CHAPITRE II
DE GHARLEMAGNE A GUILLAUME r
De Charlemagne à Guillaume I", du fondateur de l'Empire d'Occident au fondateur de TEmpire d'Allemagne, les Germains ou Allemands ont cessé de menacer l'Europe occidentale. Ils ont mis dix siècles à reprendre la prépondérance, à redevenir un danger pour leurs voisins du sud-ouest. Il n'est pas sans intérêt de rechercher pourquoi la grande invasion a été si longtemps interrompue.
Quand ils se répandirent dans le monde romain, les Germains dégarnirent la rive droite du Rhin. La race tout entière se mit en marche. La grande nation des Goths, qui s'étendait jusqu'au Dnieper, s'était enfuie devant les Huns; les tribus de l'Est se rapprochèrent de la Gaule et de l'Italie, y entrèrent, s'y établirent. C'est ainsi que les Vandales passaient des bords de la Baltique à ceux de la Méditerranée , que les Burgondes quittaient les rives du Weser pour celles du Rhône, que les Langobards arrivaient par étapes de la vallée de l'Elbe à la vallée du Pô. Les Suèves allaient fonder un royaume en Galice; les Angles passaient la mer du Noi'd ; les Saxons envoyaient une colonie en Bretagne. Parmi ces peuples, les uns ont laissé leur nom à leur premier séjour; il y a les
Saxons de la Tamise et ceux de l'Elbe, les Français de France et les Franks de Franconie ; les Suèves se retrouvent dans les Souabes. Les autres semblent avoir complètement émigré. Quoi qu'il en soit, un grand vide se produisit à l'Orient de la Germanie : les Slaves le comblèrent. Du côté de l'Ouest, ils s'étendirent, apparemment sans grande peine, jusqu'à l'Elbe; du côté du Sud , ils occupèrent l'ancien royaume de Maroboduus, la Bohême et la Moravie, terre des Marcomans et des Quades. Ils disputèrent la Dacie et la Pannonie aux débris des Huns et à leurs héritiers les Avares, et plièrent plus tard sous l'invasion hongroise, mais sans disparaître. Ib colonisèrent la péninsule des Balkans, peuplèrent la Mésie, une grande partie de l'Illyrie, de la Macédoine et môme de la Thrace.
Ce fut là une invasion considérable, quoiqu'elle ait fait peu de bruit, et qu'elle ait été probablement peu sanglante. Les Germains ne se donnèrent pas la peine de l'arrêter. Peu leur importait qu'on s'emparât du terrain abandonné par eux. Le flot suivait le flot , et ne le heurtait point. Jusqu'à Charlemagne, le courant des migrations humaines se porta vers le sud-ouest. Les Pépins et Charles-Martel, Charlemagne lui-même, prenaient des soldats en Germanie, pour les établir en Italie et en Gaule. Enfin il vint un temps où la grande fabrique de nations se trouva à court. Après les guerres de Saxe, la Germanie, d'ailleurs resserrée par les tribus slaves entre l'Elbe et le Rhin, devait renfermer une population assez rare. Le grand empereur n'eut donc pas beaucoup de peine à fixer chex eux ses compatriotes d'ôutre-Rhin. Il leur imposa le christianisme, une administration à peu près régulière, une civilisation nouvelle ; il donna une grande
influence aux chefs du clergé chrétien , évoques et abbés. Il fit opérer à ce grand peuple, comme à une armée, une volte-face. Avant lui, les Germains regardaient Touest; après lui, ils regardent Test.
Les Allemands du moyen-âge n'ont été ni moins féconds, ni moins actifs que les Germains de l'antiquité ; mais leur fécondité a trouvé d'autres débouchés, leur activité d'autres objets.
L'agriculture, le commerce, l'industrie se développèrent. Aussi la population se multiplia-t-elle sans être plus gênée. On fonda des villes, on défricha des forêts, on dessécha des marécages , on força le sol à nourrir dix fois plus d'habitants. On peut croire qu'en Allemagne comme chez nous, les xi* et xii* siècles furent marqués par un rapide accroissement de la population. Puis les Allemands finirent par être mal à l'aise ; ils se remirent en marche. Mais par où déborder? La Gaule n'était plus une proie. Elle était d'ailleurs séparée des Teutons proprement dits par une large bande de provinces intermédiaires, débris de l'ancienne Lotharingie. La Lorraine, le Luxembourg, le pays de Liège, le Brabant, étaient habités par des Germains à demi francisés, nominalement soumis à l'Empire, mais qui subissaient davantage l'influence du roi de Paris. Les petits princes wallons et allemands fréquentaient volontiers la cour de nos Capétiens. Le nombre est grand de ceux qui se firent tuer dans nos rangs pendant nos guerres contre les Anglais.
