‹ Le peril nationalChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Puisque Tenjeu de la guerre s'est accru, il faut se préparer plus sérieusement que jadis, sous les peines les plus terribles. Mais cette nécessité dérive des conditions de la guerre moderne autant que des périls de la défaite.

Autrefois chacun des belligérants, en cas d'insuccès, avait du temps et beaucoup de réserves. Autrefois le vainqueur avançait lentement. Le plus souvent une victoire ne procurait que la liberté de faire un siège. Une petite ville bien fortifiée était le prix d'une campagne heureuse. La prise de Namur suffisait à la gloire d'une année, et offrait aux poètes lyriques une matière qu'ils jugeaient riche. Nos rois ont bien des fois tiré l'épée ; ils ont, par eux-mêmes ou par leurs lieutenants, subi bien des défaites. Cependant nous n'avons presque jamais été envahis, sauf dans nos luttes contre les Anglais. Pendant plus d'un demi-siècle, on vit toute une série d'armées françaises s'aller perdre en Italie, sans que notre pays en souffrît beaucoup. Les règnes de Louis XII, de François I" et d'Henri II furent peut-être les plus prospères de notre histoiic monarchique. Quand on ne lit que le récit des guerres d'ItaJie, on est tenté de croire que la France devai!

être épuisée; mais ces milliers de combattants que nous enlevait de Tautre côté des Alpes le fer ou la fièvre, étaient en grande partie des Allemands, reîtres et lansquenets, des Suisses, des aventuriers italiens. Notre noblesse seule se prodiguait; le corps de la nation ne subissait point de saignée douloureuse ou accablante ; il ne souffrait que de Taccroissement des impôts. Encore une favorite coûtait-elle plus cher qu'une campagne.

Aussi nos pères étaient-ils peu émus des dangers que les désastres extérieurs faisaient courir à leur pays. L'équilibre européen pouvait être gravement dérangé sans que les Français, sauf peut-être un petit nombre d'hommes d'État, fussent en proie à l'inquiétude. Les guerres de l'ancienne monarchie n'ont pas laissé de souvenirs populaires. Les défaites ont été vite perdues de vue. La nation n'a pas gardé l'impression d'une de ces catastrophes qui auraient dû, à ce qu'il semble, marquer leur empreinte sur l'esprit français. Si Ton a si aisément oublié, c'est que le coup n'avait pas été rude. Nos manuels d'histoire, tout pleins de victoires et de revers, répondent sans doute bien mal à la vie réelle des générations qui ont passé à côté de ces grands événements avec une sérénité voisine de Tindifférence.

Les gouvernants eux-mêmes, s'ils faisaient des calculs à longue échéance, ne mettaient cependant pas l'organisation de l'armée au premier rang de leurs soucis. En temps de paix, les rois étaient bien plus occupés d'étendre leur autorité, d'étouffer la résistance de la noblesse ou des Parlements, et surtout de remplir leurs coffres toujours vides. La question financière tient dans notre histoire une plus large place que la question militaire ; nous connaissons mieux le nom

LA PRÉPARATION NÉCESSAIRE. 6i

des surintendants que celui des secrétaires d'État à la guerre. Louvois est une glorieuse exception, mais c'est une exception. 11 y eut pourtant un moment, après les hontes inouïes delà guerre de Sept Ans, où les idées de réforme qui nous possèdent aujourd'hui travaillèrent chez nous les esprits éclairés, car il était dans la destinée de la France et de la Prusse de se punir et de se réveiller Tune l'autre de leur torpeur alternative. Hâtons-nous de dire que cet effort est sorti de notre mémoire. Nous ne voyons dans les années qui ont précédé la Révolution que ce qui a préparé la Révolution. M. de Guibert a mieux échappé à l'oubli par les lettres de M"® de Lespinasse que par un traité de tactique, qui, cependant, fut un titre plus sérieux à l'attention de la postérité, si nous en croyons les juges compétents. Si cet élan patriotique de la fin du règne de Louis XV et des premiers temps de Louis XVI a laissé si peu de traces dans les esprits, c'est qu'il était inspiré par le désir de venger de grandes humiliations, non par le besoin d'écarter de grands périls.

On avait jadis tant de ressources, même dans la défaite ! Assurément la France était bien moins peuplée sous Louis XIII que de nos jours. Mais, lorsqu'on mettait en ligne des armées de vingt ou trente mille hommes, on pouvait en refaire une dizaine avant que la matière manquât. Gomme l'ennemi occupait peu de terrain, le recrutement n'était jamais entravé par lui. La multiplicité des sièges, la lenteur des opérations, la difficulté des approvisionnements, faisaient perdre au vainqueur plus de monde par les maladies que par le feu, de sorte que le vainqueur fondait pendant que le vaincu se relevait. D'ailleurs celui-ci pouvait, en un besoin extrême, changer le caractère de la lutte, la ren-

