‹ Le péril vénérien dans les famillesChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Nous sommes ici, — je tiens à commencer par cette déclaration, — en présence d'une* maladie dont la tendance naturelle est de guérir ; qui, par le fait, guérit ordinairement ; mais qui, d'autre part, peut ne pas guérir, et des récidives de laquelle par conséquent nul indice, nulle épreuve, nul remède, en un mot, nulle garantie ne peut jamais donner d'une façon absolue la certitude qvi'on soit définitivement à l'abri.

Ceci dit pour le . repos de ma conscience ainsi que pour la complète édification du public médical, etautre, faisons non pas de la science virtuelle ^ adéquate à un summum d'exigences doctrinales, mais bien de la science applicable, c'est-àdire telle que, d'une part, l'autorisent les données de l'expérience, telle que la commandent, de l'autre, les intérêts individuels et sociaux si fortement engagés dans cette étude de plus en plus mise à l'ordre du jour par l'extension de la syphilis et par l'égoïste incurie de ses victimes.

Mais, avant d'entrer en matière, il faut éclairer

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le sujet en énonçant, en précisant — ce qui exige une discussion sommaire mais approfondie — de quels préjudices l'homme ou la femme deviennent Fauteur, s'ils se marient ayant la syphilis, ou si, étant mariés, ils la contractent (ce qui, sous le rapport de la nature et de la gravité des accidents à appréhender revient absolument au même).

J'abrégerai autant que possible ce chapitre : j'aurais même voulu le supprimer, car il appartient en entier à la pathologie. Mais les ardentes dénégations qui subsistent encore et l'obligation toute naturelle de s'entendre préalablement sur ce dont on va parler, me font un devoir de donner à ces prolégomènes une place proportionnée à l'importance que de récents débats lui ont faite.

Spécifions donc ceè dangers et ces inconvénients, successivement selon qu'ils proviennent de l'homme ou de la femme.

§ I. — Risques prOTenant de l'homme.

La syphilis compromet un homme de deux manières : soit par l'état d'infériorité personnelle, soit par l'état d'agent propagateur de la maladie, dans lesquels elle le constitue.

A. Infériorité personnelle. — Ceci s'explique et se comprend en deux mots. 11 va de soi qu'un mari syphilitique est un assez peu ragoûtant su-

jet. Dépilé, croùteux, tacheté de roséole et moucheté de yigo, se décelant dans tout son habitus et non moins compromis par ce qu'il en dissimule que par ce qu'il n'en peut cacher, haleine infecte, voix rauque, exhalant un parfum d'axonge rancie, tel est le portrait du Clitandre visité par la nymphe ennemie des ménages : portrait flatté même, car je yeux bien en élaguer les stigmates indélébiles, les pertes irréparables ; je pousse la générosité jusqu'à laisser au modèle son nez et ses oreilles.

Faut-il maintenant montrer le personnage en action ? Il n'y gagnera pa.s grand'chose; ni lui ni sa femme, hélas ! En effet, le plus éminent service qu'il puisse lui rendre étant de l'exempter du danger de contagion , sa meilleure preuve d'amour envers sa moitié est d'observer la continence : et, à ce compte, elle n'a que trop d'occasions de voir à quel point elle est aimée I — Si du moins, de copieux à-compte en petite monnaie courante venaient pallier la parcimonie que Monsieur met à dépenser le capital I Mais ici même, que d'incessantes déceptions, que de coups d'épingle plus sensibles que des coups de poignard. Les brusques variations de la maladie imposent au régime conjugal des alternances, des omissions justifiées par la prudence sans doute, mais dont Famour a plus de motifs de s'offenser que de moyens de se rendre compte*

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Lorsque, au lendemain d'une de ces intimes étreintes où deux âmes se confondent, elle se voit refusée, repoussée, embrassée seulement du bout des lèvres, que peut, que doit supposer Tinnocente ?. . . Que son mari l'aime moins que la veille ? Ou que, depuis la veille, il s'est découvert une plaque muqueuse linguale?... Dans son ignorance, elle n'a pas le choix entre les deux hypothèses. Mais si la première Taccable, que ne doit pas souffrir celui qui ne saurait la détruire cjue grâce à une révélation pathologique qui détruira à jamais le bonheur du ménage.

Sur un autre terrain, l'époux syphilitique encourt des reproches non moins graves. D'abord il compromet, ou il s'expose, s'il est découvert, à compromettre tous ceux qui l'ont aidé à se marier, tous les intermédiaires, parents, amis communs, anciens camarades, abbés et notaires, qui ont plus ou moins répondu de lui : je ne parle du médecin que pour mémoire.

Mais qu'il se soit trahi ou non, qu'il souffre actuellement de son mal ou en soit momentanément exempt, on peut bien dire que ce mari-là n'est point celui sur lequel on avait compté pour devenir un lien entre deux familles. Sombre, morose, préoccupé, ayant toujours à celer quelque chose (une pustule ou une pilule), cherchant trop visiblement avant tout à se créer des moments de solitude, il donne prise à tous les soup-

çons qui sont une conséquence de sa nouvelle situation ; car si une jeune femme ne suppose à son mari que des qualités, il en est, à côté d'elle, une autre illusionnée en sens absolument inverse. Celle-là, dès le premier jour, s'est dit : « 11 y a un point noir, une faiblesse, un vice, peut-être un crime à découvrir chez mon gendre. Cherchons! » Et elle n'a pas moins de 1440 minutes par jour à consacrer à sa petite enquête !

Poursuivons, cependant, la nôtre dirigée dans le seul but d'éclairer et de préserver.

Même en supposant — ce qui, je le reconnais, est loin d'être une exception — en supposant que le mari syphilitique n'ait infecté ni sa femme, ni ses enfants, il n'en est pas moins pour eux une cause de préjudice. Que son mal ait été divulgué, qu'il soit seulement soupçonné, voilà sa famille solidaire sinon du déshonneur, au moins de la défaveur qui s'attache invariablement et pour jamais à une pareille souillure. Des années se passent, les derniers vestiges sont effacés depuis longtemps et l'on croit tout oublié !... Qu'il soit seulement question d'un avant-projet de mariage, et la tache reparaît vivace comme aux premiers jours ; et . parmi les accusations qui menacent à cette occasion les enfants, la syphilis du père est la plus sérieuse qu'ils aient à craindre parce qu'on ne l'articule ordinairement que par voie d'insinuation et parce que, même la leur adressât-on

ouvertement, ils seraient hors d'état de s'en laver.

— Quant à la veuve du syphilitique, nul médecin, nulle doctrine, on le sait, ne répond que les enfants qu'elle aurait d'un second lit fussent h l'abri du mal de son premier mari.

Mais il est des sources de préjudices plus réels et moins éloignés. — « J'ai vu les mœurs de mon siècle et j'ai écrit ce livre » disait un moraliste de la bonne époque. J'ai reçu, moi, les. confidences des maris syphilitiques ; j'ai compati à leurs transes plus encore qu'à leurs douleurs ; j'ai sondé leur incurable préoccupation s'étendant à un avenir indéfini. Et j'affirme que tant qu'ils soufirent — ce qui est toujours long — tant qu'ils sont effrayés — ce qui peut durer autant qu'eux

— de tels chefs de famille sont incapables de donner à la direction du ménage, à l'éducation de leurs enfants, à la gestion de leurs affaires, le temps et l'attention que réclament ces intérêts si pressants et si divers.

Avec une force et une justesse égales, M. Fournier a fait ressortir la grave responsabilité qu'encourt un syphilitique mal guéri, lorsque, devenu chef de famille et frappé d'une de ces lésions spécifiques profondes d'où résultent . l'impotence, l'abolition de l'intellect ou la mort, il sème ainsi autour de lui et après lui le déshonneur, le désespoir, la misère. Mais la perspective de ces catastrophes morbides qui brisent une

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position sociale, mais cet effrayant tableau, chefd'œuvre d'un maître coloriste, me frapperait moins que le croquis simple et fidèle des mille petits détails qui constituent le fonds de la vie en commun, et où le fadeur syphilis apporte chaque jour, méfiance, mésestime, alarmes, espionnage, surprises pénibles là où sans lui eussent régné la paix, la mutuelle confiance des époux, Tinstinctif et sincère respect des enfants, seules bases du bonheur domestique.

Qu'il me soit permis, à ce propos, d'insister sur un côté particulièrement touchant de la question morale. Tous ces biens si précieux ne sont point compromis, ne s'évanouissent pas sans que Tépouse qui assiste à cette ruine s'inquiète de la cause autant que de l'effet. L'un de nos vieux majors lyonnais avait l'usage de faire figurer dans sa note d'honoraires les inquiétudes (toujours fort vives, à en croire le total) à lui causées par la maladie de son client ! De même, puisque nous dressons le bilan du mari syphilitique, serait-il régulier de lui porter en compte les tourments de toute sorte et de toute minute que sa pauvre femme ressent en le voyant, sans motif connu, triste, découragé, vacillant dans ses projets, tiède à son ouvrage, sans goût pour le présent, sans foi dans l'avenir. Car la compassion de la femme égale au moins le désespoir du syphilitique. On n'a peint que des exceptions quand

on montre celles à qui, dans ce cas, leur époux ne saurait rendre de meilleur service qu'en les faisant veuves ; celles pour qui le mariage n'ayant été qu'une raison sociale^ se font alors si aisément une raison ! Dans le monde réel, bien au contraire, leur courage est au niveau de toutes les épreuves, leurs consolations à la hauteur de toutes les angoisses. Toutefois, quelque bien armé qu'on soit pour le combattre, au moins faut-il connaître l'ennemi. Mais quand elle voit, à ses côtés, cette douleur qu'elle croyait terrassée renaître incessamment ; quand on lui en cache non moins obs< tinément le nom que la cause ; quand ses efforts pour en pénétrer le motif n'amènent qu'un redoublement de tristesse ; quand ces efforts mêmes où elle met toute son âme, toute son ingénieuse tendresse, ne servent qu'à lui aliéner de plus en plus le cœur qu'elle voudrait sauver, ah ! croyezen celui qui si souvent l'a vue à l'œuvre et à la peine, c'est là, c'est bien là le vrai supplice dme femme.

Qu'on n'impute pas exclusivement à blâme pour l'homme la contre-partie de cet éloge de la femme. A l'époque où notre client s'est porté candidat au mariage, il n'était pas toujours, comme on a eu tort de l'écrire, mû parla cupidité, l'incurie, l'absence de sens moral. Souvent sa conscience se révoltait contre le malheur dont il s'exposait à devenir l'agent, entraîné par les obsessions qui

le circonviennent. Tenez-vous-le pour dît, marieurs et marieuses de tout genre et de toute robe, pères, mères, tantes, sœurs, parentes au quatorzième . degré, tenez-vous-le pour dit ou plutôt comprenez à demi mot. Lorsqu'un jeune homme que rien ne semble autrement détourner du mariage, oppose aux ouvertures de ce genre une résistance peu en rapport avec son caractère, avec ses dispositions antérieures, avec ses sentiments habituels, s'il n'apporte aucune bonne raison à Tappui de ses refus ; si surtout il lui échappe de dire en termes plus ou moins catégoriques : « Je vous assure que vraiment je ne le puis pas en ce moment», arrêtez-vous, votre insistance pourrait faire le malheur de deux familles !

B. Aptitude à propager la maladie. — Un syphilitique marié a d'autant plus de chances de transmettre sa maladie que personne dans son entourage ne se méfie de lui. Ailleurs, dans les relations plus ou moins passagères du demimonde, toute liberté règne, notamment celle de s'enquérir de l'état du quémandeur, d'examiner celui-ci, partant de le refuser s'il paraît suspect. En ménage, ceux que le danger de contagion menace n'ont ni la pensée, ni le moyen, ni le droit de s'y soustraire. Aussi l'observation nous apprenant que ceux qui sont en position de la subir ne

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la subissent pas tous, en d'autres termes le nombre des exposés dépassant en général et de beaucoup le nombre des victimes, on doit conclure : 1° en principe, que la contagiosité des lésions syphilitiques est moins grande qu'on ne pourrait le présumer ; — et 2**, en fait, qu'elle n'est point constante, obligatoire (ce qui, d'ailleurs, est un caractère commun à tous les virus).

Mais de là surgit aussi un corollaire d'ordre inverse, qui doit servir d'avertissement aux doctrinaires, et devrait bien leur servir de frein. C'est qu'il ne faut point, quand une espèce de lésion a souvent manqué de réaliser la contagion, se hâter de conclure, pour ce seul motif, qu'elle n'était pas contagieuse ; qu'il ne faut point non plus, quand un mode d'inoculation a été plusieurs fois mis en œuvre sans rien produire, se hâter de déclarer qu'il ne peut donc rien produire. En raisonnant ainsi, et l'esprit de système n'y porte que trop, on ne s'expose pas seulement, soi, à être désavoué par la logique en attendant qu'on soit démenti par l'événement ; on expose aussi les personnes en très grand nombre qui, sur la foi de ces assurances mal fondées, iront affronter sans précaution le danger. J'en trouve un premier exemple dans l'attitude si loyalement mais si longtemps conservée par Ricord dans la question de la contagiosité des accidents secondaires. Et j'en trouve un second à

souhait dans un récent mémoire de Wolf (1 ) qui « ayant vu douze fois un père syphilitique procréer un enfant sain, la mère étant restée indemne » , conclut catégoriquement : « La transmission du père à sa progéniture ne peut avoir lieu que par Tinfection de la mère. » — Fidèle à cette même facilité de déduction, Fauteur, par cela seul « qu'il n'a jamais observé Tinfection de la mère à la suite de la conception, repousse la théorie du choc en retour. » — C'est en vertu de cette même manière de raisonner, ne Toublions pas, que, pendant longues années, plusieurs chirurgiens éminents, parmi lesquels Velpeau, nièrent que le chloroforme pût causer la mort ; et pourquoi ? d'après ce seul motif qui se retrouvait à l'époque, sous la même formule, dans toutes les bouches : « Je n'ai, moi, jamais eu un seul opéré mort à la suite de chloroformisation ! »

Ces explications préalables données, voyons à qui le syphilitique marié peut transmettre son mal ; et tâchons surtout — hic labor^ hic optis — tâchons de pénétrer pourquoi, dans des conditions en apparence identiques, tantôt il le transmet, tantôt il ne le transmet pas.

La transmission peut s'opérer soit par contact, soit par génération.

(I) Central fur gynécologie^ mai 1880 et Lyon médical, 6 juin

1" Transmission par contact, — Naturellement de tous les sujets qu'elle menace accidentellement, c'est répouse qui est le plus exposée à cette communication. Le mal peut lui venir soit d'un chancre de son mari, soit de ses lésions secondaires, soit de son sang.

Mais ces foyers de contagion n'occupent pas tous un siège aussi propice à leur mise en rapport avec la région féminine sur laquelle ils ont à agir. — Mais le fluide qui provient de ces diverses sources n'a pas un degré égal de pouvoir transmissif. — Mais il n'est pas déposé à un égal degré de concentration sur les organes contaminables de la femme. — Mais le dépôt sur ces organes n'a pas toujours la même durée^ n'est pas toujours en rapport aussi intime avec les voies absorbantes. — Mais enfin ces même organes de la femme ne sont pas toujours dans des conditiofis physiologiques aussi bien appropriées au fonctionnement de l'absorption.

On pressent bien que si la contagion varie, en d'autres termes, si tantôt elle prends tantôt elle ne prend pas^ ceci trouve son explication dans la manière diverse dont ces différentes conditions sont réalisées, sont groupées. Mais il faut le faire mieux comprendre ; il faut ne laisser aucun nuage dans cet exposé qui, sous son apparence dogmatique, n'est, en réalité, rien moins qu'un chapitre d'hygiène préservative. Pour cela prenons les deux

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cas extrêmes et mettons-les en lumière par deux exemples bien tranchés :

Un homme, ayant au gland un chancre méconnu (c'est-à-dire non pansé, ni essuyé), a des rapports, et chaque fois prolongés, avec une vierge (excoriable) qui, chaque fois, partage ses transports sensuels.... Contagion à peu près certaine .

Un homme, ne conservant plus de sa syphilis que les plaques opalines de la langue, entretenues par rhabitude de fumer, quitte un instant sa pipe pour sa femme, déjà trois ou quatre fois mère, et lui donne, en passant, un de ces baisers dont le flot de salive odorante qui raccompagne est à la fois, pour la malheureuse forcée de s'y prêter, une cause de dégoût, et partant une cause de sécurité... Contagion à peu près irréalisable.

Quant au degré de pouvoir transmissif inhérent à chaque ordre de lésions syphilitiques, c'est là le point essentiel et aussi le plus difficile à déterminer.

On peut d'abord, au nom de l'expérimentation comme au nom de la clinique, dire que ce pouvoir va en diminuant à mesure que la lésion dont il s'agit représente une phase plus avancée de révolution diathésique. Le chancre se transmet par le seul contact, et expérimentalement par une simple piqûre à la lancette. — Les plaques muqueuses sont, elles aussi, traiismissibles par con-

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tact; mais, expérimentalement, la piqûre n'a suffi que dans des cas exceptionnels. Pour obtenir un résultat positif, il faut en général maintenir un certain temps leur sécrétion sur une surface dénudée. C'est faute d'avoir tenu compte de cette règle qu'on a si longtemps professé la noncontagiosité des accidents secondaires , tandis qu'on n'avait, en fait, constaté que leurnow-mocti-, labilité. — Le sang syphilitique nécessite, pour prendre chez un sujet sain, encore plus de précautions. Après de nombreux insuccès, toujours répétés tant qu'on n'opérait qu'à la lancette, il a fallu toute l'ingénieuse habileté de Pellizari (1) pour pouvoir appuyer sur une expérience réussie le dogme de la contagiosité du sang. — Enfin les lésions franchement tertiaires ne sont à aucun degré, selon aucun mode clinique ou opératoire, ni contagieuses, ni inoculables.

Il semble que, muni de données étiologiques aussi précises, un spécialiste devrait découvrir sans peine, d'après l'évolution de la maladie chez la femme infectée, d'après la région où le le premier accident, où le chancre a siégé chez

(1) Le sang dut être appliqué cliand) liquide et maintenu vingtquatre heures en place sur la peau de l'expérimenté, dénudée d'épiderme. Quatre autres sujets, — Je tiens ce chiffre de la bouche de l*auteur lui-même — à qui le même sang fut appliqué dans la même séance, mais chez qui les premières de ces conditions ne furent pas réalisées aussi çiac^pment, échappèrent à la contagion.

levrait découvrir, dis-je, comment, par lésion de son mari Tinfection lui est le rdînairement transmise. Eh bien ! il n'en 1 . L'histoire de V accident initial chez wie mariée syphUUique est encore pleine d'obs- , de desiderata non satisfaits, de contrais apparentes entre ce que la raison nous essentir, et ce que l'observation nous réu plutôt ne nous révèle pas.

tvrai que, dans la plupart des cas, on est mal placé que possible pour avoir à cet des renseignements positifs, pour recueillir bservation complète. Ni la femme ni le le s'attendaient à ce qui arrive : Celui-ci, urs, est aussi peu empressé de s'en enquéle celle-là peu capable de s'en apercevoir.

)lente exulcération de Madame a donc ic toujours été méconnue à son origine. Ce [ue deux ou trois mois plus tard, quand les ornes généraux ont éclaté, que le médecin fin appelé ; et ce n'est qu'alors qu'il chersavoir où a siégé la lésion, point de départ cidents de Madame. N'est-il pas par consénaturel que souvent cette tardive enquête ifructueuse ?

is même alors que toute facilité nous est 3e pour la faire en temps opportun, que de elle investigation ne reste-t-elle pas stérile 'a,boatit-elle pas à un résultat contraire à

celui que de justes prévisions rendaient vraisemblable ? Voyez plutôt :

Il est d'observation que les lésions secondaires sont, chez Thomme, très rares aux organes génitaux, très communes à la bouche. D'autre part, lorsqu'un homme, un mari a pris un chancre à la verge, il sait fort bien, en général, que cet ulcère est contagieux ; et tout au contraire, quant aux plaques muqueuses qui lui viennent dans la bouche, il en ignore très souvent non seulement le danger, mais même l'existence.

Or, comme, en ménage, la bouche ne rencontre guère que la bouche, la verge que la vulve, il y aurait donc toute probabilité pour que la syphilis d'une femme mariée commençât le plus ordinairement par la bouche....

Eh bien ! chers collègues, dépouillez vos notes, scrutez vos souvenirs, et dites-moi si ce résultat le plus probable est en réalité le résultat le plus fréquent ? Dites si, chez les épouses que la syphilis atteint, vous avez seulement compté un chancre labial pour dix chancres vulvaires?

Mais ce n'est rien encore, et cette enquête faite de bonne foi nous réserve une tout autre surprise.

Dans le nombre des syphilis marito-uxorales, vous êtes, il est vrai, parfois en présence d'un homme qui croit avoir intérêt à dissimuler, ainsi que d'une femme trop inexpérimentée pour vous

lonnerun seul renseignement utile . Mais assez souent, au contraire, le mari repentant et navré veut acheter sa faute par une confession aussi sincère, ussi minutieuse que possible ; la femme, de son )ié, a Yu, a senti et tous communique sans arère-pensée ses impressions. Enfin il existe, au cond plan, un magistrat instructeur supplé* Bntâire qui, en général, n'a pas vu de moins près qui n'omet aucun détail capable de servir...

n plus que de nuire 1 — Eh bien ! même dans ; conditions-là — conditions de choix, s'il en , pour la découverte de la vérité, — souvent ;ore vous restez indécis, perplexe, parfois me absolument désarmé, absolument incapa* de répondre à cette question : « Où a siégé, z la femme, Faccident initial ? »

ans doute, dans certains cas, si cet accident leure inaccessible aux recherches, c*est uniment parce qu'il était situé profondément ; et ;h ancres de l'arrière-gorge, ceux du col utérin out peuvent rationnellement expliquer une des cas de syphilis féminine. Mais ils n'en iquent qu'une part. En effet, ces chancres-là, me les autres, laissent des traces ou locales l'anglionnaires. Or souvent, dans ce cas, un ecin exercé les a recherchées en vain ; j'en quelque chose. D'autre part, vu la rareté des ns secondaires péniennes, il faudrait, pour

^rendre la genèse d'un chancre du col chez

un aussi grand nombre de femmes mariées, admettre que leur mari les a approchées ayant lui, un chancre à la verge ! ce qui, Dieu merci, si dépravées qu'elles soient, n'est pas encore dans nos mœurs et ne représentera jamais qu'une exception I

Donc, dans bon nombre de cas l'accident primitif de la femme restant impossible à trouver, on est amené à se poser cette question assurément très naturelle : « La maladie n'a-t-elle pas pu se transmettre à Madame, sans qu'il y ait eu chez elle accident primitif ?» Et comme cette absence de l'accident primitif chez un sujet vérole est an fait propre au sexe féminin, à la femme mariée, en âge et en état de concevoir , on est non moins logiquement conduit à cette seconde question : « Ne serait-ce point à l'occasion de la fonction propre à son sexe, ne serait-ce point par la conception que la femme aurait, dans ces cas, pris la vérole?... ».

Bornant là cette digression qui contient les prémisses d'un théorème à développer ultérieurement, je reviens à V échelle de contagiosité des diverses lésions syphilitiques. Le chancre, nous l'avons vu, y occupe la meilleure place. Mais il est, à côté de lui, un ordre d'accidents, doués d'un pouvoir égal de transmissibiïité ; et, en fait, beaucoup plus dangereux sous ce rapport. Je veux parler des accidents dits successifs. Voici

omment ils se déyeloppent et comment cet enemi dont on se méfie trop peu réalise son plan attaque :

L'homme qui a un chancre peut, au début, en lorerla nature : il peut même ne point s*aper- ^oir qu'il a du mal. Mais enfin tôt ou tard la nière se fait dans son esprit. Et, comme consémee, il s*impose Tabstention de tout rapport jugal, tant que son chancre durera.

lais ce chancre finit par guérir, et comme la tinence pesait à Monsieur, on devine ce qui rriver, et Ton devine non moins aisément ce m continuer.

^pendant une tache, une rougeur, une imperble érosion apparaît à ce moment sur la cice ou dans son voisinage. c< Ce n'est rien, se ï malade, ce n'est rien du tout. C'est que je îraî un peu échauffé^ un peu forci ! »

que c'était en réalité — et la suite ne le ve que trop, — c'était, ou plutôt c'est une de sions chronologiquement placées entre l'act primitif et les accidents secondaires, te- )lus du premier que des seconds, en tenant n siège, par sa nature, par sa localisation iscrîte, par la date de son apparition, mais lànt surtout par sa contagiosité.

accidents successifs, il est vrai, ne s'obseras chez tous les syphilitiques : mais aucun utorisé à croire qu'il en sera exempt, Aver-

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tissons donc toujours notre client de la possibilité de leur invasion. Mettons-le en garde contre leur caractère insidieux, contre leur bénignité qui n'est qu'apparente. Et veillons surtout à ce que

Quelque diable alors le poussant,

il ne conclue pas de cette bénignité à leur innocuité, et n'agisse pas conformément à cette conclusion.

2® Transmission par génération. — La syphilis de l'homme peut se transmettre par génération à deux personnes, savoir :

Soit, directement, à son enfant ;

Soit, médiatement, à sa femme, par l'intermédiaire de son enfant.

A. — Transmission directe à l'enfant. — « Un homme syphilitique peut-il engendrer des enfants syphilitiques sans avoir préalablement infecté sa femme?» La question, ainsi posée par M. Langlebert, est parfaitement posée. En efTetsi la femme a été infectée directement par son mari, c'est à elle, c'est à son influence qu'on sera en droit d'attribuer la syphilis qu'aurait l'enfant né de ce mariage.

Le père étant seul syvhilitique peut-il procréer

enfant syphilitique ?. . . Pour iixer ce point si attu, je pourrais consulter les analogies, inlier les lois qui président à Thérédité soit biologique, soit morbide ; dresser parallèlet la liste des auteurs favorables et celle des !irs opposés au dogme de Tinfluence syphili-

paternelle. Mais ce genre d'arguments ne emble pas mériter qu'on se baisse pour les sser. Voulez-yous, en deux mots,la justificale mon dédain ? C'est sur des considérations t ordre-là qu'un auteur, M.Capdevila,a nié, nellement nié que la mère infectée avant ^ssesse puisse infecter le fœtus ! !

