CHAPITRE III
Si Ton rassemblait tout ce qui a été écrit, en France et à l'étranger, dans les livres et dans les journaux, sur les intentions de M. de Bismarck, les idées de M. de Bismarck, les plans de M. de Bismarck, il y aurait de quoi occuper la vie d'un bénédictin. Jamais homme d'État n'a plus exercé la sagacité des amateurs de conjectures, n'a plus inspiré les prophètes de fantaisie, les révélateurs téméraires, les faiseurs d'almanachs politiques. Il n'est barbouilleur de papier qui ne se charge d'expliquer par le menu la conduite passée, présente et future du grand chancelier. Pour le mieux pénétrer, on a recours à des indices singulièrement divers, comme les villageois qui se mêlent de prédire le temps. On rapporte et on commente ses plus futiles propos de table, on étudie à la loupe ses discours et ses lettres. On découvre mille finesses dans le moindre des articles que publie un journal plus ou moins officieux de Berlin ou d'ailleurs. La santé un pou capricieuse de l'ermite de Varzin prête aux déductions les plus savantes, et la plus légère de ses indispositions est une énigme dont l'Europe s'évertue à trouver le mot.
Quelques démentis que les faits infligent aux pro-
nostiqueurs , de quelque ridicule qu*on se puisse couvrir à les imiter, on ne saurait guère mieux s'en défendre que de chercher à connaître le temps qu'il fera demain, car le premier ministre de l'empereur Guillaume est assez puissant pour diriger l'avenir, ou assez intelligent pour le prévoir. Qu'il mène ou qu'il suive, on a coutume de croire que la Fortune l'accompagne. Même cette opinion est si répandue, qu'il peut avoir plus d'intérêt à publier ses desseins qu'à les cacher ; une menace de sa bouche effrayerait plus qu'elle n'avertirait. Les minces bêtes de proie chassent en silence ; le lion envoie devant lui son rugissement, qui glace le cœur de ses victimes. Mais M. de Bismarck n'est pas un esprit romanesque. Il ne se pique pas comme Napoléon d'étonner le genre humain tous les ans. Il sait attendre son heure, se reposer; il laisse venir Toccasion. En 4866, il chercha querelle à l'Autriche ; en 1870, il se fit chercher querelle par la France. Depuis cette époque mémorable de l'histoire d'Allemagne, le vainqueur s'est recueilli. Faut-il croire que son ambition se borne à garder en paix son butin? Doit-on craindre qu'il ne prépare quelque nouvelle entreprise ? S'il en est ainsi, comment une si longue préparation n'aurait-elle pas laissé éclater au dehors quelques signes avant-coureurs de l'orage ?
Si M. de Bismarck est véritablement un grand homme d'État, sans rien de chimérique dans l'esprit, il s'appliquera uniquement à donner aux besoins réels du peuple dont il est le guide la satisfaction la plus sûre et la moins coûteuse. La meilleure façon de deviner les plans du chancelier serait donc de découvrir les besoins réels de l'Allemagne et les moyens d'y pourvoir.
De tout temps les princes et les peuples ont aimé à étendre leur domaine. On peut être assez scrupuleux pour ne désirer que d,es conquêtes justes, assez humain pour ne souhaiter que des conquêtes pacifiques. On peut ne vouloir faire des conquêtes que sur la barbarie, que sur la nature, que sur le désert. Mais on veut des conquêtes. L'individu tend à s'enrichir ; le corps politique tend à s'agrandir. Il y a bien des peuples philosophes qui se montrent contents de leur lot, et qui ne convoitent rien hors de leurs frontières. C'est qu'ils n'ont rien à espérer. Faites luire à leurs yeux l'espoir d'une annexion facile, vous verrez ce que deviendra leur philosophie. Certes ni la Belgique ni la Suisse n'aspirent au partage de nos dépouilles. Mais, sans doute, ni la Suisse ni la Belgique ne refuseraient le bienfait de leurs lois libérales, de leur gouvernement honnête et de leur tranquille neutralité à telle ou telle province que le sort des armes engagerait un vainqueur implacable à séparer de notre territoire. Quant aux grandes puissances, qui n'ont pas autant de motifs que les petites pour souhaiter le retour de l'âge d'or où la justice régnait sans opposition sur la terre, elles attachent l'idée de gloire à l'idée d'agrandissement ; c'est la tradition des tois, le préjugé des peuples et le point d'honneur des ministres.