dre tout à coup nationale par un appel éloquent au sentiment populaire. Trois fois les Espagnols, en prenant Saint-Quentin sous Henri II, Amiens sous Henri lY , Corbie sous Louis XIII, semblèrent s'ouvrir la route de la capitale, et jetèrent Talarme dans Paris ; trois fois ils s'arrêtèrent comme effrayés de leur succès. Avaient-ils aperçu, derrière les armées dispersées et les remparts abattus, l'ombre menaçante d'un adversaire alors invincible , le peuple se levaat contre l'envahisseur 7 La Fronde qui nous désarmait ne nous fit perdre qu'une partie de nos conquêtes. La guerre de la succession d'Espagne ne fut pendant sept ou huit ans qu'un long enchaînement de désastres. Mais les Pays-Bas espagnols, une bande de terrain qu'aujourd'hui l'on franchirait en trois jours, occupèrent les alliés et amortirent la fougue d'Eugène et de Marlborough. Sous Louis XV, tant de honteuses défaites laissèrent intact notre territoire européen. Même après les revers qui marquèrent l'année 1793, malgré la guerre civile, la Convention fit tête, et se mit en mesure de reprendre l'offensive.

Depuis Napoléon, les choses ont bien changé. Seuls avant lui les Suédois, Gustave-Adolphe et ses lieutenants, puis Charles XII, avaient eu cette promptitude et cette ardeur à courir sur les capitales ennemies, comme l'oiseau de proie qui saute aux yeux de sa victime. Ils avaient en somme assez mal réussi. La prudence exigeait qu'on cheminât pas à pas. Les routes étaient mauvaises, les approvisionnements difficiles ; on n'avait pas assez de réserves pour garder ses communications. Les petites armées d'autrefois, dès qu'elles poussaient une pointe un peu hardie , se sentaient perdues en pays hostile ; un soulèvement sur leurs derrières, une surprise de cavalerie, pouvait

les couper et les compromettre ; une mauvaise saison les ruinait.

Bonaparte inaugura Tère des invasions à fond. Ses troupes étaient nombreuses et ses victoires complètes. Il ne laissait pas respirer ses vaincus ; il avait assez de réserves pour assurer au besoin une retraite d'ailleurs peu probable. Il n'eût cependant pas entièrement bouleversé les conditions de la guerre, si les armées n'étaient devenues bien plus considérables, car le génie ne se transmet pas aux imitateurs. Mais il y a maintenant bien moins de forteresses. Gomme il est aisé désormais, grâce à la portée des canons, de bombarder les villes sans travaux d'approche, toute place qui n'est pas très-solide n'est qu'une souricière. L'assaillant peut avancer plus vite, investir ou masquer le petit nombre de points dont il n'est pas maître, et se répandre comme un déluge. Les populations sont presque partout trop riches et trop denses, et les communications trop faciles, pour qu'il soit possible de faire le désert devant un conquérant, pour qu'on ose seulement l'essayer. Ainsi au xviii® siècle la partie se jouait en détail, et le perdant pouvait demander dix fois sa revanche : dans la seconde moitié du xa* siècle on est assommé d'un coup , et l'on peut n'avoir pas une seule revanche à tenter.

Tout contribue à prouver la nécessité d'une préparation plus complète. La guerre se fait plus vite ; elle se déclare aussi plus vite, et s'engage sans retard. Dans l'antiquité , les Athéniens et les Thébains prenaient les armes et marchaient à l'ennemi en quelques heures; il le fallait bien, car une armée thébaine pouvait être en quelques heures aux portes d'Athènes, et réciproquement. Les Romains des premiers temps de la République formaient un peuple de soldats tou-

jours prêts à quitter au premier signal le Forum ou la charrue ; car les Sabins ou les Étrusques, les Samnites ou les Volsaues descendaient de leurs montagnes ou sortaient de leurs cités avec la soudaineté d'un orage. Nous sommes presque revenus à la condition des anciens. Grâce à la vapeur et à l'électricité, grâce à la centralisation du pouvoir et à l'organisation des forces militaires, nos grands États se touchent sans être séparés comme il y a cent ans par ces lignes de forteresses qui amortissaient tous les chocs. Il y a encore des forteresses, mais on les tourne si vite! Un peuple peut maintenant se jeter sur un peuple comme un homme se jette sur un homme, et le prendre à la gorge.

Ces masses armées, qui dépassent les hordes d'Attila et de Gengis-Khan , ont besoin d'une stricte discipline, comme ces machines immenses, chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, dont toutes les pièces sont ajustées avec tant de précision, maintenues avec tant de force, géants qu'un nain conduit d'un doigt, mais chez qui le moindre faux mouvement produit surle-champ ou la paralysie ou l'explosion. Il importe que les gouvernements aient un corps d'officiers pour encadrer cette multitude, que chaque recrue ait sa place marquée d'avance, que la mobilisation se fasse avec une promptitude extrême et un ordre parfait. La machine doit se mettre en branle sans retard, et rouler sans frottement, bien qu'on ne puisse la faire manœuvrer d'avance, sinon dans quelques-uns de ses rouages, et dans des conditions qui répondent mal aux nécessités de l'action réelle. Et quels magasins pour armer, équiper, approvisionner cette foule! Dix légions romaines entrant en campagne exigeaient moins de matériel qu'une seule division française. Il

était plus facile de fabriquer des arcs ou des balles de fronde que des cartouches à percussion centrale, et une pique est plus vite forgée qu'un chassepot.

