CHAPITRE IV
En vain chercherions-nous à esquiver cette ques- ^^ tion : « Sommes-nous en décadence ? » 11 faut bien \ à la fin l'entendre et y répondre. La décadence l Ce \ mot nous poursuit. Nous le trouvons sur les lèvres j des sceptiques, des indifférents, des égoïstes, comme I dans la bouche des philosophes pessimistes, des vieil- / lards moroses, des vaincus de la bataille politique. / Les uns Je prononcent avec une sorte de gaieté, comme / si rabaissement de la patrie débarrassait les citoyens / de la peine de Taimer et de l'ennui de penser à Tave- / . nir. Les autres le laissent échapper comme un aveu j /> qui leur déchire le cœur, mais que la vérité leur/ arrache. Pour les premiers, l'idée de la décadence' mène avec elle tout un cortège d'images riantes, toute une galerie de tableaux où le premier plan rayonne d'une lumière douce, bien qu'au fond s'assemblent les nuées d'où sortira la foudre. On pense à la Grèce curieuse et joyeuse du temps où les philosophes et les courtisanes amusaient le déclin de la liberté, où Phryné régnait sur la jeunesse d'Athènes, où Laïs attirait à Corinthe les riche§ marchands des deux mers. On pense aux élégantes débauches de Pétrone, ce raffiné de la vie et de la mort, ou bien aux fôtes
éternelles dont le bruit harmonieux endormait Venise déchue dans ses lagunes mortes. Ces esprits délicats se replient sur eux-mêmes pour dépenser toute leur énergie dans les plaisirs de la vie mondaine ou dans les labeurs de la vie intellectuelle. Us détournent leurs regards de la politique comme d'un drame joué par des acteurs grossiers qui ne savent plus faire illusion. Si le souvenir du passé vient parfois les visiter, ils n'y trouvent que le motif d'une mélancolie qui rehausse par ses ombres Téclat des beaux jours et des belles nuits. Ils sont résignés comme des stoïciens, voluptueux comme des épicuriens. La prévision des maux qu'ils croient inévitables produit sur leur âme le môme effet que le cadavre dont les Égyptiens ornaient la salle des banquets pour s'exciter à cueillir gaiement l'heure fugitive. Volontiers ils prendraient pour devise ce verset de l'Écriture : « Couronnonsnous de roses, avant que les roses se flétrissent. »
Les autres ne parlent de la décadence qu'avec une douleur qui ne veut pas être consolée. Ils éprouvent comme Français, comme citoyens, ce qu'éprouve chacun de nous quand, arrivé au sommet de la vie, il voit devant lui la pente, rapide ou insensible, mais certaine, qu'il va désormais descendre sans retour, et dont chaque étape sera marquée par la perte d'une espérance, d'une illusion, d'un sentiment, d'une faculté. Malgré tout ce qui nous occupe, nous charme ou nous distrait, il est des heures cruelles où éclate à nos yeux toute la rigueur de cette loi qui nous courbe vers la terre où nous devons rentrer. Alors, par une soudaine éclaircie, nous apercevons l'horizon bas et noir vers lequel nous entraîne le cours des années ; alors le souvenir ne nous retrace que des biens à jamais perdus ; nous ne disons plus au revoir aux
hommes et aux choses que nous quittons. La pensée obsédante de nos forces qui déclinent paralyse ce qui nous reste de vigueur, et nous ôte le courage avec la confiance. On ne lutte plus guère quand on a la certitude d'être vaincu.
Si les peuples avaient comme les hommes leur vieillesse et leur décrépitude, s'il n'y avait pour eux ni fontaine de Jouvence ni chaudière d'Éson, un jour viendrait pb chacun d'eux ferait cette fatale découverte, et se laisserait aller à un morne découragement, car les nations n'auraient môme point pour se consoler l'espoir d'une autre vie ni les aifections de la famille ; elles .ne se flatteraient de revivre ni dans leurs enfants ni dans un monde meilleur. C'est ainsi que les tribus indiennes de l'Amérique du Nord se sentent condamnées sans appel et s'éteignent dans un désespoir entrecoupé d'accès de lureur. C'est ainsi que du haut de leurs murailles les Grecs de Byzance regardaient monter le flot de l'invasion ottomane. C'est ainsi que, sur le champ de bataille, Kosciuszko laissait s'échapper avec son sang le cri d'agonie de la Pologne.
