‹ Le Pérou avant la conquête espagnoleChapitre 16 sur 38 · PRES RE · texte numérisé non relu

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Capac, soupçonnant leurs desseins, lança contre eux sa boule avec tant de force qu'il en tua deux : si ceux-ci laissèrent voir, dans leur chute, les armes cachées sous leurs vêtements. On se mit à la poursuite des huit autres Indiens dont cinq furent tués. Le roi, averti de ce qui s'était passé, fit de sévères remontrances à son fils ; mais il lui confia cependant la mission de punir les Villeas. Tel fut le motif de la guerre contre ce peuple(1). Herrera dit queMayta- Capac avait brisé, par passe-temps, la cruche d’une femme qui était venue puiser de l’eau à la fontaine et que la querelle s'était engagée à ce sujet(2). La conquête du pays des Villcas fut la conséquence de cet incident. Cette conquête, que Montesinos place sous le règne de Roca , aurait donc été accomplie, d'après les deux autres historiens, par Mayta-Capac, son père, Llogqué-Yupanqui, étant roi du Cuzco. Garcilaso ne parle pas de cette guerre.

I. Mayta-Capac, 4° inca , épousa Mama-Cauca, ou, selon Montesinos, Mama-Tancariacha. Garcilaso attribue à ce prince plusieurs expéditions. L'une d'elles avait été dirigée vers Tyahuanaco où les Péruviens trouvèrent des monuments fort anciens. Nous les décrirons dans la cinquième partie de ce”

travail. Toute cette province fut soumise ainsi que

git du jeu de ce nom. Bola veut dire boule en général, mais la bocha est une bola pour jouer aux boules : Juego de bochas. Boule, en qqui chua, se dit cururumpa ou ecororumpu. L. À.

(1) Balboa, p. 21-27.

(2) Decad., V, |. 1, c, 8.

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les contrées voisines du lac Titicaca. La ville de Sancavan, appelée plus tard par les Espagnols Sangavan, fut prise. Très florissante pendant la période qui suivit la conquête de Pizarre, elle a disparu depuis sans qu'il ait été possible, jusqu’à présent, d’en retrouver même l'emplacement. L’inca fit faire, sur le Desaguadero, un pont de balsas, espèce de radeaux formés de joncs rassemblés en faisceaux et attachés les uns aux autres de manière à former un plancher flottant. Ces sortes de ponts sont toujours en usage au Pérou, et celui dont parle Garcilasu est encore entretenu aujourd’hui par le même procédé. L'inca soumit encore d’autres contrées et s'avanca dans une de ses expéditions jusqu'à Arequepa (Arequipa).

Les autres historiens rapportent, contrairement au récit de Garcilaso, que le règne de Mayta-Capac fut assez pacifique. Balboa dit quil s’occupa beaucoup de la science augurale,

IV. Capac-Yupanqui , 5° inca. Quand le deuil fut accompli, on célébra le couronnement du nouveru roi avec une pompe extraordinaire. Ayant réuni tous ses frères dans le Curicancha ou Ccoricancha : il leur fit prêter un serment solennel de fidélité et reçut de leurs mains les insignes de la royauté : le targo-qualca (1) ou manteau royal, l’aigrette

(1) Je ne trouve nulle part la signification de targo, qui ne me semble pas appartenir à la langue qquichua. De plus, Auallcca veut dire collier, et se prononce, assez généralement , goualca. Manteau

se dit yaccolla ou yaccollca; il y a donc une erreur ici dans la nature ou bien dans le rom du vêtement ou de l'insigne dont il s’agit. L. A.

rouge, signe du commandement, les oyotas (1) où sandales et le topayauri ou sceptre (2). 1 distribua

