‹ Le péril de l'IslamChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE l'islamisme ET DU CHRISTIANISME. CAUSES DE VI- TALITÉ DE l'islam. PROPAGANDE ISLAMIQUE.

DE l'action des MISSIONS CHRÉTIENNES.

En quoi la religion musulmane mérite-t-elle donc d'être traitée avec rigueur ? Ce n'est évidemment pas à cause des maux de l'esclavage qu'on lui attribue, de la tolérance qu'elle professe à l'égard de la polj^gamie, ni du fatalisme et du fanatisme qu'on lui impute. Ne serait-ce pas plutôt parce qu'elle nous heurte dans nos sentiments religieux, qu'elle nous est représentée comme

hostile à notre propre religion, qu'elle serait incompatible avec nos idées de liberté ? Ou encore tout simplement à cause de sa grande vitalité, ou parce qu'elle serait un obstacle à la diiïusion de notre propre civilisation?

Le reproche qu'on lui adresse vise plutôt l'ensemble de sa doctrine, de ses principes, car oa noie volontiers les vertus et les qualités que proclame cette religion dans ses défauts ou dans ceux qu'on lui attribue. Enfin, il faut bien le reconnaître et se l'avouer, le fait d'opposer une barrière infranchissable à la propagande chrétienne chez les peuples qui se rapprochent de sa mentalité ne lui a pas rallié des sympathies.

Faut-il en conclure pour cela sans examen que rislamisme doit forcément heurter nos propres doctrines religieuses et qu'il est animé d'hostilité vis-à-vis du Christianisme?

Tout d'abord, il y a lieu de bien établir que Mahomet n'a jamais professé de sentiments hostiles à l'égard du christianisme. Bien au contraire, il est visible que le prophète a manifesté un grand respect pour les religions monothéistes, et qu'il a même fait tous ses efforts pour faire dériver la religion qu'il enseignait, du judaïsme et du christianisme. C'est ce principe qui l'a amené à placer Jésus au même rang que ceux qui ont eu des communications avec Dieu et à le considérer comme un grand prophète à l'égard duquel il témoigne un même respect que pour Abraham et Moïse.

S'il ne considère pas le Christ comme le fils de Dieu, il ne croit pas non plus à sa mort, ni à sa résurrection. 11 pense que Dieu l'a sauvé par substitution et qu'il l'a appelé à lui envers et contre toutes les croyances établies. 11 blâme du reste les Juifs de l'avoir persécuté. C'est cette grande tolérance professée à Tégard des religions monothéistes qui assura aux musulmans dans les

premiers teiwps Je h o^^mju^Me Jos uùUi\^^> \l\i\l hêsions. Elle explique Hus^^i les ^lelVotw\u> \leî* chrétientés d^Asie et d'Afritjwe, e<^r rUK^mi>u^e n^apparaissait j>as eomme une reli^^rion nouNolle, il se présentait oimuue une religion d^^rivtuil \\\\ christianisme et rt^speotanl en partie sesoi^^voneoî*. Mahomet a toujours rêvé le rapproohemeùl t^uliv musulmans et chrétiens. Il y a ilo nouihroux exemples que ses préceptes n\mt pas éie onhliei^» entre autres celui irAhaunnl Thijani, tie lu woelt^

réputée de cet ordre, qui avait ihMuandt^ avanl nw mort, la création d*un lu^pilal dirigé imr les ISNim»h Blancs, dans sa propre /aouVa(^Aïu^la(llli. Miiho

met n'a du reste cessé do répé|i»r qu«^ lo ninim théisme a eu trois pro|)hMes : MoVho, h« (Ihri^l id lui, qu'ils onlété tous trois inveslis tin la nilMlnii divine par un mémo Diou. Sa loléranco/i réganl des autres religions nsl uianircHle.

« Certes ceux (lui croient (les iuiihuIumiiim), cmiu qui suivent la religion juive, ni la rJirélinnnn, an un mot, quicon(|nn. rj'oil nn Dien el au jour ilnr nier, et qui aura l'ail le hinn, Iomh ci'iik la tvt't^ vront leur réconip^nsn, du Seigneur. iCurtni^ ch. Il, verset IV,).)

(Juelle autre religion i)ronMîtdet*faveur«irY'|<*al«i» à ceux qui ne Kuiv<fnt pan nen i>ré<î<*pli*h?

Du reste, les prineipen étahliH par \t*^ i\tii'.U*Mr^ les plus vénérés de rislamit^nie^ qui doivent ti,frs\r de règle aux rnusnhnîinHdan»» U'Mvh m\t\it9rU hM*v, les chrétiens, \9hmrii\itni n*in\tUr un voInnM' de citationîî.

