DES CONFRÉRIES
Bien quç Ton ne soit pas toujours d'accord sur les origines des confréries musulmanes, on peut en attribuer la création à une cause unique, au moins à l'origine.
Pendant un certain temps, les sectes et les confréries religieuses n'ont été que des écoles purement théoloçiques s'occupant de controverses religieuses, de divergences de doctrine, de questions abstraites, comme le libre arbitre par exemple.
Ce n'est que plus tard, et à une époque très récente, que leur caractère religieux s'est peu à peu modifié, et qu'elles se sont transformées en confréries politico-religieuses. Cette évolution est due à des causes purement historiques, et leur examen en est facile.
Après 1 évacuation de l'Espagne par les derniers Maures, les musulmans avaient espéré un moment que les Etats barbaresques avec l'Egypte, l'Arabie, la Syrie et la Turquie resteraient pour eux le refuge sacré de l'Islam, et qu'à l'abri du large fossé de la Méditerranée, ils pourraient
librement reconstituer un vaste empire politiaue et théocratique. Ils oubliaient bien vite que jadis, au temps du Khalifat, l'Etat avait péri à cause de la décentralisation inévitable, de la diversité des races asservies. Leurs souverains, apôtres plutôt que diplomates, avaient été incapaoles d organiser leurs conquêtes, et leur politique entre eux n'avait été ni sage ni avisée. Ils ne se rendaient pas compte que ces mômes causes continueraient à mener leurs Etats inévitablement à la désagrégation forcée.
N'ayant plus le prestige de la conquête, ni la cohésion que donne la force des armes et des succès militaires, ils ont succombé par la lassitude qui suit les grands efforts, la détente a été terrible. Très rapidement, ils se sont rendu compte que bien malgré eux ils devaient se borner à jouer un rôle très effacé, car ni les Etats barbaresques, ni leur prolongement vers l'Arabie et la Turquie, ne possédaient l'énergie nécessaire pour faire de grandes choses. L'effort môme les avait épuisés.
Un état de lassitude aussi profond était bien fait pour faciliter Téclosion de dissensions intestines,
f)our réveiller les discordes, faire revivre les uttes de prépondérance et hâter le morcellement en petits Etats.
C'est avec grand'peine que les sultans, beys ou pachas, maintenaient leur autorité ; les liens de vassalité au Maroc, en Egypte et ailleurs se relâchaient. La Turquie elle-même voyait son prestige péricliter de jour en jour. Ce lamentable désordre obligea non seulement les souverains musulmans à bannir de leur ambition l'extension de leur autorité au dehors, mais les força même à chercher autour d'eux des appuis à leur propre politique intérieure, et ils s'adressèrent tout naturellement aux confréries religieuses. Et c'est ainsi qu'appelées à étayer de leur autorité le
pouvoir temporel, ces associations se transformèrent peu à peu en confréries politico-religieuses.
Pour prix de leur appui moral, elles demandèrent et obtinrent un certain nombre de privilèges, entre autres l'exemption de l'impôt et l'inviolabilité pour les biens de la communauté.
Elles furent ainsi tout naturellement amenées peu à peu à constituer des Etats dans l'Etat et à former une vaste féodalité.
Jouissant ainsi d'une quasi-autonomie, elles devaient fatalement obliger les sultans à compter avec elles, et entrer en lutte avec le pouvoir temporel quand leur intérêt était enjeu.
Cette participation occulte aux affaires intérieures des divers Etats musulmans leur créa bientôt une situation privilégiée. Ne participant pas ouvertement aux actes gouvernementaux, en fait responsables de rien, elles conservaient par devers elles cette arnie formidable à deux tranchants... la critique, qui permet de louer ou de blâmer tous les actes gouvernementaux, qu'il s'agisse de politique intérieure ou extérieure.
Aussi exploitent-elles tous les événements à leur profit; s'ils ont une influence heureuse, c'est à leur inspiration qu'on le doit ; si des événements malheureux surgissent, la faute en est au pouvoir temporel qui n'a pas écouté leurs sages avis.
A l'aide de ce procédé très simple, elles ont exploité largement les coups portés à la domination islamique par la France en Algérie et en Tunisie, par l'Angleterre en Egypte, par la Russie en Turquie. Ouvertement, leurs chefs de confréries répandent parmi leurs adeptes que la conquête européenne et l'infiltration de la civilisation occidentale qui en est le corollaire forcé, ont pour cause la tolérance et les tempéraments apportés aux principes religieux de l'Islam, et que sous peine de voir disparaître un jour leur
religion, il iïiiit s'unir pour travailler à la rénovation de la foi.
Les confréries trouvent ainsi un moyen simple et facile d'aujrmenter le nombre de leurs adeptes ! et d'ac(|uérir une puissance assez forte pour vivre
j et subsister dans une autonomie complète.
Le but ainsi poursuivi ne peut échapper à personne ; il ne sert uniquement qu'à fortifier le pouvoir du chef de la confrérie, à lui procurer généralement des ressources considérables, en un mot, à servir son ambition.
