CHAPITRE II
A peine avions-nous signé la paix, cédé deux provinces et promis cinq milliards, que l'idée de la revanche s'empara de tous les esprits. L'abandon de l'Alsace-Lorraine ne nous semblait pas définitif; nous n'admettions pas que le démembrement de la patrie fût un dénouement. Tandis que le vainqueur occupait encore une partie du territoire qu'il nous avait laissé, nous parlions tout haut devant lui de la haine qu'il nous inspirait. Notre rancune ne craignait pas de pousser à bout sa défiance. Peu à peu, nous avons changé de sentiment, et le désir de la vengeance a fait place à l'appréhension d'une invasion nouvelle. « Prenez garde, disions-nous en 1872 ; nous recommencerons. — Prenons garde, nous disons-nous maintenant ; ils pourraient recommencer. » Au lendemain d'une guerre terrible, nous étions belliqueux ; dix ans après, nous sommes pacifiques.
Les principales causes de ce revirement sont aussi celles qui ont empêché la leçon de 187(y de porter tous ses fruits. Nous nous sommes consolés ; nous avons éprouvé d'autres émotions ; nous avons reconnu par l'expérience combien il est malaisé de s'amender.
Quand un grand malheur est en môme temps une
grande leçon, il n'est pas bon qu'on s'en console trop vite. En quittant les vêtements de deuil, on reprend le train des distractions et des plaisirs d'autrefois. Les résolutions viriles sont oubliées, les projets de réformation mis à l'écart. Or nous avons été bien prompts à retrouver notre sérénité un instant troublée. Assurément une grande nation ne doit pas se laisser abattre par l'infortune. Athènes vaincue n'a pas à singer Sparte ; on ne devient pas austère d'un jour à l'autre, môme sous le coup d'un désastre. D'ailleurs nous y perdrions trop. Mais on devrait être difficile dans le choix des consolations qu'on accueille, et nous n'avons pas été difficiles.
Nous n'avons jamais voulu bien connaître l'histoire de nos revers. Pendant la guerre, nous ne cessions de nous abreuver de mensonges. L'Europe tout entière a ri de notre crédulité incorrigible, et ce ridicule gênait un peu nos amis du dehors. Les gouvernants ont entretenu nos illusions avec une complaisance parfois coupable. Ils ont eu pour la plupart le double tort de ne pas ressentir assez de confiance, et d'en témoigner trop. Us nous prenaient pour des enfants, qu'il faut soutenir par des chimères, mais dont il ne faut pas attendre de grands efforts. La presse et le public à l'envi avalaient les fausses nouvelles comme de l'eau. La lecture des journaux du temps a quelque chose d'humiliant; à chaque ligne on ne peut s'empêcher de comparer leur langage avec la réalité, et d'en rougir. Nous avons, pendant six mois, vécu en plein roman. Cela pouvait du moins servir à relever certains courages : la vérité ne nous eût-elle pas écrasés? Mais, une fois la paix conclue, il convenait de voir les choses comme elles s'étaient passées, et nous avons continué à nous flatter. Sans doute l'histoire de nos défaites a
été sérieusement étudiée , honnêtement racontée ; nous avons tous lu bien des livres sur ce douloureux sujet. Mais cette instruction a effleuré nos esprits sans les pénétrer ; ou bien nous passons légèrement sur ce qui blesse notre amour-propre ; ou bien nous tirons de faits vrais des conséquences fausses.
Ainsi nous répétons sans cesse que nous avons été écrasés par le nombre; nous exagérons à plaisir le chiffre des troupes allemandes qui ont envahi notre territoire. On dit encore tous les jours qu'il y avait un million de Prussiens chez nous, ce qui n*est pas exact. Au fond, cela importe àThonneur des armées et des généraux vaincus bien plus qu*à Thonneur de la nation elle-même. Personne n'a jamais prétendu que les Français fussent lâches. Les Prussiens à léna n'étaient pas non plus un ramassis de poltrons. A cet égard , presque tous les peuples d'Europe se valent. Ce qui assure aux uns la victoire sur les autres, c'est l'organisation, la discipline, le talent des chefs, quelquefois le génie d'un homme; c'est l'élan patriotique et l'enthousiasme. Il y a bien aussi ce qu'on appelle le hasard ; mais le hasard n'est que le résultat d'une somme de petites causes. Les gens malheureux sont presque toujours accablés sous le poids d'une multitude de menus défauts, et les gens heureux sont récompensés d'une foule de menus mérites. On accuse souvent la Fortune d'être aveugle, précisément parce qu'elle est très-clairvoyante, parce qu'elle tient compte de mille détails qui nous échappent.
