CHAPITRE VIII
Le lecteur attend peut-être un parallèle des forces militaires de la France et de rAUemagne. Mais nous n'avons ni le droit ni le désir d'empiéter sur la compétence des hommes du métier. Rien de plus trompeur que les chiffres qu'on trouve çà et là dans les journaux et même dans les documents oMciels. Il est facile de comparer les effectifs entretenus sous le drapeau. Mais ce n'est que le noyau de l'armée. Quelle est la valeur réelle des réserves instruites et non instruites? De quelles ressources chaque puissance dispose-t-elle pour mobiliser et pour encadrer les hommes que la loi mettrait à la disposition de la patrie en danger? Ce sont là des questions infiniment complexes, que les généraux les plus expérimentés n'abordent qu'avec hésitation, tant il est malaisé d'y répondre avec précision, tant il entre, dans les données du problème, d'éléments peu appréciables et de quantités inconnues.il ne faut pas se fier aux assertions des gouvernements, qui tantôt s'efforcent d'inspirer la confiance et font étalage d'optimisme, tantôt cherchent à faire accepter de nouveaux sacrifices, et donnent par système dans une modestie plus louable que sincère. Les faits et les observations qu'on porte
à la tribune sont arrangés pour servir d'arguments. Il en est presque toujours de même des calculs des publicistes.
Nous ne pouvons donc qu'effleurer ce grave sujet, moins pour le traiter que pour en signaler Timportance. Peu de gens savent au juste quelles sont nos forces et quelles sont celles de nos voisins. Mais tout bon Français doit se rappeler sans cesse que Torganisation de Varmée intéresse la sécurité nationale ; tout bon Français doit travailler, dans la mesure de ses moyens, à nous donner des législateurs et des gouvernants assez clairvoyants pour bien juger de notre situation militaire, assez fermes pour l'améliorer à tout prix, si elle a besoin d'être améliorée.
On peut dire que les deux peuples ont rivalisé de zèle, l'un parce qu'il voyait le danger, l'autre parce qu'il était entre les mains d'un roi soldat parfaitement servi. Des deux côtés des Vosges on a travaillé sans relâche, sans reculer devant aucun effort, devant aucun sacrifice. Quel doit être le résultat de cette émulation, à ne voir les choses que de loin, non en juge, mais comme un témoin ému, qui observe et qui essaye de deviner?
La population de l'empirQ d'Allemagne est supérieure à celle de la République française de sept millions d'âmes environ. Si l'on prélève de part et d'autre une dîme égale sur la population, nos rivaux ont l'avantage du nombre. Ils ont craint de le perdre, parce que chez nous les citoyens étaient libérés de toute obligation à quarante ans, chez eux à trente-deux ans. Mais une loi récemment votée par le Reich^tag organise le landsturm, recule l'âge de la libération, et rétablit la supériorité numérique de nos émules.
On a dit souvent que la cavalerie allemande valait
mieux que la nôtre. Notre fantassin est sans doute excellent, mais on se plaint chez nous de ce qu'il y a trop de non-valeurs, et de ce que la compagnie d'infanterie, sur le pied de paix, est par son effectif audessous de ce qu'elle devrait être pour l'instruction des soldats et des officiers, comme pour l'encadrement des réserves qu'on aurait à mobiliser.
Le service maritime, l'occupation des colonies et surtout de l'Algérie, distraient une partie de nos forces. En cas de guerre, nous aurions peut-être à redouter pour nos possessions africaines une insurrection arabe ou l'hostilité du Maroc. En 1870 nos ennemis n'ont pu susciter à temps une diversion de ce côté. Ils ont probablement songé à combler cette lacune.
L'organisation purement régionale de l'armée allemande, outre qu'elle établit un lien plus permanent entre les hommes et les cadres, permettrait sans doute une mobilisation un peu plus prompte. Il y a lieu de croire que les chemins de fer allemands ont été, plus que les nôtres, construits au gré des stratégistes. Cette supériorité aiderait nos ennemis à prendre l'offensive et leur donnerait une avance dont la valeur, qu'on s'exagère peut-être, passe pour considérable.
Notre capitale est peu éloignée de la frontière. La France peut être envahie et atteinte au cœur beaucoup plus vite que l'Allemagne. Celle-ci est couverte par les Vosges d'abord, par le Rhin ensuite. Il faudrait remporter toute une série de victoires, prendre ou masquer bien des forteresses, franchir bien des obstacles naturels et artificiels, pour frapper la monarchie prussienne dans ses œuvres vives. Même avant que M. de Bismarck se vantât d'emporter les clefs de notre maison, la route de Paris était à la fois plus courte et plus unie que la route de Berlin. Il nous
semble cependant qu'à bien lire l'histoire, on se persuade que l'issue des guerres dépend plus des hommes que des pierres, des fleuves et des montagnes.