Nous nou-horneron*ï,d';ipre>, VtfHyru^^*, ni t\nm mente de lAon Hoehe^,, déj^ k\U% st ^*m r^'xnumf le sens j^énéraL

* Vu peuple um^nUitiiu 4oH rA^UU'^r nnUi^i *\^$h pfj^ïïAh a h 4osi$ifM$ou d t$f$ p^mifUr ^;>^f/iM^«, mais quand il «r^tt ''Mr\hïu *\nH U /^*iitt*/^;^ ^4 d*;v*rnu*r jjj'jtiJ^^ iJ d'/H vr ^ftiUà^ii$H H \m 4omf

ff La trahison dans ce cas envers un /rouvemement chrétien est aussi condamnable que si elle s'exerçait à l'égard d'un gouvernement musulman : les conditions des traités conclus entre chrétiens et musulmans doivent être scrupuleusement observées par ces derniers.

« La rébellion des musulmans serait licite et constituerait même un devoir si le conquérant, chrétien ou idolâtre, voulait ordonner d'abjurer la religion ou de n'en plus observer les préceptes.

« Le meurtre d'un chrétien, en dehors de la guerre, est aussi réprimandable que celui d'un musulman. »

Je dois du reste ajouter que, dans mes conversations avec les lettrés musulmans, j'ai toujours trouvé chez eux une grande tolérance à l'égard des religions monothéistes ; ils tiennent en grand honneur les trois livres sacrés dépositaires de la Loi divine, le Pentateuque, TEvangile, le Coran, et ils sont commentés tous trois dans les mosquées. A Kong, les trois religions sont comparées à trois chemins qui mènent à un dieu unique^ bien que par des voies différentes. Et ce qu'il y a de curieux à noter, c'est qu'interrogés par moi sur les raisons qui à leurs yeux constituent la supériorité de Tlslam sur notre propre religion, les musulmans ne m'en ont jamais donné qu'une : ce C'est que leur religion est la dernière révélée, que Mahomet est le dernier prophète ayant porté la parole divine aux hommes, et qu'après lui, la loi divine n'a pas été modifiée. »

C'est cette raison, à leurs yeux péremptoire, qui rend le musulman réfractaire à toute conversion. Elle émousse le zèle des missionnaires, et ceuxci, dans les pays où ils sont en contact avec les musulmans, notamment en Algérie, doivent se borner à tenir des établissements hospitaliers ou se consacrer à des œuvres de bienfaisance.

Quels que soient les sentiments que Ton prête

à Mahomet, qu'on les attribue à Tinspiration divine, ou à des préoccupations d'un autre ordre, on est forcé de reconnaître qu'il n'a pas cherché h froisser les convictions des adeptes du monothéisme. S'il a supprimé les mystères, ce n'est pas par simple esprit de contradiction avec la loi chrétienne, c'est qu'il a remarqué que les mystères sont un obstacle à la diftusion d'une religion, et qu'entre autres la trinité pourrait faire croire au trithéisme. lia voulu, en affirmant l'existence d'un Dieu unique, rendre la croyance plus facile et dégager la religion de tout ce qui pouvait égarer l'intelligence des simplistes.

Evidemment, en procédant avec partialité au même examen que nous, les modifications apportées par Mahomet à la loi chrétienne peuvent se retourner, en partie tout au moins, contre lui ; on peut nier que, par la suppression de la mort et de la résurrection du Christ, il n'ait été guidé uniquement par le désir de simplifier la croyance et de la dégager des sujets de controverse aux-

?[uels leur examen peut donner lieu. Il serait acile de lui prêter d'autres préoccupations,- par exemple celle de se mettre lui-même à l'abri des persécutions et d'un crucifiement, mais ce serait alors en contradiction formelle avec ses propres actes et les propos qu'il a bien souvent tenus, car jamais le Prophète n'a dit qu'il avait des pouvoirs surnaturels. Au contraire, chaque fois que l'occasion s'est présentée, il a affirmé qu'il n'était qu'un homme comme tout le monde, et que pas plus que quiconque il n'était à même d'exercer une influence sur ses propres destinées ou celles des autres. Il voulait bien que tout le monde sache qu'il était aussi incapable de conjurer un danger que de le faire naître autrement que par les voies normales.