Si nous avons été écrasés par le nombre, c'est une excuse pour tel ou tel; ce n'est pas une excuse pour la nation française. La population de l'Allemagne n'était pas supérieure à la nôtre ; elle aurait dû être inférieure, car notre territoire était un peu plus éten-
du; il est bien plus fertile. Si nos ennemis ont mis plus d'hommes en ligne, c'est qu'ils s'étaient préparés à cette lutte que nous engagions et qu'ils attendaient. C'est qu'ils avaient travaillé plus que nous; c'est que, voulant s'agrandir, ils avaient supporté tous les sacrifices que leur gouvernement jugeait nécessaires. Chez nous l'opposition , et une opposition assez peu nombreuse, réclamait le désarmement et préconisait la garde nationale. Mais cette opposition paralysa la faible volonté du souverain et intimida la majorité du Corps Législatif, parce qu'elle représentait sur ce point l'opinion publique. Nous nous flattions d'un héroïsme fougueux, à l'heure et à la journée, mais nous avions horreur des longs travaux, nous avionç peur de nous déranger, toujours prêts à donner à la patrie jusqu'à la dernière goutte de notre sang; pour notre temps et notre peine, c'est autre chose. Un général qui est battu parce qu'il n'a pas assez de soldats peut à la rigueur se laver les mains de sa défaite, mais le peuple qui envoie à l'ennemi une armée insuffisante ne saurait invoquer cette insuffisance comme une circonstance atténuante. Il est seulement permis d'en conclure que son cas n'est pas désespéré, et qu'une autre fois il fera mieux. C'est une espérance pour l'avenir; ce n'est pas une justification pour le passé.
Une autre excuse bien souvent alléguée, c'est l'incapacité de la plupart des hommes qui ont exercé un commandement ou occupé un poste considérable, depuis Napoléon III jusqiu'au général Trochu, depuis MM. de Gramont et Lebœuf jusqu'à MM. Jules Favre et Le Flô. Parmi les grands acteurs de ce drame, il en est pourtant bien peu qui n'aient pris la plume ou la parole pour se défendre, qui n'aient prétendu se blan-
chir aux dépens d'autrui ou de la Fortune. Jamais ij n'y a eu si peu d'aveux pour tant de fautes. Les enquêtes auxquelles se sont livrées les commissions parlementaires, sans parler des historiens, semblent démontrer que la partie était perdue d'avance, et que nous n'étions pas en état de lutter. Nos défaites et nos défaillances ne seraient que des résultats^ des conséquences, symptômes inévitables d'une maladie déjà ancienne et sûrement funeste, comme ces complications qui ne sont pour les organismes^ ruinés que des manières de mourir. Ce que le vulgaire prend pour une cause n'est qu'un effet. Le vent d'automne ne fait tomber les feuilles que parce qu'elles sont flétries. Il y a des gens qui sans le savoir appartiennent à la mort. Elle tient sa proie; rien ne peut la lui dérober; elle hésite seulement sur la manière d'en finir; du reste, une chiquenaude y suffira. Une grande nation n'arrive jamais à cet excès de débilité. Mais elle peut être assez affaiblie pour céder au premier choc d'un ennemi qu*elle se croyait capable d'affronter presque sans péril.
Moins prêts que les Prussiens , nous devions facilement être vaincus , à moins d'hommes supérieurs ou d'un violent effort. Il fallait des prodiges pour nous sauver. Nous n'avons pas fait des prodiges, il s'en faut Peut-être même, si la résistance avait été plus acharnée, l'attaque aurait-elle été plus forte : le vainquent avait des réserves. Pour nous, qui étions àur la scène, luttant et souff'rant, les épisodes de la pièce nous onl presque jusqu'au bout tenus en suspens. Pour les spectateurs éclairés, le dénouement était contenu tout entier dans le début; les actes intermédiaires ressemblaient à ces péripéties artificielles dont un auteur habile se sert pour entretenir l'intérêt, pour retarder
une catastrophe prévue. Ce n'était, après tout, qu*un remplissage émouvant.
