CHAPITRE VII
MOTIFS d'inquiétude
Bien que la forme de notre gouyernement n'autorise pas les sombres prédictions des pessimistes, il y a cependant des symptômes qui nous obligeraient à signaler une réelle décadence, s'ils venaient à s'aggraver, s'ils indiquaient un état nouveau de nos mœurs, au lieu de marquer seulement, comme nous le croyons, une transition lente et difficile, qui peut être salutaire.
Les plus graves de ces symptômes sont la diminution de la fécondité, la fréquence des révolutions, le progrès du scepticisme religieux et moral.
Dans la lutte pour l'existence, les nations relativement stériles finiront par être vaincues. L'importance du nombre va croissant, parce que la civilisation se nivelle, et que les institutions militaires se modèlent sur un exemplaire commun. Dans les temps anciens, les Grecs et les Romains possédaient sur les Barbares le double avantage de la valeur et de la discipline. On a dit de l'armée de Xerxès qu'elle comptait beaucoup d'hommes et peu de soldats. Dix mille légionnaireâ valaient au moins trente mille Gaulois, sinon plus. D'ailleurs le Sénat avait sa politique, les consuls avaient leur stratégie. Au moyen âge et même dans
les temps modernes, la guerre ne mettait pas aux prises des peuples, mais des armées. Un petit peuple pouvait avoir une grande armée. Avec la levée en masse, les communes flamandes tenaient tête au roi de France. Quelques milliers d'archers anglais abattaient notre chevalerie et pénétraient au cœur du royaume. Les Provinces-Unies se défendaient contre Philippe II, roi d'Espagne et des Indes, roi de Portugal, de Naples, seigneur de la Sardaigne, du Milanais, de la Franche-Comté, des Pays-Bas. Guillaume d'Orange se montrait aussi redoutable que François I*'. En 4793, la Convention jopposait à l'Europe des forces égales ou supérieures à celles des souverains coalisés. Nous avons vu la Prusse, qui était de beaucoup la plus faible des grandes puissances par le territoire et la population, s'élever au premier rang par ses institutions militaires.
Aujourd'hui presque toutes les nations civilisées se copient; partout on se met en mesure d'appeler toute la jeunesse sous les drapeaux. Les armes sont également perfectionnées; la discipline est presque la même ; les officiers sortent pour ainsi dire de la môme école. Toutes les troupes européennes sont braves, quand elles sont bien organisées et bien commandées. La Fortune doit donc être plus que jamais favorable aux gros bataillons, et ce sont les nations les plus considérables qui fourniront désormais les plus gros bataillons. Une différence d'un quart ou d'un cinquième peut encore être efTacée par le talent et l'enthousiasme ; une difTérence de moitié serait alarmante. La richesse même ne suffit plus à balancer l'avantage du nombre ; nous l'avons vu en 1870. Il n'est plus si vrai que l'argent soit le nerf de la guerre. Les peuples modernes sont à peu près exempts des
perpétuels embarras qui paralysaient les monarchies d'autrefois. Ceux qui se montrent forts trouvent assez de crédit. Il semble que Tempire russe fasse exception, et que la médiocrité de ses ressources financières diminue sa puissance. Mais, outre qu*en Russie les mouvements de troupes coûtent plus cher qu'ailleurs, grâce à l'immensité du territoire, l'ordre et la probité font défaut plutôt que l'or. Dans la guerre de 4877, les Turcs étaient bien plus pauvres, ce qui ne les a pas empêchés de faire une belle résistance.
Ce n*est pas seulement au point de vue de l'effectif des armées qu'il faut envisager la question de population. Toutes choses égales d'ailleurs, une nation plus nombreuse, si elle n'est en proie ni à l'ignorance, ni à la misère, fournira plus d'esprits distingués, actifs et entreprenants, plus d'écrivains, d'artistes, de savants, de politiques, de généraux. Plus le public est étendu, plus l'émulation est excitée. L'Ecosse est moins peuplée, moins riche que la Hollande; cependant la première a produit bien plus d'hommes éminents dans les lettres; c'est qu'un poète, un historien, un philosophe écossais s'adressent au plus vaste public du monde. Il n'en est pas de même pour les arts, parce que les arts parlent une langue universelle.
