CHAPITRE PREMIER
Les Germains font irruption dans l'histoire la framée à la main. Leur première apparition est un débordement. Un instinct irrésistible les a toujours poussés vers les pays où le soleil est plus chaud et la terre plus grasse, vers les pays où croît la vigne. Ceux de nos concitoyens qui se consolent de tout avec des phrases, compareront nos voisins du nord-est à des animaux de proie. Il ne faut pas médire des animaux de proie ; ne Test pas qui veut. Si un Dieu présidait à la transmigration des âmes, s'il demandait à Tagneau qui meurt sous les dents du loup, à la colombe qui se débat entre les serres de Tépervier, sous quelle forme il leur plaît de renaître, Tagneau aimerait mieux être loup, et la colombe , épervier, que de revenir au monde du côté de ceux qu'on mange.
D'ailleurs les Gaulois et les Germains ne forment pas deux espèces différentes. Ce sont deux rameaux de la race aryenne. Les Gaulois sont arrivés les premiers
en Occident; ils ont pris possession de la meilleure terre; c'est la bonté .de la terre qui les a fixés, qui les a adoucis lentement. Entre Brennus et Arioviste, la différence est petite. Nos pères étaient blonds. Ils aimaient les aventures, la guerre et le butin; ils ont envahi FEspagne, Tltalie, la Bretagne, même les vallées de TElbe et du Danube, où ils s'établirent sans doute aux dépens de quelques peuplades primitives, dont l'archéologie préhistorique nous fera le portrait. Ils ont pillé Rome et Delphes, et ravagé l'Asie-Mineure. On ne voit pas que la civilisation de Rome et de la Grèce leur ait inspiré beaucoup de respect. Quand ils se sentaient trop nombreux, quand ils trouvaient leur pays trop froid, quand ils éprouvaient le besoin de se distraire, ils allaient demander à leurs voisins des terres, et le reste. L'invasion des Gaulois n'a rien à envier à celle des Teutons et des Cimbres.
Nous sommes entrés les premiers dans le monde civilisé; mais nous y sommes entrés par la porte basse , en vaincus et presque en esclaves. César n'est pas un apôtre; ce n'est pas par des discours qu'il nous convertit. Si l'introduction des mœurs romaines dans notre pays fut un bienfait, ce fut un bienfait chèrement acheté. Nous eûmes à supporter toutes les douleurs et toutes les humiliations de la conquête. Puis vint la décadence graduelle, tantôt lente et tantôt rapide, par laquelle tous les peuples soumis à Rome payaient la paix qu'elle leur donnait. Ces fiers Gaulois, qui avaient menacé le monde, et qui jadis ne craignaient que la chute du ciel , devinrent incapables de se défendre. Ils ne passaient plus la mer et les montagnes en quête d'aventures , mais la Gaule se dépeuplait. La ruche n'envoyait plus d'essaim ; elle se vidait. La barbarie avait été féconde; la civilisation était stérile.
Les cœurs et les corps étaient également atteints. On n'admettait même plus Fidée de se sauver soi-même, de vivre sans maîtres. L'empire se retirant, Glovis, avec une poignée de Francs, poussa devant lui jusqu'à ce qu'il heurtât d'autres Germains. Quelques siècles avaient changé la plus belliqueuse des nations en un faible troupeau, à qui il fallait des chiens pour le garder des loups, ces chiens fussent-ils eux-mêmes un peu loups.
Quand les Allemands d'aujourd'hui comparent leurs ancêtres aux nôtres, ils se gonflent d'orgueil. Nos historiens patriotes répondraient volontiers par la satire de la barbarie et le panégyrique de la civilisation. Sachons pourtant l'avouer : en ce qui regarde les premiers siècles de notre ère, les Allemands ont raison. 11 valait mieux être un demi-sauvage, vêtu de peaux, buvant l'hydromel dans une hutte enfumée, mais libre, mais fier, mais brave, qu'un élégant sénateur romain, tremblant de peur au milieu de ses esclaves, esclave lui-même, hier d'un proconsul, demain d'un Goth. Ces Gaulois dégénérés, habiles rhéteurs, poètes raffinés et médiocres, qui consultaient leurs évêques sur le choix de leurs maîtres, et qui se demandaient seulement s'ils porteraient les clefs de leur ville aux Francs idolâtres ou aux Visigoths ariens, ce sont peut-être nos aïeux, mais ce ne sont pas des aïeux dont nous ayons à nous vanter.
