs d'impôts et de fermiers de l'état Thikcdars ou Zémindars ou de chefs de police locale Thanidars, eurent de nouveau toute licence pour se

livrer à leurs habiles exploitations. Or, la conscience hindoue n'est guère délicate, et tout moyen lui semble bon quand il s'agit de gagner des roupies. »

Voici comment un missionnaire des Kôles nous dépeint leurs exactions. « Peu satisfaits de la redevance annuelle fixée par la loi, ces hommes cupides, véritables vampires, abusent de la situation des indigènes ignorant les taxes légales, et pressurent le peuple de toute manière. Grâce à l'éloignement considérable du siège du gouvernement, grâce surtout à la difficulté des communications et au manque de contrôle qui en résulte, ils viennent toujours à bout de leurs injustices; les menaces et les violences triomphent du mécontentement et arrêtent les plaintes. Quant aux Tbanidars , musulmans • presque tous , les arguments sonnants les rangent sans peine du côté des oppresseurs; et au lieu de protection, les aborigènes ne rencontrent que trop souvent de nouvelles tracasseries. Si un Thanidar a besoin d'argent, il se rend dans tel ou tel village, qu'il n'a plus inspecté depuis longtemps; à son arrivée, on l'héberge royalement, puis chaque chef est prié de verser dans sa caisse vide, deux, quatre ou huit annas. L'anna vaut environ 15 centimes.

Oppose-t-on de la résistance : « Ah! vous ne voulez pas payer!.. » dit le fourbe, eh bien, venez avec moi au tha7ia, — bureau de police, — et je vous ferai bien entendre raison. L'ignorant villageois, effrayé à la pensée de la prison, s'empresse de payer. L'homme au turban rouge s'en retourne alors, en riant de la simplicité des aborigènes. Bientôt il viendra remercier les

gens et les prier après cela de vouloir acquitter le prix de son voyage. »

Des cours de justice anglaise furent établies, il est vrai, dans les chefs-lieux de province, mais ces cours étaient éloignées, et d'ailleurs cent moyens de terrôrisation empêchaient les timides indigènes d'exposer leurs plaintes à qui leur eût fait droit.

C'est dans ces circonstances que le catholicisme apparut au Chota-Nagpore.

Or, Dieu voulait que ses conquêtes fussent deux fois des victoires.

A Asansol

ES premiers temps du séjour du P. Lievens à Calcutta furent, sur l'ordre de ses supérieurs, domiés au repos. Il en avait plus besoin que ne voulaient l'avouer ses lettres. On ne fait pas sans fatigue, sur mer, un voyage de

plus d'un long mois.

Nous voici, écrit-il, depuis deux jours à Calcutta;

nous habitons le palais de Monseigneur l'Evêque. J'ignore encore les fonctions dont je serai chargé. Nous avons célébré hier la fête de Saint François-Xavier, le patron de notre Collège. Les étudiants, à cette occasion, ont donné une séance pendant laquelle ils ont, en notre honneur, déclamé et chanté tous les morceaux et tous les airs flamands qu'ils pouvaient connaître. Nous sommes ici en plein hiver. Pourtant le soleil brûle avec tant d'ardeur qu'on ne nous permet pas de l'afli-onter. Je n'ai pas encore transpiré. Durant le jour, nous voyons, en grandes bandes, des corbeaux et des oiseaux de proie; le soir, des chacals, on dirait des chiens, entrent dans la ville, sautent dans les jardins, et se mettent à aboyer et à hurler, la nuit entière. Le moyen de dormir?.. A plus tard de plus amples nouvelles. Je vous souhaite à l'avance la nouvelle année, car je ne sais quand vous arrivera ma lettre.

Priez pour moi.

Constant,

Pendant cette même période, il écrivait à sa famille :

Très aimés Père, Frères et Sœurs,

Je commence par vous souhaiter la nouvelle année.

Me voici à Calcutta depuis un mois et en bonne santé. Il fait ici plus chaud qu'en Belgique en plein été; pourtant on assure que nous sommes en plein hiver et que cet hiver est rigoureux.

Calcutta est à environ 4,000 lieues de vous, vers le sud-ouest, dans l'Lide anglaise. Quelques milliers de

lieues plus loin que Coustantinople, que l'Egypte, Jérusalem, etc.. Calcutta est une des plus grandes villes du monde. Il y habite plus d'hommes que dans tout notre diocèse de Bruges. ^ Quant aux catholiques de la ville, il y en a autant que dans la ville de Roulers. Il y a, pour les servir, quarante prêtres, tous Jésuites. Ils ont des églises, des écoles, et un grand collège. J'habite le palais de l'Evêque, Monseigneur Goethals. Je ne sais pour combien de temps encore. Toutes les maisons ici sont de vrais palais : elles n'ont pas de toit; par-dessus leurs deux ou trois étages règne une plate-forme, sur laquelle on peut se promener. La ville est si grande qu'on n'en voit pas la fin. Aussi n'en sortons-nous guère. Au centre est la grand'place, immense espace d'une demi-lieue environ de long et d'une demi-lieue de large, coupée de pièces d'eau et entourée de rues rayonnantes. On y rencontre toutes sortes de gens : àes blancs, des noirs, des bruns, des jaunes, des juifs, des Turcs, des Chinois, des Anglais, des Allemands, des Grecs, des Américains, etc.

De même on y entend parler toutes sortes de langues. On y voit tous les costumes; la plupart des hommes cependant portent une espèce de grand jupon blanc et tournent, en turban, autour de la tête un grand morceau d'étoffe. Et que font, pensez-vous, tous ces gens pour gagner leur vie? Ils s'asseyent, regardent, jasent et dorment. Chacun a sa besogne et ne fait pas autre chose; un portier, par exemple, se tient à la porte, l'ouvre, la ferme et ne fait pas autre chose. Un

servant de table sert la table à l'heure et ne fait autre chose de toute la journée. Il y a ainsi un homme à la cuisine, un autre à balayer, un autre à faire les lits, un autre à soigner les chevaux, un autre à les conduire, un autre à soigner la voiture, un autre à porter les lettres à la poste, un autre à ratisser le jardin, etc. Si bien que chaque maison compte une vingtaine de domestiques faisant, à eux tous, ce qu'un seul homme ferait en Europe. Il est vrai qu'ici la chaleur est si épuisante qu'elle ne permet pas de travailler beaucoup. Les salaires sont d'ailleurs à proportion; un berger, par exemple, gagne 5 francs- l'année. Il dépense environ 2 francs en habits, et épargne encore 2 francs 50 centimes. Un cheval revient à 25 francs; une vache à beaucoup moins, et un mouton coûte à peine un franc. Je parle de la campagne; en ville, tout est au moins aussi cher qu'en Belgique. Tout le monde a ici chevaux et voitures; la raison en est fort simple^ : c'est que personne ne pourrait sortir en plein soleil, sans s'exposer à être aussitôt frappé à mort. En ce moment même, en hiver pourtant, nous ne pouvons aller au soleil que pendant fort peu de temps, et abrités sous un grand chapeau blanc. Le temps de sécheresse est ici de neuf mois; ce sont des mois sans la moindre goutte d'eau; mais après viennent trois mois de pluie (août, septembre et octobre). Presque tout le monde alors devient malade, ce qui pourrait bien m'arriver aussi; mais l'indisposition est rarement grave. Nous recevons, tous les soirs, la visite d'une espèce de chiens sauvages, appelés chacals;

LE PÈRE LIEVENS yi

ils demeurent, durant le jour, dans des ruines ou dans des maisons abandonnées et, la nuit, sautent par-dessus les murailles, entrent dans les jardins et aboyent à tout fendre. Ils ne sont pas dangereux, ne font mal à personne et se contentent de chercher les os et les débris de viande, qu'ici l'on jette, à tout hasard, sur la rue.

