‹ Le peril nationalChapitre 18 sur 23 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Ainsi nous ne pouvons nous flatter d'avoir dépassé nos rivaux, qui furent nos vainqueurs en 1870, qui peuvent redevenir nos ennemis. Nous avons fait un effort, mais ils ne sont pas restés inactifs. C'est en vain que nous les imiterons ; ils ont tout au moins l'avantage du nombre, :>ans parler de la confiance que donne le succès. Il faut donc inventer quelque moyen de rétablir l'équilibre ou, s'il est rétabli, de faire pencher la balance de noire c6té. Car il serait bien imprudent de compter sur une paix éternelle ; oserions-nous répondre de la modération d'autrui ? Qu'il nous suffise de répondre de notre sagesse. De l'autre c6té du Rhin, on nous appelle encore l'ennemi héréditaire ; une jeunesse chaque jour plus nombreuse est élevée dans la pensée d'une guerre nouvelle. Un gouvernement habile et puissant profite de la défiance que nous inspirons pour imposer de lourds sacrifices à un peuple qui finira par souhaiter impatiemment

qu'on le délivre de cette obsession, par demander le règlement définitif de l'éternel procès.

Tout ce que fera l'Allemagne pour garder sa supériorité, nous le ferons pour la rejoindre ; tout ce que nous ferons, elle le fera, si son budget le lui permet. Quand l'émulation est à ce point excitée, toute invention est vite divulguée, tout perfectionnement entre sans retard dans le domaine commun. Aujourd'hui la guerre se prépare à ciel ouvert ; c'est à peine si les plans de campagne demeurent secrets ; le reste tombe sous les yeux des attachés militaires, court les journaux et les revues, fait le tour de l'Europe en quelques mois. Il est aisé de dire : « Nous travaillerons davantage; nous aurons plus d'ardeur. Les Français sont naturellement plus braves et plus intelligents; l'amour de la liberté exaltera leur courage ; nous n'avons qu'à réveiller dans tous les cœurs le souvenir des exploits de nos pères. » On en dit tout juste autant à Berlin. Cette confiance, égale de part et d'autre, ressemble à celle des joueurs qui comptent sur la Fortune. Le hasard entre dans tous les calculs ; chacun imagine à son gré la valeur et le sens de cette force inconnue. Rien de mieux quand l'épée est hors du fourreau : l'espérance est alors la première des vertus. Mais, pendant la paix, il faut peser et mesurer les chances avec un sang-froid modeste. Au feu, on doit regarder la Fortune comme une alliée; dans le cabinet, on doit la tenir pour neutre, sinon pour ennemie, sous peine de se jeter dans les aventures, ou de s'y laisser pousser.

Ne nous flattons pas trop d'emprunter un surcroît d'énergie à la justice de notre cause ; nous ne serions peut-être pas les seuls, car il est bien rare qu'un petiple s'avoue qu'il a tort. Autrefois une nation assaillie

se levait contre une armée assaillante, et le sentiment faisait des miracles. Maintenant, de part et d'autre, Tarmée c'est la nation ; les réserves que fournissait Jadis l'indignation populaire sont embrigadées et toutes prêtes dans la main des gouvernements. Plus de levées en masse qui noient l'envahisseur comme un torrent déchaîné, plus de paysans qui décrochent leur vieux fusil, plus de volontaires que l'appel de la patrie en danger pousse à flots sous les étendards; ce que pourrait donner l'enthousiasme ou le désespoir, la loi l'a prévu, l'a pris d'avance.

Il en était de même dans l'antiquité, en Grèce et à Rome. Nous l'avons déjà fait remarquer : à beaucoup d'égards, l'Europe contemporaine nous rappelle ces âges lointains. Il nous semble qu'on gagnerait à relire Thucydide et Plutarque, Polybe et Tite-Live. Peut-être est-ce en regardant de ce côté que nous trouverons la solution du problème, la méthode qui nous rendrait l'avantage, le procédé nouveau qui nous ferait faire un pas décisif, comme fit la Prusse lorsqu'elle inventa le service obligatoire.

