CHAPITRE II
Une révolution s'est accomplie sous nos yeux, la plus grave peut-être des temps modernes : au dixneuvième siècle, les guerres sont redevenues nationales.
A cet égard, nous avons d'un seul coup reculé de quinze cents ans.
Presque toutes les guerres de l'antiquité sont des guerres nationales. Les républiques de la Grèce, Rome etCarthage luttaient pour l'existence, pour l'existence de tous et de chacun. Un peuple prenait un autre peuple corps à corps. Les résultats de la défaite étaient terribles; les prisonniers étaient presque toujours vendus comme esclaves. Le mot latin qui veut dire esclave, servus venait, disait- on, de servare, conserver. On donnait au captif la vie pour faire de lui une bête de somme ; on l'épargnait comme un cheval. Les femmes et les enfants n'étaient pas mieux traités. Toute ville prise était saccagée ; hommes et choses devenaient la propriété du vainqueur; les dieux même étaient emmenés en servitude. Quand les forces étaient à peu près égales, ou quand la résistance du faible était héroïque, on pouvait faire la paix. Mais c'était l'exception. Rome n*a jamais fait la
paix. Elle donnait des lois en donnant une trêve. Avant d'asservir les individus, elle asservissait la nation. Dans les premiers temps, elle importait et absorbait les habitants des cités soumises. Plus tard, elle s'emparait de l'administration, c'est-à-dire de l'exploitation du pays conquis. Par politique, non par humanité ni par modération, elle voulait bien s'y prendre à plusieurs fois ; elle tuait un peuple par degrés ; elle marquait les étapes de la domination, imposant d'abord le démembrement, le tribut, la vassalité. Mais elle n'oubliait jamais son but : faire du monde son domaine.
Dans ces conditions , tout citoyen était soldat ; le service obligatoire et universel était une loi naturelle, car chacun combattait pour défendre sa maison, sa vie, sa liberté, la liberté de ses enfants, la pudeur de sa femme. Il semble que la grandeur du péril dût inspirer à ceux qui étaient menacés une valeur désespérée, rendre la conquête impossible. L'histoire ancienne est pleine de résolutions héroïques. Les exemples abondent d'assiégés s'ensevelissant sous des ruines. Il y eut bien des Sagontes : toutes n'ont pas laissé un nom fameux. Mais, comme la guerre appelait tout le monde sous les armes, une bataille perdue moissonnait quelquefois la jeunesse d'un pays. Des populations entières s'enfermaient dans une ville, et bientôt la faim domptait les cœurs ; pour un peu de pain, les survivants tendaient la main aux chaînes. D'ailleurs les conquérants habiles offraient des capitulations qui semblaient supportables, divisaient les vaincus en leur faisant des conditions différentes , ou achetaient des traîtres. La trahison joue un bien plus grand rôle dans les guerres antiques que dans les guerres modernes. Enfin, comme il n'y avait pas de grandes nationalités
constituées, on pouvait assaillir de petites peuplades l'une après l'autre, ou s'emparer assez facilement des États d'un prince que haïssaient la plupart de ses sujets : ceux-ci craignaient peu un changement de maître. Les peuples une fois déchus de la liberté se laissaient prendre comme des troupeaux qui passent de main en main. Entre la tyrannie d'un gouverneur royal et celle d'un proconsul romain , ce n'était pas la peine de choisir. Rome du moins promettait l'ordre et la paix.
Une fois l'empiro romain établi, la condition des vainqueurs se rapprocha de celle des vaincus. Ceux-ci entrèrent peu à peu dans la cité, mais la cité cessa d'être un camp. L'état militaire devint un métier. Aussi les légions, malgré leur discipline, finirent-elles par céder à l'invasion des barbares. Les armées plièrent sous les peuples.
Au moyen âge, les guerres nationales devinrent très-rares. On peut citer la conquête de l'Angleterre parles Normands, la lutte des Espagnols contre les Maures, les Croisades. Mais, quand Philippe-Auguste faisait la guerre à Richard Cœur-de-Lion, ou même Charles V à Edouard III, ce n'étaient là que des querelles de princes. La grande masse de la population en souffrait beaucoup, mais s'y intéressait peu. La noblesse seule, avec les milices de quelques villes, prenait part aux combats. La résistance aux Anglais ne devint véritablement nationale qu'au temps de Jeanne d'Arc. Encore faut-il ajouter que ce qui souleva un commencement de passion populaire, c'est que la foule finit par rejeter sur les Anglais la responsabilité des maux effroyables qu'elle endurait depuis trente ans, et dont une bonne part était due à la rivalité des Armagnacs et des Bourguignons. Au
XVI* siècle, la nation ne s'émut que des guerres de religion. Louis Xn, François P', Henri II, menaient ou envoyaient en Italie et en Flandre des gentilshommes et des mercenaires. Ce n'est qu'au xvu* siècle qu'on mit sur pied des armées véritablement recrutées dans le peuple. De Hugues Gapet à la Révolution, bien des provinces furent perdues ou gagnées. L'histoire nous retrace les péripéties de chaque lutte ; elle néglige le plus souvent de nous apprendre quelle impression le dénouement produisit sur les gens que la paix faisait changer de maître. Louis XI s'empare de la Franche- Comté, qui dépendait de l'Empire, et non du royaume de France; Charles YIII cède la Franche -Comté; Louis XIV la prend , l'abandonne, la reprend et la garde. Que pensaient les Franc-Comtois de ces révolutions? Savons-nous seulement comment l'Alsace upporta sa réunion à la France? Quand on cherche le rôle des peuples dans les guerres entre puissances chrétiennes, on voit que les habitants des villes prenaient souvent parti avec passion, non les habitants des campagnes. C'est que les villes avaient à défendre des libertés, des institutions, leur commerce et leur industrie. Les paysans subissaient les ravages de la guerre et bénissaient apparemment la paix, quelle qu'elle fût.