La plupart des gens sont païens ou musulmans; même nos domestiques le sont. Mais, me direz-vous, pourquoi ne pas les convertir? Il paraît que c'est chose absolument impossible. Les catholiques sont ou bien des protestants convertis, ou bien de pauvres gens vivant au loin dans les bois. Parmi ces derniers, se font, tous les ans, des conversions nombreuses. En ville, les conversions sont plus difficiles : la corruption y est trop grande. Les bois dont je vous parle ne sont pas seulement habités par des hommes, mais par beaucoup d'animaux sauvages. Les plus dangereux sont les tigres et les serpents. On n'a jamais ouï dire qu'un prêtre catholique ait été mis à mal par ces bêtes.

Je viens d'être attaché au collège, il compte cinq à six cents élèves; plus qu'au séminaire de Roulers. Les étudiants nous arrivent de cent et de mille lieues loin, tant la réputation du collège est loin répandue. Quel y sera mon rôle? Je l'ignore. Les vacances ne se termineront que le 24 janvier. La langue courante est l'anglais.

Priez pour moi.

Père, donnez-moi votre bénédiction.

. Constant.

Ce que l'on allait faire de lui, il l'ignorait. Hélas! la détermination que l'on allait prendre devait lui faire de la peine. Il rêvait les missions de l'intérieur, dures et lointaines, on songeait à le consacrer à l'enseignement. Pour l'y préparer, on lui fit revoir, comme c'est assez l'habitude au sortir du noviciat, les préceptes de la rhétorique grecque et latine. Le P. Lievens avait trop de vertu pour s'en plaindre. Un des Pères, qui le connaissait mieux et qui n'avait pas les mêmes raisons de garder le silence, fit remarquer au supérieur que, très probablement, après les brillantes études qu'il avait faites, le P. Lievens en pourrait remontrer à son professeur. Presque au même temps arrivaient d'Europe, aux supérieurs de Calcutta, des lettres du P. van der Hoeven, provincial de Belgique, leur faisant connaître le trésor qu'il leur confiait en leur donnant le P. Lievens. Humble, simple et modeste, lui, l'aurait voulu cacher toujours. Il fut sans tarder envoyé à Asansol, pour y faire ses études de théologie.

Asansol, le 28 janvier 1881.

Loué soit Jésus-Christ!

Asansol! Qu'est-ce que cela?.. Un village à cinquante lieues environ de Calcutta, le long du grand chemin de fer. Il y a quelques jours, vers huit heures du soir, j'ai pris à Calcutta le train de nuit, et, après sept heures de voyage, j'arrivais à Asansol. Je vais commencer mes études de théologie et, dans trois ans, je serai prêtre. Si j'étais demeuré en Europe, Dieu sait

quand je le serais devenu!.. Les Jésuites ne le deviennent généralement qu'après quatorze ou quinze ans de Compagnie, quand ils ont trente-trois ou trentequatre ans. Que je serais heureux si j'avais de vos nouvelles, mais je crois que je devrai les attendre longtemps! Nous sommes ici au milieu des païens; et vous ne sauriez vous figurer combien pauvres et misémisérables sont ces gens-là.

Sans habits, sans maison, ils mangent deux fois par jour du riz (on l'a pour rien ici); ils vont, ils viennent, regardent autour d'eux, et vivent, et meurent.

Nous sommes en tout douze dans la maison. Un peu plus loin, habitent les Sœurs de l'école. Plus loin encore, le curé. Asansol est station du chemin de fer; partout où les Anglais ont une station, ils construisent des maisons pour leurs employés, et aussitôt arrive un de leurs prêtres. Nous ne sommes point dans l'abondance! Notre chapelle ressemble fort à celle qui est au bout de votre verger; nous ne savons pas y prier tous ensemble. Mais les choses iront mieux : on est en train de nous bâtir une nouvelle demeure. Nous sommes huit étudiants, trois professeurs et un Frère. Notre maison actuelle est en terre glaise; elle ressemble à -iuie grange, n'a ni cave ni grenier, et se compose en tout de quatre chambres et d'une chapelle.

Les murs sont rongés par les fourmis, ils n'y résisteront plus longtemps. Il en sera bientôt de môme des chaises et des tables. Nous mangeons du riz; tout le le monde ici mange du riz.

Toutes mes salutations aux amis et à mes connaissances, ije suis en très bonne santé. Aimons-nous et prions les uns pour les autres. Nous sommes fort séparés, mais nos vies ne seront pas bien longues.

Dieu soit béni et remercié !

Constant Libyens.

On peut le voir par cette lettre, le séjour d'Asansol n'était guère enchanteur. Des photographies de la maison qu'y occupaient alors nos Pères permettent de juger de cette région aride et dépouillée. On dirait nos bruyères désertes et nues. La maison elle-même n'est qu'une pauvre chaumine ruineuse. Monseigneur Goethals ne tarda pas à y faire construire une maison d'études nouvelle. Vaste, aérée, hygiénique, avec ce cachet monumental que donnent, à presque toutes les constructions de l'Inde, les grandes galeries à colonnes dont le climat exige qu'on les entoure, elle s'élève au milieu de la plaine, au bord d'un étang, dont les eaux reproduisent son image, en la résiliant de fines moires blanches, tremblotantes. Toutefois, la Compagnie n'y maintint pas longtemps ses jeunes scholastiques. Ils furent transférés à Kurséong, à 5,500 pieds d'altitude, sur le flanc des Himalayas, en un pays incomparablement plus sain et plus propice aux études, par la distraction réconfortante qu'il y apporte.

Mais le P. Lievens, même à Asansol, dans cette monotone et solitaire lande, se trouvait heureux et content. Il y pouvait satisfaire sa passion pour l'étude, et pour se reposer de leur aridité théorique, devant

LE PERE LIEVENS J5

Dieu, il rêvait ' doucement au temps heureux, qui approchait, où il pourrait enfin se donner tout entier aux pauvres hindous, qu'il voyait sous ses yeux errer comme des brebis qui appellent un pasteur.