Les Germains firent donc ce qu'avaient fait les Gaulois, mais ils le firent plus tard et plus longtemps : ils envahirent les pays voisins. L'histoire des invasions germaniques va des Cimbres et des Teutons à Charlemagne. Les Cimbres et les Teutons, redoutables é.claireurs d'une armée qui devait mettre tant de siècles à forcer la barrière, furent, dit-on, chassés de
leurs demeures par un débordement de la Baltique. Cette excuse en vaut bien une autre, s'il faut une excuse en pareil cas. Ils remportèrent de grands succès, mais ils devaient mal finir. Eussent-ils pris Rome , ils n'auraient pas plus que les Gaulois du temps de Manlius résisté à la fois au ciel de l'Italie et au fer des Italiens. Le vieux monde n'était pas encore gâté.
Quelques années après Marins, César trouva encore les Germains en marche; mais il alla les chercher plus loin. Il détruisit la bande d'Arioviste, qui était entré en Gaule appelé par des Gaulois ; il extermina les Usipiens et les Tenctères, qui arrivaient par le Nord; il passa le Rhin et prit l'offensive. Les victoires de César marquent un temps d'arrêt dans l'invasion. Pendant un ou deux siècles, les rôles semblent changés : ce sont les Germains qui défendent leur indépendance. Sous Auguste, ils se firent encore craindre dans la vallée du Danube, et faillirent percer les Alpes Orientales; puis, jusqu'à Marc-Aurèle, ils luttèrent surtout pour leur propre liberté, presque toujours sur leur propre territoire. Drusus était un conquérant, Varus un proconsul. Cependant Rome renonça à l'offensiVe, se bornant à garder ses frontières. Elle avait atteint la limite de sa force expansive. Pour en finir avec la résistance des Germains, il eût fallu augmenter le chiffre des légions, envoyer des colonies sur un sol ingrat, sous un climat trop rude ; il eût fallu plus de persévérance que n'en pouvait obtenir une entreprise désapprouvée par Auguste et par Tibère. On laissa donc les Barbares du Nord à eux-mêmes; on se contenta de punir leurs agressions, et de souhaiter qu'ils fussent toujours divisés ; leur union faisait peur.
Tacite exprime et justifie ce vœu et cette inquiétude. Ce grand homme vit l'empire au comble de sa
puissance : il fut consul sous Trajan. La Germanie, dont on parlait comme d'une vaste contrée, était peu de chose au prix des immenses domaines de la Ville éternelle. Telle province soumise à la paix romaine, la Gaule ou l'Espagne, égalait la Germanie par l'étendue, la dépassait par la population et par la richesse. Que pouvait craindre la civilisation, ayant à la fois pour elle l'ordre et le nombre? Pourtant ce génie clairvoyant signala le péril. Les prévisions mélancoliques que Tacite laissait échapper n'étaient pas tout à fait un paradoxe, même de son temps. Rome doutait déjà d'elle-même; elle se sentait vieillir; la conscience de ses vices lui révélait la force de ses ennemis. Mais ce n'était encore qu'une crainte vague. L'historien des Césars, si pénétrant qu'il soit, n'est pas un Jérémie. Chez les peuples les plus présomptueux, on entrevoit l'avenir, on le devine à demi longtemps avatit d'y croire ; le sort avertit sans éclairer ; il y a des présages qui passent presque inaperçus, remarqués seulement de quelques esprits profonds, et aussi de quelques badauds, pessimistes par tempérament; la foule y reste indifTérente. Plus tard seulement, quand l'orage a éclaté, quand on écrit sur des ruines la philosophie du désastre , ces signes précurseurs reviennent à la mémoire, et les avocats de la Providence se chargent une fois de plus de démontrer que, dans ses plus terribles colères, elle n'a jamais volontairement trompé ni surpris personne.