Comme les armées étaient relativement peu nombreuses, il suffisait qu'une guerre devînt nationale d'un côté sans l'être de l'autre pour que le peuple envahi fût à peu près sûr de prendre le dessus. Les Lombards l'emportent sur Frédéric Barberousse. Les Flamands tiennent tête aux rois de France et aux ducs de Bourgogne. Les Suisses repoussent l'invasion autrichienne d'abord, l'invasion bourguignonne plus tard. Les Hollandais résistent victorieusement à toutes
les forces dô l'immense monarchie espagnole. Dans leurs luttes continuelles avec les Écossais, les Anglais sont toujours vainqueurs, et toujours chassés. Avec un armement si simple, les tisserands de Bruges ou deGand pouvaient faire du jour au lendemain d'excellents fantassins ; un archer de village valait souvent bien plus qu'un chevalier bardé de fer et nourri sous le harnais.
La guerre se faisait lentement. Une bataille gagnée avait pour résultat de permettre un siège, et certaines contrées renfermaient plus de forteresses que de bourgs. Une armée moderne conquerrait la Belgique en huit jours, sauf Anvers. Au xvn^et au xvni* siècles, on mettait des années à en arracher quelques lambeaux.
Pour juger nos aïeux, il importe de ne jamais perdre de vue ce caractère princier des anciennes guerres. Le patriotisme était peu puissant. Même là où nous le voyons éclater, il ne ressemblait guère à ce qu'il est aujourd'hui. Un Breton sous Louis XIV détestait les Anglais ; mais la perte de l'Alsace l'eût probablement laissé froid. Celui qui passait à l'ennemi pouvait se reprocher de trahir le roi , mais pensait peu à la France. Le Connétable de Bourbon a-t-il eu des remords? François I" l'avait si injustement traité ! Saiton qu'il fut encouragé dans sa défection par sa bellemère Anne de Beaujeu, cette régente modèle de qui le nom est resté si estimé ? A coup !^ûr elle ne concevait pas à notre façon les devoirs d'un Français envers son pays. Le grand Condé ne paraît pas avoir porté bien péniblement l'alliance de l'Espagne. Bossuet dit dans son oraison funèbre : « Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis,
encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours. » Se figure-t-on aujourd'hui un général français , ancien déserteur , recevant de l'argent de la Prusse avec la permission du Président de la République, pour en gratifier glorieusement les complices de sa trahison ?
Nous lisons avec indignation les compliments que Voltaire prodiguait à Frédéric, quand Frédéric battait nos armées. Les plus chauds admirateurs du philosophe ne plaident là-dessus que les circonstances atténuantes, non sans embarras. Un homme qui aurait écrit de pareilles lettres à Guillaume 1", en 1870, serait déshonoré sans rémission. Il y a un siècle, si peu d'années avant la Révolution, on en souriait. Cela n'empêchait pas que les officiers fussent bons, et les soldats dévoués. Mais ce qui est chez nous du patriotisme, était alors de la fidélité. Veut-on une autre preuve du changement des idées ? Demandez h un petit-fils d'émigré, quelque haine qu'il ait vouée au nouveau régime, si le retour de la Terreur ferait surgir une nouvelle armée de Condé au service et à la solde de la Prusse.
Voici un exemple qui montre bien la différence du patriotisme à la fidélité. Pendant la guerre de Sept- Ans, les colons du Canada se battirent en héros contre les Anglais. Le traité de Paris les fit sujets de Georges m. Pendant la guerre de l'indépendance américaine, Georges 111 n'eut pas de meilleurs soldats. Ceux qui, en petit nombre, prirent parti pour les Américains, c'est-à-dire pour la France, furent excommuniés par le clergé, qui cependant est resté le défenseur résolu et courageux de la langue, des mœurs, des libertés du Canada français. Mais la cession régulière du pays donnait à la fidélité une direction nouvelle ; le pa-
trîotisme, tel que nous Tentendons, eût été plus inflexible.
Être conquis, il y a cent ans, c'était devenir le sujet d'un autre prince ; aujourd'hui, c'est devenir le citoyen d'une autre nation. La distance est plus grande qu'il ^ne semble au premier abord. Changer de maître est peu de chose ; on en peut croire l'âne de la fable. Qu'importait à un bourgeois dé Lille d'appartenir au roi de Madrid ou au roi de Paris? Encore le citadin pouvait-il tenir à ses chartes, à ses franchises. Mais le villageois souhaitait la paix avant tout, puis un gouvernement paisible, qui maintînt l'ordre sans exiger trop d'impôts. Le plus souvent il ne s'apercevait de rien ; conquis ou non, il dépendait toujours de son seigneur. Sentait-il profondément l'humiliation d'être cédé, livré, vendu? Souffrait-il cruellement de se voir enlever sa nationalité ? Pas plus, sans doute, qu'il n'en était fier avant de la perdre. Il connaissait à peu près l'histoire de son canton ; que savait-il de l'histoire de la monarchie? Quelle blessure faisait-on à son orgueil ? L'obligeait-on à changer de religion , de langue, de mœurs, de lois? Donnait-on brusquement un nouveau cours à des sentiments qui lui fussent chers? Était-il contraint d'arracher de son cœur des passions enracinées, et d'y planter soudain d'autres passions? Savourait-il à son foyer l'amertume d'un exil sur place ? Baissait-il la tête à la vue d'un drapeau jadis détesté, d'un uniforme qui avait été pour lui celui . de l'ennemi, et qui devenait celui du maître?
