‹ Le peril nationalChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous ne pouvons fonder notre sécurité ni sur Tamitié de nos voisins, ni sur leur justice ; nous ne devons compter que sur notre force. Les Allemands, pour nous avoir mutilés et rançonnés, n'ont pas cessé de voir en nous Tennemi héréditaire. Nous sommes trop riches pour n'exciter aucune convoitise. Notre réputation de turbulence n'est pas si bien effacée qu'on ne soit tenté de nous rendre impuissants. Le principe de non-intervention n'est pas assez solidement établi pour que personne ne se mêle de nos affaires, si nous ne fermons bien notre porte. Rien ne prouve que nous ne devions plus jamais donner aux monarchies d'Europe l'occasion de redouter la contagion de nos idées. Une république trop agitée les inquiéterait ; une république trop prospère leur paraîtrait d'un fâcheux exemple. Une restauration ferait dire qu'il n'y a pas de dynastie sans ambition ; c'est un des thèmes habituels de la presse d'outre-Rhin, qui chaque jour

attribue aux prétendants français le dessein de rajeunir leurs vieux titres par des victoires. Qui voudra nous attaquer ne manquera pas de prétexte ; et, quand tout prétexte fait défaut, il n'est pas malaisé d'en inventer un ; un proverbe bien connu accuse les Allemands d'être peu scrupuleux en cette matière.

Nul ne conteste le péril ; on en discute seulement rimminence et la gravité ; ou bien, tout en admettant qu'il existe, on ne Ta pas assez présent à l'esprit. On y croit comme beaucoup de chrétiens à l'enfer, sans y penser.

Notre amour-propre national serait d'ailleurs cruellement blessé, si nous étions obligés de rapporter notre tranquillité à la bonté d'autrui. Passer pour des brebis qu'on ne tond ni ne mange, ce n'est pas l'idéal où nous aspirons ; un tel rêve est ai^ssi peu séduisant qu'il est chimérique. Nous nous piquons aujourd'hui de ne vouloir que la paix, et nous sommes sincères. Encore faut-il que notre modération ait quelque mérite ; mieux vaut inspirer l'estime à force d'être sage que le mépris à force d'être faible. On a dit quelquefois que la France pourrait devenir une grande Belgique. Mais la Belgique doit sa sécurité à la jalousie mutuelle des puissances. Il est douteux qu'elle échappât aux convoitises d'un de ses voisins, si les autres fermaient les yeux ou tombaient dans le néant. Les Belges même, au lieu de s'endormir sur la foi des traités, s'arment de leur mieux pour aider au besoin leurs protecteurs ; ils se fortifient pour attendre en cas de surprise le secours auquel ils auraient droit. Si la France devenait une grande Belgique, elle ferait comme l'autre ; elle aurait une armée selon ses moyens. Or, la Belgique, six ou sept fois moins peuplée que la France, compte mettre deux cent mille

hommes sur pied, le jour où elle serait menacée.

La fortune nous a avertis deux fois en ce siècle ; nous avons reçu deux grandes leçons : celle de 4844- 1815 et celle de 4870. Quel fruit en avons-nous tiré? Les désastres qui marquèrent les dernières années du règne de Napoléon I", les deux invasions que nous attira le grand homme, n'inspirèrent aucune inquiétude patriotique. L'énormité de la coalition qui nous avait accablés nous dispensa de rougir, et môme de réfléchir. Nos pères se dirent que nous nous étions fait trop d'ennemis, que nous ne pouvions résister éternellement à l'Europe entière, et qu'un héros même finit par succomber sous le nombre. Beaucoup pleurèrent sur la chute et les souffrances de l'empereur ; beaucoup maudirent les Bourbons comme les créatures de l'étranger. Mais Tamour-propre national ne fut pas atteint. Toute la France se mit à ruminer sa gloire ; la Restauration et le règne de Louis-Philippe se passèrent à contempler la Colonne. Il semblait que toute armée française fût faite pour se promener de capitale en capitale, dès que l'occasion s'en présentait. L'histoire de nos revers, parfois si humiliants, depuis Grécy jusqu'à Rosbach, ne suggérait pas le moindre doute. On ne daignait pas se rappeler que nos triomphes, de 4792 à 4809, avaient été facilités par trois circonstances assez rares : la fièvre d'une révolution, le génie d'un nouveau César et l'imbécillité de nos adversaires. On admettait couramment que la France pouvait sans peine lutter à la fois contre deux grandes puissances militaires; les hommes prudents et modestes pensaient seuls que peut-être il n'en faudrait pas affronter trois.