La portion la plus active de la population est précisément celle qui forme surcroît. On l'a dit avec raison : la France manque de cadets. Ce sont les cadets qui font depuis deux siècles la fortune et la grandeur de l'Angleterre. La crainte de déchoir pousse aux entreprises hardies les jeunes gens nés dans l'aisance et menacés de la gêne. Il n*est pas bon que les hommes, en venant au monde, trouvent leur lit tout fait. C'est dans les familles nombreuses que fleurit l'esprit d'à-
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venture. Là où les enfants abondent, il se forme sans cesse des essaims qui, pareils au printemps sacré des peuples barbares, vont au loin propager la race, le nom et la langue.
On dit souvent que c'est en multipliant les moyens de subsistance et les travaux à accomplir qu'on multiplie la population. Selon certains économistes, la richesse crée les hommes plus que les hommes ne créent la richesse. L'histoire ne justifie pas toujours cette opinion. Lltalie, maîtresse du. monde, devenait déserte pendant qu'elle amassait les dépouilles de cent peuples vaincus. L'empire romain donnait la paix, facilitait le commerce; il eût dû faire pulluler le genre humain : il le décima, tandis que dans les forêts de la Germanie naissaient des nations pauvres et fécondes, qui allaient déborder sur l'univers civilisé, mais stérile. En Europe ce ne sont pas les peuples les plus riches et les plus industrieux qui s'accroissent le plus vite; nous ne le voyons que trop par notre propre exemple. Môme en France les contrées où le chiffre des habitants grossit sans cesse ne sont pas celles qui offrent le plus de ressources : comparez le Finistère et les Gôtes-du-Nord avec quelques-uns des départements où la terre est le mieux cultivée, où il y a le plus d'aisance.
Le mouvement de la population tient surtout à l'état des mœurs; l'immobilité n'est pas seulement une cause de faiblesse pour l'avenir ; c'est aussi une preuve de corruption pour le présent. Rien ne mérite davantage l'attention des hommes d'État prévoyants et des législateurs, si les lois peuvent quelque chose pour les mœurs.
Le malthusianisme pratique produit un double effet : la diminution du nombre des mariages, la dl-
minutioû du nombre d'enfants que fournit chaque mariage. Dans Tun et l'autre cas, le mal vient, selon les optimistes, de Fexcès d'une vertu ; c'est par trop de prévoyance, dit-on, que les hommes hésitent à se charger d'une famille, ou qu'ils enferment leur famille dans d'étroites limites. Dispensons-nous d'examiner où aboutit, dans l'application, une si scrupuleuse prudence.
On attribue souvent cette stérilité relative à notre code civil, qui ne permet pas de constituer des aînés et qui par là condamne à déchoir toute famille trop nombreuse. De très-respectables philosophes préconisent comme une panacée le retour à la liberté de tester. De part et d'autre on apporte dans la discussion de ce problème plus de préjugés que de raisons. Les admirateurs du code attachent les destinées de la Révolution française à la privation d'une liberté dont les Américains jouissent pleinement sans retourner à la barbarie. C'est faire peu d'honneur à nos pères de 89 que de subordonner leurs belles conquêtes à une restriction dont l'utilité n'a pas encore été sérieusement démontrée. Quant aux champions de la liberté de tester, ils oublient qu'à Rome les testaments étaient libres et fort en usage dans le temps que la race des Quirites allait s'éteignant. La loi des successions n'est ni si bienfaisante, ni si funeste qu'on le prétend. Elle est d'ailleurs assez conforme à nos habitudes ; combien de Français négligent de profiter môme des facultés restreintes que leur laisse le Gode civil, et de régler le partage de leurs biens !