Interrogeons, autant que nous le pouvons, la conscience des hommes de chaque siècle, de chaque pays, de chaque condition. Demandons à chacun d'eux ce que c'est pour lui que la patrie, que la nationalité; démêlons les idées claires ou confuses que désignent
ces mots. Quelle diversité dans les réponses ! Pour un Romain, la patrie est tout; hors des lieux où planent les aigles, il ne trouverait pas que cela valût la peine de vivre. La patrie, c'est la religion, la famille, la liberté; loin d'elle, il cesserait presque d'être un homme. Adressons-nous à un sujet de Charles le Té- . méraire : il ne nous comprend même pas. Noble, il ne connaît que son duc, bourgeois que sa commune, vilain que son clocher. Le paysan espagnol, en face des Maures, est un héros; le paysan bourguignon ne compte pas. Le Gantois se fera tuer pour ses franchises, mais Artevelde l'engagera aisément à quitter l'allégeance de Philippe de Valois pour celle d'Édôuard lU ; il ne lui en coûtera pas plus de revenir au suzerain qu'il a renié. Les Hollandais, qui ont lutté avec une merveilleuse constance contre la tyrannie de Philippe II, n'avaient pas songé à trouver mauvais que les hasards de l'hérédité fissent d'eux les sujets d'un duc de Bourgogne, d'un archiduc d'Autriche, d'un roi d'Espagne. Ils ne manquaient pourtant ni de courage, ni de fermeté ; ils se querellaient fort entre eux, dans un temps où il leur était bien indifférent que leur souverain seigneur habitât Dijon, Bruges ou Madrid, parlât le français, l'allemand ou l'espagnol.
On ne peut pas dire que le patriotisme soit né tel jour, à telle heure. Mais c'est un sentiment dont la force et le caractère ont infiniment varié selon les temps et les pays, avec l'état social et la condition intellectuelle. 11 a eu ses progrès et ses décadences, ses éclipses et ses retours. Dans Homère, Hector est un héros patriote: il dit au devin qui cherche à l'éloigner du champ de bataille : « Le rçeilleur de tous les présages, c'est de combattre pour sa patrie. » C'est que, du temps d'Homère, la défaite, c'est la mort pour les
hommes, l'esclavage pour les femmes. Pyrrhus égorgera Priam, et Andromaque deviendra sa servante. .Dans la chanson de Roland, on parle souvent de la « douce France » ; le héros mourant craint que son épée ne tombe aux mains des infidèles, et que la France n'en soit « honnie ». Le Roland de la poésie est un chevalier, un raffiné d'honneur; c'est surtout un chrétien ; la France qu'il aime et pour laquelle il meurt, c'est l'empire de Charlemagne, c'est la chrétienté. Les Sarrasins refoulés et oubliés, ce patriotisme ira s'efTaçant des esprits ; il faudra que peu à peu ridée de la France prenne un autre corps et une autre âme.
Le patriotisme n'est tout à fait lui-même que quand le nom de la patrie représente à notre imagination une personne vivante, un grand être dont nous sommes les membres, qui a ses triomphes et ses humiliations. Tel est si attaché au sol natal que la nostalgie le tuerait. Mais il ne sera pas touché au cœur si l'État dont il est citoyen est déshonoré, mutilé, réduit en vasselage. Il ne suffit donc pas qu'on aime les lieux où Ton a vu le jour, où l'on a été élevé; c'est l'amour du pays. L'amour de la patrie est quelque chose de plus. L'amour du pays fait parfois déserter le soldat; l'amour de la patrie, à mille lieues du foyer natal, le soutient dans la lutte et le console dans la mort. Le pays est un milieu tout matériel qui ne se transporte pas, qui ne s'abstrait pas en un symbole ; la patrie s'incarne dans un drapeau. Elle tient tout entière dans un mètre de calicot, dans une carte grande comme la main. Parmi les Alsaciens-Lorrains, les uns sont restés au pays ; les autres s'en sont arrachés pour conserver leur patrie.
Les passions religieuses ont merveilleusement servi
à faire naître et grandir le patriotisme chez certains peuples; chez d'autres elles Tout parfois tenu en échec, et momentanément étouffé. L'amour de la liberté ne se confond pas non plus avec le patriotisme. Le moujik russe était un patriote. Si les Allemands étaient plus libres que nous, la pensée de devenir Allemands nous causerait-elle moins d'horreur ?
Les nations européennes se sont formées les unes après les autres ; elles n'ont pas toutes à la fois pris conscience d'elles-mêmes. L'Espagne naquit à la fin du XV® siècle de ces deux grands événements : l'union des couronnes par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle, et la conquête de Grenade ; l'Espagne fut grande au xvi** siècle. La Hollande naquit de l'insurrection qu'à la fin du xvi° siècle soulevèrent les bourreaux de Philippe II ; la Hollande fut grande au xvn® siècle. L'Angleterre soutint par des guerres longues et coûteuses la révolution de 1688, qui la délivrait d'une dynastie catholique appuyée sur la France : le patriotisme anglais date surtout de 1688. Ensuite viennent cent ans de luttes heureuses et de gloires presque sans mélange, le siècle héroïque de la Grande-Bretagne, qui va d'Hochstett à Waterloo, de Marlborough à Wellington. L'Allemagne est une création de Napoléon V; elle lui doit son existence nationale, les passions qui ont fait son unité, qui font sa force. C'est le dernier ne des grands peuples ; c'est aussi le plus grand à cette heure.