Son application à l'étude émerveillait tous ceux qui le voyaient à la besogne.

Le P. Van Impe, recteur du collège de Calcutta, au retour d'une visite à Asansol, disait avec une réelle admiration : « Quel homme que ce jeune P. Lievens!.. Il parle le latin comme le français et le flamand, il sait l'anglais et l'allemand à la perfection, le voilà maintenant qui parle couramment le bengali; et à le voir, on le croirait occupé uniquement de théologie!.. »

-A Asansol, comme dans les maisons d'étude d'Europe, un des exercices les plus fréquents est la composition de sermons, que le jeune étudiant vient débiter au réfectoire, pour les soumettre à la critique, très sévère généralement, de ses collègues. On a gardé le souvenir d'une improvisation qu'il fit en ce temps-là. Le sujet qui lui avait été imposé était la parabole du bon ouvrier et du mercenaire. Il fit un tableau si saisissant des courses par monts et vaux, le jour, la nuit, sans repos et sans cesse, du bon ouvrier volant. à la recherche de la brebis perdue, que son auditoire, mal en état pourtant par le souci du repas, fut touché jusqu'aux larmes. On sentait combien dans son âme il attendait avec impatience l'heure où il pourrait voler ainsi, au prix de sa vie et de son sang, sauver les âmes!

Son ardeur pour la prédication était d'ailleurs si,

marquée que, dès la seconde année de son séjour à Asansol, on le chargea de donner, tous les soirs, les points de la méditation aux Frères coadjuteurs. C'était une manière de sermon quotidien, auquel il pouvait appliquer son zèle. Mais il fallait attendre patiemment l'heure des grands travaux et des missions apostoliques; sur ce., point, les supérieurs ne transigeaient pas, et le P. Lievens comprenait combien leur conduite était sage. Il faut au missionnaire les longues préparations de l'étude, il lui faut surtout la longue formation aux vertus spéciales qu'exige une vie si souvent isolée, loin de tout secours religieux; sans compter que, dans un pays aussi cruel, l'acclimatation aux fatigues de l'apostolat demande des années.

Aux jours de relâche et de vacance, il écrit à sa famille et à ses amis; et ses lettres gardent toujours cette simplicité et cette fraicheur qui les rendent charmantes... Je ne saurais me défendre d'en donner encore des extraits :

« Vous me demandez au milieu de quels gens je vis?.. Mon Dieu, des gens comme ceux de notre pays!.. En vérité, un peu plus noirs, beaucoup plus sales, beaucoup plus mal habillés et beaucoup plus mal nourris.

Ils adorent des idoles; ce qui revient à ceci : de temps en temps, ils se rassemblent sous les arbres, au fond d'un bois sacré, et passent, à l'honneur du dieu qui habite dans les branches, la nuit entière à crier, à danser, à sauter, et à battre du tambour. Ce mois est pour eux le mois des mariages. Les fiancés se marient, les

autres se fiancent, et le reste. Les femmes, en ce pays, ont la plus mauvaise part. Elles sont chargées de toute la grosse besogne. Les hommes, au contrahe, posent au grand seigneur et ne font rien. Durant le jour, la chaleur est très forte; pour peu qu'on approche de la porte ou de la fenêtre, on croirait approcher de la gueule d'un four. Mais tout ira bientôt mieux; voici venir l'hiver et la saison des pluies. C'est en venant ici que l'on sent que notre petite Belgique est un vrai paradis. L'Inde doit confiner au purgatoire... On peut du reste vivre ici comme partout ailleurs; combien j'y vivrai, je l'ignore; mais au moins, si je meurs, ce sera pour Dieu. Il y a quelques jours, l'un d'entre nous fut à la chasse; avisant des oiseaux sur un arbre, il en abattit quelques-uns. Voici qu'aussitôt des prêtres des idoles apparurent, le suppliant de ne pas tuer leurs dieux. Le Père répondit en riant qu'il avait besoin de ces dieux pour son souper. Pauvre peuple !

Nous recevons parfois, durant la nuit, la visite de fauves, des buffles, des tigres et des hyènes. On assure que lorsqu'un tigre a mangé de la chair d'homme, il en reste si friand qu'il n'en veut plus d'autre. Nous n'avons rien à redouter d'eux; jamais ils n'ont touché à un prêtre. Les scorpions se rencontrent en abondance; enfin rien ne manque à l'appel, pas même les diables...

Priez pour moi. Frère et Sœur, afin que je devienne un digne prêtre et que je puisse faire un peu de bien à nos pauvres Hindous. A peine sont-ils convertis, qu'ils pleurent de joie, nous baisent les mains et nous

bénissent à genoux. Ah! si nos compatriotes savaient le bonheur qu'ils ont eu en naissant chrétiens! Priez pour moi, et ne m'oubliez pas quand vous irez à Dadizeele. Que Dieu nous bénisse durant toute notre vie! »

Elles franchissaient les mers, ces lettres si simples, si bonnes, si aimantes et où tant de cœur débordait. Elles arrivaient dans la petite ferme, et les enfants plus jeunes, aux aînés, dans les champs, couraient annoncer la nouvelle! Ce jour-là, les heures de travail semblaient plus longues, et que de fois on les écourtait, pour rentrer plus vite et savoir plus tôt ce qu'écrivait le cher exilé! Et autour de la table blanche, où fumait l'humble repas, tous se rangeaient. Amélie, la grande sœur, lisait : il y avait un grand silence; bientôt les larmes coulaient. Pauvre absent, comme on l'aimait! Quand était finie la lecture, dans les mains de tous elle devait passer, la chère lettre; c'était à qui la pourrait garder, car on se les partageait, comme on partage un bien précieux de famille.

Et dans la petite ferme pauvre, un petit trésor s'amassait : « Nous lui achèterons son trousseau de missionnaire, » avait dit le vieux Père; il fallait gros pour cela et, sou par sou, dans une tire-lire, ces travailleurs, si besogneux, économisaient!

A Asansol

Asansol, le 21 août 1881.

Très aimés Père, Frères, Sœurs et Amis!

NFiN, j'ai reçu de vous une lettre!

Elle est là, devant moi. Combien j'avais aspiré à la recevoir! Je me hâte de vous écrire pour recevoir plus tôt celle que vous m'écrirez encore. Nous vivons bien loin les uns des autres! Vous tous, vous pensez à moi et vous

8o LH PÈRE LIEVENS

m'aimez; moi, je pense à vous et je vous aime. Tâchons de nous réunir, malgré les centaines de lieues qui nous séparent, et de causer ensemble. Après trois semaines, j'entendrai ce que vous m'aurez dit, et, après huit semaines, vous entendrez, à votre tour, ce que je vous aurai répondu!