On reste célibataire, parce que l'on place le bonheur dans l'indépendance, même égoïste, parce qu'on redoute les obligations, les charges et les soucis de l'état conjugal. Le mariage fait peur, parce qu'il a l'air
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d'une servitude. Ge qui lui donne cet aspect redoutable, c'est que les jours de Thomme isolé s'écoulent dans une licence absolue. Ni les lois, ni les mœurs, ni les opinions ne lui interdisent les compensations illégitimes. Il vit loin du foyer, ou plutôt il n'a pas de foyer. Il se jette dans la foule et s'amuse avec la foule. Notre société rappelle à certains égards les cités où le Grec dépensait sur la place publique toute l'activité de son esprit et de son cœur. Ghez nous, le mariage est un brusque changement d'habitudes, une rupture avec le passé, un saut dans l'inconnu. Jeune, on l'évite parce qu'on veut jouir de sa jeunesse, ou parce qu'on a besoin de se créer une position ; plus tard, parce qu'on s'est accoutumé à ne dépendre que de soi, à ne répondre que de soi, à ne penser qu'à soi. Get éloignement augmente de génération en génération. Les célibataires, de plus en plus nombreux, arrangent le monde à leur profit et à leur gré. Les mariages tardifs font les enfants orphelins de bonne heure, de bonne heure lancés dans le tourbillon de la vie licencieuse, détachés de la vie domestique. On passe volontiers de la famille où l'on a été élevé à la famille qu'on va former; ce qui nuit, c'est l'entre-deux. Or, tout tend à agrandir l'entre-deux. Le collège commence la séparation; puis viennent le service militaire, les longues études avec ItDurs joyeuses interruptions. Dans certains pays, l'étudiant vit en pension dans une famille; chez nous, il n'a que l'hôtel garni ou le logement de garçon. Il en est de même pour les carrières non libérales. Les grandes administrations et les grands magasins sont des casernes où l'employé n'est plus qu'un individu isolé ; que sont devenues ces modestes boutiques où le .commis s'asseyait à la table du patron, et trouvait à la fois, sous le toit de la maison
dont il était le serviteur, plus de contrainte et plus d'alFection ?
Le jeune homme craint à la fois la responsabilité du mariage et la privation des libertés du célibat. La jeune fille, silencieuse, discrète, disons le mot, sournoise, effraye. Mieux elle est élevée, plus elle ressemble à un sphinx. Elle cache ses goûts, ses futures exigences, elle ne laisse pas deviner à quel prix celui qui lui donnera sa main la rendra heureuse et sera heureux par elle. Ses parents ont à cœur de ne la montrer que sous les dehors les plus élégants et les plus mondains. On se prendrait pour elle d'amour vrai, si on la voyait dans la simplicité de la vie intime ; au bal, elle peut jeter dans les sens un trouble fugitif, mais elle y apparaît comme une énigme menaçante. Là, elle ne suggère que Tidée d*un plaisir rapide et d'une lourde charge ; elle ne fait pas penser aux joies profondes, au bonheur paisible. Moquons-nous des peuples chez qui les jeunes filles sont libres, familières, hardies, des pays où Ton flirte. Mais on s'y marie.
Mais ces observations ne concernent que la moindre partie de la population. Dans les classes laborieuses, les célibataires ont moins à redouter Tinconnu. Attribuerons-nous leur abstention à la seule prévoyance et à la gêne? En d'autres contrées, la gêne est plus grande, et les mariages sont plus nombreux. On ne voit pas que le progrès de l'aisance diminue le chiffre des réfractaires. 11 est bien difficile de signaler avec certitude les causes du mal dont nous nous alarmons. On y parviendra peut-être quand la statistique de l'état civil sera depuis assez longtemps l'objet de l'attention qu'elle mérite. Ce précieux auxiliaire de la morale et de la politique ne nous fournit encore que des indications insuffisantes. On y supplée par des
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conjectures fondées sur des observations isolées, sur des inductions vraisemblables. Ce qui est certain, c'est que la proportion du chiffre des mariages à celui des habitants diminue chez nous, surtout depuis quelques années, avec une rapidité menaçante. Nous sommes sur la pente où glissa le monde romain.
