CHAPITRE IV
Outre TAutriche et rAllemagne, il y en Europe quatre grandes puissances : TAngleterre, la Russie, la France, l'Italie. L'Espagne, qui n'a plus sa place dans ce concert, peut l'y reprendre. Une politique à longue échéance doit prévoir le cas où la monarchie de Philippe II s'efforcerait de remonter au rang d'où elle est tombée. Nous verrons dans quelle mesure on doit la faire entrer dans des calculs qui s'appliquent au temps présent.
Il suffit à l'Allemagne, pour n'avoir rien à craindre i'e l'Angleterre, de s'étendre seulement sur le continent. Aussi doutons-nous des convoitises qu'inspirent, dit-on, à nos voisins la Hollande et son empire colonial. Hier l'Angleterre était l'alliée de TAutriche et par suite de l'Allemagne ; demain peut-être il en sera de môme. Lord Beaconsfield fut charmé de trouver à Yienne un associé pour sa politique hostile à la Russie, à Berlin, un arbitre favorable.
Plus la frontière russe se rapproche de la frontière des Indes, ou la frontière des Indes de la frontière russ?, plus la crainte d'une lutte suprême met le cabinet de Londres dans la dépendance de quiconque est ou peut être l'ennemi de la Russie. L'occupation
de Chypre, rétablissement (momentanément interrompu) du protectorat britannique en Asie-Mineure, l'extension de Tinfluence britannique en Egypte, ont coïncidé avec l'occupation de la Bosnie et de THerzégovine, avec l'entrée en scène de TAutriche. Le traité de Berlin, c'est un partage à deux; la Turquie d'Asie relevant de l'Angleterre, la Turquie d'Europe a passé sous la suzeraineté de François-Joseph, est entrée, comme on dit, dans la sphère des intérêts autrichiens. Tant que les Germains et les Anglo-Saxons avanceront en Orient sans se toucher, ils seront unis par une sorte de complicité.
Autrefois, il est vrai, il y eut une politique anglofrançaise. C'était le rêve de Napoléon III, un rêve qui eut quelque temps Tair d'une réalité. Cette politique ne manquait ni de hardiesse ni de grandeur. Elle avait pour objet, dans la pensée de l'empereur, de faire vivre la Turquie assez pour que ses sujets, non ses voisins, fussent ses héritiers ; d'affranchir peu à peu les Roumains, les Serbes, le Liban, l'Egypte ; de répandre la civilisation dans les possessions immédiates du sultan et de préparer la formation d'une confédération orientale, qui garderait le Bosphore et mettrait les compétiteurs hors de cause. Placer les clefs de la maison entre les mains de ses habitants, n'était-ce' pas la solution la plus simple et la plus rassurante d'un problème qui inquiétait tout le monde? Mais l'Angleterre n'avait jamais accepté cordialement un dessein qui la délivrait d'un péril sans lui donner rien à gagner. Elle ne tarda pas à se refroidir à l'égard de son allié des Tuileries. Puis les événements introduisirent en scène un nouvel acteur; la Prusse, dont on se préoccupait peu, attira soudain tous les regards ; l'abaissement de notre pays changea
la balance des forces. En 4856, on croyait que la France et TAngleterre, sincèrement unies, n'avaient rien à redouter du reste du monde. Aujourd'hui nos frères d'armes de Crimée comptent moins sur nous et avec nous. Ce qui leur importe, c'est que nous soyons en état de leur vendre et de leur acheter ce qu'ils veulent nous acheter et nous vendre. Ils recherchent notre suffrage, quand on va aux voix; s'il fallait se battre, ils préféreraient probablement d'autres alliances.
