CHAPITRE III
BÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS
Dans le rêve que nous venons d'ébaucher, la loi tient une large place, plus large qu'on n'a coutume de la lui faire dans les systèmes modernes de politique et de gouvernement. Aussi dira-t-on que tout ce plan est chimérique, que la législation ne saurait suppléer aux mœurs, que le progrès consiste à restreindre de plus en plus le domaine des pouvoirs publics, à élargir celui de la libre initiative, et qu'enfin une démocratie n'est capable ni d'un effort si vigoureux, ni d'un dessein si suivi. Examinons ces objections.
L'impuissance des lois contre les mœurs est une thèse banale, un lieu commun, un axiome reçu dans presque tous les esprits. Il faut pourtant se défier des prétendues vérités qui flattent nos passions, nos vices, nos penchants. Or la maxime dont nous parlons flatte étrangement notre paresse ; aussi n'est-elle peut-être pas si vraie qu'on le dit et qu'on le croit. Peut-être est-elle juste aussi fondée que celle-ci : « On ne remonte pas le courant. » Cela dépend de la violence du courant, de la force des rameurs, de leur persévérance, de leur accord, et aussi du sentiment qu'ils ont du péril. Il est agréable de se laisser aller,
de regarder fuir les rives et de glisser au fil de Teau. Mais, si Ton entrevoit un gouffre, si Ton entend le bruit d'une cataracte, la peur soudain réveille les bras engourdis, retrempe les nerfs et fait des miracles. Or il nous semble que, du point où notre histoire nous a conduits, le gouffre s'aperçoit; il nous semble que le moment est venu de craindre, et qu'un peuple menacé comme nous le sommes doit bander ses nerfs et sa volonté dans un effort unanime et violent.
Les nations qui ont eu des mœurs sévères ont presque toujours eu des lois non moins sévères. Si les lois ne ressuscitent pas la vertu, on a cru du moins qu'elles aidaient à la conserver. Mais on a vu des classes entières se réformer, des institutions se relever. Le clergé français, au xvra® siècle, était assurément plus corrompu, moins instruit, moins actif, moins croyant que de nos jours. La noblesse actuelle, en dépit de certains désordres, vaut mieux que celle de la Régence ; la bourgeoisie parisienne vaut mieux en 1881 que sous le Directoire. Les Italiens d'aujourd'hui ressemblent-ils à ceux du xvi® siècle? Il n'est donc pas prouvé que la ^corruption et la décadence soient sans remèdes. L'exemple de Rome, si souvent allégué, n'est pas un argument irréfutable. Car les Romains de l'empire ne redoutaient point de rivaux; ils avaient peu de luttes à soutenir, et leur gouvernement était détestable ; le despotisme faisait souvent du despote un monstre.
Il n'est donc pas certain que la réformation des mœurs soit chose impossible. Ceux qui la rêvent ont le droit de rêver aux moyens de l'accomplir. Les uns vantent la puissance de la religion et la croient seule efficace ; les autres comptent davantage sur les leçons du malheur et les avertissements de la Fortune. Beau-
coup n'attendent le progrès que de Tiniliative libre et spontanée des citoyens ; quelques-uns, comme nos pères de la Révolution, accordent une grande valeur aux lois et aux institutions. Toutes ces forces ne peuvent-elles se combiner avec harmonie? La crainte de Dieu agira sur les fidèles, et même sur les incrédules, par une émulation qui seça féconde si la lutte est loyale. Ce ne sont pas les leçons du malheur qui nous manquent. Les lois, dans une démocratie, sont le résultat de la volonté générale; c'est un moyen qu'emploie le peuple pour rendre durables les effets d'une résolution qui aurait pu n'être que passagère. On a dit du Dieu Créateur qu'il a ordonné une fois, et qu'il obéit toujours. S'il trouve des législateurs et des magistrats dignes de leur tâche, le peuple ordonne un jour et obéit longtemps. Les institutions et les^ lois ne suppléent pas à l'effort, mais le prolongent, le rendent efficace, aident même à le renouveler.