Certes, nous n'en sommes pas là. Mais les esprits chagrins découvrent dans notre histoire contempo*» raine les symptômes d'un mal incurable^ les signes avant-coureurs d'une vieillesse définitive. Ces signes diffèrent selon les idées et le tempérament de chaque observateur. L'un, convaincu que les peuples ne sauraient subsister sans croyances religieuses, voit dans l'afl'aiblissement de la foi une déchéance dont pourrait seul nous relever un miracle de la grâce divine et de la volonté humaine. Celui-là du moins n'admet rien d'irrévocable. L'autre, frappé des vices de son temps, dénonce la rareté et la stérilité des mariages, l'amour
de Tor, le goût du luxe et des plaisirs, comme autant vde pestes qui nous acheminent vers notre fin. Un autre, habitué à chercher la force dans Tordre, et la santé dans la stabilité, prend la fréquence de nos révolutions pour une série de convulsions fatales. Celui-ci, amoureux de la logique et de l'analogie, persuadé que les peuples sont semblables à des individus, s'effraye des changements que subissent nos institu- 1 tions, nos opinions, nos mœurs, notre genre de vie; 1 n'admet point que la France, vieille de tant de siècles, puisse s'acclimater dans un milieu si nouveau, qu'un si grand arbre se laisse impunément transplanter.
Une fois qu'on a embrassé cette triste croyance, tout la confirme et l'enracine. Le spectacle des choses humaines est si mêlé, que chacun y trouve d'innombrables motifs de s'enfoncer dans son opinion ; il suffit de se laisser aller au penchant qui porte les esprits fortement prévenus à trier les faits et les témoignages. Les sujets de pleurer se présentent à Heraclite en foule aussi serrée qu'à Démocrite les sujets de rire. Que de causes de découragement pour qui se décourage par système ! Nous avons été vaincus, et la défaite accuse tant de coupables, met tant de plaies à nu ! Nous avons changé de gouvernement dix fois en un siècle ; dans cette cohue d'événements, les caractères se sont détrempés, les convictions flottent au gré du vent. L'opinion publique se déshonore par sa mobilité ; tantôt elle livre toutes les libertés au pouvoir, tantôt elle ne lui passe rien. Elle porte aux nues un homme, un maître, puis l'abat et le foule aux pieds Tocqueville a flétri d'un mot la facilité avec laquelle nous supportons la naissance et la mort de nos gouvernements: « Ils s'élèvent parce que rien ne leur ré-
sîste, et ils tombent parce que rien ne les soutient. » Ne résister à rien, ne rien soutenir, n'est-ce pas la définition de Tapathie sénile?
Même dans un État florissant et bien réglé, on voit tous les jours des exemples de corruption, de négligence et de faiblesse ; môme dans une société où les mœurs sont bonnes, le vice pullule et le crime abonde. Le pessimisme qui. s'en repaît ne manque jamais d'aliments. Pour les gens qui ont l'esprit ainsi fait, les accidents les plus fortuits, une explosion, un incendie, un déraillement, sont la révélation d'un défaut général et incorrigible, prouvent que nul ne fait son devoir, que nul n'est à la hauteur de sa tâche.