(1) Usuta ou ussuta dont les Espagnols ont fait ojota. 123

(2) Balboa, traduction de M. Ternaux-Compans, p. 32. — De tupa ou fupac , royal, en parlant de ce qui appartient ou sert à l’inca, et, peut-être, de ayri, hache, car ce sceptre était une espèce de masse d’armes sur l’un des côtés de laquelle se trouvait une hache : c'était le sceptre de guerre. Mais, dans tous les cas, la véritable orthographe du mot est tupayauri. Le costume de l’inca se composait des parties ou pièces suivantes : 1° sur la tête, le bandeau écarlate, en espagnol, borla encarnada ; en qquichua , mazcca paycha, et les deux plumes (pennes, chacune d’une aile différente, se correspondant l’une à l’autre) d’un oiseau appelé corequonque. Ces plumes étaient marbrées de noir et de blanc; elles se plaçaient sur le front, dans une position verticale, ainsi que nous l’avons dit plus haut, — Une plaque ou agrafe en or appelée tupacochor (de tupa , royal, et, peut-être, cuchu, coin, rebord ); toutefois le ftupacochor servait à retenir le bandeau royal. L'ensemble de cette coiffure était assujetti au moyen d’une espèce de tresse de laine rouge, grosse comme le doigt et longue de six à sept pieds. Cette tresse s'appelait Hautu ou Uautto. — Les boucles d'oreilles, plus exactement oreillères, en or, appelées ccoripacorincri, espèce de cylindres très-bas, qui se plaçaient dans l’ouverture des oreilles (de ccori, or, pacu, oreillère, et rinri, oreille) — 2° Sur le corps, la chemise, kapacuncu ou capacunco, espèce de vareuse Sans manches, descendant jusqu'aux genoux, formée de deux pièces d’étoffes carrées et de même grandeur, cousues ensemble par les bords sur trois côtés. Dans la partie supérieure, était ménagée une ouverture pour passer la tête; deux autres ouvertures étaient pratiquées sur les côtés pour les bras, Ce vêtement, qui n’est, à proprement parler, qu'un sac inachevé, est en usage chez les Indiens de toute l'Amérique. L’uncu de l’incça était fait de laine noire ou de laine de vigogne ( couleur fauve } pour le deuil. — La ceinture, formée d’une bande d’or. — Le manteau, yacolla, mot que Garcilaso écrit yacolla (1, 1v, c. 11) et que Balboa appelle tar gogualca, était de laine noire. Ce manteau n’est autre chose que le vêtement appelé aujourd’hui poncho, composé eucore à présent, comme il l'était du temps des incas, de deux lés d’étoffe de laine réunis dans leur longueur et laissant au milieu de Ja couture une ouverture suMisante pour y passer la tête, — Le sac pour la

ensuite aux nobles une grande quantité d'ornements d'or, d'argent et de vêtements; enfin, il donna aux personnes d’une moindre condition des Famas (1). Garcilaso nous fait connaître en détail les conquêtes de Capac-Yupanqui. Il rassembla d’abord une armée de 20,000 hommes et soumit, dans une première campagnè, la nation des Aymaras, chez lesquels il trouva de riches mines d’or, d'argent et de plomb. Les Qquichuas furent vaincus par les généraux du roi, et leur langue, adoptée par les vainqueurs, fut parlée ensuite dans tout le Pérou. L’inea commanda lui-même une autre expédition qui fat dirigée vers la province de Paria. Tout le pays fut conquis jus-

coca , appelé chuspa, qui avait environ 10 pouces de haut sur autant de large, et se portait suspendu sous le bras gauche au moyen d’une tresse ou cordon passé ‘sur l’épaule droïte. — L’inca était chauséé comme tous les Indiens; c’est-à-dire qu’il portait les ussutas, chaussure faile d’un morceau de cuir cru, coupé de manière à dépasser de trois doigts la plante du pied de tous les côtés. On pratique tout autour de ce morceau de cuir, une série de trous dans lesquels on fait passer une lanière, également en cuir, que l’on fixe-autour du pied qui se trouve enveloppé ainsi comme dans une poche. Le cuir est employé mouillé, et il sèche en prenant la forme du pied auquel il reste d’ailieurs maintenu par la courroie de cuir ou le cordon de laine qu'on substitue à cette dernière lorsque le cuir est sec, — Enfin le sceptre de l’inca, tupayauri, était, selon toute probabilité, le champi, ou masse d'armes , dont les princes du sang étaient armés, comme signe distinctif de leur rang, lorsqu'ils étaient parvenus à un certain âge. Ces champi portaient sur l’un des côtés une hache, et c’est sans doute de là que le champi royal, qui était fait comme celui des princes du sang, aura pris le nom de fupac-apri, hache royale, d’où l’on aura fait {upayauri. Cette dernière conclusion est un peu hasardée ; maïs, ce qui est certain, c’est que le sceptre de l'inca élait une masse d'armes portant une hache. L. À, 1) Montesinos, p, 157 158,