Il n'en sera peut-être pas toujours ainsi. Le monde des espérances légitimes est d'autant plus vaste qu'on ne sait pas au juste à quel endroit il est borné par le monde des rêves chimériques. Eu attendant, voyons ce qui se passe. L'Angleterre s'étend, bien que le soleil ne se couche pas sur les États de la reine Victoria. La Russie s'étend, bien qu'elle renferme encore bien des terres incultes. C'est hier que l'Autriche recevait
il6 L'INVASION GERMANIQUE.
avec une satisfaction peu déguisée la délicate mission de forcer les chrétiens et les musulmans à vivre en paix dans deux belles provinces ; on dit qu'elle ira plus loin. A peine l'Italie a-t-elle retrouvé son indépendance et conquis son unité, qu'elle regarde au-delà de ses frontières, au-delà des mers, et songe à fonder quelque colonie. L'Espagne jette les yeux sur le Maroc, annexe les îles Soulou. La France tâte le grand désert et cherche la route du Soudan. La Hollande même a fait de lourds sacrifices pour réduire les Atchinois, dont la résistance acharnée marque peu de goût pour les douceurs de la civilisation. Les Américains des États-Unis soutiennent la doctrine de Monroe avec tant d'ardeur, qu'ils ont l'air de prendre le reste du nouveau continent pour un héritage promis à leurs fils. Chez eux, ils rétrécissent sans cesse les réserves indiennes, malgré les engagements les plus solennels.
Gomment supposer que la nation allemande fasse seule exception ? Les Hohenzollern ont toujours aimé à gagner ; les Germains ont toujours aimé à s'étendre. Les événements des dernières années n'ont pas dû altérer ce trait de leur caractère. Le culte qu'ils professent pour leur grand homme d'État montre qu'ils n'ont pas pris en haine la politique des conquêtes ; ils n'ont pas été choqués par ce qu'il y avait de dur et de violent dans l'annexion de l'Alsace-Lorraine. S'ils relisent l'histoire pour y trouver des griefs contre leurs voisins, ils y cherchent aussi de vieux titres à faire valoir. Napoléon I" s'est cru l'héritier de Gharlemagne ; Guillaume P' peut passer aux yeux de ses sujets pour l'héritier de Frédéric Barberousse. Pourquoi l'empire allemand ne continuerait-il pas le saint-empire germanique ? Le saint-empire avait pour feudataires les Pays-Bas, le royaume d'Arles, l'Italie, sans parler
des royaumes du nord et de Test, Danemark, Bohême, Pologne, Hongrie. Dans cet amas de souvenirs on découvrirait au besoin des prétextes ; la logique est si accommodante pour qui a la force et la volonté de prendre ! Notre grand empereur a réuni la Hollande à ses États en alléguant qu'elle n'était que Talluvion d'un fleuve français, le Rhin. Ce droit de suite pourrait s'appliquer aux personnes comme au limon des cours d'eau ; le sol où un Allemand s'établit ne devient-il pas un sol allemand ?
Autrefois, c'étaient surtout les princes qui cherchaient à agrandir leur domaine ;: maintenant ce sont surtout les peuples qui cherchent à agrandir leur terrain d'action. Outre la gloire, les princes avaient toujours besoin d'argent ; aujourd'hui les peuples ont souvent besoin d'espace. La population de l'Europe déborde sur les autres parties du monde, car elle s'accroît avec une extrême rapidité. Il y a bien eu dans les âges passés des périodes d'accroissement, mais il y a eu aussi des alternatives, des guerres longues et désastreuses, des pestes vingt fois plus meurtrières que le choléra. Dans certaines contrées, le manque de sécurité, les vices de l'administration, la misère où étaient tenues les classes rurales, l'insuffisance de la nourriture, l'absence de soins pour l'enfance, d'hygiène pour toute la vie, mille causes diverses limitaient ou suspendaient les effets de la loi de multiplication. La civilisation a ôté ces barrières ; dans presque toute la chrétienté, le chiffre des naissances laisse bien loin derrière lui celui des décès'. On a calculé pour tous les peuples dont l'état civil est l'objet d'une statistique régulière, en combien de temps la population doublerait, si l'accroissement se maintenait au taux actuel. Celte période de doublement est d'une longueur fort
inégale. On Ta évaluée à cinquante ans pour la Russie, à cinquante-cinq ans pour l'Angleterre et pour la Prusse. Pour la France elle serait de cent quatrevingt-trois ans. Nous aurons à revenir sur cette comparaison alarmante.
