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Au tems de la plus grande défaite de la Nation Huronne j’avois soin d’un bourg qui étoit presque tout Chrétien. Les Iroquois ayant attaqué les villages qui étoient éloignés de nous d'environ trois lieues, donnérent le loisir à nos gens de faire une sortie pour aller fondre sur eux : mais les ennemis étant en bien plus grand nombre qu'on ne pensoit, les nôtres furent battus. Deux jours après leur défaite, la nouvelle nous vint que tous nos guerriers étoient ou tués ou captifs, Ce fut vers la minuit qu’on nous lannonça et tout aussitôt voilà dans toutes les cabanes, des pleurs, des sanglots et des cris lamentables. On n’entendoit partout que des femmes qui regrettoient leurs maris, des mères qui pleuroient leurs fils, et d’autres parents qui s’attristoient de la mort ou de la captivité de leurs proches. Là dessus un vieillard craignant avec sujet que les Iroquois ne vinssent enlever le bourg, qui étoit sans défense par la perte de ses braves, commença à courir de tous côté en criant à pleine tête : « Fuvons ! fuyons! sauvonsnous | Voici l’armée ennemie qui vient nous prendre.» À ce cri je sors dehors, je parcours les cabanes pour baptiser les catéchuméènes, pour confesser les Néophytes et pour armer de la prière les uns et les autres. En faisant ainsi le tour de la bourgade, je m’aperçus que tout le monde l’abandonnoit pour se refugier chez une nation (ou mission appelée des Apôtres) qui
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étoit à onze grandes lieues de notre demeure. Je suivis ces pauvres fugitifs dans la vue de les aider pour leur salut et comme je ne pensai pas même à prendre aucune provision je fis tout ce chemin sans boire etsans manger et même sans étre las. Je ne songeai en marchant et je ne m’occupai qu’à consoler mon troupeau , à instruire les uns, à confesser les autres et à baptiser ceux qui ne l’étoient pas encore, Comme l'hiver duroit encore, je fus obligé de leur conférer le baptême avec de l’eau de neige que je faisois fondre entre mes mains. Ce qui me fit mieux connoitre qu’en ce voyage les forces que j’avois me venoient d’en haut, c'est qu'un françois qui se trouva de la bande et qui étoit d’une complexion incomparablement plus robuste, pensa demeurer en chemin, n’en pouvant plus de foiblesse, de lassitude et d’épuisement.
J'avais passé onze ans au pays des Hurons avant qu'il fut détruit par les Iroquois, mais à notre grand regret il nous le fallut quitter. Notre Supérieur voyant que le peu qui restoit de la nation Huronne n’étoit plus en état de résister à ces cruels ennemis, eut la charité de les inviter à descendre à Québec et même de les y conduire en notre compagnie et de tous les François qui étoient avec nous (1650). Lorsque nous fûmes rendus à Québec, on m’y donna le soin de tous ces pauvres étrangers, et je les y gouvernai tout
un hiver. Le printemps je les conduisis à l'Isle d'Orléans (à une lieue et demi au dessous de Québec) sur les terres que nous y avions, où nous leur fimes abattre du bois et faire des champs, où le bled d’Inde qu'ils semèrent vint à merveille, Sans parler des François que nous employämes à ce travail, en les payant, nous engageñmes aussi tous ces sauvages à s’aider eux mêmes.
Voici comment.
Il n’avoient rien de quoi subsister, et tous les jours nous leur donnions par aumône du pain et de la sagamité , ainsi qu'ils Pappellent ; c’est-à-dire du potage fait avec des pois, du riz ou du bled d'Inde, et assaisonné avec de la viande ou du poisson : Leur pi st de ces vivres étoit plus grande ou plus petite à proportion qu'ils avoient plus où moins travaillé. D’abord quelques uns murmurèrent, s’imaginant que nous profitions de leur travail; mais lorsqu'ils vireat qu'après les avoir nourris et habillés à nos dépens, depuis leur arrivée à Québec, nous ne nous retenions pas même un seul pouce des terres nouvellement défrichées à nos frais, qu'au contraire nous les partaions également à toutes leurs familles , ils nous chargèrent de bénédictions. Ils nous remercioient non seulement des champs, que nous leur donnions, mais même de ce que nous les avions fait travailler.