[mets, moi, la réalité du pouvoir syphiligène 'e ; et j'appuie ma conviction sur des preufaît.

oint capital, quand on veut établirque l'enînt la vérole uniquement de son père, c'est iiver que la mère n'ayant eu cette maladie nt ni après la conception, n'a par consé- )as pu la donner à l'enfant. Or, pourbeaue cas, cette démonstration est faite soit lom, par l'autorité des médecins qui déclae la femme n'avait jamais été syphilitique, it ni pendant la grossesse (observations

de Swediaur, de Bertin, de Ricord, de and, Bassereau, Bazin, Hardy) ; soit par- ; affirment positivement qu'ils ont constaté demne de la mère par l'examen le plus

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minutieux (observations de Guérard, de Bœhr, de Depaul) ; soit enfin par cette circonstance que la mère avait eu précédemment d^un autre homme des enfants sains, et n^en a eu de malades que de Thomme chez lequel des accidents syphilitiques avaient précédemment existé (observation de Mayr). On a même vu Tinfluence du père primer celle de la mère à ce point qu'une même femme, anciennement atteinte de syphilis, donnait le jour à des enfants .syphilitiques ou à des enfants sains suivant qu'ils étaient engendrés par Thomme qui l'avait autrefois infectée elle-même ou par un autre homme exempt de syphilis : Simon en rapporte deux exemples des plus concluants. Enfin, pour couronner le tout, citons ce fait iréfutable rapporté par Fournier : « Je voyais dernièrement — écrit ce très estimable collègue, — un de nos i

confrères qui, me faisant l'honneur de me consul- '

ter pour une syphilis ancienne , me disait « avoir ,

eu cinq enfants syphilitiques, bien que sa femme, examinée par lui avec un soin vigilant, soumise à ■ une surveillance assidue, n'eûtjamais présenté le moindre symptôme diathésique. »

Pour infirmer des faits semblables, des faits où la bonne santé de la mère d'un enfant syphilitique est attestée par des praticiens honorables qui ont examiné cette femme par eux-mêmes, en temps utile, avant et durant la grossesse, pour infirmer de tels faits, dis-je, les auteurs qui s'obs-

îoent à rapporter toute infection fœtale à la mère ont qu'une réponse, et je l'emprunte à la plume u plus tranchant des dénégateurs de Tinfluence ilernelle : Si dans la pratique civile, dit-il, on a iclaré ces mères indemnes de vérole, c'est parce qu'on a été retenu par maintes considérans morales et sociales que le médecin prudent doit pas enfreindre ». — Quand le médecin, ai-je à mon tour, s'est cru tenu, par prudence^ lisser Fexamen incomplet, il n'a point l'habic de se donner comme l'ayant fait complet.

s lorsqu'il affirme l'avoir institué tel, venir sour qu'il a été prudent^ c'est simplement insinuer 1 a menti I Or un tel reproche peut-il atdre les estimables confrères cités plus haut ? ) 'ailleurs, la vérole est-elle donc une de ces idies à siège profond, unique, obscur, qui se si aisément se dissimuler? Oui peut-être, i début, tant qu'elle n'est constituée que par idcnt primitif. Mais le médecin de la famille 3ut méconnaître ce mal, lui qui, mis en éveil 1 naissance d'un enfant vérole, est conduit à archer, atout le temps, toute la liberté néces- 5 pour découvrir chez la mère, dans son , son présent et son état ultérieur, les siou les traces de la syphilis là où il sait latent fatalement, tôt ou tard, ses manifestacaractéristiques, ostensibles, multiples et innment renaissantes. Si ce médecin a dé-

claré la mère saine, c'est donc, croyez-le, avec une aussi profonde connaissance de cause qu'avec une profonde bonne foi. — Et si ce médecin est le mari ! (Cas de Fournier.)

J'ajouterai à la série des observations qui établissent la transmission héréditaire paternelle deux faits de ma pratique, qui ne me paraissent pas moins démonstratifs.

J'ai soigné, il y a maintenant dix huit-ans, unhonnète commerçant, atteint d'une syphilis moyenne mais tenace. Il se maria après un an de maladie, libre alors de toute manifestation visiblement compromettante, mais sujet à des récidives buccales qui apparurent à diverses reprises après son mariage (1). Sa femme, deux fois enceinte pendant les trois premières années, donna le jour à deux enfants dont le premier succomba à la syphilis au bout de trois mois, dont le second eut des symptômes spécifiques bien caractérisés desquels un traitement méthodique et une hygiène appropriée (2) finirent par triompher.

(1) Je conserve ma rédaction de 1875 sans y faire aucun changement, notamment sans vouloir réparer aucune des omissions que cette rédaction succincte avait pu mMnduire à commettre sur les symptômes que le mari avait présentés.

(2) Cet enfant chez qui les symptômes s'aggravaient malgré an traitement spécifique des plus méthodiques, ne dut son salat que à ce que, sans rien changer au traitement, on substitua à sa nourrice qui s'enivrait une nourrice plus sobre. A partir de ce moment l'amaigrissement et l'insomnie, qu'on attribuait à la syphilis^ s'amendèrent : l'enfant est aujourd'hui en bonne santé.

Or j'étais plus que le médecin, j'étais Tami de cette excellente famille. Peu de jours se passaient sans que j'y fisse une apparition. Il ne s'y donnait pas, selon l'expression de Figaro, un seul coup de plume, de lancette ou de... pierre infernale, que je n'y eusse l'œil et la main. Confident discret des symptômes du mari, je l'étais aussi des soupçons qui, malgré mes efforts, germaient dans l'esprit de la femme. Peu à peu, elle avait vu clair à travers les réticences, les mystères dont s'entourait l'ancien coupable, et certes si elle eût eu quelque lésion spécifique, ni elle, qui l'appréhendait, ni moi, qui devais m'y attendre, nous ne l'aurions laissé passer inaperçue... Eh bien ; elle n'a rien eu en fait de syphilis. Et cependant ses deux enfants ont été syphilitiques.

Second fait : Dans mon voisinage demeurait un autre ménage également à portée de mes soins. Le mari avait eu, peu de temps avant de contracter alliance, une syphilis dont il paraissait guéri. Sa femme, au bout d'un an, devint enceinte. Elle accoucha à terme, n'ayant jusquelà présenté aucune lésion spécifique. Elle eut deux jumeaux qu'elle a nourris.

L'un, le garçon, présenta, au deuxième mois, une syphilide pustulo-squameuse, compliquée de désordres digestifs et il succomba en dépit du traitement. — L'autre, une petite fille, n'a jamais eu le moindre indice de syphilis. Elle a aujour-

d'hui (juin 1880) quatorze ans et se porte à merveille, ainsi que sa mère avec laquelle elle offre une ressemblance frappante de physionomie.

Donc la syphilis peut passer, passe réellement, par voie de génération, du père à l'enfant.

Mais un fait non moins certain, un fait admis par tous les auteurs, c'est que cette transmission n'est pas fréquente, qu'elle l'est beaucoup moins que la transmission par la mère et surtout que jusqu'ici on n'a pas bien pu s'expliquer pourquoi tantôt elle a lieu, tantôt elle manque. A chaque instant dans la pratique, comme dans les livres, on se trouve en face d'une singularité comme celle-ci : Deux hommes ont une syphilis de même date, et ce semble de même force, avant subi le même traitement. Eh bien! l'un procrée des enfants sains, l'autre a des enfants syphilitiques (leur mère, bien entendu, dans les deux cas, restant saine).

Or, il n'y a dans la nature ni bizarreries, ni contradictions : il n'y a, il ne peut y avoir qu'insuffisance dans la science ou chez l'observateur. Attachons-nous donc à ce problème, qui doit être bien ardu, si je m'en rapporte à l'accord tacite que presque tous les auteurs ont mis à négliger de l'approfondir, plusieurs même à l'énoncer !

Il se pose dans les termes suivants : à laquelle de ses phases la syphilis est^elle transmissible par

SYPHILIS. i71

hérédité paternelle ? Question qui touche au cœur même de notre sujet, du péril vénérien dans les familles^ puisqu'elle équivaut à celle-ci : à quelle époque de sa syvhUis un homme estMj et à quelle époque cesse-t-il dêtre dangereux pour sa progéni-^ ture ?

Deux points, d'abord, sont acquis au débat, et acquis sans avoir, je pense, besoin d'une démonstration nouvelle : c'est l"" que plus chez un homme la syphilis vieillit, plus diminue le pouvoir de transmissibilité par contact des lésions qu'elle produit, ce pouvoir étant pour les lésions tertiaires réduit à zéro ; — %"" que plus chez un homme la syphilis vieillit, plus diminue son pouvoir de transmissibilité héréditaire, ce pouvoir étant, pour les sujets tertiaires, réduit à zéro.

Prouvée par deux faits connexes aussi incontestables, cette décroissance de la syphilis au point de vue de son influence sur la progéniture sert à la fois à nous rassurer et à nous mettre en garde.

A nous rassurer^ en montrant que, sous ce rapport, une vérole très grave pour celui qui en est atteint, peut être sans danger pour ses enfants.

A nous mettre en garde contre certaines véroles qu'on croirait innocentes tant elles cachent bien leur jeu, tant leurs manifestations sont rares, espacées, discrètes, consistant principalement par

exemple en érosions superficielles de l'arrièrebouche, de la langue et des lèvres, qui ne reviennent que deux ou trois fois par an. Mais tant que ces manifestations gardent le caractère secondaire, tant qti'elles sont contagieuses^ méfiezvous de la syphilis qui les entretient. Ce sont surtout ces y qvo\b^ presque éteintes qui font le danger des enfants parce qu'elles font la sécurité des pères. Aussi 4a contagiosité étant jusqu'à un certain point la mesure de la transmissibilité héréditaire, j'attache une importance non exclusive mais capitale à la constatation de ce premier critérium, la contagiosité (1).

Mais il en est un autre qui, selon moi, prime celui-ci, qui en tout cas le complète.

Le cours d'une syphilis étant invariablement composé d'une succession de trêves et de repri-

(1) On cite surtout, à titre de lésions particalièrèment contagieuses, les plaques muqueuses ; et l'on a raison, si Ton ne considère que la fréquence des transmissions par contact dont elles sont la cause.

Mais, en fait, leur produit ne recèle pas une somme de pouvoir transmissif supérieur à celui des autres lésions secondaires, des syphilides sécrétantes; seulement elles trouvent dans les rapprochements de la vie usuelle plus d'occasions que les autres de se propager. Mais celles-ci sont également contagieuses lorsque^ par rinoculation expérimentale, on les met en rapport suffisamment intime avec les tissus absorbants (Voyez les résultats expérimentaux positifs obtenus par Wallace, Vidal, Rinecker, avec la sécrétion des pustules d'une éruption cutanée générale). — En un mot, il ne faut pas, par une confusion à laquelle on n'est que trop porté prendre la lésion le plus contagiomante pour la lésion la plus contagieuse»

SYPHILIS. i73

ses — de repiquées (1) disaiUon à T Antiquaille — il a paru naturel de considérer la maladie comme plus active, et partant plus communicable aux époques où elle se réveille. On a donc dit, on a professé, et en toute vraisemblance, cette expli* cation : si tels pères syphilitiques donnent et tels autres ne donnent pas la syphilis à leur enfant ; si Ton a vu le même père, après ne Tavoir pas donnée, la donner ultérieurement, cela dépend de la phase, de Tétat où en était chez eux la diathèse au moment où ils ont engendré. — Syphilis à ce moment endormie ou assoupie chez le père : enfant sain. — Syphilis éveillée chez le père : enfant syphilitique.

Oui, voilà une manière aussi rationnelle que possible d'interpréter les faits : elle est reproduite par bon nombre d'auteurs, et par tous ceux-là avec une grande confiance, sinon avec un grand luxe de preuves cliniques. Appelons-la loi de Roseti^ du nom du premier d'entre eux chez qui je la trouve formellement professée (1778). Toutefois si elle à ses partisans, ni les contradicteurs ni les démentis infligés, dit-on, au nom de l'observation ne lui ont fait défaut.

Mais les faits invoqués contre elle ont pour la plupart un tort grave : ils manquent de précision sur le seul point qui importe. Leurs auteurs se

(1) Da nom du docteur Repiquet ^ premier chirurgien-major de ruospice.

i74 • LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

contentent vraiment ou plutôt ils veulent que nous nous contentions à trop bon marché I Pour prouver par exemple que le père était, comme ils le disent, en pleine vérole quand il a procréé son enfant sain, quelques-uns se bornent à établir que cet homme avait eu des accidents syphilitiques après la procréation ! Ainsi :

« Un homme se marie après onze mois de syphilis et devient père (sa femme étant indemne) d'un enfant absolument sain, tellement sain que, à Fàge de deux ans, il contracta la syphilis d'une érosion secondaire que son père avait alors à la bouche (1). »

Or, il est certain que cet homme avait eu la syphilis onze mois avant la procréation : il est non moins certain qu'il en offrait encore un symptôme trente-trois mois après la procréation. Mais qu'avait-il, quel était au juste son état spécifique au moment de la procréation ? C'est là le seul renseignement utile, et c'est le seul qui nous soit refusé.

Mêmes objections, plus une autre non moins valable, contre une seconde observation (2) invoquée dans le même sens :

« Un de mes clients, syphilitique depuis dix ans, se marie exempt de tout phénomène diathésique apparent et devient père de six enfants.

(1) M. Mirence.

(2) M. Fournier.

L'auteur les a suiyis avec soin et les a toujours vus exempts de syphilis, ainsi que leur mère. Or, après la naissance de son troisième enfant cet homme a été atteint d'une syphiUde tuberculeuse du thorax ; et consécutivement à la naissance de son cinquième, il a dû être traité pour une gomme palatine. »

Ainsi, on dit fort clairement ce que le père a eu plus de neuf mois après la procréation. Mais encore une fois, je le demande : Qu'avait-il au moment de la procréation ? — D'ailleurs dans ce cas, l'ancienneté de la syphilis à l'époque du mariage et la nature des accidents éclos ultérieurement, la dénomination même de ces accidentslà (les seuls qu'on ait dénommés) nous autorise à croire qu'il s'agissait d'une syphilis tertiaire, c'est-à-dire d'une période où l'influence héréditaire a cessé.

Voici une troisième observation qui, bien que regardée par M. Fournier comme très probante, prête à une fin de non recevoir difiTérente, mais tout aussi forte.

Un homme marié prend la syphilis. Pendant plusieurs mois il élude les rapprochements avec sa femme. Mais enfin, un jour, il s'oublie. Le lendemain, épouvanté, il consulte son médecin qui constate sur lui des plaques muqueuses à la bouche. Neuf mois plus tard, jour pour jour, sans aucun autre rapprochement ultérieur, Madame

accouche d'un enfaut sain et resté tel jusqu'à dix ans, date l'observation (1).

Les lésions que le mari portait le jour où il engendra étaient bien des accidents syphilitiques, des accidents secondaires. Mais c'étaient des plaques muqueuses ; et comme son médecin, on ne peut plus compétent, qui sans doute l'a alors examiné avec grand soin, n'a noté que des plaques muqueuses à la bouche, je suis bien en droit de conclure que ce malade n'avait alors pour tout symptôme que des plaques muqueuses à la bouche . Or, n'avoir que des plaques muqueuses à la bouche caractérise bien plutôt une poussée à son déclin, qu'une poussée dans son plein, à l'état actif, le seul, où la diathèse, d'après la loi de Rosen, soit réputée susceptible d'exercer son influence héréditaire.

Les quatre observations de M. Notta, données et acceptées comme péremptoires, prêtent à des remarques semblables. Le soin même que l'auteur a mis à en circonstancier les détails facilite la tâche du critique. Ainsi dans la première, le père, au moment où il procréa, avait une lésion tertiaire (exostose du cubitus). — Pour la seconde, rien dans son texte très précis, n'établit que le mari eût sa lésion syphilitique à l'époque où la conception eut lieu. — Dans la troisième, le mari

(1) M. Maurice Regnaud.

Or j'étais plus que le médecin, j'étais Tami de cette excellente famille. Peu de jours se passaient sans que j'y fisse une apparition. Il ne s'y donnait pas, selon l'expression de Figaro, un seul coup de plume, de lancette ou de... pierre infernale, que je n'y eusse l'œil et la main. Confident discret des symptômes du mari, je l'étais aussi des soupçons qui, malgré mes efforts, germaient dans l'esprit de la femme. Peu à peu, elle avait vu clair à travers les réticences, les mystères dont s'entourait l'ancien coupable, et certes si elle eût eu quelque lésion spécifique, ni elle, qui l'appréhendait, ni moi, qui devais m'y attendre, nous ne l'aurions laissé passer inaperçue... Eh bien; elle n'a rien eu en fait de syphilis. Et cependant ses deux enfants ont été syphilitiques.

Second fait : Dans mon voisinage demeurait un autre ménage également à portée de mes soins. Le mari avait eu, peu de temps avant de contracter alliance, une syphilis dont il paraissait guéri. Sa femme, au bout d'un an, devint enceinte. Elle accoucha à terme, n'ayant jusquelà présenté aucune lésion spécifique. Elle eut deux jumeaux qu'elle a nourris.

L'un, le garçon, présenta, au deuxième mois, une syphilide pustulo-squameuse, compliquée de désordres digestifs et il succomba en dépit du traitement. — L'autre, une petite fille, n'a jamais eu le moindre indice de syphilis. Elle a aujour-

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J'ai déjà nommé le premier : c'est la contagiosité. Mais à lui seul, ce caractère serait souvent insuffisant. Prenons pour exemple les petites plaques muqueuses opalines indéfiniment récidivantes de la langue et des joues. Quand elles constituent depuis longtemps chez un vieux syphilitique, obstiné fumeur, le seul symptôme qui persiste de sa maladie, je crois un tel homme sans danger pour sa progéniture, mais je ne le crois pas sans danger pour sa femme.

Ces sortes de plaques, entretenues par un agent d'irritation vulgaire, mais nées originairement de la syphilis, sont donc contagieuses, sans qu'elles me paraissent indiquer chez le sujet qui en est atteint un degré de diathèse capable de se communiquer par génération.

Or, le cas n'est pas toujours aussi net. D'abord, l'inoculation n'étant pas ici de mise, vous n'êtes autorisé à déclarer ces lésions contagieuses que par ce qu'elles vous paraissent appartenir à une classe de lésions dont la contagiosité est généralement admise : première cause d'erreur. Puis vous vous trouverez souvent, dans la pratique, en face d'autres lésions de cet ordre, dont la ténacité, dont les récidives ne s'expliquent pas aussi logiquement que dans l'exemple ci-dessus par l'intervention incessante d'une cause d'irritation lo- ♦ cale : telles sont les érosions du scrotum, certaines fissures palmaires, des papules excoriables

Or j'étais plus que le médecin, j'étais Tami de cette excellente famille. Peu de jours se passaient sans que j'y fisse une apparition. Il ne s'y donnait pas, selon l'expression de Figaro, un seul coup de plume, de lancette ou de... pierre infernale, que je n'y eusse l'œil et la main. Confident discret des symptômes du mari, je l'étais aussi des soupçons qui, malgré mes efforts, germaient dans l'esprit de la femme. Peu à peu, elle avait vu clair à travers les réticences, les mystères dont s'entourait l'ancien coupable, et certes si elle eût eu quelque lésion spécifique, ni elle, qui l'appréhendait, ni moi, qui devais m'y attendre, nous ne l'aurions laissé passer inaperçue... Eh bien ; elle n'a rien eu en fait de syphilis. Et cependant ses deux enfants ont été syphilitiques.

Second fait : Dans mon voisinage demeurait un autre ménage également à portés de mes soins. Le mari avait eu, peu de temps avant de contracter alliance, une syphilis dont il paraissait guéri. Sa femme, au bout d'un an, devint enceinte. Elle accoucha à terme, n'ayant jusquelà présenté aucune lésion spécifique. Elle eut deux jumeaux qu'elle a nourris.

L'un, le garçon, présenta, au deuxième mois, une syphilide pustulo-squameuse, compliquée de désordres digestifs et il succomba en dépit du traitement. — L'autre, une petite fille, n'a jamais eu le moindre indice de syphilis. Elle a aujour-

Et voyez comme tout ici s'enchaîne et se soutient. Je fais, n'est-il pas vrai , de leur curabilité par le mercure la caractéristique complémentaire des lésions dénotant que la syphilis qui les produit est actuellement transmissible par génération. Eh bien ! réciproquement, s'il est un fait établi par l'observation générale et par l'assentiment unanime, c'est le pouvoir du mercure pour prévenir l'infection héréditaire. Les archives de la science fourmillent de faits de l'ordre suivant : des parents jadis entachés de syphilis et s'en croyant à tort guéris, ont deux, trois, quatre enfants, tous venant au monde plus ou moins infectés. Sur ces entrefaites, ils consentent à prendre du mercure : l'enfant suivant naît indemne. Parfois la preuve et la contre-épreuve peuvent être recueillies dans la même famille, lorsque, par exemple, dans une série d'enfants issus des mêmes auteurs, on en voit, alternativement, naître de sains et d'infectés selon que le mercure ou avait, ou n'avait pas été pris préalablement parles parents. L'analyse a même été plus loin.

penser qu'elles marquaient un état syphilitique nocif au point de vue de l'hérédité : épreuve qui a son application on ne peut plus importante pour certaines plaques muqueuses buccales, au sujet desquelles il est si utile et si difficile de savoir si Thomme qui les voit récidiver opiniâtrement n'est dangereux pour sa progéniture que en infectant sa femme (c'est-à-dire aux époques ob ces plaques existent) ou s'il n'est pas susceptible d'infecter directement son enfant (c'est-à-dire durant Tintervalle entre les récidives de ces mômes plaques).

Elle prouve que, pour obtenir, dans ce cas, du mercure la plénitude des garanties de santé qu'il donne au fœtus à venir, il ne faut pas l'avoir administré aux parents trop longtemps avant la conception. Ce n'est pas en mercurialisant à l'excès un malade actuellement syphilitique qu'on préservera les enfants qu'il aura dans deux ou trois ans : c'est bien plutôt en le mercu* rialisant, même modérément, peu de temps avant la fécondation.

On voit à quel degré confirment le théorème de Rosen ces observations cliniques qui n'avaient pas été recueillies en vue de lui donner appui, ces dernières notions que j'extrais, toutes rédigées, de mon livre sur la syphilis héréditaire. Je n'insiste donc pas sur l'argument, car il importe moins de le développer que d'en préciser, que d'en limiter et même d'en restreindre l'application dans la pratique.

On se tromperait en efTet, si l'on s'attendait à pouvoir vérifier chez tous les hommes, pères d'enfants syphilitiques, qu'ils ont eu des lésions curables par le mercure à l'époque où la procréation fut effectuée.

D'abord, des obstacles chronologiques rendent le plus souvent incertaine cette constatation de l'état des parents, puisque en général, on n'est invité, on ne songe à la faire que : 1® lorsque l'enfant est né ; 2* lorsqu'il a présenté des symptômes

i84 LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

de syphilis ; et 3* lorsque ces symptômes ont excité assez d'inquiétude pour motiver l'interrogatoire médical. Cet interrogatoire n'a donc ordinairement lieu que un an environ après que les faits sur lesquels il porte se sont accomplis. Mais même en supposant alors chez le malade des souvenirs assez précis pour éclairer le médecin, il y a une autre cause d'erreur, une cause physiologique. En effet il faut bien définir le rôle des lésions curables parle mercure, dont il est ici question. Ces lésions que, pour abréger, je nommerai hydrargyriasibles (de Fapapyvpoç, mercure, et lafftç, guérison), ces lésions ne constituent point la maladie ; elles n'en sont que l'indice. Elles ne font que dénoter l'existence d'un état temporaire de fermentation du virus.

Or, à moins qu'on ne prétende que l'effet est contemporain de sa cause, il tombe sous le sens que cette fermentation peut et doit avoir précédé l'apparition des lésions.

C'est là ce que la raison fait prévoir, et ce qu'on a pu parfois reconnaître d'une façon incontestable par l'observation. J'en trouve les exemples les plus accentués dans l'histoire de la syphilis vaccinale. Et l'on devait s'attendre à les rencontrer là. En effet, lorsque la contagion a eu lieu par cette voie, si le vaccinifère s'était présenté ayant des symptômes apparents, on l'eût sans doute éconduit : aussi n'est-ce point ce qui arrive. Dans

celles des observations de transmission vaccinosyphilitique où ce détail a été noté, l'auteur mentionne presque toujours le bon état apparent de l'enfant au moment où il a fourni le vaccin : dans le fait relaté par Cerioli, la petite Martha, la vaccinifère, « parutsaine ». — Dans le fait deM.Viani, l'enfant avait eu la syphilis, mais au mom ent où l'on prit sur lui du vaccin (qui infecta deux personnes) « il ne présentait d'autres symptômes qu'une légère ophthalmie » . — Dans le fait de Hubner, ce docteur « assure que, le jour de la vaccination il a examiné l'enfant avec soin et qu'il l'a trouvé bien portant. Une éruption pustuleuse (que la mère dit avoir commencé dès cette époque) s'étendit plus tard aux pieds et au fondement. » — Enfin, dans le fait du médecin vétérinaire, une personne digne de confiance assure que, « au moment de la vaccination, l'enfant qui fournit le vaccin était encore sain, et que nulle trace d'exanthème ne s'était développée sur son corps. Pourtant une éruption érythémateuse ne tarda pas à se montrer à la partie interne du pli inguinal, à la marge de l'anus et au visage. » En somme, tous ces enfants, qui ont ofi'ert plus tard des signes de syphilis en étaient exempts le jour où ils ont fourni du vaccin ; et cependant ce vaccin a transmis la syphilis !

Il est donc établi, autant que l'analogie peut le faire, que l'aptitude chez un homme à procréer

des enfants syphilitiques peut exister quelque temps avant qu'elle ne se révèle par des symptômes visibles, par des lésions accusatrices.

Mais cette même aptitude peut-elle exister après ? Peut-elle survivre à ces symptômes, à ces lésions?... Oui, et les observations loyalement interprétées ne le prouvent que trop. Oui, alors même que toute trace apparente de syphilis s'est effacée, l'homme peut encore devenir la cause d'une transmission héréditaire. Mais il est, dans ce qu'on peut appeler cette aptitude posthume^ il est deux circonstances que ni le pathologiste ni le clinicien ne doivent négliger parce qu'elles éclairent l'un et rassurent l'autre. C'est : 1° que la dangereuse aptitude dont je parle ne subsiste que pendant un certain temps ; 2** qu'elle est, à toute époque, toujours susceptible d'être neutralisée par le mercure, c'est-à-dire qu'elle compte, elle aussi, au nombre des états hydrargyriasibles; qu'il suffit d'un traitement interne administré au père quelques semaines avant l'acte fécondant pour que le fœtus échappe à l'infection qui, de ce chef, le menaçait.

Ces notions qui à cette place semblent appartenir au domaine le plus abstrait, le plus conjectural de la science, trouveront largement às'utiliser dans les préceptes prophylactiques que j'aurai à formuler. Mais qu'on se rassure. Elles ne seront utilisées qu'avec la plus scrupuleuse

prudence ; car je ne m'illusionne sur le degré de valeur d'aucune des inductions qui m'ont dicté les conclusions précédentes ; et on leur fera tout l'honneur que j'espère pour elles — et il me suffit certes dans un sujet aussi ardu — si on les accepte comme éclairant de quelques rayons de plus, comme appuyant de plus fortes probabilités les solutions doctrinales sur lesquelles se fondent les prohibitions et les autorisations que chacun de nous a chaque jour à prononcer en matière de déontologie médico-matrimoniale.