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qu'à Chuquisaca. La domination de Capac-Yupauqui s’étendit alors sur une partie de la Bolivie, comprenant les provinces de la Paz, d'Oruro et de Cochabamba. Dans une quatrième campagne, Pinca envoya son fils Roca vers le nord. Celui-ci traversa sur des balsas l’'Apurimac(1), s'empara de plusieurs provinces et descendit vers la mer en s’avancant vers Arequipa. Les Indiens des provinces nouvellement conquises furent transportés de leur pays dans la Cordillère pour peupler l’intérieur de Fempire. On donna à ces colons le nom générique de Mitimaës. Balboa parle seulement, sous ce règne, d’une expédtion des fils du roi contre les Suyos, peuple qui occupait les sommets presque inaccessibles des Andes. D’après le même historien , l’inca avait épousé Curi-Ipay, jeune fille de Cuzco. Garcilaso affirme , au contraire, que les incas épousaient toujours leur sœur aînée.

V. Roca, 6° inca, ayant ceint le bandeau royal, visita son royaume el fit de grandes conquêtes, d’abord vers le nord. Il soumit la contrée appelée. Antahuaylla (aujourd’hui Andahuaylas), dans laquelle il trouva une peuplade nommée les Chancas qui se vantaient de descendre d’un lion et adoraient

fi) Nom que porte la Rivière des Amazones jusqu’à l'endroit où elle débouche des Cordillères pour entrer dans la plaine. Du reste, on a beaucoup discuté pour savoir lequel de tous les affluents, qui forment la rivière des Amazones, devait être considéré comme la branche mère: mais le fait est que l’Æpurimac est celui qui prend sa source le plus loin de l'embouchure du fleuve, et, par conséquent, a le plus long cours. L, A.

ces animaux comme des dieux. Longtemps après là conquête espagnole, ces tribus indiennes avaient conservé, après leur conversion au christianisme, cerlains usages qui rappelaient cet ancien culte. Dans les processions catholiques, par exemple, ils paraissaient revêtus de peaux de lion. Rien n’est plus répandu, en Amérique, que ces anciennes formes empruntées à une religion disparue. Des scènes de magie, assez semblables à celles qui étaient usitées en Grèce et à Rome, s’accomplissent encore chez les nations du Pérou et de l'Amérique centrale. Dans les villages des environs de Guatemala, les habitants sortent mystérieusement de la ville, pendant la nuit, à la veille de certaines grandes fêtes, et se rendent à une montagne voisine où ils accomplissent des cérémonies étranges, reste des antiques superstitions (1). Ces souvenirs d’un culte aboli, qui se sont conservés à travers les siècles, sont assez mal connus, Car il n'est pas sans danger pour les Européens de chercher à pénétrer le mystère dont les Indiens aiment à entourer leurs cérémonies. Nous reviendrons sur cet intéressant sujet qui, d’ailleurs, n'estnullement particulier aux peuples d'Amérique. On sait que, durant les premiers siècles, le christianisme combattit souvent en vain les formes païennes qui survivaient à la religion éteinte, et que, ne pou-

(1) J'ai observé ce fait dans le village de San-Cristoval Palin, qui est au pied du volcan d’eau, à 10 lieues de Guatemala. Dans d’autres endroits , les Indiens se cachent, tantôt dans des bois, tantôt dans des

ravins , ou bien ils se retirent sur le sommet des montagnes pour 5e livrer à ce culle mystérieux. L. A.

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vant déraciner complétement ces vicilles pratiques populaires, il finit par les sanctifier en les adoptant.