Malgré son rempart de montagnes, l'Italie était plus en danger. Les Allemands s'y jetèrent plus d'une fois, sous les Ottons, sous les Henris, sous les Frédérics. Mais ils ne s'y établirent plus en colons. Les Italiens se défendirent; les Guelfes avaient des amis au nord
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des Alpes : les papes opposaient leurs prétentions à celles des empereurs, fomentaient en Allemagne IV narchie et la guerre civile.
Restait TOrient; restaient les bassins de TElbe, de roder, de la Vistule, du Danube. Les Hongrois, après avoir menacé toute la chrétienté, s'étaient fixés. Les Slaves, divisés, médiocrement belliqueux, peu cultivés, étaient faciles à vaincre, à soumettre, à dépouiller. Grâce aux progrès de Tagriculture, les Allemands ne dédaignèrent plus ces terres froides et humides ; ils savaient maintenant en tirer parti. Chrétiens, ils faisaient œuvre pie en exterminant des païens. Le marteau de Thor se sanctifiait au service de FÉvangile.
Les Slaves semblaient voués à ce destin. Leur nom fut de bonne heure synonyme de servitude. Leur histoire les montre sans cesse opprimés ou dominés. Même quand ils s'organisent, ils ont besoin de chefs étrangers. La première lois qu'ils se font redouter, au vil* siècle, c'est sous la conduite du Franc Samo. La Russie a été créée par des Scandinaves ; la Pologne éprouva assez vite le besoin d'aller chercher ses rois au dehors. Les Goths et les Huns ont passé sur les Slaves sans difficulté. Les Avares les écrasaient, les faisaient marcher devant eui à la guerre, dans l'attaque des villes, comme un blindage de chair humaine. Les Tartares à l'est, les Turcs au sud, les Allemands à l'ouest ont soumis des millions de Slaves. Mais le Tartare à son tour a subi le joug ; le Turc s'en va ; l'Allemand est resté.
Les Margraves de la maison d'Anhalt conquièrent pied à pied le Brandebourg ; ils fondent un État qui sous les HohenzoUern sera le noyau de la future Allemagne. Les chevaliers teutoniques, sur les bords de la
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Baltique, s'emparent du pays qui deviendra la Prusse royale. Leurs émules, les porte-glaives, plantent dans la Livonie, i'Esthonie, la Gourlande, un rameau germanique qu'on n*arrachera point. Rodolphe de Habsbourg bat le roi de Bohème : il crée TAutriche. Les deux grands empires allemands sont nés de la défaite des Slaves. Les marchands ne sont pas moins entreprenants que les guerriers ; la Hanse étend sa domination commerciale sur le Nord ; elle règne à Bergen en Norvège, à Novgorod en Russie ; même au XVI® siècle, la cité de Lubeck fournit à Gustave Wasa le moyen de délivrer la Suède.
Les vrais conquérants allemands, au moyen-âge, ce ne sont pas les Ottons qui gouvernent lîtalie de loin ou en passant, ni les Hohenstauflen qui livrent de grandes batailles bruyantes, mais ces seigneurs moins fameux qui avancent pas à pas dans les plaines sablonneuses du nord, amehant avec eux de modestes laboureurs, race dure, féconde, patiente, avide. L'Autriche a dompté et administré ses Slaves ; le Brandebourg a supprimé ou absorbé les siens (1).
Cette invasion lente, mais durable, n'a pas affaibli la nation conquérante, comme la grande invasion de l'empire romain. Ce ne sont plus des aventuriers qui courent le monde en quête de butin, qui rajeunissent des races usées en s'y perdant, mais des propriétaires qui reculent peu à peu la borne de leur domaine, pour assurer un héritage à leurs cadets, étendant la main non sur les trésors des Césars, mais sur la motte de terre du païen. Le soldat de Clovis ou de Charles Martel
(1) Pour bien comprendre Thistoire de la Prusse, il faut lire l'excellent livre de M. Ernest LaYissd : La mat^che de Brandebourg sous la dynastie ascanienne.
s'installait dans la ferme d'un sénateur gallo-romain ; son petit-fils y bâtissait un château, rassemblait autour de lui un village ; ses derniers descendants sont des marquis français, des grands d'Espagne ou des pairs d'Angleterre; ils n'ont plus rien de tudesque. Le soldat du margrave brandebourgeois, après avoir aidé à massacrer des Wiltzes ou des Obotrites, construit une maison de briques, abat une partie de la forêt voisine, dessèche un marais, et enfonce dans le sol la race allemande, la langue allemande, la patrie allemande. Ainsi la grande invasion se continue dans une autre direction, sous d'autres formes, avec d'autres résultats. A l'impétuosité germanique a succédé la ténacité allemande. Les femmes sont toujours fécondes ; les jeunes gens sont toujours prêts à partir, à prendre au dehors ce qui leur manque chez eux. Mais leur ambition est moins vaste ; elle est aussi plus dangereuse. Ils détruisent mieux les vaincus, car ils les remplacent.