Ainsi pensent les témoins impartiaux; ainsi parlera probablement l'histoire. Car elle enregistre les miracles, et même elle les explique , mais elle explique encore mieux leur absence. Quoi qu'il en soit, si nous avons eu des généraux et des diplomates incapables^ cela tenait ou à ce que notre race appauvrie ne fournissait plus d'hommes de mérite, ou à ce que le gouvernement ne faisait que de mauvais choix. Ces deux alternatives sont également peu flatteuses pour l'amour-propre national.
Ce n'est pas que la nature soit plus avare; rien ne prouve qu'elle traite les siècles avec tant d'inégalité , du moins en ce qui concerne le talent, le génie étant une exception sur laquelle on n'assied aucun calcul. Ce qui fait la supériorité de certaines générations, c'est sans doute la culture, c'est l'éducation que reçoivent et que se donnent les esprits et les caractères ; c'est l'emploi que les hommes les plus distingués font de leurs facultés. Il y a des générations, laborieuses et des générations molles. Il y a des époques et des pays où ceux qui se sentent nés pour de hautes destinées, cherchent la gloire dans le service de l'État; il y a des pays et des époques où l'armée, la diplomatie, l'administration, appellent à elles la médiocrité. Donner à la jeunesse le goût des carrières où l'on peut être utile à la patrie, assurer le recrutement des fonctions publiques par des séductions qui n'agissent pas seulement sur les âmes vulgaires, diriger au profit de la nation le courant naturellement si libre et si capricieux des vocations, c'est une des plus rares parties de l'homme d'État. Il y faut employer à la fois les ressorts dont Montesquieu signale la puissance dans la
monarchie et dans la république, Thonneur et la vertu ; rintérôt seul n'y parviendrait pas. Si nous avons eu en 1870 des politiques, des diplomates, des généraux au-dessous de leur tâche, c'est que depuis longues années les hommes supérieurs étaient peu sollicités par les attraits de ces belles carrières, ou qu'ils y languissaient sans parvenir au premier rang.
L'insuffisance du personnel tient surtout aux mœurs , à des causes lointaines et durables ; la mauvaise distribution de l'avancement est imputable au pouvoir. Ce n'est pas que les souverains et les ministres fassent volontairement des choix absurdes ; le despotisme môme veut être bien servi. Mais c'est le propre du gouvernement personnel de chercher avant tout le dévouement et le zèle ; c'est grand hasard si le mérite s'y trouve joint. Le second Empire reçut des régimes qui l'avaient précédé quelques hommes de talent, qu'il n'employa pas fort bien, et qu'il ne remplaça guère. A la fin il était obligé d'écrémer ou d'écumer l'opposition. Encore l'opposition est-elle une mauvaise école de politique, quand elle travaille à renverser les institutions, non à s'emparer du timon, car elle manque d'esprit pratique, et ne se sent responsable de rien. Ce n'est pas en attaquant à outrance qu'on apprend à gouverner.
Quelque part qu'on fasse dans nos désastres à un homme ou à un système, nous n'avons pas le droit de nous en laver les mains. Selon un mot fameux, un peuple n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite. C'est trop peu dire ; à moins d'être conquis, un peuple n'a jamais que le gouvernement qu'il se donne. Cette vérité n'est nulle part plus évidente que dans l'histoire du second Empire. Il sortit des entrailles mêmes de la nation. Ceux qui furent victimes de son avènement