Avant la guerre, le service obligatoire effrayait lo gouvernement et les Chambres; aujourd'hui la multivtude l'accepte avec une parfaite résignation. Elle ne recule devant aucun sacrifice, elle ne repousse aucune contrainte, quand le danger est évident, quand la nécessité d'un sacrifice et d'une contrainte est bien démontrée. On fera pour la défense morale ce qu'on a fait pour la défense matérielle, le jour où tout la monde comprendra que la décadence des mœurs multiplie les chances d'invasion.
Quant à la seconde objection, elle est fondée sur une idée généreuse, qui résisterait peut-être mal à une critique sévère. Nous avons longtemps admis en principe que le progrès politique se confond avec l'accroissement de la liberté et la diminution des fonctions du pouvoir. Mais il serait peu sage d'appli-
324 L'EPFQRT NECESSAIRE.
quer sans examen à un peuple du continent européen une maxime qui a cours chez les Américains et les Anglais. Les premiers n'ont pas besoin d'arifiée ; pour les seconds, leur flotte suffit à leur sécurité. Gomme la population de la Grande-Bretagne grossit rapidement, et que Tarmée britannique est peu nombreuse, on ne craint point, dans cet heureux pays, de manquer d'hommes. Il n'y a chez nos voisins d'outre- Manche ni anciens partis, ni partis révolutionnaires ; l'initiative des individus et des corporations s'y exerce depuis des siècles sans entraves et sans interruption ; les œuvres d'utilité commune durent et foisonnent. Toutefois, là où l'initiative des particuliers n'atteint pas le but, l'État se décide à intervenir. On commence à penser que la bataille de la vie fait un peu trop de morts, de blessés et de misérables. La doctrine de la protection sociale, si vigoureusement combattue parles plus illustres Anglais, gagne pourtant du terrain en Angleterre. Le gouvernement tend à élargir son domaine, et l'opinion l'y pousse.
Nous accorderons volontiers que la contrainte morale vaut infiniment mieux, quand elle suffit, que la contrainte matérielle. Mais suffit-elle? Si la famille est assez bien constituée, l'autorité paternelle assez forte et assez éclairée pour que l'éducation de la jeunesse soit excellente sans que le pouvoir s'en môle, gardez-vous de recourir aux lois et aux magistrats. En sommes-nous là? Est-ce que le laisser-faire légal n'aboutit pas trop souvent à une négligence funeste? Est-ce que tous les parents ont le loisir de surveiller leurs enfants en gagnant le pain quotidien? Est-ce qu'on n'a pas reconnu la nécessité d'imposer un minimum d'instruction? Ne peut-on, sans violer aucun principe, grossir ce minimum, étendre jusqu'à
un âge plus avancé la sollicitude régulière des pouvoirs publids?
Le premier devoir de l'État, c'est la défense du territoire. Ses autres fonctions ont pour objet le bienêtre du peuple ; celle-là a pour objet l'existence du peuple. Vivre importe plus que bien vivre. La plus essentielle des libertés , c'est de n'être pas conquis. Les champions les plus scrupuleux du système libéral s'inclinent devant les exigences de la discipline militaire ; ils ne trouvent pas mauvais que le soldat soit soumis à des règles strictes et minutieuses. Les anarchistes même et les nihilistes ne refusent rien au pouvoir en cas d'invasion. Faut-il attendre, pour faire face au péril, que le salut de la patrie soit compromis? Il s'agit de savoir si les nations du continent n'ont pas à combattre pour la vie, si chaque pays n'est pas un camp.
Le progrès de la civilisation ne consiste pas tant à restreindre le rôle du gouvernement qu'à le mieux déterminer. Sous saint Louis, on perçait d'un fer chaud la langue des blasphémateurs, mais il n'y avait pas de conseil de salubrité qui prît des mesures pour gêner la circulation des maladies contagieuses; on arrêtait le péché, on laissait passer la peste! Les anciens règlements fixaient la longueur et la largeur des pièces d'étoffe que tissaient les artisans ; on tenait moins à ce que les enfants fussent instruits. Les sujets du sultan sont à beaucoup d'égards les plus libres des hommes, car l'autorité ne s'inquiète guère de leurs actions; la Turquie est-elle pour cela plus civilisée que la France ?