Dans la même expédition, l'inca soumit encore d’autres peuplades qui prétendaient être issues des fontaines, des montagnes, des fleuves et des lacs, et adoraient les éléments comme pères et comme dieux. Ils prétendaient que leurs ancêtres étaient arrivés dans ce pays par le nord et qu’ils en avaient fait la conquête sur les Qquichuas refoulés vers le sud. Parmi les tribus auxquelles l’inca imposa ses lois, il faut citer les Chancas de Villea qui sacrifiaient des enfants à leurs divinités. On trouve aujourd’hui, dans toute cette contrée, des pierres grossièrement taillées et présentant des sinuosités en forme de rioles terminées par de petits réservoirs. Cette disposition ne laisse guère de doute sur la destination de ces monuments. M. Angrand en a dessiné plusieurs dont nous parlerons plus bas. Nous constatons seulement, quant à présent, que la tradition recueillie par Garcilaso se trouve confirmée sur ce point par Parchéologie. L'inca descendit ensuite vers la mer et revint au Cuzco en suivant la côte. Son fils, Yahuar-Huacac, fut chargé d’une expédition dans l'Anti-Suyu. L'empire ne s’étendait pas, dans cette direction, au delà de Paucar-Tambo. Le nom du jeune inca signifie Pleure-Sang, et l'on racontait qu’il lui avait été donné parce qu'on Pavait vu, en effet, pendant sa jeunesse, verser des larmes de sang (1). Balboa rapporte cette légende axcce plus de

(1) Garsilaso, Commentarios reales, |, 1Y, ©. 16.

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détail que Garcilaso. Il dit que l'enfant royal avait été enlevé dans son berceau par des chefs révoltés qui avaient pénétré jusqu au Cuzco; mais pendant qu'ils célébraient leur victoire dans une orgie, on vit le jeune prince pleurer du sang. Effrayés de ce prodise, les rebelles s’'empressèrent de rapporter l’en-

fant royal à son père auquel ils firent leur soumission. Étant parvenu à l’âge d'homme, on lui confia le commandement d’une armée et, dans sa première expédition, il ajouta de nouvelles provinces au royaume, parcourut en vainqueur les pays de Havisca et de Tunu où furent établies les premières cultures de coca dont l’usage, réservé alors aux incas, est devenue depuis si général en Amérique (1).

(1) La cuca, en espagnol coca, par corruption, est une plante on arbuste qui ressemble à l'arbre à thé, ou plutôt à l’arbousier. Les feuilles qui ont un pouce ou un pouce et demi de longueur, sont presque ovales. Le dessus est d’un vert brillant et elles sont blanchàtres en dessous. L’art de les préparer consiste à les faire sécher sans qu’elles se contractent ni qu’elles perdent leur couleur. La saveur de la coca naturelle est faiblement aromatique ; le goût en est amer et ressemble à celui de l’herbe ou de la feuille des graminées de nos champs. Ce n’est que le mélange de la /ipta (en qquichua, Hipita) qui donne à la coca l’âcreté qui plaît tant aux Indiens. Ce mélange se fait dans la bouche et chaque fois que l’on renouvelle les feuilles: alors on en prehd un certain nombre (de dix à vingt) que l’on roule dans ja main de manière à en faire une espèce de boule après avoir déposé au centre une certaine quantité de llipta préparée sous la forme de poudre ou de pâte. Le mélange se fait par la mastication, ou plutôt par la pression de la langue contre le palais (car les dents ne doivent pas briser la feuille); c’est alors que la salive extrait des feuilles un sue rougeâtre , âcre et très-odorant; Car on ne peut pas appeler arôme l'odeur d'herbe qui se dégage de cette matière, Cette altération des propriétés primitives de la coca est due à la potasse que contient la

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Les habitants de cette contrée adorent les couleuvres qu'ils appelaient amaru. Il est curieux que ce soit de ce pays que sortit pl us tard le fameux Tupac-

