‹ Le péril de l'IslamChapitre 4 sur 10 · DU FATALISME ET DU FANATISME · texte numérisé non relu

DU FATALISME ET DU FANATISME

Ce qui fortifie singulièrement le sentiment d'hostilité à l'égard de l'Islam, c'est que dans ces dernières années nos officiers et nos troupes ont eu bien des fois pour adversaires en Afrique les musulmans, et que dans diverses circonstances nos colonnes ont eu à soutenir contre eux des luttes plus ou moins longues, plus ou moins pénibles, coûteuses en argent et en hommes. L'erreur réside en ce que l'on reporte la cause de ces événements uniquement et sans autre examen à l'Islam. Ceux qui se cantonnent dans cette erreur sont de ce fait excusables. Tout d'abord, il est

certain que les troupes ont en général plus de difficultés à réduire un ennemi organisé, un

f peuple qui occupe déjà un certain rang dans 'échelle sociale, et c'est souvent le cas dans les régions musulmanes. Il est certain également qu'il est plus facile d'avoir raison d'un pays où l'organisation est encore dans sa forme la plus simple, la plus rudimentaire, où elle se traduit en fait par Tagglomération politique de deux ou trois villages, ou même à des contrées entières où chaque village est indépendant, et ce cas est très répandu dans les régions fétichistes. Car qui dit réorganisation politique, dit évolution; et il est bien naturel que l'unité politique ne soit survenue qu'à la suite de guerres intestines, qu'à la suite d'évolutions qui avaient eu pour motif la résistance à un ennemi commun.

Si tel est le cas pour des régions où l'élément musulman dominait en nombre ou simplement où la classe dirigeante était musulmane, c'est aussi le cas pour d'autres régions exclusivement fétichistes. Je n'en veux pour exemple que les luttes soutenues par les Anglais dans TAchanti fétichiste, par les Belges au Congo, par nos propres troupes au Dahomey où le général Dodds n'avait comme adversaires que les fétichistes de Béhanzin. Enfin, la résistance du Baoulé, où nos troupes n'ont pas encore amené la pacification complète, offre un autre exemple, tout à fait caractéristique.

Le fait de lutter plus ou moins longtemps contre nous, de résister avec plus ou moins de succès à la pénétration, n'est donc pas imputable exclusivement à l'Islam. Les Etats nègres organisés, qu'ils soient musulmans ou fétichistes, ont pour la plupart opposé une résistance plus ou moins longue à l'envahissement des Européens. Le seul Etat chrétien africain, l'Abyssinie, offre du reste un exemple analogue. Il serait absolu-

ment injuste de prêter aux uns plutôt qu'aux autres d'autres sentiments que ceux dont nous serions animés nous-mêmes, si notre existence politique était menacée.

Je dois du reste ajouter que, dans bien des expéditions que nous avons faites en Afrique, les éléments de résistance se composaient à la fois de sujets musulmans et féticnistes, par exemple dans la lutte que nous avons soutenue contre Tiéba. D'autres fois nous nous sommes battus contre des chefs qui, bien que musulmans, auraient été reniés par Tlslam. Je citerai entre autres le légendaire Samory, que je croyais moimême fer\'ent musulman et qui au fond se souciait de rislam comme de son premier boubou.

Etant son hôte au camp de Sikasso, dont on se rappelle le mémorable siège, il me fit cadeau d'un bœuf. On sait qu'il est de règle, dans ce cas, d'envoyer certains morceaux de la bête à la personne qui vous Ta donnée. Afin de me permettre de satisfaire à cette règle élémentaire de politesse^ j'avais prié Samory de m'envoyer un marabout pour tuer Tanimal suivant le* rite musulman, tous mes hommes à moi étant fétichistes : « Cela ne fait rien, me dit Samory, fais-le tuer par tes hommes, j'en mangerai tout de même. » Et en effet, il en mangea ainsi que tous ses familiers musulmans.