Vous me demandez si je me porte bien? Grâce à Dieu, j'ai fort bien résisté aux grandes chaleurs, et je n'ai guère changé. Nous sommes maintenant en pleine saison des pluies. Vous me demandez ce que nous mangeons? Du riz, du pain, des pommes de terre, des œufs et de la viande. On dit parfois que d'une viande maigre et sèche, d'un vieux coq, on ne saurait faire un bon bouillon; on y réussit, aux Indes. D'ailleurs, en pays aussi chaud, on n'a guère d'appétit; le peu qu'on mange, on le mange sans goût. Vous devez avoir bien prié pour moi, car je n'ai pas encore été malade un seul jour!

Si je vous comprends bien, Pierre et Félix vont se marier. Je savais bien que Pierre n'attendrait guère et que Féhx y songeait depuis très longtemps. Faites-les venir tous les deux aux Indes avec leurs fiancées, ici je les marierai pour rien. Donnez-moi beaucoup de détails sur eux, sur les familles où ils entrent, sur leurs femmes et sur leurs futures installations. Que dit Père de tout cela? Voilà qu'il devra bientôt installer un chemin de fer, pour aller voir ses filles et ses garçons étabHs au loin. Le vieux Job le faisait, et il n'avait que trois fils et trois filles! Je leur souhaite un heureux mariage, de longs jours de paix, de prospérité, de santé; des jours gais sous le beau ciel de la Belgique.

LE PERE LIEVENS gi

Ne VOUS dites pas : « Ah ! si Constant était ici ! combien la fête gagnerait en joie! » Ne vous le dites pas, car quand cette pensée me vient , elle me perce le cœur. Ah! si ce n'avait pas été pour Dieu, jamaîs je n'aurais eu le courage de vous quitter! Mais je l'ai fait pour vous, afin que Dieu nous réunisse un jour tous au Ciel, et pour l'éternité!

Grande fête donc cette année-ci pour le mariage de Pierre et de Félix, et grande fête, l'année prochaine, pour moi. Je deviendrai prêtre alors, prêtre pour l'éternité! Alors commencera le travail, le travail, le travail jusqu'à la tombe! avec l'espoir de voir entrer avec moi, au Paradis, des milliers de païens, les enfants de mon apostolat et la couronne de mes oeuvres!

J'écrirais volontiers à Germain et à chacun de vous en particulier, mais je ne pourrais que redire toujours les mêmes choses et, franchement, nous ne sommes pas plus riches qu'il ne faut; les frais de port sont si coûteux qu'on y regarde à deux fois.

Quand vous m'écrirez, donnez-moi des nouvelles de tout le monde, et à tout le monde donnez' des nouvelles de moi. Merci pour celles que vous m'envoyez sur les enfants de Louise et de JuUe; ils ne me connaissent pas, mais montrez-leur parfois mon portrait! Dès que j'en aurai le loisir, je le ferai faire ici avec notre costume indien : soutane blanche et bas blancs, et un chapeau blanc que je ne saurais mieux comparer qu'à un toit de meule, ou du moins à un grand parapluie; il doit préserver la tête et le cou

contre la moindre atteinte du soleil. Le noir est à peu

§2 I-E PÈRE LIEVENS

près inconnu ici : les jours de grande fête, c'est en rouge ou en vert que s'habillent les gens. Singulières gens, en vérité! Je tâche de m'habituer à tout; mais il y faut du temps, la bonne volonté n'y suffit pas.

Il y a quelques jours, les gens des environs ont construit une idole de terre et de boue; pendant deux jours et deux nuits, ils ont tourné autour en dansant, sans prendre aucune nourriture; le troisième jour, ils ont porté leur dieu près d'une grande mare d'eau et l'ont jeté dedans. Leurs prêtres assurent que l'âme du dieu noyé sortira de là et s'en retournera au Ciel! Toute leur musique se résume en grands cris, en hurlements et en roulements de tambour.

Une famille déménageait naguère; ce fut bientôt fait. Le père partit en avant, avec son bâton à la main; la femme suivit portant le lit, — un filet tendu sur quatre perches, — la grande marmite de la famille, dans la marmite l'enfant, tout cela sur la tête; c'est tout, voilà le ménage! Ces pauvres gens n'ont qu'un habit; pour le laver, ils entrent dans la rivière, se déshabillent, font la lessive, et se remettent l'habit tout mouillé sur le dos. Au soleil de le sécher sur. place, ce qui est d'ailleurs très tôt fiiit. Nous les voyons passer par caravanes de plus de mille, en chemin vers quelque lointain pèlerinage. Ils marchent durant des mois, misérablement habillés, mourant de faim, souvent la proie des voleurs ou des bêtes féroces. Avant-hier, deux de ces pèlerins passaient; la femme qui les accompagnait n'en pouvait plus de fatigue et de maladie; ils la lièrent par les pieds, et par les mains, passèrent une perche à travers les

LE PÈRE LIEVENS S^

ligatures et, chacun un bout de la perche sur les épaules, ils la portèrent ainsi! Et toute la journée, une pluie battante tomba. Dernièrement, une députation d'un village lointain est venue demander à un de nos Pères de s'établir chez eux, pour leur apprendre et leur montrer le chemin du Ciel et du bonheur, qu'il connaissait, leur avait-on dit. De divers côtés, on demande ainsi des prêtres. J'espère bien que, lorsque je serai prêtre à mon tour, c'est au milieu de ces peuples perdus que je pourrai m'en aller travailler, sous la garde de Dieu et sous la protection de Marie et de Joseph.

Adieu! Ayez joie, courage et force; soignez-vous, ne trompez personne et par personne ne vous laissez tromper; chauffez-vous quand il y a du feu, fumez quand vous en avez l'aise et, quand vous dormez, pour l'amour de Dieu, taisez-vous!

Père, donnez-moi votre bénédiction.

Votre fils, le plus éloigné de tous, et qui tendrement

vous aime !

Constant,

Quand vous irez prier dans la petite chapelle au fond du verger, n'oubliez pas de prier pour moi!

Asansol, le 26 septembre 1881.

Très aimée Sœur, cher Frère, et vous gais petits enfants, qui jouez et qui ne me connaissez pas!

... Nous sommes treize à Asansol, comme à la maison, quand Mère vivait encore; que de fois cela me fait penser à elle! Non loin d'ici habitent les Sœurs

qui font la classe aux petites filles. Au village, il y a environ trois à quatre cents blancs, la plupart attachés au service du chemin de fer ou à l'administration anglaise. Mais partout aux environs on rencontre des huttes et de petits villages indigènes. Dans un cercle d'environ une . demi-lieue autour de notre maison, habitent certainement plus de dix mille indigènes. On dit que partout on rencontre la misère, c'est vrai; mais nulle part elle n'est aussi grande qu'ici. Nos braves laboureurs- belges sont cent fois plus heureux! S'ils connaissaient leur bonheur!