Si nous demandons que l'État tienne la jeunesse dans sa main, c'est uniquement au nom de la sécurité nationale. Nous ne croyons pas qu'il ait mission
de sauver les âmes par charité, ni de faire régner la vertu par philanthropie ; mais il a mission de sauver notre indépendance.
On dit que la démocratie est incapable d'un effort énergique et soutenu. Pour Ténergie, nous avons déjà remarqué qu'un peuple qui se gouverne luimême en peut déployer autant ou plus qu'un peuple gouverné par un homme ou dominé par une classe. Les petites cités de la Grèce ont fait des prodiges. Rome ne perdait rien de sa vigueur à mesure que les plébéiens conquéraient l'égalité. Les communes de Flandre tinrent en échec des rois; les cantons suisses, des empereurs.
Dans les temps modernes, deux grands exemples montrent ce que peut la multitude, quand elle est animée d'une passion vive et d'un patriotisme résolu. La Convention fit tête contre l'Europe coalisée, malgré l'émigration des officiers, malgré la guerre civile, au milieu d'un bouleversement social qui semblait avoir détruit tout moyen de résistance. Nous avons vu les États-Unis, qui n'avaient point d'armée, se couper en deux nations militaires. Le Nord et le Sud ont également forcé notre admiration.
Ce que^prouvent les faits, la raison l'indique. Un prince ou un sénat craindrait de trop demander, de dépasser la limite; dans la démocratie, c'est le môme peuple qui exige un effort et qui le fait, qui marque le but et qui y marche, qui veut et qui agit. Une nation démocratique sait qu'elle combat pour ellemême, qu'elle est en cause ou en péril. Entre elle et la patrie, il n'y a pas un gouvernement indépendant qui s'interpose, qui prenne pour lui ou sur qui Ton rejette la responsabilité des fautes et la honte des défaites. Ajoutons que sous le régime pg
mulation est plus forte ; chaque citoyen pèse sur son voisin, le surveille, Tempêche de se dérober à son devoir; on s'entraîne réciproquement. Le lâche et l'égoïste n'ont point de refuge.
Il est vrai qu'en 1870 cet élan ne fut pas irrésistible. Mais aussi l'inégalité était devenue par trop flagrante L'armée de Sedan était prise, et l'armée de Metz bloquée; on n'avait plus ni cadres ni armes. La démocratie est entrée en ligne trop tard. Les chefs militaires manquaient de confiance, et les chefs civils ont parfois manqué d'énergie. Car les premiers croyaient tout perdu ; les seconds ne se sentaient pas soutenus par l'espérance. Le malheur nous accablait à force de nous surprendre. Si l'oix veut constater combien la volonté d'un peuple peut faire de miracles, il faut relire l'histoire de notre première révolution. Les déclamations qui nous choquent ont été l'expression d'un sentiment vrai dans son exaltation ; les fureurs qui nous révoltent ont été les tressaillements d'une fièvre qui triplait les forces de la France. Le comité de salut public a été bien plus puissant que Louis XIV. Napoléon lui-môme, avec son gouvernement absolu, avec son administration parfaite, avec sa gloire et son génie, n'eût jamais obtenu de la nation ce qu'en obtinrent les conventionnels.
Nous avons bien sous les yeux le spectacle d'une monarchie qui a su organiser l'Allemagne et ^la porter au plus haut point d'énergie. Mais il a fallu pour cela une race pliée de longue date à l'obéissance, un souverain modèle, un grand homme d'État secondé par des collaborateurs dignes de lui. Il a fallu des circonstances inouïes, l'élan d'un peuple dispersé qui veut arriver à l'unité, la patience et la fermeté d un peuple pauvre chez qui l'ipstruction est fort répan-
due, et enfin des adversaires incapables autant qu'imprudents; toutes les faveurs de la Fortune. D'ailleurs on connaît la force offensive de l'empire germanique; on ne connaît pas sa force défensive. On sait comment il pousse ses succès; on ignore comment il supporterait la défaite. Ce n'est après tout qu'une exception, et nous ne prétendons pas établir une règle absolue.
