CHAPITRE II
Échappé de la sorte aux mains de ses ennemis, Loriquet voulut consacrera Dieu les jours qui lui -étaient laissés, et se livra secrètement au ministère sacré avec l'ardeur entreprenante qui lui était coutumière.
Heureusement il put bientôt agir plus à découvert. Comprenant que l'éducation delà jeunesse était de la plus urgente nécessité, il fonda vaillamment à Reims, avec l'aide d'un confrère, une sorte de petit collège, et pendant deux ans ils se dévouèrent ensemble à cette œuvre. C'est alors qu'il apprit que quelques prêtres zélés, dont certains avaient été ses
condisciples à Saint-Sulpice, s'étaient proposé de ressusciter la Compagnie de Jésus et, autant qu'ils le pourraient, de vivre sa vie, d'observer ses règles, de suivre ses méthodes. Il se hâta de prendre rang parmi ces braves, et avec eux il enseigna successivement à Amiens (i), Largentière et Roanne. On sait comment le gouvernement impérial s'effraya de cette ombre de l'ancienne Compagnie de Jésus et dispersa à tous les vents cette poignée d'ecclésiastiques connus sous le nom de Pères de la Foi.
Loriquet, qui là sans doute avait entrevu le port, se retrouvait du coup brutalement rejeté au large. L'évêque de Meaux recueillit l'épave. Mis par le prélat à la tête du petit Séminaire établi dans la ville épiscopale, le naufragé enseigna, quatre ans durant, la logique, les mathématiques et la physique, tout
(i) C'est pendant qu'il résidait dans cette maison que Napoléon y fit une courte visite. Le compliment qui lui fut lu par un élève à cette occasion avait été écrit par Loriquet.
en poursuivant avec ténacité (i) la composition de livres classiques (2).
Sur ces entrefaites, Pie VII, par une Bulle solennelle, datée du 7 août 181 4, rétablissait la Compagnie de Jésus, et le P. de Clorivière recevait l'autorisation d'admettre des novices. Loriquet salua joyeusement l'acte pontifical, et dès le 3o du même mois il se faisait inscrire au nombre des candidats : il était dans sa 47* année.
Vers ce temps aussi, le pensionnat que les Pères de la Foi avaient établi à Montdidier était contraint de fermer ses portes. Ces vaillants ne renonçaient pas cependant, tant l'utilité leur en paraissait évidente, à l'œuvre capitale de l'instruction de la jeunesse. Mais comment parvenir à s'y livrer, surtout maintenant qu'ils étaient devenus Jésuites ? Était-il vraisemblEdDle que le gouvernement d'alors leur permettrait d'ouvrir un établissement
(i) « Nous remarquions que jamais ce bon Père ne perdait une minute ». Archives privées.
(a) Voir dans Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, la liste des ouvrages qu'il publia.
6o LE PÈRE LORIQUET
libre, indépendant de cette Université fondée par Napoléon pour être entre ses mains un instrument de domination ? (i)
Par bonheur, les événements politiques, en écartant, peu après, définitivement du trône l'organisateur du monopole, semblaient aplanir d'eux-mêmes les difficultés devant eux et les inviter à se mettre à l'œuvre sans tarder.
Pendant qu'ils cherchaient les moyens de le faire avec sagesse et sans heurter de front les lois antilibérales que l'Empire léguait à la
(i) Voici, à titre de document, un mot que je trouve sous la plume de Loriquet sur l'Université : je le cite sans en garantir l'authenticité : « Un jour, écrit-il, les flatteurs de Buonaparte exaltaient à l'envi son gouvernement, ses exploits militaires, les événements les plus remarquables de son règne. L'un d'eux, après que les autres eurent épuisé leur matière, ne trouvant plus rien à célébrer, crut faire sa cour en mettant au-dessus de tout le reste la haute sagesse qui, selon lui, avait présidé à la création de l'université impériale. Buonaparte l'écouta avec dédain et dit froidement : Quand j'ai créé l'administration, l'armée, la magistrature, les finances, je voulais édifier et consolider; quand j'ai créé l'Université, je voulais détruire. » Annales du Petit- Séminaire de Saint-Acheul, p. 9. Archives privées.
A. SMNT-AGEIEUL 6i
Restauration, l'évêque d'Amiens, Mgr de Mandolx, vint providentiellement à leur aide en leur proposant, sous le nom de petit séminaire, l'établissement qu'ils rêvaient. Ils y recevraient d'abord les jeunes gens qui se destinaient au sacerdoce ; ensuite, pourvu seulement qu'ils se soumissent aux exigences imposées par l'État aux élèves ecclésiastiques, ceux qui pensant plutôt à la vie laïque, sans être entièrement fixés néanmoins pour la plupart, tenaient aux bienfaits d'une éducation foncièrement chrétienne (i). Cette offre fut agréée avec d'autant plus d'empressement qu'une ordonnance royale, faisant timidement brèche dans le monopole, allait excepter les petits séminaires de la juridiction de l'Université pour les replacer sous la dépendance des évêques, leurs supérieurs naturels (2). Il
(i) Agir de la sorte, ce n'était pas violer la loi, mais l'interpréter largement peut-être, du moins selon les nécessités du moment. Sous l'Empire, d'ailleurs, on avait toléré cette manière de faire, et l'on ne saurait s'étonner que l'évêque d'Amiens et les Jésuites aient prêté la même largeur d'esprit à la Restauration. Cf. Éludes, ao septembre 191 1, article de M. Paul Dudon.
(a) Cette ordonnance est datée du 5 octobre 181 4.
6a LE PÈRE LORIQUET
ne s'agissait donc plus que de trouver un local propre au but visé. Après quelques tâtonnements, on jeta les yeux sur la grande et belle abbaye de Saint-Acheul, route de Noyon, à un kilomètre d'Amiens (i).
Cette maison, appelée à devenir si fameuse sous la direction de Loriquet, avait déjà son histoire. Suivant la tradition, elle avait été bâtie sur l'emplacement d'un temple païen et d'une villa appartenant au sénateur Faustinien. Ce sénateur, qui vivait encore quand saint Firmin vint apporter dans cette contrée les lumières de l'Évangile, se convertit avec toute sa famille. Le temple des idoles devint alors le sanctuaire du vrai Dieu, sous le vocable de la sainte Vierge d'abord, puis sous celui de l'apôtre martyrisé, et enfin des saints Ache et Acheul, après la translation du corps de saint Firmin à la cathédrale.
Vers la fin du XP siècle (io85), des chanoi-
(i) La Bibliothèque municipale d'Amiens contient, sous le n" 3823, plusieurs pièces concernant l'histoire de cette abbaye. Cf. Archives départementales de la Somme, G, liasse 1068.
nés réguliers remplacèrent l'ancien chapitre, et cinquante ans plus tard la maison de Saint- Acheul était érigée en abbaye.
Au moment de la Révolution, cette abbaye était occupée par des Génovéfains, dont la bienfaisance, s'étendant fort loin aux alentours, avait gagné le cœur de tous. C'est à ces religieux qu'on doit la reconstruction du monastère et de son église. Ces travaux étaient à peine terminés que les propriétaires furent expulsés. Saint-Acheul, devenu bien national, on sait comment, fut vendu pour quelques assignats et les profanations s'y succédèrent. Lors de la reprise du culte, l'église fut rouverte en faveur des habitants de la Neuville. Quant aux autres bâtiments, ils demeurèrent inoccupés et à la charge du fils de l' acquéreur. Il ne fut donc pas trop malaisé de s'entendre avec lui : le contrat de location fut conclu en juillet i8i4, au prix de 3.4oo fr.
Tout réglé de la sorte, la Feuille d'ajfiches, annonces et avis divers de la ville d'Amiens inséra, le 17 septembre 181 4, les lignes suivantes :
« Nous avons la satisfaction d'apprendre à nos concitoyens que Mgr l'évêque d'Amiens vient d'ouvrir un pensionnat ecclésiastique dans la belle et vaste abbaye de Saint- Acheul, située à un quart de lieue de la ville. L'intention de ce digne prélat est de confier ce précieux établissement à une réunion d'ecclésiastiques qui ont déjà fait preuve de talents et de zèle dans la carrière d'éducation. On s'occupe actuellement de faire les dispositions nécessaires. On espère que le local sera prêt pour recevoir incessamment les élèves, et que les études commenceront au 17 octobre prochain. » (i)
Il est malaisé de s'imaginer quel émoi ces simples lignes produisirent dans l'Université. Quoi ! le monopole allait disparaître, ce monopole dont, au nom de l'égalité, quelques privilégiés vivaient si grassement et si doucement I Quoi I vingt-cinq ans après la prise de la Bastille, les pères de famille recouvreraient la liberté de choisir les maîtres de leurs en-
(i) Arch. nat., F" 63,a35, pièce 11. n" i.
fants ! Il n'y aurait plus de science d'État, de vérités d'État, d'appréciation d'État en religion, en histoire, en politique ! C'était l'abomination de la désolation 1
Au moins, les défenseurs du monopole ne céderaient pas la place sans luttes courageuses.
Aussitôt, le recteur d'académie d'Amiens, M. Maussion, entre en campagne, comme il l'eût fait aux meilleurs jours de l'Empire. Le 19, il demande au préfet de la Somme d'enjoindre « au sieur Carron l'aîné, propriétaireéditeur de Feuille d'afjîches, de rétracter dans le plus prochain numéro, de la manière la plus claire et la plus formelle, l'annonce insérée relativement à l'ouverture d'un pensionnat ecclésiastique dans l'ancienne abbaye de Saint-Acheul (1) ».
Le lendemain, 20 septembre, il écrit à l'évêque d'Amiens :
Monseigneur, ayant lu dans La Feuille d'affiches de la ville d'Amiens l'annonce particulière dont je joins ici copie certifiée, et étant bien convaincu
(i) Arch. nal., ibid., pièce 11, n' a.
qu'elle n'a pu être insérée de votre aveu, puisqu'elle vous mettrait en contravention formelle de l'ordonnance du roi, en date du aa juin..., j'ai l'honneur de vous prévenir que je m'adresse (i) à l'autorité compétente pour obtenir qu'il soit enjoint au sieur Carron l'aîné... de rétracter dans son prochain numéro ce qu'il a annoncé dans son n» 5o (2).
Ce même jour, M. Maussion transmettait à Fontanes, grand maître de l'Université, la malencontreuse annonce qui troublait si fort son sommeil (3), et peu après il demandait qu'on lui traçât la ligne de conduite à tenir, d'autant qu'il prévoyait la lutte à brève échéance entre l'évêque d'Amiens et lui.
L'annonce, dit-il, a été réellement envoyée de l'évêché et il n'est pas probable qu'on la désavoue, d'autant plus qu'il est de notoriété publique que l'on dispose l'ancienne abbaye de Saint-Acheul de manière à (sic) ce qu'elle puisse recevoir un pensionnat nombreux. Je prie Votre Excellence de me dire ce
(i) Non, que je me sais précédemment adressé. On devine le but de cette petite inexactitude dans le tempa du verbe.
(a) Arch. nat., ibid., pièce 11, n° 3.
(3) Ibid., pièce 4-
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qu'il me faut faire. S'il n'y a pas désaveu, ne devraije pas notamment a signifier au local même l'interdit de recevoir aucun élève » (i) ?
En terminant, il attirait l'attention sur un projet dont on l'avait récemment entretenu et qu'il jugeait de nature à fournir le moyen d'étouffer tôt ou tard Saint- Acheul. Des ecclésiastiques, moins dangereux pour l'Université que ceux patronnés par l'évêque, lui avaient récemment demandé si, d'après lui, ils obtiendraient une dérogation aux lois léguées par l'Empire et seraient autorisés à ouvrir un collège dans la ville d'Amiens. Il avait cru pouvoir leur répondre qu'il le pensait. Cette concession, d'ailleurs, serait à ses yeux une manœuvre habile, « d'autant plus que le lycée ne pourrait qu'y gagner sous le rapport de l'émulation et des bons exemples ». Pour la maison projetée à Saint-Acheul, il en irait tout autrement : en la fondant, on visait avant tout à la chute du lycée (2).
{1) Arch. nat., ibid., pièce 3. (a) Ibid., pièce 3.
Pourquoi ces allégations désobligeantes relativement à Saint-Acheul ; ce jugement si favorable, au contraire, sur l'autre collège projeté? On le devine sans peine. Dans les couloirs de la vieille abbaye, le recteur d'académie entrevoit l'ombre d'un jésuite. Il le sait, on le lui a répété, les maîtres qui enseigneront à quelques pas du lycée sont les fils de Loyola ; et ce nom seul épouvante. Il ne s'agit pas de savoir si les nouveaux maîtres répandront la science autour d'eux, s'ils contribueront à grandir la France; une seule chose prime toutes les autres : défendre le lycée, protéger le lycée, dût la liberté en souffrir, ou plutôt en mourir, et la morale avec elle.
Avec quel soin, du reste, notre recteur veille sur son lycée, prêt à tout sacrifier sans scrupules à sa conservation ! « Si sous prétexte de la préservation des mœurs, dit-il, le gouvernement juge à propos de permettre l'établissement d'une école ecclésiastique, je crois que le seul moyen de prévenir la chute du lycée serait d'ordonner que cette école ne
pourrait recevoir d'élèves externes que ceux dont les parents seraient domiciliés dans la commune de Neuville-Saint-Acheul. Il faudrait encore déterminer rigoureusement l'âge des futurs élèves, défendre, par exemple, d'en accepter aucun qui n'eût atteint sa douzième année ; enfin imposer un habit spécial, la soutane et le petit collet (i). »
Enfin, comme pour s'excuser, à ses propres yeux ou à ceux de ses correspondants, de ces conseils vexatoires et tyranniques, le vigilant fonctionnaire rappelle qu'il est urgent d'entrer dans ses vues, le clergé n'enseignant plus les quatre articles de 1682 et s'aflîchant nettement ultramontain (2).
Il semble qu'après s'être adressé au préfet, à 1 evêque, au grand maître de l'Université, le recteur d'académie pût croire avoir largement rempli son devoir de gardien fidèle du lycée, et se jugeât autorisé à déposer la plume ; il n'en fit pourtant rien. Sans perdre un moment, il écrit au procureur du roi, lui
(i) Arch. nat., ibid.
(a) Arc/î. nat., F" 63,235, pièce 3.
