CHAPITRE V
LE BILAN d'une DÉFAITE
Si une nouvelle guerre éclatait entre FAUemagne et la France, quel qu'en fût le motif ou le prétexte, les Allemands à coup sûr se promettraient d'en finir et de nous mettre en état de ne les plus gêner. Ce serait dès le début une lutte à outrance. Avant le premier coup de fusil, on saurait à Berlin ce qu'on voudrait. En 1870, nos ennemis pouvaient se dire attaqués ; ils n'étaient donc pas forcés d'arrêter d'avance un plan de pacification. Ils ne tardèrent pourtant pas à faire connaître leur programme. Cette fois le programme serait tout prêt. Il ne s'agirait plus de défendre l'intégrité de l'empire allemand, ni de faire rentrer au giron telle province prétendue germanique, mais d'ôter la France du nombre des grandes puissances. Nous aurions affaire à une haine qui n'admettrait point de ménagements, à une peur qui exigerait des garanties absolues, à une avidité qui ne se contenterait pas d'une rançon médiocre. Peu importe qui aurait déclaré ou provoqué la guerre. Car, si nous étions les agresseurs, notre faute serait jugée infinie; si l'on nous cherchait querelle, c'est qu'on nous voudrait mal de mort. Dans les deux cas nous n'aurions d'autre
ressource que de vaincre. Coupables ou non, nous serions traités en récidivistes.
Aussi notre ennemi ferait-il des efforts inouïs. Il nous accablerait sur-le-champ de toutes ses forces. Du jour où les hostilités seraient entamées, ou seulement annoncées, tout Allemand se considérerait comme jouant une partie suprême. La patrie germanique répéterait à chacun de ses enfants le mot de cette Lacédémonienne qui donnait à son fils un bouclier : « Reviens dessus ou dessous ! » Dès maintenant on croit de l'autre côté du Rhin notre ressentiment plus âpre qu'il n'est. Que serait-ce donc si Ton nous obligeait à tenter de nouveau le sort des armes ? De part et d'autre on brûlerait ses vaisseaux.
Supposons donc les Allemands vainqueurs encore une fois, fixant encore une fois à leur gré les conditions de la paix. Si douloureuse que soit cette idée, il faut l'envisager. Si nous entretenons des troupes, c'est parce que nous croyons la guerre possible. Si la guerre est possible, il faut en connaître l'enjeu. Un homme d'État doit tout prévoir. Dans une démocratie tout citoyen doit être un peu homme d'État. Quand un électeur dépose son bulletin dans l'urne, il charge un autre homme de décider pour lui comment l'armée sera constituée, combien on dépensera pour la défense du pays, comment sera dirigée la politique extérieure, jusqu'où ira notre patience si nous sommes provoqués, jusqu'où ira notre résistance si nous sommes attaqués. Il faudrait donc que tout électeur eût présent à l'esprit le bilan d'une guerre malheureuse. Certes, on n'a point jusqu'ici marchandé les sacrifices qu'exigeait la sécurité nationale. Mais cela ne suffit pas. Il importe qu'en cas de surprise nous mettions sans délai nos cœurs à la hauteur du péril,
et pour cela que le péril soit d'avance mesuré, qu'il nous soit familier comme le naufrage aux marins. Ayons donc le courage, quoi qu'il nous en coûte, de regarder en face cet effroyable tableau : l'Allemand vainqueur nous dictant des lois.
Il est probable en effet qu'une telle lutte se terminerait par un de ces traités qu'on ne discute guère, l'un des deux adversaires étant accablé. Les passions seraient trop échauffées pour que l'un ou l'autre cédât avant d'y être contraint. Si, après une bataille perdue par nous, on nous demandait un département, un arrondissement, un canton, nous résignerionsnous sans tenter encore la chance? N'avons-nous pas dit, en 1870 et depuis, qu'il fallait résister jusqu'au bout pour sauver l'honneur? Quand on mettait un an à gagner une bicoque, on faisait la paix à peu de frais. Mais deux grandes nations ne ^e jettent pas l'une sur l'autre de toute leur masse pour régler ensuite leur différend au prix d'un castel et de trois hameaux. Elles risqueraient tout plutôt que de se contenter de peu.
Pour deviner l'usage que les Allemands feraient de leur victoire, il faut se rappeler et le traité de Francfort, et la conduite du cabinet de Berlin à notre égard depuis 1871.
