CHAPITRE VI
On a VU pourquoi les pessimistes, nous parlons de ceux qui raisonnent et non de ceux qui déclament, estiment que le régime démocratique condamne la France à une infériorité profoude et durable vis-à-vis des nations rivales. Leurs arguments sont sérieux; sonWls irréfutables?
Nous n'invoquerons point la parole de FÉcriture, qui déclare que Dieu a fait les nations guérissables ; car ceux qui ont coutume d'appeler l'Écriture en témoignage affirment pour la plupart que la guérison de nos maux doit être cherchée dans le retour aux institutions renversées, aux croyances affaiblies, aux opinions discréditées. Selon ces champions, du passé, il ne s'agit pas d'apprendre au peuple à bien user de sa souveraineté, mais de le déterminer à s'en dépouiller. On nous dispensera de discuter cette doctrine. Depuis queTocqueville a signalé le progrès de la démocratie comme une loi de la civilisation moderne, les événements l'ont assez justifié pour qu'on ne s'amuse point à recommencer une démonstration si bien faite.
Nous pourrions aussi alléguer le cri de la conscience, et cette révolte que soulève dans tous les cœurs l'affirmation de notre déchéance. Quelque chose
en nous répond avec une force irrésistible : « Non I » Mais ce n'est qu'un argument sentimental. Tout ce qui souffre se révolte contre le mal ; tout ce qui va mourir se révolte contre la mort. Il faut d'autres raisons.
Remarquons d'abord que la démocratie gagne du terrain dans l'Europe entière. Un seul État y échappe, du moins en apparence : c'est la Russie. Mais le flot contenu mine les institutions, comme une eau qu'on empêche de sourdre librement, et qui s'amasse dans des cavités trop étroites. D'ailleurs ce grand empire, avec un territoire immense, avec une population deux fois aussi nombreuse que celle des États de premier ordre :ie possède pas une force proportionnée à ses ressources. La dernière guerre d'Orient a dissipé bien des Ulusions, et tout le monde sait aujourd'hui que la ft^ssie n'est pas ce qu'elle devrait être. Les vices de la décadence y éclatent de toutes parts. Il est vrai que c'est la décadence d'un gouvernement, d'une bu« i'eaucratie, peut-être d'une classe ; l'avenir n'est pas compromis.
Partout ailleurs la société est en marche vers la démocratie. Qu'est devenue l'Europe de M. de Metternich, des congrès de Vienne et de Vérone ? M. de Bismarck, jadis rude champion de la féodalité, a institué le suffrage universel ; le régime parlementaire en sortira sans doute bientôt. Les peuples de l'Autriche s'élèvent par degrés à la vie politique ; ils ont déjà le régime parlementaire ; ils auront le suffrage universel. En Italie on réforme la loi pour éten. dre la franchise électorale. L'Angleterre fait par étapes le chemin que nous avons parcouru d'un seul bond. Le pas rétrograde qui a marqué la restauration espagnole n'est qu'une exception, probablement tempo-
POUR LA DEMOCRATIID. 249
raire ; la règle subsiste. L'avènement de la démocratie -est inévitable, parce qu'il est la conséquence nécessaire du développement que reçoit partout l'instruction populaire, de l'importance croissante que prennent l'industrie et le commerce ; parce que l'exemple des pays où règne l'égalité séduit les peuples qui n'en jouissent pas, et que de nos jours chaque peuple sait un peu ce qui se passe chez ses voisins ; parce que la science moderne met tout en question, ébranle partout les restes de l'ancien régime, et fait prévaloir les idées simples. Aujourd'hui il n'y a point de réaction durable. Les gains de la démocratie sont définitifs ; ses pertes sont momentanées.
Nous ne prétendons pas pour cela que toute l'Europe doive prochainement arriver à la république. Entre la république et la monarchie anglaise ou belge, il n'y a qu'une différence ; c'est que dans l'une, le chef de l'État est héréditaire et moins puissant, que dans l'autre, il est électif et plus puissant. Presque toutes les critiques dirigées contre la démocratie française peuvent s'adresser également à la démocratie encore imparfaite de l'Angleterre, où tout dépend des élection^, et où le corps électoral est déjà populaire.