Les anciens, en effet, ont su porter au plus haut point la force militaire d'une population restreinte. Jamais on n'a tiré de si peu d'hommes tant de soldats. Telle ville improvisait en trois jours une armée que Philippe II, roi d'Espagne et des Indes, n'aurait pu mettre sur pied en trois mois, une armée équipée, exercée, entraînée, aussi pleine de vétérans que les plus fameuses troupes des temps modernes. Les Romains ont conquis le monde sans cesser d'être les citoyens d'une simple commune. Au temps de César, on faisait encore des lois sur le Forum, et le peuple qui régnait des colonnes d'Hercule aux bords de l'Euph^'ate tenait Gur une place publique; un orateur

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rayait sous la mafn. Athènes^ qui luttait contre le grand roi, qui fondait un empire maritime, qui entreprenait la conquête de la Sicile, Athènes était la capitale d'un petit canton rocheux et maigre.

La source de cette puissance, c'est l'éducation de la jeunesse. Ce n'est que par un nouveau système d'éducation que la France peut conquérir la sécurité, et reprendre le premier rang parmi les puissances militaires.

Les anciens estimaient que l'enfant appartient à l'État. Cette maxime n'était point partout mise en pratique aussi rigoureusement qu'à Sparte, mais partout elle était au fond des esprits ; les philosophes l'admettaient sans difficulté. Quand tout citoyen est soldat, la République a le droit de veiller à ce que tous les soldats futurs soient de bonne heure préparés au plus important de leurs devoirs. Sans doute il est dangereux, injuste et tyrannique de supprimer la famille et d'anéantir l'autorité des parents. LesLacédémoniens, qui vivaient comme une garnison en pays ennemi, ne nous offrent pas un exemple qui nous puisse tenter. Platon dans sa Itépublique^Xénophon dans son roman de la Cyropédie^ aboutissent à de choquants excès ; le premier nous présente l'image d'un couvent, le second l'image d'une caserne d'enfants de troupe. D'ailleurs ils prétendaient faire des sages ; nous ne parlons ici que de faire des soldats ; nous nous occupons seulement de l'éducation militaire.

Elle ne saurait commencer trop tôt; elle ne doit jamais être interrompue. De bonne heure, les jeunes Grecs étaient rompus aux jeux du gymnase; le saut, la course, la lutte, le disque, le javelot composaient, sous le nom de pentathle, un ensemble d'exercices qui développaient tous les muscles. Joignez-y l'équi-

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tation pour les riches, la hatation pour tous. L*État laissait aux particuliers le soin de faire enseigner la lecture, récriture, la géométrie, la musique. Mais à Athènes, tandis que Tinstruction intellectuelle était libre, l'éducation du corps était surveillée par les magistrats; la République ouvrait et entretenait des gymnases. L'adolescent qui se faisait inscrire sur le registre des citoyens était un soldat complet. Il en fut sans doute de môme chez tous les peuples qui se rendirent fameux par leur valeur, chez les anciens Germains, comme chez les sauvages de T Amérique du Nord. On dit que les Cretois obligeaient les enfants à gagner leur repas en touchant le but avec une flèche, les Baléares, en atteignant leur nouiv riture avec une pierre. Ainsi se formaient là les premiers archers, ici les premiers frondeurs du monde^ Au moyen-âge, quand Tétat militaire était le privilège d'une classe, les jeunes nobles recevaient une éducation spéciale, à la fois morale «t physique ; ils servaient de bonne heure comme pages, puis comme écuyers, avant d'aspirer aux honneurs de la chevalerie. Alors les rejetons de chacune des castes étaient élevés en vue de leur destinée. Le fils du vilain gardait les oies ou les vaches ; le fils de l'artisan entrait en apprentissage ; le fils du bourgeois apprenait le droit ou le commerce ; le futur clerc pâlissait sur les livres et passait dans Tombre du cloître ses plus belles années.