Sous Louis-Philippe, cette outrecuidance s'étala sans vergogne. L'opposition reprocha unanimement

au roi de juillet de n'avoir pas jeté le défi à l'Europe monarchique, de n'avoir pas déchiré les traités de Vienne à coups de canon. On vit des hommes sensés qui, dans la vie ordinaire, ne donnaient aucun signe de perturbation mentale, se prendre d'enthousiasme pour ridée séduisante d'une guerre générale. En 1840, cette folie effleura le pouvoir. L'Angleterre avait rallié contre nous, dans la question d'Orient, les trois cours du Nord ; M. Thiers, depuis si sage, fit mine de braver cette coalition. Il est cependant permis de croire qu'il voulait seulement amuser un peuple épris de témérité, et qu'il se réservait de dénouer la crise sans nous jeter dans l'abîme. C'est M. Guizot qui se chargea de cette tâche, et qui assuma l'odieux d'une retraite nécessaire. Cet acte de raison et de patriotisme fut pour son ministère un fâcheux début; nous en étions encore à ne pas pardonner à un homme d'État une preuve de sens commun.

L'Empire revint. Pour les classes dirigeantes, c'était surtout l'avènement d'un pouvoir fort, la revanche de février et de juin; pour le peuple, c'était surtout la revanche de Waterloo, le retour de l'aigle. Aussi Napoléon III fit-il bientôt la guerre; un héritage de gloire veut être cultivé. Par une conséquence imprévue, c'est alors que la légende commença à pâlir. L'opposition jeta le grand empereur sur la sellette : la critique est souvent fille de la haine. L'histoire affranchie ne contesta point le prodigieux génie du héros, mais elle mit en lumière les épisodes moins brillants de l'épopée. On vit la réputation de Béranger, après s'être élevée si haut, baisser et tomber presque à plat. Il y eut même un peu d'excès dans la réaction. Pour faire pièce à l'empire, des hommes de talent et d'esprit soutinrent, ou peu s'en faut, que les meilleures armées sont les

armées improvisées, qu'un peuple assailli n*a qu'à se lever pour écraser l'envahisseur, et que le budget de la guerre est toujours trop chargé.

D'autre part les connaisseurs contestèrent la valeur des lauriers dont Napoléon III se couronnait. En Grimée comme en Italie, loin de faire tête à une coalition, nous avions des alliés. On soupçonna que l'Afrique nous avait gâtés, que l'habitude de combattre les Bédouins prépare mal à la grande guerre, que nous manquions trop souvent d'ordre et de prévoyance, que nos soldats valaient mieux que nos officiers, et nos officiers que nos généraux. Quand les Autrichiens furent accablés à Sadowa, on ouvrit les yeux sur la nécessité du service obligatoire ; on parla de réforme, et la modestie faillit être à la mode.

Mais ce ne fut qu'une impression fugitive ; au fond nous restâmes pénétrés de chauvinisme. La raison fait lentement son chemin dans les esprits ; les préjugés flatteurs sont les plus tenaces. Nous ne pouvions nous empêcher d'admirer l'armée prussienne. Mais nous étions encore très-fiers de la nôtre, de notre fantassin alerte et que rien n'embarrassait, de nos brillants officiers. La presse en vogue nous traçait toujours le portrait, nous racontait toujours les aventures de ces galants colonels, de ces jolis capitaines, de ces souslieutenants musqués, pour qui la bravoure était une parure, mais pour qui la guerre n'était pas un métier, qui se battaient bien, mais ne travaillaient guère, et croyaient volontiers qu'un militaire n'a de devoirs à remplir que sur le champ de bataille.