B. — Transmission indirecte à la mère par F enfant {syphilis par conception).

L'étude de cette espèce pathologique avait déjà été ébauchée par quelques observateurs parmi lesquels je pris rang dès 1854. Dans ces derniers temps, en ayant tracé l'histoire complète appuyée sur nombre de faits nouveaux et sur l'analyse raisonnée de ses anciens matériaux cliniques, je l'avais baptisée^ afin de marquer mon œuvre comme d'un cachet qui m'en assurât la propriété. Précaution vaine ! Sous le couvert d'insignifiants changements de forme, ma description a été exactement, parfois presque littéralement, reproduite. Les analogies physiologiques, les considérations basées sur l'interprétation des faits, le nom même de la maladie, tout y est : on n'a omis que celui de l'auteur !

A cet acte, qui n'a fait que me donner une plus haute idée de la valeur de mon œuvre, je réponds de la seule manière qu'il conviennne, en rééditant ici la partie pratique de l'histoire de la syphilis par conception^ telle qu'elle fut publiée en 1876 (1).

J'appelle syphilis par conception celle que le produit de la conception, infecté par le père, transmet à sa mère durant la vie intra-utérine ; ou, plus brièvement, la syphilis qui va du père à la mère par le fœtus.

En voici d'abord, comme exemples, deux cas pris dans le nombre des observations que j'ai rassemblées; exemples que, à dessein, j'emprunte à deux de mes collègues de l'Antiquaille.

Premier exemple. — Un homme atteint, depuis 7 mois, d'une syphilis traitée tardivement et irrégulièrement, se maria en février 1855, ayant encore des restes de plaques muqueuses aux lèvres et au gosier. Plusieurs fois, pendant les premiers temps du mariage, M. Rodet fut appelé à visiter Madame par le mari qui craignait de l'avoir infectée; mais il ne trouva rien sur elle. — Au contraire, le 16 mai, il constata une syphilide papuleuse du tronc et des membres, plaques muqueuses à l'anus et au gosier, adénopathie cervicale et mastoïdienne, le tout avec alopécie, et

(1) Congrès de Clermont-Ferrand et Annales de dermatologie et de syphiligraphie de Doyun, p, 161.

ayant été précédé de céphalée et de courbatures ; mais Texamen le plus minutieux — on sait, à Lyon, comment M. Rodet examine ! — ne lui fit découvrir aucune lésion primitive à la vulve, ni aux lèvres, ni ailleurs.

Les symptômes de syphilis avaient paru au commencement de mai, alors que Madame était enceinte de 6 semaines. Traitée méthodiquement, elle guérit, mais accoucha, à moins de sept mois, d'un enfant dont Tépiderme se détachait par lambeaux.

Second exemple, — Une jeune fille de 16 ans eut un seul coït avec un jeune homme syphilitique depuis 6 mois, traité régulièrement, et qui, depuis un mois, n'avait plus de symptômes. M. GaiUeton examina ce jeune homme le lendemain du coïij et ne découvrit aucune lésion ni sur les organes génitaux, ni sur le reste du corps.

Ce coït unique avait rendu la pauvre fille enceinte. Au bout de deux mois et demi, elle consulta M. GaiUeton pour des douleurs de tête très vives; et quinze jours après, notre confrère constatait une syphilide générale avec des plaques muqueuses à la vulve, mais sans adénopathie inguinale.

Traitée par le mercure, elle accoucha à terme d'une petite fille qui, 15 jours après sa naissance, présenta un coryza et une syphilide pustuleuse

générale, symptômes dont elle fut guérie par Tusage de la liqueur de Van Swieten.

J'ai emprunté à divers auteurs 26 cas semblables dont toutes les circonstances importantes ont été résumées dans un tableau qui figure dans ma monographie complète ; tableau qui peut par conséquent tenir lieu d'une description de la maladie. Cette description d'ailleurs n'offrirait, sympptomatologiquement, rien qu'on ne sache déjà ; car la syphilis par conception n'est pas autre chose que la syphilis acquise, moins un point important toutefois, moùisr accident primitif.

Je disque, symptomatologiquement, la syphilis par conception n'est pas autre chose que la syphilis, sauf un point, sauf l'accident primitif. Mais manque-t-il réellement chez les sujets de nos observations, cet accident primitif ?...

Là est toute la question. Car le dogme de la syphilis par conception compte encore des incrédules, et ils ne se gênent point, chaque fois que nous apportons un nouvel exemple, pour nous répondre : « Vous croyez cette femme infectée par son fœtus I.. Illusion ! Elle l'a été tout simplement par son mari ; elle n'a pris qu'une vérole vulgaire. Seulement, vous avez méconnu chez elle le chancre initial. »

Tout se réduit donc à savoir si l'on a, sur ces femmes, méconnu le chancre?... Consultons les faits, et voyons s'il en est ainsi, s'il peut en être ainsi.

SYPHILIS. m

Et d'abord, dans 10 de mes observations, l'auteur dit positivement qu'il a cherché, mais n'a pas trouvé de chancre. En outre, dans ces observations, en fait de chancre, ni le mot n'est prononcé, ni la chose désignée. — Ces déclarations et ce silence n'ont-ils pas leur langage ? ne parlentils pas assez haut?... Eh quoi ! selon vous, il existait chez 26 femmes un chancre, et 26 fois des médecins instruits, des spécialistes exercés à cette exploration, des chercheurs à qui leur théorie dit « il y a là un chancre, quelque part », n'ont pu le découvrir (1 ) ! . . .

(1) Dans une critique très approfondie, quMl m'a fait Thonneur de diriger spécialement contre ma monographie (New-York, 1878), M. J. Nevins Hyde, cherchant à expliquer d'une autre façon les véroles féminines auxquelles je fais allusion, invoque surtout la possibilité que le chancre de la mère ait échappé à l'observateur, soit parce que ce chancre se cachait dans les plis de la vulve, soit parce qu'il siégeait au col utérin. Il se demande également si le mari n'a pas pu, quoique exempt de lésions syphilitiques, infecter sa femme par un peu de sang écoulé durant le coït. — Je n'ai vraiment rien à répondre à ce genre d'argumentation que je connais bien pour l'avoir moi-même employée avant 1859 contre les exemples de contagion par les symptômes secondaires. Ma critique, non moins affirmative, non moins pointilleuse, et j'ajoute non moins loyale que celle de M. Hyde, put retarder mais n'a point empêché l'admission de la contagiosité des plaques muqueuses. Le temps, ce me semble, est passé où il suffisait, pour nier un fait pathologique, de dire que quatre ou cinq hommes, sincères, compétents, désintéressés, qui déclaraient l'avoir observé, avaient pu se tromper!

M. Hyde argue aussi du nombre considérable des mères qui, quoique ayant eu d'un mari syphilitique des enfants syphilitiques, ont elles-mêmes échappé à la syphilis. — J'ai discuté cette objection dans mon mémoire.

L'auteur, d'autre part, fait ressortir les faits qui peuvent éta

Avançons. On n'a pas trouvé de chancre. Bon.

— Mais qu'a-t-on trouvé, pour première lésion, chez la femme infectée?... Oh ! ici la réponse est

blir V incommunicabilité transplacentaire de la vaHole^ et il en conclut que la même loi doit exister pour la syphilis. — Ceci n*a que la valeur d'une exception, ou, si Ton aime mieux^ que la va* leur que peuvent offrir des faits négatifs, en présence des nombreux faits positifs, des exemples incontestables et incontestés de transmission variolique transplacentaire.

La loi de Colles (la mère d'un enfant syphilitique ne contracte pas la syphilis de cet enfant en Tallaitant) prouve bien que cette mère, qu'elle ait eu ou non durant sa grossesse des lésions syphilitiques apparentes, a été assez touchée par la syphilis pour être préservée, vaccinée contre une nouvelle infection. Or, voici ce que M. Hyde a imaginé pour ébranler cette loi qui appuie si bien le dogme de la syphilis par conception : « Répondant à la question par une autre question, si je demande : « L'enfant infecté par sa mère seule peut-il infecter son père? » il faut avouer qu'on n'a pas d'exemples de ce genre, quoiqu'on ait souvent affaire à un enfant syphilitique né d'une femme remariée après avoir pris la syphilis de son premier époux. Ëh bien I en pareil cas on ne voit pas le père de cet enfant qui a des lésions syphilitiques dans la bouche, prendre la syphilis en l'embrassant. »

Et Tauteur conclut qu'il y aurait par conséquent peut-être lieu de promulguer une loi de Colles plus haute et plus large, en disant que : « Lorsque la syphilis héréditaire est transmise à l'enfant par un seul de ses parents, Tautre, exempt de la maladie, ne peut être infecté par sa progéniture. »

Il suffit, pour faire apprécier ces idées, de lesexposer. Mais n'est-ce point trop nous arrêter aux conceptions d'un écrivain, qui, dès sa première page, déclare « qu'il n'a à offrir aucune démonstration de Pexactitude d'aucune vue, ni aucune investigation spéciale qui puisse fournir une lumière pour la solution du problème; et que s'il l'a discuté quand mémey c'est parce que, lorsque quelqu'un n'a rien à enseigner, la meilleure chose qu'il puisse faire c'est d'exposé ses réflexions sous une forme interrogative. »

(Note rédigée en 1880.)

claire, autant qu'univoque. Presque toujours — en chiffres précis, 21 fois sur 25 — c'est par des symptômes secondaires que la scène s'ouvre, c'està-dire par plusieurs lésions non ulcéreuses j apparaissant simultanément sur divers points du tégument. Si la syphilis venait directement du mari, elle aurait paru d'abord à la vulve ou à la bouche, n'est-ce pas? car ce n'est que par là qu'on se touche en ménage. Eh bien ! 17 fois sur 25, il se trouve que la première poussée ne comprenait aucune lésion génitale, anale ni buccale. — Enfin, dans la plupart des cas, l'auteur de l'observation mentionne d'abord une éruption de roséole et de croûtes du cuir chevelu, précédée de céphalée etsuivie, seulement au bout de 10 ou 12 jours, de plaques muqueuses. Or, j'en appelle à ceux qui ont vu : n'est-ce pas là le tableau exact de l'évolution de la première poussée secondaire, dans la vérole acquise ? — Certains détails forcent la conviction. Ainsi on a noté, pour premier signe, chez une femme, une plaque de psoriasis à la face ; chez une autre, une plaque squameuse à l'avant-bras gauche I — H y a bien eu, sur sept d'entre elles, des plaques muqueuses de la vulve, cinq fois coïncidant avec l'éruption générale et deux fois seulement existant comme premier symptôme ; mais dans aucun de ces cas, il n'y avait d'engorgement des ganglions inguinaux. Pas d'adénopathie : donc pas de chancre.

Par sa nature même, cette inyasion d'emblée totius superficiel plaide non moins fortement contre l'hypothèse d'un chancre méconnu. Evidemment une éruption qui couvre subitement la peau et les muqueuses de taches compromettantes et de plaques douloureuses ne passe point inaperçue, ne laisse tranquilles ni le mari, ni la femme, ni sa mère. Vite on consulte : s'il y avait un chancre il serait donc tout récent, et par conséquent le médecin ne saurait manquer de voir soit l'ulcère ou sa cicatrice caractéristique, soit au moins Tadénopathie qui est toujours si longtemps persistante...

Comment, d'ailleurs, cette poussée générale échappera-t-elle à l'œil du praticien, si elle éclate juste à l'époque où celui-ci est si fréquemment, si anxieusement appelé pour les malaises habituels du début de la grossesse?... Or, c'est ce qui a lieu. Chez une seulement des 24 malades de la première série, Téclosion des symptômes s'est faite après le quatrième mois de la gestation : terme extrême et terme d'ailleurs fort rare, puisque chez 14 d'entre elles cette éclosion a eu lieu avant le 70' jour, et que la moyenne des 24 cas en porte la date à 65 jours à partir de la conception.

Les débals clos sur ce premier point, je conclus : non, la femme n'a pas eu, non la femme n'a pas pu avoir de chancre. — Maintenant, l'homme

qu'on accuse de lui en avoir donné, le pouvait-il faire?... Voyons.

Je relis mes observations en ce qui touche Tétat du mari lors de la conception, et je trouve que :

10 fois, le médecin a constaté qu'il n'avait alors aucune lésion ;

6 fois, il n'est pas fait mention de son état sous ce rapport ;

3 fois, le mari avait des lésions syphilitiques ; mais elles furent évidemment bien innocentes de ce qu'il advint à Madame, car ces lésions, ou de par leur siège et leur nature, n'étaient pas transmissibles (une acné capitis^ une syphilide palmaire), ou étaient hors d'état de produire par contact la première lésion qu'on vit apparaître ensuite chez la mère. (Une pustule du cuir chevelu engendre-t-elle des plaques gutturales ? Une plaque labiale, des croûtes du cuir chevelu? Des boutons à la langue, une plaque squameuse de Tavant-bras ? Enfin des lésions buccales, une céphalée ?...)

Je reprends : une femme qui a la vérole peut la tenir, soit directement de son mari, soit, par choc en retour, de son enfant. En d'autres termes, l'homme infecte sa femme ou comme époux, ou comme père. Eh bien ! de ces deux procédés, lequel a fonctionné dans les cas que je cite ?

Ce qui précède montre déjà combien il est peu probable que ce soit le premier. Mais l'histoire rétrospective de nos vingt-six ménages apporte

en faveur du second mode une présomption tout aussi forte, quoique indirecte. Chez onze de mes malades, au moment où commença cette première grossesse qui se compliqua de syphilis, le mariage datait, une fois de 8 mois, deux. fois de 10, deux fois de 15, une fois de 18, une fois de 3 ans, une fois de 4 ans, deux fois de 4 ans 1 /2, de 5 et de 6 ans. — Ainsi, pendant des années, je dis plus, pendant les premiers mois, au milieu des excès, des imprudences qu'éclaire la lune de miel, rien ne souille ce lit que Lucine n'a point encore visité. Et plus tard, et justement alors que, chez le mari, l'amour et la syphilis n'ont fait que perdre de leur première ardeur, on voit l'infection frapper la pauvre femme épargnée jusque-là!... Que s'est-il donc passé? Presque rien ; seulement ce mari est devenu père (1) et l'on peut dire à l'instar du fabuliste :

Deux époux vivaient sains^ un embryon survint; Voici la vérole allumée I

(1) Pour compléter le dépouillement des matériaux contenus dans mon tableau statistique, je dois faire connaître le sorr, dans les 26 caSf du produit de la conception.

Trois fois, l'observation ne contient aucun renseignement sur ce point.

Deux fois, il est seulement dit quMl y eut avortement.

Pour douze avortements leur date est ainsi spécifiée : 1 à 2 mois, 1 11 6 semaines, 1 & 2 mois et demi ; 2 à 3 mois ; 3 à 5 mois ; 1 à 6 mois; 1 à 6 mois et demi ; 2 à 7 mois.

Quant aux huit autres cas : un enfant naquit à 7 mois et demi, avec un pemphigus et ne vécut que deux jours ; -» un naquit à terme, sain (pas d'autres renseignements) ;— un, né à terme, eut,

La transmission est donc réelle. Le fait n'a maintenant rien de douteux ; bien plus, il nous est connu dans toutes ses circonstances, de plus prétentieux diraient dans toutes ses lois.

Or, une de ces circonstances mérite surtout de nous préoccuper par sa singularité non moins que par la portée des conséquences qu'elle renferme : c'est la précocité du fait. .

En effet, cette transmission est remarquablement précoce, puisqu'elle a lieu dès les premiers temps de la gestation, à une époque, notons-le bien, où le produit de la conception n'a encore aucun signe visible de syphilis. Je n'oserais dire qu'il n'en ait pas eu dès ce moment dans les cas, très exceptionnels, où l'on voit l'enfant naitre avec des lésions syphilitiques. Je ne le dirais pas non plus des cas qui se terminent par avortement ; car la plupart des fœtus offrent alors quelque lésion viscérale (et qui peut savoir à quel moment de la vie intra-utérine cette lésion a débuté ?). Mais je l'affirme, pour les cas assez fréquents (observations 3, 12, 13, 18, 22, 25) où l'on voit l'enfant

au quinzième jour, des symptômes de syphilis; — un, né sain, fut vu par moi, à 13 mois, ayant des symptômes syphilitiques bien caractérisés (n*en avait- il pas déjà eus, en nourrice?); — un, né sain, eut, au bout d*un mois, des accidents syphilitiques constatés par un médecin; — un, né sain, eut, au bout de 24 jours, des accidents syphilitiques, et mourut à 5 mois; — un, né sain, eut, au deuxième mois, des lésions spécifiques auxquelles il succomba en peu de jours; — enfin un avait, en naissant, des plaques muqueuses,

naître, vivre, pendant plusieurs semaines, bien portant et n'être atteint qu'après 15, 20, 30 jours, de ses premières manifestations syphilitiques.

Notons, d'ailleurs, qu'aucune des deux exceptions précitées n'a de quoi infirmer ce que je disais. N'a-t-on pas vu tout à l'heure, en effet, que, bien au contraire, en règle générale, la syphilis qui est ainsi transmise à la mère se manifeste chez elle dès les premiers mois de la grossesse? et cela même dans les cas assez fréquents, où l'on voit ensuite l'enfant naître à terme et vivre plu sieurs semaines sans aucune manifestation de la syphilis (obs. n- 3, 12, 13, 18. 22 et 25).

De cette analyse riffoureuse des faits concluronsnous donc que l'être procréé peut, ne V ayant pas^ donner la vérole à sa mère ?... Non ; l'histoire des virus, celle en particulier de la syphilis héréditaire, nous enseigne trop clairement que parfois le principe du mal existe dans un organisme, quoique n'y étant actuellement perceptible par aucune manifestation (1).

(1) Cest là le chapilre des Syphilis imperceptibles ^ travail resté inédit, que ]e lus, il y a douze ans environ, sous ce titre, à la Société de médecine de Lyon et dont quelques extraits trouvent ici naturellement leur place.

Un auteur avec lequel la concordance d'opinions m*est particulièrement précieuse, M. Henry Lee, s'exprime ainsi, en citant des observations de sa pratique :

« Quelques individus qui n'ont jamais offert de symptômes de syphilis, soit héréditaire, soit acquise, sont incapables de contracter la syphilis, ou s'ils la prennent, elle affecte une forme

Mais, puisque ce virus quoique latent est transmissible, puisqu'il n'y a pas besoin que le pro-

tellement légère qu'elle ne nécessite pas de traitement mercuriel. L'explication n'est pas difficile. J'ai va dernièrement l'exemple d'une femme qui, ayant eu la syphilis, engendra 10 enfants. Sept d'entre eux moururent, les uns avant terme, les autres un ou deux ans après leur naissance. Des trois qui survécurent, deux eurent des éruptions syphilitiques qu'on dut traiter par le mercure; un seul n'offrit Jamais aucun symptôme de la maladie héréditaire.

« Pouvons-nous dire, ajoute M. H. Lee, que, parce que, dans ce cas exceptionnel, les symptômes visibles de la syphilis manquaient, il n'y eut pas cependant quelque chose de semblable à la syphilis, communiqué à cet enfant ainsi qu'à tous les autres?

a Pouvons-nous môme affirmer, en fait de maladies héréditai« res, que parce que les symptômes ont manqué chez un individu ou dans une génération, la diathèse a cessé? Un homme avancé en âge, et qui avait plusieurs fois été atteint de maladies véné* riennes, eut une nombreuse famille. L'une de ses filles eut, à 17 ou 18 ans, une éruption qu'on traita par la salsepareille. On de ses fils, quoique s'étant fréquemment exposé à la contagion, n'a jamais eu la syphilis proprement dite. Ce fils se maria. Au bout de quelque temps, sa femme eut une éruption qu'on jugea syphilitique et qui, en effet, céda aux remèdes antisyphilitiques, flnfin, le mari eut lui-même une éruption exactement semblable à celle de sa femme. M. Henry Lee, qui la vit, la considéra comme une forme faible et modifiée de la syphilis héréditaire. »

(The Lancet, 2 août 1862.)

Ces syphilis imperceptibles peuvent aussi exister chez le fœtus. Ce cas est plus rare ; il n'est pas moins réel. En voici un exemple remarquable que je cite tel que notre regretté confrère, le D' Melchior Robert, me le communiqua lui-môme et que je l'écrivis sous sa dictée :

Mme X... s'est mariée, il y a cinq ans, dans un état de santé irréprochable. Peu de temps après son mariage, sa santé s'est détériorée; elle a été en proie à des douleurs générales et notamment aux membres inférieurs, à des névralgies céphaliques; elle s'est amaigrie rapidement. (Elle était devenue enceinte dès les premiers jours de son mariage.)

duit de la conception ait des lésions pour qu'il devienne contagieux, une conséquence naturelle en ressort : c'est que, lorsque son père l'a fait sy-

L*accouchement a eu lieu vers le septième mois de sa grossesse. L'enfant était très petite et malingre; elle a véca et n*a ofTert ultérieurement aucun symptôme caractéristique de la syphilis.

Mme X..., après sa couche, a présenté, à une époque que je ne pourrais préciser, des symptômes qui furent méconnus par son médecin ordinaire et restèrent un an environ sans traitement spécifique. — Plus tard, J'ai reconnu sur elle des symptômes de syphilis (impétigo, tubercules rétro-pharyngiens) qui^ ayant disparu sous rinfluence d'un traitement iodo-mercuriel, ont plusieurs fois récidivé.

M* X.^. avait eu la syphilis quatre ans avant son mariage. Durant les deux années qui ont précédé son mariage, me dit M. Robert, cet homme que je connaissais, que je. voyais souvent, n'avait eu aucun signe apparent de syphilis ; et cependant, lorsque j'examinai M. X...]e découvris sur lui une exostose tibiale qui céda à l'iodure de potassium. »

D'après les détails de ce cas, la syphilis n'a pu être donnée à la mère que par son fœtus; et cependant il n'en avait aucun symptôme. — Voici donc une syphilis très réelle puisqu'elle a été transmise, et Cependant une syphilis imperceptible.

Les véroles imperceptibles courent le monde en effet. Elles le remplissent : que dis-je? elles le peuplent. Ces enfants, une fois devenus adultes, ces femmes, une fois éloignées du moment de leur couche, ne conservent pas plus le souvenir que la trace des insignifiants accidents qui, à l'époque de leur éclosion, passèrent si aisément inaperçus parmi les orages de l'enfance ou de la grossesse. Ils ont fait de la vérole comme M. Jourdain faisait de la prose. Ils ignorent, tout le monde autour d'eux ignore ce qu'ils ont eu. Mais qu'une occasion se présente et le fait deviendra patent. S'ils s'exposent au contact du virus syphilitique celui-ci ne trouvera évidemment pas, pour pénétrer leur organisme, des conditions aussi favorables que chez un sujet parfaitement indemne. C'est alors, c'est dans cette classe de gens ainsi prédestinés que s'observent les exemples d'individus réfractaires à la vérole, exemples qui sont nn sujet d'étonnement pour la médecine.

philitique, il n'y a pas de raison pour qu'il ne le soit dès les premiers instants de sa formation. Non seulement le fœtus, mais l'embryon, mais l'ovule même peut donc infecter celle qui le porte ; car les moindres connexions entre les deux êtres suffisent à la migration d'un agent aussi subtil ; et l'on sait si, quoique médiates, ces connexions s'établissent de bonne heure I

Cette notion n'a pas un intérêt purement spéculatif; elle éclaire certaines obscurités que nous offre assez souvent la pratique. Ainsi le passage de la syphilis du fœtus à la mère n'est point un dogme nouveau. On le connaissait bien jadis ; mais on ne tenait pour exemples probants de ce

C'est cette présomption d^immunité héréditaire que Ricord a formulée dans les termes suivants :

a L*existence de la diatbèse syphilitique chez les parents les mettant, comme règle générale, à l'abri d*une nouvelle contagion, il est probable que les enfants naissant de parents syphilitiques et passibles de toutes les conditions de l'hérédité doivent Jouir de la môme prérogative que leurs parents. » Ce serait là^ comme on voit, un nouvel article à ajouter au Code civil, Chapitre des successions.

Plus fréquemment, sans être absolument réfraclaires, ces sujets contractent la vérole, s'ils s'y exposent; mais ils ne la contractent qu'atténuée . Chez eui, de quelque source qu'elle provienne, quelque prédisposition que leur constitution semble offrir à une intoxication de haut degré, cette intoxication reste bornée à des effets de peu de gravité. Le fait d'une vérole imperceptible subie antérieurement est donc, pour le pathologiste, un élément presque toujours obscur et douteux, mais un élément dont il devra néanmoins tenir compte lorsqu'il cherchera à s'expliquer pourquoi chez tel ou tel sujet, et parfois en\dépit des prévisions les plus rationnelles, la vérole est forte ou faible ?

mode de transmission que les cas où l'enfant, une fois né, avait ensuite eu des accidents caractéristiques.

Il faut aller plus loin maintenant. Une femme se voit atteinte de syphilis, n'ayant eu d'autre antécédent, d'autre cause possible de ce mal qu'un retard de quelques mois ou de quelques semaines... Cela suffit: le fait est physiologiquement explicable si son mari a, ou a eu autrefois la syphilis. — Il faut aller plus loin encore. Pas n'est besoin d'un retard; car, d'une époque à l'autre, il y a le temps voulu pour que se soit faite l'implantation à la surface titérine d'un ovule syphilisé, et par cette implantation la transmission du virus. Alors si une cause quelconque vient à déterminer l'expulsion de Tovule avant le retour de l'époque, ou à l'époque même, tout aura passé inaperçu et une pauvre femme, qui ignore les antécédents de son mari, se trouvera vérolée sans pouvoir se rappeler autre chose — et encore à la condition de s'être observée avec beaucoup d'attention — autre chose qu'une époque qui s'accompagna d'un peu plus de coliques et peut-être de quelques caillots en plus que dans ses époques ordinaires !

De pareilles éventualités sont graves à plus d'un point de vue. Leur importance socialç, médicolégale même, n'échappera à personne ; mais ce n'est point ici le lieu d'en développer les consé-

quences. Ne sortons pas du domaine des sciences naturelles.

« Toute vérole, a-t-on dit depuis Ricord, commence par un chancre. » Le principe est admis, et ce n'est certes pas moi qui voudrais Tébranler. Et cependant mainte dérogation y est chaque jour révélée par Tobservation la plus consciencieuse, la plus éclairée, même la plus orthodoxe. Or, chose curieuse, c'est cA^^ les femmes {abstraction faite, bien entendu, de la syphilis congéniale), c'est chez la femme que se rencontrent ces exceptions, ces cas singuliers d'accidents secondaires éclatant d'emblée, sans qu'on puisse découvrir la porte d'entrée, l'accident primitif.