On commencerait par une annexion de territoire. On nous enlèverait les forteresses que nous venons d'élever sur notre nouvelle frontière, c'est-à-dire le reste de la Lorraine, et peut-être la lisière de la Champagne, de la Franche-Comté et de la Bourgogne. Il n'y a pas lieu de croire qu'à cet égard l'appétit germanique fût insatiable. Un pays occupé par des Français n'est pas un pays vide, où l'on s'établisse facilement. Se donner trop de sujets hostiles, c'est se
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charger d'un lourd fardeau. L'Allemagne n'a pas intérêt à s'attacher au flanc une Irlande ou une Pologne. De telles acquisitions ne servent le plus souvent qu'à 'former le noyau d'une opposition irréconciliable. Un despote seul dédaigne ces difficultés, parce qu'il impose le silence. Qu'importait à Napoléon ce qu'on pensait de lui dans le département du Trasimène ou dans celui des Bouches-de-l'Elbe ? Il n'avait pas peur que les Italiens ou les Allemands devinssent dangereux au Corps législatif. Mais l'Allemagne possède au moins une apparence de régime parlementaire. Déjà la conquête de l'Alsace-Lorraine a en partie trompé les espérances de ceux qui l'ont faite. Quoique issus en majorité d'une souche germanique, les habitants du Pays de l'Empire ne se laissent pas germaniser si facilement que l'avaient prédit leurs maîtres.
Les Prussiens gallophobes ne regrettent pas qu'on n'ait pas mieux démembré la France ; ils regrettent qu'on ne l'ait pas mieux dépouillée. En 1875, dit-on quelqu'un demandait à M. de Moltke à quoi il rêvait : «Je songe, aurait-il répondu, à l'énormité delà rançon que nous allons exiger des Français. » Ce mot n'est peut-être pas authentique, mais il traduit bien la pensée de certains Allemands, qu'une guerre heureuse mettrait en mesure de faire prévaloir leur avis. S'il avait connu toutes nos ressources, M. de Bismarck eût sans doute enflé le chifire des milliards qu'il nous fit payer. Car il entendait bien nous empêcher de rétablir aussi promptement que nous l'avons fait notre état militaire et nos moyens de défense. Une autre fois on ferait en sorte, pour assurer notre ruine, de ne plus manquer le but ; on aimerait mieux le dépasser. Nous vantons sans cesse l'inépuisable fécondité de notre travail ; nous serions pris au mot. Si notre
crédit était trop ébranlé pour que les vcpsements fussent aussi rapides qu'après 1871, le vainqueur attendrait. En laissant durer la créance, il se procurerait le droit d'occuper une partie de notre territoire, délimiter provisoirement le chiffre de nos troupes, d'intervenir au besoin dans nos affaires intérieures et même dans nos affaires financières, sous prétexte de surveiller son gage.
L'occupation offre le double avantage de tenir une armée en haleine et de la faire vivre aux dépens d'autrui. Elle n'est une gêne que pour un conquérant qui a plusieurs entreprises à la fois sur les bras. Dans ce cas on peut interdire au vaincu, par une clause du traité de paix ou par une injonction mena^çante, l'entretien d'une armée considérable. C'est ce que Napoléon fit à l'égard de la Prusse, assez vainement d'ailleurs, car il lui suggéra ainsi le moyen de se mieux préparer à moins de frais. Mais l'expérience ne serait pas perdue. Us n'est pas beaucoup plus difficile de limiter le chiffre des recrues exercées que celui des soldats rassemblés sous le drapeau.
En 1871, M. de Bismarck n'intervint pas dans nos affaires. Son maître voulait nous frapper, non nous tuer. Les Allemands estimaient sans doute que le désordre était asse2 grand chez nous sans qu'on prît la peine d'y ajouter. La Commune leur donna d'abord raison. Plus tard il était trop tard. Comment faire accepter à l'Europe la légitimité d'une intervention, quand on avait assisté si paisiblement et de si près à une pareille guerre civile ? Peut-être le grand chancelier regretta-t-il sa discrétion, quand il vit que le chaos se débrouillait. Il se déclara tout à coup l'ennemi du pape, quand la France fut soumise à une assemblée suspecte de cléricalisme. Cette grande cam-
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pagne contre le Vatican ne pouvait-elle pas avoir pour épisode une querelle avec le gouvernement de Versailles ? Si M. de Bismarck s'est flatté de remplacer par une foi nouvelle le catholicisme des Allemands du sud, il s'est lourdement trompé ; qui sait s'il n'a pas plutôt commis cette autre erreur de nous croire en proie à une réaction religieuse qui lui fournirait un prétexte d'intervention, ou nous mettrait aux prises avec l'Italie? Pour expliquer le Kulturkampf, il faut de toute façon supposer que cet homme d'État ordinairement si sûr de lui-même a donné un jour dans le romanesque : ou il a eu peur d'un fantôme, ou il a caressé une chimère.