I* Avancer le contraire serait vouloir altérer
h sciemment la vérité. Assigner aux confréries un
p grand rôle destiné à servir les grandes pensées
ïj que l'on peut i)rêter au panislamisme, serait nier
l l'évidence ; car il est aisé de prouver que les con-
1; quérants musulmans, qui sont plus ou moins leur
ï instrument, travaillent individuellement, sans
! cohésion, sans aucun lien avec les autres confré-
!! ries ot les autres conquérants. Leurs intérêts sont
fi et demeurent distincts, et, malgré la foi qui
li anime le monde musulman, cet intérêt plie et
pliera toujours sous le faix des rivalités, des jalousies, des intérêts et des misères humaines qui sont, il ne faut pas l'oublier, du domaine universel.
11 n'y a pas d'exemple, au moins dans le monde musulman qui nous occupe, dans celui de l'Afrique, d'alliances entre confréries ou entre conquérants. Que les luttes soient des luttes intérieures, des luttes de prépondérance, ou bien qu'elles olTrent le caractère de résistance à l'invasion européenne, les musulmans se laissent écraser, soit les uns par les autres, soit par l'Europe envahissante. En aucune circonstance, ces forces ne se sont prêté l'appui nécessaire pour faire triompher un de leurs partis. Dans bien des cas, cependant, la convergence des efforts aurait pu sinon les garantir absolument contre lasser-
vissement de TEurope, au moins en retarder les effets.
Les Etats musulmans organisés ont laissé écraser Abd el Kader. L'émir n'avait même pas réussi à grouper sous sa bannière l'ensemble du monde islamique algérien. Les Derkaoua notamment lui sont toujours restés hostiles (1).
Que nous prenions El Hadj Omar, Ahmadou et ses frères, Mahamadou Lamine, les tribus arabes sur nos confins du Soudan, Samory, Tiéba, les souverains du Sokoto, du Bornou, Rabah, Fad el Allah, Snoussi et le Madhi d'Egypte, nous sommes amenés aux mêmes conclusions.
Leur prestige et leur gloire sont toujours limités par les rivalités et par les divergences d'intérêts de leurs propres coreligionnaires.
Quand El Hadj Omar, après avoir groupé sous son autorité les contingents des chefs qui n'ont pu lui résister ou qui par ambition ont cherché fortune sous son étendard, demanda aux musulmans des Etats de Kong de lui faire leur soumission, il éprouva un refus formel. C'est un fait historique peu connu dont j'ai eu connaissance dans les circonstances suivantes et qui est assez curieux pour être rapporté.
Etant à Kong, je m'étais lié d'amitié avec les souverains, l'imam et les principaux musulmans de la région, parce qu'ils représentaient l'élément éclairé et lettré, et que par leur fréquentation il m'était permis de pousser les investigations historiques et géographiques sur le pays, plus loin qu'avec les fétichistes. Ils furent ainsi amenés à me demander si le général Faidherfce, le vainqueur d'El Hadj Omar, était encore en vie, et à me charger de lui faire parvenir une missive
(1) Les Derkaoua étaient partisans de Hadj Moussa el Derkaoui; sa secte professait, à peu de chose près, des doctrines se rapprochant do celle des Ouanabites.
dans laquelle ils remerciaient Tancien gouverneur du Sénégal de les avoir préservés de la domination d^El Hacfl Omar.
(( Comment, leur dis-je, les victoires de Faidherbc ont-elles pu avoir une influence salutaire sur vos propres destinées, puisque vous étiez très loin du théâtre des opérations?
— C'est que, quelque temps avant le siège de Médine, El Hadj nous avait envoyé un émissaire pour nous dire de nous soumettre à son autorité, et que, sur notre refus, il nous aurait fatalement fait la guerre ; nous nous y attendions, et nous nous y préparions lorsque Faidherbe la vaincu.
— Mais, ajoutais-je, El Iladj Omar était bon musulman, il avait fait le pèlerinage de la Mecque?
— C'est vrai, dirent-ils, mais nous sommes tous musulmans ici, et nous n'avions besoin de personne pour nous mener dans la voie droite. Nous sommes en outre commerçants, les guerres ruinent et ne développent pas le commerce : c'est pourquoi nous n'avons jamais prêté notre concours ni à El Hadj, ni à Tiéba, ni à Samory.
Nous ne voulons pas aliéner notre liberté et notre pouvoir politique au profit de qui que ce soit, fût-il encore meilleur musulman qu'El Hadj Omar. »
Cet état d'esprit, comme on le verra plus loin, est assez général et nous le retrouverons ailleurs.
Si nous prenons les successeurs d'El Hadj Omar, à savoir Ahmadou et ses frères, ainsi que Mahamadou Lamine, qui était « hadj » aussi, puis Samory et Tiéba leurs contemporains, nous ne trouvons aucune corrélation entre les opérations militaires qu'ils ont dirigées, soit simultanément, soit isolément contre nous.