« Je ne suis chargé par Dieu que d'annoncer la loi divine, et rien de plus. »

L'Islamisme ne semble pas non plus en opposition avec nos idées de liberté, car Mahomet a proclamé que tous les hommes sont égaux devant Dieu et entre eux. Il a même, par sa doctrine, développé d'une façon étonnante les idées de fraternité et d'hospitalité, l'aide mutuelle et la solidarité.

« Le mal et le bien ne sauraient marcher de pair. Rends le bien pour le mal, et tu verras ton ennemi se changer en ami. » {Coran, ch. xlï, verset 34.)

« Une parole honnête, le pardon des offenses valent mieux qu'une aumône faite après la peine causée. » {Coran, ch. xi, verset 26o.)

« Ils t'interrogeront (c'est Dieu qui parle au Pro-

fihète) comment il faut faire l'aumône. Dis-leur : 1 faut secourir les parents, les proches, les orphelins, les pauvres, les voyageurs, etc. Le bien que vous ferez sera connu de Dieu. » {Coran; ch. XI, verset 2H.)

Dans sa remarquable étude sur la théorie du droit musulman, Savvas Pacha dit : « La première condition que Mahomet impose à l'homme par ordre céleste est de croire à V unité de Dieu et à la mission de son élu ; la seconde est la prière; la troisième est la redevance de V aumône, La redevance de l'aumône se prélève sur les biens des riches et se distribue aux pauvres. Cette redevance se prélève sur la valeur des biens meubles. Elle représente la quarantième partie de leur valeur (2 Y2 0/^)? sa perception est organisée sur la base d'une espèce de cens.

(( Tous ceux dont la fortune mobilière reste en dessous de ceux établis par la loi à propos de chaque espèce de biens meubles, les biens servant aux besoins premiers et journaliers étant

exonérés, ne sont pas taxables. Le pauvre et l'homme possédant le strict nécessaire ne sont pas soumis à cet impôt. Le riche seul le paye. Les règlements sur la redevance de Taumône sont conçus de façon à en faire retomber le poids sur les richesses et spécialement sur le luxe. Cette redevance servait — son nom l'indique —à secourir les pauvres vertueux et surtout à les mettre à même de travailler, de devenir, par leurs propres efforts, indépendants, productifs et utiles à leurs semblables. Elle était avant tout destinée à mettre le citoyen honnête et malheureux à Tabri des situations qui précipitent Thomme dans le gouffre du crime. »

Le Prophète professait aussi des idées très avancées frisant presque le socialisme, car il a préconisé le rapprochement du capital et du travail par rinterdiction du prêt à intérêt. Si ces admirables prescriptions ne sont plus toutes en vigueur, c'est qu'il en est de l'Islamisme comme des autres religions : révolution des sociétés en a rendu l'application de plus en plus difficile. Il est certain notamment que si dans notre Europe occidentale nous devions appliquer les lois de l'hospitalité du Coran, nous serions bien embarrassés; cependant on. peut constater que, même dans des circonstances assez difficiles, l'hospitalité musulmane est restée au-dessus de toute critique.

« Quand un étranger se présentera chez toi, donne-lui d'abord à boire et à manger, tu lui demanderas ensuite d'où il vient et où il va. »

« Ne passe jamais devant un étranger avec une marmite pleine sans f arrêter. »

« Si quelque idolâtre te demande un asile, accorde-le-lui, afin qu'il entende la parole de Dieu, puis fais-le conduire en lieu sûr. » {Corariy ch. IX, verset 60.)

On met souvent en avant certains crimes commis

par des musulmans, en violation avec les règles d'hospitalité que préconise le Coran. Ces crimes sont moins fréquents qu'on ne le pense, et, comme ils se produisent le plus souvent dans des conditions assez mystérieuses, on a une tendance à les expliquer par une trahison. Bien souvent il n'en est rien cependant.

Tous ceux qui ont été en contact avec les noirs musulmans ou non musulmans savent que si la vie de l'Européen est quelquefois menacée, c'est moins par hostilité des indigènes que par la propre ignorance dans laquelle se trouve TEuropéen. Ignorance des mœurs, des coutumes, des susceptibilités des indigènes, ou encore de certains événements qui se déroulent à son insu. C'est ce qui explique très bien les revirements subits qui s'opèrent dans le caractère des relations entre Européens et indigènes. J'en ai été moimême victime en plusieurs circonstances, entre autres lors de mon séjour dans le Mossi. J'entretenais des relations très cordiales et presque amicales avec le Naba de Ouagadougou, lorsqu'un beau jour, et de façon tout à fait inattendue, le Naba me fit transmettre Tordre d'avoir à rebrousser chemin et d'évacuer le Mossi. Rien ne m'avait préparé à un semblable refus ; bien au contraire, toutes les dispositions avaient été prises par moi et par lui, pour me permettre de continuer ma route vers l'Est. Aussi avais-je lieu d'en être très surpris, fis-je tous mes efforts pour faire revenir sur cette décision et pour connaître pour le moins les raisons qui pouvaient motiver une semblable rigueur. Ce fut peine perdue : non seulement je n'obtenais plus aucune audience du Naba, mais son entourage même me refusait le moindre renseignement. Après des vicissitudes sans nombre et très pénibles à travers le Gourounsi, j'atteignis un mois environ après le Dagomba. Là, j'eus connaissance, sans pour