Aussi dès la seconde année ils commencèrent à re-
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— dl — cueillir à autant de bled d'Inde qu'ils avoient coutume d’en recueillir dans leur pays.
Pendant que j'étois avec mes Hurons dans cete ile , les Iroquois d'Onnontagué arrivèrent à Québec pour traiter de la paix avec nous et pour demander des missionnaires qui les instruisissent dans la foi. On m’appela de l'Isle d'Orléans où j’étois et l’on voulut m'avoir pour interprète, Comme en répondant aux paroles et aux présents des Onnontagués , je fis paroitre un grand désir qu’on leur donnât de nos pères , Monsieur de Lauzon, Gouverneur du Canada, jetta les yeux sur moi pour cette mission , et il en parla si favorablement à nos pères qu’ils me préférèrent au père Ménard, déjà destiné à cet emploi par notre Supérieur, Le père Claude Daplon me fut donné pour second et Dieu ayant béni notre voyage nous fûmes bien reçus à Onnontagué. On témoigna qu’on agréoit surtout le présent que nous fimes pour exhorter les [roquois de cette nation à emibrasser la foi. Et certes nous n’eûmes pas plutôt dressé une petite chapelle dans la cabane de notre hôte que le monde commença à s’y assembler pour la prière et pour l’instruction. Les dimanches et les fêtes nous choisissions tantôt une cabane, tantôt une autre pour y faire le catéchisme, parce que notre chapelle étoit trop petite et que nous espérions par là gagner ces sauvages , qui se tenoient honorés que la sainte
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assemblée (c’est comme ils la nommoient) se fit chez eux.
Afin d’y attirer encore plus de monde nous apprimes à chanter des cantiques spirituels à celles des petites filles qui avoient la voix plus belle, Et comme le père qui étoit avec moi sait fort bien jouer des instruments de musique et qu’il en avoit apporté un avec soi, les filles n’avoient pas plutôt chanté un couplet qu’il le répétoit sur cet instrument. Les sauvages surpris jusqu’à l'admiration s’entredisoient : « Quelle merveille ! voilà un bois qui parle et aui a l'esprit de redire tout ce que nos enfants ont dit. »
Sur la fin de l'hiver le père Dablon et moi voyant que les Onnontagués ne se disposoient point à tenir la parole qu'ils avoient donné à Onnontio (c’est ainsi qu’ils appellent le Gouverneur les François) de lui faire savoir de nos nouvelles avan le 5;rintems nous recommandämes cette affaire au feu père de Brebeuf en recitant des prières à son honneur et nommément l’oraison de notre père St. Ignace. Notre dévotion eut son effet : voici omment.
A l’occasion des bruits qu’on faisoit couiir que des chasseurs d’'Onncatagué descendus à Montréal y avoient été pris, maltraités et mis en prison, je fus mis sur la sellette par les anciens qui m’accusoient de les avoir trahis eux et leu s gens.