Donnons-nous la consolation d'accuser le destin. Niel mourut ; ce fut le premier de nos désastres, et non le moins grand. Napoléon III, qui avait entrevu la vérité, se laissa désormais tromper; il n'était pas de

force à déjouer la conspiration de la frivolité. On ne demandait qu'à se faire illusion : le premier venu nous affirma que nous étions prêts; nous l'en crûmes sur parole. Nous soupçonnions bien qu'il nous manquait quelque chose ; mais nous avions nos fétiches : pour les uns c'était l'étoile des Bonaparte, pour les autres la fortune de la France. Les plus modestes et les plus sceptiques pensaient qu'après tout , si l'affaire tournait mal au début, il restait Télan populaire, la levée en masse, la Marseillaise en action. Le bas-relief de Rude avait l'air d'une suprême et infaillible ressource.

La guerre éclata, nous n'en referons ni l'histoire ni la philosophie ; cette tâche est au-dessus de nos forces et hors de notre compétence. Mais nous nous plaçons au point de vue d'un simple citoyen. Quels enseignements devons-nous tirer de cette douloureuse épreuve? Que nous apprenait la défaite, cette cruelle maîtresse d'école?

Rien de nouveau. Elle nous rappelait seulement des vérités bien vieilles, que nous n'aurions jamais dû oublier.

Passons donc en revue les leçons que cette guerre a données, nous ne disons pas aux gens du métier, mais à la nation, et voyons s'il en est d'imprévues et d'originales. Nous allons aboutir à cinq ou six maximes aussi antiques que les proverbes de Salomon.

Une armée qui a été excellente peut devenir insensiblement médiocre, et sa gloire passée n'être pour elle qu'un piège. L'effondrement de la Prusse en 1806 devait nous éclairer là-dessus. La guerre de Sept-Ans avait porté au plus haut point la réputation de l'armée des Hohenzollern. Frédéric II avait usé en homme de génie d'un instrument admirable. Ses, lieutenants pas-

sâient pour dignes de lui : Brunswick notamment avait plus d'une fois battu nos généraux. A la veille dléna, les fils et les élèves des vainqueurs de Rosbach brûlaient de se mesurer avec les Français, ces parvenus de la victoire. A Berlin la confiance était entière. On avait glissé dans la décadence sans s'en apercevoir, sans s'en douter. La médiocre campagne de 1792 n'avait pas même été un avertissement utile. On aimait mieux se rappeler le grand Frédéric, comme nous aimions mieux, soixante ans plus tard, penser aux coups de foudre de Napoléon I" qu'aux tâtonnements des guerres de Grimée et d'Italie. Ce n'est pas l'orgueil qui entretient le feu sacré, c'est le travail. L'apparition d'un homme de génie est un accident qui se produit çà et là, au hasard, de siècle en siècle. Il faut donc faire en sorte que des hommes de talent suffisent : on en trouve toujours quand on sait les chercher et les mettre à leur place. A y regarder de près, les victoires de Frédéric II sont peut-être plus étonnantes que celles de Napoléon P', car il luttait contre une coalition formidable, et son royaume était bien mince. Or les Prussiens furent plus vite écrasés en 1806 que les Français en 1870, et leur puissance croula encore plus subitement que la nôtre sous le poids de la défaite. Nous devions donc savoir, en partant pour Metz, qn'une légende ne gagne pas de batailles, qu'on ne fait pas la guerre avec des souvenirs, et que des canons neufs valent mieux que de vieux lauriers.