Les sujets de comparaison ne manquent pas non plus. On en trouve même dans les choses de l'intelligence. On accuse les écrivains de rappeler le siècle des Césars par la recherche du style et l'abus des images. On fait remarquer que la passion du théâtre et l'importance excessive attribuée aux faits et gestes des gens qui en vivent, sont des signes de décadence que l'histoire signale chez les Romains et chez les Byzantins. La violence et l'acharnement des partis, la lutte des riches et des pauvres, n'ont pas peu contribué à perdre la Grèce. Les Carthaginois étaient, comme nous, avides d'argent et épris de leurs aises. Les républiques italiennes ont péri au moment même où le commerce, l'industrie, les beaux-arts atteignaient ce haut degré de prospérité dont nous aimons à nous flatter. L'Espagne est descendue de son rang par la stagnation de la population. Sans lesPyrénées, qui en font presque une île, cette léthargie eût peutêtre abouti à la mort; mettez cette nation endormie au centre de l'Europe, elle n'aurait pu se réveiller.
On ne s'en tient pas à ces observations pour ainsi dire extérieures. On pénètre dans Tâme même des Français ; on en examine les ressorts ; on les trouve rouilles et usés. On signale la dissolution delà famille, Taffaiblissement de l'autorité paternelle, l'éducation des enfants, qui n'apprennent plus à obéir, mais apprennent trop bien à calculer, et ne sauront ni respecter les lois, ni se dévouer pour la patrie. On dit que les forces conservatrices de la société se désorganisent, parce que la foi religieuse s'éteint sans être remplacée par une règle morale^ fixe et impérieuse. Ce qui reste de vertu parmi nous ne serait que le fruit tardif d'une tradition qui se dessèche et se déracine, un héritage qui chaque jour s'amoindrit faute d'entretien, l'écho mourant d'une voix lointaine. Sevrés des espérances de la vie future, débarrassés de la crainte de Dieu, les hommes auraient besoin d'une discipline plus efficace pour faire le bien et fuir le mal, tandis qu'on les abandonne à leurs instincts, et que la philosophie moderne trouve des raisons solides en faveur de l'égoïsme, des phrases vagues en faveur de la philanthropie. A l'heure oîi nous nous condamnons à n'être bons que par le désintéressement, nous en perdons la force et nous en supprimons les motifs. S'il était vrai, ajoute-t-on, que la foi fût une illusion, le monde appartiendrait peut-être à ceux qui la conserveraient les derniers, sinon à ceux qui tireraient de la rigueur de leur climat et du tempérament de leur race, avec le courage de mépriser la mort, le courage de mépriser la justice et l'humanité. La science succède à l'empire de la religion; mais la religion, malgré les défaillances de ses interprètes, combattait souvent pour le droit et desarmait parfois les méchants ; la science est au service de tous, et
met indifféremment dans toutes les mains les armes qu'elle fabrique.
Ainsi parlent ceux qui croient notre pays en décadence. Peut-être convient-il de leur accorder une partie de ce qu'ils prétendent, sans leur accorder leurs conclusions, et de reconnaître la gravité de certains symptômes, sans proclamer la déca-« dence.
Gardons-nous d'abord de comparer un peuple à un i homme qui a sa jeunesse^ sa maturité, sa vieillesse. Ij Comment les lois qui président chez l'individu à cette tf k évolution inévitable s'àppliqueraient-elles. à une; nation ? Celle-ci a-t-elle des organes qui s'usent, des cartilages qui s'ossifient, des articulations qui se rouillent, des vaisseaux qui perdent leur élasticité? Est-elle exposée à cette foule de maladies incurables qui sont pour les gens épuisés la forme encore plus que la cause de la mort? Est-ce qu'une nation n'est pas composée d'individus qui tous ont leur jeunesse, et pareille au lit d'un fleuve qu'une source intarissable remplit d'une eau toujours renouvelée ? Est-ce qu'elle n'a pas en réalité pour âge l'âge moyen de ses membres actifs, l'âge moyen des soldats qui la défendent, ou des électeurs qui choisissent ses chefs et ses représentants, ou des législateurs qui complètent ses codes ? La France a vingt-cinq ans sur le champ de bataille; elle en a trente ou quarante dans les comices, et un peu plus dans les Assemblées. Mais en vérité, de ce que Clovis s'intitulait roi des Francs il y a quatorze siècles, s'ensuit-il que chacun de nous vienne au monde avec quatorze siècles sur les épaules? Sans doute il y a des lois caduques, des institutions séniles, comme il y a dans la forêt la plus touffue des 1 arbres qui pourrissent. Mais la vie natj^9/^^|ie se poi^r-^ | V