énumère les lois et décrets toujours debout qui faisaient de l'Université seule la dispensatrice attitrée de la science. Je suis pourtant instruit, termine- t-il, qu'à Saint-Acheul, on a bien osé empiéter sur nos privilèges, u J'ai donc recours à votre autorité, Monsieur, pour que cette école soit fermée le plus promptement possible, comme l'intérêt de l'ordre public et celui des établissements formés... par le gouvernement le réclament (i). »
Un si beau zèle n'obtint pas la récompense escomptée. La commission centrale, le grand maître de l'Université applaudirent bien à tant de bonne volonté, mais Saint-Acheul fut toléré : on se contenta d'annoncer pour l'instant que le roi se préparait « à régler par une ordonnance tout ce qui concernait les petits séminaires (2). »
C'est dans cette maison, cauchemar de plusieurs même avant sa naissance, que nous allons suivre Loriquet (3). Il y résida de 181 4
(i) Arch. nat., ibid., pièce 6.
(a) Ibid., pièce 8.
(3) Dans sa lettre au procureur du roi, datée du
à 1828, à l'exception pourtant de trois années scolaires (i). Il y fut d'abord professeur de rhétorique et préfet des études, puis vicerecteur et enfin recteur. On peut donc bien dire, sans trop exagérer, qu'il façonna vraiment Saint-Acheul, ou du moins en fut le personnage le plus marquant.
Le petit séminaire s'ouvrit le 3 octobre i8i4 (2), par la messe du Saint-Esprit, célé-
25 septembre, le recteur d'Académie donnait l'établissement comme existant dès ce moment. La passion l'eût donc aveuglé jusqu'à lui montrer une organisation scolaire là où il n'y en avait point. Cf. Arch. nat., ibid.,^. 6.
Ci) En i8ai, il dirigea le collège d'Aix ; en 182a, il fit sa troisième année de probation à Montrouge, le fameux Montrouge des libéraux affolés ou se disant tels. Dans une pièce officielle {Arch. nat., F" 63,247), ^^ nouveau recteur d'Académie d'Amiens, M. Dijon, dit que I/oriquet fonda le petit séminaire de Montmorillon. C'est une exagération (cf. lettre du 19 février 1819). Il y professa seulement pendant une année.
(2) Pour écrire ces pages, je me servirai d'abord des pièces officielles émanant de l'autorité universitaire, puis d'un manuscrit inédit de Loriquet lui-même. Annales da petit séminaire de Saint-Acheàl, manuscrit qu'il rédigea, après 1828, sur des notes prises naguère, à mesure que les événements s'étaient déroulés. L'exactitude du récit nous est garantie par deux amis de l'auteur qui le revirent avec soin. Quant à l'impartialité,
brée, en l'absence de l'évêque, par l'un de ses vicaires généraux, M. Cottu. Ce dernier commenta le texte de l'Écriture : Dilata tenloria, fac mihi spatium ut habitem. Il était impossible de mieux deviner et faire entrevoir les destinées futures du nouvel établissement. En fait, pendant les quatorze années d'existence de la maison, il fallut sans cesse ajouter construction à construction pour recevoir les élèves qui devenaient de jour en jour plus nombreux. Plus de cent étaient présents à cette première réunion. La fête se termina par un repas auquel avaient été conviés plusieurs amis. La joie était au cœur de tous et l'on entendit un vénérable vieillard dire allègrement aux professeurs qui l'entouraient :
(( Voilà cinquante-deux ans que j'ai vu bannir de leur maison vos Pères dont j'étais l'élève ; il n'est pas besoin de vous dire quelle fut alors ma douleur. Je les vois rétablis, je mour-
on ne saurait la mettre en doute, quand on entend Loriquet raconter avec simplicité le bien comme le mal.
rai content. » On se figure aisément comment ces paroles furent reçues.
Mon but n'est pas de faire par le menu l'histoire de Saint-Aclieul, de montrer le nombre des élèves s'élevant jusqu'au chiffre de huit cent soixante en 1826 (i) ; de peindre la piété de tous (2) entretenue par d'imposantes cérémonies religieuses et la fréquentation des sacrements, par les congrégations de la Sainte- Vierge, des Saints-Anges et les visites des pauvres ; de rappeler comment les maîtres éveillaient et maintenaient l'émulation par les exercices littéraires publics, les examens fréquents, les distributions de prix les plus solen nelles : comment on sauvegardait la discipline
(1) D'après le recteur d'Académie d'Amiens, il eût été de 900 en 1828 {Arch. nat., F" 63,2^7) : il y a légère exagération. — Trois mille environ (3. 9^ 4) passèrent par cette maison. Presque tous étaient Français et venaient des diverses parties du pays. Un certain nombre pourtant fut envoyé par la Belgique ; les autres contrées de l'Europe, l'Angleterre et la Hollande notamment, furent aussi représentées, mais par quelques unités seulement.
(j) Voir l'ouvrage de Loriquet : Souvenirs de Saint- Acheal.
surtout par les encouragements donnés à propos, les conseils amicaux, les exhortations ou les réprimandes particulières. En tout cela, bien entendu, l'action de Loriquet, préfet des études ou recteur, pour être latente et discrète, n'en fut pas moins de tous les instants : car c'était lui l'âme de ce vaste corps, et sa part fut notable, ou plutôt prépondérante, en tout ce qui se fit de bon et de beau dans cette maison. Je laisse pourtant dans l'ombre ces détails trop intimes ou de trop minime importance au regard du commun des lecteurs. Je me contenterai de suivre Loriquet dans quelques-unes de ses relations avec l'extérieur.
Au nombre des qualités que reconnaissaient en lui ceux qui l'avaient approché de plus près, on distingue le don qu'ils lui attribuèrent de traiter intelligemment avec les personnes du monde, a Quelque insignifiant que
fût ce qu'on lui disait, il répondait toujours de manière à laisser croire à son interlocuteur que sa conversation l'intéressait. Lorsqu'on lui faisait une petite plaisanterie, il ripostait avec une finesse si aimable qu'on aurait été tenté de se croire de l'esprit en sortant d'auprès de lui. (D'ailleurs), il connaissait promptement à qui il avait affaire et ce qu'il fallait pour les visiteurs, ou s'en débarrasser aimablement et sans froisser (i). »
Une occasion imprévue ne tarda guère à se présenter pour Loriquet d'exercer cette dextérité.
Les sentiments royalistes des maîtres comme des écoliers de Saint-Acheul ne sont un mystère pour personne (2). Lors de la rentrée de
(i) Archives privées. — Et pourtant, dans son humilité, Loriquet écrivait à M. Rusand, le 27 février i83o : « Je ne me sens ni goût ni talent pour les relations extérieures. 0
{2) Le lecteur en trouvera peut-être les manifestations bien fréquentes dans l'histoire de Saint-Acheul ; il devra se souvenir que nous sommes sous la Restauration, et qu'alors royalisme était vraiment synonyme de loyalisme. — On comprendra d'ailleurs que les descendants des terroristes n'avaient aucun penchant à confier leurs enfants aux Jésuites.
76 LE PÈRE LORIQIJET
Louis XVIII après Waterloo, ils se manifestèrent notamment avec éclat.
Le II juillet, lisons-nous dans les Annales de Saint-Acheul, l'étendard royal parut sur la tour du beffroi : salué par la ville entière, il le fut également par le petit peuple de Saint-Acheul. Tous, à l'imitation des Amiénois, prirent la cocarde blanche. Les classes de ce jour furent remplacées par la promenade. Les élèves, contre leur coutume, traversèrent la ville ; ils furent partout accueillis aux cris mille fois répétés de Vive le Roi! Vive la Religion !
Le soir, la garde nationale étant venue du côté de l'établissement, on sortit à sa rencontre.
Les officiers s'avancèrent (alors) vers le supérieur et l'embrassèrent, au milieu des acclamations générales... Pour compléter une journée si agréable aux élèves..., chaque professeur fut chargé de mener ses disciples voir l'illumination qui s'était faite spontanément dans toute la ville. Leur entrée dans Amiens fut accompagnée des cris de joie ordinaires. Partout sur leur passage on faisait retentir ceux de Vivent les Bourbons! vive la Religion! auxquels les élèves répondaient par les mêmes cris (i).
(i) Annales de Saint-Acheul, p. aS.
A. SAINT-AGHEUL 77
Huit jours plus tard, fête religieuse à Saint- Acheul, en actions de grâces, et le soir, grandiose illumination de la façade de la maison. Au bas d'un transparent sur lequel se détachaient les lis qu'un ange semblait couronner, on lisait les vers suivants :
La main du Tout-Puissant a détourné l'orage ; France, revois les lis; de l'aquilon vainqueurs, Ils croîtront sous un ciel désormais sans nuage. Plus beaux à tous les yeux, plus chers à tous les cœurs (i ),
Dans la suite, de tels sentiments se maintinrent intacts. Or un jour, professeurs et disciples purent croire que leur attachement était dédaigné.
Le duc d'Angoulême parcourait les départements du Nord et de l'Ouest. Lorsqu'on connut à Saint-Acheul le moment de sa visite à Amiens, les élèves obtinrent d'aller à sa rencontre sur la route qu'il devait suivre. A sa vue, les environs retentirent de leurs cris enthousiastes et déjà l'un d'eux s'apprêtait à le complimenter. On comprend le désappoin-
(i) Ibid., p. 37.
tement de tous et leur surprise quand ils virent la voiture du prince passer devant eux à vive allure, sans que lui-même daignât se montrer.
Le mystère s'éclaircit sans retard : Loriquet fut mandé pour le lendemain à la préfecture ; on lui laissa même entendre qu'il aurait à défendre et sa personne et sa maison, contre lesquelles de venimeuses insinuations s'étaient produites à diverses reprises dans l'entourage du noble visiteur. Loriquet se prépara vaillamment à la lutte.
Admis en présence de Son Altesse Royale, il fut accueilli « avec l'air de bonté naturel aux Bourbons » ; mais bientôt le prince, sans se départir de son calme, se plaignit de ce qu'à Saint-Acheul, on le lui avait du moins assuré, on s'étudiât sans cesse « à éluder les lois..., à échapper à la surveillance du gouvernement, enfin à élever la jeunesse d'après des maximes peu françaises (i) ».
Dès que le duc d'Angoulême a fini, Lori-
{i) Annales de Saint-Acheal, p. 66, année 1817-1818. Cf. Archives nationales, F" 63,247, pièces i35^ i46.
quet, sans se déconcerter, sollicite la permission de s'expliquer en toute franchise et loyauté. L'ayant obtenue, il nie d'abord que lui ou ses collègues aient « jamais songé à éluder les lois ou les ordonnances » ; tout d'ailleurs, à Saint-Acheul, se fait en plein soleil, il demande donc qu'on veuille indiquer nettement quelques-unes des contraventions remarquées, quelques-uns des délits commis ; il ne comprend pas, au surplus, que les accusateurs se soient si prudemment tenus dans les généralités insaisissables ; pour lui, il ne craint pas de donner un démenti formel à de pareilles inculpations, d'afRrmer hautement que dans la maison « on ne connaissait d'autres maximes que celles de la religion et de la monarchie, maximes (au reste) consignées dans les livres qu'on mettait entre les mains des élèves et spécialenient dans une Histoire de France, écrite par celui qui avait l'honneur de parler à Son Altesse Royale (i) ». Que j'é-
(i) C'est cet ouvrage qui a surtout A'alu à Loriquet les attaques que l'on sait. J'en parlerai dans le chapitre suivant.
8o LE PÈRE LORIQUET
tais loin, termine Loriquet, de « m'attendre à me voir travesti en mauvais Français », en homme dangereux pour mon pays, moi qui naguère, je dois le rappeler puisqu'on m'y force, ai « subi, en qualité de royaliste et de prêtre catholique, l'exil, la prison et une accusation capitale ».
Le prince, pour toute réponse, fit lire à Loriquet les plaintes enregistrées par le ministère : u elles ne portaient que sur des allégations vagues, dénuées de preuves et déjà réfutées. » Loriquet proteste avec énergie, ajoutant qu'au reste l'erreur du ministère était tout entière imputable « à des rapports perfides par lesquels la malveillance aurait trompé sa religion ».
Le duc d'Angoulême était convaincu : il se lève, recommande la prudence et promet sa protection. « Si l'on vous inquiète, conclut-il, écrivez-moi, mais que ce ne soit point par la poste. »
Inutile de noter, et je m'en tiens à cette seule remarque, combien cette dernière parole en disait long.
A SAINT-ACHEUL 8i
Les visites à Saint-Acheul de la duchesse de Berry qui se montra fort gracieuse (i), du jeune duc de Rohan, plus tard archevêque de Besançon et cardinal, « qui ne donna pas moins d'édification aux élèves qu'il n'en reçut de leur part », furent sans aucun doute plus agréables au P. Loriquet que la précédente.
Quant à celle du nouvel évêque d'Amiens, Mgr de Bombelles (2), venant prier au tombeau de saint Firmin avant d'entrer dans sa ville épiscopale, elle fut toute de bonté, d'affabilité touchante et de tendre piété. Le P. Loriquet comprit que Saint-Acheul avait un ami de plus.
(i) En visitant l'un des dortoirs^ la princesse, après avoir pressé un lit de la main, dit au P. Loriquet : «Vos élèves sont couchés plus mollement que moi ; ils n'ont qu'un matelas, et moi non plus, mais le mien n'est pas aussi doux, il est piqué. » Op. cit., p. 354.
(2) Marc-Marie de Bombelles, évêque d'Amiens de 1819 à 1822.
8a LE PÈRE LORIQUET
On le vit mieux encore peut-être quand Sa Grandeur voulut, quelques mois plus tard, présider la distribution des prix.
Monseigneur, lui dit Loriquet, peut-être n'y a-t-il rien au monde d'aussi difficile que de louer, et de louer dignement. Jamais pourtant, je crois, cette difficulté n'a été plus réelle qu'en ce moment pour moi. Si je n'avais qu'à indiquer aujourd'hui dans un seul personnage le guerrier vaillant et actif, le négociateur habile et désintéressé, le chevalier français noble victime de sa fidélité, le chrétien fervent dans les grandeurs et courageux dans les revers, le pasteur humble et laborieux, le prélat zélé et infatigable, ma tâche serait bientôt remplie, chacun le reconnaîtrait. Mais si je voulais en outre « acquitter pleinement la dette de reconnaissance, je dis celle des élèves et plus encore celle de leurs maîtres », comment y réussirais-je? « et cette illustre assemblée me pardonnerait-elle de défigurer un éloge que le cœur peut sentir, mais qu'une voix plus puissante que la mienne aurait dû seule entreprendre? Je laisse donc à la poésie et à la musique réunies le soin de suppléer à ma faiblesse ».