On accorde sans trop de peine qu'une démocratie est capable d'un effort vigoureux, mais on conteste qu'elle soit capable d'un efTort continu. Or, pour bien faire la guerre, il faut maintenant l'avoir bien préparée. La fièvre ne dispense plus de ces sacrifices répétés et réguliers qu'impose seule la prévoyance : cette vertu n'est-elle pas le propre des bommes d'État, le privilège des classes politiques et dirigeantes ? La multitude a ses heures d'enthousiasme, mais l'enthousiasme n'est qu'un accès. La paix une fois rétablie, les flatteurs et les utopistes affirment qu'elle sera éternelle, et ils se font croire : comment résister à cette commode illusion, à d'agréables sophismes, sans le secours d'une philosophie solide et d'une connaissance approfondie de l'histoire? On aurait besoin de suite dans les idées, de constance dans les plans, et la démocratie est naturellement capricieuse. Elle prend vite en dégoût les hommes qui exigent trop d'elle ; elle aime à changer de moyens, de procédés, d'fnstruments, môme quand elle ne change pas de but. Que vaudraient maintenant les républiques de l'antiquité, les communes de Flandre ou de Hollande, contre un État solidement organisé, gouverné par une volonté immuable? Pour dompter cette Grèce si fière et si belliqueuse, il n'a fallu à doine qu'un roi.
Ainsi parlent les pessimistes ; voyons ce qu'on peut leur répondre.
Remarquons d'abord que la démocratie française n'est point niveleuse. Elle renferme dans son ample sein des classes conservatrices qui peuvent maintenir des traditions, garder le dépôt d'une pensée politique, défendre contre les caprices du présent les droits du passé et de l'avenir. Si le suffrage universel échappe à l'influence de cette aristocratie naturelle pour tomber sous la domination des politiciens, ce sera par la faute des hommes qui ont tant de moyens d'action, et qui les dépensent à essayer de barrer le courant au lieu de le diriger. Malgré l'imprudente résistance qu'une grande partie des classes dirigeantes a opposée au nouveau régime, le peuple français n'est pas encore prêt à subir le joug des démagogues de profession. Il tient toujours àtrouver ou à supposer, chez ses représentants et ses chefs, des lumières, une compétence, une supériorité réelle que les courtisans de la foule auront de la peine à simuler. Quoi qu'on en dise, les charlatans n'ont la partie belle que quand on leur quitte la place.
Nous vivons sous le régime parlementaire, et un gouvernement parlementaire n'est jamais si instable qu'on le prétend. Les majorités s'organisent, adoptent un programme à peu près fixe, des chefs éprouvés, des habitudes d'esprit et d'action. Hors les temps de révolution, et nous ne faisons pas ici l'apologie de la démocratie révolutionnaire, les Assemblées qui se suivent se ressemblent fort, et les crises électorales ne mettent en question qu'un assez petit nombre de maximes et de tendances. Il y a des idées et des passions nationales qui sont communes à tous les partis sérieux, et qui survivent à leurs batailles
périodiques, quels que soient le vainqueur et le vaincu.
Entre la tradition, qui devient aisément la routine, et l'esprit d'innovation, qui peut dégénérer en folle inquiétude, il y a partout une lutte éternelle ; chaque peuple s'approche ou s'éloigne perpétuellement du point précis oîi ces deux forces sont dans un juste équilibre, oti les abus succombent sans que les institutions utiles soient déracinées. Il ne semble pas que jusqu'ici notre démocratie soit tombée dans l'excès de la mobilité. La tradition en toutes choses est défendue chez nous non-seulement par les classes conservatrices de la société, mais par des corps puissants et vivaces. La législation et la jurisprudence sont confiées à une magistrature dont on changera l'esprit politique plus facilement encore que l'esprit juridique. L'armée et la marine, avec leur hiérarchie, leurs règles d'avancement, leur unité d'instruction, résisteraient à plus d'une tempête. L'administration marche dans notre pays même quand tout paraît devoir s'arrêter. L'Université propage sans cesse des notions, des sentiments et des goûts qui varient bien lentement. A force de ne voir que la partie mobile de la vie publique, objet des discours de tribune et des articles de journal, on oublie tout ce qu'il y a, derrière ce décor roulant, d'activité tranquille, de labeur persistant, de développement régulier. On oublie combien, à côté de l'arène politique, il y a de travailleurs qui creusent leur sillon tout droit sans se retourner au bruit ni s'émouvoir du vent qui souffle.