Encore la rareté des mariages est-elle un moindre fléau que leur stérilité. Sur ce point, le doute n'est pas permis. C'est la prévoyance qui limite la fécondité des femmes, prévoyance presque toujours absurde et funeste, qui repose sur une fausse idée du bonheur, et qui mène à la violation continuelle des plus sages préceptes de la loi morale. Les parents craignent d'éparpiller leur héritage, comme s'ils devaient à leurs héritiers quelque chose de plus qu'une éducation qui leur permette de faire leur chemin. Il est vrai que cette prudence est en partie justifiée par la difficulté que les filles sans dot éprouvent à s'établir. Mais cette difficulté serait bien moindre si les jeunes gens étaient plus impatients de se créer une famille.
Les naissances sont plus rares dans les départements où la propriété est plus divisée. Il n'est aucun de nous qui n'ait constaté, dans le cercle de ses observations personnelles, combien la richesse nuit à la fécondité. La religion, quand elle est prise au sérieux, fait échec à cette parcimonie comme aux autres causes de stérilité. La Bretagne et la Normandie sont voisines. En Bretagne, malgré la médiocrité du sol et la densité déjà bien supérieure de la population, celle-ci s'accroît encore rapidement; elle diminue en Normandie. La Bretagne est catholique et relativement pauvre. Mais nous reviendrons sur ce sujet, bien plus grave sans doute que la plupart de ceux qui usurpent le
temps et le zèle de nos hommes politiques, de nos législateurs et même de nos philosophes.
Quant à la fréquence des révolutions, quelquesuns de nos lecteurs s'étonneront que nous en parlions : « La dernière est faite », s'écrieront-ils. Nous nous associons à cette espérance ; mais les révolutions passées ont infligé à la France des maux dont elle se ressent encore, et, parmi les causes qui les ont produites, plusieurs, il faut bien Tavouer, sont toujours à l'œuvre.'
On ne renverse pas un gouvernement, qu'il s'agisse d'une république ou d'une monarchie, sans bouleverser la vie d'une multitude de particuliers. La catastrophe coûte parfois beaucoup de sang; une longue agitation la précède ou la suit. Les affaires s'interrom- A peut, le commerce languit, les métiers cessent de battre. Tout ce qui tenait au pouvoir déchu, tombe soudain en disgrâce ; les fonctionnaires s'en vont ou sont chassés ; qu'on fasse table rase ou qu'on épure le personnel, qu'on exige un serment ou qu'on mette en suspicion les serviteurs du régime vaincu, le résultat est le môme. Des milliers de citoyens perdent en un jour le fruit d'un long travail ; leur expérience et leur dévouement deviennent inutiles au pays. Si le dévouement ne manque jamais, l'expérience fait souvent défaut aux nouveaux venus , à moins qu'ils ne soient eux-mêmes les victimes de l'avant-dernière révolution. De là beaucoup de ruines privées et de malheurs publics. Après ces grandes secousses, les choses reprennent malaisément leur aplomb. Les passions déchaînées ne se trouvent point satisfaites ; les vainqueurs enivrés s'estiment trop peu vengés ou trop peu nantis. Les alliés dont on s'est servi veulent être payés ; les espérances déçues tournent en fureur. Il
faut à une nation qui vient de traverser une pareille crise des années pour se rasseoir. Après la Convention, on a l'anarchie du Directoire ; après les Cent jours, la Terreur blanche et lès folles entreprises de la Chambre introuvable ; après les journées de juillet, une longue série d'émeutes ; après le 24 février, le 15 mai et la bataille de juin. Le 2 décembre donna au pays une tranquillité immédiate, parce que la force imposa silence, on sait à quel prix ; mais il était clair qu'un tel régime ne pouvait subsister bien longtemps, et qu'il faudrait tôt ou tard recommencer le laborieux apprentissage de toutes les libertés. Enfin nous n'avons pas besoin de rappeler combien la troisième république a été difficile à fonder.
