CHAPITRE III
Nous ne nous sommes pas seulement consolés trop vite ; nous nous sommes aussi laissé distraire par nos luttes intestines. Il n'est pas toujours vrai que le malheur unisse les hommes qui Tout supporté en commun. Trop souvent ils se querellent, soit sur les causes du désastre, soit sur les remèdes. Chacun rejette le péché national sur ses voisins ou sur ses adversaires. Chacun a son plan pour relever Tédiflce, et jure que tout est perdu si Ton n'adopte point son plan.
La guerre ne laissait presque rien debout. Il n'y avait plus de gouvernement, plus de constitution ; à peine restait-il des lois, qu'il n'était pas facile de faire respecter. Toutefois le suffrage universel surnageait dans ce grand naufrage. La nation fut invitée à prendi*e en mains ses destinées, c'est-à-dire à désigner les mandataires qui devaient traiter en son nom, les législateurs qui devaient réorganiser le pouvoir. Les élec" tions du 8 février 1871 nous donnèrent une Assemblée investie d'une autorité sans limites, chargée d'une tâche infinie. Cette Assemblée porta aux affaires un homme à qui les derniers événements avaient assuré la confiance du pays, parce que nul n'avait dénoncé plus hardiment les fautes commises, parce que nul ne
paraissait plus capable de réparer ce qui était réparable.
Jamais peut-être les suffrages n'avaient été plus libres. Jamais parlement ne renferma un aussi grand nombre d'hommes éminents, de bons citoyens, d'habiles politiques. Sauf les bonapartistes, accablés de leur trop fraîche responsabilité, tous les partis avaient fait nommer leurs chefs, depuis l'extrême gauche la plus révolutionnaire, jusqu'à l'extrême droite la plus entêtée des traditions de l'ancien régime. Cependant la France n'était pas exactement représentée. Ce n'est pas qu'elle eût été contrainte ou trompée ; l'administration était sans force et, hors quelques rares exceptions, personne ne fut déçu. Mais, sous le coup d'effroyables désastres, on votait surtout pour la paix. Le reste, c'est-à-dire les institutions, semblait secondaire. Pour avoir la paix, les électeurs s'adressèrent de préférence aux royalistes. Ceux-ci n'avaient ni commencé ni continué la guerre. Exempts de tout reproche, ils plaisaient par leur innocence. Aussi n'était-ce pas tant pour leurs idées qu'on votait, que pour leurs personnes. Ils firent ce qu'on attendait d'eux, et souscrivirent aux conditions qu'imposait le vainqueur. Mais ils ne voulaient ni ne pouvaient s'en tenir à cette première moitié de la tâche. De là une lutte qui dura huit ans, et qui ne prit fin que par la retraite du maréchal de Mac-Mahon. Encore la réconciliation des trois pouvoirs n'a-t-elle pas amené celle des partis : les passions n'ont point cessé de fermenter.
Ce n'est pas le lieu de juger les hommes et les groupes. Nous recherchons simplement pourquoi la France a perdu un temps si précieux, pourquoi les problèmes les plus pressants risquent d'être ou ajournés, ou résolus sous l'empire de la colère, de la dé-
fiance, des préjugés, pourquoi nous sommes si profondément divisés, quand nous avons tant besoin d'être unis. L'Allemagne, dira-t-on, n'est pas moins troublée par les ambitions rivales et les doctrines contraires. Mais, outre que la bataille politique met peut-être moins de choses en question chez nos voisins que chez nous, il y a des agitations dont la pleine santé s'accommode, tandis qu'elles nuisent à la convalescence d'un malade. Les vainqueurs ont le droit de commettre plus de fautes que les vaincus. D'ailleurs l'exemple d'autrui est une médiocre consolation. Sommes-nous obligés d'imiter nos voisins dans leurs faiblesses, et de partager leurs erreurs?