Nous n'ayons pas fourni à nos créanciers l'occasion qu'ils eussent sans doute saisie avec empressement. Nous les avons trop vite payés pour qu'ils pussent prendre part à nos dissensions intestines. Ils ont dû se contenter d'émettre d'un ton hautain des avis en . général peu fondés. Ce n'est pas le lieu de discuter et d'apprécier les documents que mit au jour le procès d'Arnim. Il est certain que M. de Bismarck parut souhaiter le triomphe de la cause républicaine, et voir dans la République une cause d'affaiblissement pour la France. Ce n'est après tout que l'opinion d'un monarchiste. Il y a quelque témérité, pour ne rien dire de plus, à prendre pour oracle, en pareille matière, un homme qui chez lui n'a vaincu l'opposition qu'à force de gloire militaire. Mais passons ; ce n'est pas de notre politique intérieure que nous nous occupons ici.
On peut donc dire que la Prusse n'est pas intervenue dans nos affaires après la guerre de 1870-1871. Il n'en serait peut-être pas de môme à l'avenir, car la grosseur môme de la rançon semblerait justifier l'in-
gérence du créancier, si TEurope ne s'y opposait pas. Mais y a-l-il une Europe? Il va sans dire qu'avant de nous attaquer notre ennemi prendrait soin de nous isoler et d'occuper les autres puissances. Il choisirait une heure où la Russie et l'Angleterre seraient plus brouillées que jamais, où l'Autriche serait plus que jamais dépendante. Quant à l'Italie, nous allons en parler.
Après la seconde guerre Punique, Rome fit trois choses pour paralyser les Carthaginois avant de les anéantir. Elle leur prit une grande partie de leur territoire; elle leur imposa un lourd tribut; elle les mit sous la surveillance hargneuse de son protégé Massinissa.Le roi de Numidie servit à merveille la politique romaine. Il ne laissa point respirer les Carthaginois ; il leur chercha querelle, prenant ensuite le Sénat pour arbitre; il les tint perpétuellement sous la menace d'une invasion, pour les empêcher de profiter des occasions que leur pouvaient offrir les guerres soutenues par Rome en Orient.
Après 1871, l'Allemagne se mit en quête d'un Massinissa qui se chargeât de nous inquiéter, peut-être de rallumer une guerre dont elle se fût mêlée. Ce ne pouvait être ni la Belgique ni la Suisse. On songea à l'Espagne et à l'Italie.
Malgré les souvenirs du commencement de ce siècle, les Espagnols n'ont point de motif pour nous haïr ; ils ne nous haïssent point en effet. Le grand crime de Napoléon est trop évidemment un grief personnel. Le guet-apens de Rayonne ne répondait à aucun sentiment général, à aucune ambition populaire dont nos voisins d'outre-monts nous puissent garder rancune. Il y a au contraire entre les deux nations une sympathie réelle. La gravité espagnole et la légèreté fran-
çaîse, loin de se heurter, se plaisent réciproquement. Les Espagnols aiment Paris ; lès capitaux français font des chemins de fer en Espagne. Tous les partis nous demandent tour à tour Thospitalité. Don Carlos et Isabelle II ne se consolent que chez nous de leurs malheurs ; c'est chez nous que les Zorilla et les Castelar cherchent le plus volontiers des admirateurs ou des amis.