Chez l'homme le chancre se trouve toujours.

On croyait avoir suffisamment expliqué cette bizarrerie en la mettant sur le compte des dissimulations ou des mystères si fréquents et si peu pénétrables des organes féminins ainsi que de l'organisation féminine... Quanta moi, j'appelle seulement l'attention des médecins sur une solution toute différente et, ce me semble, plus rationnelle de la difficulté, c'est-à-dire sur l'empiétement, tel qu'il vient d'être défini, de la syphilis héréditaire dans le domaine de la syphilis dite acquise. Mais cette solution, remarquons-le, trouve elle-même son meilleur appui dans le fait qu'elle éclaire ; car si la syphilis par conception fait seule comprendre les véroles féminines d'em-

Liée, à son tour l'existence des véroles féminines d'emblée confirme pleinement, par un argument de fait, la réalité des syphilis par conception.

Après avoir démontré que la syphilis se transmet par l'enfant à sa mère, il peut sembler superflu de démontrer qu'elle peut se transmettre par cette voie. Ne négligeons pas cependant cet ordre de considérations. Elles ne sont pas sans emploi, car elles répondent à toute une classe d'esprits fort bien mais singulièrement organisés, à qui rien ne sert de prouver la réalité d'un fait, si on ne leur en explique pas le mécanisme.

C'est pour ces esprits-là, probablement, que j'écrivais, en 1854 : « N'est-il pas admis universellement que si la mère contracte la syphilis durant sa grossesse — le père élant sain — elle peut la communiquer au fœtus ? Oui certes. Or, par quelle voie la transmission s'opère-t-elle ici ? Incontestablement par le sang, puisque, après la conception, ce n'est plus qu'au moyen du système vasculaire utéro-placentaire que le fœtus tient à sa mère. Eh bien! si le sang syphilitique delà mère suffit pour infecter le fœtus, pourquoi le fœtus — ayant reçu de son père la syphilis — ne pourrait-il, à son tour, infecter sa mère par le sang qu'il lui renvoie? N'est-ce pas, dans les deux cas, le même agent, pris à une même période du même mal, circulant dans les mêmes vaisseaux?

Et en présence d'une si parfaite identité de causes, est-il donc tellement hasardé de conclure à la possibilité d'un effet semblable ? »

C'est cette explication que M. Fournier a formulée d'une façon beaucoup plus concise, en disant : « La yphilis par conception n'est que l'analogue de la syphilis qui, dans le cours de la grossesse, se réfléchit en sens inverse, de la mère à l'enfant. »

§ II. — RUqaes provenant de la femme.

Elle transmet la syphilis, soit par contact, soit par génération. Mais, sur ces divers points, je puis sans inconvénients être très bref, la plupart des notions qui précèdent trouvant ici leur application naturelle. Ainsi :

1*^ Trarismission par contact. — Nous connaissons les espèces de lésions qui fournissent l'agent particulièrement transmissible. Mais les occasions de transmettre sont, pour une femme mariée, beaucoup plus rares que pour l'homme. D'abord, quand une femme a la vérole, c'est, dans les trois quarts des cas, de son mari qu'elle la tient. Or serait-il donc admissible que dans ce cas il pût, lui, en subir de nouveau l'atteinte? Non, en fait de syphilis du moins, un homme ne reprend jamais ce qu'il a donné.

D'autre part, dans les circonstances où elle a

206 LE PÉRIL VÉNÉRIBN.

pris son mal hors du ménage, elle sait qu'elle s'est exposée à le prendre. Ni l'origine, ni les progrès de ce mal ne passent ignorés d'elle, pas plus que sa nature et ses dangers ne restent méconnus. Gomme, d'ailleurs, une femme sait et peut toujours se refuser, et que Taiguillon sensuel ne la pousse que très exceptionnellement à enfreindre les lois de la prudence, on comprend que, même en l'absence de toute vertu, elle ne donne que bien rarement la vérole à son mari.

Je redouterais plutôt l'inconsciente propagation aux enfants par ces baisers où s'épanche sans fin ni trêve le plus général, le plus puissant de nos sentiments, baisers qu'une mère a tant de peine à réfréner, même les soupçonnât-elle dangereux.

11 faut toutefois avouer, comme contre-partie désavantageuse, que les femmes en général se traitent peu, et toujours fort irrégulièrement; ce qui peut bien créer quelques chances en plus de propagation du mal parleur fait. Aussi le médecin ne doit-il pas attendre, pour avertir, qu'on vienne lui demander son avis. J'exposerai plus loin les précautions propres à préserver ceux qui approchent la malade, sans imposer à celle-ci des réserves de nature à déceler son état pathologique.

2° Transmission par génération, — Tout au contraire de la transmission de la syphilis du père à l'enfant, la transmission venant de la mère n'a

rien de litigieux. Je n'e^ donc qu'à rappeler les faits partout admis sans conteste en disant que :

A. Lorsqu'une femme qui a été infectée avant la conception se trouve, au moment de la conception, dans les conditions propices que je viens de spécifier en ce qui concerne le père, elle peut transmettre la syphilis à Fenfant ainsi engendré.

B. Lorsqu'une femme, qui était saine au moment où elle a conçu, contracte la syphilis postérieurement à la conception, elle peut également transmettre la syphiUs à l'enfant ainsi engendré.

Il paraissait, à prion, présumable que l'infection de l'enfant fût plus intense dans ce second cas que dans le premier. Mais les statistiques (v. mon Traité de la syvhilis des nouveau-nés^ p. 170), non moins que les observations recueillies isolément, établissent qu'il n'y a pas, sous ce rapport, entre les deux modes de transmission, de différence bien sensible.

Ce qu'on ne peut nier, par exemple, c'est que la mère syphilitique, — qu'elle l'eût été avant ou le fût devenue depuis la conception — infecte son enfant beaucoup plus souvent que le père. J'en trouve la preuve péremptoire dans deux statistiques dressées sans parti pris et dont le rapprochement montre clairement la somme de dangers que l'enfant court dans l'un et l'autre cas.

M. Fournier, voulant appliquer à Tétude de

208 LE PÉRIL VÉNÉRILN.

cette question la méthode numérique, n'a point eu ridée de rechercher comparativement : d'abord, combien de pères syphilitiques infectent et combien n'infectent pas leur enfant ; puis combien de mères syphilitiques n'infectent pas et combien infectent leur enfant. Non : il lui a probablement semblé que le nombre des pères nocifs, que celui des mères inoffensives eût été trop faible pour faire poids, et il a procédé d'autre façon, en statisticien moins irréprochable peutêtre; mais en fort expérimenté clinicien. Faisant appel à ses notes, il a pu aisément rassembler dans deux tableaux successifs : 1** quatre-vingtsept observations d'hommes syphilitiques qui, s'étant mariés, n'ont jamais communiqué à leur femme le moindre phénomène suspect, et ont engendré, à eux quatre-vingt-sept, un total de cent cinquante-six enfants absolument indemnes de syphilis ; 2* detix cent douze observations de femmes syphilitiques (appartenant soit à la clientèle civile, soit au service d'hôpital) dont l'accouchement ou plutôt les accouchements ont donné le résultat suivant : a. Quarante-neuf enfants ayant survécu; b. Deux cent vingt-cinq cas d'enfants décédés (par avortement, accouchement prématuré, mort soit à la naissance, soit à courte échéance après ^accouchement)*

Ces énormes différences et ces effrayants résultats se recommandent à la sérieuse attention

des moralistes comme à la sollicitude de ceux qui, dans la circonstance, sont leurs plus efficaces et bien souvent leurs seuls interprètes écoutés, je veux dire des médecins.

Enfin il est généralement admis, et avec raison, que, lorsque géniteur et génitrice sont simultanément atteints de syphilis, Fenfant n'a que bien peu de chances d'échapper aux risques que de telles conditions originaires font peser sur lui.

Mais quels sont ces risques?

Il n'entre pas dans mon sujet de les décrire ici in extenso; de discuter et décrire le mécanisme intime selon lequel chacun d'eux compromet soit actuellement l'existence, soit ultérieurement la santé de l'enfant. J'en donnerai une idée suffisante en empruntant encore à M. Fournier le résumé des tristes conséquences que peut avoir, qu'a si souvent sur les enfants la syphilis des parents.

Dans ce cas, dit notre savant confrère d'après l'opinion des auteurs ainsi que d'après son expérience personnelle, dans ce cas, «ou bienl'enfant mourra avant de naître ; — ou bien il viendra à la vie, mais avec la syphilis, et avec toutes les conséquences possibles et si graves de la syphilis infantile ; ce qui pour la plupart équivaut presque à un arrêt de mort (1); ou bien enfin il viendra

(1) Mentionnons expressément la syphilis héréditaire tardive, dont les exemples se multiplient de plus en pins depuis que

à la vie sans la syphilis, mais avec une santé compromise, avec une débilité native et une constitution appauvrie, qui l'exposeront à une mort rapide, avec des aptitudes morbides menaçantes, avec une tendance à certains vices organiques (prédispositions aux affections du système nerveux, méningite, imbécillité, idiotie, au lymphatisme et à la scrofule), en un mot dans un état au moins relatif de déchéance originelle. »

Ce tableau peut paraître chargé. Il est loin cependant de comprendre tous les effets morbides, directs ou éloignés, que les anciens auteurs attribuaient à l'influence héréditaire spécifique. Mais, même en éliminant les exagérations, que j'avais déjà relevées, de Doublet, de Bertin, d'Haase, de Lamauve, de Levret, de Sanchez, il reste au compte de cette influence occulte dont les effets échappent également et au diagnostic et à l'influence des spécifiques, il reste, dis-je, à son compte assez de méfaits avérés pour qu'on ne trouve pas trop paradoxale cette proposition qui me servira de conclusion :

La moins grave des conséquences qui puisse résulter pour un enfant de l'infection qu'il tient

réveil a été donné sur la possibilité de ces sortes d'explosions, lesquellest ne sont, après tout, que la reproduction de ce qu*oa observe trop souvent dans l'évolution de la syphilis acquise, La syphilis congéniale tardive est d'autant plus dangereuse qu'elle est, dans la plupart des cas, d'abord méconnue pendant un cer tain temps. P. P.

de ses parents, c'est d'avoir, au terme classique de vingt-cinq à trente jours après la naissance, des symptômes de syphilis assez tranchés pour qu'on puisse les reconnaître et y remédier à temps.

Ces longues mais indispensables notions préliminaires étant énoncées, rentrons dans notre programme, et étudions successivement les syphilitiques à l'état de futurs^ à l'état de fiancés^ à l'état d'époux. Voyons ce dont, dans ces diverses situations, ils ont besoin ; écoutons ce qu'ils demandent ; apprécions ce qu'on peut, et surtout ce qu'on doit leur accorder. — Mais, pour plus de clarté, je vais, dérogeant pour la syphilis à l'ordre suivi dans l'histoire de la blennorrhagie et de la chancrelle, exposer, sans le scinder, d'abord tout ce qui a rapport à Vhomme syphilitique examiné dans ses trois états de futur, de fiancé, d'époux. Puis je ferai la même étude en ce qui concerne la femme également envisagée à ces trois points de vue.

§ I. — Lie falnr*

Vaste corporation dans laquelle volontiers je comprendrais tous nos jeunes clients atteints de syphilis. A peine, en effet, a-t-il appris de nous qu'il a la vérole, parfois avant même d'avoir demandé : « Pourrai-je guérir ? » le malade nous

2i2 LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

pose la question : « Et... pourrai-je me marier ? » Et que de fois, avec quelles instances, sous combien déformes, parla suite, dans le cours du traitement ne nous assiégera-t-il pas de la même requête? C'est à n'y pas croire vraiment comme la diathèse syphilitique crée la diathèse matrimoniale ! comme il suffit de la moindre induration pour avoir raison du célibataire le plus endurci !

Je trouve à ceci plusieurs motifs. D'abord l'âge de la vérole est celui du sacrement. — Puis rien, cela se comprend, ne donne envie d'en finir avec les plaisirs de la vie de garçon comme d'avoir senti l'épine de ses roses !

Enfin l'obsession exercée par les parents est pour beaucoup dans celles dont nous subissons le contre-coup.

Pardonnons-leur cependant. N'est-il pas naturel qu'ils choisissent, pour parler de mariage à leur fils, pour lui proposer ce préservatif, le moment où ils le voient livré aux dissipations, aux entraînements où, à leur insu, il a pris sa maladie ? Parfois même ils n'ont absolument aucun parti en vue, et si la maman fait plus volontiers miroiter cette perspective aux yeux de son fils, c'est uniquement par forme d'éprouveite ; c'est parce que, plus inquiète sur sa santé, elle veut juger, d'après la manière dont il accueillera l'idée de mariage, s'il se sent en état de se marier.

Toutefois là n'est point la véritable explication

de cette matrimùniomanie des syphilitiques. Au- . dessus de ces petites raisons sociales, n'entrevoyez-vous pas la grande loi physiologique ? Rien ne pousse à désirer comme Timpossibilité ou Tinterdiction de commettre. Qwe nous offre, à sa première page, la première histoire de Thomme ?... L'instructive légende du fruit défendu. — Au lycée, demandez à Tenfant qui se tord sur son banc pourquoi cet accès de gaieté ?... Souvent la seule cause qui le fasse s'étouffer de rire, c'est qu'il sait le pensum qui l'attend s'il éclate. — Sitôt monté en wagon, ce prostatifère pense avec angoisse à

... la plaque ruisselante, Dont il voudrait grossir la cascade fuyante.

Faites-le descendre : à peine y apporterait- il un tribut de quelques gouttes... Pourquoi donc en sentait-il le pressant besoin ?... Parce qu'il savait qu'il y a obstacle réglementaire à ce qu'il y satisfasse. — A l'octogénaire le plus décrépit,vous amputez les deux testicules, depuis nombre d'années inutiles, et par leur dégénérescence même irrévocablement condamnés à ne plus jamais servir. L'opération est faite ; elle a réussi. Mais l'opéré tombe dans un marasme qui parfois le pousse jusqu'au suicide. Et pourquoi ce désespoir?... Uniquement parce que, privé des organes, il a dès lors cons-

cience de Timpossibilité radicale de jamais exercer la fonction !

Et voilà justement pourquoi tant de syphilitiques nous posent journellement la question de mariage. Et voilà aussi pourquoi le présent ouvrage est le quatrième écrit depuis cinq ans sur ce sujet : tant on sent de plus en plus sa haute importance sociale I Ajoutons, — mais ici je n'entends parler que de mes prédécesseurs, — ajoutons que, en général, les lecteurs sont dignes du livre. En effet, le médecin, ceci est à noter, n'a ordinairement à aborder ce genre de conversation qu'avec des hommes capables par leur éducation d'en comprendre toute la portée. Jamais un rustre, un manœuvre ne songe au danger dont il pourra devenir la cause en se mariant dans telle ou telle condition morbide : l'inquiétude, la manie des prévisions de cet ordre est l'apanage des classes dites élevées. Mais quelque importune qu'elle devienne parfois, ne la maudissons pas cette préoccupation ; car, si elle est leur fléau et le nôtre, elle est aussi leur sauvegarde.

Il s'agit uniquement ici, ne l'oublions pas, de futurs^ c'est-à-dire de malades qui ont du temps devant eux ; du temps et de la résignation. Ce ne sont point là les fianeés^ gens toujours pressés et démoralisés par une date prochaine, toujours en quête et en instance de quelque expédient pour

SYPaiLlS. 215

se tirer tant bien que mal du mauvais pas où ils se sont engagés. Bien au contraire, on a, a\ec ceux dont je m'occupe ici, toute liberté pour s'expliquer sur leurs chances, en même temps que toute latitude pour conjurer ces chances par les ressources de la thérapeutique et de l'hygiène.

C'est donc à cette occasion, c'est à propos des futurs qu'il faut examiner de sang-froid et dire sans ambages ce que la médecine peut ; n'oubliant pas que, plus les clients de cette classe nous accordent de temps, plus notre responsabilité s'en accroît. Responsabilité d'autant plus lourde qu'ils semblent l'atténuer ; que ceux-là même qui affectent à l'heure présente de reléguer l'idée d'un mariage dans les futurs contingents, sauront le mieux, un jour, les choses venant à mal tourner, nous reprocher de n'avoir pas utilisé la marge qu'il nous laissaient pour les traiter à fond.

J'ai ici à établir une division bizarre en apparence, arbitraire s'il en fût, impossible à bien délimiter, j'en conviens, mais conforme à la réalité des choses et la seule, d'ailleurs, que comporte l'élude pratique du sujet.

Le malade qui vous consulte sur la possibilité d'un mariage avenir a : soit une syphilis qui commence, soit une syphilis ayant déjà parcouru quelques-unes de ses phases. De là deux cas essentiel-

216 LE PÉRIL VÉNÉRIEiN.

lement distincts, qu'il importe d'examiner l'un après l'autre.

Premier cas. Syphilis qui commence. — Je comprends sous ce chef le temps qui s'écoule entre le début du chancre et l'éclosion complètement réalisée de la première poussée d'accidents secondaires (prodromes, syphilide, adénopathies, plaques aux divers orifices muqueux). Sans doute dès cette époque un clinicien sait discerner, à la durée des deux incubations (chancreuse et secondaire), à l'accentuation, au groupement des diverses lésions, sait discerner, dis-je, si la syphilis s'annonce comme faible ou comme forte ; et nous n'avons pas à rééditer ici ce diagnostic prévisionnel ({m^ en dehors des réponses précieuses qu'il donne quand on le laisse parler, égare en effet si souvent ceux qui, pour le perdre, veulent le contraindre à vaticiner au delà de son horizon. Mais si, à ce moment, la maladie diffère selon les sujets, elle offre du moins, chez tous (1) , ce trait commun de se présenter comme parfaitement guérissable.

Et il faudrait, quant à moi, que le client qui me consulte à cette période réunît un rare ensemble d'induration ligneuse, d'adénopathies multiples exubérantes, de première syphilide pustulo-crustacée, de déglobulinisation à 50 pour 100, de

(1) A part leB cas tout à fait exceptionnels de cette effrayante forme qu'on a nommée syphilis galopante.

constitution délabrée, d'hygiène pervertie sous toutes ses faces pour que, à sa question : « Pourraije, un jour, me marier ?» je répondisse dès lors par la négative 1

Donc le mariage n'étant alors, — c'est notre cas — qu'hypothétique et la maladie ne faisant que de commencer, je ne vois aucune raison pour décou* rager le client, et j'en vois beaucoup pour ne pas le décourager par une formule de doute, où assurément il verrait plus et pis qu'elle ne contient. Dites-lui donc, — vous le pouvez et, selon moi, vous le devez, — affirmez-lui qu'il sera un jour en état de se marier sans danger pour sa femme ni pour ses enfants. Et s'il vous demande la date de ce jour, fixez approximativement dix-huit mois.

Quelque précise qu'elle paraisse, d'ailleurs, cette déclaration ne vous engage que dans la mesure des probabilités courantes. Car vous ne l'avez point faite sans ajouter la restriction usuelle : « Si rien ne vient déranger la marche ordinaire du mal » ; réserve de droit, que contient implicitement toute promesse à long terme. Prudente réserve qui, en dégageant plus tard, s'il y a lieu, votre responsabilité vis-à-vis du client, vous arme efficacement, durant le cours entier du traitement, contre ses résistances, ses tiédeurs, ses indocilités, ses écarts. En effet, vous lui avez dit qu'il serait mariablc à telle date... oui : mais à condition qu'il prendra exactement ses pilules ;

218 LE PÉniL VÉNÉRIEN.

qu'il rentrera chez lui avant minuit ; que la dame de pique lui deviendra de toutes la plus indifférente ; qu'il ne poussera point jusqu'à gagner maîtrise l'apprentissage de son futur métier d'époux. A ce compte, sans qu'il s'en doute mais assurément dans son plus cher intérêt, l'engagement tombé de votre bouche s'est tacitement converti en un contrat synallagmatique entre lui et vous ; contrat dont vous êtes à tout instant en mesure et en droit de lui rappeler les clauses, en lui répétant, à chaque infraction, ou même à chaque imminence d'infraction : « Si vous désobéissez, il n'y a rien de fait et je retire ma parole. »

Deuxième cas. Syphilis qui a déjà duré, — Je fais ici un appel spécial à l'attention du lecteur. Pour qu'il se rende compte de la division si singulière en apparence à laquelle je subordonne la réglementation tout entière de la syphilis des fiancés, il faut en effet que sa mémoire remonte plus haut ; il faut qu'il se rappelle d'abord deux choses :

1° Comment chaque école envisage la curabilité et institue le traitement de la syphilis.

2° Comment , conséquemment aux données qu'elle professe sur ces points essentiels, chaque école établit le pronoslie de la syphilis.

Si, en effet, comme quelques-uns le déclarent, la syphilis est une maladie incurabl*'^ renoncez

au mariage vous tous qui Tavez eue ; car « votis favez eue » est une expression impropre, vous Tavcz encore et vous l'aurez toujours ! — Et vous, pères de famille, repoussez impitoyablement, n'agréez à aucune condition un prétendu jadis — fût-ce, il y a vingt ans — atteint de cette souillure ineffaçable !

Si, d'autre part, ainsi que de plus rassurants l'affirment, un traitement mercuriel dûment administré corrige, éteint la diathèse syphilitique, renaissez à l'espoir, victimes de la sentence précédente : votre sort est entre vos mains. Avec de la persévérance et un bon estomac, vous voilà purs comme deya.nt, Ecce qui tollit peccata mundi.

Si au contraire, comme je le crois, ni la vérole n'a cette férocité, ni le mercure cette efficacité ; si, en d'autres termes, l'expérience nous autorise à présenter des amendements aux deux lois tranchées que je viens d'énoncer, alors on peut parlementer, transiger avec la maladie comme avec son spécifique, et, réduisant à leur juste valeur les menaces de l'une et les promesses de l'autre, établir pour chaque cas traité selon les indications que suggère l'étude de son évolution, un modus viveîidi — et conjimgendi — capable de satisfaire aux droits de la société ainsi qu'à la sécurité des familles.

Exposons donc — la marche est toute tracée — dans quels termes, dans quelles limites, à pro-

pos d'un projet ou d'une perspective de mariage, il faut tenir compte soit de l'obstacle allégué (Fincurabilité), soit du secours qui nous est offert contre lui (le traitement spécifique),

A . Le fait d'avoir eu la syphilis doit-il interdire à un homme de soîiger au mariaye?

Il y a homme et homme, comme il y a syphilis et syphilis. On a cité, en ce genre, de stupéfiants exemples d'insouciance ou de cynisme. J'ai vu moi-même des misérables qui, sous l'étreinte présente, progressive d'accidents au premier chef contagieux et héréditaires, dédaignant l'avis explicite du médecin, bravant l'interdiction formelle qu'il prononce, allaient, le cœur léger, signer un contrat dont l'effet à peu près assuré devait être la souillure du lit nuptial et la solitude des berceaux !

A l'extrémité opposée se présentent des types plus rares, il est vrai, mais non moins embarrassants. Que répondre par exemple à un quadragénaire atteint de syphilis et qui vous dit : « Docteur, je suis absolument maître de la situation. Je songe bien à me marier un jour, mais je n'ai point d'engagement. Parlez-moi donc en toute liberté. Indépendamment du frein qui en pareil cas doit retenir tout honnête homme, j'ai des principes religieux ; et si vous ne m'affirmez pas positivement que vous pouvez me guérir sans

SYPHILIS. m

qu'il y ait ultérieurement aucune chance, — vous entendez, docteur, aucune, — d'infecter ma femme ou mes enfants, eh bien ! quoi qu'il m'en coûte, je resterai garçon. »

Vous entendrez assez souvent ce discours moral. Ne vous y laissez point prendre ; et ne le prenez pas toujours au pied de la lettre. Tel de ces bons chrétiens ne demande qu'à entrer en composition : et, si vous restez immobile, va faire les premiers pas. Tel autre n'a étalé si fièrement son programme que pour savoir plus exactement quel est le vôtre, quelles espérances vous êtes en mesure de lui donner. Avec cette classe de demipuritains, il y a matière à transaction et je dirai tout à l'heure sur quelle base elle peut se conclure.

Mais pour les sincères, c'est une tout autre question ; et, quant à moi, la réponse à leur faire m'a toujours paru l'une des plus épineuses épreuves de ma carrière de praticien. Songez-y donc ! Partir de ce principe que la vérole est incurable pour arriver à dire qu'il peut être permis, quand on l'a eue, de se marier, c'est-à-dire d'exposer la santé de sa femme, la vie de ses enfants, c'est, en matière de logique et en matière de conscience, un tour de force devant lequel j'ai souvent reculé. En vain se dit-on que, quoique incurable en principe, cette maladie guérit la plupart du temps ; — en vain chaque médecin se rappelle-t-il le grand nombre de ses clients spéciaux qui ont

mené à bien le conjugium et la paternité (nombre 011 figurent avec honneur les 87 exemples précités de M. Fournier) ; — en vain considère-t-il que la science nous donne le moyen d'apprécier les chances de récidives dans tel ou tel cas ; que, même lorsque contre toute probabilité ces récidives surviennent à longue échéance, elles consistent ordinairement alors en lésions qui ne sont transmissibles ni par contact ni par hérédité... le dogme fatal, le principe d'incurabilité avoué dans toutes les écoles, professé dans toutes les chaires, subsiste et menace en dépit de ce plaidoyer qui ne persuade et ne rassure que les optimistes de parti pris.

Je m'étais souvent demandé, en méditant ces graves questions, si le devoir du médecin, en une telle conjoncture, élaitbien de dire crûment à son client la vérité tout entière. Quand, par exemple, ayant soigneusement pesé les antécédents d'un sujet syphilitique, je vois ime très grande yrobabilue pour qu'il n'ait plus d'accidents, est-il humain de le plonger dans le désespoir en lui déclarant que, mise en demeure de dire ouiow. de dire won, la science peut avoir des regrets, mais ne saurait avoir d'hésitation à se décider pour le dernier?... Assurément tous mes confrères reculent, comme moi, au moment de répondre par un tel coup aux loyaux scrupules d u consultant ; et il en est bien peu qui ne fût prêt, si cela pouvait suffire, à engager

ici sa responsabilité personnelle, à autoriser le futur à passer outre, sauf à subir ses justes reproches dans le cas, si peu probable, de malheur conjugal ou paternel ultérieur.