Il est étrange qu'on en soit venu à prendre des hommes de vingt ans pour en faire des soldats sans les y avoir préparés, qu'on ait attendu l'âge adulte pour inculquer aux guerriers les premiers éléments du métier de la guerre. Si l'on adopta cette singulière méthode, ce ne fut poinl par un choix raisonné. L'é-

ïucation générale était presque entièrement délaissée; là où elle florissait, c'était le clergé qui en avait la direction, et il ne songeait qu'à Tesprit. Ce ne fut que peu à peu que les gouvernements se décidèrent à prendre des recrues dans la masse de la population, à former des milices par le tirage au sort; le service militaire restait toujours ime exception, une vocation spéciale ou une nécessité douloureuse ; on ne pouvait élever les générations nouvelles en vue de ce qu'on regardait comme un fléau. Les soldats passant sous les drapeaux une grande partie de leur existence, on ne craignait pas de perdre un an ou deux à les instruire. Enfin les princes se défiaient de la multitude, et n'auraient pu supporter l'idée d'un peuple de réservistes et de vétérans. Pendant des siècles les hommes d'État monarchiques n'ont compté pour la sécurité des trônes que sur l'impuissance des sujets.

Il n'en est plus ainsi : l'instruction générale est organisée; le service est universel; il est de courte durée ; les hommes politiques ne considèrent plus les peuples comme des troupeaux qu'il faut tenir dans la crainte et dans la faiblesse pour les tondre sans péril. Mais, si les causes ont disparu, l'efiTet subsiste; on continue d'appeler au régiment des hommes faits auxquels on n'a rien appris de ce qu'ils doivent savoir pour se battre. On attend encore que l'intelligence soit moins ouverte à l'enseignement, que les articulations soient moins souples, que le caractère soit formé, pour plier les conscrits à la discipline, pour les habituer à la manœuvre, pour leur infliger, à grand renfort de punitions, une instruction qui eût été pour eux, quelques années plus tôt, un amusement.

Le jour approche où l'absurdité de cette pratique

sautera aux yeux. On cherchera seulement à se rendre compte des motifs qui auront aveuglé si longtemps les gouvernements et les législateurs. On remarquera que les conservateurs ont souvent méconnu Futilité de l'instruction publique, que les révolutionnaires ont caressé Tutopie de la paix perpétuelle, que les uns ont voulu maintenir entre Tarmée et la nation un fossé aussi profond que possible, que les autres se sont fait un dogme de l'improvisation. D'un côté le culte de la routine, de l'autre une foi implicite dans la puissance du sentiment. A droite on ne veut rien changer, à gauche on prétend se passer de l'habitude, de la discipline, de l'entraînement. Ici on ne jure que par Carnot, là que par Louvois.

Pour instruire l'homme fait, il faut le nourrir, le loger, l'habiller aux frais de l'État. On prive la société d'un ouvrier, la famille de son soutien. Pour instruire l'enfant, on ne fait que couper sa journée de travail mental par de salutaires exercices physiques; on utilise au profit de la patrie une partie du temps que les écoliers donnent à d'autres jeux.

Quand l'État a besoin d'un marin, il le prend sur la côte. Dès ses plus tendres années, l'enfant a, été bercé par le fruit des flots. La mer a rempli de son spectacle superbe et changeant les yeux du futur matelot. 11 la craint moins qu'il ne l'aime ; elle lui a peut-être pris son père, mais elle nourrit sans s'épuiser tout le peuple qui vit près d'elle et sur elle. Calme ou terrible, avare ou prodigue, elle attire celui qui lui appartiendra. Elle le caresse et l'appelle de ses vagues souriantes ; elle porte comme dans ses bras ce petit nageur qui s'y joue; elle donne ensuite au jeune mousse, à l'apprenti pêcheur, des leçons de patience, de courage, de sang-froid. Le jour où il faudra monter

sur un navire de guerre, Tinscrit sera encore chez . lui. Les manœuvres ne rétonnent pas ; la tempête ne Teffraye pas ; il est rompu à Tobéissance comme au péril; il est habitué à servir et à se dévouer comme un membre qui se sauve ou périt avec le corps, et qui exécute aveuglément les volontés de la tète. A la place de ce nourrisson de la mer, mettez un pâtre arraché à son troupeau, un laboureur qui ne connaît que la plaine, un citadin élevé dans la fumée de l'usine, combien faudra-t-il de temps et de souffrances pour en faire un médiocre matelot?