Plus tard, à Saint-Louis, je retrouvai Samory prisonnier, en route pour l'exil, et j'appris avec plus de stupéfaction encore qu'il était prêt à embrasser le christianisme en échange de sa liberté. Tiéba était du reste animé de dispositions à peu près aussi larges en matière d'Islam.

Certes, il est loin de ma pensée de faire état plus que de raison de ces constatations et d'établir qu'en aucun cas l'islamisme n'a exercé une part d'influence dans les hostilités qui ont marqué notre établissement en Afrique occidentale, car

chez El Hadj Omar et Mahmadou Lamine , pour ne prendre que ces deux exemples, l'idée religieuse a joué un rôle prépondérant; mais là encore, quand on étudie avec soin l'évolution de leur puissance, on reconnaît que le but de conquit te qu'ils poursuivaient dérivait d*un sentiment très naturel, puisqu'il est humain, et qu'ils ont utilisé d'une façon très habile Tidée reli* gieuse pour servir leurs projets et satisfaire leurs ambitions. A moins de parti pris, on ne saurait leur en faire grieL

Quand on se reporte à notre propre histoire, on trouve de nombreux cas où la religion a été sinon Tinstrument principal, au moins Tadiuvant nécessaire pour mettre en mouvement les masses et servir des ambitions. On ne saurait donc en rendre plus particulièrement responsable la religion musulmane.

Encore de nos jours, dans notre Europe civîli' sée^des ambitions politiques ou individuelles uti* lisent et exploitent le sentiment religieux.

Un des reproches que Ton adresse aussi le plus souvent à Tlslam et aont la masse ignorante s'est emparée avec le [dus d'avidité, c'est qu'il serait seul responsable de l'esclavage.

Est-il besoin de rappeler que l'esclavage existe et a existé depuis que le monde est monde? De tout temps la volonté a été imposée par le plus fort au plus faible; il n'est pas besoin de déductions bien profondes pour avancer que Timporatif est le plus ancien temps du verbe. Que Ton s'occupe dliistoire ou d'économie politique, de poésie, de tbéâtre, de science, d'art mililaire ou naval, on retrouve partout l'esclavage dans les auteurs anciens. L'Islam est venu au monde bien longtemps après lui, Mahomet l'a trouvé partout, et on peut dire qu'il a été touché de ses maux. Impuissant à l'extirper complètement pour des causes sociales et en raison de révolution encore imparfaite de

rhumanité, il s'est efforcé de chercher les moyens de l'adoucir. Il en a transformé l'institution en* s'inspirant de sentiments très élevés, et en ne l'envisageant que comme un état momentané de l'humanité. Il le considérait comme un état social intermédiaire, par lequel devaient passer les fétichistes pour les ametier à croire en Dieu. Jamais il n'a entendu l'étendre aux juifs ni aux chrétiens dont il respectait les croyances.

On peut dire que, dans cette étape momentanée du fétichiste dans l'esclavaee, Mahomet voyait surtout un moyen d'élever les ignorants vers la civilisation.

« Quand un de tes esclaves te* demandera la liberté par écrite tu la lui donneras en y ajoutant une partie des biens que le Seigneur t'a prodigués » {Coran^ ch. xxiv, vers. 33). Tels sont les sentiments qui guidaient Mahomet dans la question de l'esclavage.

Si dans certains passages du Coran il est question de la guerre à faire aux infidèles et de l'esclavage qu il y a lieu de leur imposer, ils s'expliquent par des causes historiques. On sait que les tribus arabes très jalouses de leur indépendanceopposaient une résistance opiniâtre à se soumettre à certaines d'entre elles qui avaient embrassé l'Islam. Elles éprouvaient une sorte de repu-* gnance, non pas à cause de l'Islam qu'elles professaient, mais il leur en coûtait énormément de marcher sous la même bannière que les tribus pour lesquelles elles avaient un certain mépris, en raison de la supériorité qu'elles s'attribuaient à elles-mêmes par les traditions.

