MANCO-CAPAC
L'époque de Manco-Capac peut être considérée comme l'âge héroïque de l’histoire du Pérou. La fable y est partout mêlée à la vérité; c'est, en quelque sorte, la transition de la fiction légendaire des temps primitifs à l’histoire politique des Incas. Que l’on considère Manco-Capac, où Pirhua-Manco (d'après Montesinos), comme le premier des Incas ou comme le premier roi dela dynastie qui les à précédés, il n’en est pas moins le législateur du Pérou. Son existence même ne saurait être mise en doute. Il est certain en effet qu'un génie bienfaisant, de quelque nom qu'on veuille l'appeler , a présidé à l’organisation de cette société. Nous trouvons , à l'origine de toutes les histoires, un premier instituteur, un fondateur de l’ordre public que la reconnaissance populaire ne tarde pas à revêtir, après sa mort, d'attributs surnaturels. La réalité disparait sous les pieuses fictions dont on se plaît à embellir sa vie. L'imagination des peuples reconnaissants, en introduisant le merveilleux dans l’histoire de ces personnages, parvient à entretenir le culte de leur mémoire. Nous verrons bientôt que les Muyscas, qui habitent un des plateaux de la Colombie, ont aussi leur Manco-Capac,
(1) MHanco, nom propre, kapae, roi : on ne doit donc pas dire le roi Manco-Capac, mais le roi Manco.
comme les Mexicains, les nations dn Tibet, de l'Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce et de Rome, comme presque tous les pays du monde.
De tous les récits qui nous ont été conservés sur Manco-Capac, c’est celui de Garcilaso qui nous à paru le plus remarquable, surtout à cause de lespèce de respect religieux qui respire dans ses paroles. La mère de l'historien habitait le Cuzco après la conquête espagnole. Ses parents, de la famille de Huascar (1), qui venaient la voir chaque semaine, avaient échappé par la fuite aux barbaries d’Atahualpa. Ces visites empruntaient des circonstances mêmes une certaine solennité ; elles se passaient en entretiens graves et tristes : on y parlait des malheurs de la famille et de l’empire; on y déplorait autant les calamités publiques que les infortunes particulières. Toutes leurs paroles devaient respirer la douleur; et, si quelque chose était capable d’en diminuer l’amertume , c'était le souvenir des temps prospères de la dynastie déchue. La religion, célébrée avec ce sombre enthousiasme qui ne se nourrit plus d'espérance, mais de regrets, ouvrait tous les cœurs ; la patrie, les aïeux augustes devaient faire le fond de tous les discours. Le jeune Garcilaso était la, près de sa mère, et écoutait ces graves personnages des anciens temps. Son esprit, frappé des sinistres tableaux qu'ils retraçaient , a dü recevoir souvent de ces fortes impressions qui ne s’eflacent
(1) Ce nom s'écrit aussi par un G, ce qui indique que l’H est aspirée en espagnol. L. A.
jamais : cette famille était la sienne; ces malheurs le touchaient de trop près pour qu'il püt être inditférent à ces récits, et sa mémoire fidèle a dù nous les rapporter tels qu’elle les avait recus. Nous croyons même retrouver dans la narration de l'historien comme un reflet de la gravité religieuse qui devait présider à ces entretiens. Lui-même interrogeait ses oncles qui lui racontaient tout ce qu’ils savaient de leurs ancêtres. On peut taxer Garcilaso de partialité pour les Incas et, certes, personne ne s’étonnera qu'il les ait représentés sous le jour le plus favorable et qu’il en ait fait les civilisateurs du Pérou; mais on ne saurait l’accuser de mauvaise foi, pas plus qu’Hérodote rapportant naïvement tout ce qu'il a recueilli de la bouche même des prêtres de l’ancienne Égypte. Un jour, l’un des oncles du jeune historien prit la parole et lui fit le récit suivant.
« Tu sauras, mon fils, que, dans les siècles passés, toute cette région était couverte de forêts et que les habitants vivaient comme des bêtes féroces, sans villes, sans religion, sans police, sans vêtements. Notre père, le soleil, voyant les hommes si barbares, leur envoya un de ses fils et une de ses filles pour leur enseigner la religion, leur donner des lois, les-imüer aux arts utiles et leur apprendre à jouir des biens de la terre. Notre père, le soleil, cacha ses deux enfants dans le lac T'iticaca (1), qui est à 80 lieues de
(1) Titi, plomb, kacca ou caca, rocher, montagne. Il existe une mine de plomb dans une colline située au milieu de l’île qu’on appelle pour cela île de T'iticaca ; d’où est venu le nom du lac. LA.
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Cuzco. Un jour ils sortirent du lac, tenant à la main une baguette d'or qu'ils avaient l’ordre de lancer contre terre, dans tous les pays où ils viendraient à passer, jusqu à ce qu'elle s’enfonçât dans le sol, de s'arrêter en l’endroit où elle le pénétrerait sans ellorts et d'y fixer leur séjour. Étant partis du lac, ils se dirigèrent vers le nord, essayant partout de planter leur baguette, mais sans succès. Étant arrivés à huit lieues au sud de Ja vallée où fut plus tard le Cuzco, ils entrèrent dans une caverne qui s’appela depuis Pacaric-Tampu, c'est-à-dire Maison de l'aurore (1), parce que l’aurore se levait quand le fils du soleil et sa compagne en sortirent. Is avaient avec eux leurs trois frères et leurs trois sœurs. Continuant à marcher vers le nord, ils arrivèrent à la vallée de Cuzco qui était couverte de forêts vierges. Ils s’arrêtèrent à Huanacauti, montagne située au sud de la ville actuelle , et lancèrent en ce lieu la baguette qui s’enfonça et disparut dans le sol. Manco- Capac (c'était le nom du fils du soleil) dit alors à sa compagne , Colla-Mama, qui était à Ja fois sa sœur et sa femme : « C’est ici que notre père nous ordonne de nous arrêter. » De là vient que nous disons, en parlant de nos premiers rois, qu'ils sont sortis de la montagne Huanacauti. C’est en ce lieu que fut élevé le premier temple du soleil. Les peuples de cette contrée, voyant que Manco-Capac et sa compagne avaient des vêtements éclatants, les reconnurent pour
(1) Aurore Paccarin : Tampu est, proprement, une auberge ou un tieu de repos. Maison se dit huaci. L.'A,