Samory avait beau inviter les uns et les autres à se liguer à lui pour une action commune, toutes ses tentatives sont restées lettres , mortes, les
chefs auxquels il s'adressait étaient trop bien avisés pour ne pas savoir que finalement ils seraient les propres victimes de Samory.
Non seulement il n'a existé aucune alliance entre Samory, Tiéba et les Etats de Kong, mais encore les deux premiers se sont fait une guerre acharnée, et les florissants Etats de Kong ont succombé dans la lutte qu'ils ont soutenue contre Samory.
Porte-t-on des investigations de cette nature vers les tribus Maures qui confinent à nos populations nègres du Sénégal et du Soudan, on arrive à des constatations analogues. Elles ne sont jamais groupées sous un même drapeau et se font, pour la plupart, des guerres acharnées entre elles, au point que des tribus entières ont préféré notre domination à celle de tribus de même sang et de même religion.
Les Maures sont ennemis entre eux, ils sont également ennemis des Touareg ; quant à ces derniers, ils sont au moins aussi divisés.
Plus dans l'Est, dans l'aire géographique du Snoussisme, nous assistons à des événements analogues peut-être encore plus curieux et plus probants que ceux que nous venons de rapporter. Nous voyons tout d'abord se développer, parallèlement h l'œuvre de pénétration religieuse du Snoussisme, l'œuvre de conquête de Rabah et plus tard de son fils Fad el Allah. Nous ne nous proposons pas d'écrire l'histoire de ces conquérants ; elle a été magistralement exposée dans le livre très documenté de M. le baron Max Oppenheim, conseiller à la légation allemande du Caire, auquel il faudrait pour ainsi dire tout emprunter, mais il est facile de s'y reporter (1).
Que constatons-nous? Tout d'abord que l'in-
(1) Rabehy par le baron Max Oppenheim.
fluence incontestable de Snoussi ne s'est jamais exercée en faveur de Rabah, ni pendant la con-
Îuete des peuples noirs par ce dernier, ni penant les luttes ou'il a eues à soutenir contre nous. La partie était belle cependant, Tappui moral de Snoussi n'élait pas h dédaigner, ses adeptes sont nombreux, ses relations avec le monde islamique très étendues; c'était évidemment une force qui s'ajoutait à une force. Bien au contraire, nous savons que Snoussi ne voyait pas d'un œil favorable grandir la puissance de Rabah. Pourquoi? Pour deux raisons : d'abord parce que la puissance de Rabah portait ombrage à la puissance de Snoussi, ensuite parce que ce dernier tirait de grandes ressources, des cadeaux importants, sinon des tributs, du Raguirmi, du Kanem et du Ouadaï.
Il ne pouvait laisser subsister h côté de sa propre puissance celle de Rabah et abandonner l'intluence morale qu'il exerçait sur ces régions, en même temps que le plus clair de ses ressources (1).
On sait que les trois tentatives de Rabah sur le Ouadaï ont échoué, et qu'il a porté la guerre, après ces échecs, non pas vers le Kanem, qui était également inféodé à Snoussi, mais dans le Bornou et le Sokoto. Dans ces régions encore Snoussi ne lui a pas ménagé son inimitié. Bien mieux, Rabah qui dans Torigine était affilié aux Snoussistes, s'est aifilié, au cours de ces événements, aux ïidjiani. Pour toutes ces raisons, Snoussi, le Ouadaï, le Kanem et le Baguirmi ont laissé écraser Rabah par nos troupes. Là encore, les rivalités, les intérêts généraux et privés ont primé Vidée religieuse.
En ce qui concerne les relations de Snoussi avec
" (1) D'après Mohammed el Hechaïchi, il tirait loO.OOO francs de revenus annuels du Ouadaï seul.
nous, on sait que Snoussi a laissé traverser sans coup férir les régions qui lui sont dévouées, par les missions Joalland et Foureau-Lamy. On sait aussi que tout récemment la neutralité qu'il avait si bien observée à notre égard s'est traduite, dans le contact obligé de nos troupes avec les régions où son influence s'exerce de façon efficace, à bir Alali et Mao dans le Kanem, par des combats entre nos troupes et ses partisans. On est en droit de se demander comment Snoussi, qui nous est représenté comme une grande intelligence, a pu laisser passer le moment où, par un appui opportun prêté à Rabah, il aurait pu causer de graves emoarras à nos troupes du Chari, notamment après le désastre infligé à la mission Bretonnet. Evidemment, si cet apôtre et les adeptes de sa puissante confrérie n'avaient été animés que de sentiments purement religieux, orientés vers ridée panislamique, c'est ainsi qu'ils auraient agi. Mais là encore, nous percevrons nettement que tous les actes de la politique de cette confrérie sont subordonnés aux mesquines rivalités et aux intérêts matériels de leur chef.
Toute cette politique de Snoussi, en apparence si avisée, se résume, au'il s'agisse de Habari ou de nous, à empêcher ae toucher au Kanem, au Baguirmi, au Ouadaï, puisqu'ils constituent pour lui une source de revenus laciles qu'il remplacerait difficilement.