Si toute l'Europe se rapproche de la démocratie, serons-nous les plus faibles pour être arrivés les premiers au but ? Devons-nous être vaincus dans la lutte pour l'existence parce que nous avons atteint, avant nos rivaux, le terme inévitable d'un commun développement? Cette assertion aurait au moins l'air d'un paradoxe. Si les épreuves par où nous avons passé nous ont débilités, les autres ont maintenant à les subir. Nous pouvons nous fixer sur le terrain politique où nous sommes établis ; nous pouvons faire halte,
.planter et bâtir. Nos voisins sont-ils en droit d'en dire autant? Nous ne serons désormais troublés que par notre faute ; ils le seront par la force des choses, par la nécessité d'achever leur évolution.
Quant aux causes de cette évolution, on doit reconnaître que pour la plupart elles font honneur à l'humanité. Si la racine est saine, le fruit sera-t-il empoisonné? Augmentez la richesse d*une nation, faites que les produits du travail commun se répartissent entre tous les travailleurs, de telle sorte que ceux qui n*ont point de vices parviennent à une certaine aisance. Répandez sur tous les enfants les bienfaits de l'instruction ; fortifiez dans tous les esprits l'idée de la responsabilité et de la justice, dans tous les cœurs le sentiment du devoir et du droit, vous allez à la démocratie. Montrez-moi un pays où la misère soit rare, où les ouvriers n'habitent point des taudis, ni les paysans des tanières, où le pain soit blanc et le linge propre, où les humbles mêmes et le^ petits sachent lire et lisent, sachent écrire et écrivent : si ce pays ne jouit pas encore d'un gouvernement démocratique, il en jouira bientôt. Tous les citoyens voudront s'occuper des affaires publiques, contribuer à l'élection des législateurs et des fonctionnaires ; partout où le grand nombre n'est écrasé ni par le besoin ni par l'ignorance, le grand nombre a le dernier mot.
Toutes les fois qu'on ouvre une école primaire, qu'on fonde une institution utile au peuple, qu'on aide à réparer, à atténuer, à prévenir les iniquités de la Fortune ou de la société, on travaille pour cette puissance qui absorbe à son profit tout ce qui se fait de bon et de juste. L'effet peut être lent , l'aristocratie peut être assez forte et assez habile pour maintenir
longtemps son ascendant ; mais TefFet est certain ; l'aristocratie succombera ; Tégalité politique est au bout de la voie oh Ton marche quand on sert la cause de la civilisation. Depuis la poudre qui a entamé le privilège des nobles, et l'imprimerie qui a entamé le privilège des clercs, il n'est pas une grande découverte qui n'ait coopéré à cette œuvre. Il est facile de démontrer d'autre part que ce qui retarde l'avènement de la démocratie, c'est l'ignorance, la misère, le maL Les autres régimes se font tort par leurs mérites. Un despote qui serait bon préparerait l'afiranchissement de ses sujets, diminuerait l'autorité de ses successeurs. La démocratie fleurit et se consolide par ses vertus, se perd par ses vices. L'abdication d'un maître est le résultat de ses bienfaits ; l'abdication d'un peuple est le résultat de ses fautes.
Nous touchons ici à l'argument décisif : la démocratie est de tous les systèmes de gouvernement celui qui développe le mieux, chez tous les hommes, toutes les facultés qui sont le propre de l'homme.
Nous n'avons pas été jetés sur c^te terre pour y vivre à la façon des troupeaux, que leurs bergers paissent, parquent, tondent et mangent. Les moutons sont peut-être heureux pendant la courte vie qu'on leur laisse; enpore est-ce douteux, car ils ont l'air morne. A coup sûr, c'est un bonheur qui ne nous lait pas envie. Toute notre valeur vient de l'usage que nous faisons de notre libre arbitre ; la vertu ne va pas avec la contrainte. La bonne éducation, celle qui nous prépare à notre rôle humain, c'est celle qui nous habitue à exercer notre volonté au gré de notre raison. Nous ne sommes loués pour avoir suivi la règle , que si nous l'avons suivie sans y être forcés. Nous ne sommes prêts à affronter les luttes de l'existence, les
tentations des passions, les vicissitudes de la fortune, que si nous avons appris à diriger nos pas, à éviter les pièges, à prévoir les conséquences de notre conduite. Pour que les récompenses et les châtiments produisent sur nous un effet salutaire, il faut que nous y voyions le résultat légitime, logique, naturel, de nos actions.