Elles s'y employèrent de leur mieux.
Monseigneur répondit avec à-propos et faci-
A SAIIST-AGHEUL 83
lité : <( Je regarde cette maison, dit-il en terminant, comme le plus beau fleuron de ma couronne pontificale. Non, de tels établissements ne sont jamais assez protégés. Je vous remercie de tout le bien que vous y faites, je vous en remercie au nom de la religion, au nom de la patrie (i). »
Des visites plus retentissantes et, j'ose le dire, presque aussi cordiales, furent celles de M. Dupin (2), le futur ministre de Louis-Philippe. On les a déjà racontées; j'y reviens pourtant, car j'ai quelques détails nouveaux à mettre au jour.
Vers la fin de juillet 1825, Dupin était venu plaider à Amiens. L'un de ses amis, M. Charles Ledru, avocat très chrétien, lui proposa un jour d'aller ensemble visiter Saint-Acheul et juger par ses yeux maîtres et élèves. « Qu'aije besoin, répondit Dupin, de voir cette maison de dévots qui ne savent que leurs patenô-
(1) Annales de Sainl-Acheul, p. 87, année 1820. (a) André-Marie-Jean-Jacques Dupin, dit Dupin l'aîné, député de Cosne.
très? (i) — Allons-y quand même; du moins vous parlerez ensuite en homme qui pourra dire : J'ai vu. » Dupin finit par céder. L'avocat amiénois fît prévenir Loriquet du jour et de l'heure de la visite. Ils furent fidèles au rendez-vous.
Le recteur les reçut, et, après les premiers compliments, il les conduisit dans les différents quartiers de la maison, à la salle de dessin, à la bibliothèque, au cabinet de physique, etc. On entendit en passant le son de divers instruments : les élèves prenaient leurs leçons de musique. M. Dupin, avant d'avoir parcouru la moitié de l'établissement, était revenu de ses préjugés... Il parut très satisfait de tout ce qu'il vit, et après avoir pris congé, il dit à son ami : « Si j'avais un fils, il serait demain à Saint-Acheul. »
Le lendemain, dîner chez l'un des curés de la ville. Loriquet, invité, se garda bien de manquer au rendez-vous. Il profita de l'occasion pour faire connaître, surtout par le préfet des études, le système d'éducation et la discipline de la maison,
(i) Annales de Saint-Acheul, pp. 338 et suiv., année
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Rentré à Saint-Acheul, il écrivit ce même jour à Dupin un court billet dans lequel il exprimait le désir que les élèves de Saint- Acheul et spécialement les rhétoriciens avaient de voir au milieu d'eux « le premier orateur de la première Chambre du royaume » ; en même temps il le priait de venir déjeuner à la maison en compagnie de son ami. L'invitation fut acceptée. En attendant le repas, « on leur proposa d'éprouver le savoir-faire des musiciens. L'orchestre donna une symphonie d'une exécution difficile dont il se tira très heureusement. A ce concert instrumental en succéda un autre exécuté par des voix de toute
espèce sans le secours d'aucun instrument,
et qui ne le céda en rien au premier, o M. Dupin, qui ne s'attendait sûrement à rien de semblable, se dit enchanté de tout.
Après le déjeuner plein de cordialité, le visiteur fut conduit à la salle de rhétorique. Deux des premiers élèves lurent des discours de leur composition. Dans l'un on louait l'histoire; dans l'autre, où l'on exaltait l'éloquence, le jeune orateur avait eu l'habileté d'amener
comme naturellement l'éloge le plus flatteur et le plus délicat de l'avocat fameux devant lequel il parlait. « Celui-ci, aussi touché que surpris de l'hommage inattendu que l'on rendait à ses talents », prit la parole à son tour et fit un panégyrique enthousiaste de Saint- Acheul.
Je vois, dit-il, que Saint-Acheul est justement célèbre : l'éducation qu'il vous donne ne peut avoir" que d'heureux succès, parce qu'elle est fondée sur la vérité, c'est-à-dire sur la religion, hors laquelle il n'y a point de salut, parce qu'elle seule est la vérité. Oui, dit-il en terminant, comme une autre Cornélie, cette maison pourra se glorifier d'avoir de tels enfants ; elle pourra les montrer avec une égale confiance à ses amis et à ses ennemis. Pour ce qui est de moi. Messieurs, je vous remercie sincèrement do la douce satisfaction que vous m'avez procurée. Sa voix s'affaibUt en achevant ces mots et les larmes lui vinrent aux yeux. Nous les vîmes tous.
De retour à Paris, Dupin, à quelque temps de là, réunit à sa table une quinzaine de ses amis, tous libéraux (i). On savait qu'il venait d'Amiens. Quolibets, plaisanteries, sarcasmes se succèdent donc avec
(i) Ce terme avait alors un sens défavorable et était synonyme d'ennemi de l'Eglise.
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entrain. Dupin laisse passer l'avalanche. A moi la parole, dit-il à la fin. Messieurs, j'ai partagé vos préventions, j'ai raillé, j'ai persiflé comme vous ce que je ne connaissais pas mieux que vous. Aujourd'hui, c'est autre chose, j'y ai été, j'ai vu et je suis vaincu. Allez-y à votre tour, voyez ce qu'on y fait et vous serez aussi vaincus. Pour moi, je l'ai dit et je le répète, si j'avais un fils, il serait élève de Saint- Acheul (i).
C'est de la bouche du jeune avocat d'Amiens, présent au repas, que les Jésuites apprirent ces détails dans la suite.
Dupin, d'ailleurs, n'oublia pas ses nouveaux amis; il resta, par exemple, en rapports épistolaires avec le P. Loriquet. Il lui fit même hommage de certains de ses ouvrages de jurisprudence, au frontispice desquels on lisait des témoignages particuliers d'estime et d'affection écrits et signés de sa main.
Un an s'était écoulé depuis sa première visite, lorsqu'une circonstance imprévue le ramène à Amiens. Au souvenir de l'accueil qu'il avait précédemment reçu, il s'empresse
(i) Op. cit., p. 340.
de faire visite à Loriquet, et celui-ci, toujours gracieux, le prie de venir dîner avec la communauté le jour du Sacré-Cœur. L'invitation fut agréée. Ce jour-là, 2 juin 1826, avait lieu dans l'établissement la procession du saint Sacrement. Dupin, après avoir pieusement assisté aux vêpres, accepta de tenir l'un des cordons du dais. Il put donc aisément voir se déployer en ordre parfait les huit cent soixante élèves, tous portant des oriflammes,
Un clergé nombreux revêtu des plus riches ornements, une centaine d'enfants de chœur aussi remarquables par leur modestie que par la religieuse élégance de leur costume.... Il entendit tour à tour les chants d'un chœur nombreux et les accents d'une musique guerrière. La procession se faisait à l'intérieur de Saint-Acheul. On traversait des bosquets fleuris, on défilait sous de longues allées couvertes en berceaux, à l'extrémité desquelles apparaissaient dans le lointain des reposoirs que le goût et la piété avaient ornés et sur lesquels le soleil couchant venait réfléchir ses rayons.
Dupin, émerveillé, avoua, la cérémonie terminée, qu'il « n'avait jamais rien vu qui pût
être comparé ». Le lendemain matin, partant pour Paris, dans un billet adressé au P. Loriquet, il disait « entre autres choses qu'il emportait avec lui le souvenir des plus douces émotions qu'il eût éprouvées de sa vie (i) ».
Hélas! ces émotions furent bientôt oubliées ou du moins foulées aux pieds. L'ambitieux avocat n'eut pas, cette fois, le courage de l'année précédente : il voulait être député, et pour cela il lui fallait l'appui des libéraux. Ceux-ci le lui rappelèrent durement. Ils commencèrent par s'élever en chœur contre lui, le traitant de transfuge, de cagot, de jésuite. Les pamphlets en vers et en prose, les épigrammes, les satires tombèrent de toutes parts sur lui. Au lieu de dédaigner ces attaques ou de les braver, au lieu de soutenir hautement sa conduite antérieure, de réclamer noblement l'indépendance et la liberté, il descendit aux excuses et aux explications.
Tant de faiblesse, indigne d'un caractère viril, ne fit qu'encourager ses adversaires : les
(2) Op. cit., pp. 428 et suiv., année 1826.
attaques n'en continuèrent que plus audacieusement jusqu'au jour où le pauvre homme en vint à signer la trop fameuse Dénonciation de Montlosier contre le parti-prêtre. A ce trait, les ennemis de la Compagnie de Jésus reconnurent sans doute un des leurs : ils lui rouvrirent effectivement leurs rangs. Par contre, tout commerce cessa entre Loriquet et lui.
Tous en France, par bonheur, ne montrèrent pas semblable inconstance, pareille versatilité, et le recteur de Saint- Acheul fut heureux de montrer, l'année suivante, à ses élèves, un vrai modèle d'héroïque fidélité.
Le 26 juillet 1827, le comte de Sèze, le courageux défenseur de Louis XYI, et alors premier président de la Cour suprême du royaume, vint visiter Saint- Acheul.
Loriquet l'accueillit avec sa distinction ordinaire, et, après les compliments d'usage, le
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conduisit à la salle de réception. On la trouva remplie de la foule des huit cents élèves et de plusieurs étrangers de marque attirés par le désir d'honorer un homme si justement célèbre. On devine si l'illustre magistrat fut salué par des salves d'applaudissements et des cris redoublés de : Vive le Roi! Vive de Sèze! Dès qu'il eut pris place au fauteuil qui lui était destiné et qu'on eut exécuté une symphonie conforme à la circonstance, un élève debout, au fond de la scène, près d'un portrait de Louis XVI se détachant en pleine lumière, interpréta « avec une grâce infihie et un attendrissement touchant » la strophe si connue :
O Richard, ô mon roi.
L'univers t'abandonne; Sur terre, il n'est donc que moi Qui m'intéresse à ta personne.
De Sèze revivait en ce moment le terrible drame de janvier 1793. Il ne put retenir ses larmes et se mit à sangloter.
Après un intermède littéraire, on chanta au
noble magistrat des strophes dont je transcris la dernière :
Couronnant la fidélité.
Avec le nom de Louis Seize, L'histoire à l'immortalité A transmis le nom de de Sèze.
Enfants de l'honneur, de la foi, Jurons d'imiter sa constance :
Toujours à Dieu, toujours au roi.
Toujours aux Bourbons, à la France.
Le vénérable vieillard termina la séance par une fine improvisation que l'émotion lui permit à peine de prononcer. Il félicita les élèves de l'éducation qu'ils recevaient et les exhorta à s'en montrer toujours dignes, à ne jamais oublier leurs maîtres et les leçons qu'ils en avaient reçues. Moi aussi, termina-t-il, je fus naguère l'élève des Jésuites, et aujourd'hui encore je m'en félicite. Sur ces mots, il se rassied. Le P. Loriquet se penche alors doucement vers lui et dit en souriant : Ah ! Monsieur le comte, si vous avez été l'élève des Jésuites, « il faut avouer que vous avez bien mal profité de votre éducation. — Comment cela? demanda M. de Sèze un peu surpris.
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— C'est, reprit son interlocuteur, que les Jésuites, comme chacun sait, vous avaient enseigné à tuer les rois et que, tout au contraire, vous les avez défendus au péril de votre vie (i). »
Les fêtes de toutes sortes, on le voit, mais instructives et élevantes, étaient fréquentes à Saint-Acheul ; les ennuis pour Loriquet l'étaient plus encore, ainsi que les attaques contre sa personne et son œuvre, attaques de l'extérieur, bien entendu, tracasseries du dehors, non du petit peuple qu'il gouvernait avec autant de fermeté et de succès que d'indulgence et d'habileté.
(i) Annales de Saint-Acheul, p. Sao, année 1826-1827.
— On sait que c'était l'une des accusations les plus ordinaires contre les Jésuites sous l'ancien régime. Actuellement, on les accuserait plutôt de vouloir assassiner les présidents de république ; ce serait tout aussi vrai ; mais qu'importe, au surplus, pourvu qu'on accuse. — M. de Sèze, de retour à Paris, écrivait à propos de cette visite : « Les excellentes gens que ceux que nous avons vus l'autre jour 1... Que de vertus, que de courage, que de patience, que de bonté, et que d'esprit €t de grâce dans cette bonté I » Evidemment la plus large part de ces éloges allait à Loriquet.
L'établissement de Saint-Acheul n'était pas encore debout que déjà l'on songeait à le renverser.
On venait de louer la vieille abbaye et l'on travaillait tranquillement aux modifications et aménagements nécessaires. Un jour, alors que nul n'y songeait, un commissaire de police apparaît tout à coup, envoyé par le procureur d'Amiens : au nom de la loi, il doit vérifier l'état des lieux. Effectivement, il se met immédiatement à l'œuvre et ne se retire qu'après avoir dressé un minutieux et copieux procès- verbal. Que contenait cette pièce et quelles conclusions en tirerait l'autorité? Mystère 1 On jugea donc prudent d'interrompre les travaux en cours et l'on se demandait non sans anxiété si l'on pourrait les continuer, quand parut l'ordonnance royale permettant aux évêques d'ériger des
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petits séminaires dans leurs diocèses. Le nuage était dissipé (i).
Mais voilà que le danger se montre tout à coup d'un autre côté. Napoléon, u soutenu par une vaste conspiration «, pour parler comme Loriquet, était redevenu maître de la France. Saint-Acheul avait beaucoup à craindre.
En tout cas, Napoléon exigeait le serment de fidélité à sa personne et à ses institutions de tous ceux qui exerçaient quelques fonctions publiques, comme des personnes d'opinion suspecte. Or, directeurs et professeurs de Saint- Acheul se trouvaient tous nommément classés dans cette dernière catégorie et partant astreints au serment. Tous pareillement étaient décidés à le refuser (2). Du coup, la maison s'écrou-
(i) Annales du petit séminaire de Saint-Acheal, p. 10, année i8i4. — La surveillance des autorités universitaires n'en resta pas moins active. Cf. lettre (7 novembre 18 14) de la Commission d'instruction publique au recteur d'Académie d'Amiens. Arch. nat., F" 63.a35.