Nous avons dit plus haut en quoi les leçons de la Fortune avaient été mal comprises ; nous avons énuméré les causes qui affaiblissent la salutaire impression de nos désastres. Cette impression subsiste pour-
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. 38i
tant : elle est encore as^ez forte pour que la France républicaine pense autant aux deuils d'hier, aux périls de demain, qu'y penserait une monarchie. Nous ne sommes pas encore las des sacrifices que nous nous sommes imposés ; le budget de la guerre ne se marchande pas encore; le service obligatoire entre de plus en plus dans les mœurs. Si l'opinion publique est portée à réclamer un moins long séjour sous les drapeaux, c'est en s'appuyant sur l'exemple de l'Allemagne. On ne demande point cet allégement sans admettre la compensation d'une éducation plus militaire. Les législateurs et les hommes d'État obtiendraient aisément, en échange d'une concession sur la durée du service, que la population se prêtât de bon cœur à la réforme de l'éducation.
C'est en agissant sur la jeunesse que l'on achèvera de fixer et d'afî'ermir le sentiment qui s'est emparé de nous dans nos revers. Le principal objet de tout citoyen qui a mission de façonner les générations futures doit être deleur transmettre la passion patriotique dont nous avons été saisis. Rien n'y servira plus que l'instruction militaire donnée aux enfants et aux adolescents. De bonne heure l'idée du devoir civique prendra possession de leurs âmes : ils comprendront la grandeur de leur patrie et la gravité du péril en voyant tout ce qu'on exige d'eux au nom de la patrie, tout ce qu'on accomplit de travaux pour écarter le péril. Nous aimons ce qui nous coûte, et le devoir auquel on nous a matériellement préparés nous trouve moralement prêts. Quand tous les électeurs seront des soldats exercés, conservant un agréable souvenir de leurs premiers exercices, on n'aura pas à craindre que la démocratie prête l'oreille aux flatteurs qui lui conseilleraient de désarmer la France.
Aujourd'hui encore le régiment laisse dans les esprits un assez triste souvenir. Il n'en sera peut-être pas ainsi quand les conscrits n'arriveront plus à la caserne avec cette gaucherie et cette ignorance qui les condamnent à un si pénible apprentissage. Leurs rapports avec les chefs seront moins tendus, sans que le respect et l'obéissance soient pour cela relâchés. Tocqueville estime que dans les armées démocratiques la discipline doit être moins sévère. Il suffit qu'elle soit moins revêche. Les soldats, plus éclairés, seront moins punis, tandis qu'ils comprendront mieux la nécessité d'une règle. Les sous-officiers, mieux traités, mieux payés, plus considérés, montreront moins de rudesse, et n'éprouveront plus le besoin de se venger de leurs misères sur leurs inférieurs. Les officiers se rendront de jour en jour mieux compte de ce qu'il? ont à faire pour entretenir chez les hommes un patriotisme que ne puissent plus corrompre le dégoût et l'horreur de la vie de caserne.
Car la vie de caserne doit changer d'aspect dans une démocratie militaire. Quand les conscrits n'auront plus à apprendre les éléments du métier, ils ne seront retenus sous les drapeaux que pour remplir un service public et subir un dernier entraînement. Il leur restera plus de loisir pour perfectionner leur instruction civile. Les sous-offîciers se rendront capables des emplois que la loi et la coutume leur réserveront de plus en plus. Ceux qui ne seront pas destinés aux chemins de fer, aux postes et télégraphes, à l'enseignement, se prépareront au commerce, à l'industrie, à l'agriculture. Peut-être aussi les simples soldats trouveront-ils le moyen d'achever l'apprentissage de leur profession. Ce sujet est sans doute trop neuf et trop vaste pour que nous l'a-
bordions ici. Mais il nous semble que, le jour où récole sera le vestibule de la caserne, la caserne deviendra aisément la continuation de Fécole.