C'est dans la Gei^manie de Tacite que les Allemands modernes vont chercher les titres de noblesse de leur race. Ils se fondent sur cette satire indirecte de la mollesse romaine pour exalter les vertus de leurs ancêtres. Ils trouvent dans cette peinture de la vie barbare le tableau d'une vie patriarcale et innocente;
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ils en feraient volontiers une bucolique. D'autres, au contraire, qui ont pour cela leurs raisons, jurent que Tacite n*a dépeint qu'un amas de brigands. M. Guizot, qui enseignait l'histoire avec impartialité dans un temps où le souvenir de vingt-trois ans de guerre et de deux invasions n'avait laissé que peu d'amertume dans le cœur des Français (nous étions encore trop contents de nous), M. Guizot a établi, par de nombreuses et piquantes citations empruntées aux modernes voyageurs et missionnaires, que la plupart des traits signalés par les historiens de l'ancienne Germanie, marquent tout simplement l'état barbare et l'état sauvage; les Sicambres ressemblaient fort aux Iroquois. Le meilleur commentaire de Tacite, ce sont les romans de Gooper.
Mais les Iroquois ont disparu ; les Sicambres ont donné à presque tous les peuples des rois et des nobles. Cette différence veut être expliquée. Il ne suffit pas de montrer que les naturels de l'Amérique devaient être détruits, comme ils l'ont été, par la poudre, le rhum et la petite-vérole, engins de guerre que l'antiquité n'a point connus. Sans doute les Romains n'avaient point sur leurs voisins l'avantage des armes à feu. Mais ne pouvaient-ils les corrompre et les empoisonner par le contact de leur civilisation, comme le contact de la nôtre corrompt et empoisonne tant de barbares modernes ?I1 y avait donc chez les Germains un principe de résistance qui a manqué aux Mohicans. Une race ne parvient pas à dominer le monde pendant de longs siècles, si elle ne porte en elle de quoi justifier sa grandeur. Un succès d'un jour peut être dû à l'efTort d'une heure de fièvre ; un succès durable n'est dû qu'à la vertu.
Oui, les Germains étaient vertueux, comme les R<?-
ROMAINS ET GERMAINS. Ti
mains l'avaient été, non pas sans doute à la façon et au gré des philosophes, des moralistes et des théologiens. Leur vertu n'avait rien de tendre ni de chrétien ; ce n'était ni Tamour de l'humanité, ni l'amour de la justice, ni le culte pur et désintéressé de ce que nous appelons le vrai, le beau et le bien; c'était quelque chose de dur et de fort, de farouche et de redoutable. Mais c'était de la vertu, du moins aux yeux de l'historien, qui cherche les raisons des événements, qui n'a pas le droit de rapporter au hasard les grandes révolutions, et qui se fait un devoir de motiver les arrêts du Destin.
La vertu, chez un être quel qu'il soit, c'est ce qui lui permet d'atteindre la fin que lui marque la nature ou la société. La vertu du cheval, c'est la docilité, la vitesse ou la force; la vertu du chien, c'est la fidélité, la vigilance, le courage, le flair. La vertu du législateur, c'est ce qui lui inspire de bonnes lois ; la vertu du magistrat, c'est ce qui lui dicte des jugements conformes au droit. La vertu donne à chaque espèce, à chaque variété, la victoire sur ses rivales. Si l'on considère le monde comme un champ de bataille que se disputent les peuples, on admettra que les plus vertueux sont par définition ceux qui conservent et élargissent leur domaine, ceux chez qui chaque génération assure le développement des générations suivantes.
A ce point de vue, les deux vertus les plus précieuses sont la fécondité et la bravoure ; la fécondité permet de réparer les pertes, de lutter contre les causes accidentelles ou permanentes de destruction ; la bravoure permet de repousser les attaques et de prendre l'offensive. La fécondité sans la bravoure ne sert qu'à perpétuer les races esclaves ; la bravoure sans la fécondité ne procure qu'une domination éphémère. Il va
sans dire que nous parlons d'une fécondité saine, d'une bravoure constante et enrôlée au service de la cause commune. A quoi bon faire pulluler des êtres chétifs? A quoi bon s'entretuer héroïquement ?