^ suit à travers ces transformatioms; souvent môme la \ décadence du gouvernement et du personnel gouver- ^ nant précède de peu une éclatante renaissance, i Consultons notre histoire. Sous Charles VI la France est tombée bien bas ; comme elle se relève sous Charles VII ! Henri III est presque un Héliogabaie; autour de lui tout se dissout. et s*écroule : Henri IV va régner. Mais c'est surtout au XYm*. siècle que la décadence est visible, incontestable, presque universelle. De Chamillard à Maupeou, en passant par Dubois, M. le Duc, Fleury, quelle longue série de ministres ou incapables ou malhonnêtes ! Louis XIV vieilli ne trouve plus pour le servir que des hommes sans valeur ; Louis XV est servi comme il le mérite. La corruption des mœurs est effroyable; la religion esta vau Teàu; elle n'est plus défendue que par les bourreaux et les parlements. Un gouvernement à la fois arbitraire et faible joint les vices du despotisme aux désordres de l'anarchie. On ne sait même plus se battre : Rosbach est un comble d'ignominie. Reste-t-il au moins quelque patriotisme? Lisez Voltailre. Nous raffolons de Frédéric dans le temps qu'il nous bat. Dès le lendemain de la paix de Paris, quand Pitt vient de nous enlever notre empire colonial, le Canada et rindoustan, deux mondes, les Anglais font fureur à Paris. Non contents d'imiter nos vainqueurs, nous voulons leur plaire. La littérature même est eiïéminée, déclamatoire; Dorât fleurit, Thomas est admiré. Vient la Révolution, qui serait une convulsion mortelle, si un peuple ressemblait à un homme. En peu d'années nous effaçons à la fois les gloires et les hontes de la monarchie; nous sommes les arbitres et, pour notre malheur, les maîtres de l'Europe. Nous prenons le premier rang dans les sciences, vingt ans avant de le
conquérir dans les lettres ; la France produit à foison les hommes de guerre et les hommes d'État^ les savants et les écrivains, les orateurs et les poètes. En 1 769, la Dubarry va régner, Terray va être ministre, Louis XV ruine la France après l'avoir déshonorée. Cette année-là, trois hommes sont nés : Chateaubriand, Cuvier, Napoléon.
Ce n'est pas seulement dans notre histoire qu'on trouve de tels exemples. L'Angleterre a la Restauration^ Charles II et sa cour corrompue, ses ministres intrigants, une guerre honteuse ; ce roi se laisse humilier par les Hollandais et pensionner par Louis XIV; la reine Anne est sa nièce. En vingt ans la nation britannique est montée de l'abîme au pinacle. D'Iéna à Sedan il n'y a pas trois quarts de siècle. La résurrection est quelquefois plus lente. L'Italie a longtemps attendu son libérateur. Jules II est mort en 1513 en s'écriant: « Dehors les Barbares l » Cavourne commence qu'en 1859 l'accomplissement de ce vœu. De nos jours la Grèce même, après deux mille ans de servitude, renaît de ses cendres. Tout près du Pnyx une assemblée délibère dans une langue qui rappelle celle de Périclès autant que la nôtre celle de Join ville. Une si longue oppression n'a pas étouffé l'âme de ce peuple qui a pourtant passé par tous les degrés de la décadence^ de l'abaissement, de l'esclavage, qui a vidé iusqu'à la lie la coupe de toutes les misères. L'empire romain est mort, mais les nations latines sont nées. Partout oh l'on parle un idiome issu de celui qu'employaient les soldats de César, l'ancienne Rome se survit. Ce sont ses héritiers légitimes qui vivent heureux et libres à Paris, à Madrid, à Lisbonne, à Genève, à Bukarest, comme aux bords du Tibre et du Pô, sans compter ces vastes États de l'Amérique centrale et
méridionale, depuis le Mexique jusqu'au Chili, où chaque mot qu'on prononce prouve que les arrièreneveux des vainqueurs de Zama ont largement compensé les pertes de leur race.