... Le fils d'un gros propriétaire de ce pays, avait obtenu de son père d'aller à l'école catholique de son village; il se convertit et assista assidûment à la messe du dimanche. Le père, après quelque temps, voyant qu'il ne retirait de la conversion de son fils aucun avantage, lui défendit d'assister encore désormais à l'ofiice. Le fils obéit; mais après le premier dimanche, dans l'étable du père, un grand bœuf mourut. Le dimanche suivant, la défense est maintenue; un deuxième bœuf meurt. Et ainsi de suite pendant sept semaines, sept beaux bœufs moururent. Le père alors prit peur et vint appeler le missionnaire à son secours. Celui-ci lui recommanda de laisser à son fils la liberté d'accomplir ses devoirs de chrétien. Le père promit, . tint parole, et il n'y eut plus de bœufs qui moururent.

... Il faut, dans ce pays-ci, que le prêtre soit tout : médecin, vétérinaire, avocat, juge de paix, arbitre, curé, vicaire, sacristain, maçon, charpentier, forgeron, tout, vous dis-je.

LE PÈRE LIEVEXS 85

... Monseigneur Goethals vient nous visiter cette semaine et passer huit jours avec nous. On nous a bâti une grande maison, où maintenant nous pourrons étudier à l'aise. Jusqu'à présent, je n'ai pas été malade et nous entrons en hiver, la saison belle et agréable. Depuis le commencement de juin, nous avons eu, tous les jours, ou du moins presque tous les jours, de grandes ondées; tous les puits et tous les étangs sont remplis, et nous avons de l'eau en réserve pour un an.

La moisson est mûre. En hiver, bien que nous ne sachions pas ce que c'est que la neige et la glace, nous avons des nuits très froides.

Depuis mon séjour ici. Dieu m'a protégé trois fois contre des dangers imminents, d'une façon vraiment extraordinaire. Je n'ai plus peur de rien pour l'avenir; et j'espère bien travailler vigoureusement pour ce pauvre peuple, sur qui le démon exerce un si tyrannique empire. »

Dans une lettre à ses amis fidèles de Roulers, il raconte son premier baptême; c'est bien lai tout entier, dès le premier pas, s'oubliant lui-même, pour courir au service des unies.

Asansol, jour du nouvel an 1882.

... Ecoutez donc la joie qui m'est arrivée. La veille de Noël, on nous demanda un prêtre; il fallait qu'il aille vite à trente lieues d'ici baptiser un petit enfant malade. Tous nos prêtres devaient, la nuit même, célébrer la sainte messe et n'auraient pu revenir à temps.v-

86 LH PERE LIEVENS

Je leur demandai de pouvoir partir, moi. On le voulut bien, et à dix heures, je prenais le train.

Je fis vingt lieues en chemin de fer; après, cinq lieues à cheval. Comme c'était en plein milieu du jour, la pensée me vint bien que le soleil pourrait peut-être me pincer, mais il n'en fit rien. J'avais à traverser quatre rivières énormes; grâce à Dieu, elles n'avaient guère de profondeur. Mon cheval ne dut pas se mettre à la nage, et je pus me tenir à sec sur son dos. L'une de ces rivières avait près d'une lieue de largeur; vraie rivière de sable. J'arrivai un peu après quatre heures, je baptisai l'enfant, et je passai la nuit chez ses parents. Il ne m'était pas possible de retourner à Asansol durant la nuit. J'ai donc passé la Noël sans messe, mais c'était pour la gloire de Dieu, et je me sentais plus heureux que jamais! Je commence à m'habituer petit à petit à la chaleur; j'espère devenir prêtre cette année, et c'est alors que j'aurai à travailler pour Dieu et pour les âmes!..

Faites porter à vos enfants le scapulaire; ici, dans un pays où vivent tant de singulières gens, les catholiques sont très prudents; et il n'y a pas de dimanche où l'on ne voie les enfants venir s'agenouiller sur le banc de communion, pour demander la bénédiction du prêtre. Elevez bien vos enfants, afin que, quand je reviendraien Europe, je les trouve comme des anges dans le monde, votre joie et votre bonheur, votre secours et votre soutien. Sœur aimée, ne craignez rien de l'avenir! ayez espoir en Dieu, il veillera sur vous!.. Des jours difficiles nous attendent, vous et moi; mais que la

volonté de Dieu soit bénie! Je n'ai pas peur de mourir, je ne refuse pas de vivre plus longtemps et de souffrir davantage...

J'espère vous revoir en ce monde; au moins après quelques années, serons-nous ensemble au Ciel! Voilà quatorze ans que notre Mère est allée nous y attendre!

Mais j'ai l'espoir de dire un jour la messe entre mon père, mes frères, mes sœurs et tous mes amis.

Je vous porte tous profondément dans mon cœur!

Que je serais heureux de pouvoir passer avec vous une longue journée, et de voir comment le vieil arbre de la famille a poussé ses branches si loin, qu'elles ne parviennent presque plus à se rencontrer.

De bons compliments à Père; dites-lui combien je suis heureux et pourtant combien je voudrais être avec lui! Consolez-le du mieux que vous pourrez et rendezle heureux! Dieu vous en récompensera!

(Pour Amélie.)

Dites-moi dans votre prochaine lettre. Sœur aimée, comment vont les choses pour chacun de vous. Comment va Père, Pierre, Félix, Louise, François, Natalie, Lucie, Sylvie, Henri et comment vous allez vous-même. Ne craignez pas de me faire du chagrin; il y en a plus à vivre dans l'incertitude. Toutes les pensées sont noires alors; et puis, je ne suis pas un étranger! Ne suis-je pas votre frère? Quand tout va bien, je m'en réjouis; quand tout va mal, je me dis que Dieu a ses raisons de nous éprouver ainsi. Nous ne durerons plus longtemps

88 LEPHRE LIEVENS

en ce monde; voilà déjà tant d'années que Mère en est partie! Pour vous, Amélie, ne vous arrêtez pas à pleurer des malheurs passés; soignez bien ceux qui sont encore à la maison; aimez bien ceux qui l'ont quittée. La vie est, par elle-même, assez misérable pour • qu'on n'y ajoute pas. Soignez bien Père en ses vieux jours. Je pense bien souvent à vous tous. Je me sens heureux ici par la volonté de Dieu. Je prie pour vous, priez pour moi. Dieu pourvoira à tout!

Asansol, le 30 octobre 1882.

Je salue Père, Frères et Sœurs, qu'ils soient encore à la maison ou qu'ils l'aient quittée. Je salue mes cousins et mes cousines, et les cochets et les poulettes qui, dans le temps, chantaient et criaient avec moi et plus fort que moi. Ici, i"ien de neuf; tout est vieux comme une haie d'épines. Les gens vivent comme au temps du déluge.