L'homme peut enfermer ses désirs, ses ambitions, ses passions dans l'enceinte de sa propre vie ; il peut être égoïste, ne point se soucier de ce que deviendront ses enfants, les enfants de ses proches et de ses concitoyens. 11 peut prévoir sans trouble que les fils des étrangers seront assis en maîtres à son foyer, posséderont la terre où il a vécu, que ses fils et ses neveux seront réduits à servir, à végéter ou à disparaître. A celui qui dit, tout haut ou tout bas : « Qu'importe le temps où je ne serai plus ! » on ne sait parfois que répondre. On ne le convaincra pas de son erreur ; on ne refera pas son éducation ; on n'éveillera pas dans son âme des sentiments dont la racine est desséchée. Tout au plus lui pourra-t-on demander s'il est bien sûr de ne pas moissonner lui-même ce qu'il aura semé. Mais l'historien, le philosophe, l'homme d'État, ont les yeux fixés sur l'avenir ; c'est pour l'avenir qu'on fait des lois, qu'on plante et qu'on bâtit ; c'est en vue de l'avenir qu'on élève les générations nouvelles. La politique et la morale voient, dans ce qui est, le germe de ce qui sera, dans le jour présent le résultat de la veille et la cause du lendemain. Elles visent au bonheur, non pas au bonheur de quelques-uns pendant quelque temps, mais au bonheur du plus grand nombre possible pendant le plus long temps possible. La morale subordonne les satisfactions personnelles et immédiates aux satisfactions durables et collectives; la politique subordonne l'intérêt des individus à l'intérêt de la nation, l'intérêt passager à l'intérêt per-
manent. L'homme est vertoeox quand il connaît cette subordination et y conforme sa conduite.
Nous voilà bien loind*Arminius et d'Alaric : le héros Chérusque, le conquérant Goth entreraient malaisément dans le cadre d'une définition qui convînt à notre siècle. Mais, dans la lutte pour l'existence, il n'est pas nécessaire d'être très-vertueux, il suffît d'être plus vertueux que ses compétiteurs. Sans doute les Germains ne raffinaient point sur le devoir. Us n'avaient probablement aucune idée des droits de l'État. Leur patriotisme même était inconscient, capricieux, indiscipliné. Leurs passions étaient fougueuses ; ils se ruaient au plaisir avec furie. Ils avaient de violentes querelles d'homme à homme, de tribu à tribu, de sanglantes rivalités ; on peut, à la lumière de la pure morale et de la politique moderne, faire leur satire aussi bien que leur éloge. Mais ils gagnèrent la partie parce que chez eux les femmes étaient chastes et les hommes braves.
La domination romaine a dépeuplé l'ancien monde. Des colonnes d'Hercule aux rives de TEuphrate , de la Clyde aux cataractes du Nil, cette grande machine pneumatique fait le vide pendant des siècles. Un amas de peuples est devenu un troupeau. La Gaule de Vercingétorix sera la proie de quelques milliers de barbares ; l'Espagne, qui a usé tant d'armées consulaires, se laissera prendre à qui voudra, Visigoths, Suèves, Vandales. Les plus forts d'entre eux, les Visigoths, n'ont pas su défendre la Gaule du sud contre Glovis ; une bataille les a rejetés de la Loire aux Pyrénées. L'Italie est presque déserte. La Grèce n'a plus que des bourgades. L'Egypte, cette fourmilière, se change en solitude ; Thèbes aux cent portes est la capitale des ermites. L'IUyrie et la Pannonie, qui furent pour Rome
une réserve, ayant été conquises les dernières, seront occupées par des Slaves , et cela sans bruit et sans lutte ; ils y entreront comme dans une maison abandonnée.
Cette dépopulation n'est pas la conséquence de l'invasion des barbares : elle en est la cause. 11 n'y avait plus de soldats, parce qu'il n'y avait plus d'hommes. La domination romaine a étouffé dans l'humanité l'instinct de la conservation et l'instinct de la reproduction ; elle a fait baisser le prix de la vie. Elle a suspendu les effets de cette loi universelle en vertu de laquelle toute espèce tend à multiplier. Elle a été pire que la peste et la famine. L'homme complet est citoyen, soldat et père. Rome a supprimé le citoyen; elle a fait du service militaire un métier qu'on fuyait; elle a dégoûté ses sujets de la paternité. Attila fut dans la main de Dieu un marteau moins lourd.