194 LA FRANCB EN 1884.
y avaient assez largement contribué, les uns par leur admiration idolâtre pour Napoléon P', les autres par les fautes qui perdirent la République de 1848. La Révolution de février ne fut pas un effet sans cause, mais un effet plus grand que la cause ; le pays acceptait la République sans Tembrasser. Il fallait la fortifier par un régime sage; on la tua par des folies. Les journées de juin firent peur, et Ton commença à rêver un sauveur, quel qu'il fût. Une Constitution absurde, fruit d'une théorie féconde en chimères et d'une tradition féconde en naufrages, mettait en présence une Chambre unique et un président issu du suffrage universel. L'élection du 10 décembre était bien l'expression de la volonté nationale S'il y avait eu alors un candidat officiel, c'eût été Cavaignac. La Législative représentait bien le pays. Cette Assemblée âpre et faible, qui ne sut ni défendre ni renverser la République, qui prépara elle-même le 2 décembre et creusa presque sciemment la fosse où elle devait tomber, était née du libre choix de tous les citoyens. Le coup d'État rencontra des résistances plus généreuses que redoutables. La France, par plus d'un plébiscite, en accepta la responsabilité. En vain alléguerait-on la violence. Se laisser violenter serait pour un peuple la pire des hontes. Il n'y eut même pas de tromperie. Ce qu'il y avait de chimérique et d'aventureux dans l'esprit du prince, les équipées de Strasbourg et de Boulogne l'avaient assez montré. Ce qu'il y eut de personnel et même de despotique dans son gouvernement, c'était la tradition napoléonienne, la tradition du Consulat et de l'Empire.LaFrance connaissait Louis-Napoléon ; elle l'aima comme il était. Il la rassurait contre la frayeur peu honorable qu'elle avait d'elle-même ; il flattait son amour-propre en réveillant les souvenirs
d'une époque dont il nous avait plu d'oublier toutes les laideurs ; elle se livra sans réserve, sans garantie, presque sans illusion, parce qu'il lui plaisait de se livrer, d'abdic^tier le gouvernement d'elle-môme, de secouer les libertés dent elle avait peur, de sentir le mors, la bride et l'éperon. Le jour où un peuple donne un pareil blanc-seing, il s'interdit toute récrimination contre celui qui l'a reçu. Osons le dire, il n'est pas une seule des fautes de l'empire dont la nation tout entière ne soit pleinement responsable. Ce qui est réparable, elle le réparera sans doute, mais elle n'est innocente de rien. La guerre de 1870 a été préparée, déclarée, conduite par la majorité des électeurs de 1848, de 1851, de 1852, de 1857, de 1863, de 1869, de 1870. Derrière les Gramont etlesLebœuf, il y avait l'empereur; derrière l'empereur, le suffrage universel.
Ainsi l'incapacité de nos chefs n'est pas une juste consolation pour notre orgueil, car elle était contenue dans l'incapacité nationale dont notre pays fit preuve en confiant ses destinées à qui devait les compromettre, autant que le poulet est contenu dans l'œuf.
Nous avons souvent dit que nous n'avions pas voulu la guerre et qu'elle était le fait de notre gouvernement. Les Prussiens essayèrent de réfuter cette allégation en publiant des rapports préfectoraux tombés entre leurs mains. Ces témoignages avaient peu de poids, mais la question avait peu d'importance. Nos mandataires ont agi en vertu des pleins pouvoirs que nous leur avions conférés ; nous payons la dette qu'ils ont contractée à notre charge par des actes en bonne et due forme. Dire aux Allemands que nous les avions provoqués sans le vouloir, c'était nous humilier par une inutile apologie. Après tout, si l'empereur victo-
rieux avait pris la frontière du Rhin, Taurions-nous pour cela chassé?