C'est au cours du xix" siècle que beaucoup de nations se sont révélées à elles-mêmes et au reste du monde. L'Allemagne et l'Italie ont rassemblé leurs membres épars. Les Hongrois ont séparé la couronne de Saint-Étienne de la couronne impériale. Les Roumains se sont affranchis. Les Slaves du Sud ont tout
à coup découvert qu'ils existaient. Nos aïeux et nos pères connaissaient les Croates comme corps de troupe ; qui prenait garde à leur qualité de Slaves ? L'entrée des Bulgares dans l'histoire a été presque aussi subite que bruyante. Un avenir prochain nous réserve peut-être de nouvelles surprises. Les causes de ce grand mouvement sont diverses, mais faciles à pénétrer. Un mot les résume, le progrès; progrès de la liberté, progrès des moyens de communication, progrès de l'instruction et de l'intelligence. Devenus plus libres, les hommes qui commencent à s'occuper de leurs propres intérêts souffrent impatiemment d'être noyés au sein d'une population étrangère. Les relations plus actives, les voyages plus fréquents, détachant leurs regards du clocher, leur apprennent à se rapprocher des hommes de même race et de même, idiome, à se distinguer de ceux qui parlent et qui pensent autrement. Enfin, le jour où ils se mettent à lire, livres et journaux leur révèlent qu'ils ont des droits, un passé, et, s'ils le veulent, un avenir. Les écoles, bien plus que la religion, ont réveillé les sujets endormis de l'empire ottoman. Le prêtre enseigne parfois la résignation ; le maître d'école, même sans le savoir et sans le vouloir, enseigne infailliblement aux opprimés la révolte. C'est la renaissance littéraire du commencement de ce siècle qui a fait sentir aux Italiens l'amertume de la domination autrichienne, qui leur a rendu insupportables leurs maîtres du dehors et du dedans. Le roman, la poésie, l'histoire, Manzoni, Pellico, Cantu, n'ont pas moins agité les esprits que ne firent les Carbonari et les démocrates.
D'autre part, les progrès de la centralisation bureaucratique ont appesanti l'oppression étrangère. L'aristocratie servait d'intermédiaire entre le souverain et
le sujet ; elle était peu libérale, mais on se résignait mieux à sa domination familière et accessible qu'à celle des employés et des fonctionnaires, tyranneaux nomades, sans racines dans le pays, représentants odieux d'une puissance lointaine, instruments sourds d'une volonté inexorable. Une administration à la fois plus régulière et plus dure, sans pitié comme sans caprices, soulève plus de baine. Les maîtres d'autrefois se contentaient de dominer et d'exploiter; les maîtres d'aujourd'hui prétendent assimiler et transformer. Ils interviennent sans cesse dans la vie locale, dans la vie privée; ils font la guerre aux mœurs, aux coutumes, aux idées, à la langue môme. L'Allemagne, en dix ans, a plus tracassé les Alsaciens pour les germaniser, que nos gouvernements en deux siècles pour les franciser. Être conquis, jadis, c'était recevoir un rude coup, mais on s'en remettait. L'orage passé, on n'était pas toujours opprimé. Maintenant une population à qui les hasards de la guerre enlèvent sa nationalité est vouée à une persécution conlinue, systématique, moins grossière et cent fois plus douloureuse qu'au temps où l'administration était moins perfectionnée. On contraint tout un peuple de retourner à l'école pour désapprendre tout ce qu'il savait, et apprendre tout ce qu'il ignorait. Ses souffrances se mesurent à ses vertus et à ses lumières ; chaque homme est incessamment atteint dans ses sentiments les plus généreux, dans ses idées les plus hautes. La religion de la patrie, comme toute autre religion, coûte d'autant plus à abjurer qu'on en comprenait mieux la beauté, qu'on en goûtait mieux les douceurs, et c'est aux plus nobles âmes que la persécution inflige les plus cruelles tortures.
Ainsi la conquête est un désastre plus redoutable
pour'nous que pour nos pères ; Tenjeu de la guerre est donc plus sérieux aujourd'hui qu'il n'était jadis. Mais une cession de territoire n'atteint directement que les habitants du territoire cédé. L'indemnité pèse d'un poids égal sur tous les vaincus.
Ici encore nous voyons que le progrès de la civilisation, qui rend la guerre plus douce, rend aussi les conséquences de la défaite plus terribles. L'antiquité connaissait l'usage des tributs. Rome notamment s'en servait avec autant de rigueur que d'habileté pour tenir à terre ceux qu'elle avait abattus, et pour continuer dans la paix l'œuvre de ses légions. Une si lourde charge était pour qui la subissait une cause de faiblesse perpétuelle. Encore pouvait-on s'en affranchir à tout risque en reprenant les armes. Dans les temps modernes on a parfois stipulé des indemnités de guerre, qui pouvaient être un fardeau gênant, mais non durable. Ce n'était qu'un trou à boucher. Le vainqueur n'exigeait pas beaucoup d'un adversaire épuisé. Gomme presque tous les gouvernements vivaient au jour le jour, le trésor du vaincu n'offrait jamais qu'une assez maigre proie.
Aujourd'hui nous avons le crédit. Cette belle invention des emprunts permet aux hommes d'État de faire payer aux fils les travaux de leurs pères. Elle permet aussi aux vainqueurs de faire payer aux fils la défaite de leurs pères. Quand les Allemands nous ont pris cinq milliards, nous leur avons bien compté cette rançon; mais nous ne l'avons pas tirée de notre caisse, qui était à peu près vide. Entre eux et nous s'est placé un intermédiaire, le public européen, qui a fourni la somme en échange d'une rente perpétuelle d'environ trois cent millions. Ainsi l'Allemagne a reçu cinq milliards; mais ce que nous avons payé, ou
plutôt ce que nous payons, c'est un tribut perpétuel de trois cent millions. Ce mot de tribut nous eût révoltés ; rindemnité semblait plus acceptable. Pourtant rindemnité de guerre, quand elle atteint de pareils chiffres, est un tribut perpétuel que le vainqueur capitalise; quant au vaincu, il ne peut pas même s'en affranchir par une nouvelle invocation au Dieu des armées. Il n'y saurait échapper que par la banqueroute ou l'amortissement. Par la banqueroute il se ruine lui-même; quant à l'amortissement, on n'y songe guère : c'est du roman.
Grâce au crédit, le tribut moderne, déguisé sous le nom d'indemnité de guerre, est plus écrasant que le tribut ancien. La chaîne dont Rome garrottait Carthage a été perfectionnée comme tout le reste.