ainsi dire l'avoir demandé, que pendant mon séjour à Ouagadougou, le Naba avait appris qu'un autre Européen circulait avec une troupe armée sur la Volta, aux environs de Salaga (1), qu'il m'avait soupçonné de connivence avec lui et d'être venu au Mossi pour espionner et travailler à sa perte. Admettons pour un instant que le caractère de ma mission ou que mes propres projets aient été de nature à me faire passer outre aux ordres du Naba et de ne tenir aucun compte de ses sujétions, j'allais à une mort certaine : le Naba m'aurait fait certainement tuer dans l'intérêt de sa propre sécurité et de celle de son royaume.

D'autres fois, on se met en mauvaise posture, à cause des exactions qu'exerce votre propre personnel à votre insu. Enfin, dans maintes circonstances, des Européens ont trouvé la mort à la suite de rixes entre le personnel de la mission et les indigènes, la rixe dégénérant très facilement en combat. Une fois un coup de fusil parti, on ne

5 eut plus répondre de rien. Il serait facile de citer es cas de ce genre tirés de l'épopée de la pénétration, et d indiquer maintes autres circonstances où l'Européen est mort, ou a failli mourir, pour des motifs ayant un caractère de gravité moindre. Qu'on examine ces catastrophes les unes après les autres, elles ont toutes pour origine l'ignorance, le défaut de préparation, quelquefois l'emportement, et, le plus souvent, un manque de renseignements qui ne permet pas d'apprécier une situation critique. Que ces événements se passent chez les musulmans ou chez les fétichistes, le même sort attend l'explorateur, et il serait injuste de les imputer plutôt aux uns qu'aux autres.

(1) Il s'agit du lieutenant allemand von François.

La grande vitalité de l'Islam, la rapidité et la facilité avec laquelle cette religion se propage, la barrière qu'elle oppose aux progrès de notre propre religion, ne la rendent ni sympathique à nos missionnaires, ni à tous ceux qui suivent leurs efforts. Ce sentiment est bien naturel quand on ne considère que la lutte entre les deux religions en Afrique, et la résignation avec laquelle l'une est forcée de plier devant l'autre. Il ne devrait cependant en résulter aucun froissement d'amour-propre, car bien que cette lutte de prépondérance ait tourné jusqu'à présent à l'avantage de l'Islam, il est juste de reconnaître que l'inégalité des forces religieuses en présence ne pouvait amener que ce résultat.

Cette inégalité des forces en présence, cet avantage de l'Islam sur la religion chrétienne dans la propagation de la foi, résulte de deux ordres de faits absolument distincts; les uns visent la religion musulmane en elle-même, les autres d'essence plus matérielle sont du domaine exclusif de la propagande.

Nous avons vu dans les chapitres précédents que les nègres ont été en contact avec les foyers islamiques dès les premiers siècles de l'hégire. Il est avéré aussi que déjà, au x® et au xi® siècles, l'Islam avait des adeptes dans ce que l'on peut convenir d'appeler les « ports du désert », c'està-dire les centres commerciaux les plus septentrionaux des pays noirs oîi aboutissaient, après la traversée désertique, les caravanes venant de l'Egypte ou des Etats barbaresques. On sait que ces caravanes, après avoir transité par certaines localités, telles que Tichit, Chinguéti, Hoden, ou encore Oualata, Arouan, Tademekket, avaient pour objectifs principaux Tombouctou, Sokoto, Kouka et Kano, ou les localités sur les ruines

desquelles certaines d'entre ces villes se sont édifiées depuis.