Parlerons-nous de la trahison? La trahison joue dans rhistoire un rôle bien plus effacé que dans la légende. C'est par elle que les peuples expliquent les revers dont Texplication véritable est trop pénible à leur amour-propre. Quand Napoléon P' succomba sous les coups de TEurope qu'il avait soulevée, il essaya de rejeter sur des traîtres le poids des désastres dont il était seul Fauteur. Il y réussit aux yeux des ignorants, qui aimèrent mieux maudire les Marmont et les Bourmont que de reconnaître la fragilité de ridole populaire. On a bien dit aussi en 4870 et depuis que Napoléon III avait été trahi, ou même qu'il avait trahi, tant la crédulité va loin quand elle se fait la servante de la vanité. Bazaine seul a été légitimement accusé. Il appartient aux stratégistes de mesurer le mal qu'il nous fit. Mais il est à remarquer que son caractère était déjà suspect, quand l'appui de l'opposition imposa à l'empire le choix de ce maréchal de l'empire pour commander l'armée de Metz. On n'a recours à des hommes aussi compromis que quand la situation est déjà mauvaise; cette indifférence au sujet de la moralité d'un chef ne peut être expliquée que par un scepticisme outré, ou par un danger pressant. Ajoutons que cette trahison, qui consistait, non à passer dans le camp ennemi comme Dumouriez, mais à sacrifier par l'inaction et l'intrigue les plus précieuses ressources du pays, était elle-même un symptôme des maux qui nous rongeaient. Certains champignons ont besoin de certaines corruptions. Les grands crimes déposent contre les peuples au sein desquels on les commet, quand le coupable n'est pas un être obscur, ignorant, inconscient, mais un person-
nage comblé d'honneurs et dès longtemps en pleine lumière. L'assassinat de la duchesse de Praslin par son mari fut une des causes de la Révolution de février. La cour, la pairie, la noblesse, toute la société gouvernante en fut éclaboussée. Le crime deMetzesl de ceux qui font penser au mot si souvent citéd'Hamlet: « Il y a quelque chose de pourri dans FÉtat. » Dans l'État et dans la nation. Le bandit tue dans l'ombre pour vivre ; la bète fauve tapie au fond de tant de cœurs peut soudain s'élancer et s'enivrer de sang ; on a affaire à un fou dangereux, et l'on songe plus à le supprimer comme un être non humain qu'à le punir comme un être responsable. Un misérable espion vend sa patrie pour une poignée d'or. Mais la soif de l'or est chez lui un appétit irrésistible, et qu'est-ce dans son esprit que l'idée de la patrie? La société n'est comptable de ces forfaits qu'indirectement, pour n'avoir pas éclairé les coins sombres de l'humanité, pour n'avoir pas nettoyé les cloaques. Mais quand le coupable est un homme intelligent, considérable, maître de lui, quand il est poussé par l'ambition, cette grande calculatrice, son calcul même est une accusation grave portée contre son pays et son temps, puisqu'il a pu se flatter d'acquérir la puissance en perdant l'honneur, et peut-être de perdre l'honneur sans perdre l'estime et le respect de ses semblables. Qu'un homme placé à la tête d'une grande armée, espoir de la France vaincue, ait paralysé cette armée pour en faire l'instrument de sa grandeur au milieu de la ruine publique ; qu'un maréchal de France, qui jamais n'a passé pour un sot, ait caressé l'idée de réussir où Dumouriez avait échoué, et de restaurer avec l'aide de l'ennemi un gouvernement abattu sous des défaites inouïes, c'est une mortelle injure faite à la France de 1870 par
un de cexa, qui devaient k oonnaUre. Sans doute Tentreprise fît plus que d'échouer, parce que Tennemi n'avait pas intérêt à la seconder; il lui suffisait qu'elle eût été conçue. Mais c'est trop qu'elle ait pu être conçue. 11 a fallu pour cela que notre histoire contemporaine donnât un peu le droit ou fournit des prétextes de nous mépriser.
Nous cherchons volontiers des consolations dans des comparaisons qui nous donnent l'avantage sur nos vainqueurs. C'est ainsi que la promptitude avec laquelle nous avons payé notre rançon nous a inspiré un orgueil qui n'est pas exempt de ridicule. Nous nous en sommes vantés de façon à. faire dire qu'une autre fois ou nous saignerait plus à fond. Nous avons aussi constaté avec une joie naturelle, quoiqu'un peu trop étalée, les embarras financiers et économiques des Allemands chargés de nos dépouilles, mais non pas enrichis. Us ont pu reconnaître que l'argent gagné par la force ne profite pas autant que l'argent accumulé par le travail et l'épargne. Nos milliards ont enivré l'imagination des Berlinois ; ils se sont jetés dans les grandes spéculations, et il s'est trouvé qu'au bout de peu d'années le budget était mal équilibré, tandis que la misère était au comble dans plus d'une province. Cet état de choses ne tient pas seulement à l'emploi qu'on a fait de notre or, mais à la grande crise commerciale et industrielle qu'un peuple pauvre a supportée difficilement. Le monde entier en a souffert, mais les nations riches en ont moins soufiert. Nous n'avons pas le droit d'espérer que les Allemands soient pour cela dégoûtés à jamais des guerres à gros bénéfices. Us seraient plutôt gens à s'entêter, et à recommencer pour faire mieux, si les circonstances s'y prêtaient.