Mais les pessimistes ne se laissent point désarmer par ces arguments empruntés à l'histoire. Ils écartent aisément du débat des exemples aussi peu rassurants que ceux de la Grèce et de l'Italie. Ils ne prendraient pas pour une consolation la perspective de quelques siècles de servitude, suivis d'un affranchissement tardif. Quel père ne frémirait d'horreur si un prophète lui disait : « Vos descendants seront méprisés et misérables, mais seulement pendant vingt générations?» Bien fou d'ailleurs qui compte sur une résurrection. Athènes renaît ; que reste-t-il de Gartbage et de Tyr, de Babylone et de Memphis? Les pessimistes ne soufiTrent pas davantage qu'on leur parle de l'Angleterre, car ils allèguent que la corruption de Charles II et de sa cour n'était qu'une lèpre superficielle ; tandis que les hommes de la Restauration achevaient de déshonorer la monarchie des Stuarts, le peuple de la Révolution, laborieux, religieux et fier, préparait sa revanche, une revanche certaine. Pour la France même, on peut négliger l'examen des décadences trop reculées. Le règne de Charles VI fut une crise de jeunesse ; l'anarchie ne résultait pas d'une sénilité irrémédiable, mais des désordres de la noblesse et de la barbarie des mœurs. D'ailleurs nous eûmes alors pour adversaires non des voisins assez nombreux pour nous écraser, mais les habitants d'une île peu étendue, médiocrement peuplée. L'invasion anglaise ne pouvait réussir ; une invasion allemande eût été plus redoutable. Henri III n'est qu'une exception, les guerres de religion sont un accès de fièvre, non une
maladie de langueur. Il ne resterait donc à invoquer que l'exemple de notre xvm® siècle.
Or cet exemple même est discutable. Certes le mal fut grand, mais pour les hommes même on dit souvent que la nature a bien des ressources, et la nature le prouve. On échappe à de rudes assauts ; on finit pourtant par mourir. Nul ne sait d'avance l'heure, mais l'heure sonnera. Au xviii" siècle la monarchie était en efiet malade, malade dans ses représentants, dans ses serviteurs, dans ses institutions, dans tous ses organes; mais la monarchie n'est pas la nation. Les rois, les princes, les ministres, les financiers, les Parlements, les ducs et pairs, les évêques, qu'est-ce que tout cela? Regardons-y de près. N'y avait-il pas, au-dessous de ces classes dirigeantes qui s'en allaient en lambeaux, une bourgeoisie sérieuse et vaillante, un peuple neuf et généreux? L'histoire est dupe de la chronique. Elle prend les modes aristocratiques pour des mœurs générales ; elle écoute aux portes des grands ; elle forme son opinion sur des propos de salon ou d'antichambre. Elle ne voit pas ce qui est, mais ce qui brille, comme elle n'entend que ce qui fait du bruit. Or, au xviii* siècle, presque tout ce qui brille est corrompu, et il n'y a guère que le scandale qui fasse du bruit. De là vient que nous calomnions deux ou trois générations par légèreté, à moins que ce ne soit par égoïsme, par vanité, pour nous relever dans notre propre estime, pour nous cpnsoler et nous rassurer, comme celui qui sur son lit de mort s'écrierait : « J'en ai vu bien d'autres ! »
Or la Révolution, nous dit-on, fit comme ces labours profonds qui ramènent à la surface un humus fertile, quand le sol semble épuisé. Elle poussa dans
le néant ces institutions vermoulues, ces hommes d'État ineptes, ces grands seigneurs dégénérés, tout ce qui restait d'une monarchie décrépite. Elle appela à la lumière, à Taction, au pouvoir, la bourgeoisie et le peuplé. Dans ces couches vierges, elle trouva des trésors d'intelligence, de courage, de dévouement. On crut, on dut croire la France rajeunie pour de longs siècles ; elle ne Tétait pas pour cinquante ans. Dès le règne de Louis-Philippe, cette bourgeoisie si fière de ses vertus n'avait plus rien à envier à la noblesse de 1780; elle imitait môme la noblesse de 1780 en applaudissant ses ennemis, en sifflant ses chefs et ses défenseurs, en aidant à démolir l'édifice qui l'abritait. A son tour elle proclamait sa déchéance, prête à tomber du pouvoir sans un effort, sans un combat, sous un coup de vent. Elle n'eut même pas l'honneur de succomber dans la tempête, tant elle manquait de racines, car la tempête de 1848 ne précéda point la Révolution de février, mais la suivit.