Les Slaves finirent par s'organiser. La Pologne résista et fit barrière. Au sud-est la Hongrie n'était pas facile à entamer. Les Turcs arrivaient, et remontaient le Danube. La France, forte de son unité en face d'une Allemagne en poussière, n'offrait pas une conquête aisée. Au sortir du moyen-âge, la nation teutonique se replie sur elle-même et se dévore. Les guerres religieuses l'arrosent de son sang. La guerre de Trente- Ans surtout fut une longue boucherie. La population décrut rapidement. Les peuples civilisés supportent mal ces fléaux dont les barbares se riaient. Les femmes ne savent plus concevoir au bruit des armes, enfanter à la lueur des incendies.
D'ailleurs le Nord protestant, le Sud catholique , semblaient séparés sans remède. L'Empire n'était même plus une grande ombre. Les luthériens appe-
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laient à leur aide Tétranger, Danois, Suédois, Français. La papiste Autriche s'appuyait sur les Espagnols, ou lâchait sur ses ennemis Allemands ses sujets non Allemands, hussards qui reprenaient le chemin des anciens Ougres , Croates qui vengeaient sans le savoir leurs frères Slaves opprimés ou supprimés.
Au XVIII* siècle cependant la Prusse prit rang parmi les grands États. Au milieu de TAIlemagne divisée se forma et durcit le noyau de TAllemagne unie. Les HohenzoUem ont changé le caractère national. Tout en élargissant leur domaine, ils ont refait l'éducation de leurs sujets. Ces rois hommes d'affaires ont poussé jusqu'à ses dernières limites l'art d'accomplir de grands desseins avec peu de ressources. Ils avaient un royaume peu étendu, médiocrement peuplé, pauvre ; ils ont eu une armée nombreuse et forte, toujours prête, un trésor toujours plein. Ils étaient durs, économes, persévérants. Ils ne se piquaient point d'une verlu chevaleresque , mais ils ont possédé plus qu'hommes du monde toutes les vertus utiles. Ils savaient attendre l'occasion, et la saisir. Ils ne s'endormaient pas dans les délices de la toute-puissance; ils ne s'enivraient pas d'un vain faste; ils ne se payaient pas de mots, quand venait l'heure de gagner et de prendre. Ils ne faisaient pas la guerre pour une idée, ni pour une croyance, ni par amour-propre, comme Louis XIV qui déclara la guerre à la Hollande pour venger son orgueil blessé, qui s'épuisa dans la guerre de la ligue d'Augsbourg pour s'ôtre fait le champion du catholicisme en Europe, qui infligea à son pays les désastres de la guerre de la succession d'Espagne pour un petit-fils qui allait devenir étranger à la France. Les rois de Prusse sont des hommes nets et précis. Ils ne s'écrient pas : « L'État c'est
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moi I » Mais ils ne pensent qu'à la grandeur de leur État, et pour eux la grandeur de l'État c'est un territoire toujours plus étendu, une armée toujours plus redoutable.
Rien de plus fort que ceci : un peuple belliqueux et docile, tout entier dans la main de son chef; un chef habile et vigilant, tout entier à son devoir, sans passions, sans faiblesses, sans scrupules. Chose admirable, la Prusse jusqu'à nos jours n'a pas d'histoire intérieure. La noblesse n'est pas remuante, le clergé n'est pas envahissant; le pouvoir absolu n'est pas égoïste. Les sujets ennoblissent leur obéissance en la donnant de bon cœur. L'administration est puissante ; on ne voit pas qu'elle soit, comme ailleurs, inquiète, fainéante ou corrompue. Dans la victoire, point d'éblouissement: après les prodiges de la guerre de Sept-Ans, Frédéric II , se sachant le plus grand général de son siècle, presque le seul, régna vingt-quatre ans en paix, et mena le partage de la Pologne comme une opération commerciale. Point de division dans la défaite : le roi battu à léna, humilié à Tilsitt, ne perd rien de son autorité.
Avec un territoire restreint, une population peu considérable, la Prusse faisait un tour de force, même après le congrès de Vienne, en se maintenant parmi les grandes puissances. Pour qu'elle devînt menaçante, il fallait que l'Allemagne éprouvât le besoin de l'unité; Napoléon P** lui donna ce besoin. Il fallait que la Prusse eût l'occasion de grouper autour d'elle le reste des Allemands ; Napoléon 111 lui fournit cette occasion. Après les HohenzoUern, ce sont les Bonaparte qui ont fait ce que nous voyons.