Ajoutons que le vieux levain subsiste toujours de l'autre côté de la Manche. On l'oublie en ce moment, parce que les Whigs ont déserté la tradition de Palmerston, tandis que les Tories restent fidèles à celle de Pitt et de Castlereagh. Mais trop de souvenirs plaident contre nous. De Grécy à Waterloo, la gloire anglaise est faite de nos revers. On ne nous pardonne pas encore nos anciennes prétentions, dont on ne nous croit peut-être pas guéris. La défiance survit à la crainte. Comme nous nous flattons d'occuper le second rang parmi les puissances maritimes, on nous soupçonne par intervalles d'aspirer à disputer le premier. En 1838 il y eut encore à ce sujet une véritable panique en Angleterre. Nous avons encore trop de colonies, nous promenons trop notre pavillon, nous sommes trop puissants dans la Méditerranée. Les consuls britanniques ont gardé l'habitude de contrecarrer les consuls français. N'avons-nous pas fait avec les Anglais la campagne de Crimée, la campagne de Chine? N'avons-nous pas occupé le Liban, percé l'isthme de Suez, balancé en Egypte Tinfluence des maîtres de l'Inde? On nous trouve trop remuants, même quand on se sert de nous. L'ambition anglaise n'accepte guère plus des associés que des rivaux.
Il n'y a donc pas lieu de regarder l'Angleterre
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comme une épine dans le pied de TAllemagne.
Quant à la Russie, elle est plus à craindre. Le congrès de Berlin Ta profondément blessée. Elle ne s'attendait pas à voir ses services ainsi payés. Pour prix de son utile neutralité de 1870, on jette entre elle et Byzance cette barrière, 1* Au triche. Les Slaves du Nord ne verront pas avec plaisir les Allemands dominer et violenter les Slaves du Sud. Il y a là un danger pour la politique de M. de Bismarclv.
Ce danger est, il est vrai, plus grave que pressant. Les deux empereurs s*aiment encore. La force offensive de la Russie n*est pas égale à sa force défensive, ne répond pas à sa grandeur. Elle manque de capitaux ; elle paraît avoir une administration défectueuse. Elle est en proie à une crise intérieure ; le nihilisme tient en échec le gouvernement et l'exaspère. Ce n'est peut-être qu'un moucheron sur un lion, mais le lion n'en est pas moins absorbé par cette lutte irritante. On ne doit pas s'attendre à une révolution ; mais il y a au moins une évolution nécessaire. Le pouvoir absolu a fait son temps ; le peuple aspire à la liberté ; le prince se sent mal servi, Gomme;it s'accomplira l'entrée inévitable de la Russie parmi les États qui jouissent d'une constitution? L'enfantement peut être laborieux ; il peut y avoir des avortements. La politique allemande aurait donc le temps de faire son œuvre en Occident, surtout si elle réussit à semer ou à envenimer quelques malentendus entre la République française et le souverain seigneur de toutes les Russies.
Vers la fin du xvni* siècle, Catherine II se rapprochait de la France ; la Révolution rompit la liaison ébauchée. Paul P' admirait le premier consul. Sa mort et le meurtre du duc d'Enghicn firent triompher
la politique austro-anglaise à la cour de Pétersbourg. Napoléon et Alexandre s'embrassèrent à Tilsitt et à ErfUrth, puis se brouillèrent à mort. Charles X et Nicolas étaient sur le point de s'entendre pour remanier la carte d'Europe; 1830 nous ôta cette chance de venger Waterloo. Après la guerre de Grimée, Napoléon III avait presque séduit Alexandre II ; d'inutiles démarches en faveur de l'insurrection polonaise rejetèrent brtisquement le tsar dans les bras de ceux qui allaient être nos ennemis. Après le congrès de Berlin, entre la France qui n'a rien pris, et la Russie qui s'est vu reprendre une partie de ses conquêtes, il y a encore de puissants motifs de rapprochement. Si une telle alliance n'entre pas dans nos desseins, elle entrera certainement dans les calculs de ceux qui auraient à la redouter.
Quoi qu'il en soit, il est dans la destinée de l'Allemagne de se mesurer avec la Russie, à moins que Tune des deux ne renonce à l'Orient. La population de l'empire russe croît avec une grande rapidité ; elle s'enrichira par la mise en valeur de ses vastes et fertiles domaines. C'est une nation trop jeune pour donner aucun signe d'épuisement, pour laisser espérer à ses rivaux une prochaine décadence. Le jour où l'armée russe sera aussi bien organisée et aussi mobile qu'elle est déjà brave et patiente, une grande lutte attirera l'attention du monde, et les ennemis de l'Allemagne seront tentés d'y prendre part.