Tout contribue en France à envenimer les querelles politiques. Nous avons fait ou subi tant de révolutions depuis cent ans, que rien ne paraît définitif. Les gouvernements nouveaux sont contestés parce qu'ils sont nouveaux ; quand ils ont un peu duré, on dit qu'ils ont fait leur temps. De chaque décision de la Fortune ou du scrutin, les mécontents en appellent aux scrutins futurs ou aux futurs caprices de la Fortune. De restaurations en coups d'État, à force de voir crouler les plus orgueilleux édifices, à force de voir se relever les ruines et les morts sortir de terre, nous nous sommes persuadé que tout arrive, de sorte que les vaincus n'ont pas la résignation du désespoir, ni les vainqueurs la bonhomie de la sécurité.
De récents événements ont raninié les espérances les plus paradoxales, et donné de la consistance aux prétentions les plus chimériques. Il a fallu une guerre désastreuse engagée par l'empire et continuée par la république, pour rendre à la royauté des chances. Après le 24 mai, le retour des Bourbons est devenu ou a semblé possible, et les légitimistes ont été comme
enivrés d'un bonheur si imprévu. Avant nos malheurs, ils se contentaient de bouder ; ils ont recommencé à combattre. Ils ne se recrutaient plus guère; ils ont fait soudain de nombreuses conquêtes dans les rangs de cette bourgeoisie jadis libérale et un peu voltairienne, que ses chefs livraient ou abandonnaient. D'autre part, ils se liguaient étroitement avec un clergé qui attend des miracles parce qu'il se flatte de soutenir la cause de Dieu môme ; aussi se sont-ils mis à compter sur Tintervention de Celui qui déroute les calculs des sages, et change comme il lui plaît le cœur des peuples. Une fois qu'un parti s'est enfoncé dans ce mysticisme qui rend le rêve et la réalité, l'imagination et le bon sens égaux devant la Toute- Puissance, aucune défaite ne peut plus l'abattre. Les chiflres n'ont plus d'éloquence qui l'ébranlé ; il dédaigne de supputer les chances et les probabilités, d'observer les courants de l'opinion publique, et de rattacher les effets à venir aux causes présentes. Il se crée une logique particulière, qui n'a rien de commun avec celle du reste des hommes. Il met ses illusions si haut dans les nuages que rien de terrestre ne peut les atteindre. A partir du jour où une doctrine politique s'est ainsi mariée à une croyance religieuse, il ne faut plus attendre que du temps la lente et difficile dissolution d'un parti retranché au pied de l'autel. On ne doit ni chercher à l'intimider, car il irait jusqu'au martyre, ni chercher à le gagner , car pour ses membres la reconnaissance des faits accomplis est plus qu'une défection; c'est une apostasie. Il n'y a qu'à laisser agir les forces qui ont détruit en Angleterre et en Ecosse le jacobinisme, ce fier et obstiné lutteur, toujours vaincu, jamais lassé.
La renaissance du bonapartisme est encore plus sur-
prenante. Il semblait que pour lui Sedan fût un coup mortel. Le 4 Septembre n'avait pas renversé Tempire ; ce n'était que la prise de possession d'un héritage vacant. L'échec de la tentative de restauration qui suivit le 24 mai rendit à ce mort la vie et une apparence de santé. Les anciens serviteurs de la dynastie se rallièrent autour de quelques chefs habiles. Beaucoup, qui avaient passé dans le camp de la monarchie parlementaire, revinrent au drapeau de l'Appel au peuple. Dans les départements où le libre échange était populaire, les électeurs crurent défendre les traités de commerce en votant pour les candidats bonapartistes. Pour mettre en repos la conscience des simples , on inventa des légendes qui expliquaient nos désastres aux dépens des républicains. Le jeune prétendant, pieux filleul de Pie IX, élevé par une mère ardemment catholique, offrait au clergé l'espoir d'une restauration moins miraculeuse que ne l'eût été celle des Bourbons, et cependant presque aussi agréable à Dieu. Enfin le 16 mai, avec toutes ses suites, fit entrevoir dans la nuée une lueur de sabre ; on la prit pour l'étoile avant-courrière d'un de ces messies qui font leur entrée au son de la trompette. Pour mettre de nouveau le parti de l'empire en déioute, il a fallu que son représentant pérît dans une guerre lointaine, et que l'héritier du prince impérial fût, par son passé, par ses idées, par son caractère, incapable de recueillir la succession.