Pas le moindre changement, depuis lors, dans leur costume. Depuis quatre mille ans, c'est toujours la même chose! Ils courent nu-pieds, un turban autour de la tête et un jupon autour des reins. Point de progrès, ni dans le charronnage, ni dans l'outillage. Deux roues sciées dans le tronc d'un gros arbre, une longue branche pour timon, et deux ou trois perches, voilà leur charrette; à peine bonne à charrier du foin. Pour charrue, ils ont, comme les enfants, deux pièces de bois clouées ensemble, dont un bout traîne sur le sol. La bêche leur est inconnue. Ils ont une espèce de petite houe avec

laquelle ils égratignent un peu la terre, qui, à peine travaillée, ne leur rapporte presque rien. Le sol a d'ailleurs des roches et des pierres, des hauts et des bas, des trous et des bosses, plus qu'il n'en faut pour se casser le cou.

Les païens n'enterrent pas leurs morts; ils vont les brûler au loin, sur le bord d'une rivière, s'il s'en trouve. Il y a quelques années, quand mourait le mari, la femme était avec lui brûlée vive; mais, dès que les Anglais sont devenus maitres du pays, ils ont aboli cette coutume barbare et porté contre les déhnquants des lois sévères. Si quelqu'un s'avisait de continuer ce criminel usage, il serait pendu haut et court aux branches d'un arbre. L'infanticide régnait aussi, et beaucoup de petites filles, à peine au monde, étaient mises à mort; les Anglais en ont eu très vite raison. Qui ne veut pas vivre en homme est mis à mort comme un chien, au cachot ou à la potence. Les Anglais s'entendent admirablement à mettre et à garder l'ordre !

Les maisons des indigènes sont de véritables chenils : le toit n'arrive pas à quatre pieds de hauteur, la porte a trois pieds de haut et deux de large; le tout est formé de quatre perches, autour desquelles on fixe des " paillassons. Ces gens vivent d'ailleurs en plein air : ils cuisinent et dorment sur la terre, et ce n'est guère qu'en hiver qu'ils se servent de leur maison. Vingt de ces palais font une paroisse; aujourd'hui la paroisse est ici, demain elle s'en va ailleurs, avec toutes ses maisons portées sur la tête. Les riches

ont des châteaux plus grands, mais du même genre; bœufs, vaches, veaux, cochons et chèvres, hommes, femmes, enfants, dorment pêle-mêle! Bon sang s'attire, (( hloed treh » comme on dirait à Bruges. En temps de kermesse, ils mangent et boivent tout ce qu'ils ont; après ils vont dans les bois chercher des fruits pour les cuire et avoir au moins quelque chose à mettre sous la dent. Chaque homme a son métier, et toute la famille doit le prendre et n'en peut avoir d'autre. Ainsi telle famille fait la cordonnerie; n'y a-t-il point de souliers à faire, elle court la rue et ne fait rien. Telle autre fait le labour, telle autre la corderie; les uns sont bergers, les autres charpentiers, maçons, barbiers, etc. Tout va bien tant qu'il y a de l'ouvrage, mais s'il vient à manquer, ni gain, ni pain! Les femmes ont toute la dure besogne; ce sont de vraies esclaves. Que nous sommes loin de nos petites demoiselles de Belgique!.,

Donnez-moi àts nouvelles du tirage au sort de Henri.

Par amour pour Jésus, aimons-nous et supportonsnous les uns les autres! Bénissez-moi, cher Père. Je" suis plus que jamais votre très aimant fils.

Asansol, le .4 décembre 1882.

Bien-aimés Père, Frères et Sœurs, La paix du Seigneur soit avec vous!

J'ai reçu il y a deux jours vos chères lettres. La famille grandit donc toujours; et Dieu sait où cela

s'arrêtera!.. Je ne vous écris aujourd'hui, que pour vous souhaiter les bonnes fêtes de la Noël et de la nouvelle année. Dans quelques jours commencent nos vacances; c'est durant ce temps que je serai ordonné prêtre. Priez bien pour moi! Je ne saurais vous dire combien je suis heureux ici! Peut-être, si j'étais resté en Europe, aurais-je eu la vie plus facile; mais qu'importe! Il fallait que je vinsse ici. Dieu me voulait ici. Depuis si longtemps je rêvais de missions étrangères ! Mon cœur en était plein. J'y serais arrivé par n'importe quel chemin. Dieu a tout bien disposé. Si je n'étais pas entré au grand séminaire de Bruges, je ne serais pas ordonné maintenant! Il m'aurait fallu attendre dix ans peut-être! J'ai appris que mes anciens condisciples de Roulers et de Bruges sont placés, les uns à droite, les autres à gauche; je ne voudrais pas changer mon sort contre celui d'aucun d'eux! Je suis heureux autant qu'on peut l'être, et je trouve ici l'accomplissement de mes plus brûlants désirs. Je ne saurais vous dire les fonctions qu'on me réserve ; mais je suis prêt à tout.

Peut-être vous dites-vous : « Constant est le plus heureux de nous tous. » C'est vrai. Dieu a beaucoup- fait pour moi; c'est pourquoi je dois faire beaucoup pour Dieu! Vous aussi, vous avez beaucoup fait pour moi; Dieu n'a pas voulu que je vous le rende en biens et en fortune; il a voulu que je travaille tant que je pourrtii pour votre éternel salut. J'ai le temps de prier pour vous et de souffrir pour vous, et d'offrir à Dieu ma vie pour vous, afin que

nous soyons sauvés tous! Soignez bien Père et donnezlui dans ses vieux jours tout le bonheur possible! Père, donnez-moi votre bénédiction; Frères et Sœurs,

priez pour moi

rx

A Calcutta

ES trois années d'études de théologie que l'on exigeait déjà alors, dans la Compagnie, avant l'admission aux Ordres, étaient accomplies. Le moment était venu, pour le Père Lievens, de recevoir l'auguste sacrement qui allait le sacrer Prêtre et apôtre de Jésus- Christ.

Ah! comme il avait aspiré à cette heure! Elle allait sonner !

Il écrit, avec un accent de triomphe :

Très aimés Père, Frères, Soeurs,

et vous tous mes Amis,

Dimanche, 17 décembre, j'ai été ordonné sous-diacre, hier, 24, j'ai été ordonné diacre, et le. 14 janvier, je serai ordonné Prêtre!.. Je reçois à l'instant, tout ce que vous m'avez envoyé. . . Je n'en puis croire mes yeux! je déballe, je remballe, je redéballe, et je remballe encore, pour redéballer tantôt, car je ne puis assez admirer! Ah! que de jolies choses!.. Combien il est doux pour moi, qui suis si loin de vous, de vous voir tous si préoccupés de moi et si bons pour moi! .Soyez tous bénis, ô Père, Frères, Sœurs, Amis, qui avez tant fait pour moi! Que Dieu vous donne à tous une heureuse et sainte année! Puissiez-vous en goûter après beaucoup d'autres encore, toutes bonnes et heureuses! J'espère toujours que Dieu me donnera de revoir encore Père en ce monde ! Je suis donc à Calcutta, j'y resterai au moins une année; je ne crois pas que je la passerai sans être malade, la ville est si malsaine! Mais si Dieu le veut ainsi, je me réjouirai de souffrir pour sa gloire. Je commence à apprendre une nouvelle langue de ces régions; cela me donne assez bien de besogne. J'écris à Louis et à Romaine et à Beernem.