Le vainqueur cherche dans rindemnité trois choses : une compensation pour ses dépenses et ses pertes, une amende infligée aux vaincus, une garantie pour l'avenir. Les lois pénales et civiles admettent bien l'amende et les dommages-intérêts. Mais c'est un tiers, juge impartial, qui en fixe le taux. Dans un traité de paix, c'est le gagnant qui évalue les frais du procès, qui apprécie le préjudice causé par la faute du perdant, qui décide à combien de milliards une fois donnés, ou à combien de millions par an, le battu doit être taxé pour le crime qu'il a commis en se laissant battre. Il faudrait supposer chez des geno tout chauds de la lutte et tout enflés de la victoire une singulière modération pour- que dans ce règlement de compte la balance ne fût pas faussée ; l'épée de Brennus n'est pas devenue plus légère avec le temps. Mais l'indemnité est quelque chose de plus: une garantie pour l'avenir. Outre la réparation et la peine, il y a la caution, qui doit ôter au vaincu non-seule-
ment la tentation, mais le moyen de recommencer. Cette caution, c'est sa ruine. On lui coupe le nerf de la guerre ; on le met, autant que possible, hors d*état de reconstituer ses forces offensives et défensives. C'a été le dessein de TAlIemagne en 1871 ; ça été le but que visait M. de Bismarck. Il ne Ta manqué que par erreur; beaucoup de ses compatriotes ont pensé et même ont dit, quelques années plus tard, que Terreur n'était pas irréparable.
Le système inauguré par le traité de Francfort a donc fait du crédit public un danger de plus pour les nations qui ont l'habitude de payer leurs dettes. On n'intente de procès qu'aux gens solvables, et il n'y a que les riches qui aient peur au coin d'un bois. Ce n'est sans doute pas un motif suffisant pour envier l'heureux destin des empires qui sont, comme la Turquie, à l'abri des grandes extorsions. Mais cela prouve tout au moins qu'une grosse fortune exige de fortes assurances. Le pauvre seul a le droit d'être imprudent.
Les conséquences de la défaite sont infinies. Il faudrait un volume pour indiquer les plus grave» et les plus visibles. Le soldat qui fuit, l'officier qui néglige son devoir, le général qui accepte une tâche au-dessus de ses forces, le diplomate qui provoque l'orage ou qui n'en signale pas l'approche, l'homme d'État qui ferme les yeux au péril ou qui déclare témérairement la guerre, seraient plus courageux, plus modestes, plus vigilants ou plus sages, s'ils entrevoyaient les maux qu'ils déchaînent sur leur pays, dans le présent et dans l'avenir. Nous avons naturellement la vue courte, et nous oublions l'enchaînement des causes et des effets. Si les Italiens qui, vers la fin du xv° siècle appelèrent les Français et les Espagnols, avaient pu apercevoir, comme dans une lanterne magique, l'im-
mensité des misères matérielles et morales que, par ce crime, leurs descendants devaient souffrir pendant plus de trois cent cinquante ans, de Fornoue à Custozza, ils auraient frémi d'épouvante. Si leur âme iramortelle est condamnée au spectacle des choses humaines, quelle longue et terrible malédiction est tombée sur elle, pendant cet espace de temps, comme une grêle ! Ils ont entendu la clameur des barbares montant à Tassàut des plus belles cités de la Péninsule, le pas des chevaux foulant le pavé des temples, les hurlements des mourants, le cri des femmes outragées; ils ont vu la lueur des incendies, les ruines amoncelées, les villes dépeuplées, les campagnes désertes. Puis d'autres horreurs les ont frappés. Du pied des Alpes aux rivages de la mer Ionienne, le silence de la servitude, l'insolence rapace des gouverneurs étrangers, la bassesse croupissante des princes indigènes; la noblesse se dispersant dans le monde entier au service des nations vivantes, la bourgeoisie végétant dans une médiocrité apathique, le peuple foulé, abruti, affamé"; les arts et les lettres tombés des hauteurs du siècle de Léon X dans la décadence et la puérilité des âges suivants ; l'âme même de l'Italie captive, flétrie, rongée par les vices de l'esclavage; les sombres fureurs de l'impuissance révoltée, les hontes mornes de l'impuissance résignée. Sous les yeux du plus égoïste des ambitieux, du plus léger des hommes d'État, étalez soudain le tableau de leurs œuvres, déroulez la liste généalogique des misères sorties de leur faute, race féconde et pullulante ; l'égoïste pleurera de compassion et l'étourdi s'abîmera dans une méditation profonde.
Est-il vrai que Louis XV ait poussé la fameuse exclamation : « Après moi le déluge I » Si ce mot n'est
sorti de ses lèvres, il sort de toute sa vie. Pourtant il craignait les peines de la vie future. Supposons qu'un archer de la justice surnaturelle l'ait été chercher dans sa tombe pour lui faire suivre le convoi de la monarchie ramenée de Versailles àParis, les têtes des gardes du corps portées* sur des piques devant le carrosse royal, pour lui montrer l'envahissement des Tuileries au 20 juin et au 10 août, puis la guillotine en permanence sur la place qui portait le nom de place Louis XV, des milliers de victimes, depuis Louis XVI jusqu'à M"^° Dubarry, entre les mains du bourreau ; quelle réponse de la destinée : « Le voilà, le déluge! » On rapporte que Louis XI fit mettre les fils du duc de Nemours sous l'échafaud de leur père, pour que son sang coulât sur eux. Ce qu'aurait fait le tyran de la légende, l'histoire le fait aussi ; mais, plus juste, ce sont les pères qu'elle arrose du sang et des larmes de leurs fils.
On n'a jamais assez présente à l'esprit cette loi impitoyable qui enchaîne les efTets aux causes, les misères d'une génération aux fautes de la génération précédente. Tout peut se réparer, dit-on. Non, tout ne se répare pas, et d'ailleurs la réparation coûte si cher, elle exige tant d'efforts I Le temps et la peine qu'on dépense à sortir du goufTre eussent produit bien d'autres fruits, si on les avait employés autrement. Il faut bien qu'on se relève, quand on est tombé ; mais, tandis qu'on se remet sur pied et qu'on reprend ses esprits, les rivaux continuent de courir, et bien souvent la chute laisse des blessures ou incurables, ou infiniment lentes à guérir. Moins indulgente que le clergé catholique, la force des choses, cette justice sévère d'un Dieu sourd, n'absout pas un peuple pour une confession murmurée dans l'ombre, ^
un repentir d'une heure et une promesse d'amendement peut-être illusoire. Qui sait d'ailleurs si jamais un seul peuple se serait résisné à une confession sincère ?