C'est évidemment sous l'empire de préoccupations d'un même ordre que Snoussi a conservé la plus stricte neutralité lors des soulèvements madhistes de Khartoum et de ceux plus récents d'Omdourman. Comment, en présence de tant d'événements absolument contemporains, se passant sur des théâtres d'opérations différents, mais en somme offrant la plus grande analogie entre eux, ne pas être frappé par des faits aussi pro bants?
Pour avancer, dans ces conditions, que le pan-*^ islamisme poursuit dans une pensée commune un plan concerté, il faut vraiment vouloir laisser surprendre sa bonne foi. Cela ne peut s'expliquer autrement. L'examen impartial des agissements dont nous sommes partout témoins ne peut mener qu'à ces conclusions. Pour en admettre d'autres, il faudrait ne pouvoir puiser ses informations qu'à deux sources : à celle qui est ignorante des choses de l'Islam, ou à celle qui lui est hostile.
La paternité ou le monopole de l'introduction et de la propagation de l'Islam n'est pas imputable plus spécialement à un peuple ou à une race. C'est à tort que pour les uns ce sont les Arabes ou les Peulhs, pour les autres les Mandés, les Soninkés ou les Haoussas, ou encore telle ou telle confrérie.
En réalité, il serait aussi téméraire d'avancer, que la propagation islamique doit être attribuée plutôt à un peuple qu'à un autre, que de dire qu'il n'a existé qu'un foyer de propagande uniçiue.
Les Soudanais ont été, dès l'apparition de rislam, en contact plus ou moins direct avec les peuples qui l'avaient embrassé. Tandis que dans nos possessions du Sénégal et du Haut-Niger ce sont les Arabes et les Berbères qui ont mis les musulmans en contact avec les nègres, plus à TEst, c'est du foyer islamique de l'Egypte que la nouvelle religion a envahi le Darfour et le Ouadaï, pour gagner de proche en proche la boucle du Niger.
Les agents de transmission ont été les peuples soudanais eux-mêmes ; car, contrairement à une opinion très répandue, les Arabes et les Peulhs n'ont pas joué dans cet ordre d'idées un rôle
plus prépondérant que les autres peuples. L'action des Arabes s'est exercée près des frontières de leur habitat, celle des Peulhs a été localisée dans deux régions, au Sokoto et au Fouta; et encore elle ne s'est exercée qu'à une époque toute récente; les Soninkés avaient embrassé l'Islam bien avant eux, et quand les Peulhs (1) sont devenus agents de transmission en la personne d'Othman dan fodia et d'El Hadj Omar, ils étaient déjà fortement métissés de sang noir, ils étaient devenus toucouleurs.
Peu importe du reste (jue ce soit l'un ou l'autre de ces peuples nègres qui ait été le premier propagateur de la foi ; les procédés ont été partout les mêmes, et l'évolution de l'Islam a été identique partout. Que Ton examine un foyer après l'autre, c'est par des procédés invariables que la foi s'est propagée.
Ces procédés peuvent se résumer ainsi :
1"* Procédés pacifiques dans un but commercial;
2** Procédés violents dans un but de conquête ;
3® Procédés pacifiques dans un but essentiellement religieux.
1** Les procédés pacifiques dans un but commercial sont très connus, car ils sont très répandus; il s'agit, en somme, de mettre un centre commercial important en relations suivies et faciles avec d'autres régions commerçantes. On retrouve, dcns la préoccupation qui guide dans ce cas les musulmans, l'idée nette de rexportation, de l'importation et du transit. Il s'agit, en un mot, de s'assurer des routes sûres où le commerce puisse se faire sans s'exposer aux razzias
{{) On prétend au Fouta qu*il y a eu deux tfiigrations de Foulbés. La première aurait été fétichiste :on nomme encore leurs descendants « Pouli » pour les distinguer des Foulbés musulmans de la deuxième invasion.
et aux voleurs de grand chemin en mt^me temps
3ue de se soustraire aux exigences des autorités es pays traversés qui réclament souvent des courtages onéreux.
C'est un sentiment très louable qui guide dans ces pays et dans ce cas le prosélytisme musulman.
Qu'il s'agisse de Soninké, de Mande-Dioula, de Peulhs ou de Haoussas, la façon de procéder est uniforme : un centre commercial important fixe sur les parcours commerciaux qu'il a intérêt à fréquenter, une famille au moins dans chaque village devant servir de gîte d*étape.