Ce qui serait absurde pour la flotte, nous le faisons pour Tarmée. Nous prenons un jeune homme neuf, non dégrossi; nous le jetons dans les rangs, comme uive victime de la loi qu'il apprend soudain à connaître et peut-être à maudire. Nous ne l'avons pas exercé, et nous lui disons : « Sois adroit. » Nous ne l'avons pas endurci et nous lui disons : « Sois fort. » Nous ne l'avons pas plié à la discipline, et nous lui disons : « Sois docile. » S'il plie sous le faix, s'il bronche sous le harnais nouveau, s'il regimbe sous l'aiguillon inaccoutumé, on le punit. On ne l'a point dressé, on le dompte. Nous avons plus de prévoyance et d'humanité pour nos poulains que pour nos enfants.

Résumons en quelques mots l'éducation qu'on acquiert sous les drapeaux. Ce seront, si vous voulez, l'instruction proprement dite, école du soldat, école de peloton, l'usage des armes, la discipline, l'entraînement matériel et moral, c'est-à-dire l'habitude de supporter la fatigue, les privations et les ennuis de la vie commune ; enfin l'esprit militaire et l'esprit de corps. Dans presque toutes ces parties du dressage du

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soldat, Tenfance et l'adolescence peuvent devancer Tâge adulte.

Nul ne contestera que l'école du soldat, l'école de peloton, l'école de tirailleurs puissent s'enseigner à l'école primaire ou au collège; l'expérience, si incomplète qu'elle soit, a prononcé. Un bataillon d'enfants de douze ans évoluera presque comme de vieilles troupes; les élèves s'y appliqueront avec joie. Rien ne repose mieux des labeurs de l'esprit. Outre que cet âge a un goût naturel pour le mouvement et l'exercice physique, c'est de tous les jeux celui qui donne le mieux l'idée de la vie virile. Or, pour l'homme comme pour les animaux, le jeu est l'imitation du travail à venir. La petite fille aime à tailler et à coudre les robes de sa poupée, joue à la ménagère et à la mère de famille ; le jeune garçon joue au soldat et à l'officier. A trois ans, on lui donne des cavaliers de plomb et un fusil de bois. Mais, à dix ans, on le cloue sur un banc; on ne lui laisse plus que des récréations insuffisantes, ou bien on le lâche dans les champs et dans les rues. Ceux qui ont une tendance à s'assoupir, ceux que leurs nerfs ne poussent pas à s'ébattre, s'adonnent à des distractions sédentaires et laissent leurs muscles s'atrophier. Il y a bien quelques leçons de gymnastique, leçons utiles sans doute, mais rares et trop peu obligatoires. Elles consistaient surtout, autrefois du moins, en tours de force que chacun essayait successivement, et qui tendaient plutôt à ébaucher de pitoyables gymnastes qu'à développer les forces physiques par un exercice régulier et continu. Sans doute on fait mieux maintenant, mais dans combien d'écoles? Sur cent jeunes Français, y en a-t-il dix qui aient suivi utilement un bon cours de gymnastique? Les autorités locales s'in-

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téressent-elles partout à cette partie essentielle de l'éducation? Les parents en connaissent-ils Tioiportance? A-t-on assez de maîtres?

Imposez par la loi Tinstruction militaire à toute i*enfance masculine; les familles en seront charmées, car elles auront à la fois le sentiment de ce qui est dû à la patrie et l'espoir de voir abréger plus tard le séjour à la caserne. L'enfant y prendra un plaisir extrême ; les hygiénistes applaudiront. On ne manquera pas d'anciens officiers et sous-officiers pour commander ces jeunes bataillons, en attendant que les instituteurs soient mieux préparés à cette partie de leur tâche. Le dimanche, à la campagne comme à la ville, il y aura des revues, des promenades, des manœuvres en public; ce spectacle relèvera tous les cœurs et les remplira d'une saine fierté, d'une joyeuse espérance. Au sortir de l'école primaire, les adolescents sauront à merveille marcher au pas, s'aligner, défiler^ se mettre en bataille ou en ordre de marche, se disperser ou se rallier. Ce seront au moins quelques semaines gagnées sur le régiment. Ils n'auront pas, le jour où ils endosseront l'uniforme, l'ennui d'être traités on sait comment par un sergent instructeur ; ils ne seront pas humiliés par des reproches adressés à leur gaucherie d'un ton qui rend plus gauche ; ils n'auront pas à subir ces premières punitions qui sont si cruelles, parce qu'elles n'atteignent ni la mauvaise volonté ni la désobéissance, mais la maladresse, le manque d'habitude, les fautes involontaires d'un esprit qui comprend mal ce qu'on lui explique mal, d'un corps qui manque de souplesse.