Père, donnez-moi votre bénédiction!

Nous avons en effet trois lettres de lui, écrites ce

LE PERE LIEVHNS

jour-là à ses amis; toutes débordent de bonheur et de reconnaissance. Il avait devant lui ces chers objets du missionnaire; ce calice et ces ornements sacrés, ces saints livres et cette pierre bénie qu'il emporterait avec lui dans ses courses apostoliques, ce ciboire où dans la pauvre hutte du prêcheur ambulant, sous un toit de jonc et de feuilles, reposerait son Dieu! Et ce cher trésor, ces armes de ses combats, elles lui venaient de la petite ferme de Flandre, du beau pays natal!

Sur chacune il lisait ce qu'elle avait coûté de privations et de travail, il savait que c'était sou par sou que l'on avait économisé l'argent qu'il avait fallu pour l'acheter, et ces pauvres sous, il les voyait dans sa pensée, jetés dans la tire-lire, par son vieux père, par Amélie, par Pierre, par Félix, par Louisa, par Julie, par François, par Natalie, par Lucie, par Sylvie, et même par ces petits enfants de ses frères et de ses sœurs, qu'il ne connaissait pas et qu'il n'avait jamais vus, mais à qui il demandait qu'on montrât son portrait et qu'on parlât de lui. Saints objets, deux fois bénis, par la main de l'évêque, et par les larmes que seul, dans sa pauvre cellule, son tendre cœur versait sur eux !

Enfin, le grand jour est venu! Il rappelle en un tableau, comme en une inscription lapidaire, les dates fatidiques :

Calcutta, le 16 janvier 1883.

Loué soit Jésus-Christ! Amen!

Très aimés Père, Frères, Soeurs, Amis,

Sous-diacre. . . . le 17 décembre 1882;

Diacre le 24 décembre 1882;

Prêtre le 14 janvier 1883.

J'ai dit ma première messe, le 15 janvier, au collège Saint-François-Xavier, à Calcutta. Je l'ai dite pour vous, pour vous tous. Si j'avais des souvenirs de ce grand jour, je vous en enverrais, mais je n'en ai pas! Dites à mes amis que mon bonheur est si grand, que les mots d'une langue humaine ne sauraient parveoir à l'exprimer.

Ma seconde messe, je l'ai dite pour l'âme de ma Mère!

Ah! que Ton peut donc être heureux sur la terre!

Père, bénissez-moi, et qu'en considération de moi. Dieu vous bénisse!

Vers ce temps-là, il apprend ce que les Supérieurs maintenant comptent faire de lui. Ce ne sont pas encore les missions rêvées!

Je vais donner pendant un an, la classe au collège de Calcutta; apprendre à connaître de plus près ce qu'est ici le monde; puis, il me faudra retourner à Asansol, pour y faire une année encore de théologie. Après seulement, je serai envoyé comme missionnaire, probablement chez les Kôles, dont je vous ai parlé autrefois.

Ces dispositions furent maintenues. Il fut chargé à Calcutta, de l'enseignement de ce que l'on appelle là, la « sixième classe » du « middle Department « ce qui répond assez bien à notre sixième latine. Enseignement bien humble, on le voit! Ce qu'étaient ces élèves, on peut le pressentir par la composition générale du collège.

Le collège de Calcutta comprend deux grandes sections : le « school Department » et le « collège Department ». Au « school Department » appartiennent la division primaire, « primary Department » (5 classes), la division moyenne, « middle Department » (3 classes) et la division siipérieure, « high Department » (2 classes). Suit r « entrance Class » qui sert d'introduction aux cours universitaires. Vient enfin, le « Collège Department » qui comprend les cours de la « Faculty of Arts » et conduit aux grades de « Bachelor of Arts » et de « Master of Arts ».

Beaucoup de gens, en notre pays, ignorent que des Jésuites belges ont organisé, dans la capitale des Indes, un établissement d'éducation sur des proportions si vastes, qu'en vérité il n'a point d'égal en notre pays lui-même; le collège de la Paix, à Namur, n'ayant pas pu compléter sa faculté de Philosophie et Lettres, gêné qu'il était par les entraves jetées à chaque instant entre les jambes de la liberté, par des effarouchements et des terreurs rivales. L'Angleterre, si protestante qu'elle soit, n'a pas au regard des Jésuites, ces craintes, bien un peu ridicules! J'ajouterai, ce qui surprendra peut-être davantage encore, que le Vice-Roi

9 s LE PÈRE LIEVENS

des Indes préside presque toujours les solennités de 1-ci reprise et de la clôture des cours au Collège, affilié du reste à l'Université impériale de Calcutta.

En 1883, ^^1 moment où devait y enseigner le P. Lievens, le Collège Saint-François-Xavier comptait 700 élèves environ : 269 catholiques, 166 protestants, 188 hindous; le reste était arméniens, mahométans, juifs, etc.

C'est dans ce monde très mélangé, on le voit, que le P. Lievens allait remplir son premier ministère.

Mais les Supérieurs connaissaient trop bien le zèle dont son cœur était dévoré, pour ne pas donner à cette soif des âmes au moins un léger aliment. Il fut chargé du service religieux à l'hospice des Petites Soeurs des Pauvres et, les dimanches, de l'office de vicaire, dans quelque paroisse de Calcutta. Pendant sa quatrième année de théologie, de la maison d'Asansol, il allait, tous les dimanches aussi, visiter les catholiques de Ranigunj, station située à mi chemin de Calcutta. Il leur disait la messe, leur faisait l'instruction du dimanche et aux petits enfonts donnait le catéchisme, avec une clarté, un charme et une grâce, dont le souvenir est encore vivant parmi eux. Alors déjà, on vit apparaître chez lui ces qualités, qui sont la marque et la caractéristique du missionnaire : la clarté limpide de l'enseignement, sortant d'une langue admirablement adaptée au goût, aux habitudes, à l'éducation, à la vie même de ses auditeurs; langue vivante et vibrante, pleine d'imprévu, de saillies soudaines, s'épanouissant en ■ figures superbes; ici, touchante et douce; là, sarcastique

et persifflante; menaçante et terrible, chaude et attirante; en un mot plus que la langue de l'orateur, la langue de l'apôtre; et cette langue, on la sentait tout imprégnée d'amour. Le cœur qui battait se répandait sur son auditoire, avec une effusion si manifeste et si touchante que tous, jusqu'au dernier, se sentaient atteints, vibraient à l'unisson et, à leur tour se mettaient à aimer ce prêtre qui les aimait, et pour eux, dans la solitude d'un si lointain exil, venait user sa vie et mourir.