Le musulman ainsi installé sert d'hôte à ses concitoyens de passage ; il aplanit les difficultés qui peuvent surgir entre eux et les autochtones, provoque les transactions et guide ses coreligionnaires dans le choix des chemins. Le pays n'est-il pas tranquille, il intervient auprès des chefs hostiles, facilite l'arbitrage ; et, comme en raison des relations étendues de ses concitoyens marchands, il est agent d'informations par excellence, et souvent le seul lettré auquel on puisse avoir recours, son influence grandit de jour en jour. Peu à peu le musulman amène les autochtones h accepter la protection de la cité commerciale, et il y arrive d'autant plus aisément qu'il n'impose point la conversion. Apôtre et fidèle, il attend. Au bout d'un certain nombre d'années, les protégés se rendent compte des facilités commerciales que rencontre le marchand musulman, et ils adoptent la nouvelle religion. Ils ont le sentiment très net que leur conversion augmentera en même temps leur bien-ôtre.
2® Par des procédés violents dans un but de conquête.
C'est l'éternelle histoire de l'individu qui acquiert ou par des qualités qui lui sont propres ou quïl demande à la religion, bravoure, cou-
rage, générosité, stricte observation de sa religion, ou par des relations commerciales étendues, une autorité relative sur ses concitoyens.
11 obtient ou usurpe le titre de chef de village, le groupement d'autres villages suit, en vue de résister à quelque autre chef plus puissant. Ou bien encore il épouse les querelles de tel parti contre un autre, et tire profit de toutes les situations qui lui offrent une occasion de pêcher en eau trouble et de grandir son propre prestige. Dès que ses forces lui paraissent suffisantes, il étend son rayon d'action, il devient conquérant : c'est Téternel recommencement des époques féodales.
Si, au début, ses aspirations étaient limitées, il ne t&,rde pas à se laisser entraîner par l'ambition dans l'orbite de chefs plus puissants, ou bien devient lui-même un instrument de destruction. Incapable d'équilibrer son budget, ses besoins augmentent, il ne peut plus vivre qu'en faisant la guerre. Ces fortunes facilement édifiées restent toujours éphémères, le pouvoir souvent ne se maintient que par la terreur inspirée, par les atrocités commises.
Si le conquérant est musulman, il fait, sous le couvert du prosélytisme, la guerre aux fétichistes pour les vendre comme captifs et se procurer des ressources. S'il est fétichiste, les choses se passent de façon analogue, sous d'autres prétextes, et quelquefois avec plus de cruauté, car la religion ne peut exercer chez lui aucune influence, ni inspirer aucune clémence.
Les nations européennes ont pour strict devoir, en Afrique, d'empêcher l'éclosion des conquérants : ils sont dangereux à tous égards. Ils doivent être surveillés tous au même titre, à quelque religion qu'ils appartiennent, et être mis à tout prix dans l'impossibilité de nuire. Il revient à la France et à son armée l'insigne honneur
d'avoir servi avec un grand désintéressement la cause de Thumanité en abattant la puissance d'un grand nombre de ces perturbateurs, même quand elle n'y était pas exclusivement intéressée comme nation colonisatrice directement menacée.
3*" Par un procédé pacifique, dans un but exclusivement religieux.
Ce cas s'applique tout spécialement à un petit nombre d'individualités musulmanes et aux confréries. Le musulman, animé du désir de convertir dans le but unique de gagner par cet acte méritoire le paradis, est très rare ; il n'est pas en tout état de cause dangereux pour la société ; il mène en général une vie exemplaire, toutes ses ambitions se concentrant dans le but qu'il poursuit.
Nous avons vu, dans un chapitre précédent, par quelle évolution des confréries ont été amenées à jouer un rôle dans la politique intérieure de certains Etats musulmans. 11 est avantageux pour leurs chefs de se mêler plus ou moins ouvertement à la politique, puisque c'est un des moyens les plus puissants dont ils peuvent disposer pour augmenter le nombre de leurs adeptes, et partant leurs revenus. Le principe de ces sectes est toujours basé sur l'exacte observation de la loi divine ; elles ordonnent aux hommes de faire le bien, développant les idées de fraternité et d'hospitalité, car elles sont persuadées que le meilleur moyen de propagande est de bien traiter les étrangers. Ceux-ci portent au loin non seulement le renom de piété de la secte, mais encore ses qualités; les Khouans n'ignorent pas que l'influence augmente en raison de la sympathie que Ton inspire. C'est surtout le chef de la confrérie
3ui joue un rôle important. En général, il n'oronne que de prier ; il ne fait pas état de sa puissance, sa vie est exemplaire et d'une grande simplicité, il n'a pas de cour, et le faste est banni de
son entourage. Il affecte de se tenir à l'écart des questions politiques et se garde, vis-à-vis de ses adeptes, de montrer une préférence pour tel ou tel gouvernement. Enfin, s'il est réellement un homme supérieur, il ne prend aucun titre qui puisse faire attribuer au pouvoir qu'il exerce un caractère temporel. Il recommande aussi à ses adeptes de se soumettre aux lois, et n'accepte d'être arbitre que lorsque les plaignants sont dans l'impossibilité absolue d'avoir recours à une action gouvernementale.