LES CONSOLATIONS. m
Nous nous sommes aussi laissé dire que ces puritains, qui déclamaient contre la moderne Babylone, étaient plus corrompus que nous, et que les sentines de Berlin en valaient bien d'autres. Nous avons découvert chez ce peuple, tant admiré de M"* de Staël, un amas énorme de vices et de ridicules. Pour les ridicules, nous n'en sommes pas très-bons juges; chaque pays a ses mœurs et ses manières : pourquoi mesurer tout le monde à l'aune de Paris? Quant aux vices, nous avions , il faut en convenir, le droit d'en parler assez haut ; nos vainqueurs avaient tant levé les bras vers le ciel à la vue de notre décadence morale I Et ils n'étaient pas les seuls. Tous les fous des deux mondes qui viennent chez nous faire leurs folies se donnent le mot pour nous calomnier. Us mènent grand tapage entre eux, de la porte Saint-Denis à la cascade du Bois de Boulogne, se scandalisent les uns les autres, se prennent mutuellement pour des Français, puis retournent chez eux, lassés, gâtés, vidés. Alors ils nous diffament par leur exemple comme par leurs propos, tandis qu'en réalité ils n'ont vu que de fort loin la véritable population parisienne. Ils jugent notre pays sur les auberges où ils ont passé leur temps. Ce n'est pas une raison pour que nous leur soyons moins hospitaliers ; rien ne nous oblige à leur refuser les distractions qu'ils viennent chercher, et qu'ils payent. Mais quand leurs compatriotes montent en chaire et tonnent contre nous, c'est justice que nous ripostions par un tableau peu flatté de leurs propres mœurs. Nous prenons ainsi notre revanche de leurs sottes tirades. Cependant il ne faudrait pas voir là la revanche de nos défaites. C'est une misérable gasconnade que celle de l'homme qui dit de son vainqueur : « Il m'a battu, mais je lui ai bien dit son
faitl » Rîre de qui nous a fait pleurer, c'est presque une bassesse. Goûtons avec réserve les douceurs de cette vengeance toute platonique ; les livres, les brochures, les articles qui iont la satire des Allemands ne sauraient nous consoler d'avoir eu le dessous. Si Ton arrivait à prouver qu'ils sont méprisables, ce ne serait pas pour nous rendre notre propre estime ni celle des peuples qui nous ont vus à terre.
C'est surtout dans les récits historiques et anecdotiques de la guerre de 1870-71 que nous avons abusé de ce genre de compensations. Assurément les Prussiens ne se piquaient pas de générosité. Ils ont été durs, rapaces en grand et en petit; quelques-uns de leurs procédés, comme l'empfoi des otages sur les locomotives, violent évidemment les lois de la civilisation. Nous nous sommes mieux conduits en Grimée et en Italie. Mais en Italie nous étions chez des amis, en Grimée dans un désert. Nous avons fait pis au Mexique, oh nous prétendions avoir affaire à des barbares; mais ces barbares étaient dans leur droit. A tous nos reproches, les Allemands opposent des reproches pareils; ils rappellent à propos les campagnes du premier empire. Napoléon n'était pas doux. Il professait que la guerre doit nourrir la guerre ; il ne voyait dans les patriotes irréguliers que des brigands rebelles. Nous avons bien rudement traité les grands-pères de ceux qui nous ont fait visite il y a dix ans. Quelque goût excessif qu'ils aient montré pour le Champagne et les pendules, il est juste d'avouer qu'ils ont toujours observé une discipline assez rigoureuse, et qu'ils respectaient la vertu des femmes. Nous avons chanté des couplets où nous nous vantions d'avoir été moins sages, quand nous allions chez eux. Pour qui connaît non-seulement l'histoire, mais la
chronique de nos victoires et conquêtes, la comparaison n'est pas toujours à notre avantage, et il faut bien confesser que le palais de nos rois a été plus ménagé que le palais d'été du Fils du Ciel.