Il est nécessaire d'opposer le nombre au nombre, quand on a affairé à un peuple brave. Cela saute aux yeux ; les Allemands ne sont pas des Chinois. Pour compenser une infériorité numérique considérable, il faut posséder à la fois des généraux hors de pair et des troupes rendues invincibles par une suite de cam-

pagnes heureuses. Les enfants seuls pouvaient supposer qu'un Français valût deux ou trois Prussiens. Si la République française l'emporta sur la coalition des monarchies, c'est que la Convention mit sur pied des masses. La campagne d'Italie, oîi Bonaparte détruisit ^successivement plusieurs armées plus grosses que la sienne, est un de ces tours de force qu'on ne fait pas deux fois en un siècle ; la campagne de France, qu'on admire autant, dura peu et finit mal. Le plus souvent Napoléon décidait le succès en portant sur un point dont il devinait l'importance, des forces supérieures au moins par la valeur des soldats. On ne voit pas qu'il se soit jamais amusé à affronter des luttes profondément inégales. Encoïe avait-il le droit de compter sur ses vétérans et de dédaigner la médiocrité des généraux qu'on lui opposait. Il eut plus d'une fois en face de lui des recrues commandées par des sots. Malgré la conscience qu'il avait de son génie, il n'eût certainement pas imité en pareilles circonstances la témérité de son neveu et la présomption du maréchal Lebœuf.

Il faut toujours connaître ses forces et celles de son adversaire. Voilà encore une de ces propositions dont l'évidence ne date pas d'hier. S'embarquer dans une pareille aventure sans savoir combien d'hommes on peut mettre en ligne, combien d'hommes on aura devant soi, c'est une faute dont on peut apprécier la grossièreté sans avoir médité profondément sur l'art militaire, sans avoir étudié par le menu l'histoire de nos désastres. Un négociant n'a pas besoin de faire faillite pour apprendre qu'il aurait dû tenir à joiir son carnet d'échéances, et dresser son inventaire tous les ans. L'ignorance, l'imprévoyance, l'étourderie, ne sont pas des manquements aux règles de la stratégie ;

ce sont des défauts de caractère, que révènenient châtie, mais ne révèle pas. En 4870 on ne pouvait rien ignorer, car depuis longtemps les nations européennes font à haute voix le compte de leurs dépenses et de leurs armements, de leurs sacrifices et de leurs ressources. Toute ambassade possède au moins un attaché militaire ; celui que nous entretenions en Prusse avant la guerre sut voir et sut parler. Faute d'un observateur placé sur les lieux, il suffirait de lire quelques journaux, de suivre les débats des Chambres, de parcourir Talmanach de Gotha. Les orateurs et les publicistes pouvaient discuter, argumenter, ergoter ; le gouvernement devait savoir.

Il faut toujours être prêt, aussi prêt que possible, même si Ton ne nourrit aucun dessein belliqueux, car on peut être attaqué. Ce n'est que dans les duels qu'on mesure la longueur des épées, qu'on attend le signal des témoins et qu'on se met régulièrement en garde avant de ferrailler. Un peuple doit être en garde à toutes les heures de sa vie. Il importe donc que tout soit prévu et réglé d'avance pour tous les cas possibles, 'Le pied de guerre n'est pas le pied de paix; mais le passage de l'un à l'autre est le principal objet des méditations d'un ministre qui connaît son devoir. Les troupes ne sont pas faites pour défiler aux jours de revue, ni pour ajouter à la pompe des enterrements solennels; on n'entretient pas un régiment pour faire de la musique le dimanche siir la place d'armes^ ni pour enrichir les fournisseurs. Le ministre devrait donc chaque soir se poser cette question : « Si l'on déclare la guerre demain matin, pourrai-je demain à midi affirmer que tous les services sont organisés? » Si la réponse est négative, il s'endort coupable.