(2) A Montmorillon aussi, tous étaient résolus à faire de même, nous affirme l'historien de cette maison, M. de Moussac, « bel exemple, conclut-il, de la dissimulation tant reprochée aux Jésuites ». Un prêtre d'autrefois, p. 439.
lait lourdement. On eut recours à la prière et l'on peut croire que les supplications des condamnés furent entendues de Dieu. Les ordres qui regardaiept Saint-Acheul, en effet, demeurèrent, on ne sait comment, enfouis à la préfecture sous les paperasses qui s'y accumulaient, en sorte que les autorités impériales se figurèrent qu'à Saint-Acheul on était en règle (i). Cette persuasion sau\a l'établissement.
Une boutade d'élève lui valut, l'année suivante (1816), une nouvelle mais légère secousse. Dans un exercice littéraire public, l'un de ceux qui remplissaient un rôle eut je ne sais quelle occasion de parler des régicides qu'une loi venait de proscrire (2). On devrait bien à leur égard, dit-il, imiter Carrier et les noyer en pleine mer. Ce propos inconsidéré souleva des plaintes amères même dans les
(i) Ibid., p. 33.
(2) Il s'agit de la loi du la janvier 1816 : elle condamnait à l'exil ceux des régicides qui, pendant les Gent- Jours, avaient servi Napoléon. — Voir Les Conventionnels Régicides, ch. viii. Paris, Perrin.
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rangs de ceux qui doucereusement excusaient le bourreau de Nantes. L'affaire alla jusqu'au ministre. Une enquête se fît, et le manuscrit dut être présenté. Ce fut le salut : on constata que la phrase justement incriminée ne s'y trouvait point. La téméraire saillie avait été maladroitement improvisée sur place. On se contenta d'exiger le renvoi de l'imprudent élève ; ce qui fut accordé, et le calme se rétablit.
Cette même année i8r6, Loriquet eut à repousser un autre assaut plus dangereux pour Saint- Acheul.
Les adversaires des Jésuites, toujours aux aguets, apprirent qu'on laissait circuler parmi les élèves un ouvrage récent, Les Précurseurs de l'Antéchrist, dans lequel on dévoilait sans ménagements les trames ourdies contre le catholicisme et l'on démasquait les hommes de la Révolution, même « l'illustre guerrier qui en avait recueilli l'héritage ». L'auteur était un prêtre « connu par sa vie sainte et mortifiée, son zèle, les services rendus à l'Église, les persécutions subies pour la cause de Dieu ». Loriquet, rassuré par tout cela, avait permis aux
gS LE PÈRE LORIQUET
élèves l'acquisition et la lecture de cet ouvrage, qu'il connaissait seulement par les bons témoignages qu'on lui en avait rendus. Il lui semblait impossible qu'on trouvât là matière à récrimination. Il se trompait.
Bientôt, en effet, le ministère était informé, et une lettre pressante enjoignait aux vicaires généraux, le siège épiscopal étant vacant (i), de commencer une enquête approfondie et d'en transmettre le résultat à Paris. Cette lettre était à peine parvenue à destination que le proviseur du collège royal d'Amiens, de luimême et par un procédé d'une rare délicatesse, crut pouvoir prévenir Loriquet de la visite décidée pour le lendemain.
D'un coup d'œil le supérieur de l'établissement menacé voit le péril et aussi le salut. Il avait entre les mains le sort de la maison ; pourquoi ne conjurerait-il pas le danger qui la menaçait, puisqu'il en était temps encore et que rien ne le lui interdisait? A l'instant donc,
(ij Mgr Jean-François de Mandolx, évêque d'Amiens depuis i8o5, venait de mourir.
A SAINT-ÂCHEUL
sans en dire le motif, il demande aux élèves de lui remettre l'ouvrage incriminé. L'esprit de soumission de ces jeunes gens était si parfait qu'au bout d'une heure tous les exemplaires, quatre-vingts environ, étaient dans le cabinet du supérieur, et incontinent expédiés aux familles des possesseurs. L'imprudence involontairement commise était réparée.
Aussi lorsque les délégués du ministre se présentèrent à Saint-Acheul, Loriquet put il, en toute vérité, répondre à la sommation transmise, que pas un seul exemplaire des Précurseurs de l'Antéchrist ne se trouvait à la disposition des élèves, comme il était d'ailleurs facile de s'en convaincre; qu'au surplus, il ne comprenait pas cette levée de boucliers contre un ouvrage « annoncé avec éloge dans les journaux autorisés par le gouvernement et sans que les évêques, dépositaires des saines doctrines, eussent élevé la moindre réclamation contre celle de l'auteur (i) ».
(i) Annales de Saint-Acheal, pp. 57 et suiv., années 1816-1817.
loo LE PÈRE LORIQUET
Le moyen de répliquer à des affirmations si nettes et si fondées, le ministre, non plus que les adversaires de Loriquet ne purent le trouver et se turent, bien décidés toutefois à ne point déposer les armes et plus acharnés que jamais. Heureusement, l'habile supérieur veillait, s'ingéniant à ôter toute prise à la malveillance (i). •
Deux ans plus tard, nouvel assaut.
En dépit de toutes les tracasseries, qu'on multipliait ainsi, Saint-Acheul grandissait, il fallait l'exterminer à tout prix et sans retard . Les circonstances étaient d'autant plus favorables que le ministre de l'intérieur, M. Laine, semblait « très disposé à saisir l'occasion de renverser une maison ennemie », du moins tenue pour telle par lui, on ne sait trop pourquoi.
Le i8 décembre 1818, à 8 heures du soir, le P. Loriquet reçut de Paris un avis secret l'informant que dès le lendemain allait se dérouler la , première phase d'une bataille
(1) Rapport du recteur d'Académie, 1819-1820. Arch. nat., F" 63,335.
A SAINT-ACHEUL loi
dont le résultat, si elle était défavorable à Saint-Acheul, serait l'anéantissement immédiat de l'établissement.
Les efforts de l'adversaire devaient se concentrer sur un point spécial, bien délimité, et cette position une fois enlevée, l'ennemi avait accès facile au cœur de la place.
Devant le nombre toujours grossissant de leurs écoliers, les Jésuites s'étaient vus contraints d'utiliser une maison, Saint-Joseph du Blamont, située à un kilomètre environ de Saint-Acheul, et d'en faire une sorte de succursale, mais succursale dépendant pour tout absolument de l'établissement principal et vivant de sa vie. Depuis trois ans, pour plus de commodité, presque tous les élèves ecclésiastiques s'y trouvaient réunis, et même, afin d'épargner aux petits un trajet pénible, surtout aux jours d'hiver, on y avait récemment organisé pour eux les classes de cinquième, quatrième et troisième, tandis que les mêmes classes se faisaient à Saint-Acheul pour les élèves laïques. Quant aux cours supérieurs, ils continuaient à Saint-Acheul pour tous in-
loa LE PÈRE LORIQUET
distinctement (i). Cette organisation, si peu compromettante pourtant, fournit aux adversaires la base de leurs accusations et le prétexte de leur attaque. Il y a deux maisons bien séparées, afïirmaient-ils, deux établissements très différents (2) : un petit séminaire et un collège libre pour les laïques ; ce qui leur paraissait une flagrante violation de la loi. On fit donc signifier par le préfet, M. d'Allonville, aux vicaires généraux d'Amiens, d'avoir à licencier Saint-Acheul et à ne garder que le Blamont. Le préfet voulait même une obéissance immédiate ; mais Loriquet et ses amis lui firent remarquer qu'en l'exigeant, il outrepassait ses instructions. Et, en effet, après lecture des lettres du ministre, le trop zélé fonctionnaire fut contraint de reconnaître qu'une pareille hâte ne lui était point demandée (3).
(i) M. Glarigny se trompe en affirmant le contraire. Yoir La liberté dépenser, I, p. 176.
(2) Dans une lettre du 12 novembre 1816, l'évêque d'Amiens affirmait nettement le contraire. Cf. Arch. nat., F" 63,247, pièce i5o.
(3) Rapport du préfet de la Somme, 10 février 1819. Arch. nat., F" 63,247, pièce i36.
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D'ailleurs, continuaient les défenseurs de Saint-Acheul, cette fermeture que vous voulez nous imposer, elle nous est pour l'instant tout à fait impossible : aucune de nos maisons ne pouvant contenir tous nos séminaristes (i). Songez encore, Monsieur, ajoutaient-ils, que ces derniers, pauvres et sans ressources presque tous, ne vivent que grâce à la pension des élèves plus riches. Nous enlever ceux-ci c'est anéantir le petit séminaire : ce qui, certes, n'est pas conforme à la loi, et n'entre point dans les intentions de Sa Majesté (2).
Les interlocuteurs du préfet terminaient en affirmant qu'en fait et bien véritablement il n'y avait qu'un seul établissement en deux maisons distinctes, comme ils se faisaient fort de le prouver.
Ils avaient raison, semble-t-il. Pourtant, on doit le reconnaître, sur ce dernier point l'allégation contraire des adversaires de Saint-
(i) Cf. Ibid., pièce i4i-
(a) Lettre du recteur d'Académie, 8 décembre 1818. Arch. nat., F" 63,347, pièce i4a.
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Acheul n'était pas sans quelque apparence. Loriquet n'eut pas de peine à le remarquer : la forteresse qu'il devait défendre avait un côté faible (i). Son plan fut organisé à l'instant pour parer au danger. Il eût pu, il est vrai, attendre l'assaillant de pied ferme dans la position où il se tenait, car légalement il était inattaquable (2) ; il préféra, par une dislocation restreinte, fondre ensemble le Blamont et Saint-Acheul, de façon à n'en former qu'un tout, même au jugement des plus prévenus. Quelques heures lui restaient pour mener à bien les changements indispensables, car « il venait de recevoir l'invitation de se rendre à l'évêché le lendemain pour une affaire importante ». Cette affaire importante, il devinait, sans qu'on le lui dît, ce qu'elle était.
(i) Aussi reconnut-il sans détours, quelques jours plus tard, devant les autorités universitaires, le changement que, par amour de la paix, il avait fait dans l'organisation de sa maison.
(2) Cf. lettre du recteur d' Académie à la Commission de l'instruction publique, 16 février 1819. Ibid., 63,247. pièce i43.
A SAINT-ACHEUL io5
Il n'y avait donc pas un moment à perdre pour ôter tout prétexte à chicane, tout semblant d'illégalité.
« Après avoir recommandé l'affaire à Notre- Seigneur et à la sainte Vierge », on se mit immédiatement à l'œuvre, ^t vraiment nul ne saurait de bonne foi blâmer Loriquet d'avoir, par sa présence d'esprit, coupé court à des attaques injustifiées, éventé la mine qu'on creusait artificieusement sous ses pas (i).
Déjà chacun est au poste qui lui est assigné. Quinze lits restaient libres à Saint-Acheul, on court au Blamont réveiller quinze élèves pour les faire passer la nuit dans la maison principale. Le lendemain matin, les autres élèves ecclésiastiques reviennent à Saint-Acheul et cèdent le Blamont aux enfants des classes inférieures. Pendant ce temps, des chariots, commandés la veille au soir, transportaient avant l'aube, d'une maison à l'autre, les effets
(i) C'est ce que firent pourtant certains tenants acharnés du monopole. Cf. Clarigny, op. cit., 177. Ils trouvent tout naturel qu'on lutte pour entraver la liberté des pères de famille, mais non pour la leur donner.
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des transplantés. Tout se fit avec ordre, régularité et précision, en sorte que dans la matinée l'opération était terminée. A Saint- Acheul, les classes eurent lieu comme à l'ordinaire ; à Saint-Joseph de Blamont, on donna congé et promenade aux petits, un peu ahuris de leur soudain déménagement, pour leur adoucir les premiers instants de l'exil.
Cependant Loriquet, arrivé à l'évêché (i), entendait de la bouche des vicaires généraux les exigences et les menaces des ministres. Nous savons qu'en toute vérité il pouvait répondre, et il le fit, qu'il dirigeait un seul et unique établissement, matériellement réparti en deux maisons, mais n'en formant pas moins, sous une même direction, un cours d'études complet, suivi : ici les classes inférieures, là les classes supérieures. Aussi bien,
(i) Cette entrevue eut lieu à la fin de décembre 1818; il y a donc interprétation large, ou, si l'on veut, légère exagération, lorsque les défenseurs de Loriquet affirment, en février 1819, que la modification dont je viens de parler était faite depuis trois mois. — On devinera pourquoi j'ai voulu signaler cette petite inexactitude.
n'est-ce pas ce qu'on voyait ailleurs, ce qu'on tolérait en maints endroits ?
Ce fut en ce sens que les vicaires généraux écrivirent à Paris. Ils disaient encore, sous l'inspiration du P. Loriquet :
Que la plupart des jeunes clercs étaient à la charge de l'établissement, de sorte que, sans les économies faites sur la pension des élèves payants, il serait impossible de procurer aux premiers l'instruction et l'éducation ecclésiastiques ; que garder uniquement les élèves déjà décidés pour le sacerdoce, serait se priver de l'avantage offert par l'ordonnance royale du 5 octobre i8i/i, laquelle autorise les évêques à faire instruire, dès l'enfance, des jeunes gens qui puissent entrer avec fruit dans les grands séminaires ; que l'intention du roi était sans doute qu'on insinuât de bonne heure les vertus ecclésiastiques à ces enfants, dont la vocation est encore ignorée... Enfin ils invoquaient l'article 38 des lois organiques, conformes en ce point aux lois canoniques, qui défend aux vicaires généraux de se permettre, pendant la vacance du siège (i), aucune innovation.
Le ministre répondit aux défenseurs de
(i) Cette vacance dura jusqu'en 1819.
io8 LE PERE LORIQUET
Loriquet qu'il les dispensait volontiers de la loi organique invoquée par eux (i); qu'ils étaient partant libres d'agir sans retard et qu'il les en pressait.
Sur ces entrefaites, Laine était remplacé par Decazes. Le préfet de la Somme crut faire sa cour à son nouveau chef, qu'il pensait devoir suivre la voie de son prédécesseur, en s'employant à hâter la conclusion de celte affaire.
Heureusement pour Saint-Acheul, les vicaires généraux marchaient à moins vive allure : ils annoncèrent qu'ils voulaient, avant de terminer, en écrire au nouveau ministre.