Quand un peuple se compare aux autres, et surtout à ceux qu'il n'aime pas> il doit chercher dans ce rapprochement des motifs d'émulation plutôt qu'une pâture pour son amour-propre, un monstre qu'il n'est pas utile d'engraisser. Il est bon que le soldat méprise l'ennemi sur le champ de bataille, pourvu que ce mépris ne l'expose pas à des surprises décourageantes, ou plutôt il est bon que le soldat se croie supérieur à son adversaire, sans raffiner sur l'étendue de cette supériorité. Mais les généraux et les hommes d'État doivent voir les choses comme elles sont. En temps de paix, la modestie est un sentiment aussi fécond que la vanité est stérile. Les âmes fières prennent môme un certain plaisir à corriger la rancune par la justice, et à mettre leur clairvoyance au-dessus de leur antipathie. Elles dédaignent les fausses consolations et les revanches verbales. Elles ne calment la douleur des revers passés que par l'espoir de les réparer, et par la certitude d'y travailler. Elles aiment à connaître toute la vérité, même dans ce qu'elle a de cruel, sachant bien qu'on ne se guérit que des défauts qu'on s'avoue, et qu'une nation, comme un homme, rétablit mal ses affaires quand elle refuse un regard attentif et scrupuleux au bilan de ses désastres.
« La Fortune aura beau faire, les jaloux auront beau dire ; la France sera toujours la grande nation. Si elle ne tient plus le premier rang dans les choses de la guerre, elle marche encore à l'avant-garde de la civilisation ; elle possède encore le sceptre des idées ; elle donne toujoure le branle au progrès de l'humanité. »
20S LA FRANCE EN 188i.
Ainsi pensent beaucoup de nos compatriotes, et cette pensée les aide à supporter tous nos revers d*un cœur assez léger, à dédaigner môme tous les périls. Il y a des amours-propres robustes que rien ne déconcerte. Mais cette consolation a le double défaut d'être insuffisante, et de venir d'une source chimérique.
Si la supériorité intellectuelle dont on se targue volontiers chez nous était hors de tout débat, on n'aurait rien à dire à ceux qui s'en contentent ; leur satisfaction est affaire de tempérament et de goût ; chacun met son orgueil où il lui plaît. Nous préférons le lot du Romain libre et vainqueur à celui du Grec lettré, mais asservi,et,s'il fallait choisir, nous aimerions mieux le sort du Barbare qui foule aux pieds la civilisation romaine que celui du Gallo-romain qui apprend à lire à ses maîtres. D'autres sentent autrement; ils estiment plus le savant parterre que l'ignorant debout, et le titre de précepteur du genre humain leur paraît plus précieux pour un peuple que l'intégrité de son territoire, que l'honneur môme et l'indépendance. Ils sont dans leur droit.
Mais nous ne sommes pas les précepteurs du genre humain ; nous ne sommes pas par privilège les promoteurs du progrès. Les Américains nous devancent dans la voie des grandes inventions ; les Allemands amassent avec plus de soin et de labeur les matériaux de la science ; les Anglais les mettent en œuvre avec plus de génie. Notre littérature est loin d'exercer l'empire dont nous nous flattons. Nous l'emportons sur nos rivaux dans la chimie et dans la peinture ; nous n'avons pas de rivaux dans l'art dramatique, et nos modes font loi en matière de costume. Le jour où les Prussiens sont entrés dans Paris, le jour où nos représentants ont signé l'abandon de l'Alsace-Lorraine, ces
supériorités d'ordre divers ne suffisaient pas à nous faire faire bonne figure aux yeux des juges impartiaux.
Certains Français sont surtout fiers de nos révolutions passées et futures. Us sont persuadés que la Constituante et la Convention ont promulgué un dogme nouveau, fondé une religion qui doit conquérir le monde. On leur objecte que les Anglais avaient déjà décapité un roi, que les Américains avaient proclamé les droits de l'homme, et fondé une démocratie jusqu'ici vierge de tout Bonaparte. Ils répondent que ce sont là des événements locaux, et que notre pays seul travaille pour le genre humain.Onnous dispensera de réfuter cette opinion, car nous ignorons sur quoi elle s'appuie.
Mais pourquoi discuter? Bien des gens estiment que la France est la grande nation, parce qu'ils sont Français. Ce sentiment patriotique peut être louable. Malheureusement il est à la portée de tout le monde, et il y a certainement dans l'Afrique centrale des tribus nègres qui le professent pour leur compte avec moins de raison, mais avec autant de bonne foi que nos concitoyen».