Être prêlr tout le monde sait ce que c'est. F

182 LA FRANCE BN 1881.

teur de théâtre est-il prêt à donner une pièce si tous lés décors ne sont pas peints, les trucs montés et essayés, les rôles distribués, appris, répétés? Que chacun ait sa place marquée d'avance, et soit en naesure de s'y rendre sans délai ; que chacun connaisse son devoir, et puisse le remplir sans empêchement ni confusion Jl faut que Ton ait raccourci, autant que le peuvent faire la prévoyance et l'activité, le temps nécessaire pour entrer en campagne ou supporter le choc de l'ennemi. Il faut aussi que le terrain ait été étudié, que l'étatmajor ait prévu toutes les façons différentes dont la lutte peut être engagée. Un bon joueur d'échecs con. naît toutes les ouvertures ; ce n'est que dans le courant de la partie qu'il se fie à l'inspiration autant qu'au calcul ; les débuts sont classés et analysés ; on en possède la théorie complète, pour l'offensive comme pour la défensive. Se donnera-t-on moins de peine quand il s'agit de pousser sur l'échiquier un demi-million d'êtres humains, et de mettre au jeu l'honneur et l'intégrité de sa patrie ? La nécessité d'être prêt, c'est une de ces vérités qui courent les rues, et que l'année 1870 n'a révélées à personne. Quel est le maître de maison qui attend un hôte sans se préparer à le recevoir? Nous ne nous sommes pas bornés à attendre cet hôte redoutable^ la guerre: nous l'avons invité, nous l'avons contraint de venir. Pour juger les hommes qui ont oublié des maximes aussi triviales, il n'est pas besoin de politiques^ de philosophes, de tacticiens; la moindre femme de charge pourrait les condamner, et ils auraient apparemment mieux su leur métier, s'ils l'avaient appris dans quelque modeste manuel d'économie domestique.

Enfin, il ne faut pas compter, pour repousser une invasion, sur les moyens de défense qu'on organise

pendant Tinvasion, sur les troupes qu'on rassemble en hâte, et qu'on envoie au feu sans les avoir exercées et entraînées. L'histoire de notre première Révolution n'a pu tromper à cet égard que ceux qui prennent leurs préjugés pour des dogmes, et leurs rêves pour des garanties. La coalition de 1793 eut des chefs plus que médiocres. En ce temps-là on faisait encore la guerre avec une lenteur que Napoléon a fait passer de mode. Qui donc avant 1870 ignorait que les soldats les plus braves ont besoin d'apprentissage, qu'il faut des cadres solides^ que le « vaincre ou mourir » ne se décrète pas, que les Français sont trop doux pour la guerre au couteau, trop riches pour affamer l'ennemi, surtout depuis l'invention des chemins de fer? Autrefois, nous l'avons déjà dit, un peuple qui se défendait avait naturellement l'avantage, parce que les armées étaient peu nombreuses, et les communications difficiles, parce que la guerre n'était nationale que pour l'envahi, parce que l'armement était simple et que la passion tenait aisément lieu d'instruction. Mais nous n'en sommes plus là. Il y a de vieilles idées qui n'ont plus de réalité et de belles phrases qui n'ont plus de sens. On ne se fait plus tuer comme on veut ; la mort vient de trop loin : on ne peut pas faire une demi-lieue pour l'aller chercher tout seul. On ne se précipite plus dans la mêlée, parce qu'il y a des combats oîi l'on ne voit pas même l'ennemi. On ne supplée pas à l'habitude du feu par un généreux élan, parce qu'il faut désormais au moins autant de patience que d'ardeur : le courage de rester s'acquiert' moins vite que le courage de marcher. On ne remplace pas par l'intelligence du soldat les approvisionnements qui manquent, parce que la maraude, qui peut à la rigueur nourrir mille hommes, n'en nourrit pas cent mille.

La guerre moderne exige une préparation plus longue, plus diverse, plus complète, un concert plus harmonieux de tous les rouages, un usage plus sûr de toutes les facultés de l'esprit et du caractère. La guerre ancienne était une poésie qui s'improvisait; il n'y fallait que du mouvement et du cœur. La guerre nouvelle est une prose savante, où les qualités brillantes ne suffisent pas, si l'on n'y joint les qualités solides que donne une laborieuse culture. La victoire était jadis le prix de la bravoure; c'est maintenant un prix d'excellence ; on la mérite par un ensemble de supériorités.