Nous ne parlons pas du trésor de guerre allemand. La Banque de France, avec ses caves pleines et son crédit éprouvé, offre à notre gouvernement des ressources qu'on peut nous envier. Pour tout ce qui regarde l'argent, nous avons le dessus. Les cinq milliards ne nous ont pas tant appauvris que nous ne soyons encore beaucoup plus riches que nos rivaux.
Mais ils ont d'autres avantages. Il faut donc, pour que les armes soient au moins égales, que nos soldats ou nos généraux vaillent mieux. Si nous parvenons pour un instant à bannir de notre esprit le préjugé naturel qui nous fait croire que nous sommes le premier peuple du monde, quel motif valable nous autorise à nous estimer supérieurs ?
Les Allemands sont en moyenne plus grands et plus gros que les Français ; on ne peut guère les supposer moins forts. Ils sont habitués à se contenter d'une nourriture grossière; leur genre de vie ne les amollit point. Sont-ils moins braves ? A cet égard, presque tous les peuples d'Europe sont égaux. Les armées diffèrent surtout par l'organisation, l'instruction, l'entraînement physique, l'enthousiasme. Or, nous avons eu beaucoup à faire pour réorganiser notre état militaire. Le souvenir de succès récents accroît sans doute la confiance des Allemands. Dira-t-on que le citoyen d'une république doit se battre mieux que le sujet d'une monarchie? Attendons, pour en juger, que la démocratie ait porté tous ses fruits. Ce n'est pas la forme du gouvernement qui change les caractères, c'est l'éducation. Ne nous laissons pas tromper par l'histoire des luttes de la Révolution. En 1793, nous
avons eu de grands hommes de guerre, Tunité dans le commandement, et même le nombre, en face d'ennemis divisés et de chefs au moins médiocres. Nous nous battions alors pour des libertés fraîchement conquises, et nous avions plus de patriotisme que nos adversaires.
Possédons-nous, du moins, des généraux plus habiles, des cadres plus solides, des soldats mieux exercés? Les hommes restent chez nous un peu plus longtemps sous le drapeau, mais aussi la première portion du contingent est moins nombreuse. Le recrutement des officiers semble plus difficile dans un pays oti les familles riches s'interdisent le luxe des cadets ; le recrutement des sous-officiers, dans un pays oti les emplois civils abondent, et fournissent largement aux besoins de la population à demi instruite.
Quant aux généraux, les grands hommes sont rares ; le génie n'entre guère dans les calculs. D faut le craindre chez l'ennemi, n'y point compter chez soi. Les hommes de talent sont plus faciles à trouver. Encore faut-il les discerner et les mettre à leur place. En Allemagne, les officiers ne sont pas distraits par la politique, ne sont pas poussés ou retardés par leurs opinions. Il n'est pas impossible, en dépit des préjugés, qu'on parvienne dans une monarchie par le mérite, et dans une république par l'intrigue et l'art de flatter. Prenons garde que les passions hostiles ne détournent de l'armée des jeunes gens qui y brilleraient, et que les passions gouvernementales ne mettent au premier rang des hommes de second ordre.
Sans doute, il y a dans notre âme un je ne sais quoi qui nous dit que nous valons mieux qu'autrui, que nous sommes capables d'un efTort plus raide, que nous avons plus d^élan, plus de ressources dans l'es-^
prit. Après tout, les Français sont toujours les Français. Mais de l'autre côté du Rhin, on pense aussi que les Allemands sont toujours les Allemands. CShaque peuple a son orgueil , et même sa vanité. On ne va pas au combat sans Tespoir de vaincre, et les deux adversaires se promettent des lauriers. L'un des deux se trompe pourtant, et il nous est arrivé de nous tromper.
La balance est peut-être égale ; ne ferons-nous rien pour charger notre plateau ?
Nous avons exposé avec une entière sincérité, dans cette partie de notre œuvre, les principaux motifs de crainte et d'espérance. Tout pesé, l'espérance l'emporte, pourvu que nous ne nous laissions ni flatter ni endormir. La nation française a son sort entre les mains ; elle est assez éclairée pour comprendre son intérêt, assez libre pour faire son devoir. Un grand effort est nécessaire pour réparer les désastres passés, pour en éviter de nouveaux. Nous avons tous notre part de responsabilité. Les classes dirigeantes surtout ont plus à faire depuis qu'elles ne possèdent plus le pouvoir par privilège. Elles ont à maintenir ou à reconquérir leur influence; elles ont à instruire le souverain, à le conseiller et à le persuader. Aujourd'hui plus que jamais, on peut dire à chacun de nous : « Situ ne t'occupes pas de la politique, la politique s'occupera de toi. » Avant 1870, on tenait déjà ce langage; mais il ne s'agissait guère que de liberté et d'autorité, que d'économie et de profusion. Maintenant, c'est notre sécurité qui est en jeu, c'est notre indépendance, c'est la patrie.