Souvent encore, pour accentuer ce détachement des questions politiques, les confréries fuient le pouvoir temporel et préfèrent la méditation dans une oasis au bien-être relatif qu'elles pourraient se procurer dans des régions plus clémentes et plus favorisées. Elles créent ainsi un domaine privé à l'Islam, et font souvent de la colonisation sans s'en douter. C'est ce que fit Snoussi en quittant la Tripolitaine pour aller s'installer dans l'oasis de Koufra.
A ce propos, il est utile de faire remarquer
3u'il serait dangereux de voir dans cette décision e Snoussi un désintéressement absolu des choses terrestres; bien au contraire, c'est d'une politique très habile. Pour ainsi dire enclavée dans les Etats où la souveraineté du Sultan s'exerce, son action était trop limitée pour son ambition. Il a pensé, avec juste raison, que tout en donnant des apparences de désintéressement à son exode, en laissant croire qu'il fuyait des intrigues anglaises ou italiennes, il pouvait, du même coup, augmenter le rayon de son influence et l'étendre plus efficacement aux abords de puissances nègres, ne relevant encore d'aucun gouvernement légalement établi.
Professant des sentiments d'une aussi grande austérité, menant une vie aussi exemplaire et aussi désintéressée, un chef de confrérie doit
forcément exercer un ascendant moral considérable sur ses adeptes, et sa renommée doit impressionner singulièrement en sa faveur les peuf)lades qui ont des relations de voisinage avec ui. Comment ne s'adresseraient-elles pas à un homme dont les grandes vertus offrent un ensemble de garanties si propices à l'arbitrage? Et c'est en fait ce qui advient forcément et ce qui fait grandir progressivement son influence, mais c'est aussi ce qui éveille son ambition. Si elle se limite au programme religieux primitif, elle est inoffensive; mais quelquefois elle change de nature, et l'ambition, dans ce cas, devient la fin de la sagesse. Car il faut bien convenir que chez les musulmans, comme ailleurs, l'ambition ne sert utilement que les êtres supérieurs et merveilleusement équilibrés. Chaque fois qu'elle s'éveille chez des individus moins bien doués, ou peu doués, elle les dessert inévitablement et les mène à leur perte. Seules les âmes bien trempées résistent aux griseries des honneurs et de la gloire, parce qu'elles savent estimer à leur juste valeur la part qui leur en revient, et qu'elles en reportent la plus grande partie à leurs collaborateurs et aussi aux événements. C'est ce manque de juste équilibre cérébral qui a provoqué quelquefois au sein des confréries Téclosion d'un « Madhi » (1), d'un soi-disant prophète, d'un conquérant. Chaque fois aussi où, de la sphère élevée où il se tenait, un Madhi a pris les armes, il a été précipité dans l'infortune et a dû reconnaître bien vite combien ses conceptions politiques étaient vides et chimériques.
^1) L'origine du madhisme remonte à la mythologie persane et aux Hébreux. Le madhisme laisse croire à la disparition passagère d'un héros, qui attend caché l'heure de reparaître. C'est dans le but de ne laisser aucun espoir de ce genre aux partisans d'un madhi que. dans certams cas, il est sage, quand un de ces perturbateurs a trouvé la mort, de le décapiter publiquement.
Est-il équitable de rendre seul Tlslam responsable de ces explosions ambitieuses? Ce serait injuste; l'histoire nous apprend que des événements analogues sont nés également dans le sein d'autres religions. On ne saurait leur en faire grief davantage, car les conceptions dangereuses, les soulèvements, les perturbations germent tout aussi bien chez les individualités prises hors du sein de la religion. L'armée et la politique en fournissent des exemples dans tous les pays, avec cette seule différence cependant que, chez les musulmans, Tascendant moral est dû surtout à une vie exemplaire et que, chez les nations civilisées, les qualités morales ne jouent souvent dans ce cas qu'un rôle très secondaire.
Le monde islamique, tel qu'il existe, ne peut constituer un danger universel. Son agrégation en vue d'une action commune a été impossible jusqu'à présent, et le restera dans l'avenir, car il renferme dans son propre sein, dans l'ensemble de ses propres forces, pour ainsi dire, et intimement juxtaposés à elles des dissolvants par trop puissants pour permettre une cristallisation.
Si, dans sa répartition géographique et politique, rislam peut constituer des dangers locaux, ces dangers ne sont pas d'un ordre différent de ceux qui doivent par ailleurs retenir notre attention. Nous estimons même et nous démontrerons plus loin dans nos conclusions que, si la puissance religieuse de Tlslam n'a cessé d'augmenter jusqu'à présent, elle devra subir un temps d'arrêt dans sa propagande et rétrécir son aire d'expansion.
Enfin nous estimons que ni la rénovation de la foi, ni l'augmentation indéfinie des fidèles ne peuvent empêcher la disparition progressive du
f' )ouvoir islamique temporel, ne serait-ce que par a seule raison que les Etats faibles sont absorbés par les puissants. L'Islam ne pourrait trouver un
LE PÉRIL DE lMsLAM. 4
salut relatif que si une des forces vives de l'Europe était amenée à l'utiliser à son prolit.