Mais TEspagne, qui a été si grande, n*est plus comptée parmi les grandes puissances. Elle voudrait remonter au rang d'où Tout précipitée deux ou trois siècles de mauvais gouvernement. Quel Castillan peut lire sans une patriotique douleur les protocoles de ces Congrès où son pays n'a point de part, les dépêches qui mentionnent sans cesse , dans toute négociation d'intérôteuropéen, l'opinion de l'Angleterre, de laPrance, de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie,même de la jeune Italie, jamais l'opinion du cabinet de Madrid? C'est aux hommes les plus fiers du monde qu^est infligée cette humiliation quotidienne et poignante. Quel titre à l'amitié, à la reconnaissance de l'Espagne, que de lui offrir une place dans ce majestueux concert, un fauteuil autour du tapis vert oiî se discutent de temps en temps les affaires du genre humain ! Ne pourrait-on persuader à un gouvernement espagnol que cette belle conquête est le prix d'une alliance, la récompense d'un grand service, la succession d'un mort qu'il aurait aidé à tuer, qu'il aiderait à tenir sous terrée
C'est la candidature d'un HohenzoUern au trône d'Espagne qui procura aux Allemands l'occasion de nous vaincre. Les révolutions d'Espagne leur ont ensuite donné tout au moins le plaisir de nous embarrasser. Tandis que don Carlos luttait contre une
République éphémère, la presse germanique ne cessait de nous reprocher les prétendues complaisances de nos fonctionnaires pour les insurgés de la Navarre et de la Biscaye. Plus d'une fois les cabinets madrilènes prirent à notre endroit un ton menaçant que n'autorisait pas leur force, et traitèrent la France comme on traite un peuple qui a de bonnes raisons pour pousser la prudence jusqu'à ses dernières limites. L'avènement de Don Alphonse en Espagne, le triomphe du parti républicain en France, n'ont pas entièrement déconcerté les espérances de nos ennemis; il n'y a de changé que les prétextes. Au lieu de nous faire un crime de notre sympathie pour les réactionnaires, on nous accuse de favoriser les révolutionnaires. Si l'on en croyait les journaux qui défendent avec le plus d'énergie la cause du premier ministre espagnol, la France mériterait toujours d'être tenue en suspicion et en surveillance. S'il fallait pour la réduire à l'impuissance une croisade européenne, les Pierre l'Ermite ne manqueraient pas à Madrid. M. Canovas del Castillo, homme d'État éminent qui suivait avec une fermeté un peu raide une politique vraiment modérée, ne doit sans doute pas être rendu responsable de ces excès de zèle. Mais nous pouvons croire que l'Espagne serait au moins tentée, le jour où la Prusse yictorieuse lui offrirait une part dans nos dépouilles. Ce n'est probablement pas au nord des Pyrénées que l'on trouverait cet appât, à moins que la manie moderne des revendications historiques n'entraînât nos voisins à désirer le Roussillon, qui ne nous appartient que depuis deux cent vingt-deux ans. On aime tant, de nos jours, à faire revivre de vieux titres î Mais l'Afrique française est bien faite pour chatouiller l'ambition des Espagnols. Nemours est à
quelques lieues d'Alméria. Le cardinal Ximenez prit Oran, dont ses compatriotes restèrent maîtres pendant près de trois siècles, et la province d'Oran compte aujourd'hui plus de colons espagnols que de colons français. L'acquisition de TAlgérie occidentale serait donc pour le gouvernement de Madrid un heureux retour vers le passé; les soldats ne feraient que suivre les laboureurs, et les descendants du Cid no planteraient le drapeau que sur un sol où ils ont déjà enfoncé la charrue. Il y aurait de quoi se consoler d'avance de la perte de Cuba. La Numîdie est moins riche que la perle des Antilles, mais elle serait plus proche, plus saine, plus facile à défendre, pourvu que la France restât impuissante, et l'on y veillerait.
Voilà un Massinissa tout trouvé sur notre frontière du sud-ouest. A la frontière du sud-est, l'Allemagne victorieuse en découvrirait peut-être un autre. L'Italie une et libre a des velléités d'agrandissement. Elle voudrait ramener au bercail tous les Italiens du dehors, et procurer un débouché aux Italiens du dedans. La population de la Péninsule est de 95 habitants par kilomètre carré ; c'est déjà beaucoup pour un pays où il y a tant de montagnes ; on ne tardera pas à s'y sentir à l'étroit. Une si longue étendue de côtes facilite le développement de la marine, et fait désirer l'empire de la Méditerranée. Sans nous, Tunis serait une proie aisée à saisir ; Rome convoite encore Carthage. Mais la Tunisie est bien mince ; il faudrait l'élargir du côté de l'Algérie, où le voyageur admire les mines de plus d'une ville romaine.