Avant la Révolution française, l'Allemagne était un chaos. On y trouvait de grands et de petits États, des
monarchies et des républiques , des principautés laïques et héréditaires, des principautés ecclésiastiques et électives. Il y avait au-dessus des souverains l'empereur, auquel ils n'obéissaient pas, au-dessous d'eux la noblesse immédiate, qui ne leur obéissait guère. Il y avait aussi des étrangers possessionnés dans l'empire; le roi d'Angleterre avait le Hanovre, le roi de Suède la basse Poméranie, le roi de Danemark le Holstein et le Lauenbourg; l'Oldenbourg appartenait à un grand-duc de Russie. Beaucoup de nobles allaient servir au dehors; certains princes louaient leurs troupes aux Anglais, recevaient des pensions, et se faisaient protéger par les cours de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg. Ces bizarreries ne choquaient personne. L'idée d'une patrie allemande ne troublait aucune cervelle. Le fameux baron de Trenck, un émigré prussien, propriétaire en Autriche, avait un fils dans l'armée prussienne, un autre dans l'armée russe, un troisième dans l'armée française. Dans ses Mémoires, il nous fait part de cet heureux arrangement comme de la chose la plus naturelle du monde. La littérature allemande s'était longtemps traînée sur les pas de la nôtre. Elle devint originale et grande, mais toute cosmopolite. Schiller est un ami de l'humanité ; Goethe et Hegel admiraient passionnément Napoléon. Il y avait bien deux grandes puissances également ambitieuses et jalouses, la Prusse et l'Autriche ; mais ni Tune ni l'autre ne songeait à prendre pour allié le patriotisme germanique : il n'était pas né.
Ce ne sont pas les guerres de la Révolution qui Tout fait naître. La République prit la rive gauche du Rhin; personne n'en fut scandalisé. Les Allemands de Trêves et de Mayence ne se sentaient pas humiliés de
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devenir Français; ils ne se plaignaient pas d'être réparés du corps national, parce qu'ils ne s'étaient pas sentis membres d'un corps national. On leur offrait la liberté ; on les débarrassait d'un gouvernement à la fois faible et absolu : que perdaient-ils? Qui se fût ému des revers de la Prusse si avide et de l'Autriche si justement détestée ? Le premier consul commença à mettre de l'ordre en Allemagne ; il aida à séculariser les États ecclésiastiques, à supprimer les petits princes, à médiatiser la haute noblesse. Le chaos se débrouillait. Puis vint la confédération du Rhin, puis le démembrement de la Prusse et la formation du royaume de Westphalie, puis les annexions qui allaient iusqu'à Lubeck. Le patriotisme s'éveilla.
Sous cette main violente , toute l'Allemagne souffrait, et ses souffrances lui donnaient le sentiment de son existence, de ses droits, de son avenir. On semait les os de ses enfants par toute l'Europe, de Gadii; à Moscou ; pour qui ? On lui apprenait que les vieilles institutions sont un léger obstacle, que les États faibles sont bons à supprimer, que. la politique moderne favorise les grandes agglomérations. Elle se disait que, dans un temps où il n'y avait rien de stable, ces révolutions pourraient s'accomplir à son profit, et non plus à son détriment. A ceux que la France annexait, nous n'avions plus de libertés à offrir. Nous apportions une administration régulière et le code civil; mais cette administration ne faisait que rendre plus pesante la domination d'un maître sans frein et sans scrupules. Les bienfaits du code civil étaient lents, les rigueurs de la conscription immédiates. Ceux qui n'étaient pas réunis à l'Empire étaient écrasés de contributions, ruinés par le blocus continental, foulés par le passage et le séjour des troupes, exaspérés par les
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exigences du vainqueur. La honte dléna et de cette campagne où les débris de l'armée prussienne fondaient misérablement, oîi les corps d'armée capitulaient en rase campagne et les places sans être assiégées, cette honte complète était une leçon à laquelle on ne pouvait rester sourd. Un peuple qui â mieux résisté comprend moins de tels enseignements, parce qu'il se console plus vite. D'ailleurs les Français n'évacuaient pas, ne donnaient pas quittance. En 1812, cinq ans après Tilsitt, nous occupions le nord de l'Allemagne jusqu'au Niémen.