Pour l'usage des armes, les anciens en faisaieni une partie essentielle de l'éducation. Chez nous on attend que l'homme ait vingt ans pour lui faire tirer

sa première cartouche. Encore se voit-on obligé d'observer à cet égard la plus stricte économie; la poudre coûte cher. Les grandes manœuvres habituent le soldat au bruit. Mais aussi on l'habitue à faire parler la poudre machinalement, au hasard. Interrogeons ceux qui savent. Est-il vrai que sur le champ de bataille les combattants tirent devant eux, à la hâte, enl'air, avec une précipitation nerveuse qui les rend plus maladroits qu'un collégien à sa première journée de chasse? Ne pourrait-on remédier à ce gaspillage en apprenant aux hommes à viser, à se servir de leur arme avec intelligence, comme des chasseurs émérites ou des duellistes résolus? Est-ce qu'un jeune homme qui aurait commencé à tirer à la cible à douze ans, et qui se serait sans cesse entretenu la main, n'aurait pas à la fois plus de sang-froid et d'adresse, ne tuerait pas plus d'ennemis? Il s'agit ici d'une lourde dépense. Nous le savons; mais le seul avantage incontesté que nous possédions sur nos rivaux, c'est que nous sommes plus riches. Nous n'avons pas reculé, au lendemain du paiement de la rançon, devant les charges que nous imposait la nécessité de reconstituer nos frontières; reculerionsnous devant une dépense qui doublerait la force de notre armée? Le plus sûr rempart d'une nation, a-t-on dit, ce sont des poitrines humaines. Cela était vrai surtout quand on se battait poitrine contre poitrine. Maintenant, le plus sûr rempart, ce sont des fusils tenus d'une main ferme, dirigés par un œil exercé.

La promptitude avec laquelle on charge rend le gaspillage plus naturel. Quand il fallait dix fois plus de temps pour lancer une balle, le soldat tenait sans doute davantage à ne point la perdre. On devait tirer plus posément quand on était contraint de tirer plus

lentement. Avec nos machines perfectionnées, on lâche le plomb à tour de bras. En serait-il de même si chaque combattant avait Thabitudé de se proposer un but et de l'atteindre? Il est vrai qu'on vise malaisément, tant est large le champ de tir des armes modernes. Mais l'adresse acquise est toujours utile; l'accroissement de la distance laisse subsister la supériorité du chasseur habile sur l'étourdi qui jette sa poudre aux nuages.

Il faudrait donc mener à la cible les futurs soldats ; il faudrait aussi que les réservistes et les territoriaux s'entretinssent la main plus souvent que ne le permettent les appels institués par la loi actuelle. De là, la nécessité des tirs communaux surtout le territoire. Ce ne seraient pas seulement quelques amateurs volontaires qui s'y amuseraient. Mais, d'un bout de la France à l'autre, les adolescents et les hommes faits prendraient part à des joutes fréquentes et réglées. Les premiers seraient, aussi bien que les seconds, inscrits sur les registres du recrutement. L'obligation de l'instruction militaire les suivrait au sortir de l'école. Chaque bourg ou chaque canton formerait des bataillons d'âge différent, qu'on rassemblerait à date fixe, certains dimanches ou tous les dimanches. L'éphèbe continuerait ainsi son apprentissage jusqu'à l'heure où le régiment le recevrait. A mesure qu'il prendrait des forces, on mettrait davantage ses forces à l'épreuve par des promenades plus longues, par une gymnastique plus rude. Au lieu des fusils légers qui sont comme le jouet de l'enfance, le vélite de dixhuit ans porterait l'arme des soldats, mettrait sac au dos. Deux ou trois fois l'an il serait appelé pour plusieurs jours, et il aurait, lui aussi, ses grandes manœuvres. On l'habituerait aux marches forcées.

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aux gardes de nuit, aux privations de la petite guerre, aux vivres de campagne. Ce serait encore pour lui une récréation, car il serait entouré de ses camarades, mais une récréation plus austère, qui commencerait à le familiariser avec l'idée du devoir militaire et rimage du péril.