Le Prophète ne l'ignorait pas : il savait également qu'il fallait agir avec la plus grande énergie vis-à-vis de peuples qui étaient passés déjà du sabéisme au monothéisme pour revenir aux idoles (i).

(1) De Oastries, L'Islam^

L'avènement de Tlslam, c'est incontestable, a été marqué par des violences et suivi du cortège des cruautés inhérentes aux guerres : il faut cependant reconnaître que trcïs rapidement rislam manifesta un grand libéralisme et une tolérance qui lui ont attiré très vivement des sympathies, môme parmi les chrétiens qui ont subi les invasions dites arabes.

Contrairement à Topinroo répandue, rislara n'a cherché en aucune façon l'apostasie des chrétiens. Sa tolérance est manifeste : il suffit^ pour s'en convaincre, de lire le remarquable ouvrage de Castries, Pislam, auquel nous avons emprunté de nombreux détails, et dans lequel on retrouve les actes de conversion exigés d'une part par les musulmans, et d'autre part par les chrétiens.

11 est exact d'ajouter que, devenus maîtres incontestés du bassin Sud de la Méditerranée, les musulmans devenaient les fournisseurs d'esclaves des puissances chrétienues, mais, en résumé, ils ne prenaient que la suite des affaires d'une raison sociale qui existait avant eux et avait le même objet. Et Ion peut ajouter que ce ne sont pas les mahoraétans qui ont donné à cette honteuse branche de Tactivité humaine le degré de prospérité qu'elle a atteint après les grandes découvertes géographiques.

Qui a provoqué ce débit effrayant de la marchandise humaine, si cen^est TEurope cbrélienne dans le but de la mise en valeur des nouveaux mondes? et quels étaient les fournisseurs de ces honteux trafics? C'étaient les peuples nègres fétichistes eux-mêmes qui se livraient les uns aux autres aux iiégriers des puissances colonisatrices. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Tépoque où la traite des nègres a atteint le maximum de son intensité en Afrique, les musulmans n'y exerçaient encore qu'une autorité très précaire : ils existaient

à l'état isolé, aucun groupement politique islamique puissant ne s'était effectué ; c'étaient les peuplades fétichistes, à elles seules, qui alimentaient ce honteux commerce.

Si, depuis, des musulmans se sont faits chasseurs d'esclaves, ils n'ont fait que perpétuer un état de choses qui existait avant eux au Soudan.

Les musulmans ne seraient pas excusables pour cela; étant donné leur degré ae civilisation plus prononcé que celui des fétichistes, ils devraient même être reconnus plus coupables qu'eux, car dans maintes circonstances, les razzias se sont faites sous le couvert du prosélytisme. Cependant, quand on considère l'état social de ces peuples, on est obligé de porter un jugement moins sévère sur eux et de constater que le musulman comme le fétichiste sont en partie excusables. L'examen des conditions de leur existence, les besoins du portage qu'exigeait le commerce qu'ils faisaient entre eux, les difficultés de recrutement des troupes sont autant de circonstances atténuantes dont il faut tenir compte. Le prestige qui s'attache à tout individu qui se fait précéder ou suivre de quelques esclaves, constituait une des seules façons de marquer son degré de richesse. Enfin le fait d'attribuer des esclaves à quelqu'un était pour le chef la seule façon de récompenser les services qui lui étaient rendus. La mentalité de ces peuples n'est pas, tant s'en faut, la même que la nôtre ; l'incident suivant auquel j'ai personnellement été mêlé le prouvera plus que de longues dissertations.

Tout le monde sait que tous nos officiers qui ont commandé au Soudan se sont toujours mit un devoir de réprimer par tous les moyens les honteuses pratiques de la traite. Un de ces moyens qui était le plus souvent à leur portée consistait à grouper dans un village que l'on formait à leur intention, les captifs qui étaient sans maîtres et

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