Il semble qu'une fatalité clairvoyante se soit ingéniée à tirer de tous les actes de Napoléon des conséquences funestes à son empire, funestes à la France. 11 fut plus dur pour la Prusse après une seule guerre que pour l'Autriche qu'il avait tenue quatre fois sous ses pieds, et, par là, il ne contribua pas peu à faire de la Prusse une sorte de martyre allemande, à attirer sur elle les regards du reste de l'Allemagne comme sur l'État qui avait le plus pâti, qui devait le mieux se venger, le mieux se donner à la cause commune. Il interdisait à la Prusse l'entretien d'une armée nombreuse ; il la forçait ainsi à faire passer sous les drapeaux beaucoup d'hommes en peu de temps, à inventer le service obligatoire, l'instruction militaire rapide. C'est grâce à lui que la philosophie allemande, jusque-là cosmopolite, devenait patriote avecFichte, que troublait et enflammait le roulement des tambours français dans les rues de Berlin. C'est grâce à lui que la poésie allemande, au lieu de rêver et de roucouler, se mit à rugir. Il fit tomber les ministres routiniers, les hommes d'État de la vieille école, courtisans timorés et cérémonieux, et fit arriver aux affaires des réformateurs de génie, les Scharnhorst et les Stein. Enfin,
despote inflexible, il fit émigrer la liberté dans le camp des ennemis de la France, la Révolution dans le camp de Brunswick et de Gobourg. Et il ne voyait rien, ne comprenait rien, ne devinait rien. U n'en avait pas fini avec I*Espagne, et il se brouillait avec la Russie. Pour s'aller perdre sous la neige, il enjambait quarante millions de vaincus frémissants.
Pour dominer, au moins faut-il diviser, acheter des amis, s'associer des intérêts. Napoléon crut qu^il suffisait de gagner quelques princes en arrondissant leurs domaines et en exhaussant leurs titres. Mais les peuples restaient insensibles à cette munificence. Qu'importait aux Bavarois, aux Wurtembergeois, aux Saxons, que leurs souverains devinssent rois? Ce n'était que monter en grade dans la servitude. Ces rois étaient des préfets, et les sujets n'étaient pas moins écrasés ; comme d'ailleurs on ne voyait aucune fin à ces guerres éternelles, on s'attendait toujours à une catastrophe, et les dons du maître ne paraissaient pas définitifs ; on pouvait les perdre par sa chute ou par son caprice. Ses créatures mêmes n'attendaient la sécurité que de sa défaite.
Ainsi s'amassaient des trésors de haine dont nous n'avions pas, jusqu'à ces derniers temps, soupçonné l'immensité. Dans le grand mouvement de 1813, nous n'avons vu que le désir d'être libre ; nous n'avons pas senti tout ce qu'il y avait de rancune dans cette ardeur patriotique. Nous ne savions pas jusqu'à quel point étaient inséparables, dans le cœur d'un Teuton moderne, ces deux passions : aimer la patrie, détester la France, Napoléon tombé, notre paya ramené à se» modestes limites de 93, nous avons cru bonnement que le compte était réglé, qu'on avait recommencé, de l'autre côté du Rhin, à chérir les Français, comme
c'est le devoir de tout peuple qui a du goût. Devant TAllemagne de Kœrner et de Blûcher, de Stein et de Jahn, nous en étions encore à TAllemagne de M"* de Staël, terre bénie de Tidylle et de la métaphysique. Nous étions si fiers de notre épopée, que 1814 et 1815 n'étaient à nos yeux que des épisodes insignifiants, et nous chantions superbement nos victoires, persuadés que nos voisins avaient oublié leurs défaites, source de haine, et les nôtres, source d'espoir. Notre chauvinisme s'étalait avec une naïveté bruyante, comme si chaque nation n'avait pas le sien. Pendant que Béranger, Victor Hugo et tant d'autres canonisaient la légende napoléonienne et préparaient le retour des Bonaparte , l'Allemand tenace et lent remâchait nos affronts, refaisait ses calculs, se trouvait trop peu vengé. Ses historiens lui montraient dans la France l'ennemi héréditaire, le perturbateur incorrigible de la paix et du repos de l'Europe, toujours avide de lauriers, toujours prêt à intervenir dans les affaires d'autrui. Ils remontaient jusqu'à Gonradin pour grossir la liste des griefs ; ils exploitaient les ruines du Palatinat; ils réclamaient l'Alsace et la Lorraine. Ils nous rendaient solidaires de nos rois, dont nous vénérions si peu la mémoire; de notre empereur, qui nous avait si durement violentés.
Cette solidarité funeste, nous continuons à en porter le poids sans la comprendre. Nous oublions que la France est éternellement responsable de tout le mal que fait aux autres notre gouvernement, fût-il détesté chez nous. Nous disons et nous croyons que les peuples sont pour noua des frères, et que tous doivent s^entendre pour courir sus aux tyrans, comme si un tyran français n'était pas pour les Allemands, quand illei oppriipe, rincamation de la France.