Les hommes du métier et les hygiénistes dicteront au législateur les règles de cet entraînement de la jeunesse. Ainsi préparé, le conscrit ne sera pas comme aujourd'hui transporté soudain delà douce tiédeur du foyer domestique dans l'atmosphère inclémente de la caserne. Aussi aura-t-il plus de santé, de vigueur et de bonne humeur. Il ne sera pas effaré, dépaysé, désespéré par les punitions, les durs propos, les apostrophes humiliantes. Le séjour au régiment sera pour lui un épisode prévu el bien amené du drame de la vie. Il y viendra exercer un métier appris de longue main, remplir une tâche déjà essayée.

L'origine des mots enseigne souvent la logique des idées. Discipline est un mot latin qui veut dire éducation. La docilité, comme le reste, doit beaucoup à rhabitude. Celui qui arrive au régiment voit dans ses chefs des maîtres terribles, peut-être des tyrans. Créez l'apprentissage du métier militaire ; le jeune homme reconnaîtra dans l'officier le continuateur de ceux qui ont formé son enfance. Il aura commencé par obéir avec joie à l'instituteur, au gymnasiarque qui Tamusait en le faisant marcher et manœuvrer, puis au vieux sergent et au capitaine en retraite qui commandaient le peloton des épbèbes de la commune, le bataillon des vélites du canton. Aussi l'obéissance lui est-elle plus facile. Dès le début tous les commandements lui sont familiers. Il est agile et leste; il sait faire Texercice, manier son fusil ; il sait aussi sup-

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porter la fatigue, veiller, monter la garde, passer à jeun rheure des repas, faire bonne mine aux petits ennuis de cette vie dont les hasards et les privations ont donné lieu au proverbe populaire : <i A la guerre comme à la guerre ! » Il ne s'étonne point d'avoir des camarades qui ne sont point de son monde; riche, il est sans dédain ; pauvre, sans envie. Déjà au village il a appris l'égalité devant la règle, le devoir et la peine. Ce n'est pas la première fois qu'il coudoie dans le rang ceux qu'il ne coudoie guère dans la vie. Si la frontière est menacée, le conscrit d'hier est déjà prêt à se battre. S'il faut affronter l'ennemi, il a confiance dans son arme, dans la sûreté de son coup d'oeil; il ne tirera pas à l'aventure le jour où vous le mettrez en face d'une cible vivante. La guerre ne le prend pas au dépourvu ; depuis bien des années on l'y prépare. Quand l'instituteur lui disait nos gloires et nos revers, nos douleurs et nos dangers, ce n'était pas un récit banal, une leçon en l'air, puisque la classe d'histoire nationale alternait avec l'école de peloton, et l'enseignement civique avec l'enseignement militaire. Quand il avait douze ans, on lui racontait Metz, Sedan, Paris, Le Mans, et on lui apprenait déjà à faire mieux que ses malheureux aînés. Quand il avait seize ans, le 14 juillet, à la fête des drapeaux, on ne lui faisait pas tirer des pétards dans les jambes des passants, mais on le menait au stand tirer de vraies balles; on lui apprenait ainsi que les trois couleurs ne sont pas un simple décor à parer les maisons et les rues, mais l'emblème de la patrie qu'il faut défendre et pour laquelle on meurt ; on lui apprenait que la Marseillaise n'est pas une chanson à boire, et que ceux qui l'entonnent promettent tout leur sang à la France.

Les idées que nous venons d'exprimer eussent semblé chimériques il y a quinze ans. Aujourd'hui elles n'ont plus rien qui surprenne. Elles sont déjà mises en pratique çà et là. En Lorraine, on élève la jeunesse dans la pensée de la guerre future; à Paris, on va former des bataillons d'écoliers. Mais on ne peut se contenter de ce que donne l'initiative privée ou locale. On a proclamé l'obligation du service militaire, puis l'obligation de l'instruction civile; il reste à tirer de ces deux prémisses leur conclusion logique : l'obligation de l'instruction militaire pour les enfants. On applaudit au zèle des populations patriotes. Mais le zèle ne suffit pas. Quand il s'agit de la sécurité du pays, on peut exiger de tous ce que font quelques-uns ; le législateur peut obliger toute la France à suivre l'exemple de Nancy ou de Paris. S'il faut pour cela grossir le budget, nous avons de l'argent ; s'il faut créer des institutions nouvelles, on les créera.

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