A Paris, on agissait aussi sur ce dernier, notamment par quelques membres de sa famille. On lui faisait entendre, par exemple, « qu'il n'était ni de son honneur ni de son intérêt de poursuivre l'exécution d'une mesure
vexatoire prise par un homme dont il
devait au contraire s'empresser de réparer
(i) Le recteur d'Académie d'Amiens ne voyait en cette difficulté qu'une « objection frivole ». Arcti. nat., F*' 63,247, pièce i38.
A SAINT-AGHEUL 109
les injustices. » Decazes écoutait avec bienveillance, mais pourtant ne prenait ouvertement position ni pour ni contre les Jésuites. Le préfet en profitait pour pousser vigoureusement la campagne, bientôt d'ailleurs excité par le ministre lui-même et la commission de l'instruction publique (i).
Les vicaires généraux, de leur côté, soutenaient Loriquet et ses frères avec autant de constance que d'habileté.
Le seul point en litige, expliquaient-ils, est de savoir si la loi est réellement violée. Nous prétendons que non. — Pourtant, ripostait d'Allonvile, la majorité des élèves ne se destinent pas à l'état ecclésiastique : tant de nobles (2) qu'on trouve dans leurs rangs n'y ont sans aucun doute jamais songé. — Par-
(i) Cf. Rapport du 16 février 18 19. Arch. nat., F"63.a47, pièce i43.
(2) On a exagéré leur nombre. Sur les 2.944 noms qui nous ont été conservés, 8i8 seulement sont précédés de la particule, et encore parmi ces 818, on comptait plusieurs Belges. En tous cas, il est faux que Loriquet eût « dans sa maison les fils de tous les hommes qui jouaient un rôle à la cour, dans le monde et dans la politique », comme l'affirme M. Clarigny. Op. cit., p. 196.
don, Monsieur, nous affirmons que sur les quatre cent soixante-quatorze élèves actuellement présents, plus de deux cents se sont ouvertement déclarés pour le sacerdoce; que pour plusieurs autres, rien n'est encore définitivement arrêté ni dans un sens ni dans l'autre; qu'en tout cas « il n'appartenait à personne de sonder les cœurs sur leurs dispositions futures n . Pour ce qui est des nobles au moins, nous ne comprenons guère, Monsieur le préfet, vos assertions et vos pronostics. Auriez-vous donc oublié « par qui étaient occupés la plupart des sièges épiscopaux ? N'avez-vous pas (d'ailleurs) vous-même penché vers le sacerdoce », et sans la Révolution qui A'ous a chassé comme tant d'autres du séminaire, « au lieu de l'hôtel de la préfecture, n'habiteriez-vous pas peut-être le palais épiscopal d'Amiens ? »
D'Allonville, déconcerté un moment par une argumentation à laquelle il avait maladroitement prêté le flanc, n'en persista pas moins dans son hostilité, et croyant embarrasser ses adversaires, il demanda pour le
A SAINT-AGHEUL m
5 février suivant (1819) u la double liste des élèves ecclésiastiques et des élèves laïques audessus de quinze ans ».
Cette exigence fut communiquée à Loriquet et par lui aux élèves de Saint-Acheul. La parole était à ces derniers. Loriquet et ses collaborateurs les mirent impartialement au courant de l'affaire, puis les abandonnèrent à eux-mêmes. Leur réponse fut précise. Au lieu des deux listes exigées, ils en présentèrent trois : la première comprenait 160 noms d'élèves se disant entièrement décidés pour l'état ecclésiastique; la deuxième, 1/4 seulement résolus à entrer dans le monde ; dans la troisième 80 s'avouaient encore indécis, mais tout prêts à suivre leur vocation, quand la volonté de Dieu se serait clairement manifestée.
Avant de remettre ces listes au préfet de la Somme, dans la crainte qu'il vît en tout cela « une comédie concertée » entre maîtres et disciples, Loriquet adressa aux parents des quatre-vingts indécis une circulaire où il les priait, vu certaines circonstances impérieuses, de déclarer s'ils consentiraient oui ou non
lia LE PÈRE LORIQUET
« à voir leurs enfants entrer dans l'état ecclésiastique », au cas où Dieu les y appellerait. Presque tous répondirent affirmativement.
Cependant le préfet annonce sa visite officielle dans l'établissement persécuté. De fait, il arrive presque aussitôt à Saint-Joseph du Blamont, accompagné non des vicaires généraux qui s'étaient crânement refusés à cette démarche tenue par eux pour vexatoire, mais du recteur d'Académie d'Amiens. J'emprunte quelques détails sur cette visite au rapport qu'en fit aussitôt le P. Loriquet à son supérieur régulier; rapport, du reste, que je complète à l'occasion, par les pièces universitaires.
M. le comte d'AUonville, écrit-il, après nous avoir dit un mot de la peine qu'il éprouvait de ne pas voir les vicaires généraux (en ce moment près de lui) (i), se plaignit de ce qu'il appelait le clabaadage de la ville, ajoutant qu'il serait contraint, si cela ne cessait, d'en référer au ministre : c'était assez faire entendre qu'il nous en croyait les auteurs. Nous lui protestâmes, comme il était vrai, que nous étions fort
(i) Cf. lettre du recteur d'Académie, i6 février i8ig. Arch. nat., F*' 63,a't7, pièce i43.
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innocents de tout ce tapage ; et là-dessus nous lui citâmes le fait d'un de nos élèves à qui une personne attachée à la préfecture avait dit que la détermination de M. le préfet était toujours d'opérer la dissolution de Saint-Acheul et la défense faite par nous à l'élève de répandre ce propos parmi ses condisciples.
Après ce préambule..,., nous lûmes ensemble la dernière lettre du ministre. Il s'agissait de voir : 1° si notre établissement était une seule et même institution ; 2° si cette institution était ecclésiastique ; 3° si dans le régime il y avait des abus à réformer.
Sur le premier point il demanda quelles classes il y avait au Blamont. La réponse fut courte et précise : Les classes élémentaires. (Après une visite de toute la maison) le premier point se trouva déjà décidé : M. le recteur d'Académie fît hautement l'aveu qu'il était impossible de ne pas voir une seule institution là où il n'y avait qu'un seul cours d'études, un seul régime, un seul supérieur (i)...
(i) (cll est constant qu'il n'existe qu'une seule institution, si, comme on ne peut le révoquer en doute, c'est l'unité d'administration, de régime et d'études qui constitue l'unité d'établissement... (Ici), c'est le local et non l'institution qui est double. » Le recteur d'Académie à la Commission de l'instruction publique, 16 février 1819. Arch. nat., F" 63,2^7; Rapport du préfet, 10 février 1819, ibid., pièce i36. — M. Dijon eût pu ajouter qu'il y aurait vraiment injustice de sa part à prétendre que deux divisions logées à 700 ou 800 mètres l'une de l'autre
ii4 LE PÈRE LORIQUET
Pour ce qui est du second point, le préfet avait les trois listes (je lui fis remarquer les chiffres de chacune et) conclus que s'il y avait en France un établissement qui méritât le nom de petit séminaire, c'était bien le nôtre. Le préfet ne se souciait pas d'avouer la conséquence. « Ce n'est point sans doute, se répétait-il à lui-même, pour remplir cette vocation qu'on a placé à Saint-Acheul des jeunes gens appartenant la plupart aux premières familles de province et plusieurs même aux premières maisons de France; ce n'est point pour se préparer au sacerdoce que ces jeunes gens y reçoivent des leçons de mathématiques, de physique, de dessin, de musique et d'escrime; qu'enfin ils y jouissent d'une liberté tout à fait incompatible avec les règles d'une véritable école ecclésiasque (i). »
Je suppose que Loriquet, en entendant ces réflexions, fut tenté de répondre qu'il savait, grâce à Dieu, ce qui convenait ou non à la formation cléricale. Il se tut pourtant, se
ne pouvaient faire un seul établissement, alors que deux maisons, dont l'une était à Liesse et l'autre à Soissons, étalent tenues par lui, comme par le ministre, pour un seul et même petit séminaire. Rapport sur les écoles ecclésiastiques de l'Académie. Ibid., 63,235. (i) Ibid., 63,247, décembre 1816.
A SAINT- ACHEUL ii5
contentant de remarquer qu'en tout cela Saint-Acheul ne différait pas notablement des autres petits séminaires, qu'on laissait néanmoins parfaitement en paix.
Le troisième point fut à peine entamé. M. d'Allonville, continue Loriquet, ne nous parla que
du costume ecclésiatique Nous étions dans
la salle d'étude; je fis approcher un élève, le préfet le considéra de la tête aux pieds, et confessa franchement qu'il n'y manquait rien. 11 ajouta même que l'établissement avait toutes les formes d'un petit séminaire. Et lejond encore plus, repris-je aussitôt.
Ce qui du moins paraît incontestable, je le remarque à la hâte, c'est qu'à Saint-Acheul on observait plus strictement que partout ailleurs les prescriptions gouvernementales. Relativement au port du costume ecclésiastique, par exemple, nous venons d'entendre la parole du préfet. « Ces Messieurs, dit à son tour le recteur d'Académie d'Amiens, ont satisfait à l'article de l'ordonnance qui prescrit aux élèves des {)etits séminaires de prendre l'habit
n6 LE PÈRE LORIQUET
ecclésiastique au bout de deux ans (i). » Dans les établissements similaires, par contre, on n'en faisait rien. C'est ce que nous affirme une pièce officielle (2).
La visite continua sans incidents sérieux.
Avant de nous quitter, termine Loriquet, M. d'Allonville revint au rapport qu'il allait envoyer à Paris. J'en pris occasion de lui faire observer que si précédemment il avait cru pouvoir conclure contre nous, maintenant il était de sa justice et de son impartialité de conclure en notre faveur. — Je mettrai, dit-il, tous les faits bien exactement et en conscience. — Nous attendons quelque chose de plus, répliquai-je; il est digne de vous de nous rendre pleine justice et d'effacer entièrement les fâcheuses impressions données au ministère sur un établissement le plus légal qui fut jamais. Enfin, ajoutai-je, Monsieur le préfet, rien ne pourra empêcher Amiens, le département, la France entière de croire que de votre
(i) À la Commission de rinstruclion publique. Arch. nat., F"63,247, pièce i/ji-
(a) Réponses des recteurs d'Académie; ibid., pièce aSg. — A. Bordeaux, par exemple, 20 élèves seulement portaient le costume ecclésiastique. Voir Jos. Burnichon : La Compagnie de Jésus en France, I, aa8.
rapport et de votre seul rapport dépend l'issue de cette affaire.
Là-dessus on se quitta.
Loriquet termine en notant qu'à ses yeux tout danger n'a pas disparu et qu'il faut continuer de prier avec ferveur.
II rend aussi justice à la parfaite tenue des élèves qui, pour ne pas gâter la cause de leurs maîtres, s'abstinrent, non sans difficulté, de récriminations publiques contre l'autorité (i).
Les habitants d'Amiens n'imitèrent pas cette réserve. A sa rentrée en ville, d'Allonville fut sifflé, insulté par la population furieuse. Dans les salons même qu'il fréquentait on ne l'épargna pas non plus, et à maintes reprises il lui fallut dévorer des affronts, entendre des allusions mortifiantes, repousser des assauts vigoureux.
Éclairé, assagi de tant de façons, il rédigea
(1) L'un d'eux voulait, par exemple, faire remarquer publiquement au préfet que son acharnement contre un petit séminaire ne paraissait guère digne d'un ancien séminariste.
ii8 LE PÈRE LORIQUET
péniblement un rapport qui n'était pas défavorable à Saint-Acheul (i).
On y lisait entre autres choses élogieuses :
Les élèves des deux maisons sont bien soignés et bien nourris, et il règne dans les dortoirs et dans toutes les parties de l'établissement un grand air de salubrité et de propreté... Enfin toutes les précautions paraissent prises pour la surveillance et la garantie des mœurs.
Quant aux points en litige, il affirmait qu'il n'y avait bien réellement qu'un seul établissement dans lequel, il est vrai, la majorité des élèves ne se destinait pas à l'état ecclésiastique.
Peut-on exiger aujourd'hui d'après les règles établies, concluait-il, qu'il soit fait une séparation individuelle, un triage des élèves destinés à l'état ecclésiastique et de ceux qui ne le sont pas? C'est la question que je crois moi-même devoir faire. La lettre de l'ordonnance du roi du 5 octobre i8i4 ne prévoit ni n'indique la séparation dans ce cas précis... (Enfin) après un mûr examen, M. le recteur
(i) Amiens, lo février 1819. Areh. nat., F" 68,247, pièce i36.
A SAINT-AGHEUL 119
et moi sommes d'avis que l'ordonnance du 5 octobre 18 14, règle actuelle, semble favorable à la forme actuelle de l'école.
Cette conclusion, M. d'AUonville l'appuyait sur un fait récent : à Rennes, en 181 7, on avait exigé le licenciement des externes (i), mais point la séparation des séminaristes proprement dits et des autres étudiants.
La commission de l'instruction publique (2) pensa comme le préfet et le recteur d'Académie. « Saint-Acheul était à l'abri de tout reproche (3). »
Ce n'était point là, évidemment, la constatation qu'ils auraient désiré faire.
(( Saint-Acheul, soupiraient-ils dans leur
(i) Et quelques-uns accusent encore les Jésuites d'avoir inventé l'internat 1 La vérité est que la loi, au commencement du XIX'= siècle, leur interdisait d'accepter des externes, ne tolérant dans les petits séminaires autorisés que des internes : « Le régime de ces établissements est le pensionnat,... ils ne peuvent recevoir aucun élève externe. »
(2) Ibid., pièce i35, a4 mars 1819.
(3) A la Commission de l'instruction publique, ibid., pièce i43, 16 février 1819.
lao LE PÈRE LORIQUET
inconscience de monopoleurs, oublieux des besoins de la patrie, Saint-Acheul enlève au collège royal, aux collèges communaux, aux pensions particulières la plupart des élèves que ces maisons devraient recevoir (i)! »
Eh bien 1 quand même c'eût été vrai ? De ces jeunes gens « attirés par le désir d'étudier dans une école dirigée par une congrégation célèbre (2) », n'en formait-on pas, à Saint- Acheul, des Français et des chrétiens qui ne le cédaient en rien à ceux instruits par l'Université ? D'ailleurs le choix et la liberté des pères de famille ne méritaient-ils pas quelques égards ?
Ces considérations et d'autres non moins graves n'entraient point en ligne de compte quand il s'agissait de triompher d'une poignée d'inoffensifs Jésuites. Aussi les armes que la législation mettait entre les mains de leurs
(i) Le recteur d'Académie, a octobre 1816. Arch. nat., F" 63,a35. La Commission de l'instruction publique, décembre 1816; ibid., 63, 247.