Si la préparation de la guerre est aujourd'hui plus nécessaire et plus compliquée, elle doit aussi être plus générale. Quand on ne mettait aux prises que des armées, il suffisait de préparer des armées. Maintenant il faut préparer la nation. Nous ne parlons pas seulement des services accessoires , inconnus à nos pères, comme les chemins de fer qui doivent hâter la mobilisation, faciliter l'entrée en campagne ou la résistance à une invasion, permettre un changement de front, un mouvement tournant, une prompte retraite sur un camp retranché ou sur une ligne de défense. Nous ne parlons pas des télégraphes, du service médical, des fournitures de vivres, du recrutement animal de la cavalerie, de l'artillerie, du train. Nous parlons de la prépaiation intellectuelle et morale autant que technique des hommes appelés à combattre, c'est-à-dire de toute la portion virile de la nation.

Il suffisait aux gouvernements d'autrefois que les militaires de profession fussent instruits, exercés et entraînés. Le reste de la population importait peu. On avait toujours le loisir d'enlever un homme à la charrue, par la persuasion ou la force, et d'en faire un soldat. Sous le drapeau il prenait l'esprit de corps; on lui inculquait assez vite les habitudes et les connaissances dont il avait besoin pour faire son devoir. D'ailleurs on ne soupçonnait pas que l'éducation de la jeunesse et la direction donnée à l'esprit public eussent grande influence sur la fortune des armes et sur la destinée du pays. Si Louis XIV faisait chanter sa gloire, c'est qu'il aimait l'encens ; il ne pensait pas que les chefs-d'œuvre de la littérature officielle fussent

des engins de guerre. L'épître de Boileau sur le passage du Rhin ne ressemble pas plus aux Élégies de Tyrtée ou aux Perses d'Eschyle par le but que par la forme. Dans le concert de louanges qui retentissait sans cesse autour du Roi-Soleil, on ne trouve pas une note qui eût pour objet d'éveiller un sentiment belliqueux ou patriotique dans l'âme d'un soldat ou d'un paysan.

Hier encore on voyait dans les recrues une matière informe, que le caporal instructeur devait dégrossir et façonner. On ne s'inquiétait point des sentiments que le futur grenadier apportait dans la caserne : pourvu qu'il fût docile, le reste regardait ses chefs. La vie militaire et la vie civile étaient séparées par un large fossé; on ne passait pas alternativement de l'une à l'autre; on ne s'exerçait pas dans l'une à remplir les devoirs de l'autre. La guerre était un métier pour le soldat plus que pour l'officier, qui pouvait être un homme de cour, et qui habitait Paris ou Versailles dans l'intervalle des combats. Le sergent La Ramée était toujours sergent et toujours La Ramée ; le duc de Saint-Simon n'était colonel que pendant la campagne; dès que son régiment était rentré dans ses quartiers, il regagnait son poste d'observateur, et prenait des notes sur ses contemporains, ou briguait l'honneur de tenir le bougeoir au coucher du roi.

Le service obligatoire a comblé le fossé. Tout citoyen valide est doublé d'un soldat ; tout soldat est appelé à rentrer prochainement dans la vie civile, pour en sortir soudain si la patrie a besoin de son bras. De là, la nécessité d'un entraînement universel et périodique. Un bon ministre de la guerre doit savoir ce que valent, non-seulement les hommes actuellement entretenus sous les drapeaux, mais aussi ceux

qui labourent la terre, ceux qui travaillent dans les usines, ceux qui sont assis derrière un comptoir. 11 est probable qu'on ne s'arrêtera pas au point où Ton est arrivé, qu'on apercevra de mieux en mieux les rapports étroits qui lient un bon système d'éducation publique à un bon système de défense nationale. A cet égard, lei^ anciens nous ont laissé des exemples dont il y a peut-être à profiter. Sparte, il est vrai, était trop exclusivement dominée par des préoccupations belliqueuses ; mais les Athéniens, qui ne passent point pour avoir donné dans le même excès, élevaient cependant leurs fils en vue de leurs futures obligations militaires. Il en était de même à Rome. On s'étonnera un jour que chez les peuples modernes les .maîtres de l'enfance aient tenu si peu de compte des devoirs de la jeunesse.

Dans un siècle où l'on ne peut faire la guerre sans pousser sous les drapeaux tout ce qu'il y a de robuste dans la population virile, dans un siècle où l'instruction militaire, étant universelle , doit être rapide pour n'être pas ruineuse, les gouvernements accorderont une large part de leur attention à l'hygiène des corps et à l'hygiène des âmes. Montesquieu disait que la vertu est le ressort des gouvernements républicains. On dira et on prouvera qu'elle est le ressort d'une organisation militaire qui embrasse toute la nation. Quand un peuple devient une armée, un pays devient un camp ; l'idée du devoir s'élargit et se transforme. «11 faut faire non des bacheliers, mais des hommes, » s'écriait un ministre aux applaudissements de tout le pays. Mais qu'est-ce qu'un homme? Un travailleur, un citoyen et un soldat.

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