Quoi qu'il en soit, le territoire actuel de la plupart des nations européennes ne saurait suffire longtemps aux exigences de cette invasion intérieure. On n'a point de place à donner à tous les enfants qui viennent au monde. Il y a soixante ans, les économistes et les hommes d'état auraient eu recours à Malthus pour dénouer les difficultés que fait entrevoir ce progrès. Malthus établissait que la population tend à croître en raison géométrique, et les moyens de subsistance en raison arithmétique. En d'autres termes, tandis que la population augmenterait dans la mesure suivante : d, 2, 4, 8, 16 les moyens de subsistance augmenteraient ainsi : 1, 2, 3, 4, 5 De là la nécessité d'une
restriction apportée au mouvement de la population : contrainte morale ou préventive si les hommes s'interdisent la procréation d'enfants superflus; contrainte matérielle ou répressive, si l'imprévoyance générale expose les peuples aux fléaux qui rétablissent la balance : guerre, peste, famine.
On a contesté et la loi de Malthus et les conclusions de Malthus. Pour la loi elle-même, il nous semble qu'elle s'applique bien à certains pays, et qu'on ne peut différer d'avis que sur la proportion. Il y a longtemps que le sol anglais ne peut plus nourrir les habitants de l'Angleterre. Ils payent avec les produits de leur travail industriel les produits de l'agriculture étrangère ; c'est comme une grande ville dont l'Amérique et la Russie sont la campagne. Quant aux conclusions de Malthus, les mœurs y répugnent partout
OÙ les mo3urs ne sont pas en décadence. La stérilité volontaire peut écarter des causes de misère ; mais c'est une cause de faiblesse et un signe de corruption.
Deux moyens de conjurer le danger s'offrent aux nations européennes : l'émigration et l'échange. L'Angleterre pratique les deux. ^Avec le Dominion du Canada, l'Australie, l'Afrique méridionale, elle possède une réserve de terrain qui peut lui suffire, pendant des siècles, à moins qu'on ne l'aide à l'épuiser. D'autre part, l'industrie britannique fournit un excédent qui permet d'acheter en abondance sur tous les marchés du monde le blé et la viande. La prépondérance maritime exclut toute chance d'isolement et de blocus. Nos voisins d'outre-Manche peuvent donc admettre sans inquiétude la vérité de la loi de Malthus, et dédaigner les tristes conseils de cet économiste morose.
Les Russes n'ont pas besoin de sortir de chez eux pour défricher des terres à la fois incultes et fertiles. S'ils se trouvaient à l'étroit en Europe, l'Asie centrale leur est ouverte. Les Espagnols sont encore au large. Les Français ont l'Afrique du nord ; d'ailleurs ils se marient peu et ont peu d'enfants. Les deux grands peuples qui ont le plus à craindre, ce sont les Italiens et les Allemands. Laissons de côté les premiers.
Il y a longtemps que la race germanique se sent gênée par sa fécondité. Nous sommes souvent obligés d'importer du blé ; nous manquons de viande. Or la population est plus dense en Allemagne que chez nous; elle augmente bien plus vite, et le sol est en moyenne bien moins productif. Dans un pays froid, on n'a pas même la ressource de vivre de privations ; il faut beaucoup d'aliments. Un peuple fier, belliqueux, entreprenant, ne se résignerait pas longtemps à une nourriture insuffisante et grossière. Ce n'est
pas seulement l'amour de la gloire, Tinstinct des conquêtes, Torgueil national, qui poussent les Allemands à déborder; ce sont aussi les lois physiologiques et économiques. C'est plus qu'une tendance, c'est une nécessité.
Pour compenser les bienfaits alarmants de la fécondité, TAngleterre a l'émigration et l'échange; l'Allemagne peut-elle faire de même? Peut-elle devenir un pays de grande production manufacturière? Elle a fait, elle fait encore à cet égard de réels progrès. Mais elle ne saurait rivaliser avec la Grande- Bretagne ; elle tient difficilement tête à la France, à^ la Belgique, aux États-Unis. Elle n'a pas assez de capitaux ; ses ouvriers sont laborieux , mais ne se distinguent point par le goût. Les impôts sont lourds; nulle part on ne porte plus péniblement le fardeau d'un grand établissement militaire. Enfin il n'y a pas place dans le monde pour un nombre indéfini de nations industrielles. On ne peut pas faire prospérer plus de fabriques que n'en exigent les besoins du marché universel. Aussi les peuples qui ont l'avance la garderont-ils, à moins qu'ils ne subissent une terrible catastrophe ou une décadence effroyable. Encore se remet-on assez vite d'une catastrophe : nous Tavons prouvé. La décadence des mœurs n'atteint pas toujours la force productive et la vitalité commerciale.