(a) Le recteur d'Académie d'Amiens, 16 février 1819. Arch. nat., ibid., pièce i43.
A SAINT-ACHEUL lai
ennemis ne suffisant point pour les anéantir, on se préoccupa d'en forger de plus meurtrières. Ce fut là le dernier mot de cette campagne. Le recteur d'Académie écrivait en effet :
Ce n'est, je pense, que par la réforme même de l'ordonnance (du 5 octobre i8i4) qu'on pourra atteindre les Jésuites et Saint-Acheul. INotre législation actuelle, loin de fournir à l'autorité des armes pour les attaquer avec succès, est un rempart derrière lequel ils se croient invulnérables (i). La commission de l'instruction publique concluait, de son côté, que les abus dont on se plaignait « ne pouvaient cesser que par un changement dans la légistion (2) ».
Il est difficile, semble-t-il, de dire plus nettement que la conduite de Loriquet et de ses frères était irréprochable ; que la campagne menée contre eux depuis deux années avec tant d'acharnement n'était qu'une mauvaise chicane, et, pour parler franc, une querelle de boutique contre des rivaux dont les succès
(i)Le même, aodécèmbre 1818; ibid., 63, 3^7, pièce i4i. (a) Ibid., pièce i35.
offusquaient et qu'on désespérait de vaincre par une loyale concurrence.
Saint-Acheul était sauvé. C'était en partie à la présence d'esprit, à l'activité, à la prudence de Loriquet qu'on le devait (i), plutôt qu'au remplacement de Laine par Decazes, comme l'assure un adversaire des Jésuites (2).
L'habile supérieur ne devait pas jouir longtemps du repos et de la paix.
Pendant les vacances de cette même année scolaire 181 8-18 19 il fallut construire salle d'étude et dortoirs. Or, vu la disposition des lieux, le bâtiment à édifier devait nécessairement, d'un côté, prêter le flanc « aux vents qui amènent les tempêtes ».
Dans la crainte qu'il ne fût quelque jour ébranlé,
(i) Annales du petit séminaire de Saint-Acheul, pp. 80 et suiv., année 1818-1819.
(2) Clarigny, op. cit., pp. 176 et suiv.
on jugea utile de fortifier par quelques pilastres le mur de derrière; celui qui allait remplacer l'ancien mur du cimetière. (Bien entendu), pour élever ce mur qui était mitoyen, on s'était muni de l'autorisation légale, laquelle supposait assurément celle de creuser des fondations. Enfin on avait percé des fenêtres aux difTérents étages. Ce furent ces fenêtres, ces pilastres, ces fondations qui fournirent aux ennemis de Saint-Àcheul autant de chefs d'accusation. Ils se hâtèrent de répandre dans Amiens : 1° que les pilastres empiétaient sur le terrain du cimetière;.,. 2° que les fenêtres étaient une servitude (i); 3° enfin qu'en ouvrant les fondations on avait violé plusieurs sépultures et indignement profané la cendre des morts.
Ces accusations trouvèrent créance, du moins les journaux du libéralisme impie les exploitèrent avec fracas. Une visite officielle fut ordonnée et le P. Loriquet dut fournir des explications aux envoyés du préfet, commissaire de police et architecte de la ville. Ce lui fut aisé. Il prouva d'abord, et ces Messieurs
(1) Pour les morts, sans doute. — « II fallut pourtant répondre à cette accusation et montrer qu'elles étaient à la hauteur exigée. » (Note de Loriquet.)
le constatèrent de leurs yeux, que loin d'avoir causé quelque tort à la ville, on lui faisait un présent appréciable : pour i5 pouces de terrain que les pilastres empruntaient au domaine municipal, on en rendait 270. Sur ce point d'ailleurs, continuait justement Loriquet, si quelque formalité nécessaire a été négligée, « la faute en retombe sur les entrepreneurs à qui l'usage universel abandonne le soin d'observer les règlements de police » .
Le recteur de Saint-Acheul ne se contenta pas de satisfaire pleinement les commissaires du préfet, il se hâta d'envoyer au maire d'Amiens tous les éclaircissements utiles, et celui-ci voulut bien se déclarer content.
L'affaire de la prétendue profanation des tombeaux fut moins facile à terminer.
Un des adjoints, sans se donner la peine de vérifier le bien fondé de ce qu'on lui affirmait, crut que celui de son père avait été violé. A l'instant, hors de lui, il se précipite vers Loriquet, l'accable de reproches et le charge d'injures : celui-ci répond avec calme à toutes les allégations, ajoutant que si d'ailleurs son
A SAINT- AGHEUL laS
interlocuteur trouvait qu'il y eût motif de plaintes, il devait s'en prendre non pas à lui, mais ou bien au maire, qui avait autorisé les fouilles, ou bien à l'entrepreneur qui les avait exécutées.
Cette réponse si sage et si mesurée ne fit qu'enflammer davantage l'énergumène ; récriminations et menaces continuèrent. Loriquet, comprenant à qui il avait affaire, finit par lui dire avec autant de force que de sang-froid :
« Monsieur, les ecclésiastiques ont eu plus d'une fois besoin d'instruire les laïques sur leurs devoirs religieux, et en particulier sur le respect dû aux choses saintes; je ne savais pas qu'aujourd'hui ce fût aux laïques à venir donner sur ce point des leçons aux ecclésiastiques ; au moins devraient-ils commencer par vérifier la culpabilité. » Sur ces mots il se lève et congédie son irascible contradicteur.
Celui-ci, que cette douche n'a pas calmé, délègue sans retard deux de ses affîdés pour constater le forfait ; car pour lui il ne se sentait pas le courage d'aller affronter la vue des ossements de son père souillés et profanés.
Loriquet les reçoit et avec eux visite les travaux. Quelle n'est pas leur stupéfaction de constater que le bruit, cause de tout le mal, n'avait aucun fondement sérieux, que notre adjoint était imprudemment parti en campagne. Ils se hâtent de prendre congé du Jésuite et de courir assurer leur ami qu'on l'avait odieusement mystifié. On devine ce que fut son désappointement et comme il s'empressa de renoncer à l'idée que les libéraux, devenus pour la circonstance pieux et croyants, lui avaient suggérée : Amiens ne jouit donc pas ^ du spectacle de tous ces impies ou indifférents assistant dévotement, dans la métropole, au service solennel célébré en réparation des outrages aux morts dont les Jésuites de Saint- Acheul s'étaient rendus coupables.
Cette première victoire fut peu après suivie d'une seconde.
Les adversaires de Loriquet, non sufiTisamment instruits par la déconfiture de l'adjoint, après avoir porté l'afïaire des pilastres au conseil municipal, devant lequel Saint-Acheul eut pleinement gain de cause, avaient décidé
le procureur du roi à poursuivre devant le tribunal correctionnel l'affaire de la profanation des tombes.
Loriquet, appelé devant le juge d'instruction, rétablit la vérité avec une telle netteté que les magistrats, à l'unanimité, rendirent un non-lieu en sa faveur (i). Cette fois la question était définitivement tranchée, et toujours à la honte des adversaires de Loriquet.
Est-ce cette victoire complète qui, enfin, découragea les ennemis de Saint-Acheul?
Toujours est-il que, plusieurs années durant, ils durent se borner à une guerre sourde, à des manœuvres souterraines. Ce fut en 1825 seulement qu'ils rouvrirent les hostilités à visage découvert : ils le firent avec un rare acharnement, peut-être même avec d'autant
(i) Annales da petit séminaire de Saint-Acheul, pp. iio et 8uiv., année 1819-1820.
plus de fougue et d'audace que les Jésuites ne se défendaient eux-mêmes que par le silence et la patience. Suivons un instant les diverses péripéties de la mêlée.
Un ex-religieux, coadjuteur temporel de la Compagnie de Jésus avant sa suppression, M. Lépine, domicilié à Saint-Omer, avait reçu en dépôt certaines sommes de ses anciens confrères Jésuites, sous l'obligation, s'il leur survivait, de rendre le tout aux supérieurs au cas où la Société, à laquelle ils avaient appartenu et de qui Us tenaient cet argent, viendrait à être rétablie par l'autorité pontificale. Informé de l'acte de Pie VII, qui rendait canoniquement la vie à l'Ordre naguère sacrifié, il prit ses dispositions pour qu'à sa mort les valeurs, qui réellement leur appartenaient, fussent rendues aux supérieurs de la Compagnie de Jésus. L'un de ses amis, M. Legrand- Masse, désigné pour son légataire universel, fut chargé, en conséquence, de remettre 35.000 fr. à la maison de Saint-Acheul, la plus proche de Saint-Omer et la seule sans doute que M. Lépine connût.
A SAIINT-AGHEUL 129
Ce dernier mourut en 182 1. Son exécuteur testamentaire avertit immédiatement Loriquet et lui offrit le dépôt confié à son honnêteté. Les Jésuites le remercièrent, mais en lui disant sans détours qu'ils n'acceptaient la somme en question que « sous la condition expresse » qu'il ne s'ensuivrait ni protestations de la famille, ni procès.
Les héritiers du défunt reconnurent d'abord la parfaite légalité du testament (1) : ils ne virent, à bon droit, dans l'abandon fait aux Jésuites, qu'une pure et légitime restitution ; mais bientôt, séduits par des conseils perfides, ils portèrent l'affaire devant les tribunaux. M. Legrand, de son côté, se crut obligé, en conscience, de ne pas céder; il plaida, A Saint- Omer il gagna, mais appel ayant été interjeté, la cour de Douai réforma le jugement ; M. Legrand se pourvut en cassation, où définitivement il fut condamné.
On peut conjecturer si pendant et après les débats Loriquet et Saint-Acheul furent épar-
(i) Cf. Journal des Débats, 8 avril i8a6.
i3o LE PÈRE LORIQUET
gnés (i). Les feuilles libérales menèrent la campagne avec un entrain diabolique, « versant calomnies sur calomnies. Il faut, écrivait Loriquet, qu'elles comptent bien sur notre patience ; il serait si aisé de les attaquer en diffamation (2). »
Le Journal des Débats se distingua dans ce concert étourdissant d'accusations sans preuves, d'insinuations cyniquement erronées, d'interprétations mensongères. « Nous avons le scandale en horreur, disait-il..., nous avons constamment gardé le silence sur des associations paisibles et légales; (mais en présence de) cette milice indisciplinée qui enveloppe déjà dans ses invisibles filets la population trop confiante d'une partie du royaume (3) »,
(i) Cf. Goap d'œil à l'intérieur de Saint- Acheul. par N. Yacinthe, i8a6. Discours d'un huître à son retour de Saint-Acheul. Se vend à Paris, au profit de l'avocat Patelin, chez tous les niarciiands de nouveautés, iSaô.in-Sa.
(2) Loriquet à Dupin, avril 1826. Archives privées. Cf. Journal des Débats, 8 avril 1826; Le Constitutionnel, 4, 6, 8, 10 avril 1826, etc. Cette dernière feuille allait jusqu'à dénoncer « la connivence des ministres et des Jésuites avec les implacables ennemis des chrétiens de Grèce ».
(3) On saura qu'à ce moment il n'y avait pas a 00 Jésuites en France 1
A SAINT-ACHEUL i3i
il nous est impossible de nous taire et de ne pas crier à la France qu'un péril effrayant la menace. — Et de fait il le lui criait en trois colonnes (i).
Devant de tels éclats de voix, les Jésuites courbèrent la tête sans mot dire. Eurent-ils raison? A la distance où nous sommes des événements, on serait tenté de ne pas le penser. 11 est des adversaires à qui la crainte seule du bâton imprime la modération.
Quoi qu'il en soit, Loriquet crut assez faire en rétablissant la vérité dans une lettre privée à Dupin, alors encore son ami :
Relativement aux attaques que nous vaut le legs Lépine, voici brièvement la vérité, écrivait-il. Vous saurez donc : i° Que nous n'avons jamais eu aucun rapport avec le testateur ; a° que son legs était non un bien de famille ou un produit de son industrie, mais un dépôt très réel ; 3° que c'est contre notre
(i) Ce long article ressemble étrangement à celui que ce jour-là, 8 avril 1826, publia le Constitutionnel : nombre d'expressions trahissent une même inspiration, pour ne pas dire une même ofïîcine. Evidemment, c'était la coalition pour le triomphe de la justice et de la vérité.
i33 LE PÈRE LORIQUET
volonté expresse et souvent manifestée que le légataire s'est déterminé à soutenir un procès; k° enfin que c'est non seulement sans notre aveu, mais encore à notre insu, qu'il a interjeté les appels qui ont abouti à l'arrêt définitif. Tout cela peut vous paraître singulier, paraître même incroyable... ; tout cela néanmoins est l'exacte vérité. Mais cette vérité restera probablement inconnue, à moins que le légataire ne la dévoile au public; et un historien abusé s'emparera un jour de ce procès, comme d'une pièce de conviction à laquelle il n'y aura rien à répliquer (i).
L'homme de confiance de M. Lépine, cette fois encore, comprit son devoir.
Institué légataire universel de mon ami, écrit-il, je fus chargé par lui de remettre à Messieurs de Saint-Acheul la somme portée au compte que je rendis pour satisfaire à l'arrêt de la cour royale de Douai. Cette somme fut toujours considérée par moi comme ayant été confiée aux mains de M. Lépine : ses déclarations à cet égard et les notes ou papiers trouvés lors de la succession et signés de lui en étaient d'ailleurs une preuve évidente. J'ai cru moimême devoir communiquer ces papiers aux héritiers
(i) Archives privées.
A SAINT- AGHEUL i33
j Lépine, pour les empêcher d'entreprendre un procès
injuste à mes yeux... Lorsque j'offris et remis cette somme à Messieurs de Saint-Acheul, ils me recommandèrent de m'entendre avec les héritiers et surtout d'éviter toute contestation judiciaire. Je le déclare donc, c'est malgré eux que je me suis déterminé à plaider... C'est (de plus), je le déclare hautement, sans la participation et à l'insu de Messieurs de Saint-Acheul que j'ai interjeté les appels qui ont prolongé le procès et qui le prolongent encore... Je croyais et je crois encore devoir à ma conscience d'épuiser tous les degrés de juridiction pour assurer, autant qu'il est en moi, l'exécution du mandai qui m'a été confié.