Ce n'est pas que les empereurs aient mal gouverné de parti-pris, ni que leur tyrannie ait été si sanguinaire qu'on l'imagine, ni que les guerres civiles aient fait d'irréparables ravages. Mais les mœurs étaient corrompues ; la famille se dissolvait, les caractères étaient amollis; sous la main du pouvoir absolu, l'homme dégénéré s'aplatissait. 11 y a eu de plus cruelles oppressions ; il n'y a jamais eu si peu de résistance. En outre, Rome, et c'est peut-être là son plus grand méfait, a concentré la vie dans les villles ; elle a supprimé les campagnes. Ces monuments dont nous admirons les ruines pompeuses, ces temples, ces thermes, ces arcs-de-triomphe , ces amphithéâtres, sont le témoignage de la plus désastreuse des révolutions, la substitution des villes aux peuples. Le plus heureux résultat de l'invasion des barbares fut au contraire de ren-
dre aux campagnes la prééminence, et de refaire des villages.
En présence de cette raréfaction de Tespèce humaine, nous voyons les Germains multiplier, grâce à la bonne constitution delà famille. A cet égard, il n'y a point de contestation sérieuse. Les désordres des Mérovingiens sont une exception royale, dont les résultats ne se firent pas attendre. Tacite là-dessus est formel, précis. On a beau dire qu'il veut piquer les Romains parle contraste ; il aurait perdu sa peine, si on avait pu le démentir. Déjà César louait les Germains de leur puberté tardive, de leur continence longtemps gardée. Tacite fait l'éloge des femmes. Elles n'apportent point dé dot. Elles sont véritablement les compagnes de leurs époux ; elles sont fidèles ; elles sont courageuses ; aussi sont-elles respectées : « C'est une honte chez ces peuples de borner le nombre de ses enfants. » Tacite a vu et signalé le secret de la chute de Rome, de la victoire finale des Germains ; la stérilité volontaire a été vaincue par la fécondité naturelle.
Quant à la bravoure, elle n'a pas chez les Barbares le même caractère que chez les Romains, et c'est là, au temps de César, un avantage pour les derniers. Mais leur vertu militaire alla déclinant de César à Honorius, si bien qu'à l'heure de la grande invasion elle était réduite à peu de chose. Le soldat romain doit surtout sa valeur au sentiment du devoir. Il entre dans la légion par patriotisme ou par obéissance ; ce n'est qu'au moment des guerres civiles qu'il y reste par intérêt. Il vaut surtout par la discipline, c'est-à-dire, selon l'étymologie de ce mot, par l'instruction. Il reçoit ses officiers de la loi ; il leur est attaché par un serment religieux, par la crainte de la honte et du châti-
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ment. Quand cet attachement devient personnel, quand les chefs des armées ne sont plus des magistrats, la décadence va commencer. Du temps de Sylla et de César, le légionnaire a encore les vertus que donne le respect des dieux et des lois ; il a déjà le zélé qu'inspire le dévouement à un homme. Aussi n'y eut-il peut-être jamais de meilleures troupes que celles de Sylla et de César. Mais cette excellence ne pouvait durer ; elle supposait de grandes guerres et de grands généraux. La véritable force d'un système militaire ne doit pas reposer sur des conditions exceptionnelles. L'exception use ce qu'elle exalte, et les succès qu'elle procure risquent d'énerver les peuples, comme un accès de fièvre épuise un homme.