Ici se pose une question sur laquelle nous glisserons légèrement. Est-ce qu'un État victorieux et redouté ne peut pas se servir de. sa prépondérance politique au profit de ses intérêts matériels, s'ouvrir des débouchés par la crainte ou par le fer, s'assurer des bénéfices par des traités imposés, jeter le poids de son épée dans la balance des échanges? Cela
viendra peut-être; mais dans l'Europe actuelle Theure de cette grande iniquité n'a pas sonné. Les tiers ne la laisseraient pas passer sans opposition, non parce que c'est une iniquité, mais parce qu'elle leur nuirait trop. L'Angleterre a trouvé bon qu'on nous prît l'Al- ..ace-Lorraine, et qu'on nous fît payer cinq milliards. L'annexion ne la scandalisait point; la rançon lui paraissait pourtant un peu grosse. Elle eût jeté les hauts cris si l'on avait exigé que nous fissions aux fabricants allemands des avantages particuliers. Un marchand ne tolère pas qu'on ruine ou qu'on accapare sa clientèle, s'il peut l'empêcher. D'ailleurs les économistes les plus autorisés démontreraient sans peine qu'un traité de commerce sans réciprocité blesse autant les intérêts de qui l'impose que les intérêts de qui le subit. Ce crime serait une faute.
Il ne semble donc pas que l'Allemagne puisse devenir aisément l'émule de l'Angleterre. Peut-être même les hommes d'État qui régnent à Berlin seraient-ils peu charmés d'une pareille transformation. Ils ne souhaitent probablement pas que l'influence des hommes d'argent fasse équilibre à l'influence des hommes de fer. Dans un pays qui s'enrichit rapidement, les villes ne tardent pas à dominer les campagnes ; la noblesse perd de son ascendant. Aujourd'hui l'accroissement de la population ouvrière en Allemagne offrirait un plus vaste champ à la propagande socialiste , et donnerait plus de force à la démocratie. Il est permis de croire que M. de Bismarck, tout en favorisant le progrès de l'industrie, serait fâché de voir son pays devenir par-dessus tout un pays de production industrielle.
Reste l'émigration ; elle est inévitable. Mais il y a
deux, sortes d'émigration : rémigration perdue et l'émigration utile.
Si un homme quitte sa patrie sans esprit de retour, s'il va s'établir avec sa famille au milieu d'une population qui l'absorbe, s'il n'entretient pas avec son pays d'origine des relations commerciales, c'est un émigrant perdu.
Si un homme part avec l'espoir de faire sa fortune et d'en jouir à l'ombre du clocher natal, ou s'il contribue à la fondation d'une colonie qui accroisse l'empire et la richesse de la mère-patrie ; si même à l'étranger il répand le goût et facilite la diffusion des produits de l'industrie nationale, c'est un émigrant utile.
Or jusqu'à nos jours l'émigration germanique a été surtout une émigration perdue. Des milliers d'Allemands, fuyant la misère et la conscription, allaient se fondre parmi les Anglo-Saxons des États-Unis et de l'Australie. Les Américains, qui sont gens pr^^tiques, évaluant un homme libre, adulte et vigoureux, au prix que valait naguère un esclave, ont calculé que l'émigration allemande leur apportait un tribut annuel d'environ quatre cent millions. Ceux môme qui gagnaient des contrées moins lointaines se laissaient assez vite assimiler par la population au milieu de laquelle ils étaient venus vivre. Ils faisaient souche en Russie de fonctionnaires russes, et en France de marchands français. Ils oubliaient aisément leur nationalité, quand elle n'était pas pour eux un sujet d'orgueil. On dit qu'aujourd'hui les Allemands des États- Unis résistent davantage à l'absorption. Us céderont pourtant à la longue. Ils s'établissent au-delà de l'Océan pour toujours ; ils se font naturaliser; s'ils parviennent à conserver leur langue et leurs mœurs,
ils formeront un rameau de la race tudesque , mais un rameau complètement détaché , comme les Canadiens français sont détachés de la France.
Le gouvernement de Berlin songe assurément à rendre plus utile une émigration qu'il ne saurait empêcher. U trouve mauvais que les jeunes gens se dérobent par la fuite à leurs obligations militaires ; il ne peut désirer que la population de l'Empire s'accroisse indéfiniment sur place, et emplisse la ruche sans jeter aucun essaim. Il lui appartient peut-être de diriger le courant, de lui ouvrir des canaux. Mais par quel moyen? L'Allemagne fondera-t-elle d'importantes colonies ? Rien n'est plus douteux.
L'univers n'est plus vacant. L'Amérique tout entière est occupée. S'il y a des déserts, ils sont possédés par des républiques auxquelles on ne toucherait pas impunément. S'il y a des forêts vierges, elles ont leurs propriétaires. L'Asie est peuplée. On y peut fonder des empires, comme celui des Indes ; mais on ne saurait y installer des millions d'Européens, si ce n'est du côté de la Russie. Les Anglais gouvernent Tlndoustan; ils ne le colonisent pas. L'Indo-Chinè n'est pas plus hospitalière. Nous pourrons donner au Tonkin des administrateurs et des marchands, non des habitants. Ni la Chine ni le Japon ne sont à prendre. L'Arabie ne compte pas. La Perse est condamnée à dépendre ou de la Russie, ou des maîtres de l'Inde, ou de l'Asie-Mineure, le jour où l'Asie-Mineure sera redevenue un foyer de civilisation.