Saint-Omer, le ii mai 1826.
Le Grand-Masse,
propriétaire (i).
De nouveau les Jésuites triomphaient : leur conduite en cette affaire avait été toute de prudence et de délicatesse. C'est ce que même leurs ennemis durent s'avouer secrètement : ils n'avaient pas suffisante magnanimité pour le faire publiquement (2).
(i) Ibid. Cf. L'ami de la religion, t. XLVIII, p. ji8. (3) Bien au contraire, comme il conste, par exemple^
i34 LE PÈRE LORIQUET
On conçoit néanmoins que toutes ces calomnies, habilement semées et persévéramment répétées, aient à la longue fini par en imposer ; que de tous ces mensonges, bien que réfutés, il soit resté quelque chose, d'autant que les adversaires ne désarmaient pas, que Montlosier et l'apostat Marcet (i), par exemple, faisaient rage. Quant à Loriquet et à ses frères, fidèles à leur tactique, ils continuaient de se taire. Qu'il leur eût été facile pourtant de fermer la bouche à leurs ennemis ! Du moins ils auraient pu, suivant le conseil de
des conclusions que le Constitutionnel tirait de ces débats. « Ainsi désormais, disait-il, il est prouvé que les Jésuites existent malgré les lois du royaume ; qu'ils sont ce qu'ils ont toujours été ; qu'ils troublent les consciences pour dépouiller les familles ; qu'ils procèdent par la ruse et par le mensonge pour s'approprier la fortune des citoyens; que, toujours fidèles aux Monita sécréta, ils captent des testaments ou cherchent à tromper la justice. » Quelle logique et quelle bonne foi !
(i) Je donne à l'appendice quelques lignes de la rétractation que le remords lui arracha plus tard.
A SAINT-ACHEUL i35
Dupin, montrer leurs élèves et, pour justifier l'éducation donnée à Saint-Acheul, publier quelques-unes des nombreuses lettres qu'écrivaient leurs anciens écoliers. La suivante nous dira ce qu'elles étaient et quel plaidoyer elles auraient été en faveur de leurs maîtres si méchamment calomniés. Je doute que beaucoup d'élèves de cette Université, à laquelle Saint-Acheul allait être sacrifié, aient jamais parlé en pareils termes de l'établissement où ils avaient été élevés, l'aient célébré du moins pour des motifs aussi nobles (i).
Chère maman, écrivait Gabriel de Vaufleury, je suis à moitié fou de joie au moment où je vous écris. Pourquoi ? je vous le donne en cent, en mille, en tout ce que vous voudrez. Devinez-vous? Non. Eh bien! c'est parce que je m'éloigne de vous. C'est bien à ce coup que vous me croirez à moitié fou. Ce que je vous dis est pourtant la vérité. Je m'éloigne de vous et j'en saute de plaisir. Pour ne pas vous faire attendre plus longtemps le mot de l'énigme, je
(i) L'auteur de ces pages, Gabriel de Vaufleury, de Laval, était alors étudiant en droit à Paris. Il mourut peu après, à l'âge de vingt-six ans. Cf. Annales da petit séminaire de Saint-Acheul, pp. 378 etsuiv.
i36 LE PÈRE LORIQUET
vous dirai que cette nuit je m'endors dans une bonne diligence et que demain matin je me réveillerai à Saint-Acheul. Comprenez- vous maintenant mon bonheur? Ce Saint-Acheul que j'ai quitté il y a déjà si longtemps, qui a été l'objet de mes chants et de mes regrets, je vais le revoir dans quelques heures. Je pourrai encore me promener dans ces allées qui ont été tant de fois témoins de mes jeux et de mes plaisirs! Avec quels battements de cœur je vais parcourir cette salle d'étude où j'ai travaillé, ces classes où j'ai triomphé, cette église où j'ai vu des fêtes si augustes et si brillantes, où j'ai entendu des accents si mélodieux, où j'ai goûté des moments d'une joie si pure et si douce, cette chapelle surtout où je me suis pour toujours consacré à la sainte Vierge ! 11 n'y a pas j usqu'à l'infirmerie que je reverrai avec plaisir. Tout m'intéresse, parce que tout me rappelle des souvenirs.
Lieux fortunés, terre chérie, Où j'ai goûté tant de douceur, Vous serez toujours ma patrie!
Vous revoir sera mon bonheur !
La joie où je suis me bouleverse la tête (i).
De retour à Paris, Gabriel se hâta de racon-
(i) Ibid., p. 278.
ter son voyage à sa mère. Je transcris quelques lignes de ce récit :
Me voici, chère maman, de nouveau installé dans ma petite chambre et revenu sans ombre d'accident du plus charmant voyage que j'aie fait de ma vie. Je n'essaierai pas de vous peindre le plaisir, ou plutôt le bonheur que j'ai éprouvé. Il suffît de vous dire qu'il a surpassé celui que je me promettais. Mon cœur était plein de ces sentiments de joie pure et délicieuse pour lesquels on donnerait sans regret toutes les douceurs des vaines joies du monde. L'accueil qu'on m'a fait m'a charmé. Je m'y attendais, mais il est si doux de voir réaliser ses désirs !
Après être entré dans beaucoup de détails très flatteurs pour ses anciens éducateurs, il ajoute :
J'ai été en proportion aussi content de mes condisciples que de mes maîtres ; tous ceux qui m'avaient tant soit peu connu m'ont montré l'attachement le plus tendre.
Enfin, tout m'a rendu Saint-Acheul agréable, tout par conséquent m'a fait regretter mon départ. En le quittant, des larmes ont coulé de mes yeux comme la première fois, et je ne les ai essuyées qu'en me promettant de revenir au même lieu en verser de
i38 LE PÈRE LORIQUEÏ
nouvelles. Comme j'aimerais à faire de temps en temps un petit voyage à Saint-Acheul ! Il me semble qu'à chaque fois cela retremperait mon âme (i).
Hélas ! ce voyage réconfortant, même si la mort l'avait épargné, le reconnaissant étudiant n'eût pu le faire longtemps.
Effectivement, en dépit des courageux efforts de leurs amis ou même de vaillants inconnus, comme M. Bellemare (2), Loriquet et Saint- Acheul perdaient petit à petit du terrain. Aussi bien, les ennemis de la religion et même de la royauté, « profitant de la licence effrénée » laissée à la presse, s'étaient jetés avec fureur dans la mêlée. Saint-Acheul leur paraissait la forteresse à détruire sans retard, et pour cela toutes les armes étaient bonnes. Ils
(i) Ibid., p. 274.
(3) Voici le titre de quatre brochures qu'il écrivit alors : 1° Le collège de mon fils, Paris, J.-G. Dentu, 1827; 2" Le conseiller des Jésuites, par l'auteur Des trois procès dans un, ibid., 1827; 3° Les trois procès dans un, ou La religion el la royauté poursuivie dans les Jésuites, ibid., 1827 ; ^^ La fin des Jésuites et de bien d'autres, ibid., 1828. — Ce fut la lecture des pamphlets écrits contre les Jésuites qui ouvrit les yeux de M. Bellemare.
A SAINT-ACHEUL iSg
purent s'apercevoir bientôt que le gouvernement, indécis et faible, s'apprêtait lâchement à la livrer.
Dès le mois de février 1828, le ministre fit parvenir aux évêques dont les petits séminaires étaient dirigés par les Jésuites un questionnaire inquiétant. On demandait aux prélats quels étaient, pour chacun, le nombre, la fortune, les études, la vocation des élèves; la condition, les qualités, le genre de vie des maîtres. Étaient-ils prêtres séculiers, ou bien appartenaient-ils à quelque congrégation?
L'évêque d'Amiens (i) répondit entre autres choses que les professeurs de son petit séminaire dépendaient de lui et n'exerçaient aucune fonction publique sans son autorisation. Quant aux liens secrets qu'ils avaient pu former entre eux, il n'en était pas juge et ne pouvait s'en occuper, rien ne lui permettant de pénétrer, sans leur aveu, dans le secret de leur conscience (2). Tant d'autres,
(i) Mgr J.-P. de Chabons; il occupa ce siège de 1822 à 1887.
(2) « Ils ne sont Jésuites qu'entre Dieu et eux. » La
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d'ailleurs, s'associaient de toutes parts sans qu'on leur en demandât compte ; pourquoi Loriquet et ses amis eussent-ils été privés de cette même liberté? Au moins, il devait leur rendre le témoignage qu'au vu de tous ils reconnaissaient en toutes choses l'autorité de l'évêque d'Amiens, comme les autres prêtres du diocèse (i).
Quand les diverses réponses épiscopales furent parvenues à Paris, une commission formée d'ecclésiastiques et de laïques (2) fut
fin des Jésuites et de bien d'outrés, p. 20. Cf. la lettre du secrétaire d'État, la avril 1838. Arch. naf., F" 63,347- — « Aucun acte extérieur n'annonce qu'ils fassent partie d'une congrégation », assurait Mgr de Cheverus des ecclésiastiques enseignant dans le petit séminaire de Bordeaux.
(i) (( Pas un seul acte, pas un signe de leur vie extérieure ne révèle la qualité qui sert de prétexte à leur proscription. » La fin des Jésuites et de bien d'autres, p. a5. C'est ce que le ministre secrétaire d'État reconnaissait d'ailleurs sans ambages : Les ecclésiastiques qui dirigent Saint-Acheul « ne se distinguent des autres prêtres du diocèse ni par leur costume, ni par leurs actes extérieurs ». Lettre du 13 avril 1828, Arch. nat., F" 63, 347, pièce 308. Il ajoutait qu'à Sainte-Anne d'Auray, par contre, on n'agissait pas de même.
(2) C'étaient Mgr de Quélen, archevêque de Paris ; Mgr Feutrier, grand maître de l'Université (remplacé
A SAINT-AGHEUL i4i
chargée de les examiner. Elle le fît, et après plusieurs conférences, par cinq voix contre quatre, émit l'avis que la légalité était sauvegardée et qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre l'affaire (i). C'était pareillement la conclusion du recteur d'Académie. Rien dans le personnel de Saint- Acheul, écrivait-il, .« rien qui puisse donner de l'ombrage aux amis du roi et de la France » (2). On sait avec quelle violence la décision de la commission fut attaquée ; avec quelle persistance les calomnies se renouvelèrent contre la Compagnie de Jésus. C'est au point qu'on se demande comment il se trouva et des feuilles assez viles pour répandre tant de palpables exagérations, de mensongères allégations, et des lecteurs assez naïfs pour s'y laisser prendre (3).
peu après par l'archevêque d'Albi;; MM. Laine, Séguier, Monnier, Alexis de Noailles, de la Bourdonnais, Dupin aîné et de Gourville.
(i) Les ennemis des Jésuites, Laine, Séguier, Monnier et Dupin, avaient compté, pour avoir la majorité, sur l'universitaire M. de Gourville ; mais la loyauté de ce dernier fit échouer les calculs des persécuteurs.
{2) Arc II. nat., F", 63, 247, pièce ao8.
(3) « Ge qui peut arriver de plus heureux pour les
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Étourdis de ce fracas, les ministres, pusillanimes comme ils l'étaient et dominés d'ailleurs par Portalis, crurent calmer l'orage par des concessions : ils proposèrent au roi de jeter les Jésuites à la mer ; allégée de la sorte, la barque de l'État voguerait désormais sans danger (i). Le pauvre Charles X, « bon par caractère et porté d'inclination « (2) pour les victimes désignées, hésita, temporisa (3). « Les fatales ordonnances étaient toutes dressées ; il lui arriva de les signer et l'instant d'après de les mettre en pièces. » Le 16 juin, pourtant, l'œuvre d'iniquité se consomma. L'établissement que dirigeait Loriquet était le plus fameux de ceux que l'on détruisait ainsi (4).
Jésuites, c'est que leurs ennemis continuent d'être fous... au degré où ils le sont. » Le collège de mon fils,
(i) Quelques-uns « veulent voir s'il n'y aurait pas moyen d'apaiser par là notre grosse faim des révolutions ». La fin des Jésuites et de bien d'autres.
(3) On lui attribue pourtant ce mot : Quant aux Jésuites, « je ne puis dire ni que je les aime, ni que je ne les aime pas » .
(3) Voir la Vie de Mgr Frayssinous par Henrion, pp. 643 et suiv.
(4) Les ordonnances du 16 juin i8a8 portaient, i" que
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Personne n'ignore comment, dans une Lettre pastorale célèbre, l'évêque d'Amiens avait essayé de conjurer ce malheur. Il y suppliait le roi de ne pas sacrifier « des prêtres respectables... aux attaques les plus violentes et les plus injustes » des ennemis de l'Église (i) et de la royauté ; il se portait hautement garant u de la foi, du zèle et de la piété » des persécutés ; déclarait « qu'ils étaient innocents, à ses yeux, de tant d'absurdes imputations » accumulées contre eux.
Si jamais, terminait le prélat, ce témoignage pouhuit petits séminaires, étant dirigés par une congrégation religieuse non autorisée, seraient, à compter du I" octobre suivant, soumis au régime de l'Université; 2° que personne, désormais, ne pourrait être chargé de la direction ou de l'enseignement sans avoir assuré par écrit qu'ii n'appartient à aucune congrégation religieuse non établie légalement.
(i) « Ce n'est pas précisément à eux que la guerre est déclarée : c'est au principe religieux qui se trouve renfermé dans leur mission. » Le collège de mon fils, VIL — Sur cette mesure, on prête cette parole à Charles X : « J'ai examiné, j'ai bien réfléchi, j'ai prié Dieu de mon mieux de m'éclairer, et je suis resté convaincu que si je ne prenais pas cette mesure, je pouvais compromettre le sort du clergé et peut-être celui de l'État. »
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vait devenir un objet de contradiction, vous sauriez le peser dans la balance de la justice; vous opposeriez à des déclamations vagues les suffrages de tant de familles respectables, de tant de prêtres pieux et éclairés, d'un grand nombre d'hommes sages et religieux qui ne démentiront pas la voix de leur évêque (i).
Mgr de Chabons ne s'était pas trompé (2) sur les sentiments des chrétiens conscients et spécialement des prêtres de son diocèse, rela-
(i) Annales du petit séminaire de Saint-Acheul, p. SgS, la juin i8a8. — Les élèves de Saint-Acheul se montrèrent grandement touchés de cette intervention en faveur de leurs maîtres : ils eurent à coeur d'en dire leur reconnaissance au prélat dès la première occasion favorable.