Amaru qui figura à la tête d’une insurrection reli-

llipta et qui en est le seul principe actif (ou à la chaux, suivant l’espèce de !lipta). Quant à cette dernière substance, elle se fait de différentes manières, selon les localités; mais le fond de la composition est toujours des plantes brûlées, dont le charbon, encore incandescent, est éteint avec de l’eau salée ou étouffé dans un vase clos. Dans d’autres localités, la //ipta n’est, à proprement parler, que de la chaux obtenue de certaines pierres, ou même de coquilles, c’est surtout cette espèce de Zlipla qui est employée sous forme de pâte. I1 n’est rien moins que prouvé que les Indiens fissent usage de la Zlipta avant la conquête , quoique j'aie moi-même cru reconnaître certains vases, trouvés dans des tombeaux, pour des pots à llipta. Les Indiens de l’intérieur font peu usage de la {lipta, et, dans beaucoup de contrées de l'Amérique méridionale , elle est même entièrement inconnue. L’utilité de la coca, comme substance alimentaire, peut être mise en doute. En effet, ce-n’est pas un aliment dans le sens absolu du mot ; mais elle est une occupation pour les nerfs par ses qualités aromatiques, et pour l’estomac par la quantité de salive qu’elle y fait afluer, car on avale la salive imprégnée du suc de la coca. Le fait est que les Indiens peuvent supporter, en voyage même, une abstinence absolue de trente-six à quarante-huit heures, pourvu qu’ils aient constamment de la coca dans la bouche. Avec une quantité très-minime d’aliments, tels que maïs ou farine d’orge grillés, représentant le quart (ou même moins ) de leur ration ordinaire, les Indiens supportent, sans souffrir de la faim et sans ressentir aucune faiblesse physique, les fatigues d’un voyage de dix à quinze jours, en parcourant 15 et 20 lieues en vingt-quatre heures. L’habitude peut être pour beaucoup dans cette espèce de résignation de l’estomac,; mais ce qui est certain, c’est que ceux mêmes qui ne font pas un usage habituel de la coca éprouvent un grand soulagement à en mâcher ou, plutôt, à en sucer quand ils se trouvent privés de nourriture pendant les voyages dans les Cordillères , si pénibles sous ce rapport. La coca peut donc être appelée un trompe-la-faim; mais il est réellement efficace, et c’est le seul que je connaisse qui réussisse parfaitement, L. À.

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EN ne gieuse et nationale dont le but était de renverser la domination espagnole au Pérou.

L'empire des incas avait, sous le règne du 6°inca, 100 lieues de large sur une étendue de 200 lieues du nord au sud. Dans une nouvelle expédition, dirigée vers le Colla-Suyu, l’Inca pénétra jusqu’à Chiquisaca et soumit les Charcas (1) dont le nom désigne, non une peuplade isolée, mais un composé de différentes tribus, ayant toutes leur langue propre. La femme de Roca s'appelait Mama-Micay.

VI. Yahuar-Huacac, 7° inca. Tous les historiens s'accordent à dire que la vie de cet inca fut très-pacifique. Ce fut son frère, Apu-Mayta, qui fit la seule expédition importante de ce règne. Il soumit toute la côte entre Arequipa et Tacama (aujourd’hui San-Francisco de Atacama, dont le port est Cobija). L'inca épousa Mäma-Chicuya(Balboa) et en eut plusieurs enfants. Le caractère indomptable de son fils aîné lui donna bientôt de vives inquiétudes, et, ayant résolu de l’éloigner, il lVenvoya à Chita, dans une de ses campagnes, où 1l le fit élever par des pasteurs. Le jeune prince y était déjà depuis plusieurs années lorsqu'il revint un jour au Cuzco sansla permission de son père. Il insista pour le voiret lui parler, disant qu’il y allait du salut de sa personne et de son empire. L’inca, souffrant impatiemment la désobéissance de‘son fils, ne voulut point consentir à le voir et lui ordonna de retourner à Chita ; mais

(1) Charca , nom de la province; Charcas, nom des habitants pris en masse, sans distinction de tribus. L..A.