Supposons que de Paris ou de Versailles un Bismarck adresse à nos voisins le discours suivant :
«Vous avez besoin de vous étendre, et vous connaissez au-delà de vos frontières des contrées où Ton parle votre langue. Mais on ne s'agrandit qu'aux dépens des faibles; on ne prend que ce qui est mal gardé. Le Trentin est à nos amis ; Trieste, qui ne serait pour vous qu'un port sans territoire, est pour nous la porte de l'Allemagne. Regardez d'un autre côté. Nice ne vous a pas oubliés ; la Savoie est le berceau de vos rois; la Corse est le prolongement de la Sardaignc; Tunis, Bône, Constahtine, vous reviennent presque de droit. Il faudrait vous brouiller avec la France, aider à la dépouiller, et un sentiment de gratitude vous fait hésiter. Mais la reconnaissance ne sera une vertu pour les peuples, que quand ils se rendront les uns aux autres des services désintéressés. Ce n'est pas par générosité que nous vous avons fait gagner la Vénétie, et nous n'exigeons pas que vous vous en souveniez. Napoléon III se fit payer le sang de ses sujets. Il défendit longtemps Rome contre vous. Si la France reste puissante, il manquera toujours quelque chose à votre unité, et votre expansion sur la Méditerranée sera toujours entravée. Combien de temps soufTrirezvous que la mer qui baigne vos quatre cents lieues de côte soit disputée non pas à vous, mais aux Anglais, par un État qui ne possède sur ses rivages qu'une petite bande de terrain, de Nice à Port-Vendres I Enfin il faut se plier aux circonstances. Il faut que vous choisissiez entre l'alliance des vainqueurs et celle des vaincus. Dans l'Europe actuelle il n'y a plus de neutres ; qui n'est pas avec nous est contre nous. Nos amis de Vienne se défient de votre ambition ; donnez-leur un gage de sagesse en vous faisant d'autres ennemis, peu redoutables à cette heure. L'hostilité des Français vous assure de larges
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profits, une sécurité que leur amitié vous ferait perdre, et vous donne vos coudées franches en Afrique. »
Yoilà ce que les Allemands diraient aux Italiens, le jour où la France aurait subi de nouveaux revers. Victor-Emmanuel est mort; les combattants de Magenta et de Solferino s'en vont les uns après les autres. Les hommes se souviennent, non les nations. L'Italie est jeune; elle est fière; nous pourrions la blesser; nos ennemis pourraient la séduire. Une fois qu'elle aurait consenti à profiter de nos malheurs, elle aurait trop d'intérêt à ne point permettre notre relèvement. Si elle acceptait une part dans nos dépouilles, elle ne nous le pardonnerait jamais.
Il ne serait donc pas impossible à l'Allemagne, quand elle nous aurait abattus, de nous donner à garder à des voisins devenus hostiles. Depuis 1871, les vainqueurs n'ont cessé de faire des avances à l'Espagne et à l'Italie. Us affectaient de redouter encore et surtout de dénoncer notre humeur remuante; peutêtre faisaient-ils de la politique à longue échéance. La Prusse a toujours vu de loin. Elle apporte dans ses entreprises un rare esprit de suite ; elle se crée des traditions, et s'y conforme. Un homme d'État est comme un général; avant de livrer bataille, il songe aux moyens de rendre la victoire plus profitable. Il s'assure des réserves qui ne donneront qu'au dernier moment, qui n'arriveront peut-être sur le terrain qu'à l'heure précise où il faudra achever les vaincus. Toute la conduite de M. de Bismarck pendant ces dernières années tend à nous faire croire qu'il cherchait à Rome et à Madrid des réserves utiles pour une bataille possible. Nos diplomates ne doivent pas l'oublier, et nous devons tous le savoir.
Tel est le programme de notre abaissement, dans la pensée des Allemands qui souhaitent ou même qui craignent une nouvelle lutte. Des annexions modérées ; une indemnité énorme ; une intervention plus ou moins déguisée par la sollicitude du créancier pour son gage ; des largesses faites à nos dépens à nos voisins du Sud, sans parler de la Suisse et de la Belgique qu'on essaierait peut-être d'appeler à la curée, en un mot la France ruinée et garrottée, voilà l'avenir que nous réserverait une défaite. Elle serait irréparable, autant que ce mot s'applique aux choses humaines.
En juillet 1870, quand on vociférait « A Berlin! » qui donc se donnait l'ennui de compter l'enjeu de la partie ? En pareil cas pourtant, il serait bon que chacun eût présent à l'esprit le résultat d'une campagne malheureuse, comme les joueurs mettent sur table Targent qu'ils risquent. Cela refroidirait bien des ardeurs imprudentes ; cela empêcherait aussi bien des défaillances, une fois l'afTaire engagée.