Ceux qui ne savent pas se servir de leur liberté, ceux qui doivent en être privés parce qu'ils n'en useraient que pour nuire soit à autrui soit à eux-mêmes, sont inférieurs aux hommes libres, sont moins hommes. Ils occupent un plus bas degré dans l'échelle des êtres. Que ce soient des enfants, des fous, des ignorants, des méchants, ce sont des mineurs. Ne discutons pas avec ceux qui n'admettent pas sans débat qu'il vaut mieux être majeur : la dignité ne se discute pas.
Platon veut que sa république se compose de sages, de guerriers et d'artisans, de même qu'il distingue dans le corps trois sources des instincts, la tête, le cœur et le ventre ; la tête est un sage, le cœur un guerrier, le ventre un artisan. Ainsi, sous prétexte de modeler le corps social sur le corps humain, il réduit la plus grande partie de l'humanité à un état voisin de la bête. Que nous ont appris les religions et les philosophies modernes, si elles ne nous ont persuadé que le but de la science politique est de faire des hommes complets, si nous en sommes encore à interdire à la majorité de nos semblables la culture des plus hautes facultés et des plus hautes vertus ?
L'homme est chargé de. sa propre destinée : c'est le premier degré de la liberté, de la responsabilité, de l'honneur. Il prend part à la gestion des affaires d'une
association, d'une communauté, d*un municipe : c'est le second degré. Il prend part à la gestion des affaires nationales : c'est Tachèvement de l'ébauche ; c'est par là qu'il s'élève à la pleine possession de son rôle terrestre. Dans la démocratie, la multitude sort des limbes, et entre au paradis, un paradis où ne manquent ni les périls, ni les pièges, ni les fruits défendus, un paradis d'oti l'on peut se faire exiler, ou plutôt s'exiler soi-même. Il est dangereux d'y arriver trop tôt; mais c'est le but de l'humanité, le terme de l'évolution politique et morale.
Un peuple chez qui règne l'égalité est l'artisan de sa fortune. Il récolte ce qu'il a semé. Heureux, il a le droit de se féliciter; malheureux, il ne doit accuser que lui-même. Les biens dont jouit la majorité, les maux dont elle souffre, sont son œuvre. Autant et plus qu'un individu, une nation est sollicitée par mille instincts divers, tiraillée par mille intérêts, en proie à une nuée de conseillers ; il lui appartient de ne céder qu';î»:x bons instincts, de ne servir que les intérêts généraux et permanents, de n'écouter que les conseillers sages. Elle est libre, car sa liberté est la somme de toutes les libertés personnelles ; elle est responsable, car sa responsabilité est la somme de toutes les responsabilités personnelles.
C'est une maxime reçue, qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite. Cela n'est pas tout à fait exact. Gomment les Romains pouvaient-ils mériter Marc-Aurèle la veille, et Commode le lendemain ? La vérité est que les peuples qui se soumettent au pouvoir absolu d'un homme se résignent à tirer leur sort à la loterie, comme on tire une boule blanche ou une boule noire. Marè-Aurèle était une boule blanche, Goinmode une boule noire. Le système démocratique
détrône le hasard et fait régner la justice, qui punit et qui récompense.
Peu importe, dira-t-on, que la France ait désormais la triste consolation de n'être malheureuse que par sa faute, si la multitude est incapable de discerner sa voie ? Quel dédommagenient pour ceux qui voient clair de savoir que, si Ton tombe dans une fondrière, c'est parce que les aveugles sont en majorité ! Il est vrai que jusqu'à présent la plupart des citoyens sont peu capables de distinguer par eux-mêmes la vérité dans le tourbillon des polémiques. Mais le nombre va croissant de ceux qui s'instruisent et apprennent à juger des choses de la politique. Les autres prennent un guide, suivent une autorité. Il faut les éclairer et les persuader. Il faut que l'intelligence, la science, le dévouement prennent leur rang, marchent à la tête de la nation, confondent les^charlatans. Dans la démocratie, les classes dirigeantes ne conservent leur influence qu'au prix de continuels efforts.