Le ai juin, jour de la première communion, ils chantèrent entre autres :
D'un illustre prélat qu'honorera l'histoire, Pour protéger ses fils le bras s'était levé. Hélas I si le courage assurait la victoire, Saint-Acheul eût été sauvé.
(a) M. Glarigny dit que cette lettre de l'évêque d'Amiens lui avait été « dictée par le P. Loriquet », p. 199. Or, dans une lettre du i4 juin ce dernier écrivait confidentiellement : « Nous n'avions pas témoigné à l'évèché le désir de celte justification, il en a le mérite tout entier. » Le lecteur verra sans peine où se trouve la vérité.
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tivement aux Jésuites. Les curés d'Amiens, les doyens de la Somme, les jeunes ecclésiastiques formés par Loriquet tinrent à prodiguer aux victimes les marques les plus explicites de fraternelle sympathie. Ces derniers, par exemple, disaient des professeurs du petit séminaire, leurs anciens maîtres :
Défenseurs intrépides de cette religion dont on ne leur prête que le masque, dévoués à Dieu et au roi, amis de l'ordre et de la paix publique, sévères à euxmêmes et indulgents pour les autres, tels nous avons connus ces pieux instituteurs de notre jeunesse... Puisse cet hommage rendu à l'innocence et à la sainteté de leur vie adoucir les amertumes dont on les abreuve... ; qu'il serve à constater qu'il reste aux Jésuites des cœurs dont l'affection et la reconnaissance ne s'affaibliront jamais pour eux (i). Aimer et servir Dieu, se conformer aux lois établies, respecter et chérir les souverains, voilà les leçons qu'ils répèlent..., ils ont passé au milieu de nous en faisant le bien.
Ainsi parlait encore un autre groupe de s élèves de Loriquet (2).
(i) Amiens, 6 août 1828.
(2) Annales de Saint-Acheul, p. 604.
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Les motifs qui guidaient les habitants et le conseil municipal d'Amiens, le conseil général de la Somme étaient moins élevés sans doute. Ils méritaient pourtant d'être pris en considération.
Sire, disaient les Amiénois dans leur supplique à Charles X, les sages ecclésiastiques du petit séminaire de Saint-Acheul n'ont cessé, depuis quinze ans, d'élever nos enfants dans la crainte de Dieu et dans l'amour du roi. A une doctrine pure, à une solide et aimable piété, à une science profonde, au rare talent d'élever la jeunesse... ils joignent encore le zèle du salut des âmes et une charité inépuisable envers les malheureux. Et pourtant vous les chassez 1 Quelle surprise pour nous !
Passant à des considérations plus vulgaires, ils rappelaient que chaque année Saint-Acheul jetait dans Amiens « un capital de plus de 800.000 fr. », que d'abondantes aumônes sortaient en outre de cette maison, qu'on y élevait (( gratuitement cinquante à soixante enfants, sans parler de plus de deux cents autres qui ne payaient qu'une très faible partie de la pension ».
Ce langage que tenaient i.^oo Amiénois, en dépit des menaces des libéraux, n'était que la manifestation écrite des vrais sentiments de la population, comme l'indique l'extrait suivant d'une feuille locale :
l.es ordonnances illégales des sept ministres, y lisons-nous, ont été reçues à Amiens avec un étonnement qui n'a pu être égalé que par l'indignation. Le soir, l'inquiétude éprouvée par les bourgeois s'est communiquée aux ouvriers de la ville. Le maire a été hué en expiation des remerciements qu'au nom du conseil municipal, et contre le vœu des notabilités, il avait adressés au roi... Un instant après, le peuple a détruit les insignes royaux. On s'est (ensuite) porté sur Saint-Acheul, « pour bien marquer aux Jésuites la part qu'on prenait à leur injuste destruction (i) ».
Yint enfin la protestation des évêques de France. Dans un mémoire présenté le i" août à Charles X, ils disaient les alarmes de la religion, dont on restreignait la liberté.
Mais, ajoutaient-ils, combien ces alarmes si justi-
(i) Archives privées.
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fiées ont augmenté quand cette religion sainte « a vu répudier de l'instruction publique les maîtres les plus capables de former la jeunesse aux vertus chrétiennes, quand même ils ne seraient pas reconnus comme les plus habiles pour lui enseigner les lettres humaines..., ces infatigables et zélés précepteurs de l'adolescence, qu'elle a comptés, dans tous les temps, au nombre de ses plus puissants auxiliaires (i). »
Les élèves de Saint-Acheul, il semble inutile de le dire, n'avaient pas attendu que tant de bouches autorisées eussent parlé, pour témoigner de cent manières différentes la part qu'ils prenaient à la peine de leurs maîtres. Pour l'adoucir, ils multiplièrent les démarches les plus délicates, tenant surtout à honneur de se montrer jusqu'à la fin écoliers modèles par une conduite plus parfaite, une régularité plus entière, un travail plus constant et plus
(i) Annales de Saint-Acheal, p. 609. L'évêque d'Amiens, dans une lettre privée, disait à Charles X : « Je n'ai pas besoin de vous apprendre combien mon diocèse et ma ville épiscopale soufîrent de la suppression de mon petit séminaire de Saint-Acheul. » 2 juillet 1828. Arch. nal., F" 63,247.
A SAINT-ACHEUL i49
intense. Ils eurent, en outre, l'idée d'offrir au P. Loriquet un tableau portant les noms des maîtres et des élèves et présentant l'image de saint Acheul, patron de la maison, autour de la tête duquel les vers suivants formaient auréole :
Si des cris de fureur outragent ma mémoire. Amis, consolez-A'ous : de mes nombreux enfants Les noms seuls suffiraient, même aux yeux des méchants. Pour assurer ma gloire.
D'autres témoignages de sympathie et de gratitude avaient été projetés. Loriquet pensa qu'ils étaient superflus et demanda qu'on s'abstînt (i).
Les élèves se soumirent.
Ils tinrent pourtant à manifester officiellement, s'il est permis de parler, ainsi, leurs véritables sentiments en présence de la destruction de leur collège :
Rendus à nous-mêmes et pleinement libres, écrl-
(i) Il déconseilla pareillement, comme inopportune et inutile, une démarche des parents en faveur de l'établissement.
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vaient-ils, nous pouvons désormais faire entendre notre voix et l'unir à tant d'autres (i) qui s'élèvent de toutes parts en faveur de ceux qui furent nos maîtres. Ceux que nous entreprenons aujourd'hui de justifier n'ont plus avec nous que le souvenir de l'affection réciproque qui régnait entre eux et nous. Le témoignage que nous leur rendons ne peut être rejeté, il n'est fondé ni sur la crainte ni sur l'espérance. Peut-être ne servira-t-il qu'à enflammer davantage cette aveugle fureur quia voulu qu'on lui sacrifiât aujourd'hui les amis de notre enfance. Comment nos réclamations et nos éloges sauveraient-ils ceux que leur innocence et leurs vertus et leurs bienfaits n'ont pu protéger ! 11 n'y a pas si longtemps qu'un roi juste, pieux, innocent, a été opprimé par la haine et la calomnie. La douleur et le deuil des Français fidèles n'ont pu le soustraire à la mort. Les élèves des Pères de la Compagnie de Jésus ne se flattent pas d'être plus heureux ; mais ce n'en est pas moins un devoir pour eux de payer la dette de la reconnaissance et de rendre témoignage à la vérité. Une expérience de plusieurs années nous a donné l'entière certitude que la maison d'où l'on nous bannit fut constamment l'école de la fidélité et le sanctuaire de la religion. C'est pourquoi nous
(i) Parmi les protestations les plus autorisées, je ne veux signaler que celles de MM. de Bonald et de \illèle.
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protestons que rien au monde ne lui fera perdre notre vénération et notre amour. Nous mettrons notre gloire à n'oublier jamais les leçons qu'elle nous a données et à n'en rougir devant qui que ce soit. Chrétiens et Français, nous y conformerons notre vie; et ainsi peut-être parviendrons-nous à confondre un jour ses ennemis, c'est-à-dire ceux de Dieu et du roi(i).
Leurs aînés voulurent également se faire entendre. Le 8 juillet 1828, réunis à Paris au nombre de cent quarante-neuf (2), ils écrivaient :
Le malheur de nos anciens maîtres n'a point désarmé la calomnie ; ils continuent à être l'objet des imputations les plus odieuses. Nous avons pu garder le silence tant que leurs ennemis les proclamaient tout-puissants ; mais aujourd'hui ce silence serait lâche et coupable. Forts de notre conscience et de la vérité, nous venons donc, à la face de la France, proclamer l'innocence de nos anciens maîtres et les venger des accusations de la haine et de la prévention. Nous affirmons que, élevés dans les
(i) Annales de Saint- Acheul, p. 624. — On sait que huit élèves de Saint-Acheul furent promus à l'épiscopat. (a) Voir leurs noms à l'appendice.
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établissements des Jésuites, nous y fûmes constamment les témoins de la pureté de leurs vertus, de leur attachement au trône de nos rois (i) et de leur soumission aux lois du pays. Nous aimons à leur rendre ce témoignage au moment surtout où un de leurs élèves vient de se mêler à leurs accusateurs {2), heureux de couvrir le cri isolé de l'ingratitude par la voix unanime de la reconnaissance.
(i) Leurs ennemis pourtant, à ce moment-là même, allaient jusqu'à affirmer qu'ils songeaient à tuer Charles X, et Dupin, l'ancien ami de Loriquet, s'écriait : « Messieurs, les Jésuites ont perdu les Stuarts, empêchons les Jésuites de perdre les Bourbons ». Cité par le P. Burnichon, p. 433.
(a) Ce renégat, connu seulement sous le pseudonyme de N. Hyacinthe, avait publié un pamphlet intitulé : Coup d'œil dans l'intérieur de Saini-Ac/ieu/, pamphlet que j'ai déjà signalé. C'était un ramassis de faits supposés, dénaturés, de calomnies venimeuses, d'interprétations fausses et d'insinuations perfides. On lisait, par exemple, que le but que poursuivaient les Jésuites à Saint-Acheul était « de propager l'ignorance et d'étouffer le génie » (p. i3) ; qu'on « y voyait en petit ce qui s'était passé en France aux jours de la Terreur » (p. 18). En regard de ces accusations, lire Le collège de mon fils. — Le malheureux auteur ne tarda pas à se repentir de sa mauvaise action, et quand il mourut, peu après, il en témoigna toute sa peine.
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Tant de témoignages de sympathie et d'estime, de gratitude et d'affection désintéressée furent sans nul doute un réconfort apprécié des victimes et leur diminuèrent les amertumes de la mort. L'œuvre de Loriquet et de ses frères n'en périssait pas moins lamentablement, La calomnie avait fini par triompher de l'indécision et de la faiblesse d'un gouvernement trembleur. Deux ans plus tard, Charles X, se retirant devant l'émeute victorieuse, dut se convaincre qu'on ne se sauve pas en sacrifiant des innocents. Il comprit du moins qu'il eût été plus noble de succomber en tenant tête à l'ouragan.
Quant aux Jésuites, ils sortaient grandis de la mêlée. Lorsqu'on voit, en effet, quelles armes furent maniées contre Loriquet, quels ressorts mis en jeu, quelles machinations ourdies (i); quand on considère quels ridicu-
(i) « A force de déraison et de fureur, les ennemis
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les griefs on fut contraint d'exploiter pour le perdre, quelles allégations on inventa contre lui, tout homme réfléchi devine sans peine de quel côté se trouvent le bon droit et la vérité, le souci dé l'honneur et le respect de soi.- On se sent fier, pour les accusés, .qu'ils n'aient, dans l'espace de quatorze ans, donné prise qu'à d'aussi misérables inculpations : la rage folle de leurs ennemis n'aboutit véritablement qu'à leur glorification.
Saint-Acheul avait succombé depuis près de dix ans que son souvenir effrayait encore les ennemis des Jésuites. Je lis, en effet, dans une Note pour le conseil royal, datée du iî7 avril 1887 :
Dans sa séance du 4 de ce mois, le conseil royal,
des Jésuites finissent par guérir tout doucement les esprits qui ne sont malades que de préventions. » Le collège de mon fils, VII.
A SAINT-ACHEUL i55
dont (on) avait appelé l'attention (i) sur l'établissement qui paraissait s'être reformé dans les bâtiments de la maison de Saint-Acheul, a décidé qu'il y avait lieu : 1° de demander au préfet de la Somme des renseignements sur l'âge des élèves, dits ecclésiastiques, et sur leur existence; 3° d'inviter M. le ministre des cultes à faire savoir quelque chose sur un établissement qui, d'après les informations reçues, ne paraît être ni un grand ni un petit séminaire (2).
Les lignes suivantes de cette communication ajoutaient, d'après un rapport secret fait à la police, des renseignements précis, plus ou moins exacts, il est vrai, sur l'état des Jésuites en France et leurs desseins futurs. Pour l'instant, par exemple, ils n'avaient pas de collège à Saint-Acheul, mais un simple noviciat, qu'ils devaient, la promulgation du projet de loi sur l'enseignement secondaire faite, « transformer, aussitôt que possible, soit brusquement, soit par une transition insen-
(i) Effectivement, le 39 mars 1887, le préfet de la Somme disait ses inquiétudes sur ce point dans une lettre au conseil royal. Cf. Arch. nat., F" 62,347.
(2) Arch. nationales, F" 63,235, p. 2.
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sible, en un établissement d'instruction ». Il conviendrait donc que le conseil royal « ordonnât la clôture immédiate d'un établissement qui, ne rentrant dans aucune des catégories des écoles autorisées, ne peut à ce titre être toléré (i) ».
Le conseil royal eut la sagesse de ne point se hâter : ce qui, sûrement, lui épargna une fausse manœuvre. Le recteur d'académie écrivait, en effet, le i4 juillet suivant : « L'établissement de Saint-Acheul, tel qu'il est constitué aujourd'hui, semble n'avoir rien de commun avec une maison d'éducation secondaire » ; on s'y occupe d'études théologiques, les élèves sont âgés de vingt-cinq à quarante ans. — Ces renseignements étaient exacts.
L'œuvre de Loriquet et de ses frères était bien réellement anéantie, et l'Université comptait un triomphe de plus : elle avait réussi à faire traîtreusement étrangler un concurrent aussi loyal que redoutable. Je n'ose croire qu'elle en fut fière.
(i) Arch. nai. F" 62,245, p. 2.