Le danger universel n'existe donc pas; quant aux dangers locaux que peut faire naître ou entretenir Tislamisme, ils ont été, à notre avis, anéantis ou conjurés. par les moyens dont TEqrope civilisée a fait usage jusqu'à présent eu Afrique pour y établir et maintenir sa domination, qu'il s'agisse de musulmans ou de non-musulmans. Des défections chez des chefs qui sont actuellement nos protégés sont toujours possibles, mais elles seront de plus en plus rares surtout dans les régions où notre occupation est effective et permanente, comme dans la boucle du Niger par exemple. Cependant il existe encore quelques districts où l'œuvre de domination n'est pas aussi complètement assise, où des alternatives de soumission et de rébellion peuvent se produire.
Ces velléités d'indépendance peuvent naître chez des musulmans et des fétichistes, et avoir pour origine des causes très diverses engendrées tout aussi bien par la nature insoumise des peuples que par des erreurs provenant de notre fait.
Certains de ces peuplés ont en effet réussi jusqu'à présent à se soustraire même à toute domination des races qui, géographiquement, sont juxtaposées à eux. Et en raison de cette indé-
{)endance conservée ou de cette persistante invioabilité, ils peuvent être précisément enclins, dans leur ignorance, à conserver quelque espoir de se soustraire à notre domination.
Mais ces trahisons ou ces actes de rébellion ne seront pas spécialement imputables aux musulmans. Bien au contraire, à l'heure présente les régions de l'Afrique occidentale où ces mouvements sont à redouter ou à surveiller appartiennent exclusivement au domaine fétichiste. Exemple : le Lobi et le Baoulé.
Dans les régions musulmanes du Tchad, où notre occupation est plus récente, où la pénétration est à ses débuts, les défections peuvent avoir pour origine d'autres causes. Il ne serait pas sur-
Srenant de voir des Etats que nous avons sauvés 'une ruine certaine, en les soustrayant à la domination rabbiste rechercher l'appui senoussiste. Ils préféreront la domination senoussiste ou toute autre domination indigène, même si elle est plus dure que la nôtre, parce qu'elle se rapproche plus de leur mentalité, et que cette nouvelle vassalité indigène tolérera les pratiques esclavagistes qui sont une richesse pour le suzerain et le vassal. Et ces aspirations dureront tant que nous n'aurons pas procuré à ces peuples des ressources équivalentes à celles que nous leur faisons perdre en leur interdisant le trafic humain.
Ce n'est point une question islamique, c'est une question sociale. Si le Baguirmi ou tel autre pays tchadien qui reconnaît notre domination s'avisait à se réclamer de Snoussi, ou se proposait de se placer sous une domination indigène, même au prix d'une honteuse défection ou d'une trahison, offrant de faire la guerre contre nous, cène serait pas l'idée islamique qui le guiderait, ce serait l'intérêt social et économique qui l'y pousserait. Le remède réside dans notre domination effective et dans l'orientation que nous saurons donner à Fétat social et économique des peuples que nous dominons. Si de semblables éventualités peuvent se produire, même sous le couvert de la
fuerre sainte, nous n'avons pas à les redouter avantage que celles que nous avons déjà rencontrées au Soudan. Nous serons à même, en général, d'en étouffer les germes et si nous n'y réussissons pas par imprévoyance, nos forces seraient largement suffisantes, comme elles l'ont prouvé h maintes reprises déjà, pour avoir raison de n'importe quel soulèvement.
Il ne faudrait du reste pas attacher une importance excessive à cette qualification de guerre sainte. I/étude de ces guerres, au cours des siècles passés, prouve surabondamment qu'elles ne sont jamais faites dans un but exclusivement religieux. Les causes qui en apparence les ont engendrées peuvent bien être attribuées en partie à l'idée religieuse, mais en fait elles ont toujours eu pour mobile caché des intérêts
Solitiques ou privés, des ambitions ou encore la élivrance du joug étranger. Si les croisades étaient pour les musulmans, comme pour les chrétiens, une guerre sainte, il ne faut pas oublier que les intérêts politiques étaient souvent pendant cette légendaire épopée plus forts que les haines religieuses. Sans cesse on combattait chrétiens contre chrétiens, musulmans contre musulmans. On a même vu des princes chrétiens contracter des alliances avec des musulmans contre des chrétiens.