Ainsi nos désastres ne nous ont enseigné aucune vérité surprenante. Ce n'est pas à notre intelligence que s'adressait cette sanglante leçon. Il n'y a là aucune révélation. M. de Moltke n'est assurément pas un plus grand stratégiste que Napoléon ; a-t-il beaucoup innové ? Avant lui, on connaissait l'art de surprendre un ennemi en pleine formation, de couper une ligne trop étendue et mal liée, d'envelopper une armée qui s'est laissé tourner. Avant lui, on savait deviner un point faible, profiter d'un premier avantage, poursuivre un vaincu sans le laisser respirer, puis l'acculer et l'achever. Nous savions avant Wissembourg qu'il ne faut pas laisser écraser ses têtes de colonnes, avant Reischoffen qu'un corps d'armée doit s'appuyer sur les corps voisins, avant Gravelotte que pour rompre un réseau il faut peser de toutes ses forces sur la maille qu'on attaque, avant Sedan qu'une armée sans consistance doit chercher un point d'appui, non courir les aventures. Nous savions avant Napoléon III qu'il est imprudent de déclarer la guerre quand on n'est pas le plus fort, avant M. Ollivier qu'un homme d'État sérieux n'accepte pas la responsabilité d'une poli-

tique qu'il désapprouve, avant M. Lebœuf qu'on n'est pas prêt quand on n'a rien prévu.

Nos revers ne nous ont-ils donc rien appris? Us nous ont fait connaître nos défauts, ou plutôt ils nous les ont rappelés à force de les montrer à l'œuvre et de les mettre en lumière.

Ces défauts, on peut leur donner difTérents noms, et ranger nos défaillances sous différents titres. On peut énumérer l'imprévoyance, qui ne pense qu'au présent, et oublie l'avenir; la légèreté, qui se décide sans peser les motifs; la faiblesse, qui sacrifie des raisons graves à des craintes frivoles ; on peut accuser la paresse et la mollesse, la noncbalance et la négligence. Mais à quoi bon se perdre dans ce détail ? A quoi bon définir des nuances si voisines? Ce sont plusieurs mots pour une même chose, plusieurs symptômes d'une môme maladie. Cette maladie, c'est l'afTaiblissement de la volonté. La plupart des hommes qui font mal ne font pas mal parce qu'ils se trompent, mais ils se trompent pour se dispenser de bien faire. Les lumières manquent presque toujours moins que rénergie.

Napoléon III aurait voulu, en 1866, contenir la Prusse après Sadowa ; il ne le voulut pas. Il aurait voulu organiser plus fortement une armée dont il connaissait l'insuffisance, constituer plus solidement la garde mobile ; il ne le voulut pas. M. Emile Ollivier aurait voulu empêcher la guerre; il ne le voulut pas. La Chambre désirait conserver la paix ; elle ne le voulut pas. Les chefs de service, les généraux, les intendants, auraient voulu que nous fussions prêts ; ils ne le voulurent pas. Partout des velléités, nulle part des volontés. A chacune des étapes de notre chute, on aperçoit de bonnes intentions, des idées justes, des

tentatives sages : rien n'aboutit ; l'effort n'atteint pas le but. Sans doute on finit par déployer plus d'activité. Mais que de choses se firent trop lentement ou trop tard ! Que de temps perdu à Paris et en province, au moment où il eût fallu réparer par des prodiges de promptitude les fautes prodigieuses du début ! Le gouvernement de la Défense nationale futril égal ou inférieur à sa tâche ? C'est ce que nous n'oserions décider. Dans le premier cas, il faut conclure que le mal était universel, au point d'atteindre môme l'opposition, môme les plus ardents patriotes. Dans le second cas, il faut avouer qu'après Sedan le mal était irréparable.

Quoi qu'il en soit, c'est par le caractère, et non par l'intelligence, que nous avons péché. C'est par le caractère bien plus que par l'intelligence que les peuples, comme les hommes, sont heureux ou misérables, et l'on se relève plus en se corrigeant qu'en s'éclairant.

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