Les Anglais ont saisi la meilleure part de l'Océanie; il n'y a plus qu'à glaner, et on ne le ferait pas sans leur déplaire. Les Hollandais tiennent la Malaisie, sauf les Philippines, qui sont à l'Espagne. Mais ces contrées chaudes et riches ne sont pas faites pour
recevoir le trop-plein de l'Europe; ce n'est qu'une ferme à exploiter. On a souvent attribué à M. de Bismarck le dessein d'annexer la Hollande avec ses dépendances. Ce serait sans doute un coup de filet à tenter les pêcheurs de provinces. Us y songeront peut-être. L'Allemagne y gagnerait une large façade sur la mer. Quant aux Indes néerlandaises, il faudrait pour s'en emparer sans peine et les garder sans péril compter sur l'amitié de l'Angleterre. Posséder une colonie lointaine dans notre siècle, c'est se mettre jusqu'à un certain point sous la dépendance de la nation qui domine sur l'Océan. C'est du moins lui donner des otages, à moins que la colonie ne soit en état de se défendre par elle-même, ce qu'on ne peut attendre d'un pays où les Européens s'acclimatent si peu. Une puissance militaire et toute continentale peut avoir intérêt à n'éparpiller ni ses forces ni ses richesses. Un ancien citait à ce propos l'exemple de la tortue , qui n'a rien à craindre quand elle ne laisse passer ni tête ni pattes. En 1871, il y eut bien des Allemands qui réclamaient au moins la Gochinchine française. M. de Bismarck refusa d'exiger ce surcroît de butin; il n'estimait pas que la marine germanique dût être de longtemps assez forte pour protéger en cas de guerre une possession aussi éloignée.
Les raisons que nous avons alléguées pour l'Océanie sont encore plus solides pour l'Afrique. Les Allemands s'y établiraient malaisément. On dit que les Alsaciens n'ont pas très-bien réussi en Algérie. Il est certain du moins que les Allemands installés dans notre colonie comptent plus de décès que de naissances. Il faut aux hommes du Nord une contrée tempérée. D'ailleurs l'Afrique australe est aux Anglais; ils la garderont bien. Le centre ne tente que de hardis
voyageurs et d'aventureux commerçants. La côte de la Méditerranée peut seule inspirer quelque convoitise. Mais le Maroc serait difficile à conquérir, coûteux à conserver. L'Algérie nous appartient. La Tunisie est peu étendue et les Italiens la couvent de Tœil. La Tripolitaine est un rivage de sable. L'Egypte serait défendue par la flotte britannique comme la clef des Indes.
Pour que l'Allemagne songeât à fonder un empire colonial, il lui faudrait donc une marine qu'elle ne formera pas en un jour, ou une guerre heureuse qui lui livrerait les dépouilles de quelque puissance européenne. Encore ne parviendrait-on pas à détourner vers un pays trop chaud le courant d'émigration qui se dirige maintenant vers les prairies de l'Amérique du Nord. Il y a sans doute mieux à faire.
Nous avons vu que les Germains de l'antiquité s'étaient jetés sur l'empire romain d'Occident, tandis que les Allemands du moyen âge ont lentement poussé devant eux les Slaves. Les premiers ont seule ment pillé le théâtre de leurs exploits, ou se sont fondus dans la population des États qu'ils créaient. Les seconds ont colonisé. De nos jours les héritiers d Alaric et d'Albert l'Ours peuvent suivre à la fois ces deux méthodes, demander au Sud-Ouest de l'or, au Sud-Est des terres. Cherchons dans cette pensée l'explication de la politique allemande depuis le traité de Francfort.
La population moyenne de l'empire d'Allemagne est de 79 habitants par kilomètre carré. Celle de l'Autriche est de 60 habitants (68 pour la Cisleithanie, où dominent les Allemands, 48 pour la Transleithanie, où dominent les Magyars). La moyenne est de 31 pour la Turquie d'Europe et les États détachés de la Tur-
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qnie d'Europe, de 20 pour TAsie-Mineure. Elle est de 47 pour la Pologne russe. La plupart des contrées que nous venons d'énumérer sont plus fertiles que rAllemagne et jouissent d'un climat plus doux. Elles peuvent recevoir le trop-plein de sa population, si elles se trouvent placées dans des conditions politiques qui les livrent à cette invasion.