Mais les ruines se réparent assez vite. Le commerce et l'industrie ont de merveilleuses reprises ; les fonctionnaires nouveaux rajeunissent l'administration, interrompent la routine, font la chasse aux abus. La lutte forme des hommes d'État. La baisse des valeurs nuit à qui doit vendre, profite à qui peut acheter. Les révolutions sont la source de bien des fortunes, produisent presque autant d'élévations que de chutes. Elles sont pour la plupart justifiées ; un gouvernement qui se laisse renverser a presque toujours mérité son destin. Charles X avait fait les ordonnances ; Louis-Philippe avait été sourd aux conseils de ses amis les plus sincères et de ses serviteurs les plus clairvoyants ; Napoléon III avait jeté la France dans une guerre folle.
La plus funeste conséquence des révolutions trop fréquentes, c'est que le pouvoir sans cesse menacé songe moins à faire les afiTaire» du pays qu'à se maintenir ; c'est qu'il tremble devant l'opinion publique, et craint trop de déplaire, de môme qu'il se propose
MOTIÇS D'INQUIETUDE. 273
presque uniquement, non de rendre des services, mais de gagner les cœurs.
Il semble qu'il en soit de môme chez tous les peuples libres. Mais en Angleterre le parti qui est au pouvoir, s'il est sûr d'avoir raison, bravera le péril d'une défaite électorale pour rester fidèle à son programme. C'est qu'il n'est point dé défaite sans revanche. On cesse de plaire sans cesser de vivre. Ceux qui voient de loin en appellent des électeurs mal informés aux électeurs mieux informés. Quand les libéraux s'aperçoivent que le pays est fatigué de leur activité réformatrice, ils envisagent sans efTroi le retour des conservateurs ; quand les conservateurs reconnaissent que le pays veut plus de réformes qu'ils n'en peuvent donner, ils se résignent à quitter la scène pour revenir au parterre, où ils attendent un nouveau revirement. En France, on a peur de l'opposition, parce que le triomphe de l'opposition peut être une révolution. Un changement de majorité risque d'entraîner un changement de régime. Les vaincus du scrutin ne sont pas sûrs de rester candidats au gouvernement : qui sait s'ils ne seront pas proscrits ? Remonteront-ils à la tribune, si la tribune est abattue ? Useront-ils de la presse, si la presse est muselée? Attendront-ils avec confiance les élections futures, si les élections cessent d'être libres? Il faut donc rester en place à tout prix, céder aux préjugés les moins raisonnables, s'ils sont puissants, et renoncer au seul moyen qu'aient les partis de se retremper, c'est-à-dire à la retraite.
D'autre part^ les ennemis du gouvernement sont en mesure de tout promettre, parce qu'ils ne craignent pas d'être pris au mot. Us signent des billets payables au jour où leur créancier aura pieds et poings liés :
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« Laissez-vous brider et seller , je vous mènerai en paradis. » Ainsi ropposition est irresponsable; si elle séduit le suffrage universel, le mal est sans remède. Les hommes qui sont au pouvoir ne peuvent pas dire aux électeurs : « Si le programme de nos adversaires vous plaît, essayez-en. » Au lieu d*ôtre les serviteurs de l'opinion, mais des serviteurs libres et qui mettent au besoin le marché à la main, ils sont ses esclaves ; car tout est perdu si elle se laisse égarer. Il faudra donc, pourTempêcher de tomber aux mains de l'ennemi, s'égarer avec elle, lui donner des satisfactions qu'on sait mauvaises, la gâter. Les peuples oublient aisément les leçons qui datent de loin. Au bout de peu d'années, les Israélites affranchis regrettent les oignons d'Egypte. Tout régime se fortifie à mesure qu'il subsiste ; mais aussi l'on cesse de penser aux fautes qui ont fait tomber le régime précédent. Ainsi le temps, trop impartial, travaille à la fois pour les défenseurs et pour les ennemis de la Constitution ; il procure aux premiers les avantages de l'habitude, et aux seconds les bienfaits de l'oubli dont ils ont besoin pour offrir de nouveau leur panacée. N'en soyons point surpris ; jamais dynastie ne s'écroula' plus honteusement que les Stuarts en 1688. Cependant, il fallut soixante ans d'exil, de sottise, d'alliance avec l'étranger, pour leur ôter toute chance de retour. L'étude de l'histoire nous amène à cette conclusion inquiétante : il faut un demi-siècle pour qu'un gouvernement ait toute la puissance que donne la tradition ; il suffit parfois de quinze ans, môme de dix ans, pour que les partisans d'un gouvernement déchu, s'ils sont habiles, aient fait amnistier leurs pires folies, et donné le change sur leurs pires défauts.