La guerre fut presque toujours pour les Romains une nécessité, le service militaire une charge. Ce fut d'abord un impôt qu'on payait tous les ans pendant la jeunesse, puis un métier qu'on faisait parce qu'on y était contraint. Quand l'empire fut constitué, la nécessité cessa d'apparaître à tous les esprits : les frontières étaient trop éloignées pour que le peuple s'intéressâtvivement aux luttes que soutenaient les armées. Les expéditions devinrent plus pénibles et moins productives, car on n'avait plus affaire qu'à des barbares pauvres, dans des pays âpres. Dans l'intervalle de ces campagnes ingrates, le soldat fut condamné à la vie des camps, la plus corruptrice de toutes quand elle n'est pas la plus triste. Bientôt il n'y eut plus de peuple romain ; puis il n'y eut plus de peuple italien. Les légions se recrutèrent dans les provinces, et le recrutement devint plus difficile à mesure que les provinces se civilisaient. Enfin on fut obligé de recourir aux barbares et d'acheter chez eux des hommes pour les combattre ; cette première invasion retarda peut*
être l'autre, mais la rendit plus inévitable. Ainsi la séparation de la vie militaire et de la vie civile devenait de plus en plus complète. Les soldats cessaient d'être des citoyens comme les autres, d'être des Romains, d'être des Italiens, d'être des sujets de l'empire. Ils ne défendaient plus leurs foyers, ni la grandeur de leur patrie, ni rien qui leur fût cher, hors le drapeau.
Le Germain naît guerrier. La guerre est quelquefois pour lui une nécessité ; elle est toujours un besoin et un goût. Quand il devient homme, il ne prend pas la toge virile, mais le bouclier et la framée. Illettré toute son éducation tend à faire de lui un brave; pauvre, il n'attend de plaisir que de la victoire. Dans cet état social, la seule distinction qu'on puisse rechercher se gagne le fer à la main. Même jau beau temps de Rome, le patron est surtout un jurisconsulte et un avocat; ses clients le suivent au Forum. En Germanie le patron est un capitaine : ses clients sont des compagnons d'armes ; ils mettent leur ambition à recevoir de lui une part du butin, leur honneur à se faire tuer pour lui. A mesure qu'on s'éloigne du siècle de César, le Romain a moins de goût pour la guerre, le Germain en a davantage, car il a plus de chances de se tailler un domaine dans cet empire moins bien défendu, de ramasser des richesses dans le pillage de ces villes désarmées. Il aime toujours à se battre ; il commence à rêver quelque chose de plus que la joie du triomphe et les dépouilles d'une troupe vaincue : les dépouilles d'une nation opulente et de belles • terres dans un pays fertile.
Enfin chez les Germains l'homme a toute sa valeur. Il n'est pas enchaîné par des lois minutieuses, écrasé par un despote ou par des fonctionnaires tout-puis-
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sants, tenu en sujétion par une noblesse héréditaire ou par une noblesse de palais. Il s'élève par le courage ; il ne tombe que par la lâcheté. Il ne flatte pas et il n'est pas flatté ; il n'opprime pas et il n'est pas opprimé. Il y a bien une aristocratie, mais elle est au concours ; il y a des patrons et des serviteurs, mais la relation qui les unit ennoblit le dévouement Hors ce lien qui le relève, que la paix relâche, que romprait une fuite honteuse, le Germain est maître de lui-môme. Il habite à l'écart avec sa famille ; il n'est pas gêné par une multitude de prescriptions diverses^ arrêté à chaque pas par une interdiction légale, tenu en lisière par des magistrats, astreint au travail par l'impôt, humilié dans son ignorance par des voisins plus savants, dans sa pauvreté par des voisins plus riches. Il est roi dans sa maison et cent fois plus libre que l'Athénien qui délibère sur l'Agora, que le Romain qui fait des lois au Forum. L'homme civilisé ordonne parfois, obéit sans cesse ; le barbare veut et agit à son gré. C'est une race d'origine germanique, la race anglo-saxonne, qui a inventé la liberté véritable, la liberté moderne, vers laquelle nous tendons par des efi'orts presque toujours vains, enchaînés que nous sommes par tant de superstitions gauloises et de préjugés romains, sans cesse prêts à accepter la domination des druides, des nobles, des légistes et des rhéteurs.
Quant à la religion des anciens Germains, elle paraît avoir subi de profonds changements pendant les siècles même dont nous nous occupons. César dit qu'ils n'ont pas de prêtres, qu'ils n'ont pas l'habitude des sacrifices, qu'ils ne croient qu'aux dieux visibles dont ils ressentent les bienfaits : le soleil, la lune, le feu. Tacite leur attribue des prêtres, à qui appartient
la police des assemblées, et parle de quelques autres dieux, mais il remarque qu'ils ne bâtissent point de temples et qu'ils repoussent l'idolâtrie. La race tudesque a naturellement moins de goût que les peuples du Sud pour le culte des images; elle n'a pas subi jusqu'au bout l'influence de Rome.