Il importe en effet que le développement de nos institutions militaires ne nuise pas aux progrès de rindustrie. On se plaît à opposer les sociétés industrielles et les sociétés militaires comme deux types non-seulement distincts, mais contraires ; un illustre philosophe de notre temps fait, de cette opposition même, un des dogmes de la science politique. Mais la réalité a plus de souplesse que la doctrine, et la nécessité concilie bien des contradictions apparentes. Sous le régime du service septennal et de la séparation absolue de Tarmée et du peuple, la défense nationale paraissait gaspiller bien des forces utiles. On ne parlait que de bras enlevés à la charrue, que d'intelligences condamnées à l'oisiveté ou à la stérile et mécanique activité des camps et des casernes; on regrettait à la fois les hommes et les millions que dévoraient la guerre et son budget. Pour les millions, c'est à coup sûr une perte, mais les frais d'assurance ne sont jamais trop lourds quand ils sont nécessaires. Quant aux hommes, ils ne sont point tant sacrifiés. La vie militaire peut être une bonne préparation à la vie civile. On n'en travaillera que mieux quand le sentiment du péril aura rendu plus forte, plus saine, plus complète l'éducation de la jeunesse, quand tout le monde reconnaîtra que préparer la guerre et faire des hommes, c'est la même chose. En fait, nos efforts pour reconstituer la défense du territoire, après des désastres ruineux, ne paraissent pas avoir beaucoup ralenti notre activité industrielle. On peut affirmer que jamais le service militaire ne coûtera aux générations nouvelles aussi cher que la débauche. Au pre-
mier abord il semble que, toutes choses égales d'ailleurs, un peuple qui n'a point de frontières à garder doive vaincre, sur le champ de bataille de la production, un peuple qui consacre à son armée tant de trésors et de travaux. Mais cette réserve, « toutes choses égales d'ailleurs, » ne trouve guère son application dans la réalité. Ce n'est pas le lieu d'examiner si les vertus guerrières ne sont pas utiles dans toute lutte pour l'existence, sans excepter les luttes pacifiques. Constatons seulement qu'aujourd'hui les États-Unis seuls jouissent pleinement d'une paix sans péril et d'une sûreté sans frais. En Europe, nous avons tous nos charges. La Belgique ne se fie pas à sa neutralité ; l'Angleterre a sa marine^ ses colonies, son influence à maintenir, une armée peu nombreuse, mais qui coûte cher, et les dettes contractées dans les guerres d'autrefois. L'Allemagne nous craint presque autant qu'elle nous fait peur, aussi gênée que nous par la paix armée.
Ceux qui pensent qu'il est plus facile à un État monarchique et aristocratique qu'à une pure démocratie de se donner une forte organisation militaire, cèdent sans trop de peine sur les soldats, mais ils se rabattent sur les officiers. Ils font remarquer que les officiers ont besoin d'être soutenus dans leurs efforts par l'espoir d'un assez prompt avancement. Un souverain peut conserver un chefd'état-majorpermanent qui distingue les jeunes gens d'élite, les suive et les pousse dans leur carrière. La démocratie, au contraire, si nous en croyons Tocqueville, tend à rendre l'avancement uniforme, à faire prédominer l'ancienneté, qui plaît aux hommes médiocres, mais qui éteint le zèle, décourage et éloigne les talents. D'autre part le métier militaire, n'étant jamais un moyen de parvenir à la
fortune, a peu d'attrait dans une société où, faute d'une aristocratie de naissance et de cour, c'est surtout la fortune qui classe les hommes et qui donne à Tamour-propre les satisfactions les plus recherchées. De là la rareté des vocations, la décadence intellectuelle et sociale du corps d'officiers, et par suite un rapide afTaiblissement de l'armée.