La haine de notre pays fut donc, même après Waterloo, le sentiment le plus fort qui fermentât au fond des cœurs tudesques. Leipzig resta la grande journée, Blûcher le héros national. Le mouvement libéral que 1813 avait déchaîné fut contenu et réprimé parles souverains, qui se souciaient peu de réaliser les espérances de cette heure d*enthousiasme. Mais les souverains n'en avaient que plus d'intérêt à entretenir les passions qui nous étaient hostiles. Pendant une longue paix, quelques graves incidents vinrent réveiller la flamme près de s'assoupir. En 1840, il y eut dans l'air une odeur de poudre. On chanta le Rhin allemand et le Rhin français. Les vers de Musset étaient admirablement faits pour raviver les vieilles rancunes. Ces belles insolences se paient cher quand on ne peut plus les soutenir. Ces couplets que nos pères s'en allaient chantant, et qui charmaient notre jeunesse, nous reviennent aujourd'hui à la mémoire comme une cuisante ironie.
1848 était une diversion. Cette fois nous donnâmes l'exemple de la révolution sans l'imposer; nous étions contagieux sans être impérieux. Mais, comme si la Fortune se plaisait à tourner toutes choses contre nous, le résultat nous fut fatal. L'agitation, en Aile* magne, aboutit à surexciter le désir de l'unité; la Prusse, humiliée à Olmûtz, se replia sur elle-même et prépara sa revanche ; l'avènement d'un Bonaparte ranima la défiance et fit que chacun se mit de nouveau à essayer la lame de son épée. Du jour où l'héritier du grand brouillon devint le maître d'un grand peuple, on se dit qu'il fallait s'attendre à tout, et l'on prit des précautions. Puis on conçut l'espoir de mettre à profit le désordre qui pourrait survenir. Les habiles ne haïssent pas l'eau trouble. 11 fallait un Napoléon aux .
Tuileries pour qu'un Bismarck conçût le plan d'une grande révolution, le fît accepter à son roi, l'imposât à son pays.
La Confédération germanique, qui renfermait deux grandes puissances et beaucoup de petits États, passait avec raison pour une institution défensive. L'Autriche et la Prusse avaient des intérêts distincts au dehors, des intérêts contraires au dedans, chacune des deux cherchant à agrandir aux dépens de sa rivale sa clientèle de menus souverains. En 1849 la couronne impériale fut offerte par les novateurs au roi de Prusse, mais les efforts qu'on fit pour le mettre à la tête de toute la nation allemande le pla<*-èrent seulement vis-à-vis de l'Autriche dans une situation difficile, d'où il se tira peu glorieusement. Quand Guillaume P' prit pour ministre M. de Bismarck, celui-ci se proposa de procurera la Prusse sa revanche, de grouper tous les États secondaires sous la domination de la cour de Berlin, et d'exclure la monarchie danubienne du concert germanique. Ce hardi politique avait pour lui la confiance de son maître, un Louis XIII qui a merveilleusement secondé son Richelieu, le concours d'un habile ministre de la guerre et d'un grand stratégiste, l'alliance de l'Italie, la faveur hésitante de Napoléon III, la faveur déclarée de la Russie et le fusil à aiguille.
Sadowa fut un coup de foudre. Nous fûmes surpris et effrayés, et cependant, après comme avant Sadowa, nous avons pris une large part au triomphe de l'idée allemande. En 1859, notre empereur affaiblit l'Autriche et créa l'Italie. Nous aurions mauvaise grâce à nous repentir de cette belle action ; ce sont nos fautes ultérieures qui en ont fait le point de départ de nos malheurs ; une conduite plus sage nous eût
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épargné tout regret. En 1863 une intervention généreuse, mais imprudente et stérile, dans les affaires de Pologne, irrite Alexandre et le jette dans les bras de son oncle. En 1866 Napoléon III repousse avec colère les avertissements de l'opposition, déclare la guerre aux traités de 1815, laisse faire M. de Bismarck. Puis il sollicite des compensations sans les exiger, et sa « politique de pourboire » inquiète l'Allemagne du Sud, qui se réfugie sous la protection de la Prusse. La longue aventure du Mexique nous paralyse. La seconde expédition de Rome empêche l'Italie de former avec nous une alliance que les souvenirs récents de Magenta et de Solferino rendaient encore naturelle et facile. Les pourparlers de M. Benedetti au sujet de la Belgique fournissent à notre futur adversaire un sûr moyen de tourner contre nous Topinion anglaise. La sympathie de la cour des Tuileries pour la reine Isabelle et pour son fils entretient la vacance du trône en Espagne et rend possible la candidature du HohenzoUern. L'affaire du Luxembourg avertit l'Allemagne. Nous ne parlons pas des fautes commises à l'intérieur, de l'insuffisance de nos armements, de la faiblesse du pouvoir, qui cède précisément à l'opposition sur le point ot elle avait tort, et qui n'exige pas d'une majorité habituellement docile les sacrifices nécessaires à notre sécurité.
