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Ce n’est pas seulement en Europe que les personnes du sexe sont plus portées à la douceur et à la piété que les hommes , puisque même chez les Iroquois qui sont la plus fière et la plus cruelle nation du monde, les femmes ne m'ont donné que des marques de respect et de bonté. Comme lors de mon séjour à Onnontagué, j’allois souvent prier Dieu vers les champs de bled d'inde pour éviter l’importunité des sauvages qui me visitoient à toute heure, les femmes qui me rencontroient m’invitoient d’aller du côté de leurs champs et d'y prier Dieu qu’il donnàt un tems propre à murir les bleds. Elles firent encore mieux paroitre leur affection po'ir moi à notre départ d’'Onnontagué , puisqu’elles en pleurèrent l’espace de plusieurs jours : et depuis ce tems-là à toute occasion, elles demandent de mes nouvelles en témoignant qu'elles désirent encore ma présence. Presque tout le monde avec qui j'ai conversé m’a donné de ces marques d’estime et d'amitié sans que je sache pourquoi , si ce n’est que Dieu par sa miséricorde m'a favorisé de cette grace qu’on appelle Donum famae. I me l’a même accordée , lorsque dans le siècle je ne valois rien.
À mon reiour de chez les Iroquois (1658) on me rernit auprès des Hurons que je trouvai en petit nombre réfugiés à Québec au dessous du fort : les lroquois leurs ennemis leur ayant donné depuis mon
A RU départ, un terrible échec, les étant venus chercher et surprendre jusque dans lIle d'Orléans. Au reste pendant que je m’employois à assister ces pauvres néophytes pour le spirituel et pour le temporel même, je tombai malade et je le fus dangercusement , surtout paruneexcessive douleur de tête quime rendit sourd et qui m'ota le sommeil, Alors il me ressouvint d'avoir lu ou entendu qu’un malade recouvra la santé en se recommandant à St. Ignace, notre fondateur et en mettant par dévotion dans sa bouche une médaille de ce confesseur. Il me vint en pensée de faire la même chose à l'égard de la Sainte Famille dont j'avois sur moi une médaille : je la portai donc à ma bouche en recommandant ma santé à Jésus, Marie, Joseph. Je m’endormis fort peu après, et à mon réveil, je me trouvai guéri, ayant durant mon sommeil , jetté par l'oreille droite la matière d’un abces.
A quelque tems de là je fus choisi par Monseigneur de Laval-Montmorency, d’abord évêque de Petrée (puis premier évêque de Québec,) et par notre Père Supérieur pour secourir les habitans de Montréal, qui étoient dans un extrême nécessité de vivres. On leur en envoya par la barque qui me portoit. À mon arrivée M. Suart, curé de Ville Marie et M. Galinier, son collégue eurent la bonté de me loger chez eux. Nous passames ensemble quatorze
mois pour ie moins et toujours dans une si parfaite
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union qu’on nous auroit pris , eux pour être de la Compagnie de Jésus et moi pour être du Séminaire de St. Sulpice. Les fêtes et les dimanches nous officions, préchions, catéchisions tour à tour. Les habitans François me marquèrent aussi une grande con fiance et plusieurs voulurent que je leur fisse faire des confessions générales. Je ne fus pas non plus tout à fait inutile à égard des sauvages , qui y passoient. Dès mon arrivée à Montréal, j’eus le bien de faire connoissance avec Madame d’Aillebout qui m'avoit été recommandée par le P. Jérôme Lalemant, notre Supérieur , qui ayant été son directeur à Québec , voulut que je tinsse sa place auprès d'elle à Montréal. Comme je la reconnus aussitôt pour une femme de vertu, d'esprit et de conduite, je la priai de se charger des vivres qu’on m’avoit confiés à mon départ de Québec, et d’en faire faire la distribution , de quoi elle s’acquitta à la satisfaction de tous les nécessiteux pendant que je vaquois à leur spirituel.
Cette dame dont le mari avoit été deux fois Gouverneur de la Nouvelle France eut la pensée pendant que j'étois à Montréal de trouver quelque puissant et efficace moyen de reformer les familles Chrétiennes sur le modèle de Îa Sainte Famille du Verbe Incarné, en instituant une société ou confrérie où l’on fust instruit de la manière dont on pourroit, dans le monde même, imiter Jésus, Marie, Joseph. Pour moi
il y avoit quatorze ans et plus que j'avois de très ardents désirs et presque continuels que la divine Marie eut grande quantité d’enfans spirituels et adoptifs , pour la consoler des douleurs que lui avoit causé la perte de son Jésus. Aussi la première pensée que j'eus sur ce sujet me vint en méditant les infinies peines de la compassion de la Vierge à la mort de son Fils , et depuis ce tems là je n’ai guère eu d’autres entretiens dans mes oraisons que de conjurer le Saint Esprit de donner à sa très digne épouse le plus dévots enfans qu’ilse pourroit pour suppléer au respect, à l’amour et aux services que le Sauveur même lui auroit rendu, si la mort ne lui avoit pas dérobé durant trois jours ce fils si cher. Quoi ! disois-je à Dieu, Seigneur vous avez bien promis à votre serviteur Abraham une postérité plus nombreuses que les étoiles du ciel et que les sables de la mer, parce qu’il s’étoit mis en «voir de vous immoler son Isaac au premier ordre qu’il en reçut de votre part , et encore n’en fallust-l pas venir à l'exécution ; vous vous contentâtes même de lavoir vu trois jours seulement combattre sa paternelle tendresse pour son fils; mais voici bien un autre martyre ! autant que trente trois ans l’emportent sur trois jours, Marie sur Abraham , Jésus sur Isaac, et la vérité sur la figue, autant le combat que la Vierge Mère a soutenu, emporte sur
le combat de ce patriarche. Je vous en conjure done,
6:08 Divin Esprit, de donner encore plus d’enfans spirituels à Marie, qu’Abraham n’en a eu de charnels.
Je ressentis de très grandes consolations à conjurer par toute sorte de motifs le divin amour de m’accorder ma demande, tellement que je ne me lassois pas de méditer sur ce sujet, et je n’avois lors nui gout à faire à Dieu d’autres demandes. Une fois done que j'étois épris d’ardents désirs d'obtenir à la Vierge Mère cette sainte et nombreuse postérité, voilà que tout à coup j'entendis distinctement au fond de mon âme ces paroles intellectuelles, qui me disent au cœur : « Vous serez mon époux, puisque vous vou- « lez me faire mère de tant d’enfans. » Tout honteux et confus que la Mère de Dieu pensàt à me faire tant d'honneur, je m'abymai dans la considération de mon néant, de mes péchés et de mes misères. Cependant elle me dit qu'elle étoit mon épouse.
Après une telle faveur que j'aurois bien voulu
mériter, je trouvai dans un livre une dévotion pratiquée par quelques personnes dévotes à la Sainte Famille, lesquelles à l'honneur des trente années que Jésus, M:rie et Joseph ont passé ensemble portent un cordon qui a trente nœuds ; chacun de ces nœuds a trois tours, pour représenter combien, pendant tout ce temps, ces trois adorables personnes ont été unies de pensée, de sentiments et d’aflections. Là dessus je me sentis porté à établir à Montréal cette pratique,
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