Après Sadowa et avant Sedan, la blessure de l'Autriche était encore trop peu cicatrisée pour que la Prusse recherchât avec succès l'alliance des vaincus. La cour de Berlin avait encore besoin de la cour de Pétersbourg pour localiser une guerre probable avec la France, c'est-à-dire pour nous empêcher de trouver des alliés. Nos défaites ont tout changé. L'empereur Guillaume n'eut plus besoin de son neveu. A Vienne, ceux qui gardaient de la campagne de Bohême un souvenir amer n'eurent plus dé revanche à espérer. Le ressentiment s'apaise plus vite quand la vengeance devient impossible. Les Autrichiens de race allemande furent plus touchés de l'orgueil d'être Allemands que de la honte d'avoir été battus comme Autrichiens. Ils luttaient contre des 81aves, et cet antagonisme leur rappelait à toute heure qu'ils étaient Allemands. Depuis des siècles les Germains de Vienne paissaient les troupeaux bigarrés du domaine des Habsbourg ; paissaient, c'est-à-dire tordaient. Devenir seulement une nationalité parmi les autres et comme les autres, avoir ici le dessus, et là le dessous, subir tous les déboires que le fédéralisme inflige dans une province à la race qui domine dans une autre province, c'était plus que n'en pouvait supporter la fierté germanique. Il fallut pourtant faire la part du feu, couper la monarchie en deux moitiés, instituer le dualisme. Il y a en Autriche trois grandes races profondément dis-
tinctés. Deux d'entre elles, les plus actives, se sont entendues pour laisser en tutelle la plus nombreuse, qui est aussi la plus dispersée. Les Teutons de Vienne, comme les Magyars de Pesth, ont leur lot de Slaves à tenir en bride. On comprend sans peine pourquoi les Allemands d'Autriche combattent avec tant de vigueur la politique prudemment fédéraliste du ministère Taaffe.
C'est un Allemand, M. de Beust, qui a organisé le dualisme. Mais c'est un Hongrois, le comte Andrassy, qui l'a mis en pratique. Les Hongrois n'ont pas pardonné à la Russie d'avoir aidé les Habsbourg à dompter l'insurrection séparatiste de 1849. En se réconci- ' liant avec ses sujets jadis révoltés, l'empereur François-Joseph a dû épouser leur ressentiment. En 1854, ses conseillers l'Obligeaient à oublier les bienfaits du tsar. En 1878, ils l'ont contraint de s'en souvenir; l'ingratitude a fait place à la rancune.
Cependant le comte Andrassy fit d'abord entrer son maître dans l*alliance prusso-russe, devenue la trinité des empereurs. On se demanda ce que signifiait cette intimité dont on faisait tant de bruit. Avait-elle pour but unique le maintien de la paix, comme on le criait par-dessus les toits? Mais après la guerre de 1870, M. de Bismarck n'avait rien à craindre, tant que Guillaume I" et Alexandre II resteraient unis par une tendre amitié. S'agissait-il de donner des lois à l'Europe et de régler les questions pendantes? Mais dès que la question d'Orient fut soulevée, l'intimité devint moins cordiale. Il faut conclure de là, ou que le grand chancelier a échoué dans ses desseins, ou que la triple alliance était pour lui un moyen de passer de l'alliance russe à l'alliance autrichienne.
Dès que la France fut écrasée, le vainqueur remer-
cia publiquement son neveu de Tavoir préservé de toute intervention. Ne fallait-il pas payer un si grand service ? La révision du traité de Paris, accomplie pendant le siège de Paris, n'était qu'un à-compte. La Russie devait faire fond sur l'appui de son heureuse voisine, le jour où recommencerait la liquidation intermittente de l'empire ottoman. Mais qu'a fait le congrès de Berlin, présidé, inspiré, dirigé par M. de Bismarck? Il a définitivement fermé à l'aigle russe la route de Byzance ; il a attribué les plus beaux fruits de la guerre à une puissance dont l'armée n'avait pas brûlé une amorce ; non content de consacrer par son silence le protectorat anglais en Asie-Mineure, il assurait le protectorat autrichien dans la péninsule des Balkans.
Au lendemain de San-Stefano, les Russes sont les maîtres de l'Orient. Ils affranchissent les Bulgares, agrandissent la Serbie et le Monténégro; tous les Slaves du sud sont les clients du tsar. Après le traité de Berlin, il ne reste plus au tsar d'autre client que l'État bulgare, diminué de moitié. Les Roumains sont blessés par la confiscation de la Bessarabie ; les Serbes et les Monténégrins, séparés par un couloir où l'Autriche tient garnison, savent que leur destinée dépend désormais de la cour de Vienne et non de la cour de Pétersbourg. Les Slaves méridionaux sont condamnés à subir l'influence ou, selon le mot à la mode, à se mouvoir dans l'orbite de la monarchie austro-hongroise.