Un jour viendra sans doute, où les philosophes et les politiques sauront remonter à la source lointaine de tous les effets présents, et dresseront le bilan d'un État en démêlant l'origine de chaque article du passif. Dans la somme des maux innombrables dont chaque fraction de l'humanité est affligée, on fera la part des mauvaises lois, des mauvaises actions, des mauvais exemples , des mauvaises théories. La part des mauvaises guerres sera souvent la plus grosse. Si les soldats d'une armée vaincue avaient toujours conscience de ce qu'ils rapportent avec eux dans les plis- de leur drapeau humilié, il y a des journées après lesquelles pas un ne voudrait aller dormir ailleurs que sur le champ ; de bataille. En 1871, nous avons donné aux Allemands I cinq milliards , et l'on n'évalue pas à moins d'un mil- . liard l'augmentation d'impôts que la guerre et la dé- ■ faite nous obligent à supporter tous les ans. Qui nous dira à combien d'ouvriers ces milliards auraient donné du travail et du pain, à combien de ménages ils ancraient assuré l'aisance, combien de progrès aurait i fait accomplir un meilleur emploi de ces sommes ! énormes? Qui mesurera ce que la cession de l'Alsace- Lorraine a infligé de souffrances aux habitants du territoire cédé? Qui nous apprendra à combien de familles et d'individus cette rupture de l'équilibre européen fera perdre tôt ou tard la vie, la liberté, le bonheur? Un si grand désastre ouvre un compte à la fatalité : quand sera-t-il fermé?
Nous laissons de côté ce que coûte la guerre, même heureuse; nous parlons seulement de ce que coûte la
«Ici'aile. Certes, jusqu'à ces dernières années, le Dieu des armées ne nous avait pas, en somme, trop durement traités. Considérons cependant la guerre de Se-pt- Ans, une des plus malheureuses que nous ayons soutenues. La génération qui y assista en porta assez gaiement la honte.. On connaît le mot de Voltaire sur le Canada : « Quelques arpents de neige. » La paix nous ôta notre empire colonial , Tlnde, le Canada, la Louisiane. Si nous avions gardé ces possessions immenses acquises par le labeur et Théroïsme de tant de gêné- ■ reux pionniers , qui peut affirmer que notre histoire n'aurait pas pris un autre cours? Imaginons Textension de notre commerce, un si vaste débouché ouvert à notre activité, des milliers de Français trouvant dans ces contrées lointaines l'emploi de leur ardeur au lieu de la gaspiller dans des compétitions stériles, faisant .souche de cultivateurs riches et libres au lieu de languir dans l'ombre des bureaux et dans la fièvre des luttes mesquines, peuplant un nouveau monde au lieu de procréer dans les miasmes de Paris des rejetons rares et chétifs. Que de révolutions nous eussions peut-être évitées! Que de richesses matérielles et morales nous avons certainement perdues!
Sans essayer de soulever le voile de l'avenir, sans chercher ici de quels lendemains nous menacent nos dernières défaites, contemplons la destinée d'un peuple vaincu. On connaît à peine le nom des batailles qui ont à plusieurs reprises livré l'Irlande aux Anglais. La dernière seule, celle de la Boyne, tient quelque place dans l'histoire, parce que c'était un épisode d'une lutte européenne. Ce qu'on sait, c'est que depuis des siècles il y a sans cesse dans l'Ile-Sœur des millions de misérables, et de temps en temps dos affamés par centaines de mille. Si le voyageur qui ^
court avec pitié cette belle contrée attristée par rbomme, ces villes où fourmillent les mendiants en haillons, ces campagnes semées de chaumières immondes, peuplées de mangeurs de pommes de terre à qui la pomme de terre fait souvent défaut, si ce voyageur remontait à la source du fleuve fangeux qu'il regarde couler, il verrait des Celtes qui se querellent au lieu de défendre la patrie en danger, des roitelets jaloux ou indolents qui refusent ou négligent de se concerter contre l'envahisseur, des chefs incapables qui livrent bataille au hasard, sans réflexion ni prudence, et des soldats -frappés d'une panique folle, qui s'enfuient pour sauver leur vie , sans songer à la vie que leurs fautes sans nombre et leur frayeur d'un instant préparent àleurs fils, à leurs petits-fils, à leurs arrièrepetits-fils, jusqu'à la trentième génération et au-delà. , Ces guerres de conquête appartiennent au passé; on ne verra plus rien de pareil. En sommes-nous bien sûrs? De combien d'années date le dernier partage de la Pologne? Connaît-on l'histoire de la Circassie, et les efi'royables détails de l'exôde récent de ce peuple? Sur toutes les routes, sur tous les sentiers de l'empire ottoman, on peut encore trouver les os des compagnons de Schamyl, les os de leurs femmes et de leurs enfants. Et parmi ceux qui n'émigrèrent pas en Turquie, combien furent transportés dans les provinces intérieures de la Russie, pour y périr promptement de faim et de misère?
11 est vrai que les nations civilisées ne se croient plus le droit d'être si barbares que quand elles ont afl*aire à ceux qu'elles appellent des barbares. Mais on découvrira peut-être que la vraie barbarie, c'est la faiblesse, et que la victoire, étant la marque d'une grande supériorité intellectuelle et morale, donne à qui
l'obtient le droit de considérer son adversaire abattu comme un être d'une espèce inférieure, il nous semble que cette théorie a des chances de fortune en Allemagne. Elle dérive naturellement d'une philosophie qui montije dans la lutte pour l'existence et dans rélimination des vaincus les conditions du progrès.