A la guerre politique s'ajoute la guerre religieuse. Appelé par ses doctrines à gouverner le monde, au moins indirectement, confirmé dans ses prétentions par le Syllabus, qui confond à tant d'égards le spirituel et le temporel, réchauffé par le règne émouvant de Pie IX, discipliné par les Jésuites, surexcité après
le 24 mai par l'attente d'une restauration dont il espérait tout, compromis par le 46 mai dont on devait le rendre responsable, }e clergé est descendu dans l'arène, et n'en peut plus sortir. Ses chefs, et surtout ses amis, lui ont .fait perdre le droit d'être discret et modeste. Il est condamné à lutter pour la domination ; il s'est laissé mettre en une telle posture que pour lui le refus d'une faveur est une persécution, et la perte d'un privilège une cruelle blessure. Jeter les hauts cris est devenu sa vocation. Toutes ses entreprises sont des croisades ; toutes ses plaintes appellent la foudre; dans toutes ses menaces gronde la colère de Dieu. Le style ecclésiastique a toujours été un peu déclamatoire. Bossuet même, le plus grand nom dont s'honorent les lettres françaises, n'échappe point à ce reproche : sa voix est toujours soutenue et comme enflée par l'écho des cantiques célestes et des hurlements de l'enfer. Mais quand le clergé combattait seul son combat, on trouvait dans son langage la véhémence de la chaire, non la violence de la tribune, ni l'aigreur de la presse. Il parlait haut, mais de haut. Depuis Joseph de Maistre, ce sont les laïques qui donnent le ton ; la querelle est devenue plus ardente. Il semble que la croix couvre tout, excuse tout, chez des hommes qui d'ailleurs n'ont point à sauver en eux la gravité de la robe et la dignité du sacerdoce.
Ainsi s'est formé un parti qui, de bonne foi, se croit tout permis, qui s'élève naturellement au-dessus des scrupules, qui ne voit dans ses adversaires que des méchants et des ennemis de Dieu, corrupteurs des âmes, rebelles à la plus sainte des autorités. Tout ce que la guerre religieuse comporte de fureurs, hors l'emploi actuel du fer et du feu, nous en sommes témoins et la France en est victime. Gomme les Bel-
ges, nous sommes mortellement divisés par les croyances devenues des passions ; plus malheureux que nos voisins, nous n'avons même pas des institutions à peu près respectées de tous, et ceux qui veulent chez nous un changement de politique veulent une révolution. Aucune loi, aucune tradition, aucun symbole, aucun drapeau n'est à l'abri des coups.
Parlerons-nous des divisions qui éclatent au sein même du parti républicain, de la guerre qu'une secte remuante fait à l'ordre social? Ce qu'on doit peut-être le plus redouter, ce n'est pas le triomphe des doctrines socialistes, c'est leur action lente. Si le pouvoir venait à tomber entre les mains des utopistes, l'utopie serait essayée, éprouvée, jugée. Ce serait une crise douloureuse, une convulsion ; les intérêts matériels seraient gravement atteints. Mais le caractère se retremperait, et les esprits s'éclaireraient. Il n'y a jamais lieu de craindre que l'absurde s'établisse et dure. Si une nation est grosse de ce monstre, il est peut-être bon qu'elle s'en délivre, même au prix de toutes les affres d'un pareil enfantement. Il y aurait de terribles désordres; il y aurait des ruines : tout se répare, tout se relève. Oter à l'impraticable le prestige de l'inconnu, tirer la chimère de ses nuages, la montrer aux yeux, la faire toucher du doigt, cela vaudrait peut-être bien quelques mois de saturnales, si nous n'étions pas en présence de voisins dont la vigilance peu bienveillante rendrait nos écarts dangereux. Si cette expérience utile pouvait se faire aux dépens de l'Allemagne !