Quoi I vous avez pour vous la richesse, du loisir, une instruction variée et solide, un vif désir de servir utilement la patrie, et vous vous plaignez des lois qui vous contraignent à lutter contre des hommes avides, ignorants, égoïstes, que rien ne recommande, hormis leur audace, et vous prétendez que les armes sont inégales, que les démagogues sont sûrs de l'emporter ! L'air retentit de ce monotone gémissement : « Nous possédons tout ce qui devrait nous assurer la confiance de la majorité ; c'est pourquoi la majorité nous refuse sa confiance, pour la donner à qui ne la mérite pas. )) Les hommes qui se lamentent sur leur impuissance ne verront-ils donc jamais qu'elle tient à ce qu'ils n'ont pas su choisir entre le pouvoir et Finfluence? Tandis qu'ils combattent la démocratie pour
reconquérir le pouvoir, elle subit d*autres influences. S'ils se résignaient de bonne foi et de bonne humeur à la subir, ils pourraient la gouverner. Quel souverain choisit de préférence ses conseillers parmi ceux qui contestent son titre?
Parce qu'il n'y a plus de privilèges politiques, faut-il que tous les privilégiés de la fortune et de l'éducation se détournent avec dégoût d'une carrière où ils seront obligés d'employer tous leurs avantages à séduire leurs concitoyens ? Dans la monarchie, on se donne la peine de plaire au prince et aux grands ; en république, donnez-vous la peine de plaire au peuple. Croyez-vous que le meilleur moyen d'y parvenir soit de lui témoigner d'abord votre mépris et votre hostilité ? Vous vous mettez à l'écart, et vous dites d'un ton aigre : « Nous verrons bien ce qu'on fera sans hous. » On fera peut-être des sottises, et nul ne les payera plus cher que vous ; mais vous n'aurez pas le droit de vous en laveries mains, car vous aurez rendu ces sottises presque inévitables, à force de les prédire, de les attendre, et de ne vouloir pas les empêcher.
On cite l'exemple de l'Amérique, où les politiciens se sont emparés de la direction des affaires publiques aux dépens des honnêtes gens ; on en conclut que l'égalité livre naturellement le pouvoir aux moins dignes. Mais on exagère fort cette domination des intrigants aux États-Unis. Dans les grandes crises, on sait trouver de grands citoyens : un Lincoln n'est pas le premier venu. D'ailleurs, en Amérique, ceux que nous appelons les honnêtes gens manquent de loisir : chez ce peuple si jeune, si actif, si entreprenant, la politique est un métier dont on vit, parce que ceux qui n'en voudraient pas vivre n'ont pas le temps de
s'en occuper. Leur négligence ne met pas la patrie en danger, parce qu'il n'y a ni voisins ni rivaux à craindre. Il n'en est pas de même chez nous. Les hommes capables ne manquent pas, et ils ont assez de loisir; mais ils boudent, ils se fâchent, ils s'indignent; ils se battent pour des chimères, et tournent le dos à leur siècle. Au lieu, de monter sur la locomotive, ils s'accrochent aux roues, ou amassent des pierres sur la voie, à leur grand dommage, comme au dommage de leur pays.