Contre la propagande sans frein et sans responsa-
bilité de ce qu'on appelle les anciens partis, le pouvoir doit lutter en prodiguant les bienfaits sensibles. Or les bienfaits les plus réels ne sont pas toujours les plus sensibles. La sécurité, comme la santé, s*apprécie de moins en moins à mesure qu'on en jouit. Au lendemain de nos désastres, on pouvait tout obtenir de la nation; dix ans après, les sacrifices nécessaires commencent à lui sembler pesants. Après avoir demandé avant tout qu'on accrût ses forces, elle pourrait souhaiter qu'on allégeât ses charges. Si nous n*y prenons garde, il peut arriver que des charlatans ou des rêveurs s'engagent à procurer cet allégement sans compromettre la défense du pays ; il peut arriver que beaucoup d'électeurs peu éclairés prennent au sérieux cette promesse, et que le gouvernement se croie obligé de choisir entre sa popularité et la solidité de notre état militaire. En pareil cas, nous nous persuadons aisément que notre chute serait pour le pays le plus grand des maux, et nous prêtons l'oreille aux avis timides, aux solutions moyennes, aux capitulations que l'amour-propre suggère au patriotisme assoupi.
C'est par là que la mobilité des institutions nous peut mettre en péril. Nous ne craignons pas que l'étranger profite directement de nos divisions, qu'un ennemi en armes trouve chez nous des amis ; nous ne craignons pas la trahison ; nous craignons qu'on n'essaie de mettre le désarmement à la mode. On n'en est pas encore là. Mais les partisans du service court nous font peur; leur thèse est si séduisante qu'elle doit être dangereuse. Plus d'un législateur s'y pourrait rallier sans conviction, par esprit de parti ou pour l'amour du pouvoir, afin de ne pas permettre aux révolutionnaires de droite ou de
gauche d'exploiter avec succès un tel moyen de popularité.
Ce n'est pas seulement aux yeux des croyants que le progrès du scepticisme religieux et moral est un grave sujet d'inquiétude. Le christianisme perd du terrain dans notre pays-; il en perd plus en réalité qu'en apparence. Les classes dirigeantes semblent bien plus attachées à l'Église qu'elles ne l'étaient il y a cent ans, il y a cinquante ans. Mais c'est surtout une conversion politique, et nous ne considérons ici la foi que comme une force morale. Quant au peuple, qui est la majorité, qui de plus en plus fait la loi, il va toujours s'éloignant des anciennes croyances. Le zèle même que la société aristocratique déploie pour la restauration du catholicisme pousse la démocratie dans la voie de l'incrédulité. Le fossé se creuse et s'élargit. D'une part on surcharge la liste des dogmes qu'il faut admettre, des superstitions qu'il faut respecter ; de l'autre on remplace la critique par la négation absolue. Le catholicisme libéral et la religion naturelle, qui sont comme le centre droit et le centre gauche des opinions sur Dieu et sur la destinée humaine, sont discrédités. On ne voit plus de milieu entre le oui et le non, un oui qui n'ose rien examiner, un non qui ne daigne rien conserver.