Quoi qu'il en soit, l'utopie qu'on essaye dégoûte de l'utopie ; l'utopie qu'on n'essaye pas dégoûte de la réalité. En attendant qu'ils régnent, comme ils se flattent assez légèrement d'y parvenir, les socialistes agissent, et font du mal. Us professent notamment sur les re-
lations des peuples entre eux une théorie énervante. Ils abolissent les frontières. Sans doute on pourrait louer leur amour pour Thumanité, leur zèle pouF la paix, leur* dédain des vieilles querelles, si leurs efforts obtenaient partout à la fois le même succès. Leur philanthropie atténuerait les résultats de leur témérité. S*ils désarmaient tout le monde, ils ne désarmeraient personne. Une peste universelle ne rompt pas Téquilibre. Mais on ne peut espérer que le virus exerce en tous pays des ravages égaux ; tant pis pour qui serait plus vite infecté. Si les niveleurs venaient à l'emporter quelque part, on assisterait de nouveau, comme au temps de Robespierre et de Pitt, à la guerre des principes armés. Mais quel changement dans les conditions de la lutte I La Révolution française désorganisait Tancien régime, mais elle faisait entrer un peuple en scène, dans un temps oti aucune puissance n'avait encore fait d'un peuple une armée. Après les tâtonnements du début, la France se leva tout entière pour repousser une invasion mal concertée, pour défendre la propriété, la liberté, l'indépendance. Ce grand bouleversement ne nuisait qu'à une minorité peu redoutable, et la résistance intérieure ne faisait qu'exalter la multitude. Après une révolution socialiste, les mécontents seraient tout d'abord assez nombreux pour paralyser la défense, et nous aurions affaire à des ennemis plus sérieux que les coalisés de Pilnîtz. L'unité allemande nous ôte le droit de faire des folies, et l'organisation militaire de l'Allemagne ne nous permettra plus de rétablir nos forces sous le coup d'une invasion. Être toujours prêts, c'est désormais la loi de notre existence.
Les partis nous ont fait perdre un temps infini. L'Assemblée nationale, qui pouvait tant, fit peu. Elle
conçut de vastes réformes et n'en acheva aucune. Elle institua des enquêtes auxquelles présidait moins le besoin de trouver la vérité que le désir de mettre en lumière des vérités désagréables aux républicains. Elle n'osa même pas en discuter les conclusions. La majorité était d'abord à la fois royaliste et libérale ; elle renonça au libéralisme quand elle vit que le pays ne voulait pas de la royauté. On avait failli renverser M. Thiers parce qu'il réclamait pour le pouvoir la nomination de quelques maires ; on livra à M. de Broglie la nomination de tous les maires. On se défît du premier président de la République, parce qu'il ne pratiquait pas dans toute leur rigueur les maximes parlementaires ; puis on essaya de mettre le maréchal de Mac-Mahon au-dessus des vicissitudes électorales. On voulait l'investir d'une sorte de pouvoir personnel, précisément parce qu'il n'était pas en état de l'exercer ; chacun des partis monarchiques espérait profiter de sa faiblesse pour se servir de la force que tous lui mettaient en main. Peu s'en fallut qu'on n'en fît un dictateur pour en faire un instrument.
Convaincus que la République n'était que provisoire, les Constituants ne se souciaient pas d'élaborer des lois durables pour un régime passager : se met-on en dépense pour embellir une chambre d'auberge? Aussi s'appliquaient-ils plus à combattre qu'à organiser. De là les longues vacances, les discussions futiles, les intrigues de couloir effaçant les débats do la tribune. On peut soutenir que la Constitution n'en vaut que mieux, pour être née de la force 'des choses, et non du cerveau d'un homme. Car les meilleures Chartes ne sont pas les plus raisonnées.
Mais le plus grand bienfait que nous devions à l'Assemblée nationale, elle nous l'accorda presque
ti4 LA FRANCE EN 1881.
malgré elle, et l'importance primitive de la clause de révision permet de croire que ce bi.enfait fut inconscient autant qu'involontaire. Toutefois, il est juste de reconnaître que nos finances furent rétablies. A cet égard, M. Thiers, loin de rencontrer des obstacles insurmontables, obtint un concours efficace et loyal. Mais la plupart des réformes dont nos revers avaient démontré l'urgence furent ajournées à des temps meilleurs.