« Ce jour-là, doit se dire plus d'un Allemand, il faut que la France soit hors d'état d'intervenir. Il faut donc que la France soit écrasée avant que la Russie rompe avec l'Allemagne, ou que la Russie soit abaissée avant que la France se voie en mesure de demander sa revanche. »
Trois passions peuvent porter les Allemands à nous chercher querelle : la haine, la peur, la cupidité.
Nous prions le lecteur de ne pas se méprendre sur le sens de nos paroles. Nous vivons en paix avec nos voisins. Quelle que soit Tamertume de nos souvenirs, rimmense majorité de la nation française souhaite le maintien de cette paix. Il en est à peu près de même de Tautre côté du Rhin. Le service obligatoire rend les maux de la guerre plus sensibles à toutes les classes de la société. L*appel des réserves jette partout le trouble, la gêne, l'inquiétude. Il n*y a pas de peuple qui envisage sans effroi Tidée de risquer un pareil enjeu, d'engager une partie qui exige une telle mise de fonds. Nous n'accusons donc pas les Allemands de nourrir délibérément contre nous des desseins hostiles. Mais partout, dans tous les cœurs, même dans les cœurs les plus doux, couvent des ferments que peuvent développer soudain les circonstances, la volonté d'un prince ou d'un ministre, l'habileté ou la folie d'un homme d'État tout-puissant. Il y a onze ans, le programme officiel du plébiscite, c'était la paix autant que la liberté; l'opposition ne témoignait pas moins de zèle pour la paix. Tout le monde, ou peut s'en faut, était également sincère en mars 1870. Si cependant, à cette époque^ un Allemand avait pris soin de signaler à ses compatriotes les motifs que nous avions de vouloir la guerre , aurait-il eu tort? Les hommes qui mettent deux nations aux prises ont toute la responsabilité de leur conduite. Mais, pour amener le conflit, ils se servent des passions qu'ils pourraient contenir, et qu'ils déchaînent. Sans eux, elles demeureraient impuissantes; grâce à eux, elles débordent, elles entraînent tout, elles sont irrésistibles.
Aujourd'hui, nous n'en doutons pas , les tendances pacifiques sont beaucoup plus fortes en Allemagne que les tendances belliqueuses, bien que la disproportion y soit apparemment moins grande que chez nous. Il est bon cependant que nous sachions qu'il y a des tendances belliqueuses , que nous en connaissions l'origine, la nature et la vigueur, comme il est bon que nous connaissions les secrets défauts de nos voisins et même de nos amis, tout en espérant le triomphe de leurs meilleurs instincts.
C'est sous ces réserves qu'il convient de lire les pages suivantes. Elles n'ont pas plus pour objet do diffamer nos vainqueurs que d'alarmer nos concitoyens. Elles ne présentent pas le tableau de l'opinion publique en Allemagne, mais seulement l'anatomîe ' des germes mauvais que la sagesse des gouvernements peut étouffer, que leurs imprudences ou leurs calculs peuvent développer avec une rapidité terrible.
En rappelant aux Français ce qu'ils auraient tort d'oublier ou de perdre de vue, nous ne craignons pas d'apprendre à nos voisins ce qu'ils savent bien mieux que nous. Si nous voyons juste, ils ne peuvent blâmer notre sincérité. Si nous nous trompons, le mal n'est pas grand. Car nous conseillons la prudence; nous ne prêchons pas l'offensive.