On a beaucoup discuté la question de savoir sur laquelle des deux nations retombe la responsabilité de la guerre. On a prouvé que la Prusse s'y préparait, qu'elle avait mis toutes les chances de son côté, qu'elle devait donc la souhaiter. On a prouvé que le gouvernement prenait soin depuis longtemps d'ameuter les esprits contre nous. On peut affirmer qu'un piège nous a été tendu. Mais nous y avons donné ;
une pareille faute ne souffre d'autre excuse que la victoire. D'ailleurs le langage de M. de Gramont, en réponse à l'interpellation de la gauche, manquait de prudence et de mesure. Le retrait de la candidature Hohenzollern démontra que notre adversaire ne voulait pas prendre sur lui de nous attaquer, ni même de nous pousser ouvertement à bout. La promptitude que mit notre gouvernement à enlever la déclaration de guerre sans réflexion, sans un sérieux examen des griefs allégués, l'attitude allègre des hommes qu'on croyait dans la confidence du souverain, une série de mots fâcheux qui sont devenus historiques, tout contribua à procurer aux Allemands les bénéfices de l'état de légitime défense. Ils se jetèrent dans la lutte avec un élan patriotique qu'on ne peut qu'admirer. Vainqueurs, ik se crurent en droit de nous punir, et l'Europe ne le trouva point mauvais.
Nous avons souvent reproché à nos ennemis leur manque de générosité. Mais nous devions savoir, le jour où nous déclarions la guerre, que les Hohenzollern n'ont jamais été généreux, et qu'ils font la paix en marchands tout autant qu'en rois. Ce ne sont pas des philanthropes, mais des politiques, et la meilleure politique, pour qui dicte les conditions de la paix, c'est de profiter de tous ses avantages et de prendre toutes ses sûretés. Ce qui limite les exigences d'un vainqueur, c'est la crainte ; la crainte de pousser les vaincus au désespoir, et de provoquer une résistance à outrance qui puisse devenir dangereuse ; la crainte de scandaliser ou d'inquiéter les neutres au point d'amener leur intervention ; la crainte d'inspirer un ressentiment qui rende inévitable une guerre de revanche; enfin la crainte de s'annexer un territoire difficile à garder, une population difficile à contenir^
Quant à la justice, elle est ici de peu de poids. Les hommes d'État ont coutume d'en parler beaucoup et de s'en soucier médiocrement. D'ailleurs rien n'empêche de lui rendre l'hommage que l'hypocrite rend à la vertu, et de l'mvoquer à l'appui des exigences qui la violent. On peut même se faire illusion. Quand on est juge dans sa propre cause, on s'exagère sans peine le crime de l'agresseur. On prétend s'indemniser non-seulement du dommage qu'on a souffert, dommage malaisément appréciable, mais aussi du péril qu'on aurait pu courir. Ajoutons le chapitre des précautions, qui est fort élastique. Enfin, il faut l'avouer, la dureté avec laquelle Napoléon !•' traita la Prusse, donnait assez d'ouverture aux récriminations et aux représailles. On pouvait aller loin sans dépasser les rigueurs de Tilsitt.
En fait, la France accepta les préliminaires de Versailles sans chercher son salut dans le désespoir. L'Europe laissa faire. Les Alsaciens-Lorrains sont trop bien gardés pour se révolter d'eux-mêmes ; les Allemands se flattaient d'ailleurs, un peu témérairement, de rallier assez vite la plupart d'entre eux, grâce à la communauté d'origine et de langage. Quant au ressentiment que devaient inspirer des conditions si rudes, le vainqueur en a tout d'abord pris son parti. Il a voulu se mettre en mesure de le braver, il n'a pas songé à l'éviter.
Voyons maintenant ce que l'Allemagne a gagné. L'unité nationale a été complétée. Le roi de Prusse s'est fait empereur d'Allemagne. Ses vassaux du Nord et ses alliés du Sud sont devenus ses sujets. La guerre de 1866 était une sorte de guerre civile, où les Teutons luttaient contre des Teutons, et qui ne pouvait exciter beaucoup d'enthousiasme. Contre la France,
toute la nation s'est sentie entraînée par un même courant. Trop souvent les défaites subies en commun divisent; les victoires remportées en commun rapprochent. Gomme on était d'accord pour haïr le Français, on s'est trouvé d'accord pour aimer ceux qui le battaient. L'idée de la patrie germanique a grandi sur les champs de bataille; le jeune empire a reçu le baptême du sang. L'amour-propre satisfait ouvre les cœurs à la gratitude.