Indécis moi-même, et ne me sentant que trop enclin à sacrifier le devoir strict à la muette instance de celui qui comparaît tout éploré, tout effaré à ma barre, j'ai tenu à avoir d'autres avis. J'ai voulu savoir ce qu'on pense sur ce point dans un autre monde qui a trop d'intérêt dans le débat pour n'avoir pas quelque droit à être consulté sur la solution à intervenir. J'ai, en conséquence, pris à part ma confidente habituelle, une mère de famille qui, pour moi, personnifie la femme dans ses tendances, ses préjugés, ses aversions et sympathies instinctives, mais surtout dans ces délicatesses innées de sentiment et de perception qui nous la rendent, là où la raison masculine chancelle, un guide si précieux. Je lui ai posé la question, et voici sa réponse : « N'y eût-il qu'une chance sur mille de voir votre client infecter sa femme ou ses enfants, il doit rester célibataire ; et votre devoir, à vous médecin, est de faire qu'il reste célibataire. Quel rapport, je vous prie, pouvez-vous établir entre le chagrin passager de ce monsieur qui n'est puni, après tout, que d'une faute commise volontairement, et les tortures d'une jeune femme et la mort ou les maux toujours renaissants de pauvres

petits êtres, les uns comme les autres innocents du mal dont ils vont être victimes ?» — En vain, ai-je fait observer que le désespoir de mon client est certain, tandis que le malheur de sa future famille, dans les conditions supposées, ou n'aurait pas lieu ou trouverait remède. Mon interlocutrice n'a point accepté ce calcul de probabilités et s'en est tenue à son arrêt, auquel le regard passablement irrité qui commençait à le souligner m'a bien montré que j'essayerais en vain d'obtenir un adoucissement quelconque.

J'ai laissé la parole à ce témoin non seulement à cause de la valeur que je lui accorde, mais aussi parce que son avis, son langage, ses reproches sont ceux qui ont cours dans le monde, ceux qu'aurait à subir un époux placé dans les conditions auxquelles je fais allusion. — Quant à moi, pensant que la sécurité, sinon la vertu, stai in medio^ voici le biais qui, en général, m'a réussi à tout concilier.

A l'interpellation pressante : « Suis-je guéri, docteur? Le suis-je assez pour que vous me garantissiez que je puis me marier sans crainte pour ma femme et mes enfants ?

— Vous l'êtes, cher Monsieur, lui dis-je, autant qu'on puisse l'être (1), c'est-à-dire que, à votre place, je me marierais.

(J) Bien entendu, je ne fais cette déclaration que lorsque, d'auire part, sont remplies les conditions, à énumérer ci-après, d'aptitude sanitaire au mariage.

— Mais, docteur, ce n'est pas là répondre. Je ne demande ni des présomptions, ni un exemple. Je veux savoir positivement si j'ai la certitude..

— Et qui pourrait,' et dans quel ordre d'idées ou d'intérêts pourrait-on vous la donner ? A part en mathématiques, la certitude est-elle de ce monde? Vous prenez un associé muni des meilleures références. N'y a-t-il pas néanmoins une chance pour qu'il se révèle après coup insolvable ou fripon ? — Vous entrez en ménage avec une fortune de... n'est-ce pas? Etes-vous sûr de la conserver? — Vous avez les meilleurs renseignements sur l'état physique de votre future. Mais si elle porte, venant d'origine éloignée, un germe occulte d'arthritis, de lymphatisme, de perversion mentale, ceux qui vous ont garanti sa santé seront-ils responsables de votre mécompte ? De même, je vous l'explique relativement à votre syphilis, vous avez sur la solidité de sa guérison ce même degré de certitude qui suffit, dans le monde, à entreprendre les affaires les plus sérieuses, à se guider en toute sûreté de conscience au milieu des difficultés et des responsabilités usuelles de la vie. Encore l'avantage est-il, ici, tout en votre faveur. On ne se relève guère d'une catastrophe financière ; on guérit bien rarement une femme atteinte de folie. Tandis que, vis-à-vis de la syphilis, pour peu qu'on soit sur ses gardes — et je vois que vous Tètes diablement — on peut tou-

jours préyoir, éviter le danger, au pis aller si Ton n'a su Y parer, remédier à ses suites. »

Outre qu'elle dégage le médecin sans effrayer le client, cette formule, en pratique, a un grand avantage : elle est élastique. Vous pouvez à votre gré, et dans la mesure que vous jugez convenable, insister sur les termes soit encourageants, soit limitatifs qu'elle renferme, selon que la syphilis dont il s'agit vous semble ou avoir sa quittance définitive ou bien être encore redevable de quelque petit arrérage ; selon aussi que vous avez affaire à un homme qui, abandonné à lui-même, devant le parti à prendre, pécherait par excès de prudence ou par l'excès contraire. Mais toutes ces choses qui se sentent si bien ne peuvent guère s'écrire, encore moins se réglementer : et c'est là un de ces cas où le cœur et la conscience du jeune praticien doivent suppléer à l'insuffisance de l'enseignement par le livre.

B. Le fait d'avoir suivi un traitement par les remèdes spécifiques permet-il à un syohilitique de se marier sans danger pour sa femme et ses enfants ?

Cet énoncé un peu abstrait peut,'"pour plus de précision, être remplacé par le suivant :

Peut-on, en donnant assez longtemps du mercure et de l'iode à un syphilitique, obtenir que chez lui non seulement les lésions actuelles soient

guéries, mais que la diathèse elle-même cesse, et cesse de façon à ce qu'on n'ait plus, même dans un avenir aussi éloigné que possible, à craindre de voir se reproduire chez lui des effets de cette diathèse et notamment parmi ces effets la procréation d'enfants syphilitiques?

En termes plus brefs, si la syphilis est susceptible d'une cure radicale, quelle est la durée de traitement nécessaire pour l'obtenir ?

Variant selon l'opinion des auteurs, ou pluldt, je puis le dire, au fur et à mesure de leurs mécomptes, cette durée a, de nos jours, singulière^ ment progressé. En 1838, lors de mon entrée à l'Antiquaille, mes maîtres étaient à peu près unanimes à déclarer que, avec un traitement régulier de trois ou quatre mois, on en a fini avec la vérole. Aussi, quand des récidives apparaissaient ensuite, ce n'était pas à la maladie qu'on les reprochait, mais au malade, que j'entendais accuser sans détour de n'avoir pas bien suivi son trai-^ tentent^ ou de s^être infecte' à nouveau ! — Plus tard, Ricord fixa ce traitement à six mois de mercure, plus trois mois d'iodure. Encore ce profond et loyal observateur avertissait-il que « il n'y a ni dose, ni forme pharmaceutique, ni durée de traitement qui donne toujours et à coup sûr l'immunité, quelles que soient l'attention du médecin à diriger la médication, et la docilité du malade à l'exécuter. »

â28 LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

Depuis lors, on a de plus en plus reculé la limite. Les traitements de un an, de deux ans, ont pris faveur, ont été ouvertement promulgués.

Tout dernièrement encore un pas important vient d'être fait dans cette voie. Et comme c'est le plus récent en même temps que le plus hardi, comme cette forte enjambée porte la trace du spécialiste aujourd'hui officiellement accrédité, de M. Fournier, professeur à la Faculté de médecine de Paris, j'en profite pour discuter la question des traitements prolongés, en prenant pour thème le livre où notre savant confrère vient d'exposer ses idées sur ce point de doctrine et précisément dans les rapports qu'il a avec l'aptitude au mariage.

Un syphilitique qui veut être admis à se marier, dit M. Fournier, doit avoir fait un traitement spécifique suffisant. Pour notre confrère, c'est la condition « majeure par excellence », la condition «essentielle, capitale ».

« Mais quel est donc ce traitement suffisant^ suffisamment protecteur ? » se demande-t-il.

A cette question sa réponse est toute prête : c'est la méthode dite des traitements successifs et intermittents; méthode qui repose sur deux principes, savoir : 1** que à maladie chronique, il faut traitement chronique, c'est-à-dire très prolongé ; 2° que, pour maintenir pendant un si long temps aux spécifiques leur effet curatif, il faut neutra-

iiser r accoutumance^ en suspendant de temps en temps Tadministration des remèdes.

Ces deux principes ne sont pas faits pour rencontrer d'opposition. Et convaincu, comme il Test, de la possibilité de détruire par les spécifiques non seulement les manifestations de la diathèse, mais la diathèse même, M. Fournier n'a fait que tirer de prémisses justes la conclusion qu'elles contiennent, en promulguant sa nouvelle méthode thérapeutique.

Après l'avoir conçue, veut-on savoir comment son auteur l'a codifiée? Le voici en abrégé :

Pour une svphilis récente à éruption générale papuleuse, par exemple, il formule ainsi qu'il suit :

1** Deux mois de mercure ;

2° Alors « quoi qu'il arrive » un mois sans mercure ;

3* Puis « quoi qu'il advienne » deux mois de mercure ;

4° Trois mois sans mercure ;

5^ Deux mois de mercure.

Et ainsi de suite pendant un minimum de 3 ou 4 ans, avec des temps de repos de plus en plus longs (1).

Pour nous qui reconnaissons dans le mercure

(1) Quoique ce résumé soit textuellement extrait d*un ouvrage de M. Fournier, je tiens à dire qu'il avertit que son programme ne saurait avoir rien de fixe, ni d'absolu, que l'exécution en resté subordonnée aux exigences de chaque cas particulier.

un admirable palliatif, mais rien qu'un palliatif, il ne nous déplaît point de voir à quelles conséquences extrêmes sont fatalement poussés ceux qui en font un antidote. Aussi saisissons-nous l'occasion qui nous est offerte par la déduction très logique qu'un profond clinicien a tirée de cette donnée doctrinale, pour examiner comment elle se justifie et où elle nous conduit. Je vais, en conséquence, entreprendre de prouver :

1** Que, prise à la lettre, strictement exécutée, cette méthode désarme en réalité le praticien du secours sur lequel celui-ci a souvent besoin de pouvoir compter ;

2" Que, pour qu'on puisse croire à l'efficacité de sa méthode, il faut que l'auteur y croie luimême... quod est demonstrandum ;

3* Qu'il y a lieu, enfin, de se demander si, telle qu'elle est professée, telle qu'elle sera comprise et exécutée, cette méthode n'est pas de nature à compromettre plutôt qu'à assurer la santé des clients et notamment la pureté, partant la sécurité des unions conjugales.

Je reprends :

M. Fournier a fort bien réglé le traitement, mais il n'a pu régler la maladie. Les récidives, il le sait comme moi, peuvent surgir, elles surgissent à toute heure, pendant le cours de la syphilis, pendant le cours même du traitement.

Or, si elles choisissent, pour apparaître, un de

ces moments de repos, que d'avance M. Fournier a fixés comme nécessaires pour déshabituer l'organisme de l'action du spécifique, que fera-t-il? Que fera-t-il surtout si la poussée arrive — elle a parfois cette malice — juste au moment où se termine un cours mercuriel de deux ou trois mois ? Evidemment, de son propre aveu, il se trouvera alors dans des conditions désavantageuses pour lutter contre cet accident, puisque c'est le moment où, vu l'accoutumance, « on n'obtient plus du mercure, c'est M. Fournier qui le dit, que des effets très peu sensibles, lents, incomplets, parfois même on n'en obtient plus rien (1). » Et cependant la lésion qui surgit peut exiger un secours immédiat ; car, ce peut être une tiritis, une éruption papuleuse de la face, un ulcère palatin perforant, etc. Ne se repentira- t-on point alors de s'être d'avance désarmé contre un assaut actuel et pressant, en vue d'une stratégie fort rationnelle, je l'accorde, mais dont l'ennemi se plaît si souvent à déjouer les calculs ?...

^ (1) J'ai le plaisir de trouver ce même argument sous la plume d'un des partisans, d'un des ultras de M. Fournier. M. le D' Martineau, hérétique en ce point, ne commence le traitement mercuriel que lors de Téclosion des accidents secondaires. Et son motif est que : « En ne donnant pas le mercure dès le début, di^il, on a Tavantage de retarder la saturation et l'accoutumance qui surriennent au bout de deux mois, et qu'on n'est pas forcé de suspendre le traitement alors que le malade en a le plus pressant besoin, alors qu'il ait eu pleine évolution syphilitique» (Union médicale j 29 septembre 1880). — Qu'avais-je dit moimême, six mois auparavant, de plus et de mieux ?

J'agis, ce me semble, quant à moi, beaucoup plus conformément au sage principe de désaccoutumance^ en réservant le mercure pour combattre, après qu'elles ont apparu^ chacune des poussées qui successivement se présentent (1). Et je n'y ai pas grand mérite, car c'est la maladie ellemême, c'est la syphilis avec ses phases toujours semées de reprises et de silences alternatifs, qui m'enseigne quand et comment je dois agir, quand et combien de temps je puis et dois ensuite laisser reposer l'organisme.

Somme toute, quel qpie soit mon sincère respect pour les règles posées parM. Fournier, il est dans cette difficile campagne, un guide qu'il ne me désapprouvera pas de lui préférer, c'est la nature. Celui-là, du moins, non seulement m'apprend chaque fois le moment d'engager l'action, mais me donne, pour ainsi dire, un état des véritables forces de l'ennemi : et cet ennemi je suis, par conséquent, dès lors en mesure, soit de le dédaigner (traitement expectant) ; soit de le paralyser en augmentant mes moyens de défense (traiter ment par les toniques) ; soit enfin, quand il le faut, de l'attaquer selon une tactique éclairée par les renseignements positifs que j'ai pu me procurer sur sa puissance (traitements spécifiques proportionnés à rinteiisité actuelle du mal).

(1) De celles de ces poussées, bien entendu, qui valent la peine qu'on recoure au mercure.

Je me suis demandé tout à l'heure si Ton devait croire à rcfficacité de cette méthode ; et j'ai été jusqu'à demander à M. Fournier s'il peut luimême y croire. C'est à lui que je m'adresse : c'est lui seul que je veux rendre juge.

Il y a vingt ans, notre confrère écrivait d'après Ricord : « Six mois d'un traitement mercuriel.... puis trois mois d'un traitement ioduré.... telle est la médication qui donne les cures les plus soutenues, qui réussit, dans l'énorme majorité des cas, à neutraliser véritablement le virus toxique (1). »

Il y a sept ans, il écrivait : « Il est certain qu'une mercurialisation de cinq à six mois n'est pas toujours suffisante, tant s'en faut, à éteindre la diathèse et à conjurer tout péril d'avenir.... Je l'ai appris à mes dépens par insuccès personnels, par une série d'échecs éprouvés par moi. » Et, en conséquence, il publiait alors, en 1873 (notez la date) sa méthode des traitements successifs, avec deux ans (notez le chiffre) de mercure, en moyenne. Et tenant surtout à faire valoir la méthode par ses résultats il ajoutait : « J'ai traité de la sorte, depuis une douzaine d'années, des milliers de malades ; et, à quelques exceptions près, tous ceux en grand nombre que j'ai pu revoir, dont j'ai pu suivre l'état de santé ultérieure, n'ont

(1) Leçons sur le chancre, 1858, p. 221.

plus éprouvé aucun accident diathésique » (notez raffirmation (1).

Aujourd'hui, en 1880, M. Fournier écrit :

« Il est faux, absolument faux qu'on en ait fini avec la vérole après un traitement de quelques mois, d'une année, de deux années même,.. Les traitements de ce genre sont condamnés aujourd'hui par leurs nombreux et déplorables résul^ tais. « Et il conclut : « Trou à quatre ans méthodiquement consacrés à une médication énergique, tel est le minimum nécessaire, d'après moi. »

Or, tout se perfectionne et tout progresse, on le sait ; mais, au milieu des variations doctrinales, les faits subsistent, ou du moins ils doivent subsister, à ce qu'il me semblait. Comment donc les mêmes faits, les résultats de 1861 à 1873 déclarés, en 1873, satisfaisants^ sont-ils, en 1880, traités de déplorables? Et s'ils ont, en sept années, entre les mains de leur auteur, subi pareille dépréciation, que deviendront, comment risquent d'être prisés, en 1887, ceux du dernier traitement, du traitement de quatre ans, du traitement

(I) Sur la syphilis chez la femmey 1873, pages 1082 et 1094. — On est toujours, a-t-il été dit, le Jacobin de quelqu'un, le Girondin d'un autre. M. Fournier est déjà mis dans cette seconde catégorie par le plus fervent de ses partisans qui prouve son attachement aux doctrines en renchérissant sur les doses. Selon M. le D*" Martineau « la durée à assigner au traitement de la syphilis est un peu plus longue que celle fixée par M. Fournier » {hc. cit.).

qu'il nous présente aujourd'hui comme « digne d'être qualifié, en l'espèce, de suffisant (1) »?...

S'il est, en cette délicate matière, une opinion compétente et désintéressée, c'est à coup sûr celle de l'auteur de la méthode... On vient devoir comment il en apprécie lui->même les résultats cliniques, comment, par conséquent, il a d'avance répondu à la question que je posais. — N'ayant aucun motif pour récuser son jugement, j e demande à en rester là et à examiner maintenant une autre face du sujet : Quelle est la raison de ces envahissements hydrargyriques progressifs, et quel est en réalité leur mode d'action, s'ils en ont un? — Un court mois, instructif synchronisme, va nous mettre sur la voie de la réponse.

Avant 1863, alors que généralement les praticiens regardaient les poussées successives comme d'exceptionnels accidents tenant à quelque imprudence du malade ou à quelque lacune de la médication... on assignait à la vérole régulière une durée de quelques mois, et son traitement normal était de quelques mois aussi.

Plus tard, le cours normal de la vérole ordinaire ayant été reconnu consister en quatre ou cinq poussées espacées sur une durée de quinze à dix-huit mois... le traitement de deux ans prit naissance et faveur.

(1) Syphilis et mariage, 18S0, p. 140.

un admirable palliatif, mais rien qu'un palliatif, il ne nous déplaît point de voir à quelles conséquences extrêmes sont fatalement poussés ceux qui en font un antidote. Aussi saisissons-nous Toccasion qui nous est offerte par la déduction très logique qu'un profond clinicien a tirée de cette donnée doctrinale, pour examiner comment elle se justifie et où elle nous conduit. Je vais, en conséquence, entreprendre de prouver :

1** Que, prise à la lettre, strictement exécutée, cette méthode désarme en réalité le praticien du secours sur lequel celui-ci a souvent besoin de pouvoir compter ;

2** Que, pour qu'on puisse croire à l'efficacité de sa méthode, il faut que Fauteur y croie luimême... quod est demonstrandum ;

3** Qu'il y a lieu, enfin, de se demander si, telle qu'elle est professée, telle qu'elle sera comprise et exécutée, cette méthode n'est pas de nature à compromettre plutôt qu'à assurer la santé des clients et notamment la pureté, partant la sécurité des unions conjugales.

Je reprends :

M. Fournier a fort bien réglé le traitement, mais il n'a pu régler la maladie. Les récidives, il le sait comme moi, peuvent surgir, elles surgissent à toute heure, pendant le cours de la syphilis, pendant le cours même du traitement.

Or, si elles choisissent, pour apparaître, un de

ces moments de repos, que d'avance M. Fournier a fixés comme nécessaires pour déshabituer l'organisme de l'action du spécifique, que fera-t-il? Que fera-t-il surtout si la poussée arrive — elle a parfois cette malice — juste au moment où se termine un cours mercuriel de deux ou trois mois ? Evidemment, de son propre aveu, il se trouvera alors dans des conditions désavantageuses pour lutter contre cet accident, puisque c'est le moment où, vu l'accoutumance, « on n'obtient plus du mercure, c'est M. Fournier qui le dit, que des effets très peu sensibles, lents, incomplets, parfois même on n'en obtient plus rien (1). » Et cependant la lésion qui surgit peut exiger un secours immédiat ; car, ce peut être une tiritis, une éruption papuleuse de la face, un ulcère palatin perforant, etc. Ne se repentira-t-on point alors de s'être d'avance désarmé contre un assaut actuel et pressant, en vue d'une stratégie fort rationnelle, je l'accorde, mais dont l'ennemi se plaît si souvent à déjouer les calculs ?...

(1) J'ai le plaisir de trouver ce même argument sous la plume d'un des partisans, d'un des ultras de M. Fournier. M. le D' Martineau, hérétique en ce point, ne commence le traitement mercuriel que lors de l'ëclosion des accidents secondaires. Et son motif est que : « En ne donnant pas le mercure dès le début, dit-il, on a Tayantage de retarder la saturation et l'accoutumance qui surviennent au bout de deux mois, et qu'on n'est pas forcé de suspendre le traitement alors que le malade en a le plus pressant besoin, alors qu'il ait eu pleine évolution syphilitique » {Union médicale, 29 septembre 1880). — Qu'avais-je dit moimême, six mois auparavant, de plus et de mieux ?

rance, il veut s'adresser aux meilleures sources d'information, et va demander à M. Fournier : « Que dois-je faire ?

— Prendre du mercure selon ma méthode, lui répond le savant professeur.

— Et pendant combien de temps, s'il vous plaît?

— Pendant trois ou quatre ans, au minimum.

— Trois ou quatre ans ! oh ! oh !.. . Mais à ce prix du moins vous me permettrez alors le mariage ?

— Permettre /... conclut le professur. Permettez, Monsieur : dans ces conditions-là, je tolère le mariage bien plutôt que je ne le conseille (1). »

Eh bien ! mettons-nous à la place du client.

Incorporons-nous, s'il se peut, les sentiments, les préjugés qui l'inspirent, figurons-nous surtout les obligations sociales qui l'enserrent, qui devant un tel arrêt, sortant d'une bouche aussi autorisée, vont lui dicter sa conduite. Plus d'un obéira, sans doute, plus d'un rompra la chaîne conjugale à peine nouée. Mais, dans la classe des insouciants, classe qui chaque jour fait tant de nouveaux prosélytes, ne s'en trouvera-t-il aucun qui, découragé par d'aussi sévères prescriptions et prohibitions, ne lève la séance en s'écriant : <( Oh ! alors, ma foi !...tant pis ! au petit bonheur ! »

(1) Syphilis et manager p. 110.

Je me suis demandé tout à Theure si Ton devait croire à refficacité de cette méthode ; et j'ai été jusqu'à demander à M. Fournier s'il peut luimême y croire. C'est à lui que je m'adresse : c'est lui seul que je veux rendre juge.

Il y a vingt ans, notre confrère écrivait d'après Ricord : « Six mois d'un traitement mercuriel.... puis trois mois d'un traitement ioduré.... telle est la médication qui donne les cures les plus soutenues, qui réussit, dans l'énorme majorité des cas, à neutraliser véritablement le virus toxique (1). »

Il y a sept ans, il écrivait : « Il est certain qu'une mercurialisation de cinq à six mois n'est pas toujours suffisante, tant s'en faut, à éteindre la diathèse et à conjurer tout péril d'avenir.... Je l'ai appris à mes dépens par insuccès personnels, par une série d'échecs éprouvés par moi. » Et, en conséquence, il publiait alors, en 1873 (notez la date) sa méthode des traitements successifs, avec deux ans (notez le chiffre) de mercure, en moyenne. Et tenant surtout à faire valoir la méthode par ses résultats il ajoutait : « J'ai traité de la sorte, depuis une douzaine d'années, des milliers de malades; et, à quelques exceptions près, tous ceux en grand nombre que j'ai pu revoir, dont j'ai pu suivre l'état de santé ultérieure, n'ont

(1) Leçons sur U chancre^ 1858, p. S21.

du dernier ; car celui-ci, en même temps que le plus menacé, est aussi par sa nature le plus indocile. On a toute la vie pour rester garçon ; et l'on n'a qu'un certain temps pour se marier. Aussi est-ce dans la classe des engagés bien plus que dans celle des réfractaires que la prescription « quatre ans de mercure » a chance de soulever ces découragements invincibles qui vont faire refuser l'obéissance, non seulement à ce rigoureux commandement, mais même plus tard à des consignes beaucoup plus douces. Ne dégoûtez-vous pas ainsi cet homme de la médecine rationnelle, pour le jeter aux mains des charlatans?

En finissant, je jette les yeux sur un sujet analogue à celui-ci, sur une thérapeutique maniant elle aussi un spécifique qui affecte les mêmes visées que le nôtre. L'arsenic se borne-t-il à réprimer chaque poussée de psoriasis? ou bien, guérit-il la maladie elle-même ? — Parmi ceux qui croient à son pouvoir curatif comme parmi ceux qui croient au pouvoir curatif du mercure, mêmes illusions, mêmes insuccès bien faits pour les éclairer, mais même ténacité de confiance, et par suite même ardeur à varier les doses, la durée, les agents, le mode de la médication : même propension surtout à vouloir écraser sous une masse métallique le mal toujours renaissant. Dire que dans ces derniers temps Hebra a donné à un malade 2,000 pilules asiatiques (soit 8 gram-^

SYPHILIS. 24i

mes d'acide arsénieux), Kaposi 3 à 4,000 pilules (soit 20 à 30 grammes d'acide arsénieux) sam les guérir^ c'est, je crois, offrir un bel exemple de l'excès auquel peut atteindre la foi doctrinale. Ces impuissantes libéralités arsenicales sont-elles suffisamment connues de nos hydrargyrophiles modernes ? Il faut bien croire que non, puisque, jusqu'à présent, ils semblent avoir vu dans la pratique des dermatologistes un modèle au lieu d'un avertissement (1).

jiilfnalemeiit des ■yphllls permettast le marlaipe.

Jetant uu coup d'œil sur le chemin parcouru, nous voyons deux données acquises au procès que nous instruisons : 1* la syphilis n'interdit pas absolument de se marier ; 2* (et, en fait, tous les doctrinaires s'accordent dans la pratique sur ce point) il ne suffit pas à un syphilitique d'avoir pris tant de mercure pendant ta7it de temps, pour être par cela seul recevable au mariage.

Si donc un homme touché par la syphilis ne peut avec sécurité se marier qu'autant qu'il ait

(i) La discussion qu*on vient do lire avait été publiée dans le n. du 28 mars 1880 du Lyon médical. Malgré Timportance du sujet, malgré la forme exclusivement scientifique, ce me semble, de ma critique, il m'est pénible d'avoir à constater aujourd'hui que M. Fournier a refusé d'éclairer, en me répondant, une question qui, sous tous les rapports cependant, doit préoccuper sans relftche un esprit aussi sincèrement que le sien amoureux de la vérité (30 octobre 1880).

la garantie d'en avoir fini avec son mal, et si, d'autre part, un traitement, quel qu'il ait été, ne lui donne pas cette garantie, où la trouvera-t-il ?. . . 11 la trouve dans l'étude de l'évolution que ce mal a suivie chez lui, étude telle qu'elle peut être faite par un médecin attentif et bien renseigné.

Je n'écris pas ce dernier mot sans une intention expresse. La syphilis est une maladie à marche lente, à long cours. Elle met du temps, elle met, pour ainsi dire, de la complaisance à se faire connaître, à permettre de juger, d'après ce qu'elle a été, ce qu'elle est, ce qu'elle sera, ou pour mieux dire ce qu'elle peut encore être.