Bien que les Français et les Allemands aient été maintes fois aux prises, la haine contre le prétendu ennemi héréditaire date de Napoléon. Les griefs rétrospectifs que l'érudition accumule contre nous, ne sont pas des traditions nationales, mais des trouvailles d'archivistes. Ce sont les archéologues qui ont imaginé de nous imputer le supplice de Coliradin; ce sont les historiens qui ont ressuscité le souvenir éteint de l'incendie du Palatinat. Jusqu'au xix« siècle, nous
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n*avons jamais fait la guerre en Allemagne sans 7 posséder des alliés, dont nous servions la cause autant qu'ils servaient la nôtre. De quel droit ferait-on un crime à Richelieu de ce qui fait la gloire de Gustave-Adolphe? De quel droit nous reprocherait-on d'avoir soutenu Marie-Thérèse contre Frédéric II, si Ton excuse Frédéric II de nous avoir appelés contre Marie-Thérèse? Nous avons même pu prendre la frontière du Rhin, sans blesser un patriotisme qui n'était pas encore vulnérable. La formation de la Confédération rhénane, qiii mettait les États du Sud sous la protection, c'est-à-dire sous la domination du vainqueur d'Austerlitz, émut les esprits éclairés. Mais ce qui souleva la haine populaire, ce fut l'écrasement de la Prusse après léna. Si nous sommes pour l'Allemagne l'ennemi héréditaire, l'héritage, à y bien regarder, ne remonte pas plus haut que 1807.
La haine grandit jusqu'en 1813. Elle était alors au comble. La guerre de 1813 s'appelle là-bas la guerre de l'indépendance : l'indépendance fut conquise et solidement garantie. Les rois de l'Europe à deux reprises Tendirent à Paris la visite que nos aigles avaient faite à leurs capitales. Tout compte réglé, la France était la seule puissance qui se retrouvât en 1815 plus petite qu'en 1792. Dans cette eau qu'on nous reprochait tant d'avoir faite trouble, tout le monde à la fin avait péché, hormis nous. On pouvait donc tout oublier. Mais le branle était donné ; les Allemands conservèrent leur rancune , tandis que nous conservions notre orgueil. Nous chantions les couplets de Déranger sans penser à mal, trop contents de nous pour en vouloir à personne ; les compatriotes de Bliicher redisaient les vers de Kœrner et les Sonnets cuirassés de Rûckert. Les gouvernements, qui
ne voulaient pas satisfaire la passion de la liberté, ne trouvaient pas mauvais qu'on nous haït un peu pour se distraire. L'érudition se mit de la partie. Nous avions contre nous les hommes de cour qui détestaient notre Révolution, les mystiques qui détestaient notre xvni® siècle, la jeunesse chevelue qui rêvait d'Arminius, et qui ne voyait rien de plus romantique que de maudii^e les Latins corrompus.
En 1866, une timide politique de pourboire, sans gêner M. de Bismarck, lui fournit un prétexte pour ranimer les vieux ferments. En 1870, le Nord et le Sud étaient prêts à se ruer sur nous ; la déclaration de guerre fut un coup de pied dans un nid de guêpes. Nous avons jeté quelques obus dans un faubourg de Saarbrûck ; on nous en a voulu comme si nous avions mis l'Allemagne à feu et à sang, de Trêves à Memel. La guerre fut longue. Pendant six ou sept mois tout ce grand peuple n'eut pas d'autre pensée, pas d'autre sentiment. C'était une lutte à fond, le choc non de deux armées, mais de deux nations. Quand les âmes se sont ainsi bandées dans un long effort, elles ne se détendent pas aisément. Ce ne sont pas les soldats qui contribuent le plus à entretenir la flamme; ce sont les écrivains, les poètes, les rhéteurs, tous les gens qui ont pris l'habitude de broder des variations faciles sur'iin thème banal et sacré. Pendant le combat, l'injure est de bon ton, la déclamation de bon î^oût, calomnier est une œuvre pie. Nous le savons par notre propre exemple, nous qui pourtant ne prenons pas les choses si à cœur.
La haine prussienne ne fut pas adoucie par la promptitude de la victoire, elle fut exaspérée par la longueur de la. guerre. Quand la partie est bien disputée, les adversaires apprennent à se respecter; ils
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finissent souvent par se saluer et se serrer la main, comme la France et la Russie après Sébastopol. En 1870, la catastrophe fut si rapide, que le vainqueur se crut d'une espèce supérieure. Il s'en voulut d'avoir eu un instant d'inquiétude; puis il nous en voulut de ne pas nous rendre assez vite. Il semblait que notre résistance fût une rébellion, la marque d'une obstination coupable et perverse. Il comptait en avoir fini plus tôt ; nous lui volions un repos auquel il croyait avoir droit. C'était lui faire tort que de ne pas le laisser, dès le lendemain de Sedan, entrer dans la jouissance de ses lauriers.