Ces ports désertiques étaient les seuls points de contact du commerce soudanais avec le reste du monde. C'est par Tombouctou qu'une bonne partie de notre Afriaue occidentale actuelle se ravitaillait jadis des objets de première nécessité et surtout du sel. On peut dire qu'à cette époque le Soudanentiraittout,sauf les vivres. Et cette situation commerciale prépondérante s'est maintenue florissante et prospère jusqu'à Tépoque où l'Europe civilisée est parvenue à disséminer ses établissements copamerciaux sur la périphérie de l'immense continent noir. Ce contact commercial de l'Europe date du reste d'une époque toute récente ; si on laisse de côté les expéditions commerciales isolées du xv® et du xvi® siècles, les plus anciennes tentatives commerciales sérieuses des Européens remontent au xvu® siècle, d'autres et les plus nombreuses datent d'hier. Et pendant cette longue période qui embrasse sept et huit siècles, la religion musulmane avait le champ libre, elle pouvait se présenter aux peuples nègres sous les diverses formes de propagande que nous avons énumérées, avec un avantage marqué^ celui d'une religion unique, sans concurrente.

Nos missionnaires ne sont venus que longtemps après; ce ne sont pas les chapelains de Bethencourt, ni les quelques pères isolés dont l'histoire nous conserve les tentatives et les efforts louables aux siècles derniers, qui auraient pu faire connaître le christianisme autrement que dans de rares circonstances et sous une forme absolument localisée. L'écho de leurs tentatives, comme l'apparition des découvreurs normands et portugais, n'a guère dépassé le littoral, les premières chutes des fleuves africains, la lisière de la forêt dense, ou le rideau de palétuviers qui borde les lagunes.

La pénéti^tion des missions, bien que maintes fois elle ait précédé les explorations, date d'hier. Et comment s'est-elle effectuée? Avec une lamentable pénurie de personnel: les vastes domaines qui constituent l'Afrique Occidentale française, y compris le Congo, n'ont jamais donné asile qu'à quelques centaines de missionnaires à la fois (1). Ceux qui mouraient à la peine — et c'était le sort réservé à peu près à tous — étaient toujours remplacés, mais jamais les missions n'ont pu essaimer vers ces régions, faute de ressources, le personnel nécessaire pour produire une évangélisation intense qui soit comparable par les résultats obtenus à l'œuvre musulmane.

Il serait donc souverainement injuste de les incriminer. Ils ont consacré à l'œuvre d'évangélisation toutes leurs forces, sans aucun ménagement, ni pour leurs ressources, ni pour leur vie, mais ils étaient trop peu nombreux.

Qu'y a-t-il de surprenant à ce que leur œuvre soit restée moins féconde que celle des marabouts? Le manque de personnel a été si manifeste, que l'évangélisation des fétichistes est à peine ébauchée. Cependant des millions de fétichistes peuplent des régions très accessibles aux missionnaires, notamment sur le littoral du golfe de Guinée. Dans certaines de ces régions, les convertis n'atteignent peut-être pas un pour mille ; dans d'autres, ces proportions sont encore moindres.

En tenant compte du chiffre total que peuvent atteindre les convertis au catholicisme et au pro-

(1) D'après les statistiques les plus récentes empruntées au Père Piolet {tes Missions catholiques françaises au A/X« siècle, V* volume : Afrique)^\es missions entretiennent dans les régions qui nous occupent environ 300 prêtres blancs, 200 prêtres noirs, frères blancs ou noirs et catéchistes et environ 300 sœurs.

Le nombre des missionnaires protestants paraît êt^e sensiblement égal, mais la proportion des pasteurs est très différente; la majorité penche vers 1 élément indigène, les pasteurs blancs sont la minorité.

testantisme dans toute FAfri^ue occidentale française et étrangère y compris le Congo, on peut évaluer que leur proportion n'est que de -2 0/0 au maximum sur l'ensemble de la population musulmane ou fétichiste qui peuple ces pays.

A cette infériorité numérique des agents de propagation qui est déjà si sensible, s ajoutent d'autres causes qui tiennent k l'essence même des deux religions en présence. Si l'une se présente aux nègres sous une forme convenant davantage à leur mentalité, l'autre s'adapte moins à ce milieu. Notre religion ne convient que difficilement à cette partie du genre humain, aux mœurs et aux besoins desquels elle se présente avec toute sa rigueur morale, sans être animée du large esprit de tolérance pour la faiblesse humaine qui convient «si bien aux âmes simples et aux goûts terrestres.

Il a manqué à la diffusion de la chrétienté en Afrique ladoption de quelques sages modalités, destinées à atténuer dans la mesure du possible l'écart qui existe entre la mentalité du nègre et la nôtre. L'Eglise en s'y résignant par prudence, comme elle l'a fait du reste dans maintes circonstances dans la société moderne, aurait pu apporter certains tempéraments qu'elle tolère dans l'Amérique du Sud, et aussi ailleurs. Pour vaincre en Europe les résistances des autres croyances, aux premiers siècles de l'ère chrétienne, l'Eglise était du reste entrée dans cette voie, quand elle a très sagement, à notre avis, fait coïncider dans la mesure du possible, les principaux événements de la vie du Christ avec certaines anciennes fêtes de l'idolâtrie.