Mais les clients nous donnent bien rarement cette facilité. Sur cinq qui chez moi s'assoient sur la chaise du consultant, trois pour le moins débutent ainsi : « Tiens ! j'ai oublié mes ordonnances. » D'ailleurs, la p\\xpa,Ttvoyagent^ ont, par conséquent consulté différents médecins. Et, comme le traitement de la syphilis tient le premier rang parmi les sujets qu'un sort malin tradidit disputationibus eorum^ allez donc, même vous la montrâton, deviner d'après la formule d'un confrère où en était au moment où elle fut écrite, la maladie pour laquelle il l'a écrite. Essayez, par exemple, de savoir si une soixantaine de pilules au proto-iodure qui figurent sur l'ordonnance ont été prescrites contre un accident présent, ou simplement à titre de complément d'uner cure dite

radicale?.... A moins de connaître la doctrine syphiligraplîiqiie paiHicuIière de chacun des dixhuit mille médecins de France, je vous en défie.* On est donc alors réduit à ne juger la maladie que par le récit qu'en fait le malade. Et de quelle patience, de quelles facultés presque divinatoires ne faut-il pas alors que le médecin soit doué pour extraire un grain de vérité du fatras d'erreurs et de terreurs, d'omissions et de dissimulations, de préjugés, de redites, de parti pris, d'ignorance qui étouffent la précieuse semence !

Un moyen existerait cependant de constituer, accessible pour chacun de nous, l'histoire syphilitique complète de chaque consultant : c'est que tout médecin, en rédigeant son ordonnance pour un syphilitique, écrive en tête ou en bas de son ordonnance, le signalement de l'état du malade, tel qu'il l'a apprécié au moment où ce malade s'est présenté chez lui.

Ce procédé, dont Ricord nous a donné l'exemple, a d'immenses avantages (1). Depuis trentesept ans que je l'emploie, je lui dois certes d'avoir vu clair, et d'avoir fait voir clair à mes confrères dans les antécédents instructifs de milliers de malades, livrés, si cette apostille manque, aux ha-

(1) Formulée abréviativement, en termes exclusivement scientifiques, dûment enrobée de grec ou de latin, cette annotation échappera aisément au reproche d'effrayer le malade qui en est le porteur.

sards d'une direction sans guide et sans plan. Aussi en recommandé-je tout particulièrement l'application à quiconque se sent attiré vers cette vérité — bien lente à pénétrer dans les masses — que, pour porter sur les cas dont nous nous occupons un pronostic exact, il faut, après avoir étudié la syphilis dans les livres, voire dans les hôpitaux, étudier chaque syphilitique dans les circonstances successives de sa maladie.

Ce vœu formulé, voyons quel parti, s'il était écouté, on en pourrait tirer ; ou plutôt, examinons maintenant quelles garanties un homme qui a été atteint de syphilis doit offrir pour que le médecin puisse le déclarer recevable au mariage. Ces garanties sont de divers ordres ; elles reposent sur des bases de genre bien différent ; et elles sont loin de posséder la même valeur. Mais comme toutes elles constituent, plus ou moins important, l'un des éléments sur l'ensemble desquels se fondent les jugements humains, il ne faut, en si grave matière, en négliger aucune. Car il est, on le verra, telle occurrence où trois par exemple de ces garanties, minimes chacune en elle-même, peuvent, quand elles se trouvent réunies, équivaloir et au delà à une autre plus valable, mais qui existe seule. Je les énumérerai donc sans une seule exception et sans songer à demander grâce pour ce que cette nomenclature peut avoir de fastidieux. Lorsqu'on brigue une

place, c'est le devoir, et c'est l'usage de tout candidat avisé d'exposer par le menu ses titres divers depuis son certificat de vaccine et ses succès de collège jusqu'aux moindres incidents de sa vie privée qui peuvent faciliter l'appréciation du juge arbitre. Qu'on ne s'étonne donc pas si, avant de l'inscrire comme aspirant au plus périlleux de tous les postes, avant de le présenter à l'autel, j'épluche mon syphilitique des pieds à la tête, je commence par l'interroger dans son passé, son caractère, son tempérament physique et moral, ses habitudes et ses relations, sa profession, etc. Rien n'est à négliger dans cette enquête préalable, car s'il est un adage vérifié par mon expérience, c'est assurément cette paraphrase du vieux proverbe : « Dis-moi quel est l'homme, je te dirai quel est le syphilitique. »

CSaraMtles méeeMalres pour la recevabilité (i)

an marlaipe.

1" Résistance individuelle, tant générale que spéciale.

Plus la constitution d'un individu ofire de movens de résistance à' l'action des influences morbides qui le frappent, plus on est autorisé à présumer que l'effet de ces influences — dans l'espèce que la maladie — sera chez lui, faible,

(1) Ce n. 1 pourra paraître barbare ; mais, outre qu'il est français, c'est le seul terme juridique.

passagère, facile à éteindre ou spontanément extinguible. Il n'est donc que naturel d'interroger et d'examiner à ce point de vue, avant de lui rendre réponse, le futur qui, avec une syphilis encore en évolution, vous demande de fixer Fépoque où il pourra se marier sans danger. Et je n'ai pas à tracer ici les règles de celle exploration qui doit embrasser le passé et le présent tout entier.

Mais parmi ces conditions individuelles capables d'aténuer ou d'aggraver l'effet nocif d'une cause morbide quelconque, il en est qui sont douées d'une activité particulière pour jouer ce rôle par rapport à la diathèse syphilitique.

Ainsi, à degré égal d'intensité de vérole, je porterai un pronostic plus sombre sur celle qui existe chez un homme ayant jadis subi l'intoxication typhoïque ou paludéenne ; occupant une résidence ou exerçant une profession qui l'exposent au froid, à l'humidité ; adonné à des rapprochements sexuels trop fréquents ou atteint de pertes séminales rebelles ; ayant des soucis de famille ou d'affaires; passant les nuits au jeu ; se préoccupant de sa syphilis au delà ou ne s'en préoccupant qu'en deçà d'une juste meâure ; nourrissant des préjugés idiots contre certains remèdes, ou les supportant mal ; enfin l'homme matériellement hors d'état de se procurer une alimentation réconfortante, ou abusant de la bonne chère et des alcooliques.

Quand je découvre chez un de mes clients, candidat au mariage, une ou plusieurs de ces tares, et surtout quand, l'ayant sondé, sans paraître y attacher trop d'importance, sur la possibilité de réformer parmi ces conditions, celles qu'il dépendrait de lui de modifier, je m'aperçois qu'il n'y a rien à espérer sous ce rapport... je suis naturellement très enclin à ajourner l'exécution de ses projets d'alliance.

Enfin certaines de ces conditions concernent plus directement encore la syphilis conjugale. Si par exemple, l'homme qui étant encore malade vient vous demander permission de se marier

dans un délai de est sujet à des herpès

preputialis^ ou à une affection aphtheuse, ajournez. Tant qu'il ne sera pas entièrement guéri de sa syphilis, il pourra en prendre les manifestations génitales ou buccales pour l'inoffensive vésicule herpétique ou aphtheuse et transmettre ainsi la maladie à sa femme. — J'imposerais aussi un délai supplémentaire aux amoureux foux^ dont les promesses de retenue, de continence relative, d'empire sur soi-même au de?mier moment sont démenties par -le feu de leurs regards et le décousu de leurs propos. — Même réserve à l'égard des fumeurs enragés, qui voient de leurs yeux les récidives causées par la continuation de cette récréation malpropre, et qui, selon la jolie expression de la Bruyère, « disent froidement qu'ils

248 LE PÉHIL VÉNÉRIEN.

7ie sauraient s'en passer » . « Quelle excuse ! riposte notre fin moraliste : serait-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler, d'assassiner? » et j'ajoute, moi, d'empoisonner sa femme par un baiser non moins infectant qu'infect?

Comment, dans quelle mesure, selon quelles règles, doit-on tenir compte de ces nombreux éléments, divers, opposés, dont les uns s'additionnent, les autres se neutralisent ?... C'est à chaque médecin à faire pour chaque cas ce travail ; travail, d'ailleurs ordinairement plus aisé qu'on ne le supposerait à priori^ tant il est commun, dans la pratique, de voir l'une de ces considérations peser d'un poids décisif et nous dicter, à elle seule, notre arrêt soit dilatoire, soit envoyant immédiatement en possession ! Hier même, j'ai pu vérifier la justesse de cette remarque. Un employé, âgé de 31 ans, venait me demander l'autorisation de se marier. Sa syphilis ne date que de treize mois: et malgré plusieurs cures mercurielles, elle a eu plusieurs récidives, dont la dernière, il y a trois mois et demi, consistait en éruptions croûteuses du cuir chevelu, plaques papuleuses aux coudes, érosions sous-péniennes, et l'inévitable queue de syphilis buccale, le tout cependant assez modéré. Jetant les yeux sur le sujet, je vois un jeune homme blond, mince, nerveux, un peu anémique (même antérieurement à la syphiHs). 11 a éprouvé des revers de fortune, est sujet à la dyspepsie, aux

SYPHILIS. 2i9

pertes de semence, fume, s'inquiète beaucoup de son mal.... Somme toute, sujet à ajourner^ ce me semblait. Mon parti était donc pris et je me recueillais, méditant sur la manière dont j'allais lui notifier sa sentence, lorsque, devançant l'effet de mes réflexions : « Monsieur, me dit-il du ton le plus calme, j'ai lu des livres de médecine ; et il me semble qu'on peut, avec des précautions, éviter tout danger de rendre sa femme ou ses enfants malades. » Et là-dessus, il se met à me décrire en termes fort explicites les ménagements, les retraits^ dont il compte user, en ménage, tant pour suspendre les rapprochements ou chastifier les baisers dès qu'il se verrait quelque chose de suspect à la verge ou à la bouche, soit pour rendre le coït infécond durant les premiers mois ! »

Et je l'écoutais, moi, avec une satisfaction mal dissimulée ; je le laissais sans interruption, jaser, développer ses petites théories que je n'aurais pu formuler plus orthodoxes, plus rassurantes pour l'avenir de son ménage. Et notez qu'il avait pris l'initiative de cette communication ; notez que le sang-froid qu'il mettait à me la faire m'édifiait complètement sur la fermeté avec laquelle il saurait en appliquer les principes ! — En conséquence , je ne pus que l'encourager et lui accordai la permission demandée, au terme de trois mois, avec prière de me faire, dans deux mois, une dernière visite. Je dirai bientôt dans quel but.

2bÔ LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

2° Bénignité originelle ou réduction acquise de la maladie» — Echelle des syphilis incompatibles avec le mariage.

La syphilis la plus commune à notre époque et dans nos régions, celle que j'ai appelée syphilis normale^ c'est-à-dire à manifestations exclusivement tégumentaires (sauf les troubles nerveux fugaces contemporains de la première poussée) et constamment décroissantes, cette syphilis s'éteint en douze en quinze mois.

Donc si ses premiers pas ont décelé cette marche relativement bénigne, et si rien dans ce qui concerne le sujet ne fait pressentir qu'elle doive changer d'allure, on est en droit, après l'avoir observée huit ou dix mois, d'annoncer au malade qu'il pourra se marier dans deux ans environ, comptés à partir de l'invasion. — Voilà le type, l'unité, autour de laquelle viennent se ranger les cas d'intensité variable, depuis l'atteinte diathésique ébauchée jusqu'aux degrés extrêmes, jusqu'aux exceptions mêmes.

J'ai dit tout à l'heure, en étudiant les conditions inhérentes au malade, lesquelles de ces conditions me poussent vers un pronostic favorable et lesquelles m'en détournent.

Quant à la maladie en elle-même, en dehors du type normal que je viens de définir, elle constitue pour les aspirants au mariage, des causes soit d'ajournement, soit d'élimination. Voyons, pour l'un

et Taulre cas, sur quelles considérations le praticien doit motiver son jugement.

Ajournés.

Je fais, dans cet ordre, six classes principales :

1° D'abord les sujets chez qui le mal affecte la forme de germinations successives ^ plutôt que de jetées locales indéterminées. Il faut expliquer ceci.

Qu'après avoir eu, en janvier je suppose, sa première poussée secondaire, un homme voie, en avril, reparaître une éruption circonscrite vers la nuque ou le menton ; en août, quelques plaques au scrotum ; en octobre, un peu d'onyxis sèche, le tout même entremêlé de jetées sur la langue et sur risthme du gosier... ceci est la règle et n'assombrit ni mon pronostic, ni sa prochaine admissibilité au mariage.

Mais que, comme on en voit maints exemples, il se reproduise, à chaque changement de saison, une syphilide, même discrète, mais générale (ou du moins envahissant simultanément de grandes régions) précédée et accompagnée chaqu/e fois de céphalée et de névroses musculaires.., oh I alors, quelque légers que soient ces symptômes, quelque décroissance même qu'ils affectent dans leur cours, je prends l'éveil et sonne l'alarme ; car à de tels signes je n'ai pu méconnaître une imprégna-

252 LE PËHIL YÉNÉHIEN.

tion virulente qui subsiste encore grosse de fermentations futures; qui, au premier moment, va faire une de ces explosions, va réaliser un de ces états constitutionnels de saturation syphilitique, particulièrement connus et signalés par tous les auteurs comme agent de la transmission par génération. — Avec de tels antécédents, j'ajournerai impitoyablement un homme, tant que, bien traité, il n'aura pas, et plus tard sans Taide d'aucun médicament, passé deux changements de saison consécutifs (printemps et automne) sans offrir de nouvelles manifestations.

2'* Ce que je redoutais, dans l'exemple précédent, c'était la transmission héréditaire directe par le père. Voici maintenant un danger plus sérieux : l'infection de la mère et ce qui s'ensuivra presque fatalement pour l'état des enfants. Je veux parler de ces malades chez qui la syphilis a présenté une intensité moyenne, mais qui voient, soit persister^ soit se reproduire avec une ténacité invincible les plaques muqueuses des orifices, surtout de la bouche et de l'arrière-bouche. Duquel de mes confrères ces types trop communs n'ontils pas fait le désespoir ? Lorsqu'un jeune praticien en rencontre, avant d'accuser la science, il s'accuse souvent lui-même ; il prodigue et varie les spécifiques internes les plus renommés et les plus disparates, les topiques divers

. . . secs, en pâte ou liquides.

Mais le tout en pure perte, jusqu'à ce que, défiant de ses forces et ayant fait appel aux maîtres, il ait la pénible et à la fois agréable surprise de constater que les maîtres, pour la plupart, n'en savent et n'en peuvent pas, sous ce rapport, plus que lui.

Ce vieux souvenir de mes jeunes années exprime assez la force de l'obstacle qu'un pareil état oppose au mariage, pour que je sois dispensé d'insister.

Gomment vient-on à bout de cet obstacle?...

J'ai écrit ailleurs un Traité de thérapeutique, et ce n'est pas ici le lieu d'en rééditer quelques pages. Disons seulement que les reconstituants énergiques, l'anicotisme intégral persévérant et une série méthodique de cautérisations, forment la base du traitement. Mais déclarons surtout que, tant qu'elles gardent leur physionomie caractéristique et tant qu'elles apparaissent dans des régions où nulle cause irritante n'explique leur naissance, ces plaques muqueuses récidivantes motivent à elles seules un ajournement, et parfois à très longue date, de tout projet de mariage.

3"* Supposons maintenant — ce qui s'observe assez souvent — supposons une syphilis qui a été, selon l'expression consacrée, traitée régulièrement ; ou pour mieux dire, supposons un homme

qui, depuis qu'il s'est aperçu d'avoir un chancre, a p7ns du mercure sans interruption pendant six ou huit mois. Evidemment, durant ce temps, il a ou étouffé ou atténué une, deux ou trois poussées secondaires. Dans tous les cas, elles ne se sont pas manifestées avec les caractères d'intensité, de durée, d'extensivité qu'elles auraient eus sans l'administration du spécifique.

— « Mais c'est là un bien, et un bien dont vous convenez vous-même » vont me dire les hvdrargyrophiles.

Peut-être, chers confrères. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le moyen de savoir la pensée de quelqu'un n'est point de lui imposer silence au moment où il allait parler. De quoi avez-vous besoin, dans le cas présent? De connaître l'avenir que recèle la maladie de votre client, n'est-ce pas ? Or, comment connaître son avenir ? En mesurant sa force. Comment juger de sa force ? Uniquement en observant sa marche naturelle. Et vous l'écrasez du plus lourd des métaux au moment où elle allait se déployer dans sa libre allure !... N'insistez pas au nom de vos convictions mercurialistes : elles vous seraient, dans la circonstance, un allié moins utile que compromettant : car plus ce remède a, selon vous, de prise sur la maladie, plus, selon vous-mêmes il doit en avoir altéré, dénaturé l'évolution (1).

(1) Les croyants au pouvoir curatif du mercure répondront

Donc, en pareil cas, j'imposerai à mon pénitent un supplément de purgatoire avant de lui ouvrir le ciel de Thvménée.

4* L'intervention des causes dites occasionnelles mérite aussi qu'on en tienne compte. Si, pour qu'une syphilide éclate chez un homme, il a fallu qu'il fût sous le coup d'une violente émotion ou d'une irritation mécanique de la peau, évidemment l'éruption ainsi réalisée témoigne, quoique syphilitique, d'une moindre intensité du

ians doute qu'il vaut mieux guérir le mal que de le laisser aller pour se donner le moyen d'en apprécier la force, — Excellente réponse, si, en réalité, ils guérissaient! Pour moi, en face do telles illusions ou de telles cécités voulues, Je ne discute pas ; Je me souviens, je souris et Je passe, faisant appel à un avenir où Ton consentira à prendre pour arbitre la statistique, au lieu des allégations doctrinales ; à considérer Fensemble des faits bruts au lieu de quelques exemples frappants; bataillon de luxe que chaque camp possède et fait manœuvrer à Tapplaudissement prévu de ceux qui ne demandent qu'à croire, pour l'éternelle insolubilité do ce débat toujours si gros de passions et encore si pauvre de chiffres I

Je trouve admirablement peinte par deux excellents collègues dont Jamais Tappui ne fut moins prévu et ne me fut plus précieux, cette situation du mercurialisé ah initio, u Si vous administrez le mercure dès le début, disent-Us, vous vous privez et vous privez pour longtemps votre malade d'une notion exacte de son état ; vous le laissez en face d'un fantôme, ou vous lui donnez une sécurité qui peut être regrettable Avec la médication

spécifique commencée dès le début, quelle sera pour vous la signification de l'absence de tout accident dans les premiers mois qui suivront le chancre ? Devrez-vous considérer la préservation actuelle comme le témoignage d'une immunité complète, absolue, ou simplement comme un effet temporaire du traitement? (Ricord et Fournier^ Leçons sur le chancre^ p. 212.) ,

mal à ce moment que si elle avait apparu en l'absence de toute influence excitante simple. Et réciproquement, ce sera une mauvaise note, c'est une raison sérieuse d'ajournement du mariage qu'une invasion de syphilide à laquelle on ne peut découvrir, assigner, à côté de la syphilis même, aucune autre cause adjuvante.

Mais voici un côté tout différent de la même question. Certaines régions du corps, on le sait, sont des lieux d'élection pour les jetées syphilitiques : elles le doivent à la nature même de leurs fonctions. Qu'après avoir eu la syphilis un marchand de vin se remette à déguster^ il aura bientôt une récidive de plaques linguales ou amygdaliennes. Qu'un tailleur, dans des conditions semblables, se remette à manier le passe-carreau, une squame tenace se montrera immédiatement à l'endroit de celle des deux mains — et rien que là — qui subit la pression de l'instrument. — Eh bien ! après plusieurs de ces réapparitions dues à l'action de ces causes d'irritation, supposez que ces mêmes causes d'irritation recommencent à agir, qu'elles agissent plusieurs fois, avec une durée, avec une force semblable à celles de jadis, et qu'aucune des lésions locales qui en étaient autrefois la conséquence ordinaire, ne soit apparue, qu'en conclurez-vous ? En saine logique et en sûre pratique, pas autre chose que ceci : c'est que rindividu est désormais bien guéri et qu'il peut

se marier. Je ne connais, quant à moi, quand elle bien conduite, aucune épreuve sur le résultat de laquelle je m'appuie, en ce cas, avec plus de sécurité.

L'action, dite probatrice et si renommée jadis, des eaux thermales sulfureuses, a selon moi toute la puissance d'une cause occasionnelle des plus efficaces. Elle réalise à la fois une excitation générale et une excitation locale. Aussi assez souvent elle est suivie d'un résultat duquel le médecin est surtout en droit de se féliciter. Ne refusons jamais le secours de cette épreuve ; mais gardonsnous de la tenir pour rassurante, quand — ce qui est le plus ordinaire — elle n'a rien révélé, quand la douche n'a provoqué le retour d'aucune éruption spécifique.

5* Mais le vrai critérium de la force et par conséquent de la durée probable d'une syphilis, c'est assurément la gravité des lésions qu'elle engendre. Voici, en deux mots, à cet égard, les règles que mon expérience me dicte et dont je crois devoir recommander la méditation aux praticiens.

Lorsque, durant sa première année, une syphilis s'est bornée à des lésions tégumentaires, et que ces lésions n'ont été ni suppurantes^ ni ulcéreuses, vous pouvez la regarder comme relativement bénigne et autoriser à délai relativement bref

(de quatre à six mois après la dernière lésion

parue) le mariage du sujet qui en a été atteint. Mais au contraire les syphilides ont-elles été vésico-pustuleuses ou tuberculeuses sèches ? Le système unguéala-t-il été sérieusemet atteint dans sa nutrition ? Des paralysies oculaires ou faciales se sont-elles déclarées ? Y a-t-il eu des contractures musculaires? La choroïde ou la rétine ontelles été touchées le moins du monde?... Alors, le pronostic devient beaucoup plus réservé, et je n'autoriserais, dans ce cas, le mariage qu'après quatorze mois (1) passés sans aucune récidive.

6** Le client, sans y songer, fournit parfois de la solidité de sa guérison et partant de son aptitude au mariage une preuve surérogatoire qui ne laisse guère de doute. Parfois, sur ces entrefaites, il est devenu père. Je n'ignore assurément rien de ce qu'on peut alléguer contre la déduction à tirer d'un tel événement survenu hors des conditions qui, au point de vue conventionnel, garantissent seules la fidélité de la conjointe et par conséquent la réalité de la paternité. Mais cependant si de grandes probabilités existent pour que l'enfant fût de lui ; si cet enfant ressemble à celui qui se dit son père : si, d'autre part, cet enfant atteint le cinquième ou sixième mois sans avoir d'acci-

(1) Je remplace par co chiffre mal taillé le chiffre rond d'un an, afin d'avoir complète la garantie de deux changements successifs de saison s'étant accomplis sans amener de nouvelle décharge diathésique.

dent syphilitique, ne fermez pas obstinément les yeux, et acceptez la preuve et la garantie... pour œ qu'elles valent.

Kltaninés.

Je ne connais que deux cas constituant un obstacle dirimant au mariage : la syphilis galopante et la syphilis tertiaire. Encore les deux cas, en réalité, se réduisent-ils à un seul; car le premier ne mérite de compter que parce qu'il conduit à peu près infailliblement au second.

Et encore céderais-je à la tentation — si je n'avais déjà à ma charge certain renom d'esprit paradoxal — céderais-je à une forte tentation de plaider un peu ici la cause de ces pauvres tertiaires. Pourquoi les exclure des consolations du ménage ? Que leur reproche-t-on ? Ou plutôt que ne peut-on pas dire en leur faveur ? Non seulement ils ne sont plus dangereux en tant que contact et en tant qu'engendrement ; mais ils ne peuvent plus — ni par récidive spontanée ni par infection nouvelle, — le redevenir. Ils ne sont que désagréables par eux-mêmes, parleurs maux, assez malpropres je l'accorde. Mais ces maux — sauf leur nom, lequel reste toujours ignoré — ont-ils rien de pire que ceux avec lesquels on voit, tous les jours, tant d'honnêtes gens parfaitement agréés comme gendres dans d'honorables, mais hélas ! rien qu'honorables familles?

De quoi est-il menacé, après tout, notre tertiaire? Exceptons d'abord ceux chez qui Tinfluence d'une syphilis grave se borne à produire des ecthymas, des éruptions pustulo-crustacées, des ulcères serpigineux (syphilis tertiaire bénigne de JuUien). Mais, en dehors de ces favoris du tertiarisme, de guoi, je le répète, sont menacés ceux qu'il frappe plus impitoyablement ? De lésions des testicules?... Eh bien! nous sommes déjà rassurés du côté de la future progéniture. — De lésions du système locomoteur?. . . De mieux en mieux : plus de soupçons jaloux, puisque le voilà rivé aux chenets du foyer conjugal. — Des localisations oculaires^ qu'un de mes savants collègues regarde comme « contre-indiquant plus particulièrement le mariage, parce que nombre de fois il les a vues aboutir à la cécité complète?... » Cécité Completel,,, àîi in petto plus d'une rosière du dix-neuvième siècle. Eh docteur, servez-moi seulement un mari pourvu d'une de ces bienheureuses localisations, et je le tiens quitte de tout autre apport ! — De lésions cérébrales, capables de causer la mort, même à bref délai?... Eh! mon Dieu, c'est justement cette infirmité-là, avec ces chances-là, qui va peut-^tre décider madame à supporter patiemment toutes les autres !

Ne prenez point cet éloge du tertiaire pour une simple boutade plus ou moins réussie. Elle nous

ouvre un jour discret mais suffisant sur les réalités de la vie sociale. Non, dut-il en coûter une blessure à son féroce amour-propre, non dans les négociations matrimoniales compliquées de syphilis masculine, Fhomme n'est pas toujours, tel qu'il se plaît à s'étaler, le bourreau sans pitié ni remords ; la demoiselle n'est pas toujours une inconsciente victime. Parfois, si elle ne sait, 6n sait fort bien autour d'elle qui elle prend, à quoi elle s'expose ; et le fameux sacrifice^ que notre science un peu poncive honore d'un gémissement un peu uniforme, ce sacrifice a eu sa compensation chez le notaire avant qu'il ait sa consommation à l'autel. Sachez donc, de temps en temps, laisser faire, laisser passer... l'anneau, ô mes chers confrères en déontologie. Tant qu'il y a danger de contagion pour la femme ou pour les enfants, oh 1 restons inflexibles. Mais s'il ne s'agit que d'une question de désagréments pour Madame, ne vous imposez point. Elle est le meilleur juge dans sa propre cause ; et ce juge a à ses côtés deux assesseurs fort en état de suppléer, s'il y a lieu, à son inexpérience.

En dehors de ces conditions — dirai-je de choix? — du côté des convenances^ c'est d'ailleurs, je l'avoue, un triste cadeau à faire à une jeune personne qu'un tertiaire avéré. Toutefois cette opinion-là, ce jugement défavorable convient-il de le notifier toujours au prévenu? Ceci me conduit

à une question plus générale et qui concerne les ajournés comme les exclus^ question que je pose en ces termes :

Du mariage eomme modiflcateur de la syphilis.