La paix se fit, on sait trop à quel prix. Mais la paix n'efface pas tout. Nous étions pour longtemps l'ennemi héréditaire, l'ennemi incorrigible. La littérature allemande avait pris le pli. Est-ce que l'écrivain qui nous a diffamés va se reprendre et dire : « Après tout, puisque nous les avons dépouillés, il faut bien reconnaître que ce ne sont pas de si méchantes gens? » Est-ce que le prédicateur va rétracter ses anathèmes contre la moderne Babylone? Est-ce que les chants de guerre perdront du jour au lendemain leur âpre saveur? Rendra-t-on Arminius aux limbes d'où on Ta évoqué?
Dans les premiers temps qui suivirent la guerre, rien ne fut négligé par nous de ce qui pouvait entretenir chez les Allemands la haine de la France. Notre presse, affolée, semblait se considérer comme irresponsable, et criait vengeance à tue-tète. Certes, nous n'en sommes plus là. Nos journaux ont bien changé de ton ; ils ne renferment plus d'articles provocants ; ils ne menacent plus ; ils sont dignes d'un peuple qui entend vivre en paix avec tout le monde, qui ne se soucie plus de courir les aventures, et qui ne se pique
plus de réparer un désastre avec des phrases. L'amourpropre national, que des revers inouïs a\aient jeté hors des gonds, est plus rassis; nous dirons pourquoi.
Mais les Allemands ont encore peur d'un coup de tête de notre part. Dès leurs premières victoires, en 1870, quand on commençait à parler de paix, M. do Bismarck déclarait qu'il ne comptait ni sur notre sagesse après une telle leçon , ni sur notre reconnaissance s'il nous épargnait. Il ajoutait que nous voudrions une revanche, qu'il s'y attendait, et qu'il prendrait ses précautions. Il les prit en effet, garda les clefs de notre maison, et nous infligea, après les dépenses et les ruines de cette longue guerre, après tant de contributions et de réquisitions, une saignée sans esemple. Il croyait nous ouvrir toutes les veines.
On n'en saurait douter; le vainqueur entendait bien réduire le vaincu à une impuissance durable. Il nous ôtait notre frontière, deux des provinces qui passaient pour nous fournir les meilleurs soldats, deux places de premier ordre, Metz la Piicelle et Strasbourg. 11 se couvrait de la ligne des Vosges, et ne nous permettait pas de nous en couvrir. C'est de la France qu'on pouvait dire alors : « Son flanc porte une plaie ouverte.» Même avant cette mutilation, nous étions assez mal défendus par la nature contre une invasion germanique. La route de Paris n'était ni bien longue ni bien malaisée à parcourir ;. les plaines de la Champagne sont vite franchies. Mais en 1871, nous n'avions plus de forteresses, plus de canons, plus de fusils, plus d'armée. 11 fallait, pour regagner seulement un peu de sécurité, réorganiser notre état militaire, reconstruire les boulevards qui nous manquaient, refaire notre matériel, raccommoder le réseau de nos chemins de fer; il fallait des milliards.
Or on se flattait de nous ruiner. Les préliminaires de Versailles nous imposaient la plus grosse amende que nous pussions payer. Une pareille rançon nous condamnait à la gêne, c'est-à-dire à Téconomie, et par conséquent à la faiblesse. Nous allions nous charger des intérêts d'une dette énorme, avec un territofre rapetissé, avec les frais de la guerre à liquider, au milieu d'une crise politique dont on prévoyait à peine l'issue ; car il semblait également impossible que l'Assemblée nationale acceptât la République et la remplaçât. M. de Bismarck était en droit de compter sur la guerre civile si l'on cherchait à désarmer la guerre nationale , sur l'anarchie si l'on y renonçait. Dans ces conditions, notre budget devait nous interdire à la fois la reconstitution du matériel de guerre et l'entretien d'une grande armée. L'indemnité n'était donc pas seulement pour l'Allemagne une large réparation et un gros profit; c'était une garantie. Dans la pensée de ceux qui l'exigeaient, nous étions, pour longtemps une nation valétudinaire; nous étions voués par notre situation politique à la fièvre, par notre situation financière à l'anémie.