Depuis longtemps la presse allemande, organe fougueux, mais discipliné, de la politique de M. de Bismarck, ne cessait d'exhorter les Autrichiens à s'étendre vers le Sud. Plus on leur montrait cette proie, plus ils se défiaient. Us devaient croire qu'on leur of-
fraitle prix de leurs provinces allemandes. Ce marché eût été un suicide ; Tempire germano-magyare devevenait un empire magyaro-slave, où les Slaves auraient pris l'ascendant à force de l'emporter par le nombre. Mais l'œuvre s'est accomplie de façon à ne rien coûter à l'Autriche, à ne lui inspirer aucune inquiétude. Elle a dû intervenir pour arrêter les progrès de la Russie. Elle a pris le gouvernement de la Bosnie et de l'Herzégovine sans les annexer, c'est-à-dire sans rompre dans son propre sein l'équilibre des races. Elle va imposer à la Serbie une sorte de vassalité purement économique : il ne s'agit que de chemins de fer. Ce sera une invasion de capitaux, pacifique et insinuante. Une route s'ouvrira, de gré ou de force, dans la direction de Constantinople. Dans ces pays oîi le sol est riche, l'habitant pauvre, Tacier des rails fait autant de conquêtes que l'acier des canons. On trace un chemin, puis on en assume la police; le gendarme suit l'ingénieur.
C'est ainsi que les Autrichiens ont accepté la charge de civiliser l'Orient. Le premier pas est fait ; le courant s'établira; il n'y a plus qu'à laisser les choses et les hommes glisser sur la pente. Les banquiers et les marchands viendront lès premiers, puis les manufacturiers, puis les agriculteurs, puis la foule. Le Nord débordera sur le Midi avec une vitesse croissante. L'Autriche installera dans les provinces qu'on lui ouvre l'industrie allemande, la culture allemande, la langue allemande. Car ce ne sont pas les Hongrois qui défricheront ce sol presque vierge, ce seront les émigrants venus de Vienne et de Berlin. Il n'y a point de motif pour que le mouvement s'arrête. Là Turquie d'Europe estunedeces contrées où il est difficile d'intervenir à moitié. Quand on a commencé à mettre
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Tordre dai>s un pareil chaos, on va jusqu'au bout. C'est un engrenage agréable et fructueux.
Telle est sans doute la pensée de M. de Bismarck* Elle est grande, simple, à la fois hardie et pratique ; elle est même généreuse. On lui prêtait un dessein mesquin et dangereux^ on disait qu'il convoitait une partie de l'empire des Habsbourg. C'eût été bouleverser l'Europe, se brouiller prématurément avec les Hongrois, ces vaillants soldats et ces habiles politiques auxquels il ne manque, pour être vraiment une grande nation, qu'un peu plus de fécondité. C'eût été introduire dans le corps germanique une trop grande masse de catholiques romains, donner un contre-poids à Berlin, fortifier la minorité particulariste. Enfin on risquait de hâter la formation d'un grand royaume des Slaves du Sud, hostile à l'influence allemande, allié naturel de la Russie. Au lieu de courir cette aventure, le grand homme d'État qui préside aux destinées de la race germanique lui ouvre une carrière nouvelle. Il lui refuse l'unité pour étendre son domaine. Il répare le malentendu de 1866 par un bienfait soudain et gratuit, et cicatrise à jamais la blessure de Sadowa.
Ce coup de maître unit Vienne h Berlin par un nœud bien fort. Avant l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, l'Autriche avait la liberté de ses alliances. Elle pouvait s'appuyer sur la Russie ou sur la France, ou sur les deux. Depuis qu'elle est irrévocablement brouillée avec la Russie, elle est obligée de s'assurer à tout prix l'amitié de la Prusse. Cette amitié d'ailleurs ne lui coûte rien ; on ne lui demande que de suivre son penchant, que de s'agrandir, que de travailler à l'œuvre commune. Il est vrai que cette extension des États de François-Joseph a réveillé les
passions de ritalie, qu'on a rendue avide en la rendant jalouse. Mais cela môme entre sans doute dans le plan de M. de Bismarck. Il veut que les Allemands du Sud tiennent aux Allemands du Nord à la fois par la reconnaissance et par le besoin. Il veut que TAutriche ne puisse se passer de son concours, et il le donne pour rien. Oui, pour rien dans le présent, car c'est en vue de l'avenir qu'il travaille. Il sème à grande volée; ses petits-neveux moissonneront : politique de père de famille.