Il est, je viens de le montrer, une classe de syphilitiques qui ne peuvent de sitôt, et d'autres qui ne pourront jamais se marier sans devenir pour leur compagne, pour leur progéniture, une cause de préjudice plus ou moins prochain, plus ou moins grave mais à peu près certain. Et malheureusement, — je Tai dit et c'est une loi de nature, — plus ils sentent les obstacles qui les séparent du mariage, plus le mariage les attire. De sorte que, pour nous médecins, le point difficile n'est pas de persuader à ces gens-là qu'il y a un danger : c'est de les empêcher, le connaissant, d'y courir.

On peut, dans cette campagne, appeler à son aide les considérations morales ; peindre au récalcitrant sous les plus sombres couleurs la pure jeune fille vouée à la souillure et à la souffrance, d'innocents enfants infectés dès le berceau et portant toute la vie le châtiment des fautes de leur père. Dans cet ordre d'idées, et au point de vue de la stricte justice, M. Fournier a montré avec beaucoup de raison et de force, par de frappants exemples comme par la plus irréfutable dialec-

tique, que celui-là commet une mauvaise action qui, prenant charge d'âmes, alors qu'il est encore sous le coup d'une dette à payer à la vérole, associe aux chances du désastre qui le menace, de sa ruine sanitaire et financière probable, la femme et les enfants qu'il s'était engagés à soutenir, à protéger.

Tout ceci est bel et bon : l'arme est parfaitement trempée ; mais c'est une arme à deux tranchants. Elle ne peut atteindre le futur mari sans que ses coups ne portent aussi sur le malade actuel. Et Dieu sait quel effet va produire sur l'évolution de sa diathèse cette vigoureuse démonstration où il ne voit, lui, qu'une chose, c'est que son médecin désespère de jamais le guérir, et en désespère à ce point que, contre toutes les habitudes de sa profession, il n'hésite pas à le lui déclarer ouvertement ! L'austère prédication de M. Fournier est fort à sa place dans l'excellent livre où il l'a insérée. Mais le client est avant tout un être égoïste et un 'être timoré. Aussi de deux syphilitiques auxquels on fera, en de tels termes, entendre le langage de l'honneur et du devoir, suis-je prêt à affirmer que l'un passera outre, vous jurant que, à force d'égards envers sa femme et d'empire sur soi-même au moment décisif, il saura bien compenser ses torts involontaires et prévenir le danger que vous lui signalez ; que l'autre subira de cette fatale révélation une

impression déprimante qui ne contribuera pas médiocrement à réaliser la triste issue dont on le menace ainsi à brûle-pourpoint.

Pour retenir un homme sur cette pente, cherchons un autre frein. Ce n'est pas par l'intérêt d'autrui, c'est par le sien propre qu'il faut le prendre, ce qui m'amène à tenir compte d'un revers de médaille assez peu interrogé jusqu'à présent, et après avoir largement examiné :

Quand, à quelles conditio7ts, les syphilitiques sont-ils bons à marier ?

A me demander, comme contre partie :

Quand j dans quelles conditions le mariage est-il bon aux syphilitiques?

Ici, plus que sur tout autre point, il importe, il est obligatoire de distinguer. Car s'il y a femme et femme, il y a surtout syphilitique et syphilitique, et, selon l'espèce de ceux à qui l'on a affaire, la réponse tantôt peut-être affirmative, tantôt doit être et rester absolument négative.

En efTet un individu dont la syphilis a suivi une marche régulière, c'est-à-dire graduellement décroissante, trouve dans la vie de ménage le meilleur auxiliaire pour assurer sa complète guérison. S'il a bien choisi, s'il épouse, avec une dose suffisante d'amour une femme et une dot suffisamment propres à lui donner satisfaction, la vie nouvelle dans laquelle il entre, ainsi que la cessation de la vie qu'il abandonne pour commencer celle-ci, com-

prend, associés pour ainsi dire et distribués secundum artem, tous les éléments de l'hygiène réconfortante qui figure pour une si large part dans la thérapeutique antisyphilitique, telle que je la comprends et rapplique. Aussi, lorsque un client dont j'ai eu le temps d'étudier le cas, et dont l'avenir spécifique me parait rassurant, se destine à serrer le lien conjugal, les chances de solide guérison qu'il trouvera dans ce nouvel état comptent pour beaucoup, à mes yeux, parmi les motifs qui m'engagent à lui accorder l'autorisation demandée. Peut-être mênie, — et j'ai rarement eu à m'en repentir, quelque difficile quesoit la mesure à garder en pareil cas, — peut-être parfois ai-je un peu escompté, dans mes calculs, l'influence curative inhérente au bien-être qui résulte de la vie conjugale. Mais jamais je ne l'ai fait, jamais je ne me suis hasardé à dire à un client : « mariez-vous : si c'est un remède à l'amour, c'en est un aussi à la vérole ! » sans m'être fait instruire par lui de tout ce qui concerne la personne, la famille, la position sociale qui vont devenir siennes, et avoir scrupuleusement pesé le pour et le contre de toutes les circonstances.

Exemple : un clerc de notaire, âgé de trente ans, a pris un chancre il y a dix-huit mois. L'éruption initiale fut roséolique, l'anémie du début modérée. Il y eut un peu d'alopécie ; mais les sommets se sont, à l'époque réglementaire, conve-

nablement reboisés. Seules les plaques muqueuses buccales me donnent quelque inquiétude pour Tavenir, car, quoique superficielles, discrètes, et facilement répressibles par la cautérisation, elles récidivent avec une facilité non moins grande. D'ailleurs, il n'y a plus eu, depuis six mois, — et nous sommes en juillet, le printemps s'est passé sans rien ramener — il n'y a, dis-je, eu aucun autre symptôme. Trois traitements mercuriels, le premier de six semaines, les deux autres d'un mois, ont été faits, pendant la première poussée, puis lors des principales récidives.

Les choses en sont là, lorsque ce jeune homme m'annonce un projet de mariage à trois mois d'échéance. Examinons son bilan :

En l'état actuel, il fume, joue et boit, modérément, dit-il, mais opiniâtrement, malgré mes conseilsetmes ordres. — Il n'a point non plus renoncé au coït. — Il travaille.... comme un clerc jaloux de mériter les bonnes grâces de celui en qui il ne voit pas moins un prédécesseur qu'un beau-père. Aussi est-il, et à un degré assez marqué, anémonévropathique.

Le mariage qu'on lui offre est un coup de fortune. C'est la fille de son patron, jeune personne à laquelle il n'osait songer, qui s'est éprise de lui. Le patron, de son côté, ne voit point de mauvais œil cette union, qui d'ailleurs ne saurait, que sous le rapport de la fortune, passer pour une

mésalliance. Le futur est au troisième ciel ; et dans un transport de sentiments complexes où je constate avec plaisir que la reconnaissance occupe le premier rang, il a juré de sacrifier ses joies et ses instruments d'estaminet aux pieds de sa jeune femme. D'autre part le beau-père et la belle-mère n'attendent que ce mariage pour se retirer dans leur propriété du Beaujolais, sise à trois heures d'une station de chemin de fer !... En somme, jugeant toutes ces conditions excellentes, je pousse au mariage, sûr que le ménage avec ses joies, son calme, le régime qu'il impose, la satiété même que peu à peu il engendre, est le meilleur moyen d'engraisser Monsieur, d'apaiser ses nerfs en même temps que sa muqueuse buccale, de réduire son travail quotidien à la moyenne hygiénique, de le créer en un mot et du même coup ex-syphilitique en même temps que parfait notaire I

Tout semble fait pour l'instruction du lecteur dans cet exemple, où l'on voit un état relativement grave, chez le futur, heureusement neutralisé par un ensemble vraiment formé à souhait d'avantages matrimoniaux et péri-matrimoniaux (si ce mot hybride peut avoir sa justification dans sa justesse). Et notons que ce fait a été intentionnellement choisi, comme marquant la limite jusqu'à laquelle le médecin peut aller en pareille matière. Le plus souvent, au contraire, les cas où

je conseille le mariage comme moyen de guérison sont ceux où le futur est, au moment de la cérémonie, exempt, depuis quelque temps déjà, depuis au moins quatre ou cinq mois, de tout symptôme de syphilis.

En regard du tableau ci-dessus, que je pourrais à bon droit appeler un portrait de fantaisie, mettez la trop fréquente réalité. Supposez un homme qui devient époux, étant porteur d'une syphilis ou repullulante ou qu'il sait destinée, à repulluler. Le catalogue des misères, des tourments qui l'attendent sera dressé plus loin ; et je n'ai pas même besoin de l'ébaucher pour faire comprendre quelle sera la vie, quelle sera par conséquent la santé de cet infortuné, incessamment menacé ou atteint dans son amour, dans ses rapports de famille, dans sa considération morale, dans ses sollicitudes de père ; de ce misérable toujours sous le coup d'une scène, d'une divulgation, d'une rupture, d'un éclat judiciaire, soit par le procès en séparation, soit par la demande de dommages-intérêts de la nourrice ! Mais ce qu'on se figure non moins aisément, ce que l'expérience confirme chaque jour, c'est la dénutrition, même en l'absence de toute dyscrasie déterminée, que produit la continuation d'un pareil état moral ; et c'est aussi, c'est surtout l'influence que cette dénutrition exerce sur la marche de la diathèse spécifique.

— « Tant plus que je deviens clique, tant plus que ma vérole prend du corps ! » me disait ces jours-ci, en son langage imagé, l'un de nos meilleurs artistes qui a perdu la moitié de sa verve comique depuis qu'il est marié... avec la syphilis. Quand on s'est voué, comme moi, surtout depuis vingt-cinq ans, à scruter chez tous les malades, les causes qui font la vérole faible chez l'un, forte chez l'autre, on est aussi effrayé que convaincu du rôle que les influences démoralisantes jouent dans les récidives, dans les perpétuations, dans les résurrections de l'affection constitutionnelle. J'en ai cité de significatifs exemples dans mon Histoire naturelle de la syphilis (pages 204 et suiv.), et il serait oiseux d'en apporter ici de nouveaux. Je veux seulement, en terminan,ténoncertrois remarques, ayant plus spécialement trait au mariage considéré comme source d'aggravation pour la syphilis.

A . Aucune des causes morales qui compromettent l'équilibre des fonctions organiques n'a une action égale à celle que réalise une inquiétude, une préoccupation, une crainte continuelle. On oublie peu à peu une perte d'argent, un malheur de famille ; on se remet du choc que produit une fâcheuse nouvelle; l'ambition, la cupidité, l'amour même laisse des trêves dans le cœur qu'ils habitent. Mais l'épée de Damoclès, tout le monde l'a senti, est le pire des supplices. Et qu'est-ce

donc lorsque, comme dans le ménage du syphilitique, ce sont vingt poignards, au lieu d'une épée ; vingt lames tranchantes entre lesquelles il faut se glisser et dont on ne peut écarter Tune sans que les autres se rapprochent !

B. En vain, le syphilitique — tel que je Tai spécifié — croit-il conjurer son triste sort par de sages mesures préalables, en choisissafit bien^ comme on dit dans le monde. Je ne nie point, moi qui l'ai fait ressortir tout à l'heure, le pouvoir favorable des circonstances propres à ce qu'on appelle tm bon mariage. Mais dans le cas spécial dont il s'agit ici, c'est-à-dire pour un sujet dont le mal est destiné à récidiver, cette heureuse influence est, par la force des choses, presque complètement annihilée. Qu'il prenne une mauvaise femme, elle se chargera bien de son malheur! Cela s'entend sans explication. Mais qu'il la prenne bonne ; et c'est lui-même qui va être l'artisan de sa misère. Oui, je le déclare à l'honneur de l'humanité, sur la foi de ma longue expérience, oui, j'ai vu plus malheureux que ceux condamnés aux coups d'épingle d'une impitoyable mégère, les époux de ces douces et candides créatures qui semblent nées pour la prière et le pardon. Oui, j'ai vu pleurer d'amères larmes à tel mari prêt à rétorquer reproches, menaces et accusations, mais qui se sentait inconsolable devant les souffrances d'une pauvre innocente incapable

même de concevoir un soupçon et n'ayant qu'un objectif, ne suivant qu'une ligne de conduite : souffrir en silence pour épargner une ride à l'auteur de son mal.

C. Enfin le mariage, dans nos mœurs actuelles, ne consiste pas uniquement à introduire une femme chez soi. En général on change alors de situation, on prend un emploi, on élève le niveau ou l'on agrandit le cercle de ses affaires ; dans tous les cas, on se crée de nouveaux devoirs, des relations plus sérieuses. De là des soucis qui étaient inconnus au célibataire. De là aussi les déceptions, les mécomptes d'autant plus sensibles qu'ils n'atteignent plus un être isolé, mais compromettent la jeune famille, et par cela même sont commentés dans leurs causes et leurs conséquences par les grands parents, voire par le public. Ai-je tort de comprendre ces préoccupations, cette responsabilité parmi les agents dépressifs, anémiants, névrosigènes qui, joints aux anxiétés spéciales du syphilitique marié, font le terrain organique où la syphilis dite de transition^ parce qu'elle ne passe plus, voit fleurir ses plus effrayants produits ?

De cette étude sommaire, qu'il m'eût été facile d'appuyer d'une démonstration clinique, je me crois autorisé à tirer la double conséquence suivante :

Pour une syphilis à tendance décroissante, un

bon mariage compte parmi les meilleurs auxiliaires du traitement ;

Mais pour une syphilis à tendance persistante ou progressive, un mariage, bon ou mauvais^ compte parmi les agents indirects les plus actifs de renforcement de la diathèse, ou, pour parler plus exactement, de transformation de la syphilisintoxication en syphilis-diathèse.

Ces conclusions visent sans doute l'intérêt sanitaire du syphilitique. Mais elles ont pour principal but de sauvegarder la sécurité sociale plus menacée qu'on ne le croit par un malade de ce genre : car celui-là ne se laisse pas conduire comme un autre. En se mariant en pleine vérole, il risque, n'est-ce pas, d'infecter sa femme et ses enfants ? Et, de bonne foi, vous croyez l'arrêter en mettant sous ses yeux cette perspective !... Eh! ne le savait-il donc pas, ne le sentaitil pas avant que vous ayez pris la peine de le lui fulminer ? Et cependant il avait fait la demande ou allait la faire... Répétez-lui votre homélie aussi haut, aussi sévèrement que possible. Dites-lui que, s'il passe outre, il aura sur la conscience une mauvaise action ! Il reste sourd, ou, s'il entend, se demande de quoi diable vous venez vous mêler ! — Or, changez de ton ; prenez-le à part, avertissez-le charitablement, démontrez-lui, ainsi que je viens de le faire, que, en persistant dans

ses projets, il compromet sa guérison... «Eh! docteur, répondra-t-il, que ne le disiez-vous tout de suite ! » Et voilà le mariage à Tinstant ajourné ou rompu ! Et voilà, d'autre part, une jeune fille sauvée, une famille entière préservée de la souillure et de la honte !

I^e secret médical à propos de mariai^.

Nous voilà quittes envers le client ; mais nous n'en avons pas fini avec son entourage. Tout projet d'union soulève tant de petits orages, met en jeu tant d'intérêts, suscite tant d'espérances et de sollicitudes d'une part, tant de déceptions et de sourdes rancunes de l'autre ! Et la vérole ou le soupçon de la vérole est un aliment si tentateur pour ces passions hostiles I... Suivez la chronique d'une négociation matrimoniale, ou lisez le dossier d'un procès en séparation : c'est la présomption d'avoir donné ou pu donner du mal^ que partout, dans les plaidoiries comme dans la correspondance anonyme, on invoque comme le principal grief contre l'accusé ou le futur.

Et, naturellement, c'est dans le cabinet du médecin que , dans les deux cas , on vient alors demander, d'un côté une arme pour attaquer, de l'autre une arme pour se défendre* Ces demandes nous assiègent, nous poursuivent, nous persécutent journellement; d'autant plus

nombreuses et plus instantes qu'on n'a nulle idée, dans le monde, des mobiles moraux, des devoirs professionnels, des obligations légales même (art. 378 du Code pénal) qui nous interdisent de répondre. « Vous avez soigné mon mari il y a deux ans d'une maladie secrète, vient de m'écrire sans façon une dame de Dijon ; je plaide maintenant en séparation. Envoyez-moi donc, je vous prie, Monsieur le docteur, un bon certificat contre lui. Vous m'obligerez. »

Mais revenons à notre sujet. Dans le cas de projet de mariage les demandes de renseignements nous viennent de différentes sources.

1* Des parents du futur.

— Docteur, me dit un vénérable papa, ou une interrogante matrone ; docteur, je m'y prends à temps, j'espère. Je crois bien que mon fils a eu quelques petits accidents auxquels il doit le plaisir d'avoir fait votre connaissance. Nous songeons, en ce moment, à l'établir : et je viens vous demander si l'on peut sans crainte s'en occuper.

— Mais, Monsieur, mais. Madame, il faudrait avant tout savoir de qui vous venez me parler et je ne puis me rappeler....

' — Oh ! docteur, c'est bien simple ; il s'appelle Edouard R...»

— Madame^ par discrétion, je ne demande jamais leur nom à mes clients ; et ils n'ont guère

rhabitude de laisser traîner leur carte sur mon bureau.

— Eh bien ! c'est un brun, vous savez I qui est venu chez vous, il y a quatre ou cinq mois; un joli brun, avec de petites moustaches !....

— Mon Dieu, Madame, depuis cinq mois, il a passé par ici pas mal d'assez jolis bruns et un certain nombre de petites moustaches ; et vraiment il m'est impossible de savoir...

La dame va me quitter mal convaincue que je n'y mette pas une insigne mauvaise volonté ; mais je lui donne satisfaction, en lui ouvrant l'avis sinon de m'amener son fils lui-même, du moins de saisir et de m'apporter une de ses ordonnances — chose à elle des plus aisées ; c'est l'A-B-C de l'espionnage maternel.

Une fois en possession du document, je puis lui dire : « Cette ordonnance, ou ces ordonnances dénotent telle maladie, ayant telle gravité, imposent telles abstentions ou telles réserves. » Et j'ai donné le renseignement que ma conscience me faisait un devoir de donner, sans avoir trahi le secret professionnel. — Peut-être ce client me regardera-il ensuite un peu de travers ? C'était à lui de veiller sur ses poches. Je n'ai fait, moi, que porter un jugement impersonnel sans savoir à qui il s'appliquait; et j'ai conscience d'avoir agi au mieux de tous les intérêts, y compris le sien.

2* Des parents de la future. — Ici, je dois dire nettement — que mes clients méditent Favertissement — que je suis, au fond, plus disposé dans certains cas à desservir qu'à servir ce qu'ils ont le tort d'appeler leurs intérêts. Je m'explique :

Quand un syphilitique m'a de bonne foi mis à même d'apprécier sa situation ; qu'il s'est soumis à mon conseil ; a réformé son hygiène dans le sens voulu ; suivi mes prescriptions thérapeutiques ; quand surtout il a attendu tout le temps jugé par moi nécessaire avant de donner suite à son projet de mariage, et n'y a donné suite qu'après avoir reçu de moi l'assurance qu'il pouvait le faire sans crainte ni dommage. . . . alors, c'est à moi qui l'ai autorisé à aller de l'avant, de le soutenir. Sa cause est la mienne, et il peut compter sur ma discrétion.

Mais qu'un écervelé ou qu'un sans cœur, comme la race semble aller en se multipliant, en plein cours d'une diathèse qu'il traite par le mépris, vienne me solliciter de taire ce que je sais de lui, et ce que j'en pense... dans ce cas, ma discrétion mériterait le nom de connivence. Je commence donc par tâcher d'éveiller, chez ce sinistre farceur, ce qu'il peut y rester de sentiments. Je lui fais surtout un tableau exact, sérieux, sans exagération de teintes, sans animation de ton, sans rien qui sente le prône, des effets probables qu'aurait sa persistance à se marier. Mais s'il résiste,

comme cela se voit ; s'il invoque Y impossibilité de reculer^ la déconsidération qui en résulterait pour lui, la craiîîte de manquer une bonne affaire^ alors mon parti est pris : mais je dissimule...

Encouragé par mon silence qu'il prend pour un acquiescement, parfois l'un de ces cyniques, avant de sortir, me lance comme pour la forme un : « Docteur, je crois bien que vous allez avoir, un de ces jours, la visite de mon beau-père. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que vous aurez à lui répondre ! »

Se sentent-ils donc sous le couvert de la loi, pour nous jeter un tel défi? Possible, mais il n'ont pas compté avec la loi naturelle, dont plus que personne le médecin, instruit des catastrophes qu'occasionnerait son silence, subit les suggestions impérieuses. Ma conscience toutefois ne va pas jusqu'à m'imposer l'initiative d'une dénonciation. J'attends donc l'arivée du beau-père, et, quand il m'a expliqué l'objet de sa visite :

« Monsieur, lui réponds-je d'un ton semiofficiel, je ne puis, vous le comprenez, savoir exactement de qui vous venez me parler. Mais le saurais-je, la discrétion professionnelle m'empêcherait de satisfaire à votre désir. Les secrets de mes clients — remarquez bien que je ne vous dis pas qu'il en existe ici — les secrets de mes clients deviennent les miens, et je ne puis les divulguer. — Je ne le pourrais que dans un cas.

— Et ce cas, docteur ?

— ... Dans le cas où il viendrait lui-même m'en prier (1).

— Oh ! si ce n'est que cela, s'écrie le beaupère en levant la séance, soyez tranquille, docteur, je vais vous amener le jeune homme ! »

Et le jeune homme reparaît en effet, dûment escorté, devant moi, Foreille un peu moins haute qu'à son dernier adieu.

Il reparaît et — non sans hasarder quelques signes d'intelligence, que je sais ne point voir, — il m'adresse l'invitation formelle de « dire sur son compte toute la vérité. »

Cette leçon étant suffisante et devant profiter, ce me semble, je ménage le coupable. Sans nier qu'il y ait eu maladie, j'évite de la nommer par son nom. J'insiste sur la possibilité, sur la certitude d'obtenir la guérison complète, et je conclus à un ajournement, sûr d'être désormais secondé par la docilité de mon client dompté et reconnaissant.

(1) M. Langlebert, qui a proposé une solution de ce genre, laisse au beau-père le choix entre ces deux partis : ou d'amener avec lui son gendre présoniptif; ou bien de nous apporter un écrit par lequel ledit gendre nous autorise à parler de lui sans restriction.

Ce second parti est facile, il est vrai. Mais nous offre -t-il, à nous médecins, des garanties suffisantes 7 Mes clients connaissent mon écriture ; mais je ne connais pas la leur. Â quels signes constaterai-je donc Tauthenticité du premier chifibn de papier que plus d'un beau-père trouvera moins incommode de remplir lui-m^me que d'aller demander à son futur gendre?

Faut-il mentionner, ce que j'appellerai la monnaie du beau père: la tante bien intentionnée, Toncle signant au contrat, l'ami de la maison, le vénérable ecclésiastique qui a fait ce mariage^ toutes gens assiégeant votre porte, sans autre mandat que l'importance qu'ils s'attribuent et la curiosité qu'ils ne peuvent cacher? Oui certes, il faut en parler ; car cette horde a réellement ici pouvoir de nuire. En effet si, comme c'est votre devoir strict, vous vous bornez à leur dire... que vous ne pouvez rien leur dire, ils s'en vont soupçonneux et froissés. Et à ceux qui s'informent du résultat de leur visite, les entendez-vous répondre, en hochant la tète : « Il y a quelque chose ! Le médecin n'a rien voulu me dire. » — Et ma foi ? convenons que, à leur place, nous ne raisonnerions pas, nous ne conclurions pas autrement. C'est tout un art, et un art dont la première règle n'est pas trouvée que de savoir se taire sans compromettre par son silence la cause même qu'on prétend servir par son silence.

Ici donc encore je pactise, et voici sur quelle base :

Pesant le bilan de l'influence que possèdent les visiteurs dont il est question, je remarque que, s'ils sortent de chez moi mécontents, ils peuvent bien desservir le futur en travestissant mon refus de répondre; mais que, par contre, s'ils ont emporté de chez moi une réponse favorable, ils n'ont

point assez de crédit pour que cette réponse verbale, rapportée par eux, soit décisive sur Tesprit de parents vraiment soucieux du bonheur de leur fiïle .

Conformant à cette considération mon attitude et mon langage, j'ai bien soin tout d'abord, en recevant ces braves gens, de marquer la différence que je mets entre leur démarche, uniquement dictée, leur dis-je, par un louable sentiment d'intérêt, et une demande formelle qui me serait faite par des ayant-droit. Quand ils m'ont désigné la personne dont ils veulent connaître l'état sanitaire, je cherche et feins de me rappeler àpeuprès^ très ostensiblement à peu près, de qui il s'agit. Et enfin, tout en donnant un avis favorable, je m'attache à l'énoncer en termes assez vagues, en l'une de ces formules telles qu'on ne puisse y voir un engagement, une assurance explicite. Et si l'on insiste pour obtenir quelque chose de plus catégorique, je me retranche derrière l'infidélité de ma mémoire.

En deux mots, éviter de se taire, ce qui serait à coup sûr interprété contre le futur ; éviter de délivrer un véritable certificat de santé, ce qui, en certains cas, pourrait être préjudiciable à la future ; incliner, sans rien préciser, vers un sens favorable, plus ou moins favorable selon le caractère de ceux à qui l'on a affaire et surtout selon le degré du crédit qu'on doit leur supposer sur la famille au nom de laquelle ils se présentent, telle

est la meilleure règle de conduite en pareille circonstance.

§ II. — lie flaneé.

Qu'ils aient échangé l'anneau d'or, ou la touffe de Vergissmeinnicht ; que leurs mains se soient rencontrées devant l'autel ou leur plume par devant notaire ; qu'il y ait eu siniple lunch ou une cérémonie plus austère, je définis pour mon but spécial les fiancés : ceux qui sont réciproquement engagés l'un à l'autre de manière à être, moralement, hors d'état de reculer. Dans nos mœurs actuelles, cette période matrimoniale comprend de quatre à six ou huit septénaires.

Or, durant cette période ainsi délimitée, la syphilis peut ou éclore ou récidiver. Que faire ?

Que faire... Intervenir au nom de la raison, de la morale, de l'intérêt bien entendu du malade lui-même pour obtenir qu'il abandonne son projet d'union... Obtenir du moins qu'il l'ajourne... Chercher, de concert avec l'intéressé, les meilleurs moyens de faire accepter par les deux familles un délai aussi long et aussi peu compromettant pour lui que possible... Très bien ! c'est toujours ainsi qu'il faut procéder. Je l'ai déjà dit; je le répète ici de toute ma force, et j'ai exposé dans les pages précédentes les règles de la conduite que le médecin doit alors tenir.