L'enjeu de la guerre s'est donc beaucoup accru ; il s'accroîtra encore à mesure que les peuples se trouveront plus serrés les uns contre les autres, plus gênés par la petitesse du globe. Il n'est pas de gouvernement, il n'est peut-être pas de nation qui ne sente le péril, bien que peu de gens le mesurent. De là cette émulation d'armements, qui fait de la paix même une lutte si onéreuse. De là le service universel. L'état militaire a d'abord été une vocation, puis une charge limitée à ceux que le sort atteignait. Le fardeau est devenu plus égal, sans devenir léger. On le répartit mieux ; on ne l'a pas encore rendu, aisé à porter.
€'est la Prusse qui a donné l'exemple, qui a fait une institution durable de ce qui jusque-là n'avait'élé qu'une nécessité passagère. Elle s'est ainsi assuré l'avantage de n'avoir que des guerres nationales, et cet avantage étaitimmense. Les succès de Frédéric II furent le miracle du génie. Les succès de Guillaume I" n'ont rien de prodigieux; c'est la récompense longuement attendue d'un calcul exact et d'un labeur patient. On sait que la réforme militaire qui s'est accomplie en Prusse au lendemain d'Iéna est due en partie à Napoléon 1". En interdisant aux vaincus l'entretien d'une armée nombreuse, il leur suggéra l'idée de faire passer rapidement toute la jeunesse sous les drapeaux. Ne pouvant plus avoir une grande armée, la cour de Berlin mili-
tarisa la nation, qui s'y prêta volontiers, parce qu'elle se sentait à la fois humiliée, opprimée et menacé^ par surcroît d'une oppression encore plus pesante. Après Napoléon, c'est à Scharnhorst que l'Europe doit cette innovation, et Scharnhors^ lui-même était l'élève du prince de Lippe, un petit souverain et un excellent général du xvm® siècle, qui fit dans ses modestes États l'essai obscur d'une des plus grandes et des plus terribles révolutions qu'ait subies l'humanité.
Pour que la réforme réussît, et fût poussée jusqu'au bout, pour que l'œuvre entreprise en 1808 fût continuée jusqu'à nos jours, il fallait un gouvernement solide, constant dans ses vues, économe dans la pratique ; il fallait un peuple docile, à la fois énergique et résigné, éprouvé par d'affreux malheurs, bientôt ranimé par de brillants succès, capable de se prêter à de grands desseins et de faire de grands efforts sans s'en vanter avant l'heure. La Prusse a travaillé sourdement à conquérir le premier rang; elle n'a pas cherché à faire peur avant de frapper un coup décisif; admirable exemple d'un orgueil qui sail se contenir tant que la prudence l'exige, et qui ne s'étale que quand ses débordements intimident plus qu'ils n'avertissent.
L'exemple une fois donné, il faut bien que tout lo monde le suive. Dans cette Europe où tous les peuples sont à peu près égaux par le cœur, le nombre est une chance que nul ne peut négliger. Grâce à l'obligation universelle, ce ne sont plus des armées qui sont en présence, ce sont des nations. Toutes les classes de la société, toutes les portions du territoire sont également intéressées dans la partie; chaque famille craint pour son chef ou pour ses rejetons les
plus florissants. La guerre devient ainsi un fléau bien plus terrible que naguère. Est-elle pour cela un fléau plus facile à éviter? On parle de la paix avec plus d'amour, mais avec un amour plein d'anxiété. Cette préparation continuelle donne aux gouvernements et aux peuples une sorte de vertige; la guerre finit par fasciner ceux qui ne cessent d'y penser.
Nous parlerons plus loin des motifs particuliers qui nous doivent tenir en éveil. Mais, sans entrer dans le détail, nous remarquons que les guerres nationales, pour être les plus coûteuses, ne sont pas les plus rares. Nous ne voyons pas qu'au temps oh les armes étaient une carrière même pour les simples soldats, l'opinion publique fût plus excitable. On ne forçait guère la main à nos rois. Les souverains absolus, quand ils se prenaient de querelle, apparaissaient comme les instruments du courroux divin. Aujourd'hui ce sont les peuples mêmes qui se provoquent, mais aussi ce sont les peuples mêmes qui se haïssent, qui se redoutent, qui se gardent rancune. En prenant à tant d'égards la place des rois, des grands, des ministres, de l'aristocratie, ils en ont pris les passions et les faiblesses ; ils ont souvent, avec autant de promptitude à la colère, avec autant d'orgueil et d'envie, moins de lumières, une vue moins nette du péril. Ils ont moins le sentiment de la responsabilité, car dans les foules chacun est responsable, et nul ne croit l'être. Le progrès de la démocratie et l'intervention chaque jour plus impérieuse de l'opinion dans le gouvernement ne sont donc pas des garanties de paix. Le service obligatoire ne saurait nous rassurer. Ce qui est vrai, c'est que maintenant, quand on a peur, on a plus peur, parce que tout le monde est menacé. Mais on hait plus fortement. Les courants deviennent
plus irrésistibles, non plus constants. La démocratie d'Athènes, au temps de sa splendeur, était plus prompte que Taristocratie lacédémonienne à courir aux armes.