C'est ainsi qu'on remplacera l'émigration perdue par l'émigration utile, et qu'on détournera vers le sud-est au moins une partie du courant qui s'écoulait vers l'Amérique. On dira, on dit déjà aux Allemands qui se plaignent de végéter dans leur patrie : «Au lieu de la quitter, élargissez-la. Au lieu de fuir à deux mille lieues, établissez-vous à deux cents lieues. » L'ancienne Turquie d'Europe se prête assez bien à cette colonisation. Il y a là des races rivales : on les contraindra à vivre en paix. Il y a des routes à construire, des mines à exploiter, des forêts à défricher; les naturels sont peu actifs. En Roumanie ils se laissent rançonner par les juifs, ailleurs par les Grecs et les Arméniens. L'Allemand fera mieux ; il a plus d'argent, il ne se laisse pas mépriser; il sait au besoin tondre sans écorcher. Une fois qu'il aura commencé à se glisser, à se couler, à s'insinuer dans les fentes de cette population sans consistance, il comblera peu à peu tous les vides. Il bâtira des villages florissants là où des nomades en haillons paissent leurs maigres troupeaux. Il achètera des terres qui coûtent peu et qui, bien cultivées, rapporteront beaucoup. Là s'installeront les pauvres laboureurs qui vivaient misérablement
dans les sables du Brandebourg et dans les marais de la Vistule.
Admirable perspective, bien faite pour tenter une nation laborieuse , entreprenante et féconde. Depuis longtemps l'Angleterre et la Russie se disputent la succession de Thomme malade : quelle occasion pour un tiers héritier 1 Les Anglais sont bien loin ; les Russes manquent de capitaux/d'initiative industrielle et commerciale. Ils ont plus de soldats que d'administrateurs, plus d'administrateurs que d'hommes d'État, plus d^hommes d'État que d'hommes d'affaires. Les Allemands ont tout ce qu'il faut pour s'établir solidement dans la Péninsule, pour y prendre racine et y faire souche. Si rien d'inattendu ne les arrête, Gonstantinople tombera un jour entre leurs mains par la force des choses, quand il n*y aura presque plus de Turcs, comme elle est tombée aux mains des Turcs quand il n'y avait presque plus de Grecs. Us arriveront aux Dardanelles et au Bosphore à petites journées. De l'autre côté de ces détroits dont l'artillerie fait des ruisseaux, s'étend un vaste domaine que la lointaine Angleterre ne saurait défendre contre un puissant voisin ; l'Asie-Mineure jadis si riche, la vallée de l'Euphrate où autrefois s'élevaient des cités immenses, la côte de Syrie qui naturellement conduit ses maîtres en Egypte. Tombons-nous dans le roman ? Il y a bien du romanesque dans la réalité des choses humaines, quand les grands hommes conduisent les grands peuples. Le Congrès de Berlin a ouvert une porte par où la race germanique peut faire couler son trop-plein pendant deux ou trois siècles.
Et quand l'œuvre sera accomplie ou déjà menée loin, que deviendront les frontières qui séparent l'Autriche de l'Allemagne ? A quel moment la fusion sera-
LE RâVE DE M. DE BISMARCK. 133
t-elle assez complète pour que les dernières barrières tombent d'elles-mêmes? A quel moment Talliance se changera-t-elle sans effort en un lien fédéral ? Quand l'association cessera-t-elle d'avoir un double nom et une double tête? C'est une question de temps. L'Autrichien, restant chez lui, reste Autrichien. Hors de chez lui, il devient Allemand. Le jour où il se chargera de germaniser l'Orient, il achèvera de se germaniser lui-même. Le Viennois et le Berlinois, colonisant ensemble la Péninsule, oublieront qu'ils ne sont pas concitoyens à lorce de se sentir compatriotes. Rapprochés par la langue, par le génie, par les intérêts et les mœurs, par une longue et féconde collaboration, ils mettront la dernière main à leur union. En ce temps-là, se dit le grand chancelier, la race germanique sera si forte, que nul n'y pourra mettre obstacle. M. de Bismarck estime sans doute que, d'ici-là, le catholicisme sera trop affaibli pour séparer encore les deux branches de la nation tudesque. Il pense aussi que, d'ici-là, les Slaves et les Latins tomberont à l'égard des Germains dans l'état d'infériorité où les Espagnols du Nouveau-Monde se trouvent placés vis-à-vis des Anglo-SajKons. Ceci nous ramène à notre sujet, car ce n'est pas la destinée des Serbes et des Turcs, des Grecs et des Bulgares, qui nous intéresse et nous émeut.