Le christianisme dans d'autres circonstances a pensé également que, dans la propagande première, il était dangereux de rompre trop brutalement avec les mœurs établies et les erreurs ou les vérités admises par les peuples qu'on cherche à

convertir. On en trouve un exemple topique en Afrique même, en Ethiopie, où les pratiques religieuses chrétiennes ne sont encore, à Theure actuelle, pas affranchies des coutumes judaïques dont les peuples abyssins sont restés très fortement imprégnés.

Enfin on retrouve des préoccupations de cet ordre dans l'Islamisme, qui a recommandé non seulement le respect des religions monothéistes, mais a encore étendu ses tolérances à Tidolâtrie arabe.

On sait que, d'après les traditions arabes, la Caâba fut reconstruite en dernier lieu, peut-être un siècle avant la naissance de Mahomet, par un Arabe idolâtre nommé Ahmeur ben Laha (1), qui y plaça une idole appelée Hobal, et que d'autres tribus idolâtres y placèrent la leur. Lorsque Mahomet rentra victorieux à La Mecque, il détruisit les idoles du temple et abolit Tidolâtrie. Il consacra toutefois l'ancien pèlerinage des Arabes, en déclarant que la visite de la Caâba, Bit Allah (la maison de Dieu), était une œuvre pie pour tout musulman ; et il est indiqué dans un chapitre du Coran les règles que l'on doit suivre pour accomplijT le heudj (pèlerinage). L'usage de recouvrir à l'époque du pèlerinage la Caâba aune immense enveloppe en soie noire appelée kessoua remonte également aux Arabes idolâtres (2).

Chez les nègres, ces modalités offrent du reste de moins graves inconvénients qu'en Europe.

Le nègre même, quand il atteint un âge avancé, conserve quelque chose de l'enfant dans son caractère, qu'il soit chrétien, musulman ou fétichiste ; il aime les réjouissances et les fêtes, tout lui est prétexte pour s'amuser, et c'est avec le

(1) Consultez l'ouvrage déjà cité de Léon Roches.

(2) La kessoua est fabriquée au Caire au compte du Sultan de Constantinople; le droit de la fournir est considéré comme un acte de souveraineté.

plus profond naturel qu'il s'en explique comme on va voir. J'avais incité un de mes jeunes domestiques catholiques à apprendre un métier, et il était devenu excellent menuisier. Il m'en avait toujours conservé une certaine reconnaissance et chaque fois que je passais au Sénégal, il venait régulièrement me voir au passage. Un jour, en venant me saluer à bord d'un bateau de passage à Dakar, il avait mis un boubou par-dessus son veston d'ouvrier, et comme je lui exprimais mon étonnement de le voir habillé à la mode musulmane, il me répondit : « Pardon, monsieur Binger, je suis toujours catholique; mais de temps à autre, je fais aussi un peu musulman, à cause des fêtes. »

Cette réponse peut être très déconcertante pour quiconque n'a vécu de la vie de nos Soudanais. Pour tous ceux qui ont séjourné quelque peu dans nos possessions africaines, elle est tout aussi naturelle que pour mon ancien boy, qui n'y verra jamais une action blâmable, c'est une question ae mentalité.

L'Eglise actuelle n'a pas cru, à tort ou à raison, devoir, pour hâter et augmenter le nombre des conversions, entrer dans la voie des concessions momentanées, ou de la tolérance que commandait ce milieu. Elle s'est présentée sur la terre d'Afri-

3ue avec la satisfaction, bien légitime d'ailleurs, 'avoir évangélisé l'Europe et l'Amérique, et il lui répugnait de se plier aux exigences d'une vie sociale qui n'a pas encore évolué. Elle n'a pas compris que le manque d'enthousiasme que les nègres professaient à l'égard du christianisme tient surtout à l'écart considérable de nos conceptions avec les leurs, à leur état social si différent du nôtre, et que pour se conformer à notre religion, ils allaient être obligés de changer du tout au tout les conditions matérielles de leur propre