Or on peut nous chercher querelle ; il ne dépend pas de nous seuls que la guerre éclate. Le seul moyen de nous mettre à l'abri du péril, le seul moyen d'écarter légitimement de notre esprit ces tristes images, c'est d'être assez forts pour qu'on ne se flatte pas de nous attaquer impunément. Qu'avons-noùs fait pour devenir assez forts, depuis que nous avons eu à constater notre faiblesse ?
Mais avant d'aborder cette partie de notre sujet, il faut insister encore sur l'immensité des maux que la défaite traîne après elle. On se figure volontiers qu'une fois la paix conclue tout est fini, qu'il n'y a plus qu'à reprendre une vie nouvelle, que l'argent perdu se regagne toujours, que les provinces perdues
s*oublient comme des morts. 11 en a été à peu près ainsi après la guerre de 1870, au moins en ce qui regarde les milliards. La plaie même du démembrement est à demi cicatrisée. Nous sommes encore émus par la pensée de TAlsace-Lorraine, et surtout des Alsaciens-Lorrains ; nous n'éprouvons pas à toute heure la sensation cuisante d'une mutilation. D'ailleurs nous nous trouvons encore riches, et la vue de notre budget nous remplit d'un doux orgueil.
Rendons grâces aux Dieux d'avoir surmonté de pareilles causes de mort, mais ne nous y exposons plus. Sachons-le bien; sauf exception, la défaite ôte tout à ceux qui la subissent. C'est une atteinte terrible à la santé d'un peuple ; il peut ne s'en point relever. Tous les organes en souffrent; bien longtemps après le coup éclatent des maladies qui ne sont que des contrecoups. La Commune fut la suite de la guerre, le dernier acte de la tragédie dont M. de Gramont commença l'exposition à la tribune du Corps Législatif, dans la séance du 6 juillet 1870. Mais la Commune, qui fut la plus horrible des querelles civiles , n'était pas la plus dangereuse. Les discordes intestines qui sortent d'un grand désastre peuvent prendre des formes moins violentes et plus malignes. L'unité nationale peut être compromise. L'humiliation de la patrie, quand elle dépasse certaine mesure, relâche les liens qui attachent à la patrie les âmes ordinaires. On se prend à moins aimer un nom dont on ne peut plus être fier. L'orgueil qui tombe entraîne bien des débris dans son écroulement.
Ces fatales conséquences se produisent surtout quand la défaite rend difficile et mên\e misérable la vie matérielle. C'est peut-être parce que nos finances n'ont pas fléchi sous le poids des cinq milliards que
notre cœur n'a pas fléchi sous le poids de nos révers. Si nous avions été aussi malheureux comme particuliers que comme citoyens, si nous avions dû tourner un regard d'envie vers des peuples voisins, moins écrasés d'impôts, si la France foulée et ruinée nous avait apparu comme un enfer entouré de paradis, notre patriotisme en aurait été singulièrement affaibli. Dans les temps modernes on émigré facilement. Si les taxes sont trop lourdes, les capitaux s'en vont, l'industrie passe les frontières, le commerce languit et perd tout essor; les plaisirs et le luxe cherchent un abri plus sûr, un théâtre plus gai. L'espérance n'enflamme plus la jeunesse; les vastes pensées désertent les têtes qui plient sous la honte et le malheur. Le grand ressort d'une nation peut être brisé , au moins pour longtemps. L'humanité avance toujours, mais il y a des portions de l'humanité qui s'arrêtent ou qui reculent. Nous ne serions lii la Pologne du dix-huitième siècle, ni l'Italie du dix-septième. Nos souffrances, les souffrances de nos enfants, seraient quelque chose de nouveau comme l'état social du monde moderne. On ne sait pas encore ce que peut coûter un grand désastre dans un temps où la concurrence est si pressante, où toute cause d'infériorité durable est une cause de faillite collective, où tout se déplace si vite, les hommes et les choses, l'argent et le travail, où le genre humain commence à se sentir gêné sur la terre. L'univers rassemble aujourd'hui à ces locaux où la foule est trop serrée, où les faibles risquent d'être étouffés, où ceux qui tombent sont foulés aux pieds.
Écoutez ce chœur lugubre, ce cri qui s'élève de tous les bas-fonds où végètent et souffrent les vaincus de la vie, les déclassés, les désespérés, les abandon-
nés : « Si nous avions su! Mais il est trop tard. » Ce cri, un peuple tout entier peut le pousser un jour. Certes, il n'est pas trop tard. Regardons en nous et autour de nous ; mesurons tous les périls ; sondons toutes les plaies; sachons.