Ce calcul était peu généreux ; il s'est trouvé faux. La paix n'a pas donné à l'Allemagne les résultats qu'elle en attendait, n'a pas mis la France hors de combat. L'ordre a été rétabli. Nous avons emprunté ce qu'il fallait de milliards, à un taux élevé, mais sans peine. Les impôts créés n'ont pas dépassé les facultés du contribuable ; la source de nos richesses n'a pas été tarie. Au lieu de tomber au niveau 4^ ces peuples 6puisés qui donnent d'autant moins au fisc que le fisc leur demande davantage, nous n'avons pas tardé à inspirer l'envie par le chiffre pompeux de nos excc-
dents de recette. Nous avons supprimé quelques-unes des taxes les plus lourdes tout en accroissant nos dépenses. Nous avons hâté la reconstitution de notre matériel et réorganisé notre armée, sans négliger l'instruction publique, sans reculer devant les grands travaux que sollicitait le progrès du commerce et de l'industrie. En un mot, nous avons vite retrouvé toute la force que donne la richesse.
Cette renaissance de la France est pour nos voisins d'outre-Rhin une déception cruelle, d'autant plus cruelle que nos milliards ne leur ont pas donné l'aisance. Aussi ont-ils dû bientôt aggraver le fardeau déjà lourd de leurs institutions militaires. Le gouvernement impérial a demandé de nouveaux sacrifices à des gens qui se flattaient d'avoir enfin doublé le Gap des Tempêtes. En 1871, les chefs des Allemands leur disaient : « Nous en finissons avec le péril français. » Peu d'années accomplies, les hommes d'État de Berlin tenaient un autre langage : « Il faut pourvoir au péril français ; il faut nous prémunir contre une guerre de revanche ; il faudra pendant un demi-siècle monter la garde sur les Vosges. » Sans doute, il y a là quelque exagération. Le nouvel empire veut être en état de faire face à une coalition, sans avouer hautement qu'il craint une coalition. Il se défie de la Russie, et ne parle guère que de la France. Mais il en parle tant que bien des- gens, de l'autre côté du Rhin, ont dû s'écrier : <c Mais c'est à recommencer I »
En 1871, en 1872, quand nous prononcions volontiers le mot de revanche, le vainqueur affectait de dédaigner nos menaces. Il campait chez nous, et nous étions à terre. Aujourd'hui nous nous taisons delà revanche, mais on nous en prête la pensée, parce que nous sommes debout. La presse germanique, soit d'elle-
même, soit par ordre, n'a entretenu son public que de soupçons et d'alarmes. Elle a passé son temps à dénoncer nos prétendues visées. Quand elle n'accusait pas le pays, elle accusait les partis ; au défaut des partis, leurs chefs. Elle d prédit à maintes reprises le prochain triomphe d'un prince, tantôt Bourbon, tantôt Bonaparte, qui nous apporterait une bonne guerre en don de joyeux avènement. Cette idée est devenue pour les Allemands une obsession. Notre rancune est la ressource dont le cabinet de Berlin use et abuse quand il veut plus d'hommes ou plus d'argent. La crainte de la revanche est pour la nation victorieuse le commencement de la docilité.