Nous pouvons conjecturer qUe la mythologie germanique ressemblait fort à la mythologie Scandinave, si bien faite pour exalter le courage. Car le guerrier qui meurt en combattant entre au Walhalla, séjour délicieux ; cette vision a autant enflammé les adorateurs d'Odin que les disciples de Mahomet. L'idée d'un paradis des braves était étrangère à l'antiquité grécoromaine. Tyrtée n'en parle point dans les beaux vers oîi il célèbre la gloire de ceux qui tombent sur le champ de bataille. Homère fait dire à Achille dans les enfers : « Ne cherche pas à me consoler, Ulysse ; j'aimerais mieux être le serviteur d'un laboureur pauvre que de régner sur tous les morts.» Lucain s'écrie : « Heureux de leur erreur, ces peuples du Nord que ne presse point la plus forte des craintes, la crainte de mourir.» Les Grecs et les Romains ont eu le mépris de la mort, parce qu'ils avaient le sentiment du devoir ; les Germains et les Scandinaves ont connu, comme les martyrs chrétiens, l'enthousiasme et l'ivresse de la mort, ouvrant les portes du ciel.
L'invasion devait donc réussir ; elle eût réussi môme si les peuples germains n'avaient été jetés en avant par le choc des Huns. L'empire allait toujours s'afTaiblissant et se dépeuplant ; la décrépitude était sans remède. Car, bien que le triomphe du christianisme dût modifier les mœurs privées, l'esprit public n'en fut point amélioré, et les vices du gouvernement continuèrent de s'aggraver. Le mal était plus grand sous
Théodose que sous Constantin. Le christianisme perdit plus à devenir impérial que Tempire ne gagna à devenir chrétien.
Il est à remarquer que les peuples barbares qui s'établirent les premiers ne purent conserver leur part. Trop éloignés de leur source, trop brusquement transplantés dans un sol amollissant, ils fondirent vite au soleil. Les Vandales en Afrique, les Ostrogoths en Italie, furent hors d*état de résister à un retour offensif des Romains d'Orient. Les Visigoths ne défendirent guère la Gaule méridionale. En Espagne, ils devinrent presque Romains ; l'islamisme en eut bon marché. Les Burgondes furent bientôt absorbés par les Francs.
La seconde couche germanique, représentée par les Francs, les Lombards et les Anglo-Saxons, eut plus de solidité. Encore faut-il reconnaître que les Francs de l'Ouest furent soumis par ceux de l'Est, que les Lombards furent conquis à leur tour, que les Anglo-Saxons passèrent sous la domination des Danois d'abord, et plus tard des Normands francisés. Il ne manqua sans doute aux Scandinaves que le nombre pour supplanter leurs devanciers, et pour venger sur les Germains baptisés l'injure de Thor et d'Odin.
Les Carolingiens ont eu le double honneur do mettre fin à l'invasion et de fixer la race germanique dans ses nouveaux comme dans ses anciens domaines. Pépin d'Héristal assure l'ascendant des Francs de rOstrasie,et soumet les Neustriens dégénérés. Charles Martel arrête les Arabes; Pépin le Bref fait rentrer la Gaule du Sud sous la domination des hommes du Nord. Charlemagne conquiert l'Italie, fonde des marches chrétiennes au sud des Pyrénées, impose le baptême aux païens de la Germanie^ achève la
destruction des Tartares venus en Europe, et commence à refouler les Slaves.
Les Carolingiens sont des Germains; le berceau de leur puissance, c'est cette vallée du Rhin où la race teutonique s'est si solidement établie. On s'est demandé si Charles Martel, qui sauva la chrétienté, n'était pas un adorateur de Thor. Gharlemagne avait pour langue naturelle le tudesque. Charles le Chauve est le premier roi de France. Le serment de Strasbourg marque l'avènement à la vie d'une nation parlant un dialecte issu du latin. Ce texte précieux est l'acte de naissance du peuple français.