Voilà l'objection dans toute sa force. Elle n'est pas méprisable, mais elle n'est pas péremptoire et ne s'applique pas à la France aussi bien qu'aux États- Unis. Il y a chez nous des riches et des nobles, et ce n'est pas l'aristocratie qui nous fait défaut; tant que l'oisiveté ne sera pas tout-à-fait à la mode, les vocations continueront d'abonder parmi les jeunes gens qui n'ont pas leur fortune à faire. Elles ne manqueront pas non plus parmi les classes peu aisées, si l'opinion sait honorer l'épaulette. C'est une question de mœurs, et nos mœurs actuelles sont encore rassurantes à cet égard. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que la nation cessât de s'intéresser à son armée; avant que nous ayons changé de caractère, nous aurons sans doute changé de situation, et notre patrie sera perdue ou sauvée. Il ne semble pas que l'amour des distinctions extérieures, des titres qui grossissent le nom, des costumes, des galons et des rubans, soit près de s'éteindre chez aucun peuple de langue latine.
Quant à l'avantage qu'auraient les monarchies de préparer la guerre avec plus de suite, de mieux discerner et de mieux récompenser les talents, nous aurions tort de prendre pour une règle générale l'exemple de telle monarchie contemporaine dont la Fortune a largement récompensé le mérite. Les gouvernements personnels ont leurs caprices ; nous ne
voyons pas que sous Louis XV les généraux aient été mieux choisis que sous la première République. Il est bon qu'une armée ait un chef permanent, qui sache distinguerles bons officiersde tous grades. Mais cet homme rare est un don du ciel ; où il existe, il se fait sa place ; où il n'existe pa$, la volonté du prince ne suffit pas à le créer. Une erreur du souverain peut livrer pour vingt ans toute une armée à la domination des gens médiocres. Peut-être aussi trouvera-t-on chez nous quelque remède ou quelque palliatif contre rinstabi-, lité ministérielle en ce qui regarde Tarmée et la marine.
Ce ne sont donc pas des mots vides de sens que ceux-ci : a La France peut et doit être une démocratie militaire. » Un grand peuple a toujours en soi de quoi vivre, de quoi résister, de quoi lutter. Ce ne sont pas les ressources qui lui font parfois défaut, mais la volonté de les mettre en œuvre. Ce n'est pas non plus la forme de son gouvernement qui peut raffaiblir, si cette forme est naturelle, si elle répond aux mœurs et aux conditions présentes, si elle sort des entrailles de la société. Une société profondément monarchique serait affaiblie par une constitution démocratique, et réciproquement. Mais, quand la constitution n'est autre chose que le tempérament même de la nation, elle développe l'énergie nationale, loin de la restreindre.
Quant à la volonté, nous l'aurons si nous avons une claire vue des dangers qui nous menacent. L'illusion seule entretient la mollesse. Les individus peuvent apercevoir le péril et s'y laisser aller, mais non les peuples. La volonté d'un peuple est une moyenne ; pour que la France se refusât aux sacrifices nécessaires, il faudrait que la moyenne du caractère fran-
çais fût tombée bien bas. Quels que soient nos défauts, nous sommes encore laborieux et courageux. Il y a chez nous des paresseux incapables d'un rude effort, mais la paresse n'est pas un vice national. Nous supportons sans broncher le poids d'un lourd budget; nous avons accepté sans murmure les charges de la nouvelle loi de recrutement. Tout ce qu'on nous demandera au nom de la, patrie, nous le donnerons de bon cœur, pourvu que nous sachions que c'est bien de la patrie qu'il s'agit.
Nous ne pouvons nous faire illusion que sur la gravité du péril ou sur nos propres forces ; nous n'avons à craindre qu'une fausse sécurité ou un amour-propre excessif. En ce qui regarde les choses de la guerre, ce n'est plus par la vanité que nous péchons. Le rêve de la paix perpétuelle, de la République universelle, est plus à redouter. Le meilleur remède contre cette séduction, c'est la connaissance de l'état réel des esprits au dehors. Faisons en sorte que chez nous la multitude soit de jour en jour mieux informée de ce qu'on fait, de ce qu'on dit et de ce qu'on pense audelà de nos frontières. Héritier du pouvoir que possédaient les souverains et les aristocraties, le suffrage universel hérite de leur responsabilité. Quand l'opinion est reine, une reine qui gouverne sans tuteur ni Mentor, il faut qu'elle soit la science.