Car s'il est vrai que rhumanité a besoin de religion, il est vrai également qu'elle ne l'accepte souvent que si elle doit lui procurer des satisfactions répondant à ses besoins ou < à ses aspirations^ Dans certains milieux, elle réclame le mysticisme; dans d'autres, ses ambitions sont plus terrestres; enfin dans beaucoup de cas, et c'est celui du nègre, elle réclame l'un et l'autre. Et il faut bien recon»^ naître cju'une des forces de l'Islamisme est qu'il a su allier à ce qu'il y a plus de conciliable avec la nature ce qui peut être adopté sans examen par des êtres simples. Le mystère ainsi que les préceptes trop gênants dh l'humanité sont supprimés. Comme le dit si bien de Castries : « L'Islam a su écarter les obstacles de l'esprit et ceux de la chair. » Et c'est là évidemment une des grandes causes de succès de cette religion. Parla simplicité de son dogme, elle plaît aux âmes sim-

5 les et par certaines de ses complications, elle est e nature à satisfaire même des âmes élevées.

En un mot, elle est l'un et l'autre, elle s'adapte à tous les milieux, et elle est capable de se faire accepter à peu près partout en Afrique, car en alliant la sévérité au pardon, elle a trouvé, selon l'expression d'un musulman, le juste milieu entre les prescriptions trop législatives du Pentateuque et de la Bible, et les préceptes exclusivement moraux de l'Evangile.

Cependant il faut reconnaître que, malgré son aptitude à se faire accepter partout, la religion musulmane ne pourrait lutter qu'avec insuccès contre l'Eglise chrétienne. L'expérience a démontré que l'Islam ne trouve son véritable champ d'action que là où il peut donner un premier élément de civilisation, ou encore auprès de peuples qui sont sous le joug d'une religion trop tyrannique (i).

(1) De Castries.

Le christianisme reproche à Mahomet de n'avoir su toucher Tàme du musulman autrement que par la promesse d'une vie future remplie de jouissances terrestres, et c'est en effet une conception Îui n'idéalise pas la religion musulmane. Le tophète évidemment s'en rendait compte, mais il connaissait à fond le cœur humain, et il pensait qu'il valait mieux parler à ces âmes simples, à ces êtres qui vivaient pour la plupart dans des régions désertiques, de choses concrètes, de sources, de jardins ombragés, de fruits, de houris, que d'un paradis qu'il n'aurait su définir et que son auditoire n'aurait pas compris.

Ce moyen tiré des faiblesses humaines doit lui être pardonné, puisqu'il ne s'en est servi que pour faire connaître l'existence de Dieu et tirerune partie de l'humanité de l'ignorance.

Pour ma part, je suis sûr que le musulman éduqué perçoit autre chose dans ces promesses que des satisfactions terrestres, car j'en ai rencontré beaucoup chez qui la vie mortelle n'est que la préparation à la vie immortelle. Tous du reste, qu'ils se complaisent dans la prière, dans la propagande militante, dans l'éducation de leurs semblables, ou bien encore dans une vie purepaent exemplaire, estiment qu'à des degrés divers, ils ont été agréables à Dieu, et sont en droit d'aspirer aux félicités célestes.

Je me plais, à cet égard, à citer un cas que je prends parmi tant d'autres et qui m'a bien profondément frappé : c'est celui de Karamoko-Oulé, le souverain qui régnait sur Kong.

La seconde fois que je quittais cette cité, pour n'y plus retourner depuis, Karamoko-Oulé, très fervent musulman, m'accompagna jusqu'à une certaine distance de la ville. Le jour paraissait à peine, et maleré l'heure matinale il avait désiré me donner ce dernier témoignage de sympathie. Je m'arrêtais bientôt près d'un tamarinier pour rendre

la liberté à ce brave et digne homme et prendre •congé de lui. En le remerciant de la grande sym-

{)athie qu'il n'avait cessé de me témoigner, je 'assurais de ma bien vive et sincère amitié. De son côté, après m'avoir chargé de ses meilleurs -souhaits pour ma mère et donné sa bénédiction et ses vœux de bon retour, il ajouta d'un air attristé : « Dieu seul sait si nous nous reverrons jamais ; je suis vieux déjà !» — « Mais, ajoutaije, tu jouis d'une bonne santé et tu es homme de bien, et si Dieu t'appelle à lui, ce que je souhaite n'arriver que le plus tard possible, tu jouiras de toutes les félicités promises par le Prophète, et sur lesquelles, hélas ! nous autres chrétiens, nous ne pouvons compter! » Le vieux musulman, après avoir esquissé un fin sourire et m'avoir remercié, ajouta : « Je n'ai pas la crainte de mourir, j'ai la certitude de m'étre bien conduit sur terre, et me suis efforcé ma vie durant de faire le bien : aussi j'espère que Dieu, en m'appelant à lui, m'en tiendra compte. Pour ce qui est du reste (il faisait allusion aux jouissances terrestres, que je lui avais laissé entrevoir), je ne m'en suis jamais préoccupé, car, pour moi, la satisfaction d'une vie éternelle auprès de Dieu est bien autrement supérieure à tout. »