Les modernes conquêtes de la civilisation ont précisément pour effet de rendre dans certains cas les déclarations de guerre plus faciles- Rappelons-nous ce qui s'est passé sous nos yeux en 1870 : Louis XIV, dans rivresse de sa toute-puissance, n'aurait pas jeté si légèrement les dés. Un bruit se répand soudain, etd'un bout du pays à Tautre court un frisson de colère. Sous l'ancien régime, les cours en présence auraient échangé des notes diplomatiques ; on se serait expliqué à loisir ; les courriers de cabinet, allant et venant avec une heureuse lenteur, auraient donné le temps de réfléchir. Bien des passions alors se calmaient entre deux messages. On y regardait à deux fois avant de se croire et de se dire prêt. D'ailleurs tout se débattait à huis-clos, et les hommes d'État n'étaient pas échauffés par la présence et les cris d'une multitude frémissante. De nos jours, dès que la rumeur fatale a circulé, tout le monde s'en empare, la répète, la commente, l'envenime ; l'opposition interroge le gouvernement, prête à l'accuser de faiblesse s'il se montre prudent, d'arrogance s'il se montre ferme. Un ministre des affaires étrangères lance une déclaration sous le feu de ses adversaires, et déjà grisé par cette atmosphère de la tribune qui monte au cerveau comme l'odeur de la poudre. Aussitôt la presse se jette sur le sujet qu'on livre à ses discussions. La presse enfle tout; elle agrandit les passions; elle change l'inquiétude en panique, le mécontentement en fureur, la confiance en témérité, l'impatience en frénésie. Elle peut rendre impossible une
guerre nécessaire, et inévitable une guerre absurde. Cette puissance moderne, qui fait tant de bien et tant de mal, grossit les courants de l'opinion publique par une sorte de crue qui emporte tout. Elle joue le rôle des prédicateurs de la Ligue, des club& de 93, des démagogues de l'ancienne Grèce. Quand elle ne dissipe pas une erreur, elle en fait un dogme. Quand elle na calme pas une tempête, elle en fait une trombe. Si la presse est disciplinée et asservie, comme en Allemagne, elle permet à qui la mène de donner à un peuple une fièvre qui, pour être artificielle, n'en est pas moins chaude. Quand elle est libre et divisée, elle peut exciter entre les partis une émulation qui les oblige à enchérir l'un sur l'autre dans le sens de la folie du jour. En Angleterre, si la presse ministérielle est belliqueuse, il est à peu près sûr que la presse opposante sera pacifique ou réciproquement. En France, s'il souffle un vent de chauvinisme, l'opposition de plume et de parole poussera le gouvernement à l'heure oti il faudrait qu'elle le contînt, sauf à le blâmer quand il aura commis des fautes irréparables, quand il se sera trop avancé pour reculer.
Qu'on ne vienne pas nous dire que c'est la nation, que c'est le Parlement, et non le pouvoir exécutif, qui décide de la paix et de la guerre. Cela est bon quand il s'agit de conquérir le Tonkin ou d'attaquer les Albanais. Mais entre deux grandes puissances voisiaes, jalouses, toujours inquiètes, la partie peut être engagée, la paix irrévocablement compromise, avant que les Chambres aient eu le loisir de délibérer.
La presse fait peut-être moins de mal que le télégraphe. Le télégraphe semble avoir été inventé pour supprimer la réflexion et pour abolir la prudence. Aux circonlocutions polies et aux discussions verbeu-
ses qui faisaient la gloire de la diplomatie ancienne, il substitue les assertions nettes, les interrogations brèves, les réponses tranchantes. Le style des vieilles chancelleries était ouaté et capitonné : le style des télégrammes est sec et dur comme le métal ; les dépêches sonnent comme deux lames qui se croisent. Les malentendus sont plus fréquents et plus funestes; les esprits s^aigrissent en quelques heures. Au siècle dernier, un courrier portait à petites journées une demande d^explications; maintenant le fil électrique, conducteur de la foudre, porte et rapporte des défis.
Ce qui aggrave le mal, c'est qu'on est persuadé, peut-être à tort, que Toffensive est fort avantageuse. On craint d'être surpris, et l'on sautera étourdiment (Jans la lice pour n'y être pas devancé. Il est vrai qu'en 1866 et en 1870 celui qui a porté les premiers coups a eu sur-le-champ le dessus ; rien ne prouve que ce soit là une règle sûre. Mais, tant que la nation entière sera la réserve de l'armée, le moindre bruit de guerre rendra obligatoires des préparatifs immenses et précipités qui ne laisseront guère de place au repentir. On ne met pas deux grands peuples en l'air pour continuer à échanger de graves arguments ; on s'explique mal après un tel branle-bas.
Nous n'entendons point par là excuser des fautes dont l'énormité ne soufi're pas de circonstances atténuantes. Un gouvernement n'a pas le droit de se croire prêt quand il ne l'est pas, ni de faire une folie sous prétexte que le pays le laisse aller ou même le pousse en avant. Ce qui importe, c'est qu'on sache bien que l'abréviation des distances et des temps, résultat de la civilisation moderne, expose à des orages plus vite formés, auxquels on échappe plus ma-
laisément.Le climat politique est devenu, de tempéré, tropical.
Le caractère national des guerres contemporaines rend le vainqueur plus exigeant et le vaincu plus responsable, au moins en apparence. Lors du traité d'Aix-la-Chapelle, Louis XV dit qu'il voulait faire la paix en roi, non en marchand. Ce mot a pris rang dans l'histoire ; dans notre enfance, on nous le donnait encore à admirer. Mais c'est le propos d'un prince qui tient peu de compte de ce que la guerre a coûté à ses sujets. C'est le désintéressement d'un joueur d'échecs qui n'aurait sacrifié, pour gagner la partie, que des pions et des pièces en bois. Aujourd'hui les peuples n'entendent pas se payer de gloire ; ils veulent infliger une peine, et recevoir un dédommagement. M. de Bismarck, quand on essayait, il y a dix ans, d'éveiller en lui quelques sentiments généreux, se retranchait derrière la colère de ses^ concitoyens. Il disait vrai, quoiqu'il n'eût pas besoin d'avoir la main forcée. Comme nul ne croira jamais avoir fait une guerre injuste, le vainqueur se prendra toujours pour un justicier, croira toujours dicter la paix du haut d'un tribunal. Le condamné ne sera plus un homme qu'on humilie, un gouvernement qu'on renverse, mais unenation qu'il faut mutiler, rançonner, pressurer, pour qu'elle pâtisse, pour qu'elle sente jusque dans ses moelles la verge qui la châtie.