Puis la lutte s'engagea entre un chef d'État qui représentait l'Assemblée nationale, et des Chambres qui représentaient le pays républicain. Quand l'accord des pouvoirs publics fut restauré- par les élections sénatoriales et consacré par l'avènement de M. Grévy, un vit que les inutiles tentatives des monarchistes n'avaient pas seulement gaspillé le temps, qu'elles avaient aussi échauffé les esprits, approfondi les divisions, semé la haine^ la rancune et la peur. La politique de combat restait en faveur après la bataille ; les leçons de 1870 étaient à demi oubliées; les émotions de la défaite nationale étaient plus qu'à demi calmées. Les réformes dont on se préoccupe le plus à cette heure ne sont pas toujours celles qui doivent relever la France, mais trop souvent celles qui doivent empêcher l'opposition de se relever. Un parti qui a tant lutté pour vaincre, et qui a vu sa victoire contestée avec tant d'obstination, ne peut s'empêcher de confondre l'intérêt public avec son intérêt propre.
Assurément il est bien peu de Français qui ne veuillent sincèrement travailler à la grandeur et à la sécurité de la France. Mais cette volonté pour ainsi dire abstraite demeure impuissante et devient parfois nuisible quand chacun attache le salut public au
triomphe d'une doctrine particulière. Alors le patriotisme inspire un surcroît de passion, et retarde Tapaisement des esprits. Les hommes à système pensent et disent que tout ce qui ne se fait point selon leur formule est mal fait. Ils affirment et ils croient qu'on s'égare, dès qu'on ne marche pas dans la voie étroite hors de laquelle ils ne voient que précipices. Les jansénistes tiennent pour un péché toute action commise hors de l'état de grâce, fût-ce une bonne action ; on ne peut faire que le mal quand on est sous la dépendance de l'esprit du mal. Cette opinion, qui paraît bien rigoureuse en théologie, est sans cesse mise en pratique, sinon professée, en politique. Quand l'opposition est à peu près d'accord avec le gouvernement sur les principes, comme en Angleterre, la critique se renferme dans des limites précises. Mais, quand les mécontents pensent qu'avant tout il faudrait restaurer le roi, ou reconnaître les droits de Dieu, ou supprimer tous les rouages de la Constitution pour laisser agir librement la volonté quotidienne du peuple souverain, le dénigrement devient un devoir, et l'injustice ne blesse plus la conscience.
Ce n'est pas que les partis empêchent tout ce qu'ils blâment. Une loi vivement combattue peut être appliquée avec vigueur et avec fruit. Les mesures qui soulèvent le plus de résistances ne sont pas celles qui produisent le*, moins d'efiTet. Mais l'opposition fait perdre un temps qui pourrait être mieux employé, quand le Parlement a sur les bras une tâche lourde et pressante. Comme nous sommes habitués aux revirements d'opinion, nous ne sommes jamais bien sûrs que ce qui esttrès-contesté soit durable. La polémique ébranle la foi chez les gouvernés, tandis qu'elle ezcite la colère des gouvernants. Ceux-ci se laissent
distraire de leur besogne par le soin de répondre aux attaques, par le désir de les éviter ou de les comprimer. Chez les peuples qui n'ont qu'à se laisser vivre, cette lutte nuit peu, parce qu'il y a peu à faire, et qu'on a besoin d'un contrôle vigilant plus que de vastes réformes. Mais il est difficile de se transformer et de se régénérer au milieu de ces continuelles picoteries. Gardons-nous cependant de conclure qu'il faille imposer le silence. Les inconvénients de la liberté sont toujours moindres que les vices et les périls du despotisme. Hors le cas de guerre étrangère, la contradiction la plus acharnée, la plus gênante, vaut mieux que l'unanimité apparente et forcée.