Mais enfin supposons, — et plût à Dieu que ce ne fût qu'une hypothèse ! — supposons que le fiancé soit réfractaire. Poussé vers un but déplorable par des raisons dont, comme homme du monde, nous ne sentons que trop la force, il vput, malgré tout, se marier; il le veut parce que, au point où il a laissé aller les choses, il ne peut humainement faire différemment ! Devons-nous l'abandonner, lui refuser notre concours ? Après l'avoir bien chapitré, devons-nous conclure par une retraite fort digne assurément, mais qui le livre au désespoir, aux charlatans, aux conséquences qu'engendre l'entière ignorance du péril ainsi que des moyens de l'éluder ou de l'atténuer?... Ce n'est point ainsi que j'entends le rôle du médecin. Complice, il ne le sera certes jamais. Mais en face d'un danger- qu'il n'a point créé, et que lui seul connaît bien, son devoir est tout tracé ; et c'est ce devoir que je veux l'aider à -remplir.

Reprenons. Un fiancé peut avoir des accidents syphilitiques de diverses espèces. Mais nous n'avons, pour le moment, à noter qu'une chose : c'est que ces accidents sont de deux origines, ou, pour mieux dire, de deux dates distinctes :

En effet, ces accidents proviennent ou d'une syphilis contractée avant le jour des fiançailles, ou d'une syphilis contractée poslérieurement à ce jour.

Dans le premier cas, notre client n'est point frappé de ces accidents à Timproviste ; il savait, avant de se fiancer, qu'il était exposé à en être atteint. Il en avait eu ; ils ne lui sont point étrangers. Il avait pu consulter, s'enquérir auprès du médecin de la portée de ces accidents, peser la conduite qu'ils lui dictent relativement à la rupture, la suspension ou la poursuite de son projet de mariage.

Si donc, dans ces conditions, il s'est fiancé, c'est en parfaite connaissance de cause. Et, pour être équitable envers ces malheureux, je dois dire que, en général, si un syphilitique se fiance, c'est parce qu'il a eu de bonnes raisons de croire, parce qu'on lui a affirmé qu'il en a fini avec sa maladie. Parfois, il est vrai, cette maladie a des retours imprévus. Des plaques muqueuses, une éruption généralisée même peuvent reparaître à la veille du mariage. Mais, je le répète, quelque désappointé qu'il soit d'un tel contretemps, le patient est familiarisé avec cette éventualité ; il sait comment en combattre les effets, comment les rendre inoffensifs pour autrui. Sous ce rapport, son cas rentre absolument dans les considérations, est régi par les préceptes pratiques que nous aurons à exposer plus loin relativement à la prophylaxie de la syphilis entre époux.

Tout autre est le cas de l'homme chez qui le mal éclate après le jour de ses fiançailles. La lé-

sion, qui, alors, ouvre la scène, c'est un chancre (Ricord, Langlebert, RoUet).

A ce compte, on pourrait croire, il est généralement admis parmi les gens du monde qu'on s'apercevra bien du fait, qu'on s'en apercevra à temps. « Un chancre, disent-ils, un chancre ! c'est bien le diable si on ne le voit pas, si on ne le sent pas !... » Eh bien ! rien de plus erroné que cette croyance, rien de plus sujet aux démentis journaliers de l'expérience.

Non, le chancre n*est point ce que ces gens-là pensent.

Bien au contraire, il est rare, très rare que par un homme aussi peu habitué à ces sortes de diagnostics que préparé à ce genre de surprises, l'accident initial, le chancre soit d'emblée reconnu pour ce qu'il est. Unique, petit, caché, sans la moindre douleur, dès l'abord il ne frappe aucun de nos sens. Aussi , quoiqu'on en dise, est-ce le chancre primitif, le chancre de la verge qui est l'agent de la plupart des contagions féminines. Et il opère surtout cette contagion à ses deux périodes extrêmes, au début et à la fin ; c'est-à-dire alors qu'il est méconnu, puis alors que, à tort, on le croit guéri. « Ce n'est rien, rien du tout, c'est un simple petit bouton, » se dit d'abord le malade. — « Ce n'était plus rien, c'était parfaitement cautérisé (1), » nous dirat-t-il plus tard, en nous con-

(1) Cautérisé dans le langage des gens du monde signifie cicatrisé.

tant ses doléances. Et cependant le mal s'est transmis à sa femme !

Eh bien ! c'est justement à mettre ce client, lui et les siens, en garde contre de tels malheurs que ce chapitre va être consacré.

Nous supposons ici, lï'est-ce pas, un homme qui, sain lorsqu'il s'est fiancé, se voit atteint de syphilis. Et nous supposons aussi que, dans un terme qui, à partir du jour où il découvre son mal, ne dépasse pas deux mois, qui parfois n'est que de quelques jours, il est forcé de se marier. Nous supposons enfin — il faut insister sur cette dure nécessité — qu'il n'est laissé au médecin d'autre mission que celle de rendre le foyer initial, puis les foyers subséquents de contagion que porte et que portera cet époux aussi peu dangereux que possible pour sa femme. Entrons donc dans les détails; faisons bravement cette triste besogne. Elle a parfois un avantage inattendu. Dans le nombre des clients soumis par moi à cette initiation nécessaire, j'en ai vu, révoltés des pratiques sans nom, des dissimulations sans trêve qu'elle impose, trouver dans leur dégoût assez de courage pour rompre le lien qu'ils m'avaient présenté comme inéluctable, et nous affranchir ainsi à la fois, eux d'un acte vraiment criminel, moi d'une responsabilité indirecte qui, malgré tout, ne laisse pas que de peser . un peu sur la conscience la plus pratique.

286 LE PÉRIL YÉNËUIEN.

Ne comptant toutefois qu'autant que nos mœurs le comportent sur ces délicatesses exceptionnelles, je tracerai, pour les malades, et par conséquent sous une forme à leur portée, le signalement des maux qui peuvent, en pareil cas, éclater chez eux ; des ' dangers que ces divers maux recèlent sous le rapport de la contagion ; enfin des précautions à prendre pour éviter ces dangers.

Le premier, le principal, ai-je dit, le seul d'ailleurs dont je veuille m'occuper en ce moment, est le chancre. D'où vient-il le plus souvent et quelle est son apparence au début?

Dix-huit fois sur vingt, le fiancé, en même temps que ses adieux à la vie de garçon, a été faire, un mois avant le mariage, ses adieux à une ancienne maîtresse. «C'est étonnant, se dit-il même à ce propos, se voyant si cordialement accueilli à l'ancien gîte, c'est étonnant comme Adèle, Sophie, Coralie prend bien les choses 1 » — Oui I mais c'est qu'elle avait pris ses sûretés. Se prévoyant délaissée, elle s'était pourvue ailleurs; elle s'était pourvue au plus vite, sans choisir la marchandise, sans l'examiner surtout. Et quand son ancien revient lui proposer la walse des adieux^ elle n'a aucun motif, en quelque état qu'elle se troave alors, qu'elle se sache ou non malade, elle n'a aucun motif de refuser la... main qu'il lui tend pour chorégraphier ensemble le chef-d'œu-

vre de Nadaud. Et, de son côté, le cavalier, affranchi par son prochain changement de situation des obstacles qui Tentravaient jadis, ne se gêne pas pour ralentir les dernières mesures du morceau, notamment pour compter Tégoïste pause finale qui va bientôt lui révéler une nouvelle orthographe du classique in coda venenum !

Ils ont donc dansé, je suppose le l"mars; Monsieur doit se marier le 10 avril. Or, du 20 au 25 ii^ars (terme ordinaire de Tincubation chancreuse) apparaît ou sur le gland, ou à la rainure du prépuce, ou sur le fourreau, une tache d'un brun clair, large comme une toute petite lentille, absolument sans douleur, — Le troisième jour, la teinte est devenue fauve, la tache forme une légère saillie. — Le sixième, elle est un peu dure, elle/flrmeà sa surface. — Le huitième ou dixième jour, Tindolence persistant toujours, on découvre un peu à^ humidité ^MT la surface.

De ce moment commence le danger. Et nous sommes à cinq ou six jours du mariage I Et pendant tout un mois à partir de ce jour, cette plaque, qui s'est transformée en érosion sécrétante, va fournir un liquide capable d'infecter l'épouse.

Que faire, dans ce cas assurément le plus grave de tous? Que faire? D'abord, pour le médecin, une itérative et menaçante sommation aussi impérativc qu'il la puisse formuler, de rompre, d'ajourner, tout au moins; de simuler une entorse,

une sciatique, que sais-je, une colique de miserere! (Miserere serait bien ici le mot propre.)..

Mais on n'entend pas de cette oreille ! Monsieur ne peut, dit-il, souscrire à un délai...

Qu'il souscrive alors tout au moins à l'ajournement de la consommation? — Sur ce point, en général, il est d'humeur plus facile ; il est le premier à promettre de ne rien tenter ; il se regarderait comme le dernier des hommes si pour un instant de plaisir^ etc., etc. Hélas! Je ne me fie à ces belles assurances que dans la mesure non pas du caractère, mais du tempérament de celui qui me les prodigue. Sa lésion, nous le savons, est indolente, ^occasion qui va le tenter n'a rien, absolument rien de la calvitie sous laquelle la mythologie nous peint la fuyante Divinité. Cette occasion-là, d'ailleurs, il a toute une longue nuit pour la saisir aux cheveux. Et puis, enfin, péché caché ^ dit-on, est à moitié pardonné! Et je n'entrevois que trop où le traître compte bien, le moment venu, se blottir lui et son crime !

Pour ces divers motifs, tout en enregistrant la promesse qui m'est faite, tout en feignant d'y ajouter foi, tout en montrant au client l'horrible et certaine conséquence d'une infraction, je prends, en fait, mes sûretés contre cette infraction trop probable. Deux couches superposées de bon coUodion, mises sur l'ulcère, une heure avant de se coucher, réalisent un degré notable

de sécurité. Mais vais-je être assez naïf pour recommander au client ce pansement comme capable de rendre le coït inoffensif!... Non certes. « Puisque j'ai un bon préservatif, se dirait à coup sûr notre homme, pourquoi me gêner? » Et il ne me ferait pas regretter moins de trois ou quatre fois, dès sa première escarmouche, les effets de ma maladroite confidence. Je lui présente donc les choses ainsi : « Quoique vous ne deviez avoir aucun rapport avec votre femme — et je compte sur votre promesse — comme vous êtes obligé de partager son lit, il se pourrait que, rien qu'en la touchant, le mal vint à se communiquer. On en a observé de nombreux exemples I » — Et c'est seulement en vue de parer à cette chance accidentelle que je lui indique Tusage du collodion. Dans ces termes, du moins, je suis à peu près assuré, que si l'époux s'oublie, il ne s'oubliera qu'une fois; que même, combattant irrésolu, il se bornera probablement à une reconnaissance sans compromettre dans l'assaut qui force les places, l'intégrité des frêles armes défensives dont je l'ai muni.

Quelques-uns moins pudibonds ne se gênent pas pour transporter au lit conjugal les immondes mais imperméables usages d'autres lieux.

Avant de se coucher ils se coiffent de nuit, et ne se coiffent pas seulement la tête... N'insistons pas ; et de ce sale objet comme de son mécanisme

290 LE PÉRIL VÉiNËRIEN.

et de son emploi, bornons-nous à dire : qui potest capere capiai !

Bien entendu, le médecin a dû, et dès les premiers indices du chancre, instituer un traitement mercuriel, et le pousser aussi activement que le permet la tolérance gastro-intestinale et gingivale du malade. Rien ne hâte la guérison du chancre comme Fhydrargyre ; et nulle lésion ne ressent autant que le chancre le pouvoir curatif de Fhydrargyre. — D'après ces deux axiomes cliniques administrez-donc d'emblée, comme dose quotidienne, 15 centigr. de proto-iodure. Et continuez-le de quatre à six semaines (1).

(t) Au lieu de s'ingénier ainsi à rendre le chancre inoffénsif, assurément il vaudrait mieux le supprimer. Et jadis, en supposant qu'on eût un délai suffisant pour que la cicatrice fût achevée et solide le jour de la noce, on n'aurait pas manqué de cautériser l'ulcère, de même que quelques-uns proposeraient aujourd'hui, en pareil cas, d'exciser la sclérose initiale. — J'ai prouvé par des faits que la cautérisation abortive, mémo pratiquée au bout de 34 heures, laisse la vérole suivre ultérieurement son libre cours. — Je laisse les promoteurs de l'excision prouver par des faits que leur méthode donne de meilleurs résultats, et — ce qui pa* rait leur être moins facile — qu'elle sait à quelles conditions elle peut promettre ces résultats. Mais, jusqu à nouvel ordre, Je rejette — comme les clients eux-mêmes, d'ailleurs, que dans mon cabinet, je vois tous donner l'exemple avec un rare entram, — Je rejette cette méthode de mon manuel d'hygiène ante-matrimoniale. Je la rejette surtout à cause de la fausse sécurité qu'elle inspire. Ainsi un fiancé, je suppose, a subi cette opération et la plaie vient de guérir. Eh bien, n'est-il pas à craindre, si quoique acciden/ successif apparaît au voisinage, qu'il ne l'attribue au travail même de la cicatrisation, et qu'il ne soit par conséquent porté à regarder comme innocente, comme incapable de contagionner, la petite érosion qui se développe au voisinage de la cicatrice ; érosion

Pourtant le succès de sa première nuit a mis Monsieur en confiance et en appétit. Et quand on est affriandé d'un plat, on ne voit qu'une chose, y revenir! — INaturellement il vous fait une nouvelle visite.

Et naturellement il vous fait, quoique sans contrition, l'aveu complet de sa faute, vous demandant non l'absolution, mais les moyens d'y retomber sans plus de péril que la première fois ! Armez-vous sur l'heure de cet aveu, . non pas tant pour gronder, tempêter, fulminer à vide que pour lui donner une explication paisible mais nette et claire : « Si grâce au coUodion, vous avez pu réaliser impunément un simulacre ou même un premier temps de prise de possession, ce secours, à peu près suffisant pour commencer, ne servirait plus de rien pour continuer, pour achever surtout. Votre compagne est infectée à coup sûr, je répète à coup sûr, si, dans l'état où vous êtes, vous la rendez complètement votre femme ! »

Et afin que cette interdiction soit observée, ne l'imposez pas, dès à présent, pour un temps trop long. Demandez au client quinze jours d'abstention, sauf à imaginer ensuite quelque complication qui oblige de reculer ce terme au delà du délai fixé. Mais exigez surtout qu'on vienne de nouveau subir votre examen avant de recommencer ; et lors-

dont le malade se serait à coup sûr défié, si elle s'était développée ao Toisinage d'un chancre ayant suivi son cours naturel ?

292 LE PÉRIL VÉNÉUIEN.

qu'il s'agira de donner Fautorisation définitive, atermoyez de nouveau si la cicatrice vous semble susceptible de se déchirer durant les approches. Car le sang d'un syphilitique est contagieux ; et celui qui coulerait d'une déchirure de sa cicatrice aurait d'autant plus de chance d'effectuer dans ce cas la contagion, que le nouveau marié ne peut guère s'écorcher sans écorcher sa femme, et que l'érosion de Monsieur fournissant le contagium tandis que celle de Madame fournit la surface absorbante, le résultat devient pour ainsi dire forcé.

Rappelez-vous aussi, et rappelez au client, ce que j'ai dit de l'insidieuse nocuité des accidents successifs. En fait de lésion, tout ce qui survient d'anormal au voisinage du chancre est dangereux, doit par conséquent être tenu pour suspect, interdisant absolument le coït, les préludes même du coït. Que le bobo soit seulement une papule, une superficielle rougeur ; qu'il puisse être attribué à une violence mécanique (succussion, décalotement brusque, frottements fonctionnels, section par un poil), toutes causes dont l'optimisme des malades ne demande qu'à s'exagérer le pouvoir pathogénique, ayez-le en égale appréhension. Songez que ferme, solide, invulnérable en apparence à l'heure du repos, cette surface simplement érythémateuse va devenir du premier coup saignante, sécrétante peut-être avant que le coq ai

chanté trois fois! Et à Tinstar d'illustres chefs de corps, repliez-vous alors en bon ordre sur vousmême.

Le chancre en pareil cas, on le sait trop, n'est qu'un prélude : mais, mes conseils pour le moment, doivent s'arrêter là. Le cours ultérieur de la maladie fournirait sans doute sujet à une étude non moins importante: mais cette étude appartient à une section ultérieure du présent livre, à l'histoire ds la syphilis des époux. « Il faut considérer, dit Sterne dans un consolant chapitre sur la vanité des craintes qu'inspire le moment suprême, il faut considérer que tant que nous sommes là, la mort n'y est pas encore ; et que quand la mort est là, nous n'y sommes plus ! » Pour un tout aussi bon motif, on est autorisé à dire que les accidents secondaires contagieux, que les plaques muqueuses ne concernent point le fiancé dont nous nous occupons, celui qui a été tout récemment infecté. Car l'état de fiancé durant au plus deux mois, tant que notre malade n'est que fiancé, les plaques muqueuses n'ont pas encore apparu ; et quand les plaques muqueuses apparaissent, le malade est devenu époux.

Tout néanmoins ne se conforme pas invariablement aux prévisions de cette dichotomie fondée sur l'observation générale. Les exceptions sont rares, je l'accorde ; mais il en est de foudroyantes.

En voici une, que je suis loin de citer avec orgueil, mais que je raconterai telle qu'elle ne se rappelle que trop à mes plus amers souvenirs.

J'avais soigné, en 1862, d'une blennorrhagie M. X... Fils de famille, d'une grande famille, il tenait de sa race un caractère rebelle à la persuasion, une indomptable ténacité de résolution. Mais tandis que ses ancêtres avaient déployé ces qualités traditionnelles sur nos champs de bataille historiques, il les appliquait, lui, aux épopées du turf, du lansquenet, de la salle d'armes, du malsain boudoir. Ses amis en citaient des traits pétrifiants. 11 lui était réservé d'en donner, à ses dépens, un dernier exemple.

En février 1863, je reçois de lui ce télégramme : « Arrive à 4 heures, soyez prêt à tout. » Il m'apparaît, à l'heure dite, pâle, anxieux, la figure bouleversée... et non pas bouleversée d'émotion seulement. Car voici le fait. Fiancé par ses parents, et seulement par correspondance, à une aimable héritière, il se rendait à Paris, pour lui être présenté. Il repartait de Lyon, le soir même ; et l'entrevue était fixée au lendemain.

Or, sept semaines auparavant, M. avait eu un chancre du gland. Et depuistl2 jours, il était en proie à une syphilide ecthymateuse générale. Sur la face notamment, trois pustules croûteuses, chacune d'un centimètre environ de diamètre, occupaient l'aile du nez et le pli labio-mentonnier.

Oncques ne vis un prétendu moins présentable; et pourtant il voulait se présenter ! Malgré le sombre pronostic que m'inspirait le début de cette véritable syphilis galopante, en dépit de mon insistance, de l'effrayant tableau de l'avenir que je déroulai devant lui sans ménagement, il n'en démordit pas, il se fit une sorte de point d'honneur de n'en pas démordre 1

Donc réduit à exécuter au mieux ^ je ne dis pas l'indication médicale mais l'ordre du client, je détachai les croûtes faciales, et mis à découvert sous chacune une ulcération à fond pultacé, à bords décollés ! Séance tenante je portai vigoureusement sur l'ulcère, surtout sous ses bords, un pinceau imbibé de nitrate acide de mercure ; je prescrivis un traitement mixte (qui d'ailleurs avait été commencé dès le début), et j'embarquai, ainsi pansé, mon homme dont le dernier mot, en me serrant la main, fut : « Merci, docteur, vous avez fait le possible. Le reste me regarde, soyez sans inquiétude : je réponds de tout ! »

J'appris en effet, que dûment coUodionné et bandelette, il avait fait une entrée brillante, en accusant un accident de chasse, une chute de cheval ; et surprenant les sympathies aussi bien que l'amour, avait même trouvé moyen de se faire plaindre par sa future belle-mère.

Hélas I la suite répondit peu à ces vaines espérances. Malgré les précautions les plus minutieu-

ses, disait-il, il avait, au bout de quatre mois, infecté sa femme, une fleur de beauté, un ange d'innocence. Et, lui-même quoique soigné sans interruption par deux sommités parisiennes dont il exécutait les prescriptions avec la plus entière docilité, il succomba au bout de trois ans, après avoir offert une série de lésions spécifiques du caractère le moins équivoque et d'une intensité croissante, à des accidents apoplectiformes de nature syphilitique.

Il faut encore, avant de quitter ce sujet, mentionner le cas du chancre à Tétat d'incubation chez un fiancé. J'ai émis, dans ma Thérapeutique des maladies vénériennes^ ce précepte : « Avant de couper une blennorrhagie qui paraît être mûre, il faut être certain que le dernier coït — qui pourrait avoir contagionné le malade à nouveau — remonte à plus de cinq ou six jours. »

Pour la question de chancre ante nuptias, ce précepte est aussi bien justifié ; car le cas est le mê'me, sinon que l'incubation ici est beaucoup plus longue. En effet, le- chancre n'apparaît presque jamais avant le quinzième jour à partir du coït infectant. Fort souvent, ce terme est doublé, plus que doublé : les incubations de quarante jours ne sont point des exceptions. Tout en étant fort rares, celles de cinquante jours méritent créance entière ; j'en ai observé dans ma

clientèle une de cinquante-quatre jours, dont l'authenticité ne laissait prise à aucun doute.

Or, mettons-nous à la place d'un fiancé qui a une faiblesse récente à se reprocher. Quelque scrupuleux, timoré même qu'on le suppose, n'at-il pas rempli les devoirs de la plus grande prudence, selon le monde, lorsque, s' examinant attentivement tous les jours depuis plus d'un mois, il n'a rien, absolument rien découvert au pénis ni dans ses environs?...

Encore les choses sont-elles loin, le plus ordinairement, de se passer ainsi. Le fiancé qui s' est oublié^ s'observe attentivement pendant une semaine environ, plus ou moins. Puis n'ayant rien vu, ne sentant rien, il oublie... cet oubli de ses devoirs! Distrait par d'autres soins, il a complètement perdu de vue l'antécédent suspect, et se marie non seulement plein de sécurité, mais sans que l'ombre d'un souvenir effleure sa mémoire.

Il se marie donc, et vous allez juger à quel point il est alors oublieux. Huit ou dix jours après la noce, le chancre apparaît, à son heure, sous la forme insidieuse que je me suis plu à décrire avec des détails qui demandent à être relus.

Le jeune époux ne s'en affecte point ; que dis-je, son amour-propre y trouve son compte. « C'est une écorchure ; Hum 1 c'est tout naturel ! » Mais enfin le mal s'étendant^ s'aggravant. Monsieur vient consulter. Et quand on lui dit : « C'est un

chancre » , savez-vous sa première idée, savez-vous ce que me répondit, il y a trois ans, un de ces insouciants : « Tiens ! c'est donc ma femme qui m'aura donné du mal ! »

Leur illusion dure peu : je la dissipe, séance tenante, en mettant sous leurs yeux la première page du premier auteur classique où la durée de l'incubation chancreuse soit nettement spécifiée. Mais mesurez de quels maux cette illusion peut être cause, lorsque, porteur d'une lésion dans toute la sève de son pouvoir contagieux, le jeune mari, qui en ignore la nocuité, l'avait mise à toute minute en rapport direct, intime, prolongé, forcé, avecle tégument excorié, garanti excoriable, de la nouvelle épouse !

Aussi ces sortes de transmissions, qui pour être innocentes n'en sont pas moins dangereuses, méritent-elles une attention toute particulière. M. Fournier, qui les a le premier signalées, en rapporte un exemple bien propre à faire réfléchir. J'en pourrais citer, moi, un dont les circonstances furent lamentables, où l'horrible imprévu fut ressenti d'une façon atroce par un mari de trente ans ; homme à ce point honnête et loyal que j'ai vu, en huit jours, ses cheveux blanchir sous le coup de cette indicible angoisse ! Et encore avions-nous eu le bonheur, par une intervention, moi , lui par une abstention inégalement méritoires mais également efficaces,

d'épargner à sa pauvre femme la contagion.

Je tirerai de ce fait une conclusion à laquelle on s'attend bien, mais qu'il importe d'énoncer sous forme de précepte :

Lorsqu'un client vient vous consulter en vue d'un mariage prochain, imminent, vous explorez toutes les régions de son corps; puis vous scrutez les circonstances héréditaires et personnelles de sa santé capables de motiver de votre part quelques soupçons ou quelques réserves. Et cet examen fait, s'il s'est terminé à son avantage, vous vous croyez autorisé à lui délivrer patente nette.

Ajoutez, il le faut, à cet interrogatoire une dernière question. Informez-vous d'un passé moins ancien. Provoquez une confidence explicite sur toutes les récentes étapes de sa vie de garçon. Y découvrez-vous quelque escapade en lieu prohibé, dépôt possible d'un germe infectant? Signalez-lui ce danger. Et si vous ne pouvez obtenir l'ajournement du mariage au terme extrême de l'incubation possible, insistez du moins, avec la précision d'un calendrier, avec la clarté d'un photographe, insistez et sur la date jusqu'à laquelle le mal peut éclore, et sur les premiers linéaments par lesquels ce mal se manifeste, fera reconnaître sa nature et commandera l'abstention.

§ III. — li'époux.

Passons en toute hâte à cette dernière sec-

tion. Elle n'est, on s'en est bien aperçu, qu'une continuation delà précédente. Et celle-ci empiétait même déjà sur la présente ; car le mot légal qui investit le fiancé de nouveaux droits ne change rien à sa situation sanitaire, disons plutôt à ses apports pathologiques. Aurions-nous donc pu sans remords l'abandonner, ne fût-ce qu'un instant, au seuil d'un chapitre au moment où il va franchir le seuil de l'alcôve?

L'homme qui, ayant la vérole, a pris femme, ou qui ayant une femme prend la vérole, a trois intérêts à satisfaire, disons mieux trois devoirs à remplir. Il doit :

1** Faire en sorte de ne pas infecter sa femme ;

2** Faire en sorte de ne pas infecter ses enfants (1) ;

3° Faire en sorte que, autour de lui, on ne s'aperçoive de rien, l'on ne soupçonne pas sa maladie. — Et manœuvrer dans ce sens, nous le montrerons, n'est pas faire acte d'égoïsme ; ce n'est pas seulement, selon le langage de l'école sociale moderne, remplir un devoir envers soi-même :

le bonheur des innocents en dépend autant que celui du coupable.

Reprenons cette division.

(1) Ce sont là deux indications connexes, inséparables, puisque si cet homme infecte sa femme, les enfants seront infectés presque à coup sûr ; et puisque, d'autre part, s'il procrée un enfant infecté, sa femme peut 6tre par là infectée elle-même (syphilis par conception).

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