Une casuistique facile accorde le droit de prendre les devants, quand on est sûr d'être attaqué. Un empereur d'Allemagne pourrait tenir à son peuple ce discours : « Les Français nourrissent le dessein de nous ravir l'Alsace-Lorraine, et peut-être davantage. Ils deviennent chaque jour plus forts, plus redoutables, plus hardis. Ils guettent l'occasion de fondre sur nous dès que nous serons occupés ailleurs. Si nous voulons assurer à nos enfants les douceurs d'une longue paix, donnons une leçon nouvelle à cette nation remuante. Cette guerre est inévitable. Si nous ne la faisons pas maintenant de notre gré, à notre heure, nous la ferons plus tard malgré cous, à l'heure que choisira notre ennemi. Prévenir une agression certaine, ce n'est pas une agression, c'est la meilleure de toutes les défensives. Que la responsabilité du sang versé retombe sur ceux qui en ont rendu Teflusion nécessaire I Marchons donc avec l'aide de Dieu, pour le salut de la patrie et la tranquillité des générations futures I »
Loin de nous la pensée de prêter à l'empereur Guil-
laume un tel projet! Chargé d'ans et de lauriers, il aime la paix : ni la tradition des HohenzoUern, ces éternels preneurs, ni la raison d'Élat, mère de tous les sophismes, n'ont étouffé chez lui le sentiment de l'humanité. Bien qu'il croie sans doute aux complaisances de Dieu pour les rois et les conquérants, il craint Dieu. Mais si un jour il /?e trouvait à Berlin un souverain qui eût envie de rafraîchir la gloire de sa maison, un politique à qui ses vastes plans fissent sentir le besoin d'assurer ses derrières, si le gouvernement voulait déclarer la guerre à la France, une presse bien disciplinée convaincrait peut-être la nation allemande de la justice et de la nécessité d'une telle agression.
On sait d'ailleurs que l'idée d'une guerre de précaution n'est pas toujours restée dans la région des rêves. En 1875, une alerte inattendue troubla notre sécurité. Le public prêta peu d'attention à cet incident, dont l'histoire n'est pas encore éclaircie. Ce qui paraît certain , c'est qu'il y eut des velléités et dés menaces; c'est qu'à Berlin un parti puissant essaya d'entraîner le gouvernement et le pays dans une entreprise qui semblait encore facile. On ignore à demi par qui le péril fut détourné, et même quelle fut l'imminence du péril. Nous nous sommes épargné l'ennui de méditer sur cet épisode et d'en tirer des conclusions instructives, peut-être aussi le fardeau d'une reconnaissance que nous ne savions où adresser.
Depuis 1875, nous sommes devenus plus forts. Mais l'Allemagne aussi a fait des progrès. Elle entretient plus de soldats , elle exerce davantage ses réserves ; elle n'a pas, il s'en faut, allégé son budget. C'est toujours à la France qu'on se prend de cette gêne. Si nous n'existions pas, ou si nous étions décidément
iSO L'INVASION GERMANIQUE.
réduits à Fimpuissance, rAUemand aurait-il moins à payer et moins à servir? 11 doit le croire, et penser à nous quand il paye ou quand il sert. Le caporal et le percepteur se chargent d'entretenir des sentiments dont Texplosion serait redoutable, le jour où il plairait au gouvernement de la provoquer. C'est ainsi que, chez les vainqueurs, le regret d'avoir imposé une paix qui nous laisse vivre, excite autant les passions belliqueuses que chez les vaincus le souvenir d'une paix qui nous a mutilés. Nous devons encore craindre, parce que nous faisons encore peur.
Si notre force n'inspirait plus aucune inquiétude , nous ne devrions pas pour cela être tout-à-fait rassurés, car nous sommes trop riches pour avoir le droit d'être faibles. Nous avons été fiers, trop fiers, sans doute, de la facilité avec laquelle nous soldions notre rançon. C'était proclamer trop haut qu'on s'était trompé en croyant nous ruiner; c'était inspirer l'envie d'y revenir. Nous nous vantions si bien de notre opulence, que nous ressemblions un peu à des moutons qu'on viendrait de tondre, et qui s'écrieraient avec une vanité naïve : « Voyez comme notre laine a vite repoussé I » Prenons-donc garde de passer pour moutons. Souvent aussi nous avons fait remarquer que nos milliards n'avaient pas beaucoup enrichi les vainqueurs. Il est vrai qu'ils s'en sont servis pour fondre plus de canons que de vaisselle plate. Mais si la guerre est, selon le mot de Mirabeau, l'industrie nationale de la Prusse, ce gros profit est devenu une mise de fonds pour des opérations nouvelles. Ne crions pas par-dessus les toits qu'il y a chez nous de quoi remplir toutes les poches vides de l'univers, de quoi rassasier tous les aff'amés, à moins que nous ne soyons bien sûrs d'avoir solidement fermé nos portes. Ou
plutôt, ne pouvant cacher notre crédit et notre argent, ni discuter le budget à Luis-clos, ni faire courir à l'étranger le bruit d'un déficit dans notre trésor, rappelons-nous sans cesse les devoirs qu'impose la possession d'une caisse si bien garnie. Un peuple riche est un voyageur qui a de temps en temps des bois à traverser, et qui ne peut s'empêcher de faire tinter ses écus dans son escarcelle, sonnerie dangereuse qu'il faut corriger par le petit craquement d'un pistolet qu'on arme.