Les partis au pouvoir ont intérêt à bien gérer les affaires publiques ; il y va de leur honneur et de leur avenir ; mais le présent a ses exigences, et il faut d'abord se conserver. Le corps électoral est un maître qu'on doit servir sans lui déplaire. Il est bon que l'on redoute l'opinion publique,' mais il est mauvais qu'on ait trop peur de blesser telle catégorie de citoyens. Certaines réformes ressemblent à une opération chirurgicale, et ne se font point sans douleur. Les chirurgiens ont la ressource de l'anesthésie ; pour le corps social, il n'y a que l'enthousiasme et la peur qui en tiennent lieu, et qui rendent les hommes presque insensibles aux sacrifices qu'on leur impose. Mais l'enthousiasme s'est refroidi depuis 1871, et la peur vient presque toujours trop tard, quand elle ne sert plus et qu'elle commence à nuire; d'ailleurs ni la peur ni l'enthousiasme ne s'excitent à volonté; quand on réussit aies faire naître, on ne parvient pas à les maîtriser. En l'absence de ces grandes passions, un gouvernement qui se sent menacé recule devant les mesures qui risqueraient d'accroître le nombre des
mécontents. Les politiques évitent les mesures qu'ils savent utiles et justes, mais qui donneraient des recrues à l'opposition; ils immolent par prudence l'intérêt général, qui est muet, à des intérêts particuliers qui ont le verbe haut, et qu'on ne lèse pas impunément.
Après Sadowa, le gouvernement impérial Toulait mettre la France en état de se défendre. Il n'avait devant lui qu'une opposition peu nombreuse; il disposait d'une majorité conipacte et docile. Pourtant il hésita^ se contenta d'une réforme insuffisante de la loi de recrutement, et manqua de vigueur dans l'exécution. On pensait avec effroi au parti que les ennemis du pouvoir tireraient des sacrifices imposés à une population amollie. La guerre de 1870 donna à l'Assemblée nationale le courage de braver le péril intérieur, parce que le péril extérieur sautait aux yeux. Le service obligatoire fut adopté, non sans quelqueslemperaments.il est entré dans les mœurs; le pays s'est résigné. Toutefois, si l'on venait à découvrir, à signaler des lacunes dans notre organisation militaire, il ne serait déjà plus si aisé de les combler. On a compris qu'il fallait un grand effort. Comprendraitron qu'en présence d'un rival toujours menaçant, toujours défiant, et qui ne se repose point, l'effort doit être continu, et qu'où ne soutient la concurrence qu'à force de progrès? En cette matière, le progrès consiste à être de plus en plus prêt, de plus en plus instruit, à redoubler d'abnégation et d'activité, au moins jusqu'à ce que l'Europe ait retrouvé son équilibre.
Rien ne prouve encore que notre bonne volonté soit épuisée. Il est pourtant à craindre que la politique des partis ne s'empare des questions militaires, que
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la promesse d'alléger un si lourd fardeau ne serve un jour à séduire les électeurs, que le gouvernement ne se sente paralysé par ces résistances sourdes qui deviennent de Thostilité quand On passe outre. Jusqu'à présent le public a fermé l'oreille aux rares champions du désarmement. Le souvenir de nos désastres était trop récent, et les charges du service obligatoire ne pesaient pas également sur toutes les épaules. Aujourd'hui il peut arriver ou que l'esprit d'égalité démocratique impose un nivellement qui rende impossible toute haute culture intellectuelle, ou que la réforme du volontariat pousse à bout la résignation des classes dirigeantes, ou que le maintien de cette atténuation exaspère les classes laborieuses. Il peut arriver que les avocats de la monarchie fassent entrevoir des alliances rassurantes, et que les apôtres de la révolution universelle s'offrent à supprimer la rivalité des nations, armées. Alors les partis extrêmes trouveraient avantageux d'ébranler la résolution quinous anime, eties passions politiques feraient la guerre au patriotisme. S'il en était ainsi, le gouvernement craindrait sans cesse de fournir des armes à ses ennemis en faisant trop bien son devoir ; pour ne pas s'affaiblir, il négligerait de fortifier la France.
Ainsi la violence des partis nuit de plus d'une façon à la sécurité nationale, soit qu'elle empêche les citoyens et les hommes d'État de penser surtout au péril extérieur, soit qu'elle diminue les ressources du pays en portant atteinte à la prospérité publique, soit qu'elle oblige les majorités et les ministères à atténuer des exigences nécessaires. Nous ne parlons pas du désordre que les revirements et les agitations de la politique peuvent introduire dans l'armée elle**
même ; nous y avons échappé jusqu'à cette heure, quoi qu'en disent les mécontents et les esprits chagrins. Sous les drapeaux il y a comme partout des dissentiments ; il n'y â pas de dissensions ; la fortune de la France nous a épargné ce suprême fléau.