Le peuple français doit à l'invasion non-seulement son nom, mais son existence. Il est le résultat d'une combinaison dont les Barbares furent un élément essentiel. La civilisation gallo-romaine, par elle-même, était vouée à la stérilité. Il fallait, selon un mot fameux, que les peuples fussent broyés pour être mêlés, ipélange nécessaire et fécond. Sans doute, dans notre pays, les nouveaux-venus furent en minorité. Mais ils furent le sel de la terre : ils créèrent la féodalité. La féodalité, qui devint plus tard si oppressive, fut d'abord un bienfait. Les villages naquirent autour des châteaux. Le conquérant, devenu seigneur, fut le protecteur des serfs. Les siècles du haut moyen-âge, qui de loin nous paraissent si troublés et si sombres, virent s'accomplir une des révolutions les plus heureuses et les plus surprenantes que l'histoire puisse constater ou deviner ; l'Occident se repeupla. A la fin du ix® siècle^ la France est déserte ; quelques bandes de Normands s'y promènent Sans obstacle. A la fin du xi" siècle, la France regorge d'habitants. Elle donne des maîtres à l'Angleterre, à l'Italie méridionale ; elle fournit sans peine à cette effroyable dépense d'hommes, la croi-
sade. Ce grand fait, trop souvent méconnu, prouve d'une façon à nos yeux irréfutable que le régime féodal commença par rendre à notre race la vitalité que le régime romain lui avait enlevée. Or il paraît bien difficile de ne pas rapporter à l'invasion des Barbares. Torigine de la féodalité, qui n'est autre chose que l'organisation de la société germanique sur un sol conquis.
Cet aveu ne doit rien coûter à notre patriotisme. Nous ne sommes ni des Gaulois, ni des Romains, ni des Germains ; nous sommes des Français. Nous n'avons pas la prétention de former une race pure. Nos pères ne sont pas sortis de la terre où nous vivons : ils sont venus de partout, de l'Est, du Nord, du Midi. Nous descendons également des compagnons de Brennus, des soldats de César, et de ceux de Clovis ; toutes les racines de notre arbre généalogique nous doivent être également chères, également respectables. Si l'une d'elles avait manqué, les fruits et les fleurs en seraient changés ; nous ne serions pas ce que nous sommes. S'il dépendait de nous de purger notre sang de ce qu'il contient de germanique, ce serait une transformation, et probablement une décadence. Pourquoi rougirions-nous de déclarer que nous devons surtout aux Gaulois la gaîté, l'insouciance, certaines qualités sociales; aux Romains l'amour de l'ordre, le culte de l'unité, le goût de la logique, certaines qualités politiques et intellectuelles ; aux Germains et aux Normands le sentiment de la liberté individuelle, l'esprit d'aventure et d'entreprise, ce qu'il y a en nous de grave, de profond et de rêveur? N'attribuons pas à une telle énumération une rigueur et une exactitude qu'elle ne comporte pas ; ne nous flattons pas de doser les éléments de notre ôtre. Cette ana-
lyse pourra être contestée par des arguments séiieux. Mais on reconnaîtra du moins que les Gallo-Romains étaient tombés dans une décadence effroyable, que rînvasion germanique a modifié Tesprit de notre race, que la fin de cette invasion a été marquée par la naissance d'une nation nouvelle, ardente, féconde, expansive, sur un sol que Rome avait rendu stérile.
On rapporte qu'à Versailles M. de Bismarck dit un jour : « La race allemande est l'élément mâle de l'Europe. » Mot profond autant que menaçant. Nos vainqueurs se sont plu à nous traiter de Latins. Ils parlent volontiers d'Arminius ; ils se souviennent davantage d'Alaric, de Glovis, de Charles-Martel. Les érudits et les philosophes d'outre-Rhin font de la conquête une sorte d'apostolat. Ne rions pas trop de cette prétention. Les prétentions des forts ne sont jamais ridicules, bien qu'elles soient parfois odieuses , elles sont souvent instructives. Il faut les examiner et voir ce qu'elles ont de fondé dans le passé, de redoutable pour l'avenir.