le jeune homme renouvela ses instances d’une manière Si pressante que la curiosité du roi fut piquée : il l’admit donc en sa présence et consentit à l’entendre. Celui-ci raconta alors à son père que, se trouvant couché, vers le milieu du jour, et reposant dans cette sorte de demi-sommeil où les rêves ressemblent à la réalité, il eut une vision qu’il ne pouvait s'empêcher de regarder comme une révélation céleste tantles images enétaient nettes et frappantes. Il avait vu distinctement un homme blanc et barbu, couvert d’une longue robe flottante. Ce spectre, élevant la voix, lui avait dit : « Je suis fils du Soleil et frère de Manco-Capac. Je m'appelle Viracocha et je suis envoyé par mon père pour donner avis au Roi que toutes les provinces du Chincha-Suyu se sont révoltées et qu’elles ont mis sur pied une armée considérable dans le but de détruire le Cuzco. Que l’inca se tienne donc préparé : je serai toujours à son secours et je le défendrai, lui et ses États. » Yahuar- Huacac ne voulut point ajouter foi au rapport de son fils et il le renvoyaà Chita. Les parents de l’inca, qui avaient assisté à l'entretien, le supplièrent dene pas mépriser cet avis; mais ce fut en vain ;ilsne purent rien gagner sur lui. |

Cependant, trois mois après le songe du jeune inca, qu’à partir de ce moment on surnomma Viracocha, la nouvelle du soulèvement des provinces du Chincha-Suyu parvint au Cuzco. L’ennemi s'étant rendu maître de tous les chemins , on ne recueillait que des bruits vagues de ce grand événement. Mais

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on sut bientôt que tout le nord était en état de rébellion et qu’une armée de 40,000 hommes marchait en bon ordre sur la capitale. L'inca ne sut quel parti prendre. Il sentit alors combien il avait eu tort de ne pas tenir compte de l'avertissement que le Soleil lui avait envoyé par la bouche de son fils. Pris au dépourvu, n'ayant pas le loisir de faire des préparatifs de défense et incapable de prendre une grande résolution, il se décida à fuir et abandonna le Cuzco pour se retirer dans la vallée de Muyna (aujourd’hui Angostura), à cinq lieues de là. La terreur fut générale dans la ville ; tous songèrent à suivre l'exemple de l’inca; mais quelques-uns des fuyards rencontrèrent le jeune Viracocha qui était accouru avec les bergers de Chita. Le prince, plein de confiance dans la promesse du dieu et dans ses propres forces, ranime le courage des fugitifs, leur fait partager sa mâle assurance, les intéresse à sa cause qui est celle de la patrie, et se rend en toute hâte à Muyna. Couvert de sueur et de poussière 1l se précipite devant son père, la lance au poing, et le.supplie de revenir au Cuzco pour défendre son empire menacé d’une ruine imminente; mais il ne peut tirer aucune résolution énergique de ce roi pusillanime. Il revient alors sur ses pas et se prépare à la résistance. De retour au Guzco, il relève tous les cœurs par son exemple et ses discours ; son activité suffit à tout. Étant parvenu à réunir 8,000 hommes déterminés, il va attendre l'ennemi dans la plaine qui est au nord de la ville. Une armée de 20,000 hommes vient à son secours

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du côté du Conti-Suyu. C'étaient les Qquichuas qui, en haine des Chancas, n'avaient pas hésité à s’armer pour la sainte cause du Soleil. Presque en même temps on apporte à Viracocha la nouvelle que les ennemis venaient de traverser V'Apurimac. I leur promet leur grâce, s'ils veulent se soumettre; mais ils n'écoutent rien et la rencontre à lieu ; le carnage futeffroyable. Le Soleil, pour marquer au jeune inca sa protection par un prodige éclatant, suscita, pendant la chaleur de l’action, de nombreux auxiliaires aux défenseurs du Guzco. Les pierres s’animérent et furent transformées en guerriers. Les rebelles cédérent enfin à la valeur de Viracocha , et reconnurent à des signes certains la puissante intervention du dieu. ls se soumirent, promirent obéissance et retournèrent dans leur pays. Le champ de la bataille fut appelé Yahuar-Pampa, champ du sang, nom qu’il porte encore aujourd’hui. Ce fut alors que le jeune inca qui, par nécessité, s'était arrogé la puissance souveraine, apprit la mort de son père.