Alors déjà, devant la fougue et l'ardeur avec laquelle il dépensait ses forces sans mesurer, sans calculer, les jetant aax âmes comme une monnaie de vil prix, les prudents et les sages lui dirent : « Père, de ce trainlà, vous ne vivrez guère aux Indes; ménagez-vous! Il faut faire feu qui dure!.. » Il répondait : « Je ne tiens pas à vivre; mais à faire beaucoup de bien; plus je travaillerai vite, plus tôt les âmes seront sauvées!., et quant au feu, il faut faire feu qui brûle! »

Alors déjà aussi on commença à lui faire ce reproche qu'il manquait de prudence. De ceci, il était particulièrement agacé. A plusieurs reprises, dans ses lettres, on sent qu'il en veut a cette prudence, si souvent jetée en douche froide sur les plus saints enthousiasmes. Peu de temps avant sa mort, sur une des cartes où il écrivait ses pensées, et qu'il plaçait devant ses yeux pour les avoir présentes, il écrivait ce mot satirique :

De voor:(îchtighetd is de moeder der liiibeid!

« La prudence est la mère de la paresse! »

Mais les travaux de ces deux années n'étaient que

jeu, à côté des travaux que plus tard ri devait entreprendre et que Dieu devait si merveilleusement bénir!

Il est une pensée que peut-être beaucoup de nos lecteurs auront accueillie, et qui aura soulevé dans leur esprit une assez profonde interrogation. Voici donc un jeune homme dont le rêve est d'évangéliser des races que l'on ne diminue guère en les comparant à de vrais sauvages, dont la vie va se passer tout entière au milieu d'eux, qui sera ravi, si jamais, après une longue éducation, il parvient à leur faire saisir correctement les vérités les plus élémentaires du catéchisme, et à ce prêtre que l'on va enfouir dans les forêts et dans les rizières du Chota-Nagpore, on fait faire quatre années de théologie!

A cet apôtre, brûlant d'évangéliser, on fait enseigner le grec et le latin devant des enfants de sixième!..

Une conversation que j'eus avec le P. Lievens, quelque temps après son retour en Europe, me permet de donner la réponse qu'il eût donnée lui-même.

« Les deux grandes tentations du missionnaire, me disait-il, sont la tentation des sens et la tentation du doute. » Et il développa sa pensée : « On ne se figure pas ce que c'est de vivre au milieu de populations, plongées dans la chair jusqu'au cou; et l'effet de de cette autre pensée : « Quoi, tous ces milliers de malheureux se sont perdus jusqu'ici et se perdent, pour n'avoir pas connu le Christ, que personne n'est venu leur enseigner!.. » Et il concluait à l'urgente nécessité pour le missionaire d'une formation de caractère et

LE PÈRE LIEVENS iqi

d'une connaissance théologique, bien plus énergique et plus étendue, qu'il ne la faut au prêtre vivant au sein de populations toutes chrétiennes, et jouissant, pour ainsi parler, de l'hérédité de la foi et des vertus morales.

Il n'y avait, du reste, dans les dispositions dont il était l'objet, rien d'exceptionnel, et tous les jeunes Pères envoyés en mission doivent passer l'épreuve d'un pareil stage. Il est pénible à leur ardeur, mais on ne va pas aux pays de mission pour éviter la peine.

Ni sa classe, ni ses vieillards des Petites Sœurs, ni le vicariat de sa paroisse ne lui font oublier la petite ferme de la West-Flandre.

Calcutta, le 2 mars 1883.

Père, Frères, Sœurs,

Henri a donc tiré un mauvais numéro!.. Patience! Ne vous en chagrinez pas trop; si nos prières, n'ont pas obtenu ce que nous désirions, elles nous vaudront deux et trois fois mieux! La sainte Vierge y veillera; elle sait mieux que nous ce qu'il faut à notre bonheur... Et François s'en va donc aussi! Personne ne reste donc à la maison, sinon Henri et quatre sœurs! C'est bien encore; moins que personne j'y puis contredire! Je souhaite à François, de tout mon cœur, d'être heureux et de passer de longs et saints jours avec celle qu'il connaît, aime et recherche depuis si longtemps, et qui devient sa femme. Si je savais la date qu'ils ont choisie, je viendrais les unir; mais je

demeure un peu trop loin. De toutes façons, tenez-moi au courant; dites-moi comment vont toutes choses, cela me fera du bien... Priez pour moi et priez pour les âmes. Depuis que je suis Prêtre, je vois plus que jamais, que ce que peuvent faire de mieux les bons est de prier pour les pécheurs et de s'oublier un peu eux-mêmes. Les chaleurs commencent à se faire sentir ici, comme s'il avait fait froid durant l'hiver...

Calcutta, le i'-'' mai 1883.

Père, Frères, Sœurs, Amis,

Je continue à me porter fort bien à Calcutta; je lais classe au Collège, je joue au vicaire dans une des paroisses de la ville. J'ai environ six cents personnes présentes à la messe le dimanche. Comme elles savent toutes l'anglais, c'est dans cette langue que je dois leur dire leur fait (( hiinne :(aUgheid ». Quand elles viennent à confesse, elles parlent la langue qu'elles savent le mieux. Les choses vont ainsi en ce monde! Mes trois meilleurs élèves sont catholiques : un Chinois et deux Lidiens, La ville n'est pas, je pense, la meilleure du globe, et il y a peu d'espoir d'y convertir les gens; leur cœur est trop corrompu! Parfois un brave homme demande le baptême; le reste va le droit cliemin qui conduit en enfer. Que pouvons-nous faire? Sinon entretenir ceux qui croient, et prier Dieu de faire luire des jours de miséricorde, sur toutes ces pauvres âmes rivées au démon! On a le cœur cruellement déchiré de voir se perdre tant d'âmes, qui

LE PÈRE LIEVENS lo:

pourraient rendre gloire à Dieu ici-bas et au ciel. N'oubliez pas les âmes! et ne m'oubliez pas non plus!

Nous sommes en été, la chaleur est très forte; les orages sont terribles, tout le ciel ne fait qu'une immense flamme! Nous n'avons pas eu, cette année, de ces grands ouragans, qui dévastent tout sur leur passage. Quand ils passent, les arbres sont arrachés, les navires jetés sur les rivages et les terrasses des maisons emportées comme des toits de cartes. De là vient que l'on voit ici si peu de grands arbres...

Depuis longtemps je' n'ai plus de nouvelles de la famille... Je me figure Romaine et Louis en bonheur et en santé,, à Roulers; Louise à Rolleghem, avec au moins quatre petits enfants; Félix avec un seul et un tout petit, je crois, à Eeghem; Julie avec au moins trois, à Slype; et François?.. Je ne sais pas s'il a déjà quitté la maison avec son aimée?

Pour aller à l'éternité les chemins sont ici fort sales, et l'on n'y arrive que les souliers crottés. . .

Où en sont les aftaires de Henri? Comment va Père et François et Camille et toute la famille?

Que Dieu vous protège, ô mes chers et bons amis! ne m'oubliez pas, s'il vous plait, et vous. Père, donnezmoi votre bénédiction.

Page 1