Le gouvernement est devenu plus fort. M. de Bismarck a eu longtemps à lutter contre le Parlement prussien; le Parlement allemand lui résiste moins.
Le territoire est plus étendu. La Prusse était une puissance de premier ordre en 1865, avec une vingtaine de millions d'habitants. Combien plus l'Allemagne en 1881, avec 45 millions, et cela quand la France et l'Autriche ont été diminuées I Sans doute la population alsacienne-lorraine ne fortifie pas beaucoup un État auquel elle est incorporée contre son gré. Mais c'est quelque chose de posséder les forteresses de Metz et de Strasbourg et la chaîne des Vosges, ce. que M. de Bismarck appelait tout haut les clefs de notre maison.
L'organisation militaire est toujours en progrès. Nos milliards ont été en partie consacrés à des dépenses d'armement et de fortification. Le chiffre des hommes entretenus sous le drapeau va croissant; le chiffre des hommes exercés a cru bien plus encore. Une si terrible leçon devait engager tous les peuples d'Europe à grossir leur état militaire. Mais, au milieu de cet effort universel, ceux qui avaient l'avance ont dû la garder, si nul n'a fait plus et mieux.
On a pu créer une marine, capable de protéger le
commerce germanique ou de troubler le commerce d'un ennemi.
Les avantages moraux dépassent largement les bénéfices matériels. L'Allemand a grandi. Il a confiance en lui, il est fier de lui. 11 se sent ou se croit supérieur à tous ses rivaux. Cet orgueil national est une force infinie, quand il est fondé sur de réels succès, quand il n'engendre pas, comme fait souvent la vanité, l'imprévoyance, la négligence, la paresse. L'armée surtout en est plus redoutable. Les généraux comptent sur les soldats, les soldats sur les généraux, les uns et les autres sur la victoire. Nous l'avons bien montré sous la Révolution et l'empire. Un Français avait alors conscience d'appartenir à la grande nation, de servir dans la grande armée. Il en était plus brave, et aussi plus intelligent. Un tel sentiment dilate le cœur et ouvre l'esprit. Les Allemands éprouvent aujourd'hui cette confiance féconde, sans qu'il s'y mêle rien de la fatigue qui finit par refroidir les lieutenants de Napoléon, de l'inquiétude qui les envahissait à la vue de ses entreprises sans bornes et des aventures où il se jetait avec une romanesque audace. Nos heureux voisins trouvent seulement que leur grandeur coûte trop d'argent.
L'influence de l'Allemagne s'est accrue autant que sa force. M. de Bismarck est devenu l'arbitre de l'Europe. Sa diplomatie a pris l'ascendant; son alliance a été recherchée par toutes les cours. Car il est puissant, on le sait habile, on l'a toujours vu heureux. Les Allemands du dehors se sont mis à tourner leurs regards vers Berlin ; or les Allemands du dehors se comptent par millions. Les émigrés dispersés sur le sol de l'Amérique se fondent moins vite dans la population anglo-saxonne, qui jadis les absorbait en si peu
DE CHARLEMAGNE A GUILLAUME !•'. m
de temps. On ne renonce pas aisément à une nationalité dont on a le droit de se vanter. Mais c'est surtout en Autriche que l'influence de cette parenté se fait de plus en plus sentir. Parmi les sujets de François-Joseph, ceux qui parlent la langue de M. de Bismarck pensent et agissent désormais en compatriotes de M. de Bismarck au moins autant qu'en sujets de François-Joseph. Sedan leur a fait oublier Sadowa. Les vainqueurs de 1866, ce sont les frères aînés des vaincus. Les deux peuples ont en commun la langue, la littérature, les souvenirs du moyen^âge et du saint-empire. On les mettrait difficilement aux prises. Dans leur lutte incessante contre les Slaves, les Teutons du sud se considèrent comme les pionniers de la race, comme les champions du nom. Ils ont der« rière eux une réserve toute-puissante, et il leur suffit, pour prendre courage, de tourner les yeux -vers le gros de l'armée à laquelle ils servent d'éclaireurs ; au besoin ils l'appelleraient à leur aide.
Ainsi l'Allemagne est aujourd'hui grande et forte par son territoire, par sa population, par son état militaire, par son union sous des chefs éprouvés, par les essaims qu'elle a lancés au dehors et qui se rattachent encore à elle.
Que va-t-elle faire?