VII. Viracocha, 8° inca, reconnu universellement comme roi, déclara à ses peuples que ce n’élait pas seulement ses soldats qui avaient vaincu l'ennemi, mais que c’étaient surtout les hommes barbus que le Soleil avait fait sortir des pierres de la vallée pendant l’action et qui avaient disparu aussitôt après pour reprendre leur forme première. 1] ajouta que ces pierres seraient faciles à reconnaître et qu'il convenait de les honorer d’un culte particulier. C’est de là que vient, en partie du moins, Île

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respect des Péruviens pour les pierres. Cette espèce d’idolâtrie à laquelle sont mêlés, comme on le voit, des souvenirs patriotiques, survécut à la conquête et même à la conversion des Indiens au christianisme. Il en reste même aujourd’hui quelques traces. Les indigènes sont encore dans l'usage, lorsqu'ils gravissent une côte, de se charger d’une pierre qu'ils déposent au sommet de la montée. La tradition que nous avons rapportée sur l'origine de ce singulier culte est attestée par le P. Jeronimo (1) et par le P. Acosta. Quand les Indiens allaient à la guerre, ils emportaient quelques-unes de ces pierres sacrées appelées Pururaucas (2). Quant à l'apparition du spectre barbu à Viracocha, on a voulu y voir une sorte de prophétie de l’arrivée des Espagnols. Ce qui est assuré , c’est que les Européens ont été considérés d’abord, au Pérou et au Mexique, comme les envoyés du Soleil et des incarnations du. dieu. Quetzalcohuatl , après avoir gouverné le Mexique, avait disparu, promettant à ses fidèles sujets de revenir un jour. L'infortuné Montézuma crut reconnaitre

(1) République des Indes, I. II.

(2) Ou mieux ppururaucca, pierres que les assiégés lancaient du bhuut des murailles sur les assiégeants ; on choisissait en général des pierres roulées par les torrenis comme étant plus maniables que les autres à cause de leur forme arrondie. Toutes les forteresses étaient abondamment fournies, à l'avance, de ces projectiles. — Je crois que les pierres déposées à la cime des montagnes s’appelaient apachectas (Garcilaso, Commentarios reales, 1. I, c. 1v). Les créoles du Pérou appellent aujourd'hui les montées pachetas, par corruption d’orthographe et par altération de sens du mot indien apachecta (ancien }, apachita (moderne). LisA:

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les envoyés du dieu dans les soldats de Cortez, «Nous avons toujours cru, dit le roi de Mexico au général espagnol, que les descendants du chef qui conduisit ici nos ancêtres viendraient un jour prendre possession de ce pays. Considérant que vous venez de ce côté de l'horizon où naîtle Soleil et que, comme vous nous l’assurez, vous nous connaissez depuis Jongtemps, je ne puis douter que le roi qui vous envoie ne soit notre chef naturel (1).» La même croyance était répandue dans tout le Pérou. Le peuple et les incas eux-mêmes regardèrent les compagnons de Pizarre comme les envoyés et les fils du grand Viracocha. Cette croyance explique peut-être la facilité avec laquelle une poignée d’aventuriers soumit un peuple fier et aguerri. Il est remarquable que les cruautés exercées par les vainqueurs sur les indigènes n'aient pas même sufh pour arracherde leur cœur le respect religieux et la superstitieuse soumission qu'ils croient devoir aux fils du Soleil, « aux hommes barbus, armés de la foudre. » Ils appellent encore aujourd’hui les Européens du nom de Viracocha et les domestiques indiens viennent chaque soir fléchir le genou aux pieds dé l’homme de race blanche en prononçant avec gravité ces paroles : « Bénissez-nous au nom de la sainte Trinité, Ô grand Viracocha(2)!»

(1) Lettres de F. Cortez, 1, 21 et 29.

(2) Il faut dire que, depuis quelques années, les Européens nouvellement arrivés dans le pays se sont tellement moqués de cet usage, que les gens du pays sont devenus presque honteux d’accepter cet hommage , et que les Indiens se sont empressés, à leur tour, de le Jeur refuser. Ce n’est pas une des moindres fautes que les voya-

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