L'histoire nous apprend que les Romains de la dé* cadence excitaient d'autant plus l'avidité des Barbares qu'ils la satisfaisaient davantage. Cette soif croît à mesure qu'on l'étanche. Nous ne sommes pas des Romains de la décadence, et nous pouvons encore recevoir nos ennemis avec du fer. Les Prussiens ne sont pas non plus pareils aux Barbares du quatrième siècle; ils sont plus savants. Mais enfin nous avons été obligés de nous racheter à coupg de milliards. Ce mot de milliards trouble bien des imaginations, éveille bien des convoitises ; il a quelque chose de féerique et de magique. C'est le pommier des Hespérides; les Hercules modernes voudraient savoir si le jardin est bien gardé , si le dragon est de taille à défendre son poste. Un spirituel écrivain français a appelé la Prusse « le pays des milliards » . « Mais non , ont répliqué certains Allemands, le vrai pays des milliards, c'est le pays d'où ils viennent, non le pays où ils, vont. »
Depuis que nous avons si allègrement versé une pareille rançon, le trésor français passe chez nos voisins pour une mine d'or inépuisable, dont l'exploitation est seulement un peu pénible au début. Quand le budget ne sera pas en équilibre, les ministres en quête d'impôts neufs se demanderont si après tout le meil-
leur contribuable n'est pas un ennemi vaincu. Ce ne sera qu'une idée en Tair, mais, si elle revient souvent, elle finira par se changer en projet. On trouvera au besoin, dans les Universités germaniques, des philosophes pour démontrer que c'est là un expédient financier dès plus légitimes, qu'on peut dépouiller un peuple laborieux, économe et opulent, comme on enlève le miel d'une ruche, qu'il y a des races destinées à accumuler la richesse, et des races destinées à la prendre, que la nature prévoyante a donné aux uns le soleil qui dore les moissons et mûrit le raisin, aux autres le froid qui trempe les nerfs et endurcit les cœurs. Nous vivons dans un siècle où la morale fait de grands progrès. La presse met au service des nations les sophismes dont les rois avaient jadis le monopole. Machiavel, de nos jours, irait à l'école de Darwin, et ne se bornerait plus à indiquer des procédés; il fournirait aussi des arguments, car l'opinion publique est plus exigeante que les princes. Elle veut qu'on assouvisse ses passions, mais elle veut aussi qu'on les justifie. Ce n'est pas une difficulté insurmontable.
Enfin il ne serait pas impossible qu'un homme d'État allemand nous cherchât querelle pour consolider une fois de plus l'unité germanique, ébauchée à Sadowa, achevée à Sedan, ou pour dénouer des difficultés de politique intérieure. Le procédé est bien vieux ; au beau temps de la république romaine, les plébéiens accusèrent parfois les patriciens d'avoir déchaîné l'invasion volsque ou grossi le péril samnite pour enterrer une proposition de loi importune. Avant 1866, M. de Bismarck avait quelque peine à contenir une opposition.que la victoire mit h ses pieds. La guerre étrangère est parfois un moyen d'éviter la
guerre civile. De Maistre a là-dessus des pages surprenantes. Il tient que Dieu veut du sang pour nos péchés, que la terre crie vers le ciel, et qu'il la faut désaltérer de façon ou d'autre. Sans donner dans cette théologie féroce, on a dû remarquer que le canon empêche d'entendre les tribuns, et que les lauriers rendent éloquent. Pour venir à bout soit des séparatistes, soit des progressistes, le cabinet de Berlin peut être tenté de recourir à une méthode qui a fait ses preuves ; la Russie ou la France cimenterait à ses dépens Tédifice impérial.