Le peuple est responsable des malheurs communs, s'il n'écoute que des niais et des fous, mais les sages sont coupables de n'avoir pas su ou de n'avoir pas voulu -se faire écouter. La vie publique est une perpétuelle bataille, dont le prix est le gouvernement. Interrogeons ces esprits chagrins qui gémissent sur les erreurs de la foule : « Que faites-vous pour redresser ceux qui se trompent, pour réfuter les sophistes, pour démasquer les vendeurs d'orviétan, les débitants de panacées malsaines, les exploiteurs de l'humaine sottise ? Montrez-nous le compte de vos sacrifices et de vos efforts. Vous êtes-vous servis de votre argent pour vous faire aimer, de votre intelligence pour vous faire croire? Avez-vous écrit, parlé, prêché habilement en toute occasion, enseigné par votre exemple la vertu et la raison ? Avez-vous évité avec un soin vigilant tout ce qui pouvait vous fermer les oreilles et les cœurs ? Avez-vous disputé aux agitateurs l'initiative des réformes utiles et populaires, aux utopistes l'honneur de chercher le mieux, de dénoncer les abus, d'entrevoir l'avenir? Votre femme et votre fille demandent tous les jours à Dieu que son règne arrive et que sa volonté soit faite sur la terre. Si pour vous ces mots sacrés ne veulent rien dire.
avez-vous le droit de vous étonner que des rêveurs téméraires leur donnent un sens que des intrigants sauront faire valoir? »
Osons dire plus. Il n'est pas prouvé que les classes dirigeantes aient en moyenne plus de vertu, de raison et de jugement que les classes dirigées, surtout en ce qui regarde la politique. La multitude se laisse séduire par les faux économistes qui s'engagent à la soulager aux dépens des riches, grâce à l'impôt progressif. Mais pendant de longs siècles l'impôt a été progressif aux dépens des petits et des pauvres. La noblesse et le clergé étaient exempts de la taille, et les bourgeois .saisissaient avec avidité toute occasion de se glisser dans la noblesse ; l'intérêt, un intérêt grossier, le désir de profiter d'une grande iniquité, les y poussait autant qu'une vanité puérile. Même aujourd'hui, il y a des contributions indirectes qui ne frappent pas le contribuable en raison de ses facultés, mais en raison de ses dépenses nécessaires ; toutes les gabelles ne sont pas abolies. Uy a les octrois, cet impôt progressif à rebours. Il y a les droits de douane, qui, trop souvent, ont pour résultat, et même pour but, de soustraire les industriels aux conséquences de leur infériorité intellectuelle ou morale. On protège les grands, et on ne protège pas les petits; on fait pour empêcher les gros revenus de décroître ce que l'on ne réclame pour les petits salaires qu'au risque de passer pour socialiste. Combien de bourgeois trouvent que l'économie politique est une science admirable quand elle réfute les utopistes, et se moquent d'elle quand elle menace les abus dont ils profitent I
Reprocherons-nous à la démocratie d'être intolérante, de fouler aux pieds les droits des vaincus , de persécuter les opinions qui déplaisent au plus grand
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nombre ? Au lieu de ces mots : majorité et minorité, disons : gouvernants et gouvernés ; nous verrons combien les hommes se ressemblent sous tous les régimes.
La multitude a des emportements subits, des enthousiasmes imprudents ; elle se jette étourdiment dans de folles entreprises. Pourtant ce nVst pas elle qui a voulu et fait la guerre en 4870. Ce n'est pas elle qui a cru sur parole tel diplomate léger et tel ministre aveugle.
D est à craindre que le peuple se laisse gagner par les conseillers qui lui promettront de garantir au rabais la sécurité nationale, qui lui réclameront au nom de la patrie moins de sacrifices qu'il n'en faudrait faire . pour mettre la France à l'abri d'une funeste surprise. Mais n'avons-nous pas vu pendant de longues années les gens aisés se tirer d'affaire par le remplacement et l'exonération ?
Les adversaires de la démocratie répliqueront peut-être : Le pouvoir corrompt ceux qui le possèdent, le souverain s'exempte de son devoir. Plus le pouvoir est concentré, moins la corruption s'étend; plus la souveraineté est ramassée, moins il y a des gens qui se mettent au-dessus du devoir. A ce compte en effet, l'égalité politique est mauvaise; mais le moyen de l'éviter? Le moyen de dire à un peuple : « Nous prenons pour nous l'empire et la corruption ; reste pur et sers ? » Pourquoi n'admettrait-on pas plutôt que le pouvoir est une liqueur enivrante dont les effets sont moins redoutables quand elle est délayée?