Je leur répondis que nous n’étions pas capables
NN d’une telle fourberie : qu’ils se donnassent patience, ur et qu'avec le tems ils connoitroient la vérité. On m’a carie souvent imposé de semblables calomnies et même de plus atroces pour avoir quelque prétexte de me mas- NA sacrer, mais Je n’ai jamais été saisi d'aucune crainte Fi dans toutes ces rencontres : en quoi j'ai reconnu une grace de Dieu toute particulière puisque je suis ; timide de mon naturel. Mais pour reprendre mon Un discours dont je m'éloigne sans y faire réflexion , je je proposai à nos accusateu*s de nous donner deux ou trois guides pour conduire à Montréal et à Québec le père Dablon ou moi, afin d’en rapporter des nouvelles assurées. J’ajoutai que celui de nous deux qui ne seroit pas choisi pour ce voyage, demeureroit cependant en otage chez sn+ ; et c’est ce qui m’avriva, \ le père étant parti avec deux jeunes hommes des premières familles pour aller informer de tout M. de Lauson , Gouverneur du Canada et le révérend père ES
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François le Mercier notre Supérieur. Au reste comme É: cette mission que j'ai faite aux Iroquois est décrite avec les autres, soit dans l’histoire de la Nouvelle î
France par le père Du Creux , soit dans les Relations / + ou Lettres annuelles de notre Supérieur de Québec : |f à notre Révérend père Provincial, je ne dis guère ici LL. que ee que je crois y avoir omis.
(1) Les Rciations de la Nouvelle-France sont un des plus pré- u. cieux monuments de l’histoire ecclésiastique , et souvent la source -S
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J’ajouterai donc encore que dans un conseil général des cinq Nations [roquoises, qui se tint à Onnontagué, quoique j'eusse la fièvre, je répondis avec tant de force et d’action à toutes les objections qui y furent faites , soit en général contre la nation françoise, soit en particulier contre notre Compagnie, soit même contre la religion Chrétienne que je fermai la bouche à tous mes adversaires. Ensuite ma fièvre en augmenta jusqu’au délire; mais enfin un jour que j’eus quelque bon intervalle je me souvins qu'étant à Rome, j’avois été guéri de la fièvre par le grand St. Pierre. Je me recommandai donc à lui et dès le lendemain je me trouvai en santé. Ma première guérison m'arriva le jour de son martyre , et cette seconde à la fête de ses liens.
Quelque tems après je fus envoyé en Mission et en ambassade à Goiogouen et à Thsonnontouan. J'y fis aux sauvages autant de présents que je leur déclarai d'asticles de notre foi et de commandements de Dieu. Les Tsonnontouans agréèrent toutes mes propositions à la réserve de celle qui défend la pluralité des femmes et la dissolution des mariages ; car l’ancien
unique des annales du Canada. — Les quarante volumes de cette collection, devenue extrêmement rare, ont été réimprimés à Québec, en 4858, grâce à la généreuse intervention du gouvernement canadien. — Les protestants, comme les catholiques, ont rendu justice au mérite et à la sincérité des Relations.
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AE À qui répondit à mes présents m’allégua que si lon ne permettoit aux hommes d’avoir plusieurs femmes , le pays ne se peupleroit pas. A quoi je répartis que la France étoit incomparablement plus peuplée que leurs terres et que cependant l’on ne s’y démarioit point ni on n’y souffroit point la polygamie. J’ajoutai même que si en cela ils imitoient les François, ils élèveroient beaucoup plus d’enfans qu'ils ne font; car « vos femmes voyant que vous les quittez pour aller à d’autres, lorsqu'elles sont ou grosses ou nourrices, s’empèchent de le devenir, et si malgré elles, elles le deviennent, le chagrin qu’elles ont de se voir abandonnées est cause qu’elles perdent leur fruit, de manière que grand mal arrive ainsi que vous le savez mieux que moi. C’est done vous, dis-je aux hommes , oui, c’est vous qui renversez vos familles au lieu de les établir et qui ne remplissez presque vos cabanes que des esclaves que vous prenez en guerre au lieu de les peupler des enfants d’un légitime mariage. » Ce discours qui ferma la bouche aux hommes eut tellement l'approbation des femmes qu’elles voulurent m’en remercier dans un grand festin qui se fit dans leur bourg, et où elles vinrent parées de leur bijoux danser à 11 cadence de deux ménestriers du pays aux bruits desquels joignant leurs voix , elles chantoient mes louanges et me ren-
; s RSA daient des actions de graces de ce que j'avois si bien pris leur parti.
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