Toutefois, le mal n'était pas encore irréparable ; il restait des réserves. Derrière la bourgeoisie, il y avait la démocratie ; derrière le suffrage restreint, le suffrage universel. La démocratie française avait déjà essayé en vaiq de s'organiser à la fin du xyu!** siècle. Mais on ne pouvait la juger sur cet échec, qui tenait à des causes exceptionnelles. Elle avait eu trop de luttes à soutenir ; la guerre civile l'avait jetée dans la violence ; la guerre étrangère avait exagéré le rôle de l'armée. En 1848 les conditions étaient meilleures, répreuve plus sérieuse. Le trône s'était écroulé d'une façon presque pacifique; les vainqueurs n'avaient point de colère; il semblait même que les vaincus n'eussent point de rancune. Une grande partie de la noblesse et le clergé presque tout entier accueil-
SOMMES-NOUS EN DÉCADENCE? m
laient avec faveur le nouveau régime, au moins en apparence. Les âmes s*abandonnaient avec ivresse aux rêves les plus séduisants et les plus généreux. Au bout d'un an on était en pleine réaction, au bout de quatre ans en plein despotisme. La banqueroute de la démocratie était bien plus prompte, bien plus complète, bien plus humiliante que celle de la bourgeoisie.
Depuis 1848, en dépit des efforts que fit l'empire pour rendre quelque autorité aux classes dirigeantes, c'est la multitude qui est maîtresse du sort de la France. Même sous Napoléon Ul le peuple pouvait secouer le joug ; il lui suffisait de vouloir. Tous les six ans il renouvelait la Chambre des Députés; il était d'ailleurs, par Tinstitution du plébiscite, le juge suprême des conflits. Sa souveraineté était si réelle, quoiqu'il en usât peu, qu'il lui suffit d'élire en 1869 un Corps Législatif légèrement libéral pour tout remettre en question. Le césarîsme romain n'était que la tyrannie des légions, puisque le droit électoral était supprimé. Le césarisme français est une forme de la démocratie. C'est donc cette dernière qu'il faut examiner et juger, si l'on veut deviner l'avenir, car il y a place pour le progrès et pour la décadence, mais on ne retournera pas en arrière. Le suffrage universel peut se livrer à un maître ; il peut accepter ou même rechercher l'égalité dans la servitude ; il ne subira pas un régime aristocratique, il ne tolérera pas la résurrection des privilèges politiques. Quiconque a étudié notre histoire contemporaine et connaît le caractère national sait que les institutions qui mettent le pouvoir aux mains d'une classe de citoyens sont plus impossibles à rétablir chez nous que l'autorité absolue d'un César. Nous pouvons, si nous dévions
de la ligne droite, tomber dans Tanarchie ou dans la dictature; quant à rebrousser chemin, ceux-là seuls espèrent nous y contraindre qui comptent sur la collaboration de Dieu. Quoi qu'on pense des miracles, ce n*est pas un élément que les hommes d*État aient le droit de faire entrer dans leurs calculs.
Les pessimistes sont ainsi amenés à faire le procès de la à£m»cn,\ie^ et en particulier de la démocratie française. C'est sur ce terrain que nous devons les suivre, si nous voulons les réfuter sérieusement. Laissons-leur donc la parole^