Nous marchons ainsi vers un état de civilisation où les préceptes de la morale ne dériveraient plus leur autorité de la promulgation divine ni de l'attente d'un jugement futur. La vie devenant à elle-même son propre but, la mort serait le plus grand des maux ; les seuls sacrifices raisonnables seraient ceux dont on pourrait être payé, et la loi générale de l'humanité ne serait que l'égoïsme bien entendu. Les esprits amoureux d'une logique étroite et raide s'em-
pressent d'affirmer que le triomphe définitif du positivisme supprimera sur la terre le dévouement et toutes les vertus que le calcul ne soutient pas. C'est aller bien vite. Notre conduite n'est pas réglée comme une entreprise industrielle par la comparaison arithmétique des recettes et des dépenses. Les instincts transmis par l'hérédité, les habitudes d'action et de pensée imposées par l'éducation, la pression de l'opinion générale, peuvent l'emporter sur les motifs égoïstes. La société sera toujours intéressée à ce que l'homme soit bon; elle s'efforcera de l'élever non pour lui, mais pour elle ; rien ne prouve qu'elle n'y puisse parvenir.
On peut même prétendre que les croyances influent peu sur les mœurs, que la théorie et la pratique sont presque entièrement distinctes. On ferait remarquer que, dans l'antiquité, la crainte des dieux était un sentiment assez faible, que les idées des Grecs et des Romains sur la vie future étaient trop vagues pour dominer les actes de la vie terrestre. On dirait que la bravoure et le patriotisme, par exemple, sont des vertus indépendantes, dont le progrès et la décadence ne se lient nullement aux oscillations de la foi religieuse. On ajouterait que les Barbares ont écrasé les Romains, non parce que les premiers mouraient dans l'attente des joies du Walhalla, mais parce que les seconds s'étaient corrompus tout en devenant moins sceptiques : l'établissement du christianisme, qui rendait la mort presque désirable, ne releva point le courage romain ; les légions de Théodose ne valaient pas celles de César. On citerait enfin les soldats de la Révolution, qui se battaient si bien pour la liberté, et qui ne pensaient guère à Dieu et au paradis. Avec une poignée d'indifférents et de
libres-penseurs, Ghampionnet dispersait Tarmée napolitaine où régnait la foi la plus ardente et la plus sincère.
Mais ce ne sont pas là des arguments sans ï'éplique. Ce grand problème enferme bien des inconnues. Les variations de la moralité sont si lentes, que les causes peuvent être séparées des effets par plusieurs génér rations. Il y a des maladies organiques dont Torigine remonte aux années où la santé ne laissait deviner aucune atteinte. Dans le corps social, les institutions politiques et les institutions religieuses exercent leur influence bien longtemps après que les premières ont été renversées et les secondes discréditées. Les grandes masses se refroidissent insensiblement quand le foyer f qui les échauffait s*est éteint. Le centre est encore brûlant quand déjà la surface est glacée , mais, si la source de la chaleur est tarie, le froid suit une marche fatale. Sommes-nous bien sûrs que la religion ne soit pas une source de chaleur morale, que la croyance en Dieu ne soit pas le soleil des âmes? Cette force s'est, qu'on nous passe le mot, incorporée et emmagasinée dans les mœurs par l'éducation et l'hérédité, comme la flamme du soleil matériel dans la houille. Mais peu à peu la réserve s'use; l'épuisement final est certain.
Nous l'avons déjà fait remarquer; l'intelligence gouverne le monde de loin, mais elle le gouverne. Les idées font bien des détours avant de se transformer en actes. Entre nos doctrines et notre conduite, il y a souvent des siècles de distance. Ce sont peut-être nos arrière-neveiix qui vivront comme nous pensons. Nous sommes encore les enfants de l'Évangile : de quoi sommes-nous les pères?