Ce qu'on ne peut guère contester, c'est que la démocratie est dans un péril suprême une cause de force. Une nation d'égaux, quand elle est transportée d'une passion commune, marche au but avec plus d'énergie
et de raideur qu'une nation de sujets. Les petites cités de la Grèce ont lutté avec succès contre l'énorme puissance de Tempire des Perses. Rome a conquis le monde. Au moyen âge, Florence, Gand, Liège, balançaient de grands États. Toutes les fois que Dieu veut montrer ce que peut contre le nombre une poignée d'hommes résolus, il charge une république de la démonstration. Les plus violents efforts dont s'honore l'humanité, ont été faits par des démocraties. La lutte des Provinces-Unies contre l'Espagne^ la lutte de la Convention contre l'Europe, la lutte des deux moitiés des États-Unis l'une contre l'autre, prouvent qu'aucun autre régime ne permet à une société de trouver en soi autant de ressources. Même les monarchies ne résistent à certaines crises que parce que la nation est soulevée par un souffle démocratique. C'est quand le prince n'est plus rien, quand l'aristocratie est presque abattue, que la multitude déploie toute sa vigueur. Jeanne d'Arc sort du peuple. Napoléon, toujours vainqueur des gouvernements, se heurte au peuple espagnol, se brise contre le peuple russe et le peuple allemand. L'orage passé, le pouvoir reprend ses avantages. Les rois de Prusse et d'Espagne refusèrent une constitution ; mais ils devaient à la masse de leurs humbles sujets d'avoir conservé ce trône dont ils craignaient de ternir l'éclat par de justes concessions; l'ingratitude ne supprime pas le bienfait.
Assurémentla démocratie, qu'on voit si grande dans ces tempêtes, a d'étranges défaillances ; peut-être, comme elle s'élève plus haut, est-elle capable de tomber plus bas que les autres régimes. C*est qu'elle donne une plus large part à la nature humaine. Dans la vie privée on remarque aussi que les conditions qui laissent à la volonté le plus d'aise et de jeu.
sont celles qui produisent les plus beaux génies, les plus beaux caractères, et qui permettent les plus lourdes chutes. C'est par le libre arbitre que notre espèce est capable de vertu et de crime. La déniocratie est le libre arbitre des nations. Elle substitue la loi à Tautorité, la raison à Finstinct. Elle donne à Tobéissance quelque chose de la spontanéité; elle fait de 'chaque citoyen Tinstrument [intelligent et passionné d'une volonté non étrangère, mais commune.
La démocratie nous tient et nous possède ; mais elle nous rend les arbitres de notre destin. Ne demandons pas ce qu'elle fera de nous, mais ce que nous ferons d'elle. Nous pouvons tout ; aucun obstacle ne nous empêche ni de gravir, ni de rouler. Il n'y a plus de souverain qui se mette à la place de la nation, plus de cens qui tienne la multitude à l'écart. La majorité règne ; on ne peut gouverner que par elle et pour elle. Si elle a le savoir et le vouloir, si elle écoute de bons conseillers, si elle consent aux sacrifices nécessaires, si elle est animée d'un patriotisme fort en même temps qu'éclairé , nous échapperons au danger , et nous nous relèverons. Si , au contraire , la majorité se laisse séduire par les charlatans, si elle aime mieux être flattée qu'instruite, si les hommes qui connaissent la vérité n'ont pas le courage de la dire ou n'en ont pas le goût, ou n'ont pas l'art de la faire accepter, de nouvelles crises nous attendent; les fautes et peut-être les folies de notre politique intérieure donneront à nos voisins des tentations, à nos ennemis des occasions et des prétextes.
Ainsi nos institutions, autant que l'état de l'Europe, nous font un devoir de veiller et de lutter sans défaillance. Faut-il nous plaindre de ce que Dieu ou la For-
tune nous a fait naître pour une période de combats et d'épreuves? Peut-être notre génération a-t-elle été choisie pour accomplir de grandes œuvres et pour gagner beaucoup de gloire. Gela dépend de nous tous, parce qu'il dépend de chacun de nous de faire son devoir.