Cette conception de l'éternité, je l'ai rencontrée ailleurs, mais toujours chez les musulmans éduqués, et elle fortifie dans ma pensée ce sentiment qui existait déjà en moi : « Lorsqu'une religion peut amener l'homme à des aspirations aussi belles, et qu'elle est capable d'inculquer des sentiments aussi élevés, le moins qu'on puisse faire pour elle est d'agir à son égard avec la plus large tolérance. »

L'œuvre d'évangélisation de nos missions a été aussi largement contrariée par le manque de missionnaires que par les moyens inefficaces employés par eux, pour former des missionnaires

indigènes. Ces derniers auraient pu, dans une certaine mesure, évangéliser à leur tour, mais la plupart, même quand ils étaient animés d'une vocation sincère au début, n'ont pas persévéré dans la voie oii ils avaient été menés avec beaucoup d'abnégation et de dévouement, à cause de la question du célibat. Au besoin,les indigènes destinés àdevenir prêtres auraient bien renoncé à la polygamie, mais le célibat les mettait dans une situation si exceptionnelle vis-à-vis des leurs, si difficile vis-àvis de leur propre famille, qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner. Quelles raisons plausibles les missionnaires catholiques auraient-ils pu invoquer auprès de ces natures simples, pour démontrer la nécessité de ce sacrifice? Aucune. — Les missionnaires étaient embarrassés de leur donner d'autres motifs que ceux qu'ils invoquent euxmêmes, mais qui ne paraissent pas suffisants aux indigènes, chez lesquels les idées patriarcales et de famille sont si développées. C'est le célibat du prêtre catholique qui le place en infériorité vis-à-vis du pasteur protestant, et il explique le succès des missions protestantes dans certaines colonies anglaises. Si encore, sans transgresser les lois de l'Eglise, les missionnaires, au lieu de pousser leurs catéchumènes jusqu'à l'ordination, avaient sonçé à leur donner une situation intermédiaire entre le prêtre et le fidèle ! Quelque chose comme la qualité d'évangéliste ou de catéchiste qui leur aurait permis de se marier tout en les incitant et les autorisant à évangéliser et à obtenir des conversions. Ils auraient ainsi suppléé au manque de personnel dont ils souffraient. Mais presque rien n'a été fait dans ce sens,, ou du moins très peu, car ce n'est que tout récemment que les missions ont songé à créer ces auxiliaires noirs et je sais des esprits distingués, appartenant aux Missions, qui l'ont toujours déploré.

En regard de ce manque de missionnaires blancs, de ce défaut d'auxiliaires noirs, nous voyons les musulmans apporter une religion adé-

auate à la mentalité nègre et la propager dans es conditions qui ne peuvent être opposés au système de nos missions. Tout d^abord chez le musulman, il n'y a ni prêtre ni fidèle, tout le monde est croyant, chacun peut convertir. Il suffit d'emmener le néophyte à la mosquée, de lui apprendre à faire ses ablutions, ses prières, de l'obliger à n'y point manquer et le voilà converti. Il est loin ae notre pensée de dire que le musulman ainsi obtenu soit réellement un bon musulman. Assurément, non; mais il se perfectionne, l'initiation continue à mesure que son instruction religieuse se développe, et il se rend compte qu'il ne cesse de grandir aux yeux de ses coreligionnaires, en se perfectionnant dans la religion nouvelle.

Par la fréquentation des lettrés ou de gens mieux éduqués, il s'élève continuellement au niveau et même au-dessus de ses semblables. S'il est trop tard pour lui d'apprendre à lire, il fera instruire ses fils ; s'il ne joue encore dans les réunions publiques qu'un rôle secondaire, il a l'espoir d'être appelé plus tard à en jouer un plus considérable, car il ne cesse de s'élever dans son propre milieu. Et toute cette évolution a eu pour unique origine l'entrée dans une mosquée, ou simplement une prière en pleine brousse. Pas de sacrements, pas de mystères, un credo simple qui, selon la jolie expression de Castries, se résume, àTarticle delà mort, par un^este : « l'index levé vers le ciel, marquant ainsi l'existence de Dieu, d'un Dieu unique. »

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