Il est des vertus que le rationalisme et le matéria-
lisme n'affaiblissent pas, qu'ils fortifient au contraire, si tant est qu'une vertu puisse être fortifiée par des théories qui n'échauffent pas le cœur. On aura toujours plus de motifs pour bien diriger son existence, pour chercher et mériter l'approbation de ses semblables. Mais cette approbation deviendrait plus tiède le jour où tout le monde serait amené à ne voir dans le dévouement qu'une sublime folie, où l'héroïsme serait aux yeux de la foule comme aux yeux des sages une espèce d'imprudence et de prodigalité, où chacun craindrait d'être dupe. Ce jour-là n'arrivera-t-il pas, quand on saura que la loi morale est souvent insolvable, que le devoir ne paie pas tous les sacrifices qu'on lui fait, que la mort est une suprême faillite? Peu à peu, des hauteurs de la philosophie et de la science, cette désolante conviction descendrait dans les âmes, affaiblissant les instincts généreux, paralysant l'éducation sociale, flétrissant une aune toutes les fleurs de la vie humaine. Les froids et ternes discours de Phocion étaient la hache de l'éloquence de Démosthène ; la raison calculatrice serait la hache du sentiment moral. Quelle terrible guerre civile que celle qui mettrait, sans conciliation possible, l'intelligence aux prises avec le cœur !
Ce n'est pas un plaidoyer en faveur de la religion, en faveur de la noble et consolante doctrine de l'immortalité de l'âme. A quoi bon plaider la beauté ou l'utilité d'une doctrine? On ne croit pas à ce qu'on aime parce qu'on l'aime. La mélancolie des regrets ne ressuscite pas la foi. D'ailleurs l'objet de ce livre n'est pas d'étudier les rapports si compliqués qui forment entre les idées et la conduite des hommes et des peuples mille liens délicats et presque invisibles. Nous voulons simplement indiquer les rai-
sons qui nous portent à redouter une décadence.
Malgré tout, nous ne croyons pas à la décadence. Ce siècle est un siècle de transition. Nous voyons bien ce qui s'en va ; nous voyons mal ce qui vient. Mais rien no nous autorise à diffamer l'avenir, parce qu'il sort lentement des nuages de l'heure présente. Il est vrai que jusqu'ici les philosophes contemporains semblent avoir médiocrement réussi dans leurs tentatives pour constituer ce qu'on appelle la morale indépendante. On a vu, dans une discussion mémorable sur l'enseignement public, les hommes d'État les plus éclairés flotter entre des théories contraires, n*ùsantni écarter ni proclamer l'origine divine et la sanction future de la loi du devoir. Mais toute société porte en elle-même un principe de vie que ne saurait atteindre la découverte de la vérité, quelle qu'elle soit. La recherche de la science est souvent pénible, mais la science ne peut nuire ; le progrès ne peut être funeste. Quelque opinion que l'humanité embrasse sur le lendemain de la mort, la lutte pour l'existence et la rivalité des peuples maintiendront, élèveront le niveau de la vertu, en donnant la victoire aux.plus vertueux. Les lois qui assurent la conservation et le développement des espèces ne sont pas des opinions, ce sont des forces. Ce n'est sans doute pas pour obéir à Dieu ni pour gagner le ciel que les abeilles meurent pour leur reine, et les fourmis pour leur tribu.
Ceux qui disent que la morale purement humaine est logiquement égoïste, se placent encore au point de vue de ces philosophes attardés qui s'obstinent à raisonner sur un homme abstrait, sortant à la fois adulte et nu des mains de la nature, comme la statue qu'imaginait Gondillac. Or l'homme sort du sein de la femme avec les instincts héréditaires qui l'ont fait
MOTIFS D'INQUIÉTUDE. 28i
maître du monde ; Féducation fortifie dans les âmes les sentiments dont la domination est utile à la société. La vertu se transmet et s'enseigne. Il ne tient qu'à nous de perfectionner nos méth(Jdes d'éducation : il ne tient qu'à nous d'être bons et d'avoir des iils meilleurs. S'il en est ainsi, nous gagnerons la bataille de la vie ; sinon, non.