(( En Terre-Sainte, Tenthousiasme religieux ne « détruisait pas les rivalités de commerce, ni les (( haines de races ; c'étaient des disputes conti- « nuelles entre les princes des différents Etats, « entre Français, Allemands et Anglais, entre marte chands de Gênes et de Venise, entre Templiers (( et Hospitaliers (1). »
Le même désaccord régnait du reste entre les croisés d'Europe et les chrétiens de Syrie qu'entre les catholiques romains et les orthodoxes, et entre les musulmans eux-mêmes. A ce propos, il est à noter que, jusqu'au xi® siècle, les pèlerins chrétiens n'avaient jamais été troublés dans la visite des Lieux-Saints; les Arabes favorisaient même les pèlerinages, car ils en retiraient de grands avantages. Leur propre loi leur prescri-
(1) Lavisse.
vait, du reste, de respecter le tombeau du Christ. Ce n'est qu'à partir de la substitution de la domination turque à la domination égyptienne en Syrie (1078) que l'accès de Jérusalem devint moins facile. Les Turcs nouvellement venus d'Asie étaient plus barbares, moins civilisés et moins tolérants que les Arabes. A l'arrivée des premiers croisés en Syrie, les Turcs avaient déjà été refoulés et les Arabes subirent la guerre comme s'ils l'avaient eux-mêmes provoquée.
On trouve un des exemples les plus topiques d'une des guerres qui se sont faites sous le couvert de la guerre sainte, dans la guerre des Albigeois. Elle avait pour mobile la conquête du comté de Toulouse et les chevaliers que Simon de Montfort rallia à sa cause marchaient sous sa bannière autant par cupidité que par le désir de se mesurer avec les hérétiques. Au sacdeBéziers, 60.000 personnes furent égorgées sans distinction de catholiques ou d'Albigeois, et les mêmes horreurs se renouvelèrent à Carcassonne et ailleurs.
Pendant la guerre de Cent Ans, tandis que quel-
Îues-unes de nos provinces pactisaient avec les .nglais, d'autres envisageaient la lutte contre le {'oug étranger comme une guerre sainte. On se )attait cependant contre des soldats de même religion.
Au sein de l'Islam lui-même, on trouve une guerre d'affranchissement qui se faisait sous le couvert de la guerre sainte. La lutte soi-disant religieuse des Ôuahabites (1), au commencement du siècle dernier, était dirigée secrètement par les meneurs et Ir connivence d^un grand chérif de
(1) Les "doctrines professées par Abd el Oualiab sont basées sur la seule croyance d un Dieu unique, et n'admettent Mahomet que comme une personne aimée de Dieu; ils repoussent le culte dont il est honoré comme prophète, et n'admettent la canonisation d'aucun saint ni marabout, ni leur intermédiaire entre Dieu et l'homme.
la Mecque contre le pouvoir turc. Bien que Abd el Ouahab, le fondateur de la secte, ait exploité à cette occasion Tidée religieuse, la prise deMédine et de Djeddah et le sac de la Mecque dans lequel tous les objets précieux entassés autour du tombeau de Mahomet furent pillés, prouvent surabondamment que ridée religieuse ne guidait pas exclusivement les Ouahabites. La guerre revêtait du reste nettement aux yeux de TAngleterre le caract^re d'une guerre politique, elle sentait si bien que ses intérêts commerciaux dans le golfe Persique étaient menacés, qu'elle contracta, pour y mettre fin, alliance avec Timam de Mascate et le feultan de Constantinople.
Ce dernier provoqua Tintervention armée de Mehemot-Ali, et ce nVst qiie grâce à la défection d'un autre grand chérif delà Mecque, que la lutte se termina en 1818 par la défaite des Ouahabites.
Ces événements causèrent dans la suite une telle atteinte au pouvoir des grands chérifs, qu'en 1812, lors de la visite de Léon Roches à la Mecque, le grand chérif alla jusqu'à déplorer auprès de notre compatriote les conséquences de Tintervenion égyptienne qui a replacé ITémen et THedjaz sous la domination turque.
Pour triompher et tenir en échec Constantinople, il n'a manqué aux Ouahabites qu'un grand ohérif de la Mecque, incapable de défection.
De quelque cùté que se porte l'examen historique des faits, on est obligé de reconnaître que le genre humain se ressemble partout. Que l'idée religieuse domine ou qu'elle soit inconsistante, l'humanité traîne toujours plus ou moins après elle le cortège immuable des vertus et des défauts qui lui sont propres.
Les droits et les devoirs des nations colonisatrices i\ l'égard des peuples africains doivent donc être les mêmes, et la religion que suivent ces
peuples ne doit exercer aucune influence sur le traitement qu'on leur inflige.
Si certaines nécessités obligeaient les nations civilisées à prendre des mesures, ou à exercer des représailles à Fégard de sujets ou de groupes musulmans, elles ne devraient jamais revêtir le caractère d'une mesure générale à Fégard de la religion musulmane. Ce serait infliger un traitement immérité à une religion qui, dans Féchelle des hiérarchies religieuses, occupe incontestablement un rang élevé.
De tous temps, les gouvernements ont eu des préoccupations du genre de celles que je vise, et en mettant dans l'impossibilité de nuire certains groupements religieux, l'Europe catholique ou protestante n'a jamais entendu frapper la religion elle-même.
Il serait du reste injuste et inutile de nourrir une combativité à l'égard de la religion musulmane: injuste, à cause de l'intolérance qui doit être bannie du cœur humain ; inutile, parce qu'on ne fait pas disparaître une religion par la persécution. Exemple : les protestants et les juifs.