Michel Bréal, Essai de Sémantique, p
XXIV INTRODUCTION
Dupes des mots, ils cherchent à s'en faire accroire et à en imposer aux autres.
Outre ces causes particulières à notre époque, il en est qui sont de tous les temps et contre lesquelles les gens de goût doivent sans cesse se tenir en garde. Nous voulons parler de la fausse analogie et de ce qu'on a appelé, dans la linguistique, la loi du moindre effort : deux causes qui, au fond, se réduisent à une seule, la paresse d'esprit.
Dans tous les siècles , s'est manifestée la tendance à donner aux diverses constructions syntaxiques une certaine uniformité et à les ramener à un type unique. Une trompeuse analogie nous porte à dire : aile?' à Paris et partir à Paris; je m'en sounens Qi Je m'en rappelle ; comme de raison et comme de juste; parler à quelqu'un et causer à quelqu'un. On pourrait multiplier les exemples.
D'autre part, en vertu du moindre effort à faire, on abrège des locutions : une pièce mouvementée, pour une pièce qui a du mouvement; un style imagé, pour un style qui a des images; un événement sensationnel, pour qui fait sensation; villégiaturer, pour être en villégiature; dératiser un bateau , pour en chasser les rats. Tout récemment, à l'Académie française, M. P. Bourget se ser-
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vait du verbe banaliser, pour : rendre banal. Celte tendance, qui a besoin d'être modérée, nous a valu un certain nombre d'expressions passées en usage. M. Bréal cite : un général^ pour un capitaine général; prêt à la grosse (aventure) ; soldat de V active, de la territoriale (armée) ; un assidu des premières (représentations); un peintre qui expose (ses tableaux) ; une femme qui reçoit (des visites), expression admise par l'Académie. On peut ajouter : un uniforme (vêtement). Le même auteur remarque que « c'est le même procédé dont se sert l'argot : « Cache ta men- « teuse », dit un personnage de Zola à sa fille qui bavarde^ ».
C'est la loi du moindre effort qui nous vaut également les locutions d'argot, où l'on ampute la queue ou la tête des mots : auto, métro, taxi, tram, bènef, sous-off', prof'^^ un cipal, pour « un garde municipal ». Ainsi ont été formés et sont restés dans la langue : Toinette, \)0\\v Antoinette ; Dorine, pour Théodorine ; Christophe , pour Christophore ; Aristote pour Aristotèle ; Archipel, pour Archipelagos.
Si l'on n'y résistait pas, cette double tendance à l'uniformité et à l'abréviation aurait
\. Michel Bréal, op. cit., p. 270, 271. 2. Naguère, à San Remo, nous entendions une Italienne appeler un de ses compatriotes : Signore prof.
XXVI INTRODUCTION
vite ôté à la langue sa souplesse et sa variété, pour la transformer en une notation algébrique sans couleur et sans vie. Notre idiome national y perdrait sa grâce et son charme.
Art. m. — Raisons de respecter la langue.
Mais, objectera-t-on, au nom de quels principes restreindre ainsi la liberté de l'écrivain dans la création des mots et des tours de phrase? De cette restriction on peut donner plusieurs raisons. D'abord , le besoin de continuité de la pensée française. Si l'on a pu dire que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants, cela n'est pas moins vrai de la littérature d'un peuple. « La limite à laquelle doit s'arrêter le droit d'innover n'est pas seulement donnée par une idée de pureté, qui peut toujours être contestée : elle est imposée par le besoin de rester en communication avec la pensée de ceux qui nous ont précédés. Plus le passé littéraire d'une nation est considérable, plus ce besoin se fait sentir comme un devoir, comme une condition de dignité et de force. De là l'idée d'une époque classique, offerte à l'imitation des âges suivants, idée qui n'a rien de chimérique, si l'on ne reporte pas l'époque classique à des siècles trop éloignés' ».
i. Essai de Sémantique, p. 298-300.
INTRODUCTION. xxvii
Ce besoin de continuité dans la pensée française, M. R. Doumic le faisait ressortir, il y a quelques mois à peine, avec beaucoup d'élévation et de force, dans un discours prononcé à la distribution des prix, au collège Stanislas (23 juillet 1909) : « Ce que vous venez apprendre au collège!... Vous venez y apprendre à être des Français. Pour être, dans toute l'acception du terme, un Français, ne croyez pas en effet, qu'il suffise d'être né en France, d'une famille française. Non. Et ce serait trop facile. Mais il faut encore une préparation et une éducation. Cela s'apprend d'abord en apprenant la langue. Quand vous pâlissiez, tout enfant, sur les difficultés de notre syntaxe, vous avez plus d'une fois maudit les grammairiens, les philologues, les lexicographes et autres esprits cornus.
« Mais vous savez très bien que ni la syntaxe, ni même l'orthographe ne dépend du caprice de quelques individus. Une langue est un organisme vivant. Elle a été peu à peu façonnée par le milieu. On y retrouve l'inffuence du climat et celle de l'histoire. On y devine les dons naturels et le génie national. On y voit transparaître l'âme d'un pays. Etudier notre langue, s'y perfectionner, devenir habile à toutes ses nuances, c'est cela même entrer en communion intime avec l'âme française ».